Michel Strogoff (page 17)

Jules Verne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Michel Strogoff · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C’étaient des chameaux de petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le dromadaire ; des « nars » à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils se roulent en boucles ; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair, très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.

Sur tout cet ensemble d’hommes et d’animaux, sur cette immense agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de sa palette.

Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au champ, les trompettes sonnèrent. À ces bruits déjà formidables se mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des canons de quatre et de six qui formaient l’artillerie de l’émir.

L’installation de Féofar était purement militaire. Ce qu’on pourrait appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.

Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l’émir, jusqu’au moment où il l’échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie orientale.

La tente de Féofar dominait les tentes voisines.

La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans d’une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines d’or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des éventails, elle occupait le centre d’une vaste clairière, fermée par un rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette tente, sur une table laquée et incrustée de pierres précieuses, s’ouvrait le livre sacré du Koran, dont les pages étaient de minces feuilles d’or, finement gravées. Au-dessus, battait le pavillon tartare, écartelé des armes de l’émir.

Autour de la clairière, s’élevaient en demi-cercle les tentes des grands fonctionnaires de Boukhara. Là résidaient le chef d’écurie, qui a le droit de suivre à cheval l’émir jusque dans la cour de son palais, le grand fauconnier, le « housch-bégui », porteur du sceau royal, le « toptschi-baschi », grand maître de l’artillerie, le « khodja », chef du conseil, qui reçoit le baiser du prince et peut se présenter devant lui ceinture dénouée, le « scheikh-oul-islam », chef des ulémas, représentant des prêtres, le « cazi-askev », qui, en l’absence de l’émir, juge toutes contestations soulevées entre militaires, et enfin le chef des astrologues, dont la grande affaire est de consulter les étoiles, toutes les fois que le khan songe à se déplacer.

L’émir, au moment où les prisonniers furent amenés au camp, était dans sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste, un mot de lui n’auraient pu être que le signal de quelque sanglante exécution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en partie la majesté des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et surtout on le craint.

Quant aux prisonniers, ils allaient être parqués dans quelque enclos, où, maltraités, à peine nourris, exposés à toutes les intempéries du climat, ils attendraient le bon plaisir de Féofar.

De tous, le plus docile, sinon le plus patient, était certainement Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait là où il voulait aller, et dans des conditions de sécurité que, libre, il n’eût pu trouver sur cette route de Kolyvan à Tomsk. S’échapper avant d’être arrivé dans cette ville, c’était s’exposer à retomber entre les mains des éclaireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale, occupée alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas située au delà du quatre-vingt-deuxième méridien qui traverse Tomsk. Donc, ce méridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu’il serait en dehors des zones ennemies, qu’il pourrait traverser l’Yeniseï sans danger, et gagner Krasnoiarsk, avant que Féofar-Khan eût envahi la province.

« Une fois à Tomsk, se répétait-il pour réprimer quelques mouvements d’impatience dont il n’était pas toujours maître, en quelques minutes, je serai au delà des avant-postes, et douze heures gagnées sur Féofar, douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer à Irkoutsk !

Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c’était et ce devait être la présence d’Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le danger d’être reconnu, il sentait, par une sorte d’instinct, que c’était ce traître sur lequel il lui importait surtout de prendre de l’avance. Il comprenait aussi que la réunion des troupes d’Ivan Ogareff à celles de Féofar porterait au complet l’effectif de l’armée envahissante, et que, la jonction opérée, cette armée marcherait en masse sur la capitale de la Sibérie orientale. Aussi, toutes ses appréhensions venaient-elles de ce côté, et, à chaque instant, écoutait-il si quelque fanfare n’annonçait pas l’arrivée du lieutenant de l’émir.

À cette pensée se joignait le souvenir de sa mère, celui de Nadia, l’une retenue à Omsk, l’autre enlevée sur les barques de l’Irtyche et sans doute captive comme l’était Marfa Strogoff ! Il ne pouvait rien pour elles ! Les reverrait-il jamais ? À cette question qu’il n’osait résoudre, son cœur se serrait affreusement.

