Sermons du curé d'Ars (page 12)
Voici un exemple qui va vous montrer combien nous devons prendre garde de ne pas donner à nos penchants tout ce qu'ils nous demandent. Nous lisons dans l'histoire qu'il y avait un époux qui avait une femme bien vertueuse et un fils qui marchait sur ses traces. Ils faisaient consister tout leur bonheur dans la prière et dans la fréquentation des sacrements. Les saints jours de dimanche, après les offices, ils n'avaient point d'autre occupation et d'autre plaisir que de faire du bien ; ils allaient visiter les malades et leur fournissaient tous les secours dont ils étaient capables. étant chez eux, ils passaient leur temps à faire des lectures de piété capables de les animer dans le service de Dieu. Ils nourrissaient ainsi leurs âmes dans la grâce de Dieu, ce qui faisait tout leur bonheur. Mais comme le père était un impie et un libertin, il ne cessait de les blâmer et de se moquer d'eux, en disant que leur genre de vie lui déplaisait grandement et que cette manière de vivre ne pouvait convenir qu'à des personnes ignorantes ; il tâchait de leur mettre devant les yeux les livres les plus infâmes et les plus capables de les détourner du chemin de la vertu dans lequel ils marchaient. La pauvre mère pleurait d'entendre ce langage, et le fils en gémissait de son côté. Mais, à force de se voir persécutés, trouvant sans cesse ces livres devant eux, ils voulurent, malheureusement, voir ce qu'ils renfermaient ; et, hélas ! sans s'en apercevoir, ils prirent goût à ces lectures qui n'étaient remplies que d'ordures contre la religion et les bonnes mœurs. Hélas ! leurs pauvres cœurs, autrefois si bien au bon Dieu, furent bientôt tournés vers le mal ; leur manière de vivre changea entièrement ; ils commencèrent à abandonner toutes leurs pratiques ; il ne fut plus question ni de jeûne, ni de pénitence, ni de confession, ni de communion, de sorte qu'ils laissèrent tout à fait leurs devoirs de chrétiens.
Le mari qui s'en aperçut fut très content de les voir tourner de son côté. Comme la mère était encore jeune, toute son occupation fut de se parer, de fréquenter les bals et les comédies et toute autre partie de plaisir qu'elle pouvait trouver.
Le fils, de son côté, suivait les traces de sa mère : il devint par la suite un grand libertin qui scandalisa autant son endroit qu'il l'avait édifié auparavant. Ce n'était plus que partie de plaisir et que débauche, de sorte que la mère et l'enfant faisaient des dépenses énormes ; leur fortune fut bientôt affaiblie. Le père, voyant qu'il tombait dans les dettes, voulut savoir si sa fortune pourrait suffire à leur laisser continuer ce genre de vie dont lui-même était l'auteur ; mais il fut bien surpris lorsqu'il vit que son bien ne pouvait pas même faire face à ses dettes. Alors une espèce de désespoir s'empara de lui, un bon matin il se lève, de sang-froid et même avec réflexion il charge trois pistolets, entre dans la chambre de sa femme, lui brûle la cervelle ; il passe dans la chambre de son fils, lui décharge le deuxième coup, et le dernier fut pour lui-même. Ah ! malheureux père, au moins si tu avais laissé cette pauvre femme et ce pauvre enfant dans la prière, les larmes et la pénitence, ils auraient été pour le ciel, tandis que tu les a jetés en enfer en y tombant toi-même. Eh bien ! M.F., quelle fut la cause de ce grand malheur, sinon qu'ils avaient cessé de pratiquer notre sainte religion ?
Hélas ! M.F., quel châtiment peut être comparable à celui d'une âme, à laquelle le bon Dieu enlève la foi en punition de ses péchés ? Oui, M.F., si nous voulons sauver nos âmes, la pénitence nous est aussi nécessaire pour persévérer dans la grâce de Dieu que la respiration pour vivre, pour conserver la vie du corps. Oui, M.F., soyons bien persuadés que, si nous voulons que notre chair soit soumise à notre esprit et à la raison, il faut nécessairement la mortifier ; si nous voulons que notre corps ne fasse pas la guerre à notre âme, il faut le mortifier avec tous ses sens ; si nous voulons que notre âme soit soumise à Dieu, il faut la mortifier avec toutes ses puissances.
Nous lisons dans l'écriture Sainte que lorsque le Seigneur, commanda à Gédéon d'aller combattre contre les Madianites, il lui ordonna de commander à tous ses soldats timides et craintifs de se retirer. Plusieurs milliers se retirèrent. Il en restait encore dix mille. Le Seigneur dit à Gédéon : Vous avez encore trop de soldats ; faites une petite revue, et observez tous ceux qui prendront de l'eau seulement avec la main pour la porter à leur bouche mais sans s'arrêter ; ce sont ceux-là que vous conduirez au combat. De dix mille il n'y en eut que trois cents . Le Saint-Esprit donne cet exemple pour nous faire voir combien il y a peu de personnes qui pratiquent la mortification et qui seront sauvées.
