Voyage au centre de la Terre (page 17)
« Amenons-la, dis-je, abattons notre mât ! Cela sera prudent !
— Non, par le diable ! s’écrie mon oncle, cent fois non ! Que le vent nous saisisse ! que l’orage nous emporte ! mais que j’aperçoive enfin les rochers d’un rivage, quand notre radeau devrait s’y briser en mille pièces ! »
Ces paroles ne sont pas achevées que l’horizon du sud change subitement d’aspect. Les vapeurs accumulées se résolvent en eau, et l’air, violemment appelé pour combler les vides produits par la condensation, se fait ouragan. Il vient des extrémités les plus reculées de la caverne. L’obscurité redouble. C’est à peine si je puis prendre quelques notes incomplètes.
Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut. Je me traîne jusqu’à lui. Il s’est fortement cramponné à un bout de câble et paraît considérer avec plaisir ce spectacle des éléments déchaînés.
Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l’ouragan et ramenés sur sa face immobile, lui donnent une étrange physionomie, car chacune de leurs extrémités est hérissée de petites aigrettes lumineuses. Son masque effrayant est celui d’un homme antédiluvien, contemporain des ichthyosaures et des megatheriums.
Les cheveux de Hans sont hérissés d’aigrettes lumineuses.
Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle prête à crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d’eau déplacées sous lui, dont la rapidité fait des lignes droites et nettes.
« La voile ! la voile ! dis-je, en faisant signe de l’abaisser.
— Non ! répond mon oncle.
— Nej, » fait Hans en remuant doucement la tête.
Cependant, la pluie forme une cataracte mugissante devant cet horizon vers lequel nous courons en insensés. Mais avant qu’elle n’arrive jusqu’à nous, le voile de nuage se déchire, la mer entre en ébullition et l’électricité, produite par une vaste action chimique qui s’opère dans les couches supérieures, est mise en jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets étincelants de la foudre ; des éclairs sans nombre s’entre-croisent au milieu des détonations ; la masse des vapeurs devient incandescente ; les grêlons qui frappent le métal de nos outils ou de nos armes se font lumineux ; les vagues soulevées semblent être autant de mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intérieur, et dont chaque crête est empanachée d’une flamme.
Mes yeux sont éblouis par l’intensité de la lumière, mes oreilles brisées par le fracas de la foudre ! Il faut me retenir au mât, qui plie comme un roseau sous la violence de l’ouragan ! ! !
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Ici mes notes de voyage devinrent très-incomplètes. Je n’ai plus retrouvé que quelques observations fugitives, prises machinalement pour ainsi dire. Mais, dans leur brièveté, dans leur obscurité même, elles sont empreintes de l’émotion qui me dominait, et mieux que ma mémoire elles me donnent le sentiment de notre situation.
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Dimanche 23 août. — Où sommes-nous ? Emportés avec une incommensurable rapidité.
La nuit a été épouvantable. L’orage ne se calme pas. Nous vivons dans un milieu de bruit, une détonation incessante. Nos oreilles saignent. On ne peut échanger une parole.
Les éclairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags rétrogrades qui, après un jet rapide, reviennent de bas en haut et vont frapper la voûte de granit. Si elle allait s’écrouler ! D’autres éclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne paraît pas s’en accroître ; il a dépassé la limite d’intensité que peut percevoir l’oreille humaine, et, quand toutes les poudrières du monde viendraient à sauter ensemble, « nous ne saurions en entendre davantage. »
Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages ; la matière électrique se dégage incessamment de leurs molécules ; évidemment les principes gazeux de l’air sont altérés ; des colonnes d’eau innombrables s’élancent dans l’atmosphère et retombent en écumant.
Où allons-nous ?… Mon oncle est couché tout de son long à l’extrémité du radeau. La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre ; il indique… [Le chiffre est effacé.]
Lundi 24 août. — Cela ne finira pas ! Pourquoi l’état de cette atmosphère si dense, une fois modifié, ne serait-il pas définitif ?
Nous sommes brisés de fatigue. Hans comme à l’ordinaire. Le radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait plus de deux cents lieues depuis l’îlot Axel.
À midi la violence de l’ouragan redouble. Il faut saisir solidement tous les objets composant la cargaison. Chacun de nous s’attache également. Les flots passent par-dessus notre tête.
Impossible de s’adresser une seule parole depuis trois jours. Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres ; il ne se produit aucun son appréciable. Même en se parlant à l’oreille on ne peut s’entendre.
