Poèmes saturniens

Paul Verlaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes saturniens (1902) · 4 pages

Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,

Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,

Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,

Et que chaque âme était liée à l’un des astres.

(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent

Le rire est ridicule autant que décevant,

Cette explication du mystère nocturne.)

Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,

Fauve planète, chère aux nécromanciens,

Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,

Bonne part de malheur et bonne part de bile.

L’Imagination, inquiète et débile,

Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.

Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison,

Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule

En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.

Tels les Saturniens doivent souffrir et tels

Mourir, — en admettant que nous soyons mortels, —

Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne

Par la logique d’une Influence maligne.

P. V.

VII À UNE FEMME

À vous ces vers, de par la grâce consolante

De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,

De par votre âme, pure et toute bonne, à vous

Ces vers du fond de ma détresse violente.

C’est qu’hélas ! le hideux cauchemar qui me hante

N’a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,

Se multipliant comme un cortège de loups

Et se pendant après mon sort qu’il ensanglante.

Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien

Que le gémissement premier du premier homme

Chassé d’Éden n’est qu’une églogue au prix du mien !

Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme

Des hirondelles sur un ciel d’après-midi,

— Chère, — par un beau jour de septembre attiédi.

III APRÈS TROIS ANS

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,

Je me suis promené dans le petit jardin

Qu’éclairait doucement le soleil du matin,

Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle

De vigne folle avec les chaises de rotin…

Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin

Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,

Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.

Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,

Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue.

— Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

II CAUCHEMAR

J’ai vu passer dans mon rêve

— Tel l’ouragan sur la grève,

D’une main tenant un glaive

Et de l’autre un sablier,

Ce cavalier

Des ballades d’Allemagne

Qu’à travers ville et campagne,

Et du fleuve à la montagne,

Et des forêts au vallon,

Un étalon

Rouge-flamme et noir d’ébène,

Sans bride, ni mors, ni rêne,

Ni hop ! ni cravache, entraîne

Parmi des râlements sourds

Toujours ! toujours !

Un grand feutre à longue plume

Ombrait son œil qui s’allume

Et s’éteint. Tel, dans la brume,

Éclate et meurt l’éclair bleu

D’une arme à feu.

Comme l’aile d’une orfraie

Qu’un subit orage effraie,

Par l’air que la neige raie,

Son manteau se soulevant

Claquait au vent,

Et montrait d’un air de gloire

Un torse d’ombre et d’ivoire,

Tandis que dans la nuit noire

Luisaient en des cris stridents

Trente-deux dents.

ÇAVITRI

Maha-Bharata

Pour sauver son époux, Çavitri fit le vœu

De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières,

Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières :

Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.

Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur

Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes

Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes,

La pensée et la chair de la femme au grand cœur.

— Que nous cerne l’Oubli, noir et morne assassin,

Ou que l’Envie aux traits amers nous ait pour cibles.

Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles,

Mais, comme elle, dans l’âme ayons un haut dessein.

CÉSAR BORGIA PORTRAIT EN PIED

Sur fond sombre noyant un riche vestibule

Où le buste d’Horace et celui de Tibulle

Lointain et de profil rêvent en marbre blanc,

La main gauche au poignard et la main droite au flanc,

Tandis qu’un rire doux redresse la moustache,

Le duc CÉSAR, en grand costume, se détache.

Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir

Vont contrastant, parmi l’or somptueux d’un soir,

Avec la pâleur mate et belle du visage

Vu de trois quarts et très ombré, suivant l’usage

Des Espagnols ainsi que des Vénitiens,

Dans les portraits de rois et de patriciens.

Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge,

Est mince, et l’on dirait que la tenture bouge

Au souffle véhément qui doit s’en exhaler.

Et le regard errant avec laisser-aller,

Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures,

Fourmille de pensers énormes d’aventures.

Et le front, large et pur, sillonné d’un grand pli,

Sans doute de projets formidables rempli,

Médite sous la toque où frissonne une plume

S’élançant hors d’un nœud de rubis qui s’allume.

Chanson d’automne Fichier • • Portail

V CHANSON D’AUTOMNE

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure ;

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte.

II CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE

Le Souvenir avec le Crépuscule

Rougeoie et tremble à l’ardent horizon

De l’Espérance en flamme qui recule

Et s’agrandit ainsi qu’une cloison

Mystérieuse où mainte floraison

— Dahlia, lys, tulipe et renoncule —

S’élance autour d’un treillis, et circule

Parmi la maladive exhalaison

De parfums lourds et chauds, dont le poison

— Dahlia, lys, tulipe et renoncule —

Noyant mes sens, mon âme et ma raison,

Mêle, dans une immense pâmoison,

Le Souvenir avec le Crépuscule.

EAUX-FORTES

À François Coppée.

I CROQUIS PARISIEN

La lune plaquait ses teintes de zinc

Par angles obtus.

Des bouts de fumée en forme de cinq

Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris, la bise pleurait

Ainsi qu’un basson.

Au loin, un matou frileux et discret

Miaulait d’étrange et grêle façon.

Moi, j’allais, rêvant du divin Platon

Et de Phidias,

Et de Salamine et de Marathon,

Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.

DANS LES BOIS

D’autres, ― des innocents ou bien des lymphatiques, ―

Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,

Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !

D’autres s’y sentent pris ― rêveurs ― d’effrois mystiques.

Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu’un remords

Épouvantable et vague affole sans relâche,

Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche

Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.

Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde.

D’où tombe un noir silence avec une ombre encor

Plus noire, tout ce morne et sinistre décor

Me remplit d’une horreur triviale et profonde.

Surtout les soirs d’été : la rougeur du couchant

Se fond dans le gris bleu des brumes qu’elle teinte

D’incendie et de sang ; et l’angélus qui tinte

Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.

Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe

Et repasse, toujours plus fort, dans l’épaisseur

Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,

Et s’éparpille, ainsi qu’un miasme, dans l’espace.

La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant

Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…

Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives

Font un bruit d’assassins postés se concertant.

IV EFFET DE NUIT

La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette

De flèches et de tours à jour la silhouette

D’une ville gothique éteinte au lointain gris.

La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris

Secoués par le bec avide des corneilles

Et dansant dans l’air noir des gigues nonpareilles,

Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.

Quelques buissons d’épine épars, et quelques houx

Dressant l’horreur de leur feuillage à droite, à gauche,

Sur le fuligineux fouillis d’un fond d’ébauche.

Et puis, autour de trois livides prisonniers

Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers

En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,

Luisent à contresens des lances de l’averse.

ÉPILOGUE

I

Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.

Balancés par un vent automnal et berceur,

Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence.

L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur.

La Nature a quitté pour cette fois son trône

De splendeur, d’ironie et de sérénité :

Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune,

Vers l’homme, son sujet pervers et révolté.

Du pan de son manteau que l’abîme constelle,

Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,

Et son âme éternelle et sa forme immortelle

Donnent calme et vigueur à nos cœurs mous et prompts.

Le frais balancement des ramures chenues,

L’horizon élargi plein de vagues chansons,

Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nues,

Tout, aujourd’hui, console et délivre. — Pensons.

II

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées

Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu

Dont le vent caressait mes tempes obsédées,

Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !

Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,

Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux,

Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,

Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,

Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices

Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,

Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !

Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.

Aussi bien, nous avons fourni notre carrière,

Et le jeune étalon de notre bon plaisir,

Tout affolé qu’il est de sa course première,

A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.

— Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,

Notre astre unique et notre unique passion,

T’ayant seule pour guide et compagne choisie,

Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.

III

Ah ! l’Inspiration superbe et souveraine,

L’Égérie aux regards lumineux et profonds,

Le Genium commode et l’Erato soudaine,

L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,

La Muse, dont la voix est puissante sans doute,

Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux,

Comme ces pissenlits dont s’émaille la route,

Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux,

La Colombe, le Saint-Esprit, le saint Délire,

Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,

Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,

Ah ! l’Inspiration, on l’invoque à seize ans !

Ce qu’il nous faut à nous, les Suprêmes Poètes

Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,

À nous dont nul rayon n’auréola les têtes,

Dont nulle Béatrix n’a dirigé les pas,

À nous qui ciselons les mots comme des coupes

Et qui faisons des vers émus très froidement,

À nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes

Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,

Ce qu’il nous faut à nous, c’est, aux lueurs des lampes,

La science conquise et le sommeil dompté,

C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,

C’est l’Obstination et c’est la Volonté !

C’est la Volonté sainte, absolue, éternelle,

Cramponnée au projet comme un noble condor

Aux flancs fumants de peur d’un buffle, et d’un coup d’aile

Emportant son trophée à travers les cieux d’or !

Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,

C’est l’effort inouï, le combat nonpareil,

C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève

Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !

Libre à nos Inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme,

D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau ;

Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme :

Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?

Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées

Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,

Et faisons-en surgir sous nos mains empressées

Quelque pure statue au péplos étoilé,

Afin qu’un jour, frappant de rayons gris et roses

Le chef-d’œuvre serein, comme un nouveau Memnon,

L’Aube-Postérité, fille des Temps moroses,

Fasse dans l’air futur retentir notre nom !

CAPRICES

À Henry Winter.

I FEMME ET CHATTE

Elle jouait avec sa chatte ;

Et c’était merveille de voir

La main blanche et la blanche patte

S’ébattre dans l’ombre du soir.

Elle cachait — la scélérate ! —

Sous ces mitaines de fil noir

Ses meurtriers ongles d’agate,

Coupants et clairs comme un rasoir.

L’autre aussi faisait la sucrée

Et rentrait sa griffe acérée,

Mais le diable n’y perdait rien…

Et dans le boudoir où, sonore,

Tintait son rire aérien,

Brillaient quatre points de phosphore.

V GROTESQUES

Leurs jambes pour toutes montures,

Pour tous biens l’or de leurs regards,

Par le chemin des aventures

Ils vont haillonneux et hagards.

Le sage, indigné, les harangue ;

Le sot plaint ces fous hasardeux ;

Les enfants leur tirent la langue

Et les filles se moquent d’eux.

C’est qu’odieux et ridicules,

Et maléfiques en effet,

Ils ont l’air, sur les crépuscules,

D’un mauvais rêve que l’on fait :

C’est que, sur leurs aigres guitares

Crispant la main des libertés,

Ils nasillent des chants bizarres,

Nostalgiques et révoltés ;

C’est enfin que dans leurs prunelles

Rit et pleure — fastidieux —

L’amour des choses éternelles,

Des vieux morts et des anciens dieux !

— Donc, allez, vagabonds sans trêves,

Errez, funestes et maudits,

Le long des gouffres et des grèves,

Sous l’œil fermé des paradis !

La nature à l’homme s’allie

Pour châtier comme il le faut

L’orgueilleuse mélancolie

Qui vous fait marcher le front haut.

Et, vengeant sur vous le blasphème

Des vastes espoirs véhéments,

Meurtrit votre front anathème

Au choc rude des éléments.

Les juins brûlent et les décembres

Gèlent votre chair jusqu’aux os,

Et la fièvre envahit vos membres,

Qui se déchirent aux roseaux.

Tout vous repousse et tout vous navre,

Et quand la mort viendra pour vous,

Maigre et froide, votre cadavre

Sera dédaigné par les loups !

IL BACIO

Baiser ! rose trémière au jardin des caresses !

Vif accompagnement sur le clavier des dents

Des doux refrains qu’Amour chante en les cœurs ardents,

Avec sa voix d’archange aux langueurs charmeresses !

Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !

Volupté non pareille, ivresse inénarrable !

Salut ! L’homme, penché sur ta coupe adorable,

S’y grise d’un bonheur qu’il ne sait épuiser.

Comme le vin du Rhin et comme la musique,

Tu consoles et tu berces, et le chagrin

Expire avec la moue en ton pli purpurin…

Qu’un plus grand, Gœthe ou Will, te dresse un vers classique.

Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,

T’offrir que ce bouquet de strophes enfantines :

Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines

D’Une que je connais, Baiser, descends, et ris.

INITIUM

Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes,

Et le bal tournoyait quand je la vis passer

Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes

De son oreille où mon Désir comme un baiser

S’élançait et voulait lui parler sans oser.

Cependant elle allait, et la mazurque lente

La portait dans son rythme indolent comme un vers,

— Rime mélodieuse, image étincelante, —

Et son âme d’enfant rayonnait à travers

La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

Et depuis, ma Pensée — immobile — contemple

Sa Splendeur évoquée, en adoration,

Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,

Mon Amour entre, plein de superstition.

Et je crois que voici venir la Passion.

II JÉSUITISME

Le chagrin qui me tue est ironique, et joint

Le sarcasme au supplice, et ne torture point

Franchement, mais picote avec un faux sourire

Et transforme en spectacle amusant mon martyre,

Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri,

Beugle un De profundis sur l’air du Traderi.

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