En même temps que Michel Strogoff et tant d’autres prisonniers, Harry Blount et Alcide Jolivet avaient été conduits au camp tartare. Leur ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste télégraphique, savait qu’ils étaient parqués comme lui dans cet enclos que surveillaient de nombreuses sentinelles, mais il n’avait point cherché à se rapprocher d’eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu’ils pouvaient penser de lui depuis l’affaire du relais d’Ichim. D’ailleurs, il voulait être seul pour agir seul, le cas échéant. Il s’était donc tenu à l’écart.

Alcide Jolivet, depuis le moment où son confrère était tombé près de lui, ne lui avait pas ménagé ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au camp, c’est-à-dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount, appuyé au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers. Sa qualité de sujet anglais, il voulut d’abord la faire valoir, mais elle ne le servit en aucune façon vis-à-vis de barbares qui ne répondaient qu’à coups de lance ou de sabre. Le correspondant du Daily-Telegraph dut donc subir le sort commun, quitte à réclamer plus tard et à obtenir satisfaction d’un pareil traitement. Mais ce trajet n’en fut pas moins très-pénible pour lui, car sa blessure le faisait souffrir, et, sans l’assistance d’Alcide Jolivet, peut-être n’eût-il pu atteindre le camp.

Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n’abandonnait jamais, avait physiquement et moralement réconforté son confrère par tous les moyens en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu’il se vit définitivement enfermé dans l’enclos, fut de visiter la blessure d’Harry Blount. Il parvint à lui retirer très-adroitement son habit et reconnut que son épaule avait été seulement frôlée par un éclat de mitraille.

« Ce n’est rien, dit-il. Une simple éraflure ! Après deux ou trois pansements, cher confrère, il n’y paraîtra plus !

— Mais ces pansements ?… demanda Harry Blount.

— Je vous les ferai moi-même !

« Vous êtes donc un peu médecin ? »

— Vous êtes donc un peu médecin ?

— Tous les Français sont un peu médecins ! »

Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, déchirant son mouchoir, fit de la charpie de l’un des morceaux, des tampons de l’autre, prit de l’eau à un puits creusé au milieu de l’enclos, lava la blessure, qui, fort heureusement, n’était pas grave, et disposa avec beaucoup d’adresse les linges mouillés sur l’épaule d’Harry Blount.

« Je vous traite par l’eau, dit-il. Ce liquide est encore le sédatif le plus efficace que l’on connaisse pour le traitement des blessures, et il est le plus employé maintenant. Les médecins ont mis six mille ans à découvrir cela ! Oui ! six mille ans en chiffres ronds !

— Je vous remercie, monsieur Jolivet, répondit Harry Blount, en s’étendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui arrangea à l’ombre d’un bouleau.

— Bah ! il n’y a pas de quoi ! Vous en feriez autant à ma place !

— Je n’en sais rien… répondit un peu naïvement Harry Blount.

— Farceur, va ! Tous les Anglais sont généreux !

— Sans doute, mais les Français… ?

— Eh bien, les Français sont bons, ils sont même bêtes, si vous voulez ! Mais ce qui les rachète, c’est qu’ils sont Français ! Ne parlons plus de cela, et même, si vous m’en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos vous est absolument nécessaire. »

Mais Harry Blount n’avait aucune envie de se taire. Si le blessé devait, par prudence, songer au repos, le correspondant du Daily-Telegraph n’était pas homme à s’écouter.

« Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernières dépêches aient pu passer la frontière russe ?

— Et pourquoi pas ? répondit Alcide Jolivet. À l’heure qu’il est, je vous assure que ma bienheureuse cousine sait à quoi s’en tenir sur l’affaire de Kolyvan !

— À combien d’exemplaires tire-t-elle ses dépêches, votre cousine ? demanda Harry Blount, qui, pour la première fois, posa cette question directe à son confrère.

— Bon ! répondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne fort discrète, qui n’aime pas qu’on parle d’elle et qui serait désespérée si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.