Mon oncle s’est approché de moi. Il a articulé quelques paroles. Je crois qu’il m’a dit : « Nous sommes perdus. » Je n’en suis pas certain.
Je prends le parti de lui écrire ces mots : « Amenons notre voile. »
Il me fait signe qu’il y consent.
La boule de feu se promena lentement.
Sa tête n’a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu’un disque de feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile sont partis tout d’un bloc, et je les ai vus s’enlever à une prodigieuse hauteur, semblables au ptérodactyle, cet oiseau fantastique des premiers siècles.
Nous sommes glacés d’effroi. La boule mi-partie blanche, mi-partie azurée, de la grosseur d’une bombe de dix pouces, se promène lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous la lanière de l’ouragan. Elle vient ici, là, monte sur un des bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur ! Nous allons sauter ! Non. Le disque éblouissant s’écarte ; il s’approche de Hans, qui le regarde fixement ; de mon oncle, qui se précipite à genoux pour l’éviter ; de moi, pâle et frissonnant sous l’éclat de la lumière et de la chaleur ; il pirouette près de mon pied, que j’essaye de retirer. Je ne puis y parvenir.
Une odeur de gaz nitreux remplit l’atmosphère ; elle pénètre le gosier, les poumons. On étouffe.
Pourquoi ne puis-je retirer mon pied ? Il est donc rivé au radeau ! Ah ! la chute de ce globe électrique a aimanté tout le fer du bord ; les instruments, les outils, les armes s’agitent en se heurtant avec un cliquetis aigu ; les clous de ma chaussure adhèrent violemment à une plaque de fer incrustée dans le bois. Je ne puis retirer mon pied !
Enfin, par un effort violent, je l’arrache au moment où la boule allait le saisir dans son mouvement giratoire et m’entraîner moi-même, si…
Ah ! quelle lumière intense ! le globe éclate ! nous sommes couverts par des jets de flammes !
Puis tout s’éteint. J’ai eu le temps de voir mon oncle étendu sur le radeau, Hans toujours à sa barre et « crachant du feu » sous l’influence de l’électricité qui le pénètre !
Où allons-nous ? où allons-nous ?
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Mardi 25 août. — Je sors d’un évanouissement prolongé. L’orage continue ; les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents lâchée dans l’atmosphère.
Sommes-nous toujours sur la mer ? Oui, emportés avec une vitesse incalculable. Nous avons passé sous l’Angleterre, sous la Manche, sous la France, sous l’Europe entière, peut-être !
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Un bruit nouveau se fait entendre ! Évidemment, la mer qui se brise sur des rochers !… Mais alors…
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XXXVI
Ici se termine ce que j’ai appelé « le journal du bord », heureusement sauvé du naufrage. Je reprends mon récit comme devant.
Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte, je ne saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et si j’échappai à la mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les rocs aigus, c’est que le bras vigoureux de Hans me retira de l’abîme.
Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des vagues sur un sable brûlant où je me trouvai côte à côte avec mon oncle.
Puis, il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames furieuses, afin de sauver quelques épaves du naufrage. Je ne pouvais parler ; j’étais brisé d’émotions et de fatigues ; il me fallut une grande heure pour me remettre.
Cependant, une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs superposés nous offrirent un abri contre les torrents du ciel. Hans prépara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun de nous, épuisé par les veilles de trois nuits, tomba dans un douloureux sommeil.
Le lendemain, le temps était magnifique. Le ciel et la mer s’étaient apaisés d’un commun accord. Toute trace de tempête avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui saluèrent mon réveil. Il était d’une gaieté terrible.
« Eh bien, mon garçon, s’écria-t-il, as-tu bien dormi ? »
N’eût-on pas dit que nous étions dans la maison de Königstrasse, que je descendais tranquillement pour déjeuner, que mon mariage avec la pauvre Graüben allait s’accomplir ce jour même ?
Hélas ! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l’est, nous avions passé sous l’Allemagne, sous ma chère ville de Hambourg, sous cette rue où demeurait tout ce que j’aimais au monde. Alors quarante lieues m’en séparaient à peine ! Mais quarante lieues verticales d’un mur de granit, et, en réalité, plus de mille lieues à franchir !
Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon esprit avant que je ne répondisse à la question de mon oncle.
« Ah ça ! répéta-t-il, tu ne veux pas dire si tu as bien dormi ?
