Voyage au centre de la Terre (page 16)
Vraiment cette mer est infinie ! Elle doit avoir la largeur de la Méditerranée, ou même de l’Atlantique. Pourquoi pas ?
Mon oncle sonde à plusieurs reprises. Il attache un des plus lourds pics à l’extrémité d’une corde qu’il laisse filer de deux cents brasses. Pas de fond. Nous avons beaucoup de peine à ramener notre sonde.
Quand le pic est remonté à bord, Hans me fait remarquer à sa surface des empreintes fortement accusées. On dirait que ce morceau de fer a été vigoureusement serré entre deux corps durs.
Je regarde le chasseur.
« Tänder ! » dit-il.
Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est entièrement absorbé dans ses réflexions. Je ne me soucie pas de le déranger. Je reviens vers l’Islandais. Celui-ci, ouvrant et refermant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pensée.
« Des dents ! » dis-je avec stupéfaction en considérant plus attentivement la barre de fer.
Oui ! ce sont bien des dents dont l’empreinte s’est incrustée dans le métal ! Les mâchoires qu’elles garnissent doivent posséder une force prodigieuse ! Est-ce un monstre des espèces perdues qui s’agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace que le squale, plus redoutable que la baleine ? Je ne puis détacher mes regards de cette barre à demi rongée ! Mon rêve de la nuit dernière va-t-il devenir une réalité ? Ces pensées m’agitent pendant tout le jour, et mon imagination se calme à peine dans un sommeil de quelques heures.
Lundi 17 août. — Je cherche à me rappeler les instincts particuliers à ces animaux antédiluviens de l’époque secondaire, qui, succédant aux mollusques, aux crustacés et aux poissons, précédèrent l’apparition des mammifères sur le globe. Le monde appartenait alors aux reptiles. Ces monstres régnaient en maîtres dans les mers jurassiques. La nature leur avait accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque structure ! quelle force prodigieuse ! Les sauriens actuels, alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables, ne sont que des réductions affaiblies de leurs pères des premiers âges !
Je frissonne à l’évocation que je fais de ces monstres. Nul œil humain ne les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille siècles avant l’homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvés dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont permis de les reconstruire anatomiquement et de connaître leur colossale conformation.
J’ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de l’un de ces sauriens qui mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc destiné, moi, habitant de la terre, à me trouver face à face avec ces représentants d’une famille antédiluvienne ? Non ! c’est impossible. Cependant la marque des dents puissantes est gravée sur la barre de fer, et à leur empreinte, je reconnais qu’elles sont coniques comme celles du crocodile.
Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer. Je crains de voir s’élancer l’un de ces habitants des cavernes sous-marines.
Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idées, sinon mes craintes, car, après avoir examiné le pic, il parcourt l’océan du regard.
« Au diable, dis-je en moi-même, cette idée qu’il a eue de sonder ! Il a troublé quelque animal dans sa retraite, et si nous ne sommes pas attaqués en route !… »
Je jette un coup d’œil sur les armes, et je m’assure qu’elles sont en bon état. Mon oncle me voit faire et m’approuve du geste.
Déjà de larges agitations produites à la surface des flots indiquent le trouble des couches reculées. Le danger est proche. Il faut veiller.
Mardi 18 août. — Le soir arrive, ou plutôt le moment où le sommeil alourdit nos paupières, car la nuit manque à cet océan, et l’implacable lumière fatigue obstinément nos yeux, comme si nous naviguions sous le soleil des mers arctiques. Hans est à la barre. Pendant son quart je m’endors.
Deux heures après, une secousse épouvantable me réveille. Le radeau a été soulevé hors des flots avec une indescriptible puissance et rejeté à vingt toises de là.
« Qu’y a-t-il ? s’écrie mon oncle. Avons-nous touché ? »
Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une masse noirâtre qui s’élève et s’abaisse tour à tour. Je regarde et je m’écrie :
« C’est un marsouin colossal !
— Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer d’une grosseur peu commune.
— Et plus loin un crocodile monstrueux ! Voyez sa large mâchoire et les rangées de dents dont elle est armée. Ah ! il disparaît !
