Michel Strogoff (page 18)
Au moment où Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurèrent assis sur leurs coussins festonnés d’or ; mais Féofar se leva d’un riche divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous l’épaisse moquette d’un tapis boukharien.
L’émir s’approcha d’Ivan Ogareff et lui donna un baiser, à la signification duquel il n’y avait pas à se méprendre. Ce baiser faisait du lieutenant le chef du conseil et le plaçait temporairement au-dessus du khodja.
Puis, Féofar, s’adressant à Ivan Ogareff :
« Je n’ai point à t’interroger, dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposées à t’entendre.
— Takhsir, répondit Ivan Ogareff, voici ce que j’ai à te faire connaître. »
Ivan Ogareff s’exprimait en tartare, et donnait à ses phrases la tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.
« Takhsir, le temps n’est pas aux inutiles paroles. Ce que j’ai fait, à la tête de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l’Ichim et de l’Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les hordes kirghises se sont soulevées à la voix de Féofar-Khan, et la principale route sibérienne t’appartient depuis Ichim jusqu’à Tomsk. Tu peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l’orient où le soleil se lève, que vers l’occident où il se couche.
— Et si je marche avec le soleil ? demanda l’émir, qui écoutait sans que son visage trahît aucune de ses pensées.
— Marcher avec le soleil, répondit Ivan Ogareff, c’est te jeter vers l’Europe, c’est conquérir rapidement les provinces sibériennes de Tobolsk jusqu’aux montagnes de l’Oural.
— Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel ?
— C’est soumettre à la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus riches contrées de l’Asie centrale.
— Mais, les armées du sultan de Pétersbourg ? dit Féofar-Khan, en désignant par ce titre bizarre l’empereur de Russie.
— Tu n’as rien à en craindre, ni au levant ni au couchant, répondit Ivan Ogareff. L’invasion a été soudaine, et, avant que l’armée russe ait pu les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombées en ton pouvoir. Les troupes du czar ont été écrasées à Kolyvan, comme elles le seront partout où les tiens lutteront contre ces soldats insensés de l’Occident.
— Et quel avis t’inspire ton dévouement à la cause tartare ? demanda l’émir, après quelques instants de silence.
— Mon avis, répondit vivement Ivan Ogareff, c’est de marcher au devant du soleil ! C’est de donner l’herbe des steppes orientales à dévorer aux chevaux turcomans ! C’est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces de l’est, et, avec elle, l’otage dont la possession vaut toute une contrée. Il faut que, à défaut du czar, le grand-duc son frère tombe entre tes mains. »
C’était là le suprême résultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l’eût pris, à l’entendre, pour l’un de ces cruels descendants de Stepan-Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVIIIe siècle. S’emparer du grand-duc, le frapper sans pitié, c’était pleine satisfaction donnée à sa haine ! En outre, la prise d’Irkoutsk faisait passer immédiatement sous la domination tartare toute la Sibérie orientale.
« Il sera fait ainsi, Ivan, répondit Féofar.
— Quels sont tes ordres, Takhsir ?
— Aujourd’hui même, notre quartier général sera transporté à Tomsk. »
Ivan Ogareff s’inclina, et, suivi du housch-bégui, il se retira pour faire exécuter les ordres de l’émir.
Au moment où il allait monter à cheval, afin de regagner les avant-postes, un certain tumulte se produisit à quelque distance, dans la partie du camp affectée aux prisonniers. Des cris se firent entendre, et deux ou trois coups de fusil éclatèrent. Était-ce une tentative de révolte ou d’évasion qui allait être sommairement réprimée ?
Ivan Ogareff et le housch-bégui firent quelques pas en avant, et, presque aussitôt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir, parurent devant eux.
Le housch-bégui, sans plus d’information, fit un geste qui était un ordre de mort, et la tête de ces deux prisonniers allait rouler à terre, lorsqu’Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrêtèrent le sabre déjà levé sur eux.
