Vingt mille lieues sous les mers (page 22)

Jules Verne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt mille lieues sous les mers · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’étais muet d’horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d’un vigoureux coup de nageoire, s’élança vers l’Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, l’étendit sur le sol.

Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s’apprêtait à couper l’Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre, prêt à lutter corps à corps avec lui.

Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais, tout n’était pas dit. Un combat terrible s’engagea.

Un combat terrible s’engagea. Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien.

Plus rien, jusqu’au moment où, dans une éclaircie, j’aperçus l’audacieux capitaine, cramponné à l’une des nageoires de l’animal, luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup définitif, c’est-à-dire l’atteindre en plein cœur. Le squale, se débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menaçait de me renverser.

J’aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par l’horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l’oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s’ouvrirent démesurément comme une cisaille d’usine, et c’en était fait du capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land, se précipitant vers le requin, ne l’eût frappé de sa terrible pointe.

Les flots s’imprégnèrent d’une masse de sang. Ils s’agitèrent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned Land n’avait pas manqué son but. C’était le râle du monstre. Frappé au cœur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le contrecoup renversa Conseil.

Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans blessures, alla droit à l’indien, coupa vivement la corde qui le liait à sa pierre, le prit dans ses bras et, d’un vigoureux coup de talon, il remonta à la surface de la mer.

Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement sauvés, nous atteignions l’embarcation du pêcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la vie. Je ne savais s’il réussirait. Je l’espérais, car l’immersion de ce pauvre diable n’avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin pouvait l’avoir frappé à mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux. Quelle dut être sa surprise, son épouvante même, à voir les quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui !

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d’une poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main ? Cette magnifique aumône de l’homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut acceptée par celui-ci d’une main tremblante. Ses yeux effarés indiquaient du reste qu’il ne savait à quels êtres surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et, suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous rencontrions l’ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus.

Une fois embarqués, chacun de nous, avec l’aide des matelots, se débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.

La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

« Merci, maître Land, lui dit-il.

— C’est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais cela. »

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.

« Au Nautilus, » dit-il.

L’embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait. À la couleur noire marquant l’extrémité de ses nageoires, je reconnus le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l’espèce des requins proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche énorme occupait le tiers de son corps. C’était un adulte, ce qui se voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la mâchoire supérieure.

Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr qu’il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens, genre des squales.

Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces voraces mélanoptères apparut tout d’un coup autour de l’embarcation ; mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et s’en disputèrent les lambeaux.

À huit heures et demie, nous étions de retour à bord du Nautilus.

Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. Deux observations s’en dégageaient inévitablement. L’une, portant sur l’audace sans pareille du capitaine Nemo, l’autre sur son dévouement pour un être humain, l’un des représentants de cette race qu’il fuyait sous les mers. Quoi qu’il en dît, cet homme étrange n’était pas parvenu encore à tuer son cœur tout entier.

Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d’un ton légèrement ému :

« Cet Indien, monsieur le professeur, c’est un habitant du pays des opprimés, et je suis encore, et, jusqu’à mon dernier souffle, je serai de ce pays-là ! »

CHAPITRE IV LA MER ROUGE.

Pendant la journée du 29 janvier, l’île de Ceyland disparut sous l’horizon, et le Nautilus, avec une vitesse de vingt milles à l’heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les Maledives des Laquedives. Il rangea même l’île Kittan, terre d’origine madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l’une des dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre 10° et 14° 30′ de latitude nord, et 69° et 50° 72′ de longitude est.

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du Japon.

Le lendemain, — 30 janvier, — lorsque le Nautilus remonta à la surface de l’Océan, il n’avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d’Oman, creusée entre l’Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe Persique.

C’était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait donc le capitaine Nemo ? Je n’aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.

« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.

— Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le golfe Persique n’a pas d’issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons guère à revenir sur nos pas.

— Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe Persique, le Nautilus veut visiter la mer Rouge, le détroit de Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage.

— Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l’isthme de Suez n’est pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne se hasarderait pas dans ses canaux coupés d’écluses. Donc, la mer Rouge n’est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.

— Aussi, n’ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.

— Que supposez-vous donc ?

— Je suppose qu’après avoir visité ces curieux parages de l’Arabie et de l’Égypte, le Nautilus redescendra l’Océan indien, peut-être à travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.

— Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une insistance toute particulière.

— Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu’il aura été donné à si peu d’hommes de faire.

— Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce Nautilus ?

— Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne compte ni les jours, ni les heures.

— Mais la conclusion ?

— La conclusion viendra en son temps. D’ailleurs, nous n’y pouvons rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave Ned : « Une chance d’évasion nous est offerte, » je la discuterais avec vous. Mais tel n’est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne crois pas que le capitaine Nemo s’aventure jamais dans les mers européennes. »

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du Nautilus, j’étais incarné dans la peau de son commandant.

Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de la gêne, il n’y a plus de plaisir. »

Pendant quatre jours, jusqu’au 3 février, le Nautilus visita la mer d’Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait marcher au hasard, comme s’il eût hésité sur la route à suivre, mais il ne dépassa jamais le tropique du Cancer.

En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate, la plus importante ville du pays d’Oman. J’admirai son aspect étrange, au milieu des noirs rochers qui l’entourent et sur lesquels se détachent en blanc ses maisons et ses forts. J’aperçus le dôme arrondi de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu’une vision, et le Nautilus s’enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages.

Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du Mahrah et de l’Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le golfe d’Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.

Le 6 février, le Nautilus flottait en vue d’Aden, perché sur un promontoire qu’un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après s’en être emparés en 1839. J’entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l’entrepôt le plus riche et le plus commerçant de la côte, au dire de l’historien Edrisi.

Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait revenir en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il n’en fut rien.

Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb, dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long, et pour le Nautilus lancé à toute vitesse, le franchir fut l’affaire d’une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île de Périm, dont le gouvernement britannique a fortifié la position d’Aden. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suez à Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s’y montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.

Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge. La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne rafraîchissent guère, qu’aucun fleuve important n’arrose, qu’une excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une tranche liquide haute d’un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé et dans les conditions d’un lac, serait peut-être entièrement desséché ; inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l’Asphaltite, dont le niveau a seulement baissé jusqu’au point où leur évaporation a précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein.

Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et le percement de l’isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont déjà ramenée en partie.

Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais j’approuvai sans réserve le Nautilus d’y être entré. Il prit une allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse.

Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut, ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et qu’abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilomètres.

Puis, le Nautilus se rapprocha des rivages africains où la profondeur de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d’une limpidité de cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d’admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers revêtus d’une splendide fourrure verte d’algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à l’arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à la côte lybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur beauté, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non-seulement ces étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais moins colorés que ceux-là dont l’humide vitalité des eaux entretenait la fraîcheur.

Des pans de rochers recouverts d’une fourrure d’algues. Que d’heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que d’échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j’admirai sous l’éclat de notre fanal électrique ! Des fongies agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le thalassianthus aster, des tubipores disposés comme des flûtes et n’attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à cette mer, qui s’établissent dans les excavations madréporiques et dont la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d’un polypier que je n’avais pas observé encore, la vulgaire éponge.

La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été précisément créée par ce curieux produit dont l’utilité est incontestable. L’éponge n’est point un végétal comme l’admettent encore quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier inférieur à celui du corail. Son animalité n’est pas douteuse, et on ne peut même adopter l’opinion des anciens qui la regardaient comme un être intermédiaire entre la plante et l’animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas d’accord sur le mode d’organisation de l’éponge. Pour les uns, c’est un polypier, et pour d’autres tels que M. Milne Edwards, c’est un individu isolé et unique.

La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours d’eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles. » Mais leurs eaux de prédilection sont celles de la Méditerranée, de l’archipel grec, de la côte de Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent ces éponges fines-douces dont la valeur s’élève jusqu’à cent cinquante francs, l’éponge blonde de Syrie, l’éponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais espérer d’étudier ces zoophytes dans les échelles du Levant, dont nous étions séparés par l’infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.

J’appelai donc Conseil près de moi, pendant que le Nautilus, par une profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces beaux rochers de la côte orientale.

La pêche des éponges. Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées, foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d’élan, de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribués les pêcheurs, plus poètes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d’une substance gélatineuse à demi fluide, s’échappaient incessamment de petits filets d’eau, qui après avoir porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un mouvement contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype, et se putréfie en dégageant de l’ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l’éponge domestique, qui prend une teinte roussâtre, et qui s’emploie à des usages divers, selon son degré d’élasticité, de perméabilité ou de résistance à la macération.

Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et même aux tiges d’hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosités, les uns s’étalant, les autres se dressant ou pendant comme des excroissances coralligènes. J’appris à Conseil que ces éponges se pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la main. Cette dernière méthode qui nécessite l’emploi des plongeurs, est préférable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur très-supérieure.

Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires, consistaient principalement en méduses d’une espèce très-élégante ; les mollusques étaient représentés par des variétés de calmars, qui, d’après d’Orbigny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par des tortues virgata, appartenant au genre des chélonées, qui fournirent à notre table un mets sain et délicat.

Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus fréquemment à bord : des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur brique, au corps semé d’inégales taches bleues et reconnaissables à leur double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des pastenaques à la queue pointillée, et des bockats, vastes manteaux longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument dépourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbé, long d’un pied et demi, des ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux pectorales brunes bordées d’un liseré gris, des fiatoles, espèces de stromatées, zébrés d’étroites raies d’or et parés des trois couleurs de la France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de superbes caranx, décorés de sept bandes transversales d’un beau noir, de nageoires bleues et jaunes, et d’écailles d’or et d’argent, des centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons communs aux Océans que nous avions déjà traversés.

Le 9 février, le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et Quonfodah sur la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix milles.

Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-forme où je me trouvais. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l’avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. Il vint à moi dès qu’il m’aperçut, m’offrit gracieusement un cigare et me dit :

« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ? Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu’elle recouvre, ses poissons et ses zoophytes, ses parterres d’éponges et ses forêts de corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?

— Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le Nautilus s’est merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c’est un intelligent bateau !

— Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses écueils.

— En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.

— Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n’en parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu’elle est particulièrement dure à l’époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L’Arabe Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C’est, prétend-il, une mer sujette à d’affreux ouragans, semée d’îles inhospitalières, et « qui n’offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En effet, telle est l’opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et Artémidore.

Tous les livres