— Une baleine ! une baleine ! s’écrie alors le professeur. J’aperçois ses nageoires énormes ! Vois l’air et l’eau qu’elle chasse par ses évents ! »
En effet, deux colonnes liquides s’élèvent à une hauteur considérable au-dessus de la mer. Nous restons surpris, stupéfaits, épouvantés, en présence de ce troupeau de monstres marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre d’entre eux briserait le radeau d’un coup de dent. Hans veut mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux ; mais il aperçoit sur l’autre bord d’autres ennemis non moins redoutables : une tortue large de quarante pieds, et un serpent long de trente, qui darde sa tête énorme au-dessus des flots.
Impossible de fuir. Ces reptiles s’approchent ; ils tournent autour du radeau avec une rapidité que des convois lancés à grande vitesse ne sauraient égaler ; ils tracent autour de lui des cercles concentriques. J’ai pris ma carabine. Mais quel effet peut produire une balle sur les écailles dont le corps de ces animaux est recouvert ?
Nous sommes muets d’effroi. Les voici qui s’approchent ! D’un côté le crocodile, de l’autre le serpent. Le reste du troupeau marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m’arrête d’un signe. Les deux monstres passent à cinquante toises du radeau, se précipitent l’un sur l’autre, et leur fureur les empêche de nous apercevoir. Le combat s’engage à cent toises du radeau. Nous voyons distinctement les deux monstres aux prises.
Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent prendre part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la tortue. À chaque instant je les entrevois. Je les montre à l’Islandais. Celui-ci remue la tête négativement.
« Tva », fait-il.
— Quoi ! deux ? Il prétend que deux animaux seulement…
Ces animaux s’attaquent avec fureur.
— Il a raison, s’écrie mon oncle, dont la lunette n’a pas quitté les yeux.
— Par exemple !
— Oui ! le premier de ces monstres a le museau d’un marsouin, la tête d’un lézard, les dents d’un crocodile, et voilà ce qui nous a trompés. C’est le plus redoutable des reptiles antédiluviens, l’ichthyosaurus !
— Et l’autre ?
— L’autre, c’est un serpent caché dans la carapace d’une tortue, le terrible ennemi du premier, le plesiosaurus ! »
Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la surface de la mer, et j’ai devant les yeux deux reptiles des océans primitifs. J’aperçois l’œil sanglant de l’ichthyosaurus, gros comme la tête d’un homme. La nature l’a doué d’un appareil d’optique d’une extrême puissance et capable de résister à la pression des couches d’eau dans les profondeurs qu’il habite. On l’a justement nommé la baleine des sauriens, car il en a la rapidité et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mâchoire est énorme, et d’après les naturalistes, elle ne compte pas moins de cent quatre-vingt-deux dents. Le plesiosaurus, serpent à tronc cylindrique, à queue courte, a les pattes disposées en forme de rame. Son corps est entièrement revêtu d’une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne, se dresse à trente pieds au-dessus des flots.
Ces animaux s’attaquent avec une indescriptible furie. Ils soulèvent des montagnes liquides qui refluent jusqu’au radeau. Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements d’une prodigieuse intensité se font entendre. Les deux bêtes sont enlacées. Je ne puis les distinguer l’une de l’autre. Il faut tout craindre de la rage du vainqueur.
Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le même acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et s’en éloignent tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à faire feu.
Soudain l’ichthyosaurus et le plesiosaurus disparaissent en creusant un véritable maëlstrom au sein des flots. Plusieurs minutes s’écoulent. Le combat va-t-il se terminer dans les profondeurs de la mer ?
Tout à coup une tête énorme s’élance au dehors, la tête du plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n’aperçois plus son immense carapace. Seulement son long cou se dresse, s’abat, se relève, se recourbe, cingle les flots comme un fouet gigantesque et se tord comme un ver coupé. L’eau rejaillit à une distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt l’agonie du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses contorsions s’apaisent, et ce long tronçon de serpent s’étend comme une masse inerte sur les flots calmés.
Quant à l’ichthyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne sous-marine, ou va-t-il reparaître à la surface de la mer ?
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XXXIV
Mercredi 19 août. — Heureusement le vent, qui souffle avec force, nous a permis de fuir rapidement le théâtre de la lutte. Hans est toujours au gouvernail. Mon oncle, tiré de ses absorbantes idées par les incidents de ce combat, retombe dans son impatiente contemplation de la mer.
Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à rompre au prix des dangers d’hier.
Jeudi 20 août. — Brise N.-N.-E. assez inégale. Température chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie à l’heure.
Vers midi, un bruit très-éloigné se fait entendre.
Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l’explication. C’est un mugissement continu.
« Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque îlot sur lequel la mer se brise. »
Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil. L’océan est uni jusqu’à sa ligne d’horizon. Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir d’une chute d’eau éloignée.
Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J’ai pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous donc à quelque cataracte qui nous précipitera dans l’abîme ? Que cette manière de descendre plaise au professeur, parce qu’elle se rapproche de la verticale, c’est possible, mais à moi…
En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un phénomène bruyant, car maintenant les mugissements se font entendre avec une grande violence. Viennent-ils du ciel ou de l’océan ?
Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans l’atmosphère, et je cherche à sonder leur profondeur. Le ciel est tranquille. Les nuages, emportés au plus haut de la voûte, semblent immobiles et se perdent dans l’intense irradiation de la lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce phénomène.
J’interroge alors l’horizon pur et dégagé de toute brume. Son aspect n’a pas changé. Mais, si ce bruit vient d’une chute, d’une cataracte, si tout cet océan se précipite dans un bassin inférieur, si ces mugissements sont produits par une masse d’eau qui tombe, le courant doit s’activer, et sa vitesse croissante peut me donner la mesure du péril dont nous sommes menacés. Je consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je jette à la mer reste sous le vent.
Vers quatre heures, Hans se lève, se cramponne au mât et monte à son extrémité. De là son regard parcourt l’arc de cercle que l’océan décrit devant le radeau et s’arrête sur un point. Sa figure n’exprime aucune surprise, mais son œil est devenu fixe.
« Il a vu quelque chose, dit mon oncle.
— Je le crois. »
Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant :
« Der nere ! »
— Là-bas ? » répond mon oncle.
Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une minute, qui me paraît un siècle.
« Oui, oui ! s’écrie-t-il.
— Que voyez-vous ?
— Une gerbe immense qui s’élève au-dessus des flots.
— Encore quelque animal marin ?
— Peut-être.
— Alors mettons le cap plus à l’ouest, car nous savons à quoi nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres antédiluviens !
— Laissons aller, » répond mon oncle.
Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une inflexible rigueur.
Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, distance qu’il faut estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la colonne d’eau chassée par ses évents, il doit être d’une taille surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour être prudents. On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe grandit. Quel monstre peut s’emplir d’une pareille quantité d’eau et l’expulser ainsi sans interruption ?
À huit heures du soir, nous ne sommes pas à deux lieues de lui. Son corps noirâtre, énorme, montueux, s’étend dans la mer comme un îlot. Est-ce illusion, est-ce effroi ? Sa longueur me paraît dépasser mille toises ! Quel est donc ce cétacé que n’ont prévu ni les Cuvier ni les Blumembach ? Il est immobile et comme endormi ; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d’eau, projetée à une hauteur de cinq cents pieds, retombe en pluie avec un bruit assourdissant. Nous courons en insensés vers cette masse puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.
La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin ! Je couperai, s’il le faut, la drisse de la voile ! Je me révolte contre le professeur, qui ne me répond pas.
Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant :
« Holme ! » dit-il.
— Une île ! s’écrie mon oncle.
— Une île ! dis-je à mon tour en haussant les épaules.
— Évidemment, répond le professeur en poussant un vaste éclat de rire.
— Mais cette colonne d’eau ?
— « Geyser » fait Hans.
— Eh ! sans doute, geyser ! riposte mon oncle, un geyser pareil à ceux de l’Islande ! »
Je ne veux pas, d’abord, m’être trompé si grossièrement. Avoir pris un îlot pour un monstre marin ! Mais l’évidence se fait, et il faut enfin convenir de mon erreur. Il n’y a là qu’un phénomène naturel.
À mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide deviennent grandioses. L’îlot représente à s’y méprendre un cétacé immense dont la tête domine les flots à une hauteur de dix toises. Le geyser, mot que les Islandais prononcent « geysir » et qui signifie « fureur », s’élève majestueusement à son extrémité. De sourdes détonations éclatent par instants, et l’énorme jet, pris de colères plus violentes, secoue son panache de vapeurs en bondissant jusqu’à la première couche de nuages. Il est seul. Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l’entourent, et toute la puissance volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière électrique viennent se mêler à cette gerbe éblouissante, dont chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.
« Accostons, » dit le professeur.
