Sermons du curé d'Ars (page 13)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais, me direz-vous, qui sont donc ceux qui sont les plus tentés ? Mon ami, le voici, écoutez-le bien. Ce sont ceux qui sont prêts, avec la grâce de Dieu, de tout sacrifier pour le salut de leur pauvre âme ; qui renoncent à tout ce que sur la terre on recherche avec tant d'em-pressement. Ce n'est pas seulement un démon qui les tente, mais des millions qui leur tombent dessus pour les faire tomber dans leurs pièges : en voici un bel exemple. Il est rapporté dans l'histoire que saint Fran-çois d'Assise était rassemblé avec tous ses religieux dans un grand champ où l'on avait bâti de petites maisons de jonc.

Saint François, voyant qu'ils faisaient des péni-tences si extraordinaires, leur commande d'apporter tous leurs instruments de pénitence ; l'on en fit comme des monceaux de paille. Dans ce moment, il y avait un jeune homme à qui le bon Dieu fit la grâce de lui rendre son ange gardien visible : d'un côté, il voyait tous ces bons religieux qui ne pouvaient pas assez se rassasier de pénitences ; d'un autre côté, son bon ange gardien lui fit voir une assemblée de dix-huit mille démons, qui tenaient conseil de la manière dont ils pourraient ren-verser ces religieux par la tentation. Il y en eut un qui dit : « Vous n'y comprenez rien, ces religieux sont si humbles, ah ! belle vertu ! si détachés d'eux-mêmes, si attachés à Dieu ; ils ont un supérieur qui les conduit si bien qu'il est impossible de pouvoir les vaincre ; atten-dons que le supérieur soit mort, alors nous tâcherons d'introduire des jeunes gens sans vocation qui porteront le relâchement, et par ce moyen nous les aurons. Un peu plus loin, en entrant dans la ville il vit un démon seul, qui était assis sur les portes de la ville pour tenter ceux qui étaient dedans. Ce saint demanda à son ange gardien, pourquoi est-ce que, pour tenter tous ces reli-gieux, il y avait tant de mille de démons, tandis que pour toute une ville, il n'y en avait qu'un, encore était-il assis ? Son bon ange lui répondit que les gens du monde n'avaient pas même besoin de tentations, qu'ils se por-taient assez d'eux-mêmes au mal, tandis que les reli-gieux faisaient bien, malgré tous les pièges et les combats que le démon pouvait leur livrer .