— Très-bien, répondis-je ; je suis encore brisé, mais cela ne sera rien.
— Absolument rien, un peu de fatigue, et voilà tout.
— Mais vous me paraissez bien gai ce matin, mon oncle ?
— Enchanté, mon garçon ! enchanté ! Nous sommes arrivés !
— Au terme de notre expédition ?
— Non, mais au bout de cette mer qui n’en finissait pas. Nous allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer véritablement dans les entrailles du globe.
— Mon oncle, permettez-moi de vous faire une question.
— Je te le permets, Axel.
— Et le retour ?
— Le retour ! Ah ! tu penses à revenir quand on n’est pas même arrivé ?
— Non, je veux seulement demander comment il s’effectuera.
— De la manière la plus simple du monde. Une fois arrivés au centre du sphéroïde, ou nous trouverons une route nouvelle pour remonter à sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement par le chemin déjà parcouru. J’aime à penser qu’il ne se fermera pas derrière nous.
— Alors il faudra remettre le radeau en bon état.
— Nécessairement.
— Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes ces grandes choses ?
— Oui, certes. Hans est un garçon habile, et je suis sûr qu’il a sauvé la plus grande partie de la cargaison. Allons nous en assurer, d’ailleurs. »
Nous quittâmes cette grotte ouverte à toutes les brises. J’avais un espoir qui était en même temps une crainte ; il me semblait impossible que le terrible abordage du radeau n’eût pas anéanti tout ce qu’il portait. Je me trompais. À mon arrivée sur le rivage, j’aperçus Hans au milieu d’une foule d’objets rangés avec ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de reconnaissance. Cet homme, d’un dévouement surhumain dont on ne trouverait peut-être pas d’autre exemple, avait travaillé pendant que nous dormions et sauvé les objets les plus précieux au péril de sa vie.
Ce n’est pas que nous n’eussions fait des pertes assez sensibles, nos armes, par exemple ; mais enfin on pouvait s’en passer. La provision de poudre était demeurée intacte, après avoir failli sauter pendant la tempête.
« Eh bien, s’écria le professeur, puisque les fusils manquent, nous en serons quittes pour ne pas chasser !
— Bon ; mais les instruments ?
— Voici le manomètre, le plus utile de tous, et pour lequel j’aurais donné les autres ! Avec lui, je puis calculer la profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre. Sans lui, nous risquerions d’aller au delà et de ressortir par les antipodes ! »
Cette gaieté était féroce.
« Mais la boussole ? demandai-je.
— La voici, sur ce rocher, en parfait état, ainsi que le chronomètre et les thermomètres. Ah ! le chasseur est un homme précieux ! »
Il fallait bien le reconnaître ; en fait d’instruments, rien ne manquait. Quant aux outils et aux engins, j’aperçus, épars sur le sable, échelles, cordes, pics, pioches, etc. Cependant il y avait encore la question des vivres à élucider.
« Et les provisions ? dis-je.
— Voyons les provisions, » répondit mon oncle.
Les caisses qui les contenaient étaient alignées sur la grève dans un parfait état de conservation ; la mer les avait respectées pour la plupart, et, somme toute, en biscuits, viande salée, genièvre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre mois de vivres.
« Quatre mois ! s’écria le professeur. Nous avons le temps d’aller et de revenir, et, avec ce qui restera je veux donner un grand dîner à tous mes collègues du Johannæum ! »
J’aurais dû être habitué, depuis longtemps, au tempérament de mon oncle, et pourtant cet homme-là m’étonnait toujours.
« Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d’eau avec la pluie que l’orage a versée dans tous ces bassins de granit ; par conséquent, nous n’avons pas à craindre d’être pris par la soif. Quant au radeau, je vais recommander à Hans de le réparer de son mieux, quoiqu’il ne doive plus nous servir, j’imagine !
— Comment cela ? m’écriai-je.
— Une idée à moi, mon garçon. Je crois que nous ne sortirons pas par où nous sommes entrés. »
Je regardai le professeur avec une certaine défiance. Je me demandai s’il n’était pas devenu fou. Et cependant « il ne savait pas si bien dire. »
« Allons déjeuner, » reprit-il.
Je le suivis sur un cap élevé, après qu’il eut donné ses instructions au chasseur. Là, de la viande sèche, du biscuit et du thé composèrent un repas excellent, et, je dois l’avouer, un des meilleurs que j’eusse fait de ma vie. Le besoin, le grand air, le calme après les agitations, tout contribuait à me mettre en appétit.