Le Russe avait reconnu que ces prisonniers étaient étrangers, et il donna l’ordre qu’on les lui amenât.
C’étaient Harry Blount et Alcide Jolivet.
Dès l’arrivée d’Ivan Ogareff au camp, ils avaient demandé à être conduits en sa présence. Les soldats avaient refusé. De là, lutte, tentative de fuite, coups de fusil qui n’atteignirent heureusement point les deux journalistes, mais leur exécution ne se fût point fait attendre, n’eût été l’intervention du lieutenant de l’émir.
Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui étaient absolument inconnus. Ils étaient présents, cependant, à cette scène du relais de poste d’Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut frappé par Ivan Ogareff ; mais le brutal voyageur n’avait point fait attention aux personnes réunies alors dans la salle commune.
Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent parfaitement, et celui-ci dit à mi-voix :
« Tiens ! Il paraît que le colonel Ogareff et le grossier personnage d’Ichim ne font qu’un ! »
Puis, il ajouta à l’oreille de son compagnon :
« Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel russe au milieu d’un camp tartare me dégoûte, et bien que, grâce à lui, ma tête soit encore sur mes épaules, mes yeux se détourneraient avec mépris plutôt que de le regarder en face ! »
Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complète et la plus hautaine indifférence.
Ivan Ogareff comprit-il ce que l’attitude du prisonnier avait d’insultant pour lui ? En tout cas, il n’en laissa rien paraître.
« Qui êtes-vous, messieurs ? demanda-t-il en russe d’un ton très-froid, mais exempt de sa rudesse habituelle.
— Deux correspondants de journaux anglais et français, répondit laconiquement Harry Blount.
— Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d’établir votre identité ?
— Voici des lettres qui nous accréditent en Russie près des chancelleries anglaise et française. »
Il prit les lettres et les lut avec attention.
Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les lut avec attention. Puis :
« Vous demandez, dit-il, l’autorisation de suivre nos opérations militaires en Sibérie ?
— Nous demandons à être libres, voilà tout, répondit sèchement le correspondant anglais.
— Vous l’êtes, messieurs, répondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de lire vos chroniques dans le Daily-Telegraph.
— Monsieur, répliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable, c’est six pence le numéro, les frais de poste en sus. »
Et, là-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut approuver complètement sa réponse.
Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la tête de son escorte et disparut bientôt dans un nuage de poussière.
« Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff, général en chef des troupes tartares ? demanda Harry Blount.
— Je pense, mon cher confrère, répondit en souriant Alcide Jolivet, que cet housch-bégui a eu un bien beau geste, quand il a donné l’ordre de nous couper la tête ! »
Quoi qu’il en soit et quel que fût le motif qui eût porté Ivan Ogareff à agir ainsi à l’égard des deux journalistes, ceux-ci étaient libres et ils pouvaient parcourir à leur gré le théâtre de la guerre. Aussi, leur intention était-elle bien de ne point abandonner la partie. L’espèce d’antipathie qu’ils ressentaient autrefois l’un pour l’autre avait fait place à une amitié sincère. Rapprochés par les circonstances, ils ne songeaient plus à se séparer. Les mesquines questions de rivalité étaient à jamais éteintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu’il devait à son compagnon, lequel ne cherchait aucunement à s’en souvenir, et en somme, ce rapprochement, facilitant les opérations de reportage, devait tourner à l’avantage de leurs lecteurs.
« Et maintenant, demanda Harry Blount, qu’est-ce que nous allons faire de notre liberté ?
— En abuser, parbleu ! répondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement à Tomsk voir ce qui s’y passe.