Voici, M.F., la première tentation que le démon donne à une personne qui a commencé à mieux servir le bon Dieu : c'est le respect humain. Elle n'osera plus paraître, elle se cache des personnes avec lesquelles elle avait autrefois pris ses plaisirs ; si on lui dit qu'elle a donc bien changé : elle en a honte ! Ce qu'en dira-t-on est toujours dans sa tête, de sorte qu'elle n'a plus la force de faire le bien devant le monde. Si le démon ne peut pas la gagner par le respect humain, il fait naître en elle une crainte extraordinaire : que ses con-fessions ne sont pas bonnes, que son confesseur ne la connaît pas, qu'elle aura beau faire, qu'elle sera tout de même damnée : qu'elle gagne autant de tout laisser que de continuer, parce qu'elle a trop d'occasions. Pourquoi est-ce, M.F., que quand une personne ne pense pas à sauver son âme, qu'elle vit dans le péché, elle n'est rien tentée ; mais dès qu'elle veut changer de vie, c'est-à-dire qu'elle le désire pour se donner au bon Dieu, tout l'enfer lui tombe dessus ? écoutez ce que saint Augustin va vous dire : « Voilà, nous dit-il, la manière dont le démon se comporte envers le pécheur : il fait comme un geôlier qui a plusieurs prisonniers renfermés dans sa prison ; mais qui, tenant la clef dans sa poche, les laisse bien tranquilles, convaincu qu'ils ne peuvent pas sortir. Voilà sa manière d'agir envers un pécheur qui ne pense pas à sortir du péché : il ne se met pas en peine de le tenter ; il regarde ce temps comme un temps perdu, parce que non seulement il ne pense pas à le quitter, mais il ne fait qu'aggraver ses chaînes : ce serait donc inutile de le tenter, il le laisse vivre en paix, si toutefois l'on peut être en paix dans le péché. Il lui cache, autant qu'il lui est possible, son état jusqu'à la mort, où il tâche de lui faire la peinture la plus effrayante de sa vie pour le jeter dans le désespoir. Mais une personne qui a résolu de changer de vie pour se donner au bon Dieu, c'est bien autre chose. » Tant que saint Augustin vécut dans le désordre, il ne s'aperçut presque rien de ce que c'était que d'être tenté. Il se croyait en paix, comme il le raconte lui-même ; mais dès le moment qu'il voulut tourner le dos au démon, il fallut se battre avec le démon, jusqu'à en perdre la respiration : et cela pendant cinq ans ; il employa les larmes les plus amères, les pénitences les plus austères. « Je me débattais avec lui, dit-il, dans mes chaînes. Un jour je me croyais victorieux, le lendemain j'étais par terre. Cette guerre cruelle et opiniâtre dura cinq ans. Cependant, dit-il, le bon Dieu me fit la grâce d'être victorieux de mon ennemi . » Voyez encore les combats qu'éprouva saint Jérôme lorsqu'il voulut se donner au bon Dieu, et qu'il eut la pensée d'aller visiter la Terre-Sainte. étant à Rome, il conçut un nouveau désir de travailler à son salut. En quittant Rome, il va s'ensevelir dans un affreux désert pour se livrer à tout ce que son amour pour le bon Dieu pourrait lui inspirer. Alors le démon, qui prévoyait combien cette conversion en ferait d'autres, semblait crever de désespoir. Il n'y eut sorte de tentation qu'il ne lui livrât. Je ne crois pas qu'il y ait eu un saint qui ait été si fortement tenté que lui. Voici comment il écrivait à un de ses amis : « Mon cher ami, je viens vous faire part de mon affliction et de l'état où le démon veut me réduire. Combien de fois, dans cette vaste solitude que les ardeurs du soleil rendent insupportables, combien de fois les plaisirs de Rome sont venus m'assaillir ; la douleur et l'amertume dont mon âme est remplie me fait verser, nuit et jour, des torrents de larmes. Je vais me cacher dans les lieux les plus écartés pour combattre mes tentations et y pleurer mes péchés. Mon corps est tout défiguré et couvert d'un rude cilice. Je n'ai point d'autre lit que la terre nue, et pour toute nourriture que des racines crues et de l'eau, même dans mes maladies. Malgré toutes ces rigueurs, mon corps ressent encore la pensée des plaisirs infâmes dont Rome est infectée ; mon esprit se trouve au milieu de ces belles compagnies où j'ai tant offensé le bon Dieu. Dans ce désert auquel je me suis condamné moi-même pour éviter l'enfer, entre ces sombres rochers, où je n'ai point d'autres compagnies que les scorpions et les bêtes farouches, cependant, malgré toutes ces horreurs dont je suis environné et effrayé, mon esprit brûle encore d'un feu impur mon corps, déjà mort avant moi-même ; le démon ose encore lui offrir des plaisirs à goûter. Me voyant si humilié par des tentations dont la seule pensée me fait mourir d'horreur, ne sachant plus quelle rigueur je dois exercer sur mon corps pour le tenir au bon Dieu, je me jette par terre au pied de mon crucifix, en l'arrosant de mes larmes, et lorsque je ne peux plus pleurer, je prends des pierres, je me frappe la poitrine jusqu'à ce que le sang me sorte par la bouche, en criant miséricorde, jusqu'à ce que le Seigneur ait pitié de moi. Qui pourra comprendre combien mon état est misérable, désirant si ardemment de plaire au bon Dieu et de n'aimer que lui seul ? Me voyant sans cesse porté à l'offenser, quelle douleur pour moi ! Aidez-moi, mon cher ami, du secours de vos prières, afin que je sois plus fort pour repousser le démon, qui a juré ma perte éternelle. »