Il est vrai, M.F., que la mortification ne consiste pas toute dans la privation du boire et du manger, quoiqu'il soit très nécessaire de ne pas tout accorder ce que demande notre corps, saint Paul nous disant : « Je traite durement mon corps, de crainte qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. »
Mais il est aussi certain, M.F., qu'une personne qui aime ses plaisirs, qui cherche ses commodités, qui fuit l'occasion de souffrir, qui s'inquiète, qui murmure, qui gronde et qui s'impatiente à la moindre chose qui ne va pas selon ses désirs et ses volontés, n'a que le nom de chrétienne ; elle n'est bonne que pour déshonorer sa religion, puisque Jésus-Christ nous dit : « Que celui qui veut être à moi prenne sa croix et qu'il me suive ; qu'il renonce à lui-même ; qu'il prenne sa croix tous les jours de sa vie et qu'il me suive . » Il n'est pas douteux, M.F., qu'une personne sensuelle n'aura jamais ces vertus qui nous rendent agréables à Dieu et nous assurent le ciel.
Si nous voulons avoir la plus belle de toutes les vertus, qui est la chasteté, sachons que c'est une rose qui ne se cueille que parmi les épines ; et par conséquent elle ne se rencontrera, ainsi que toutes les autres vertus, que dans une personne mortifiée. Nous lisons dans l'écriture Sainte que l'ange Gabriel, étant apparu au prophète Daniel, lui dit : « Le Seigneur a écouté votre prière, parce qu'elle a été faite dans les jeûnes et la cendre ; » la cendre nous marque l'humilité. Nous lisons dans l'histoire que deux missionnaires jésuites étant couchés ensemble, il y en eut un qui, étant incommodé d'un rhume, cracha toute la nuit sur son compagnon sans le savoir. Le matin, voyant l'autre qui se lavait, il en fut extrêmement chagriné et lui en demanda pardon. L'autre lui dit : « Mon ami, vous ne pouviez pas cracher dans un endroit plus vil qu'en crachant sur moi. » Voilà, M.F., un exemple qui montre jusqu'à quel degré ce bon Père portait la mortification.
III. – Mais, me direz-vous, combien y a-t-il de sortes de mortifications ? – M.F., le voici, il y en a deux : l'une est intérieure, l'autre est extérieure, mais elles vont toujours ensemble.
Pour la mortification extérieure, elle consiste à mortifier notre corps avec tous ses sens :
1? Nous devons mortifier nos yeux : ne rien regarder par curiosité, ni différents objets qui pourraient nous porter à avoir quelques mauvaises pensées ; ne point lire de livres qui ne sont pas capables de nous porter à la vertu, qui, au contraire, ne peuvent que nous en détourner et éteindre le peu de foi que nous avons.
2? Nous devons mortifier nos oreilles ; ne point écouter avec plaisir toutes ces chansons, ces discours qui peuvent nous flatter et qui n'aboutissent à rien : c'est toujours un temps bien mal employé et ravi aux soins que nous devons donner à notre âme ; ne jamais prendre plaisir à écouter les médisances et les calomnies. Oui, M.F., nous devons nous mortifier en tout cela et ne pas être du nombre de ces personnes curieuses qui veulent savoir tout ce que l'on a dit, ce que l'on a fait, d'où l'on vient, ce que l'on veut, ce que l'on nous a dit.
3? Nous disons que nous devons nous mortifier dans notre odorat : ne jamais prendre plaisir à sentir ce qui peut satisfaire notre goût. Nous lisons dans là vie de saint François de Borgia qu'il n'a jamais senti les fleurs, mais qu'au contraire il mettait souvent dans sa bouche des pilules et les mâchait afin de se punir du plaisir qu'il pouvait avoir pris en sentant quelque bonne odeur ou en mangeant des mets délicats.
4 Je dis que nous devons mortifier notre bouche ; il ne faut pas manger par gourmandise, ni au-delà du nécessaire ; il ne faut donner au corps rien qui puisse exciter les passions ; ne jamais manger hors des repas sans une nécessité. Un bon chrétien ne fait jamais un repas sans se mortifier de quelque chose.
5? Un bon chrétien doit mortifier sa langue en ne parlant qu'autant qu'il est nécessaire pour remplir son devoir et pour la gloire de Dieu et le bien du prochain. Voyez Jésus-Christ : pour nous montrer combien le silence est une vertu qui lui est agréable et pour nous porter à l'imiter, il a gardé le silence pendant trente ans. Voyez la Sainte Vierge : l'évangile nous montre qu'elle n'a parlé que quatre fois seulement, quand la gloire de Dieu et le salut du prochain le demandaient. Elle parla quand l'ange lui annonça qu'elle serait Mère de Dieu ; elle parla lorsqu'elle alla visiter sa cousine Elisabeth, pour lui faire part de son bonheur ; elle parla à son Fils, quand elle le retrouva dans le temple ; elle parla quand elle fut aux noces de Cana, lorsqu'elle représenta à son Fils le besoin de ces gens .
Nous voyons aussi que, dans toutes les communautés religieuses, un grand point de leurs règles est le silence : aussi, saint Augustin nous dit que celui qui ne pèche pas par la langue est parfait . Nous devons surtout mortifier notre langue lorsque le démon nous inspire de dire de mauvaises raisons, de mauvaises chansons, des médisances et des calomnies contre le prochain ; de même, ne pas dire des jurements, des paroles grossières.
6? Je dis que nous devons mortifier notre corps en ne lui donnant pas autant de repos qu'il en veut, c'est une vertu de tous les saints.