— Jusqu’au moment, très-prochain, je l’espère, où nous pourrons rejoindre quelque corps russe ?…
— Comme vous dites, mon cher Blount ! Il ne faut pas trop se tartariser ! Le beau rôle est encore à ceux dont les armes civilisent, et il est évident que les peuples de l’Asie centrale auraient tout à perdre et absolument rien à gagner à cette invasion, mais les Russes sauront bien la repousser. Ce n’est qu’une affaire de temps ! »
Cependant, l’arrivée d’Ivan Ogareff, qui venait de rendre à la liberté Alcide Jolivet et Harry Blount, était au contraire un grave péril pour Michel Strogoff. Que le hasard vînt à mettre le courrier du czar en présence d’Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnaître pour le voyageur qu’il avait si brutalement traité au relais d’Ichim, et bien que Michel Strogoff n’eût pas répondu à l’insulte comme il l’eût fait en toute autre circonstance, l’attention aurait été attirée sur lui, — ce qui eût rendu difficile l’exécution de ses projets.
Là était le côté fâcheux de la présence d’Ivan Ogareff. Toutefois, une conséquence heureuse de son arrivée, ce fut l’ordre qui fut donné de lever le camp le jour même et de transporter à Tomsk le quartier général.
C’était l’accomplissement du plus vif désir de Michel Strogoff. Son intention, on le sait, était d’atteindre Tomsk, confondu avec les autres prisonniers, c’est-à-dire sans risquer de tomber entre les mains des éclaireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville. Cependant, par suite de l’arrivée d’Ivan Ogareff, et dans la crainte d’être reconnu de lui, il dut se demander s’il ne conviendrait pas de renoncer à ce premier projet et de tenter de s’échapper pendant le voyage.
Michel Strogoff allait sans doute s’arrêter à ce dernier parti, lorsqu’il apprit que Féofar-Khan et Ivan Ogareff étaient déjà partis pour la ville à la tête de quelques milliers de cavaliers.
« J’attendrai donc, se dit-il, à moins qu’il ne se présente quelque occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses en deçà de Tomsk, tandis qu’au delà les bonnes s’accroîtront, puisque j’aurai, en quelques heures, dépassé les postes tartares les plus avancés dans l’est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me vienne en aide ! »
C’était, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la surveillance d’un nombreux détachement de Tartares, devaient faire à travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes séparaient le camp de la ville. Voyage facile pour les soldats de l’émir, qui ne manquaient de rien, mais pénible pour des malheureux, affaiblis par les privations. Plus d’un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibérienne !
Ce fut à deux heures de l’après-midi, ce 12 août, par une température fort élevée et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna l’ordre de départ.
Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant acheté des chevaux, avaient déjà pris la route de Tomsk, où la logique des événements allait réunir les principaux personnages de cette histoire.
Au nombre des prisonniers amenés par Ivan Ogareff au camp tartare, était une vieille femme que sa taciturnité même semblait mettre à part au milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne sortait de ses lèvres. On eût dit une statue de la douleur. Cette femme, presque toujours immobile, plus étroitement gardée qu’aucune autre, était, sans qu’elle parût s’en douter ou s’en soucier, observée par la tsigane Sangarre. Malgré son âge, elle avait dû suivre à pied le convoi des prisonniers, sans qu’aucun adoucissement eût été apporté à ses misères.
Toutefois, quelque providentiel dessein avait placé à ses côtés un être courageux, charitable, fait pour la comprendre et l’assister. Parmi ses compagnes d’infortune, une jeune fille, remarquable par sa beauté et par une impassibilité qui ne le cédait en rien à celle de la Sibérienne, semblait s’être donné la tâche de veiller sur elle. Aucune parole n’avait été échangée entre les deux captives, mais la jeune fille se trouvait toujours à point nommé auprès de la vieille femme, quand son secours pouvait lui être utile. Celle-ci n’avait pas tout d’abord accepté sans méfiance les soins muets de cette inconnue. Peu à peu, cependant, l’évidente droiture du regard de cette jeune fille, sa réserve et la mystérieuse sympathie qu’une communauté de douleurs établit entre d’égales infortunes, avaient eu raison de la froideur hautaine de Marfa Strogoff. Nadia — car c’était elle — avait pu ainsi, sans la connaître, rendre à la mère les soins qu’elle-même avait reçus de son fils. Son instinctive bonté l’avait doublement bien inspirée. En se vouant à la servir, Nadia assurait à sa jeunesse et à sa beauté la protection de l’âge de la vieille prisonnière. Au milieu de cette foule d’infortunés, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux femmes, dont l’une semblait être l’aïeule, l’autre la petite-fille, imposait à tous une sorte de respect.