— Je ne veux pas dormir, répondit l’Anglais. — Que doit penser votre cousine des affaires de la Russie ?

— Qu’elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah ! le gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s’inquiéter d’une invasion de barbares, et la Sibérie ne lui échappera pas.

— Trop d’ambition a perdu les plus grands empires ! répondit Harry Blount, qui n’était pas exempt d’une certaine jalousie « anglaise » à l’endroit des prétentions russes dans l’Asie centrale.

— Oh ! ne parlons pas politique ! s’écria Alcide Jolivet. C’est défendu par la Faculté ! Rien de plus mauvais pour les blessures à l’épaule !… à moins que ce ne soit pour vous endormir !

— Parlons alors de ce qu’il nous reste à faire, répondit Harry Blount. Monsieur Jolivet, je n’ai pas du tout l’intention de rester indéfiniment prisonnier de ces Tartares.

— Ni moi, pardieu !

— Nous sauverons-nous à la première occasion ?

— Oui, s’il n’y a pas d’autre moyen de recouvrer notre liberté.

— En connaissez-vous un autre ? demanda Harry Blount, en regardant son compagnon.

— Certainement ! Nous ne sommes pas des belligérants, nous sommes des neutres, et nous réclamerons !

— Près de cette brute de Féofar-Khan ?

— Non, il ne comprendrait pas, répondit Alcide Jolivet, mais près de son lieutenant Ivan Ogareff.

— C’est un coquin !

— Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu’il ne faut pas badiner avec le droit des gens, et il n’a aucun intérêt à nous retenir, au contraire. Seulement, demander quelque chose à ce monsieur-là, ça ne me va pas beaucoup !

— Mais ce monsieur-là n’est pas au camp, ou du moins je ne l’y ai pas vu, fit observer Harry Blount.

— Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu’il rejoigne l’émir. La Sibérie est coupée en deux maintenant, et très-certainement l’armée de Féofar n’attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.

— Et une fois libres, que ferons-nous ?

— Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons les Tartares, jusqu’au moment où les événements nous permettront de passer dans le camp opposé. Il ne faut pas abandonner la partie, que diable ! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrère, vous avez déjà eu la chance d’être blessé au service du Daily-Telegraph, tandis que moi, je n’ai encore rien reçu au service de ma cousine. Allons, allons ! — Bon, murmura Alcide Jolivet, le voilà qui s’endort ! Quelques heures de sommeil et quelques compresses d’eau fraîche, il n’en faut pas plus pour remettre un Anglais sur pied. Ces gens-là sont fabriqués en tôle ! »

Et pendant qu’Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla près de lui, après avoir tiré son carnet, qu’il chargea de notes, très-décidé, d’ailleurs, à les partager avec son confrère, pour la plus grande satisfaction des lecteurs du Daily-Telegraph. Les événements les avaient réunis l’un à l’autre. Ils n’en étaient plus à se jalouser.

Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff était précisément l’objet des plus vifs désirs des deux journalistes. L’arrivée d’Ivan Ogareff pouvait évidemment servir ceux-ci, car, leur qualité de correspondants anglais et français une fois reconnue, rien de plus probable qu’ils fussent mis en liberté. Le lieutenant de l’émir saurait faire entendre raison à Féofar, qui n’eût pas manqué de traiter des journalistes comme de simples espions. L’intérêt d’Alcide Jolivet et d’Harry Blount était donc contraire à l’intérêt de Michel Strogoff. Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle raison, ajoutée à plusieurs autres, qui le porta à éviter tout rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s’arrangea donc de manière à ne pas être aperçu d’eux.

