Poèmes saturniens (page 4)

Paul Verlaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes saturniens (1902) · 4 pages

Avec des bruits sourds qui font mal,

Les croix de bois des tombes neuves

Vibrent sur un ton anormal.

Silencieux comme les fleuves,

Mais gros de pleurs comme eux de flots,

Les fils, les mères et les veuves,

Par les détours du triste enclos,

S’écoulent, — lente théorie,

Au rythme heurté des sanglots.

Le sol sous les pieds glisse et crie,

Là-haut de grands nuages tors

S’échevèlent avec furie.

Pénétrant comme le remords,

Tombe un froid lourd qui vous écœure,

Et qui doit filtrer chez les morts,

Chez les pauvres morts, à toute heure

Seuls, et sans cesse grelottants,

— Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! —

Ah ! vienne vite le Printemps,

Et son clair soleil qui caresse,

Et ses doux oiseaux caquetants !

Refleurisse l’enchanteresse

Gloire des jardins et des champs

Que l’âpre hiver tient en détresse !

Et que, — des levers aux couchants,

L’or dilaté d’un ciel sans bornes

Berce de parfums et de chants,

Chers endormis, vos sommeils mornes !

UN DAHLIA

Courtisane au sein dur, à l’œil opaque et brun

S’ouvrant avec lenteur comme celui d’un bœuf,

Ton grand torse reluit ainsi qu’un marbre neuf.

Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun

Arome, et la beauté sereine de ton corps

Déroule, mate, ses impeccables accords.

Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu’au moins

Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,

Et tu trônes, Idole insensible à l’encens.

— Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,

Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur,

Irritant au milieu des jasmins agaçants !

IV UNE GRANDE DAME

Belle « à damner les saints », à troubler sous l’aumusse

Un vieux juge ! Elle marche impérialement.

Elle parle — et ses dents font un miroitement —

Italien, avec un léger accent russe.

Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse

Ont l’éclat insolent et dur du diamant.

Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement

De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce

Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,

N’égale sa beauté patricienne, non !

Vois, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! »

Il faut — pas de milieu ! — l’adorer à genoux,

Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ces lourds cheveux roux

Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !

IV VŒU

Ah ! les oarystis ! les premières maîtresses !

L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,

Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,

La spontanéité craintive des caresses !

Sont-elles assez loin toutes ces allégresses

Et toutes ces candeurs ! Hélas ! toutes devers

Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers

De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !

Si que me voilà seul à présent, morne et seul,

Morne et désespéré, plus glacé qu’un aïeul,

Et tel qu’un orphelin pauvre sans sœur aînée.

Ô la femme à l’amour câlin et réchauffant,

Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,

Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant

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