Mortification intérieure. En second lieu, nous avons dit que nous devons pratiquer la mortification intérieure. Et d'abord, mortifions notre imagination. Il ne faut pas la laisser aller d'un côté et d'autre, ni la laisser se remplir de choses inutiles, surtout ne pas la laisser promener sur des choses qui peuvent la conduire au mal, comme de penser à certaines personnes qui ont commis quelques mauvais péchés contre la sainte vertu de pureté, comme aussi de penser aux jeunes gens qui se marient : tout cela n'est autre chose qu'un piège que le démon nous tend pour nous conduire au mal. Autant qu'il se présente de ces pensées, il faut les renvoyer. Il ne faut pas non plus nous laisser occuper l'imagination, ce que je deviendrais, ce que je ferais, si j'étais..., si j'avais ceci, si on me donnait cela, si je pouvais gagner cela. Toutes ces choses ne servent de rien qu'à nous faire perdre bien du temps où nous pourrions penser à Dieu et au salut de notre âme. Il faut, au contraire, occuper notre imagination à penser à nos péchés pour en gémir et nous en corriger ; souvent penser à l'enfer, afin de travailler à l'éviter ; souvent penser au ciel, afin de vivre de manière à le mériter ; souvent penser à la mort et passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour nous aider à supporter les maux de la vie en esprit de pénitence.
Nous devons aussi mortifier notre esprit : ne jamais vouloir examiner si notre religion n'est pas bonne, ni vouloir chercher à comprendre les mystères, mais seu-lement raisonner de la manière la plus sûre dont nous devons nous conduire pour plaire à Dieu et sauver notre âme.
Ensuite, nous devons mortifier notre volonté, en cédant toujours à la volonté des autres quand notre conscience n'y est pas compromise. Et le faire sans montrer que cela nous fait de la peine ; au contraire, être contents de trouver une occasion de nous mortifier afin de pouvoir expier les péchés de notre volonté. Voilà, M.F., en général, les petites mortifications que nous pouvons pratiquer à chaque instant, comme encore de supporter les défauts et les mauvaises coutumes de ceux avec qui nous vivons. Il est certain, M.F., que les personnes qui ne cherchent qu'à se contenter dans le boire et le manger et dans les plaisirs que leur corps, leur esprit peuvent désirer, ne plairont jamais à Dieu, puisque notre vie doit être une imitation de Jésus-Christ. Je vous demande quelle ressemblance on pourra trouver entre la vie d'un ivrogne et celle de Jésus-Christ, qui a passé sa vie dans le jeûne et les larmes ; entre celle d'un impudique et la pureté de Jésus-Christ ; entre un vindicatif et la charité de Jésus-Christ ; et ainsi du reste. Hélas ! M.F., qu'allons-nous devenir lorsque Jésus-Christ va confronter notre vie avec la sienne ? Faisons au moins quelque chose qui puisse être capable de lui plaire.
Nous avons dit, en commençant, que la pénitence, les larmes et la douleur de nos péchés nous consolent grandement à l'heure de la mort, ce qui n'est pas douteux. Quel bonheur pour un chrétien dans ce dernier moment, où l'on fait si bien son examen de conscience, de se rappeler d'avoir non seulement bien observé les commandements de Dieu et de l'église, mais d'avoir passé sa vie dans les larmes et la pénitence, dans la douleur de ses péchés et dans une mortification continuelle de tout ce qui pouvait contenter ses plaisirs. Si nous avons quelque crainte, ne pourrons-nous pas dire comme saint Hilarion : « Que crains-tu, mon âme ? il y a tant d'années que tu travailles à faire la volonté de Dieu et non la tienne ! aie confiance, le Seigneur aura pitié de toi »
Pour mieux vous le faire comprendre, je vous en citerai un bel exemple : Saint Jean Climaque nous dit qu'il y avait un jeune homme qui avait conçu un grand désir de passer sa vie à faire pénitence et de se préparer à la mort ; il ne mit point de bornes à ses pénitences. Quand la mort arriva, il fit appeler son supérieur, en lui disant : « Ah ! mon père, quel bonheur pour moi ! Oh ! que je suis heureux d'avoir vécu dans les larmes, dans la douleur de mes péchés et dans la pénitence. Le bon Dieu qui est si bon m'a promis le ciel. Adieu, mon père, je vais me réunir à mon Dieu dont j'ai tâché d'imiter la vie autant qu'il m'a été possible ; adieu, mon père, je vous remercie de m'avoir encouragé à marcher dans cette heureuse route. »
M.F., quel bonheur pour nous dans ce moment d'avoir vécu pour le bon Dieu ; d'avoir fui et craint le péché, de nous être privés non seulement des plaisirs mauvais et défendus, mais encore de plaisirs permis et innocents ; d'avoir fréquenté souvent et dignement les sacrements où nous aurons tant trouvé de grâces et de forces pour combattre le démon, le monde et nos penchants. Mais, dites-moi, M.F., que peut-on espérer, dans ce moment épouvantable où le pécheur voit devant ses yeux une vie qui n'est qu'une chaîne de crimes ? Que peut-on espérer pour un pécheur qui a vécu à peu près comme s'il n'avait point d'âme à sauver et comme s'il croyait que quand il est mort tout est fini ; qui n'a presque jamais fréquenté les sacrements et qui, toutes les fois qu'il les a fréquentés, n'a fait que les profaner par de mauvaises dispositions ; un pécheur qui, non content d'avoir raillé et méprisé sa religion et ceux qui avaient le bonheur de, la pratiquer, a fait encore nous ses efforts pour entraîner les autres à marcher dans sa route d'infamie et de libertinage ? Hélas ! quelle frayeur et quel désespoir pour ce pauvre malheureux de reconnaître alors qu'il n'a vécu que pour faire souffrir Jésus-Christ, perdre sa pauvre âme et tomber en enfer ! Mon Dieu, quel malheur ! d'autant plus qu'il savait très bien qu'il pouvait obtenir le pardon de ses péchés s'il avait voulu. Mon Dieu, quel désespoir pour l'éternité !