Voilà, M.F., les combats auxquels le bon Dieu permet que ses grands saints soient exposés. Hélas ! M.F., que nous sommes à plaindre, si nous ne sommes pas fortement combattus par le démon ! Selon toute apparence, nous sommes les amis du démon : il nous laisse vivre dans une fausse paix, il nous a endormis sous prétexte que nous avons fait quelques bonnes prières, quelques aumônes, que nous avons moins fait de mal que d'autres. Selon nous, en effet, M.F., si vous demandez à cette colonne de cabaret si le démon le tente, il vous dira tout simplement que non, que rien ne le tourmente. Demandez à cette fille de vanité, quels sont ses combats ? Elle vous répondra en riant qu'elle n'en a point, qu'elle ne sait pas même ce que c'est que d'être tentée. Voilà, M.F., la tentation la plus effroyable, qui est de n'être pas tenté : voilà l'état de ceux que le démon conserve pour l'enfer. Si j'osais, je vous dirais qu'il prend bien garde de les tenter et de les tourmenter sur leur vie passée, crainte de leur faire ouvrir les yeux sur leurs péchés.

Je dis donc, M.F., que le plus grand de tous les malheurs pour les chrétiens, c'est de n'être pas tentés puisqu'il y a lieu de croire que le démon les regarde comme lui appartenant, et qu'il n'attend que la mort pour les traîner en enfer. Rien n'est plus facile à concevoir. Voyez un chrétien qui cherche tant soit peu le salut de son âme : tout ce qui l'environne le porte au mal ; il ne peut souvent pas même lever les yeux sans être tenté, malgré toutes ses prières et ses pénitences ; et un vieux pécheur qui, peut-être depuis vingt ans, se roule et se traîne dans ses ordures, il dira qu'il n'est pas tenté. Tant pis, mon ami, tant pis ! C'est précisément ce qui doit vous faire trembler, c'est que vous ne connaissez pas les tentations ; parce que, dire que vous n'êtes pas tenté, c'est comme si vous disiez qu'il n'y a plus de démon ou qu'il a perdu toute sa rage contre les chrétiens. « Si vous n'avez point de tentations, nous dit saint Grégoire, c'est que les démons sont vos amis, vos conducteurs et vos pasteurs ; en vous laissant passer tranquillement votre pauvre vie, à la fin de vos jours, ils vous traîneront dans les abîmes. » Saint Augustin nous dit que la plus grande tentation, c'est de ne point avoir de tentation, parce que c'est être une personne réprouvée, abandonnée du bon Dieu et livrée entre les mains de ses passions.

II. – En second lieu, nous avons dit que la tentation nous est absolument nécessaire pour nous tenir dans l'humilité et la défiance de nous-mêmes, et pour nous obliger à avoir recours au bon Dieu. Nous lisons dans l'histoire qu'un solitaire étant extrêmement tenté par le démon, son supérieur lui dit : « Mon ami, voulez-vous que je demande au bon Dieu de vous délivrer de vos tentations ? » – « Non, mon père, lui répondit le solitaire, parce que cela fait que je ne perds presque jamais la présence du bon Dieu, puisque j'ai toujours besoin d'avoir recours à lui pour m'aider à combattre. » Cependant, M.F., nous pouvons dire que, quoiqu'il soit bien humiliant d'être tenté, c'est la marque la plus sûre que nous sommes dans le chemin du ciel. Il ne nous reste qu'une seule chose, c'est de combattre avec courage, parce que la tentation est un temps de moisson : en voici un bel exemple. Nous lisons dans l'histoire qu'une sainte était depuis longtemps tellement tourmentée par le démon, qu'elle se croyait réprouvée. Le bon Dieu lui apparut pour la consoler, et lui dit qu'elle avait plus gagné depuis cette épreuve que dans tous les autres temps de sa vie. Saint Augustin nous dit que, sans les tentations, tout ce que nous faisons serait de peu de mérite ; bien loin de nous tourmenter dans la tentation, au contraire, nous devons remercier le bon Dieu et combattre avec courage, parce que nous sommes sûrs d'être toujours victorieux, et que jamais le bon Dieu ne permettra au démon de nous tenter au-dessus de nos forces.

