Vingt mille lieues sous les mers (page 23)

Jules Verne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt mille lieues sous les mers · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n’ont pas navigué à bord du Nautilus.

— En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si dans cent ans, on verra un second Nautilus ! Les progrès sont lents, monsieur Aronnax.

— C’est vrai, répondis-je, votre navire avance d’un siècle, de plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu’un secret pareil doive mourir avec son inventeur ! »

Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence : « Vous me parliez, dit-il, de l’opinion des anciens historiens sur les dangers qu’offre la navigation de la mer Rouge ?

— C’est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n’étaient-elles pas exagérées ?

— Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me parut posséder à fond « sa mer Rouge. » Ce qui n’est plus dangereux pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa direction grâce à l’obéissante vapeur, offrait des périls de toutes sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers navigateurs s’aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. Ils n’avaient pas même d’instruments pour relever leur direction, et ils marchaient à l’estime au milieu de courants qu’ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n’ont plus rien à redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux dans le temple voisin.

— J’en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la reconnaissance dans le cœur des marins. Mais capitaine, puisque vous semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m’apprendre quelle est l’origine de son nom ?

— Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet. Voulez-vous connaître l’opinion d’un chroniqueur du XIVe siècle ?

— Volontiers.

— Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage des Israélites, lorsque le Pharaon eût péri dans les flots qui se refermèrent à la voix de Moïse :

En signe de cette merveille,

Devint la mer rouge et vermeille.

Non puis ne surent la nommer

Autrement que la rouge mer.

— Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne saurais m’en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle.

— La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration particulière de ses eaux.

— Jusqu’ici cependant je n’ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulière.

— Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entièrement rouge, comme un lac de sang.

— Et cette couleur, vous l’attribuez à la présence d’une algue microscopique ?

— Oui. C’est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces chétives plantules connues sous le nom de trichodesmies, et dont il faut quarante mille pour occuper l’espace d’un millimètre carré. Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.

— Ainsi, capitaine Nemo, ce n’est pas la première fois que vous parcourez la mer Rouge à bord du Nautilus ?

— Non, monsieur.

— Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?

— Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.

— Laquelle ?

— C’est que l’endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner leurs jambes. Vous comprenez que mon Nautilus n’aurait pas assez d’eau pour lui.

— Et cet endroit ?… demandai-je.

— Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s’étendait jusqu’aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non, les Israélites n’en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise, et l’armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces sables mettraient à découvert une grande quantité d’armes et d’instruments d’origine égyptienne.

— C’est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles s’établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire tel que le Nautilus !

— Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales d’établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée ; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très-probablement, le canal qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si l’on en croit la tradition. Ce qui est certain, c’est que, 615 ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d’un canal alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d’Égypte qui regarde l’Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué par Darius, fils d’Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II. Strabon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l’année. Ce canal servit au commerce jusqu’au siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis rétabli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres d’arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant l’expédition d’Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant lui.

— Eh bien, capitaine, ce que les anciens n’avaient osé entreprendre, cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l’a fait, et avant peu, il aura changé l’Afrique en une île immense.

— Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d’être fier de votre compatriote. C’est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines ! Il a commencé comme tant d’autres par les ennuis et les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il est triste de penser que cette œuvre, qui aurait dû être une œuvre internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n’aura réussi que par l’énergie d’un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !

— Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de l’accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.

— Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.

— Dans la Méditerranée ! m’écriai-je.

— Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?

— Ce qui m’étonne, c’est de penser que nous y serons après-demain.

— Vraiment ?

— Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m’étonner de rien depuis que je suis à votre bord !

— Mais à quel propos cette surprise ?

— À propos de l’effroyable vitesse que vous serez forcé d’imprimer au Nautilus s’il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée, ayant fait le tour de l’Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !

— Et qui vous dit qu’il fera le tour de l’Afrique, monsieur le professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !

— Cependant, à moins que le Nautilus ne navigue en terre ferme et qu’il ne passe par-dessus l’isthme…

— Ou par-dessous, monsieur Aronnax.

— Par-dessous ?

— Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd’hui à sa surface.

— Quoi ! il existerait un passage !

— Oui, un passage souterrain que j’ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.

— Mais cet isthme n’est composé que de sables mouvants ?

— Jusqu’à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement se rencontre une inébranlable assise de roc.

— Et c’est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je de plus en plus surpris.

— Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même, raisonnement plus que hasard.

— Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu’elle entend.

— Ah monsieur ! Aures habent et non audient est de tous les temps. Non seulement ce passage existe, mais j’en ai profité plusieurs fois. Sans cela, je ne me serais pas aventuré aujourd’hui dans cette impasse de la mer Rouge.

— Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce tunnel ?

— Monsieur, me répondit le capitaine, il n’y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. »

Je ne relevai pas l’insinuation et j’attendis le récit du capitaine Nemo.