Voici un exemple admirable qui nous montre que, si nous sommes damnés, ce sera bien parce que nous n'aurons pas voulu nous sauver. Il est rapporté dans l'histoire que sainte Thaïs avait été dans sa jeunesse une des plus fameuses courtisanes que la terre ait portées cependant elle était chrétienne. Elle se précipita dans tout ce que son cœur, qui n'était autre chose qu'un brasier d'un feu impur, put désirer : elle profana dans la débauche tout ce que le ciel lui avait donné d'esprit et de beauté ; et sa propre mère fut même l'instrument dont l'enfer se servit pour la plonger avec une fureur épouvantable dans tant d'ordures, que sa pauvre jeunesse se passa dans tous les dérèglements les plus infâmes et les plus déshonorants pour une personne comme elle. Les uns se ruinaient pour lui faire des présents, plusieurs se poignardèrent pour n'avoir pu la posséder seuls. Enfin les dérèglements de cette comédienne étaient le scandale de toute la province et un sujet de gémissement pour tous les gens de bien. Je vous laisse à penser le mal qu'elle faisait, les âmes qu'elle perdait, les outrages qu'elle faisait à Jésus-Christ par les personnes qu'elle entraînait dans le péché. Elle avait été très instruite dans sa jeunesse, mais ses désordres et la violence de ses passions avaient étouffé en elle toutes les vérités de la religion.
Cependant le bon Dieu voulait manifester la grandeur de ses miséricordes, sachant combien sa conversion en procurerait d'autres ; et, jetant sur elle un regard de compassion, il alla la chercher lui-même au milieu de ses ordures les plus infâmes. Pour opérer ce grand miracle de sa grâce, il se servit d'un saint solitaire à qui il fit connaître cette fameuse pécheresse et tous ses dérèglements. Le Seigneur lui commanda d'aller trouver cette courtisane. Ce solitaire était saint Paphnuce. Il prend l'habit d'un cavalier, se fournit d'argent, et il part pour la ville où elle avait fait sa demeure. Comme il était conduit par Dieu lui-même, il arriva droit où elle était, et demanda à lui parler.
Cette créature, qui ne savait rien de tout cela, le conduisit dans une chambre écartée et bien ornée. Alors le saint lui demanda si elle n'en avait point d'autre plus écartée où il pût se dérober aux yeux de Dieu même. « Eh quoi ! lui dit la courtisane, soyez sûr que personne ne viendra : mais si vous craignez la présence de Dieu, est-ce qu'il n'est pas partout ? » Le saint fut fort étonné de lui entendre parler du bon Dieu : « Eh quoi ! lui dit-il, est-ce que vous connaissez le bon Dieu ? » – « Oui, lui dit-elle ;
et bien plus, je sais qu'il y a un paradis pour ceux qui le servent avec fidélité et un enfer pour ceux qui le méprisent. »
– « Mais comment, lui dit le saint, avec toutes ces connaissances pouvez-vous vivre comme vous vivez, et pendant tant d'années, en vous préparant à vous-même un enfer ? » Ces seules paroles du saint, jointes à la grâce du bon Dieu, furent un coup de foudre qui renversa notre courtisane, comme saint Paul sur le chemin de Damas. Elle se jeta à ses pieds, fondant en larmes et le priant en grâce d'avoir pitié d'elle, de de-mander miséricorde pour elle auprès du Seigneur. Elle se disait prête à faire tout ce qu'il voudrait pour essayer si le bon Dieu voudrait encore la pardonner. Elle ne lui demanda qu'un délai de trois heures pour mettre ordre à ses affaires : ensuite elle se rendrait dans l'endroit qu'il lui marquerait pour ne plus penser qu'à pleurer ses péchés. Le saint lui ayant accordé ce délai, elle assembla le plus qu'elle put des libertins qui s'étaient plongés avec elle dans le péché, les conduisit sur la place publi-que : et là, en leur présence, se dépouilla de toutes ses parures ; elle fit apporter les meubles qui avaient été achetés avec l'argent de ses infamies, en fit un tas et y mit le feu sans rien dire ni pourquoi elle agissait ainsi. Après cela, elle quitta la place pour se rendre auprès du saint qui l'attendait et qui la conduisit dans un monastère de filles. Il la renferma dans une cellule dont il scella la porte, et pria une religieuse de lui porter quelques morceaux de pain et un peu d'eau. Thaïs demanda au saint quelle prière elle devait faire dans sa retraite afin de toucher le cœur de Dieu. Le saint lui répondit : « Vous n'êtes pas digne de prononcer le nom de Dieu, parce que vos lèvres sont pleines d'iniquités, ni d'élever vers le ciel vos mains si criminelles : Contentez-vous de vous tourner vers l'orient, et dites dans toute la douleur de votre cœur et l'amer-tume de votre âme : « O vous qui m'avez créée, ayez pitié de moi. ».