Pendant le déjeuner, je posai à mon oncle la question de savoir où nous étions en ce moment.
« Cela, dis-je, me paraît difficile à calculer.
— À calculer exactement, oui, répondit-il ; c’est même impossible, puisque, pendant ces trois jours de tempête, je n’ai pu tenir note de la vitesse et de la direction du radeau ; mais cependant nous pouvons relever notre situation à l’estime.
— En effet, la dernière observation a été faite à l’îlot du geyser…
— À l’îlot Axel, mon garçon. Ne décline pas cet honneur d’avoir baptisé de ton nom la première île découverte au centre du massif terrestre.
— Soit ! À l’îlot Axel, nous avions franchi environ deux cent soixante-dix lieues de mer, et nous nous trouvions à plus de six cents lieues de l’Islande.
— Bien ! partons de ce point alors, et comptons quatre jours d’orage, pendant lesquels notre vitesse n’a pas dû être inférieure à quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.
— Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues à ajouter.
— Oui, et la mer Lidenbrock aurait à peu près six cents lieues d’un rivage à l’autre ! Sais-tu bien, Axel, qu’elle peut lutter de grandeur avec la Méditerranée ?
— Oui, surtout si nous ne l’avons traversée que dans sa largeur !
— Ce qui est fort possible !
— Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts, nous avons maintenant cette Méditerranée sur notre tête.
— Vraiment !
— Vraiment, car nous sommes à neuf cents lieues de Reykjawik !
— Voilà un joli bout de chemin, mon garçon ; mais que nous soyons plutôt sous la Méditerranée que sous la Turquie ou sous l’Atlantique, cela ne peut s’affirmer que si notre direction n’a pas dévié.
— Non, le vent paraissait constant ; je pense donc que ce rivage doit être situé au sud-est de Port-Graüben.
— Bon, il est facile de s’en assurer en consultant la boussole. Allons consulter la boussole ! »
Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait déposé les instruments. Il était gai, allègre, il se frottait les mains, il prenait des poses ! Un vrai jeune homme ! Je le suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon estime.
Arrivé au rocher, mon oncle prit le compas, le posa horizontalement et observa l’aiguille, qui, après avoir oscillé, s’arrêta dans une position fixe sous l’influence magnétique. Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de nouveau. Enfin il se retourna de mon côté, stupéfait.
« Qu’y a-t-il ? » demandai-je.
Il me fit signe d’examiner l’instrument. Une exclamation de surprise m’échappa. La fleur de l’aiguille marquait le nord là où nous supposions le midi ! Elle se tournait vers la grève au lieu de montrer la pleine mer !
Je remuai la boussole, je l’examinai ; elle était en parfait état. Quelque position que l’on fît prendre à l’aiguille, celle-ci reprenait obstinément cette direction inattendue.
Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempête, une saute de vent s’était produite dont nous ne nous étions pas aperçus, et avait ramené le radeau vers les rivages que mon oncle croyait laisser derrière lui.
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Une plaine d’ossements apparut à nos regards.
XXXVII
Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments qui agitèrent le professeur Lidenbrock, la stupéfaction, l’incrédulité et enfin la colère. Jamais je ne vis homme si décontenancé d’abord, si irrité ensuite. Les fatigues de la traversée, les dangers courus, tout était à recommencer ! Nous avions reculé au lieu de marcher en avant !
Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.
« Ah ! la fatalité me joue de pareils tours ! s’écria-t-il. Les éléments conspirent contre moi ! L’air, le feu et l’eau combinent leurs efforts pour s’opposer à mon passage ! Eh bien ! l’on saura ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne reculerai pas d’une ligne, et nous verrons qui l’emportera de l’homme ou de la nature ! »
Debout sur le rocher, irrité, menaçant, Otto Lidenbrock, pareil au farouche Ajax, semblait défier les dieux. Mais je jugeai à propos d’intervenir et de mettre un frein à cette fougue insensée.
« Écoutez-moi, lui dis-je d’un ton ferme. Il y a une limite à toute ambition ici-bas ; il ne faut pas lutter contre l’impossible ; nous sommes mal équipés pour un voyage sur mer ; cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de poutres avec une couverture pour voile, un bâton en guise de mât, et contre les vents déchaînés. Nous ne pouvons gouverner, nous sommes le jouet des tempêtes, et c’est agir en fous que de tenter une seconde fois cette impossible traversée ! »