Mais, ce qu'il y a de sûr, M.F., c'est que nous devons nous attendre à n'être plus tentés que quand nous serons morts ; le démon étant un esprit, il ne se lasse jamais après nous avoir tentés pendant cent mille ans, il est aussi fort, aussi en fureur que si c'était la première fois. Nous ne devons point croire que nous puissions vaincre le démon, le fuir, pour n'être plus tentés : puisque le grand Origène nous dit que les démons sont si nombreux, qu'ils surpassent les atomes qui sont dans les airs, les gouttes d'eau qui composent les mers, pour nous montrer que le nombre en est infini. Saint Pierre nous dit : « Veillez sans cesse, car le démon rôde autour de vous comme un lion rugissant, qui cherche à dévorer quelqu'un . » Jésus-Christ nous dit lui-même : « Priez sans cesse, pour ne pas succomber à la tentation ; » c'est-à-dire que le démon nous attend partout. De même, il faut nous attendre à être tentés, dans quelque endroit et dans quelque état que nous soyons. Voyez ce saint homme qui était tout couvert de plaies, ou plutôt tout pourri ; le démon ne laissa pas de le tenter pendant sept ans ; sainte Marie égyptienne, pendant dix-neuf ans ; saint Paul, pendant toute sa vie, c'est-à-dire, depuis le moment qu'il se donna au bon Dieu. Saint Augustin, pour nous consoler, nous dit que le démon est un gros chien à l'attache, qui aboie, qui fait grand bruit, mais qui ne mord que ceux qui s'approchent trop de près. Un saint prêtre trouva un jeune homme qui était bien tourmenté ; il lui demanda pourquoi il se tourmentait tant. Hélas ! mon père, lui dit-il, je crains d'être tenté et de succomber. Vous sentez-vous tenté, dit-il, faites un signe de croix, une élévation de votre cœur vers le bon Dieu ;

si le démon continue, continuez aussi, et vous êtes sûr de ne pas souiller votre âme. Voyez ce que fit saint Macaire, qui venant chercher de quoi faire des nattes, rencontra en son chemin un démon avec une faux toute en feu qui lui courait dessus comme pour le tuer et l'écraser. Saint Macaire sans s'étonner éleva son cœur vers Dieu. Le démon en fut si en fureur, qu'il s'écria : « Ah ! Macaire, que tu me fais souffrir de ne pouvoir te maltraiter ! Cependant tout ce que tu fais, je le fais aussi bien que toi : si tu veilles, moi je ne dors rien ; si tu jeûnes, moi je ne mange jamais ; il n'y a qu'une chose que tu as, que je n'ai pas moi-même : Le saint lui demanda ce que c'était ; il lui répondit : « C'est l'humilité ; » et il disparut. Oui, M.F., l'humilité est une vertu redoutable au démon. Aussi, nous voyons que quand saint Antoine était tenté, il ne faisait que s'humilier profondément, en disant à Dieu : « Mon Dieu, ayez pitié de ce grand pécheur ; » de suite le démon prenait la fuite.

III. – Nous avons dit, troisièmement, que le démon se déchaîne contre les personnes qui ont vraiment à cœur leur salut, et il les poursuit continuellement, vigoureusement, toujours dans l'espérance de les vaincre : en voici un bel exemple. Il est rapporté qu'un jeune solitaire, déjà depuis plusieurs années, avait quitté le monde pour ne penser qu'à sauver son âme. Le démon en fut si en fureur, qu'il semblait à ce pauvre jeune homme que tout l'enfer lui était après. Cassien, qui rapporte cet exemple, nous dit que ce solitaire étant tourmenté de tentations d'impureté, après bien des larmes et des pénitences, il lui vint la pensée d'aller trouver un ancien solitaire pour se consoler, espérant qu'il lui donnerait des remèdes pour mieux vaincre son ennemi, et surtout pour se recommander à ses prières. Mais il en arriva tout autrement : Ce vieillard, qui avait passé sa vie presque sans combats, bien loin de consoler ce jeune homme, lui témoigna une extrême surprise au récit qu'il lui fit de ses tentations, le reprit avec aigreur, lui dit des paroles dures, en l'appelant infâme, malheureux, et lui disant qu'il était indigne de porter le nom de solitaire, puisqu'il lui arrivait de semblables choses. Ce pauvre jeune homme s'en alla si désolé, qu'il se crut perdu et damné, et se laissa aller au désespoir. II se disait à lui-même : « Puisque je suis damné, il ne faut plus résister, ni combattre, il faut m'abandonner à tout ce que le démon voudra ; cependant le bon Dieu sait que je n'ai quitté le monde que pour l'aimer et sauver mon âme. Pourquoi, mon Dieu ! disait-il dans son désespoir, m'avez-vous si peu donné de forces ?