Voilà toute la prière qu'elle fit pendant trois ans qu'elle resta enfermée dans ce trou de mur, pendant lesquels elle ne perdit jamais le souvenir de ses péchés. Elle pleura tant, elle maltraita si cruellement son corps, que quand saint Paphnuce alla consulter saint Antoine pour savoir si le bon Dieu lui avait fait miséricorde, saint Antoine, après avoir passé la nuit en prière avec ses religieux pour cela, lui dit que le bon Dieu avait révélé à un de ses religieux, qui était saint Paul le Sim-ple, qu'un trône éclatant était préparé dans le ciel à la pénitente Thaïs. Alors le saint, plein de joie et d'admi-ration de ce que dans si peu de temps elle avait satisfait à la justice de Dieu, va la trouver pour lui dire que ses péchés lui étaient pardonnés et qu'elle devait quitter sa cellule. Le saint lui demanda ce qu'elle avait fait pen-dant ces trois ans. Elle lui dit : « Mon père, j'ai mis mes péchés devant moi comme en un monceau et je n'ai cessé de les pleurer et de demander miséricorde. » C'est précisément, lui répondit saint Paphnuce, pour cela que vous avez gagné le cœur de Dieu, et non par vos autres pénitences. Ayant quitté sa cellule pour aller dans un monastère, elle ne survécut que quinze jours, après les-quels elle alla chanter dans le ciel la grandeur de la miséricorde de Dieu.
M.F., cet exemple nous montre combien nous aurions vite gagné le cœur de Dieu, si nous voulions, sans faire aucune de ces grandes pénitences. Que de regrets pendant toute l'éternité de n'avoir pas voulu nous faire quelque violence pour quitter le péché ! Oui, M.F., nous verrons un jour que nous aurions pu satisfaire à la justice de Dieu rien qu'avec les petites misères de la vie que nous sommes obligés de souffrir dans l'état où le bon Dieu nous a placés, si nous voulions en même temps y joindre quelques larmes et une douleur sincère de nos péchés. Que nous aurons de regrets d'avoir vécu et d'être morts dans le péché, lorsque nous verrons que Jésus-Christ a tant souffert pour nous et qu'il désirait tant de nous pardonner, si nous lui avions demandé pardon ! Mon Dieu, que le pécheur est aveugle et malheureux !
Nous craignons de faire pénitence. Mais voyez, M.F., la manière dont on se conduisait envers les pécheurs dans les commencements de l'église. Ceux qui vou-laient se réconcilier avec le bon Dieu se rendaient le mercredi des Cendres à la porte de l'église avec des habits sales et déchirés. étant entrés dans l'église, on leur couvrait la tête de cendres, on leur donnait un cilice qu'ils devaient porter autant de temps que devait durer leur pénitence. Après cela on leur commandait de se prosterner contre terre, et pendant ce temps-là on chantait les sept psaumes de la pénitence pour implorer sur eux la miséricorde de Dieu ; ensuite on leur faisait une exhortation pour les engager à se livrer à la péni-tence, avec autant de zèle qu'ils pourraient, espérant que peut-être le bon Dieu se laisserait toucher.
Après tout cela, on les avertissait qu'on allait les chasser de l'église avec confusion, comme Dieu chassa Adam du paradis terrestre après son péché.
A peine les laissait-on sortir qu'on leur fermait dessus la porte de l'église. Mais si vous désirez savoir comment ils pas-saient ce temps-là, combien durait cette pénitence, le voici : d'abord, ils étaient ordinairement obligés à vivre dans la retraite ou bien à s'occuper des travaux les plus pénibles ; ils avaient tant de jours par semaine pendant lesquels ils devaient jeûner au pain et à l'eau, selon le nombre et la grandeur de leurs péchés ; ils avaient de longues prières pendant la nuit prosternés la face contre terre ; ils couchaient sur des planches ; ils se levaient plusieurs fois la nuit pour pleurer leurs péchés. On les faisait passer par différents degrés de pénitence ; les dimanches, ils paraissaient à la porte de l'église vêtus d'un cilice, la tête couverte de cendre, restant dehors exposés au mauvais temps ; ils se prosternaient devant les fidèles qui entraient à l'église, en les conjurant, avec larmes, de prier pour eux. Au bout d'un certain temps, ils avaient la permission d'entendre la parole de Dieu, mais aussitôt que l'instruction était faite, on les chassait de l'église ; plusieurs n'étaient admis à la grâce de l'abso-lution qu'à l'heure de la mort. Encore regardaient-ils cela comme une grande grâce que l'église leur faisait après avoir passé dix ans, vingt ans, parfois plus long-temps encore dans les larmes et la pénitence. Voilà, M.F., comment l'église se conduisait autrefois pour les pécheurs qui voulaient se convertir tout de bon.