« Monsieur le professeur, me dit-il, c’est un simple raisonnement de naturaliste qui m’a conduit à découvrir ce passage que je suis seul à connaître. J’avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d’espèces absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai s’il n’existait pas de communication entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer. Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La communication entre les deux m’était donc démontrée. Je la cherchai avec mon Nautilus, je la découvris, je m’y aventurai, et avant peu, monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique ! »

CHAPITRE V ARABIAN-TUNNEL.

Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les épaules.

« Un tunnel sous-marin ! s’écria-t-il, une communication entre les deux mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?

— Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du Nautilus ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n’en avez jamais entendu parler.

— Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce capitaine, et fasse le ciel qu’il nous conduise, en effet, dans la Méditerranée. »

Le soir même, par 21° 30’ de latitude nord, le Nautilus, flottant à la surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J’aperçus Djeddah, important comptoir de l’Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je distinguai assez nettement l’ensemble de ses constructions, les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d’eau obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l’horizon, frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins.

Quelques cabanes de bois ou de roseaux. Bientôt Djeddah s’effaça dans les ombres du soir, et le Nautilus rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes.

Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à contre-bord de nous. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine ; mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta jusqu’à sa ligne de flottaison.

Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m’asseoir sur la plate-forme. La côte à l’est se montrait comme une masse à peine estompée dans un humide brouillard.

Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d’autres, quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :

« Voyez-vous là quelque chose ? » « Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?

— Non, Ned, répondis-je, mais je n’ai pas vos yeux, vous le savez.

— Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?

— En effet, dis-je, après une attentive observation, j’aperçois comme un long corps noirâtre à la surface des eaux.

— Un autre Nautilus ? dit Conseil.

— Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c’est là quelque animal marin.

— Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.

— Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.

— Ce n’est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des yeux l’objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.

— Attendons, dit Conseil. Le Nautilus se dirige de ce côté, et avant peu nous saurons à quoi nous en tenir. »

En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu’à un mille de nous. Il ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu’était-ce ? Je ne pouvais encore me prononcer.

« Ah ! il marche ! il plonge ! s’écria Ned Land. Mille diables ! Quel peut être cet animal ? Il n’a pas la queue bifurquée comme les baleines ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.

— Mais alors…., fis-je.

— Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses mamelles en l’air !

— C’est une sirène, s’écria Conseil, une véritable sirène, n’en déplaise à monsieur. »

Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal appartenait à cet ordre d’êtres marins, dont la fable a fait les sirènes, moitié femmes et moitié poissons.

« Non, dis-je à Conseil, ce n’est point une sirène, mais un être curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge. C’est un dugong.

— Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés », répondit Conseil.

Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n’y avait plus rien à dire.

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le harponner. On eût dit qu’il attendait le moment de se jeter à la mer pour l’attaquer dans son élément. « Oh ! monsieur, me dit-il d’une voix tremblante d’émotion, je n’ai jamais tué de « cela. »

Tout le harponneur était dans ce mot.

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut le dugong. Il comprit l’attitude du Canadien, et s’adressant directement à lui :

« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu’il ne vous brûlerait pas la main ?

— Comme vous dites, monsieur.

— Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de pêcheur, et d’ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déjà frappés ?

— Cela ne me déplairait point.

— Eh bien, vous pouvez essayer.

— Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s’enflammèrent.

— Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet animal, et cela dans votre intérêt.

— Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré le haussement d’épaule du Canadien.

— Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce danger n’est pas à craindre. Son coup d’œil est prompt, son bras est sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c’est qu’on le regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne déteste pas les bons morceaux.

— Ah ! fit le Canadien, cette bête-là se donne aussi le luxe d’être bonne à manger ?

— Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de plus en plus rare.

— Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l’épargner dans l’intérêt de la science ?

— Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l’intérêt de la cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

— Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l’équipage, muets et impassibles comme toujours, montèrent sur la plate-forme. L’un portait un harpon et une ligne semblable à celles qu’emploient les pêcheurs de baleines. Le canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous assîmes à l’arrière.

« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.

— Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »

Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du Nautilus.

Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon à la main, alla se placer debout sur l’avant du canot. Le harpon qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très longue corde qui se dévide rapidement lorsque l’animal blessé l’entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d’une dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous les eaux.

Je m’étais levé et j’observais distinctement l’adversaire du Canadien. Ce dugong, qui porte aussi le nom d’halicore, ressemblait beaucoup au lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des défenses divergentes.

Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture plus facile.

Le canot s’approcha prudemment à trois brasses de l’animal. Les avirons restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d’une main exercée.

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon, lancé avec force, n’avait frappé que l’eau sans doute.

« Mille diables ! s’écria le Canadien furieux, je l’ai manqué !

— Non, dis-je, l’animal est blessé, voici son sang, mais votre engin ne lui est pas resté dans le corps.

— Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.

Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l’embarcation vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la poursuite de l’animal.

Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer. Sa blessure ne l’avait pas affaibli, car il filait avec une rapidité extrême. L’embarcation, manœuvrée par des bras vigoureux, volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l’approcha à quelques brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper ; mais le dugong se dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l’atteindre.

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