Vous savez que je veux vous aimer, puisque j'ai tant de crainte et de douleur de vous déplaire ; et pourtant vous ne m'en donnez pas la force et vous me laissez tomber ! Puisque tout est perdu pour moi, que je n'ai plus le moyen de me sauver, je vais retourner dans le monde. »

Comme, dans ce désespoir, il sortait déjà de sa solitude, il y avait dans le même désert un saint abbé nommé Apollon, qui était en grande réputation de sainteté à qui le bon Dieu fit connaître l'état de son âme ; il alla à sa rencontre ; le voyant si troublé, et s'étant approché de lui, il lui demanda avec beaucoup de douceur ce qu'il avait et quelle était la cause de son égarement et de la tristesse qui paraissait sur son visage. Mais ce pauvre jeune homme était si profondément enseveli dans ses pensées, qu'il ne répondit rien. Le saint abbé, qui voyait le désordre de son âme, le pressa tant de lui dire ce qui l'agitait de la sorte, d'où venait qu'il sortait de sa solitude, et quel était le but qu'il se proposait dans son chemin, que, voyant que son état était à découvert à ce saint abbé, malgré qu'il le cachait autant qu'il le pouvait, ce jeune homme lui dit en versant des larmes en abondance et poussant les sanglots les plus attendrissants : « Je retourne dans le monde, parce que je suis damné ; je n'ai plus d'espérance de pouvoir me sauver. Je suis allé trouver un vieillard qui a été bien scandalisé de ma vie. Puisque j'étais si malheureux de ne pouvoir plaire à Dieu, j'ai résolu d'abandonner ma solitude pour retourner dans le monde où je vais m'abandonner à tout ce que le démon voudra. J'ai cependant bien versé tant des larmes, je voudrais ne pas offenser le bon Dieu ; je voulais bien me sauver, j'avais un grand plaisir à faire pénitence ; mais je n'ai pas assez de force, je ne vais pas plus loin. » Le saint abbé l'entendant parler et le voyant pleurer, lui dit, mêlant ses larmes avec les siennes : « Ah ! mon ami, vous ne voyez donc pas que, bien loin d'avoir offensé le bon Dieu, au contraire, c'est précisément parce que vous lui êtes bien agréable, que vous êtes tenté de la sorte. Consolez-vous, mon cher ami, et reprenez cou-rage, le démon vous croyait vaincu ; mais au contraire, vous allez le vaincre ; retournez au moins jusqu'à demain dans votre cellule. Ne perdez pas courage, mon ami ; je suis moi-même tous les jours tenté de la même manière que vous. Ce n'est pas sur nos forces que nous devons compter, mais sur la miséricorde du bon Dieu, je vais vous aider à vaincre en priant avec vous. O mon ami ! il est trop bon pour nous abandonner à la fureur de nos ennemis sans nous donner la force pour les vaincre ; c'est le bon Dieu, mon cher ami, qui m'en-voie pour vous consoler et vous dire de ne pas vous per-dre : vous allez être délivré. » Ce pauvre jeune homme, déjà tout consolé, retourna dans sa solitude, en se jetant entre les bras de la miséricorde de Dieu, disant : « Je croyais que vous vous étiez retiré de moi pour toujours. »