Si maintenant, M.F., vous désirez savoir ceux qui se soumettaient à toutes ces pénitences :
je vous dirai tous, depuis les bergers jusqu'aux empereurs. Si vous en voulez un exemple, en voici un que nous avons dans la personne de l'empereur Théodose. Ayant péché plutôt par surprise que par malice, saint Ambroise lui écrivit en lui disant : « J'ai vu cette nuit dans une vision où le bon Dieu m'a fait voir que vous veniez à l'église, il m'a commandé de vous défendre d'entrer ». L'empereur, en lisant cette lettre, pleura amèrement ; cependant il alla se prosterner à la porte de l'église comme à l'ordinaire, avec espérance que ses larmes et son repentir touche-raient le saint évêque. Quand saint Ambroise le vit venir, il lui dit : « Arrêtez, empereur, vous êtes indigne d'en-trer dans la maison du Seigneur ». L'empereur lui dit : « II est vrai, mais David avait bien péché, et le Seigneur l'a pardonné » – « Eh bien! lui dit saint Ambroise, puis-que vous l'avez imité dans son péché, suivez-le dans sa pénitence. » L'empereur, à ces mots, se retire sans rien dire dans son palais, quitte ses ornements impériaux, se prosterne la face contre terre, s'abandonne à toute la douleur dont son cœur était capable. Il resta huit mois sans mettre les pieds à l'église. Lorsqu'il voyait que ses domestiques y allaient, tandis que lui-même en était privé, on l'entendait pousser des cris capables de toucher les cœurs les plus endurcis. Quand on lui permettait d'assister aux prières publiques, il se tenait, non comme les autres, debout ou à genoux, mais le visage prosterné contre terre de la manière la plus touchante, se frappant la poitrine, s'arrachant les cheveux et pleurant amèrement. II conserva toute sa vie le souvenir de son péché ; il ne pouvait y penser sans verser des larmes. Eh bien ! M.F., voilà ce que fit un empereur qui ne voulait pas perdre son âme.
Que devons-nous conclure, M.F. ? Le voici : c'est que, puisqu'il faut nécessairement pleurer nos péchés, en faire pénitence ou dans ce monde ou dans l'autre, choisissons la moins rigoureuse et la moins longue. Quel regret, M.F., d'arriver à la mort sans avoir rien fait pour satisfaire à la justice de Dieu ! Quel malheur d'avoir perdu tant de moyens que nous avions de souffrir quelques misères qui, si nous les avions bien prises pour le bon Dieu, nous auraient mérité notre pardon ! Quel malheur d'avoir vécu dans le péché, espérant toujours que nous, le quitterions, et de mourir sans l'avoir fait ! Mais prenons, M.F., une autre route qui nous consolera davantage dans ce moment ; cessons de faire le mal ; commençons à pleurer nos péchés et souffrons tout ce que le bon Dieu voudra nous envoyer. Que notre vie ne soit qu'une vie de regrets, de repentir de nos péchés et d'amour de Dieu, afin que nous ayons le bonheur d'aller nous unir au bon Dieu pendant toute l'éternité. C'est ce que je vous souhaite. 1er DIMANCHE DE CARêME
(PREMIER SERMON) Sur les tentations
Ductus est Jesus in desertum a Spiritu Sancto, ut tentaretur a diabolo.
Jésus fut conduit dans le désert par le Saint-Esprit pour y être tenté par le démon.
(S.Matth., IV, 1) Que Jésus-Christ, M.F., choisisse le désert pour y prier, cela ne doit pas nous étonner, puisque la solitude faisait ses délices ; qu'il y soit conduit par le Saint-Esprit, cela doit encore moins nous surprendre, parce que le Fils de Dieu ne pouvait avoir que le Saint-Esprit pour conducteur. Mais qu'il soit tenté par le démon, qu'il soit emporté plusieurs fois par cet esprit de ténèbres, qui oserait le croire, si ce n'était Jésus-Christ lui-même qui nous le dit par la bouche de saint Matthieu ? Cependant, M.F., bien loin de nous en étonner, au contraire, nous devons nous en réjouir et en remercier infiniment ce bon Sauveur, qui n'a voulu être tenté que pour nous mériter la victoire dans nos tentations. Que nous sommes heureux, M.F. ! Depuis que ce tendre Sauveur a voulu être tenté, nous n'avons qu'à vouloir être victorieux pour vaincre. Voilà, M.F., les grands avantages que nous retirons de la tentation du Fils de Dieu.
Quel est mon dessein, M.F. ? Le voici : c'est de vous montrer, 1? que la tentation nous est très nécessaire pour nous faire connaître ce que nous sommes ; 2? que nous devons grandement craindre la tentation, parce que le démon est très fin et très rusé, et qu'une seule tentation peut nous jeter en enfer, si nous avons le malheur de succomber ; 3? que nous devons combattre vigoureusement jusqu'à la fin, parce que ce n'est qu'à cette condition que le ciel nous sera donné.