Mais il faut éviter avec soin cette trombe d’eau qui coulerait le radeau en un instant. Hans, manœuvrant adroitement, nous amène à l’extrémité de l’îlot.
Je saute sur le roc. Mon oncle me suit lestement, tandis que le chasseur demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces étonnements.
Le Geyser s’élève majestueusement.
Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux ; le sol frissonne sous nos pieds comme les flancs d’une chaudière où se tord de la vapeur surchauffée ; il est brûlant. Nous arrivons en vue d’un petit bassin central d’où s’élève le geyser. Je plonge dans l’eau qui coule en bouillonnant un thermomètre à déversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois degrés.
Ainsi donc cette eau sort d’un foyer ardent. Cela contredit singulièrement les théories du professeur Lidenbrock. Je ne puis m’empêcher d’en faire la remarque.
« Eh bien, réplique-t-il, qu’est-ce que cela prouve contre ma doctrine ?
— Rien, » dis-je d’un ton sec, en voyant que je me heurte à un entêtement absolu.
Néanmoins je suis forcé d’avouer que nous sommes singulièrement favorisés jusqu’ici, et que, pour une raison qui m’échappe, ce voyage s’accomplit dans des conditions particulières de température ; mais il me paraît évident, certain, que nous arriverons un jour ou l’autre à ces régions où la chaleur centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les graduations des thermomètres.
Nous verrons bien. C’est le mot du professeur, qui, après avoir baptisé cet îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal de l’embarquement.
Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser. Je remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu’il diminue parfois d’intensité, puis reprend avec une nouvelle vigueur, ce que j’attribue aux variations de pression des vapeurs accumulées dans son réservoir.
Enfin nous partons en contournant les roches très-accores du sud. Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état.
Mais avant de déborder, je fais quelques observations pour calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal. Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis Port-Graüben, et nous sommes à six cent vingt lieues de l’Islande, sous l’Angleterre.
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XXXV
Vendredi 21 août. — Le lendemain le magnifique geyser a disparu. Le vent a fraîchi, et nous a rapidement éloignés de l’îlot Axel. Les mugissements se sont éteints peu à peu.
Le temps, s’il est permis de s’exprimer ainsi, va changer avant peu. L’atmosphère se charge de vapeurs qui emportent avec elles l’électricité formée par l’évaporation des eaux salines ; les nuages s’abaissent sensiblement et prennent une teinte uniformément olivâtre ; les rayons électriques peuvent à peine percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où va se jouer le drame des tempêtes.
Je me sens particulièrement impressionné, comme l’est sur terre toute créature à l’approche d’un cataclysme. Les « cumulus » entassés dans le sud présentent un aspect sinistre ; ils ont cette apparence « impitoyable » que j’ai souvent remarquée au début des orages. L’air est lourd, la mer est calme.
Au loin, les nuages ressemblent à de grosses balles de coton amoncelées dans un pittoresque désordre ; peu à peu ils se gonflent et perdent en nombre ce qu’ils gagnent en grandeur ; leur pesanteur est telle qu’ils ne peuvent se détacher de l’horizon ; mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent peu à peu, s’assombrissent et présentent bientôt une couche unique d’un aspect redoutable : parfois une pelote de vapeurs, encore éclairée, rebondit sur ce tapis grisâtre et va se perdre bientôt dans la masse opaque.
Évidemment l’atmosphère est saturée de fluide ; j’en suis tout imprégné ; mes cheveux se dressent sur ma tête comme aux abords d’une machine électrique. Il me semble que, si mes compagnons me touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente.
À dix heures du matin, les symptômes de l’orage sont plus décisifs ; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre haleine ; la nue ressemble à une outre immense dans laquelle s’accumulent les ouragans.
Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne puis m’empêcher de dire :
« Voilà un mauvais temps qui se prépare. »
Le professeur ne répond pas. Il est d’une humeur massacrante, à voir l’océan se prolonger indéfiniment devant ses yeux. Il hausse les épaules à mes paroles.
« Nous aurons de l’orage, dis-je en étendant la main vers l’horizon. Ces nuages s’abaissent sur la mer comme pour l’écraser ! »
Silence général. Le vent se tait. La nature a l’air d’une morte et ne respire plus. Sur le mât, où je vois déjà poindre un léger feu Saint-Elme, la voile détendue tombe en plis lourds. Le radeau est immobile au milieu d’une mer épaisse, et sans ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au premier choc de la tempête ?