Pendant ce temps-là, Apollon va auprès de la cellule de ce vieillard qui avait si mal reçu ce pauvre jeune homme, se prosterne la face contre terre en disant « Seigneur, mon Dieu, vous connaissez nos faiblesses délivrez, s'il vous plaît, ce jeune homme de ses ten-tations qui le découragent ; vous voyez les larmes qu'il a versées par la peine qu'il avait de vous avoir offensé ! Faites passer la même tentation à ce vieillard, afin qu'il apprenne à avoir pitié de ceux que vous permettez qu'ils soient tentés. » A peine eût-il achevé sa prière, qu'il vit le démon en forme d'un petit nègre hideux qui lançait une flèche de feu impur à la cellule du vieil-lard, qui n'en eût pas plus tôt senti l'atteinte, que le voilà dans une agitation épouvantable qui ne lui don-nait aucune relâche. Il se lève, il sort, il rentre. Après avoir fait assez longtemps la même chose, enfin, pen-sant que jamais il ne pourrait combattre, il fait comme le jeune solitaire, et prend la résolution de s'en aller dans le monde, puisqu'il ne pouvait plus résister au démon ; il dit adieu à sa cellule et part. Le saint abbé, qui l'observait sans que l'autre s'en aperçut (le bon Dieu lui fit connaître que la tentation du jeune homme avait passé au vieillard), s'étant approché de lui, lui demande où il va, et d'où vient qu'il oublie la gravité de son âge ; paraissant si agité ; que sans doute il avait quelque inquiétude sur le salut de son âme. Le vieillard vit bien que le bon Dieu lui faisait connaître ce qui se passait au-dedans de lui-même. « Retournez, mon ami, lui dit le saint, rappelez-vous bien que cette tentation ne vous est arrivée dans votre vieillesse qu'afin que vous appreniez à compatir aux infirmités de vos frères, et à les consoler dans leurs infirmités. Vous aviez découragé ce pauvre jeune homme qui est allé vous faire part de ses peines ; au lieu de le consoler, vous alliez le jeter au désespoir ; sans une grâce extraordinaire, il aurait été perdu. Savez-vous, mon père, pourquoi le démon avait livré une guerre si opiniâtre et si cruelle à ce pauvre jeune homme, c'est qu'il apercevait en lui de grandes dispositions pour la vertu, ce qui le piquait d'un vif sentiment de jalousie et d'envie, et qu'une vertu si ferme ne pouvait être vaincue qu'après une tentation trop forte et trop violente. Apprenez à avoir compassion des autres, à leur tendre la main pour ne pas les laisser tomber. Si le démon vous a laissé tranquille, malgré tant d'années de solitude, c'est qu'il voyait en vous peu de bien : au lieu de vous tenter, il vous méprise. »

D'après cet exemple, nous voyons que bien loin de nous décourager dans les tentations, au contraire, nous devons nous consoler et même nous réjouir, parce qu'il n'y a de tentés que ceux que le démon prévoit que leur manière de vivre leur gagnera le ciel. D'ailleurs, M.F., nous devons bien être persuadés qu'il est impossible de vouloir plaire au bon Dieu et sauver son âme sans être tenté. Voyez Jésus-Christ : après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il fut bien tenté et emporté deux fois par le démon, lui qui était la sainteté même .