Vouloir, M.F., vous prouver qu'il y a des démons pour nous tenter ; il faudrait supposer que je parle à des idolâtres ou à des païens, ou, si vous voulez, à des chrétiens enveloppés dans l'ignorance la plus crasse et la plus misérable ; ce serait me persuader que vous n'avez jamais su votre catéchisme. On vous a demandé, dès votre enfance, si tous les anges sont demeurés fidèles à Dieu ? Vous avez répondu que non ; qu'une partie s'est révoltée, contre Dieu, a été chassée du ciel et précipitée en enfer. L'on vous a encore demandé : Quelle est l'occupation de ces anges rebelles ? Vous avez dit que c'était de tenter, les hommes, et de faire tous leurs efforts pour les porter au mal ; j'ai des preuves plus avantageuses que vous de tout cela. Vous savez que ce fut le démon qui tenta nos premiers parents dans le paradis terrestre , où il remporta sa première victoire : ce qui le rendit si fier et si orgueilleux. Ce fut le démon qui tenta Caïn, qui le porta à tuer son frère Abel . Nous lisons dans l'Ancien Testament que le Seigneur dit à Satan : « D'où viens-tu ? » – « Je viens, lui répondit le démon, de faire le tour du monde. » preuve bien forte, M.F., que le démon roule sur la terre pour nous tenter. Nous lisons dans l'évangile que Madeleine ayant confessé ses péchés à Jésus-Christ, il sortit sept démons de son corps . Nous voyons encore, dans un autre endroit de l'évangile, que l'esprit impur étant sorti du corps d'une personne, dit : « J'y reviendrai avec d'autres dénions encore plus méchants que moi . » Tout ceci, M.F., n'est pas ce qui vous est le plus nécessaire à savoir ; personne n'a le moindre doute là-dessus ; mais ce qui vous est le plus avantageux, c'est de vous bien faire comprendre la manière dont le démon peut vous tenter.
Pour bien vous convaincre de la nécessité de repousser la tentation, demandez à tous les chrétiens réprouvés pourquoi est-ce qu'ils sont allés en enfer, eux qui n'étaient créés que pour le ciel : tous vous répondront que c'est parce qu'étant tentés, ils ont succombé à la tentation. Allez encore demander à tous les saints qui règnent dans le ciel, qui leur a procuré ce bonheur ; tous vous diront : c'est qu'étant tentés, nous avons, avec la grâce de Dieu, résisté à la tentation et méprisé le tentateur. – Mais, me direz-vous peut-être, qu'est-ce donc que d'être tentés ? – Mon ami, le voici ; écoutez-le bien, et vous verrez, vous comprendrez : toutes les fois que le démon vous tente, c'est de faire une chose que le bon Dieu vous défend, ou de ne pas faire ce qu'il vous ordonne ou vous commande. Le bon Dieu veut que vous fassiez bien vos prières le matin et le soir, à genoux, avec un grand respect. Le bon Dieu veut que vous passiez saintement le saint jour du dimanche à prier, c'est-à-dire à assister à tous les offices ;
que vous ne travailliez nullement, pas plus que si vous étiez à l'agonie. Le bon Dieu veut que les enfants respectent grandement leurs pères et mères ; les domestiques, leurs maîtres. Le bon Dieu veut que vous aimiez tout le monde, que vous fassiez du bien à tout le monde, sans aucune préférence , même à vos ennemis ; que vous ne fassiez jamais gras les jours défendus ; que vous ayez un grand zèle à vous instruire de vos devoirs ; que vous pardonniez de bon cœur à ceux qui vous ont fait quelque injure. Le bon Dieu veut que vous ne disiez jamais de jurements, de médisances, de calomnies, de paroles sales, que vous ne fassiez jamais, d'actions honteuses : ceci est bien aisé à comprendre.
Si, malgré que le démon vous tente de faire ce que le bon Dieu vous défend, vous ne le faites pas, alors vous ne succombez pas à la tentation ; si vous allez faire ce qu'il vous défend, alors vous succomberez à la tentation. Ou, si vous voulez encore mieux le comprendre, avant de consentir à ce que le démon voudra vous inspirer de faire, pensez si, à l'heure de la mort, vous voudriez l'avoir fait, et vous verrez que votre conscience criera.
Savez-vous, M.F., pourquoi est-ce que le démon est si en fureur, pour nous porter au mal ? Le voici : C'est que, ne pouvant pas mépriser Dieu par lui-même, il le fait mépriser par ses créatures. Mais, que nous sommes heureux, M.F. ! quel bonheur pour nous d'avoir un Dieu pour notre modèle ! Sommes-nous pauvres, nous avons un Dieu qui naît dans une crèche, couché sur une poignée de paille. Sommes-nous méprisés, nous avons un Dieu qui marche devant nous, qui a été couronné d'épines, revêtu d'un vil manteau d'écarlate et traité comme un fou. Sommes-nous dans les souffrances, nous avons devant nos yeux un Dieu tout couvert de plaies, et qui meurt de la manière la plus douloureuse, que jamais nous ne pourrons comprendre. Sommes-nous persécutés, eh bien ! M.F., comment pourrons-nous oser nous plaindre, puisque nous avons un Dieu qui meurt pour ses propres bourreaux ? Mais sommes-nous tentés par le démon, nous avons notre aimable Rédempteur qui a été tenté par le démon, emporté deux fois par cet esprit infernal ; de sorte, M.F., que, dans quelque état de souffrances, de peines ou de tentations que nous nous trouvions, nous avons partout et toujours notre Dieu qui marche devant nous, nous assurant la victoire toutes les fois que nous le désirons.
Voilà, M.F., ce qui doit grandement consoler un chrétien ; en pensant que toutes les fois qu'étant tenté, il aura recours à Dieu, il est sûr de ne pas succomber à la tentation.