Quatre jours se passèrent, pendant lesquels l’état de choses ne fut aucunement modifié. Les prisonniers n’entendirent point parler de la levée du camp tartare. Ils étaient surveillés sévèrement. Il leur eût été impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui les gardaient nuit et jour. Quant à la nourriture qui leur était attribuée, elle leur suffisait à peine. Deux fois par vingt-quatre heures, on leur jetait un morceau d’intestins de chèvres, grillés sur les charbons, ou quelques portions de ce fromage appelé « kroute », fabriqué avec du lait aigre de brebis, et qui, trempé de lait de jument, forme le mets kirghis le plus communément nommé « koumyss ». Et c’était tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint détestable. Il se produisit de grandes perturbations atmosphériques, qui amenèrent des bourrasques mêlées de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent supporter ces intempéries malsaines, et aucun adoucissement ne fut apporté à leurs misères. Quelques blessés, des femmes, des enfants moururent, et les prisonniers eux-mêmes durent enterrer ces cadavres, auxquels leurs gardiens ne voulaient même pas donner la sépulture.

Pendant ces dures épreuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se multiplièrent, chacun de son côté. Ils rendirent tous les services qu’ils pouvaient rendre. Moins éprouvés que tant d’autres, valides, vigoureux, ils devaient mieux résister, et par leurs conseils, par leurs soins, ils purent se rendre utiles à ceux qui souffraient et se désespéraient.

Cet état de choses allait-il durer ? Féofar-Khan, satisfait de ses premiers succès, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher sur Irkoutsk ? On pouvait le craindre, mais il n’en fut rien. L’événement tant souhaité d’Alcide Jolivet et d’Harry Blount, tant redouté de Michel Strogoff, se produisit dans la matinée du 12 août.

Ce jour-là, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la mousquetade éclata. Un énorme nuage de poussière se déroulait au-dessus de la route de Kolyvan.

Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d’hommes, faisait son entrée au camp tartare.

CHAPITRE II une attitude d’alcide jolivet.

C’était tout un corps d’armée qu’Ivan Ogareff amenait à l’émir. Ces cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s’était emparée d’Omsk. Ivan Ogareff, n’ayant pu réduire la ville haute, dans laquelle — on ne l’a point oublié — le gouverneur et la garnison avaient cherché refuge, s’était décidé à passer outre, ne voulant pas retarder les opérations qui devaient amener la conquête de la Sibérie orientale. Il avait donc laissé une garnison suffisante à Omsk. Puis, entraînant ses hordes, se renforçant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait faire sa jonction avec l’armée de Féofar.

Les soldats d’Ivan Ogareff s’arrêtèrent aux avant-postes du camp. Ils ne reçurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef était, sans doute, de ne pas s’arrêter, mais de se porter en avant et de gagner, dans le plus bref délai, Tomsk, ville importante, naturellement destinée à devenir le centre des opérations futures.

En même temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de prisonniers russes et sibériens, capturés soit à Omsk, soit à Kolyvan. Ces malheureux ne furent pas conduits à l’enclos, déjà trop petit pour ceux qu’il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri, presque sans nourriture. Quel sort Féofar-Khan réservait-il à ces infortunés ? Les internerait-il à Tomsk, ou quelque sanglante exécution, familière aux chefs tartares, les décimerait-elle ? C’était le secret du capricieux émir.

Ce corps d’armée n’était pas venu d’Omsk et de Kolyvan sans entraîner à sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de bohémiens qui forment habituellement l’arrière-garde d’une armée en marche. Tout ce monde vivait sur les pays traversés et laissait peu de chose à piller après lui. Donc, nécessité de se porter en avant, ne fût-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expéditionnaires. Toute la région comprise entre les cours de l’Ichim et de l’Obi, radicalement dévastée, n’offrait plus aucune ressource. C’était un désert que les Tartares faisaient derrière eux, et les Russes ne l’auraient pas franchi sans peine.

Sangarre était là.

Au nombre de ces bohémiens, accourus des provinces de l’ouest, figurait la troupe tsigane qui avait accompagné Michel Strogoff jusqu’à Perm. Sangarre était là. Cette sauvage espionne, âme damnée d’Ivan Ogareff, ne quittait pas son maître. On les a vus, tous deux, préparant leurs machinations, en Russie même, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. Après la traversée de l’Oural, ils s’étaient séparés pour quelques jours seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagné Ichim, tandis que Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.