Nadia, après avoir été enlevée par les éclaireurs tartares sur les barques de l’Irtyche, avait été conduite à Omsk. Retenue prisonnière dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d’Ivan Ogareff avait capturés jusqu’alors, et, par conséquent, celui de Marfa Strogoff.
Nadia, si elle eût été moins énergique, aurait succombé à ce double coup qui venait de la frapper. L’interruption de son voyage, la mort de Michel Strogoff l’avaient à la fois désespérée et révoltée. Éloignée à jamais peut-être de son père, après tant d’efforts déjà heureux qui l’en avaient rapprochée, et, pour comble de douleur, séparée de l’intrépide compagnon que Dieu même semblait avoir mis sur sa route pour la conduire au but, elle avait à la fois et du même coup tout perdu. L’image de Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d’un coup de lance et disparaissant dans les eaux de l’Irtyche, ne quittait plus sa pensée. Un tel homme avait-il bien pu mourir ainsi ? Pour qui Dieu réservait-il ses miracles, si ce juste, qu’un noble dessein poussait à coup sûr, avait pu être si misérablement arrêté dans sa marche ? Quelquefois la colère l’emportait sur la douleur. La scène de l’affront si étrangement subi par son compagnon au relais d’Ichim lui revenait à la mémoire. Son sang bouillait à ce souvenir.
« Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-même ? » se disait-elle.
Et dans son cœur, la jeune fille, s’adressant à Dieu même, s’écriait :
« Seigneur, faites que ce soit moi ! »
Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confié son secret, si, toute femme, tout enfant qu’elle était, elle eût pu mener à bonne fin la tâche interrompue de ce frère que Dieu n’aurait pas dû lui donner, puisqu’il devait sitôt le lui reprendre !…
Absorbée dans ces pensées, on comprend que Nadia fût demeurée comme insensible aux misères mêmes de sa captivité.
C’était alors que le hasard l’avait, sans qu’elle pût en avoir le moindre soupçon, réunie à Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu imaginer que cette vieille femme, prisonnière comme elle, fût la mère de son compagnon, qui n’avait jamais été pour elle que le marchand Nicolas Korpanoff ? Et, de son côté, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu’un lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue à son fils ?
La jeune fille était là et l’aidait de son bras.
Ce qui frappa d’abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de conformité secrète dans la façon dont chacune, de son côté, subissait sa dure condition. Cette indifférence stoïque de la vieille femme aux douleurs matérielles de leur vie quotidienne, ce mépris des souffrances du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale égale à la sienne. Voilà ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misères que Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d’abord Nadia vers elle. Cette façon de supporter son mal allait à l’âme fière de la jeune fille. Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n’eut ni à refuser ni à accepter. Dans les passages difficiles de la route, la jeune fille était là et l’aidait de son bras. Aux heures des distributions de vivres, la vieille femme n’eût pas bougé, mais Nadia partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c’est ainsi que ce pénible voyage s’était opéré pour l’une en même temps que pour l’autre. Grâce à sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui convoyaient la troupe des prisonniers sans être attachée à l’arçon d’une selle, comme tant d’autres malheureuses, ainsi traînées sur ce chemin de douleur.
« Que Dieu te récompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux ans ! » lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait été, pendant quelque temps, la seule parole prononcée entre les deux infortunées.
Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des siècles, la vieille femme et la jeune fille — il le semblait du moins — auraient dû être amenées à causer de leur situation réciproque. Mais Marfa Strogoff, par une circonspection facile à comprendre, n’avait parlé, et encore avec une grande brièveté, que d’elle-même. Elle n’avait fait aucune allusion ni à son fils ni à la funeste rencontre qui les avait mis face à face.
Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de toute parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu’elle avait devant elle une âme simple et haute, son cœur avait débordé, et elle avait raconté, sans en rien cacher, tous les événements qui s’étaient accomplis depuis son départ de Wladimir jusqu’à la mort de Nicolas Korpanoff. Ce qu’elle dit de son jeune compagnon intéressa vivement la vieille Sibérienne.
« Nicolas Korpanoff ! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas ! Je ne sais qu’un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une telle conduite ne m’eût pas étonnée ! Nicolas Korpanoff, était-ce bien son nom ? En es-tu sûre, ma fille ?
— Pourquoi m’aurait-il trompée sur ce point, répondit Nadia, lui qui ne m’a trompée sur aucun autre ? »
Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait à Nadia questions sur questions.
« Tu m’as dit qu’il était intrépide, ma fille ! Tu m’as prouvé qu’il l’avait été ! dit-elle.
— Oui, intrépide ! répondit Nadia.
— C’est bien ainsi qu’eût été mon fils, » se répétait Marfa Strogoff à part elle.
Puis elle reprenait :
« Tu m’as dit encore que rien ne l’arrêtait, que rien ne l’étonnait, qu’il était si doux dans sa force même, que tu avais une sœur aussi bien qu’un frère en lui, et qu’il a veillé sur toi comme une mère ?
— Oui, oui ! dit Nadia. Frère, sœur, mère, il a été tout pour moi !
— Et aussi un lion pour te défendre ?
— Un lion, en vérité ! répondit Nadia. Oui, un lion, un héros !
— Mon fils, mon fils ! pensait la vieille Sibérienne. — Mais tu dis, cependant, qu’il a supporté un terrible affront dans cette maison de poste d’Ichim ?
— Il l’a supporté ! répondit Nadia en baissant la tête.
— Il l’a supporté ? murmura Marfa Strogoff, frémissante.
— Mère ! mère ! s’écria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait là un secret, un secret dont Dieu seul, à l’heure qu’il est, est le juge !
— Et, dit Marfa, relevant la tête et regardant Nadia comme si elle eût voulu lire jusqu’au plus profond de son âme, dans cette heure d’humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l’as méprisé ?
— Je l’ai admiré sans le comprendre ! répondit la jeune fille. Je ne l’ai jamais senti plus digne de respect ! »
La vieille femme se tut un instant.
« Il était grand ? demanda-t-elle.
— Très-grand.
— Et très-beau, n’est-ce pas ? Allons, parle, ma fille.
— Il était très-beau, répondit Nadia toute rougissante.
— C’était mon fils ! Je te dis que c’était mon fils ! s’écria la vieille femme en embrassant Nadia.
— Ton fils ! répondit Nadia tout interdite, ton fils !
— Allons ! dit Marfa, va jusqu’au bout, mon enfant ! Ton compagnon, ton ami, ton protecteur, il avait une mère ! Est-ce qu’il ne t’aurait jamais parlé de sa mère ?
— De sa mère ? dit Nadia. Il m’a parlé de sa mère comme je lui ai parlé de mon père, souvent, toujours ! Cette mère, il l’adorait !
— Nadia, Nadia ! Tu viens de me raconter l’histoire même de mon fils », dit la vieille femme.
Et elle ajouta impétueusement :
« Ne devait-il donc pas la voir en passant à Omsk, cette mère que tu dis qu’il aimait ?
— Non, répondit Nadia, non, il ne le devait pas.
— Non ? s’écria Marfa. Tu as osé me dire non ?
— Je te l’ai dit, mais il me reste à t’apprendre que, pour des motifs qui devaient l’emporter sur tout, des motifs que je ne connais pas, j’ai cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays dans le plus absolu secret. C’était pour lui une question de vie et de mort, et, mieux encore, une question de devoir et d’honneur.