I. – Nous avons dit que la tentation nous était nécessaire pour nous faire sentir que nous ne sommes rien de nous mêmes. Saint Augustin nous dit que nous devons autant remercier le bon Dieu des péchés dont il nous a préservés que de ceux qu'il a eu la charité de nous pardonner. Si nous avons le malheur de tomber si souvent dans les pièges du démon, c'est que nous nous refions trop sur nos résolutions et sur nos promesses, pas assez sur le bon Dieu. Cela est très véritable. Lorsque rien ne nous chagrine, que tout va selon nos désirs, nous osons croire que rien ne nous pourra faire tomber ; nous publions notre néant et notre pauvre faiblesse ; nous faisons les plus belles protestations, que nous sommes prêts à mourir plutôt que de nous laisser vaincre. Nous en voyons un bel exemple dans saint Pierre, qui disait au bon Dieu : « Quand même tous les autres vous renieraient, pour moi, je ne le ferai jamais . » Hélas ! le bon Dieu, pour lui montrer combien l'homme livré à lui-même est peu de chose, ne se servit pas des rois, ni des princes, ni des armes, mais de la seule voix d'une servante, qui paraissait même lui parler d'une manière fort indifférente. Tout à l'heure, il était prêt à mourir pour lui, et maintenant il assure qu'il ne le connaît pas, qu'il ne sait pas de qui on veut lui parler ; pour mieux les assurer qu'il ne le connaissait pas, il en fait serment. Mon Dieu, de quoi nous sommes capables, livrés à nous mêmes !
Il y en a qui, à leur langage, semblent porter envie aux saints qui ont fait de grandes pénitences ; ils croient qu'ils en pourraient bien faire autant. En lisant la vie de quelques martyrs, nous serions, disons-nous, prêts à tout souffrir cela pour le bon Dieu.
Ce moment est bientôt passé, disons-nous, pour une éternité de récompense. Mais que fait le bon Dieu pour un peu nous apprendre à nous connaître, ou plutôt, nous montrer que nous ne sommes rien ? Le voici : il permet au démon de s'approcher un peu plus près de nous. écoutez ce chrétien, qui, tout à l'heure, portait envie aux solitaires qui ne vivent que de racines et d'herbes, qui prenait la grande résolution de traiter si durement son corps ; hélas ! un petit mal de tête, une piqûre d'épingle le fait plaindre aussi gros qu'il est : il se tourmente, il crie, tout à l'heure il aurait voulu faire toutes les pénitences des anachorètes, et un rien le désespère.
Voyez cet autre, qui semble vouloir donner volontiers toute sa vie pour le bon Dieu, que tous les tourments ne sont pas capables d'arrêter : une petite médisance, une calomnie ; même un air un peu froid, une petite injustice qu'on lui a faite, un bienfait payé d'ingratitude fait de suite naître dans son âme des sentiments de haine, de vengeance, d'aversion, au point souvent de ne vouloir plus voir son prochain ou du moins, d'une manière froide, avec un air qui montre bien ce qui se passe dans son cœur ; et combien de fois en s'éveillant c'est sa première pensée, qui va jusqu'à l'empêcher de dormir. Hélas ! M.F., que nous sommes peu de chose et que nous devons peu compter sur toutes nos belles résolutions !
Vous voyez donc que rien n'est plus nécessaire que la tentation pour nous tenir renfermés dans notre néant, et pour nous empêcher de nous laisser dominer par l'orgueil. écoutez ce que nous dit saint Philippe de Néri, qui, considérant combien nous sommes faibles et en danger de nous perdre à chaque instant, disait au bon Dieu en versant des larmes : « Mon Dieu, tenez-moi bien, vous savez que je suis un traître, vous connaissez combien je suis mauvais : si vous me quittez un instant, je crains de vous trahir. »
Mais, peut-être pensez-vous, qui sont donc ceux qui sont les plus tentés : ce sont sans doute les ivrognes, les médisants et les impudiques qui se jettent à corps perdu dans leurs ordures, un avare, qui prend de toutes manières ? Non, M.F., non, ce ne sont pas ceux-là ; au contraire, le démon les méprise, ou bien il les retient, crainte qu'ils ne fassent pas le mal assez longtemps, parce que, plus ils vivront, plus leurs mauvais exemples traînent d'âmes en enfer. En effet, si le démon avait pressé fortement ce vieux impudique, qu'il ait abrégé ses jours de quinze ou vingt ans, il n'aurait pas enlevé la fleur de la virginité à cette jeune fille en la plongeant dans le plus infâme bourbier de ses impudicités, il n'aurait pas encore séduit cette femme, ou il n'aurait pas appris le mal à ce jeune homme, qui peut-être le continuera jusqu'à la mort. Si le démon avait porté ce voleur à piller en toute rencontre, depuis longtemps il serait conduit sur l'échafaud, il n'aurait pas porté son voisin à faire comme lui. Si le démon avait sollicité cet ivrogne à se remplir sans cesse de vin, depuis longtemps il aurait péri dans sa crapule ; au lieu qu'en prolongeant ses jours, il en a rendu plusieurs semblables à lui. Si le démon avait ôté la vie à ce musicien, à ce teneur de bal, à ce cabaretier dans une battue ou d'autres occasions, combien qui, sans toutes ces gens, ne seraient pas damnés et qui le seront. Saint Augustin nous apprend que le démon ne tourmente pas beaucoup ces personnes, au contraire, il les méprise et leur crache dessus.