On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait à Ivan Ogareff. Par ses bohémiennes, elle pénétrait en tout lieu, entendant et rapportant tout. Ivan Ogareff était tenu au courant de ce qui se faisait jusque dans le cœur des provinces envahies. C’étaient cent yeux, cent oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D’ailleurs, il payait largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.

Sangarre, autrefois compromise dans une très-grave affaire, avait été sauvée par l’officier russe. Elle n’avait point oublié ce qu’elle lui devait et s’était donnée à lui, corps et âme. Ivan Ogareff, entré dans la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de cette femme. Quelque ordre qu’il lui donnât, Sangarre l’exécutait. Un instinct inexplicable, plus impérieux encore que celui de la reconnaissance, l’avait poussée à se faire l’esclave du traître, auquel elle était attachée depuis les premiers temps de son exil en Sibérie. Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s’était plu à mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu’Ivan Ogareff allait jeter sur la Sibérie. À la prodigieuse astuce naturelle à sa race, elle joignait une énergie farouche, qui ne connaissait ni le pardon ni la pitié. C’était une sauvage digne de partager le wigwam d’un Apache ou la hutte d’un Andamien.

Depuis son arrivée à Omsk, où elle l’avait rejoint avec ses tsiganes, Sangarre n’avait plus quitté Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis en présence Michel et Marfa Strogoff lui était connue. Les craintes d’Ivan Ogareff, relatives au passage d’un courrier du czar, elle les savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnière, elle eût été femme à la torturer avec tout le raffinement d’une Peau-Rouge, afin de lui arracher son secret. Mais l’heure n’était pas venue à laquelle Ivan Ogareff voulait faire parler la vieille Sibérienne. Sangarre devait attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu’elle espionnait à son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres paroles, l’observant jour et nuit, cherchant à entendre ce mot de « fils » s’échapper de sa bouche, mais déjouée jusqu’alors par l’inaltérable impassibilité de Marfa Strogoff.

Cependant, au premier éclat des fanfares, le grand maître de l’artillerie tartare et le chef des écuries de l’émir, suivis d’une brillante escorte de cavaliers usbecks, s’étaient portés au front du camp afin de recevoir Ivan Ogareff.

Lorsqu’ils furent arrivés en sa présence, ils lui rendirent les plus grands honneurs et l’invitèrent à les accompagner à la tente de Féofar-Khan.

Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, répondit froidement aux déférences des hauts fonctionnaires envoyés à sa rencontre. Il était très-simplement vêtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il portait encore un uniforme d’officier russe.

Au moment où il rendait la main à son cheval pour franchir l’enceinte du camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l’escorte, s’approcha de lui et demeura immobile.

« Rien ? demanda Ivan Ogareff.

— Rien.

— Sois patiente.

— L’heure approche-t-elle où tu forceras la vieille femme à parler ?

— Elle approche, Sangarre.

— Quand la vieille femme parlera-t-elle ?

— Lorsque nous serons à Tomsk.

— Et nous y serons ?…

— Dans trois jours. »

Les grands yeux noirs de Sangarre jetèrent un éclat extraordinaire, et elle se retira d’un pas tranquille.

Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son état-major d’officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l’émir.

Féofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, composé du porteur du sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris place sous la tente.

Ivan Ogareff entre et se trouva devant l’émir.

Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l’émir.

Féofar-Khan était un homme de quarante ans, haut de stature, le visage assez pâle, les yeux méchants, la physionomie farouche. Une barbe noire, étagée par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume de guerre, cotte à mailles d’or et d’argent, baudrier étincelant de pierres précieuses, fourreau de sabre courbé comme un yatagan et serti de gemmes éblouissantes, bottes ergotées d’un éperon d’or, casque orné d’une aigrette de diamants jetant mille feux, Féofar offrait au regard l’aspect plutôt étrange qu’imposant d’un Sardanapale tartare, souverain indiscuté qui dispose à son gré de la vie et de la fortune de ses sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilège spécial, on donne, à Boukhara, la qualification d’émir.

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