Je ne sais pas, M.F., si vous comprenez bien ce que c'est qu'une tentation. Ce n'est pas seulement une mauvaise pensée d'impureté ou de haine ou de vengeance qu'il faut rejeter, mais ce sont tous les ennuis qui nous arrivent : comme une maladie où nous sommes portés à nous plaindre, une calomnie qu'on fait contre nous, une injustice qu'on nous fait, une perte de biens, d'un père, d'une mère, ou d'un enfant. Si nous ne nous soumettons pas volontiers à la volonté du bon Dieu, alors nous succombons à la tentation, parce que le bon Dieu veut que nous souffrions cela pour son amour ; et d'un autre côté, le démon fait tout ce qu'il peut pour nous faire murmurer contre le bon Dieu. Mais voici les tentations les plus à craindre, et qui perdent bien plus d'âmes qu'on ne croit : ce sont ces petites pensées d'amour-propre, ces pensées d'estime de soi, ces petits applaudissements sur tout ce que l'on fait, sur ce que l'on a dit de nous : nous repassons tout cela dans notre tête, nous aimons à voir les personnes à qui nous avons fait quelque bien, et il nous semble qu'elles y pensent, qu'elles ont bonne opinion de nous ; nous aimons quand on se recommande à nos prières ; nous nous empressons de savoir si ce que nous avons demandé au bon Dieu pour eux, ils l'ont obtenu. Oui, M.F., voilà une des plus rudes tentations du démon ; là, je dis que nous devons grandement veiller sur nous-mêmes, parce que le démon est très adroit ; ce qui doit bien nous porter à demander au bon Dieu tous les matins la grâce de bien connaître toutes les fois que le démon viendra nous tenter. Pourquoi est-ce que si souvent nous faisons le mal et que nous n'y pensons qu'après ? C'est que nous n'avons pas demandé cette grâce au bon Dieu le matin, ou que nous l'avons mal demandée.

Enfin nous disons, M.F., que nous devons combattre vigoureusement, et non comme nous faisons : nous disons non au démon et nous lui tendons la main. Voyez saint Bernard faisant un voyage, étant couché dans une chambre ; une malheureuse femme vient le trouver la nuit pour le solliciter au péché ; il se met à crier au voleur : elle revint jusqu'à trois fois, mais il la renvoya honteusement. Voyez saint Martinien, qu'une femme de mauvaise vie vint tenter, et le reste. Voyez saint Thomas d'Aquin, à qui l'on envoya une fille dans sa chambre pour tâcher de le porter au péché : il prend un tison et la chasse honteusement de sa chambre. Voyez ce que fit saint Bernard qui, étant tenté, alla se jeter dans un étang glacé jusqu'au cou. D'autres se roulèrent dans les épines. Il est rapporté qu'il y avait une fois un saint qui, étant tenté, alla dans un marais où il y avait quantité de guêpes qui se mirent après lui, lui rendirent le corps semblable à une lèpre ; à son retour, son supérieur ne le reconnaissant plus que par sa voix, lui demanda pourquoi il s'était mis dans cet état ? « C'est, lui dit-il, que mon corps voulait perdre mon âme : voilà pourquoi je l'ai réduit dans cet état. »

Que devons-nous conclure de tout cela, M.F. ? Le voici : 1? C'est de ne pas croire que nous serons délivrés de tentations ou d'une manière ou d'une autre, tant que nous vivrons ; par conséquent, il faut nous résoudre à combattre jusqu'à la mort ; 2? Dès que nous sommes tentés, de vite avoir recours au bon Dieu, autant de temps que la tentation dure, parce que, si le démon persévère à nous tenter, c'est toujours dans l'espérance de nous gagner. En troisième lieu, c'est de fuir tout ce qui est capable de nous donner des tentations, du moins si nous le pouvons, et de ne jamais perdre de vue que les mauvais anges n'ont été tentés qu'une fois, et que, de la tentation ils sont tombés en enfer. Il faut avoir une grande humilité, ne jamais croire que, de nous-mêmes, nous pouvons ne pas succomber ; mais seulement, qu'aidés de la grâce du bon Dieu nous ne tomberons pas. Heureux, M.F., celui qui, à l'heure de la mort, pourra dire comme saint Paul : « J'ai bien combattu, mais avec la grâce du bon Dieu, j'ai vaincu ; c'est pour cela que j'attends la couronne de gloire que le bon Dieu donne à celui qui lui a été fidèle jusqu'à la mort . » C'est le bonheur .....

1er DIMANCHE DE CARêME

(DEUXIèME SERMON) Sur les Indulgences.

Cum immundus spiritus exierit de homine, dicit : Revertar in domum meam unde exivi.

Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme il dit : Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti.

(S. Luc, XI, 24.)

Je viens vous montrer par là combien la fureur du démon est grande contre ceux qui l'ont chassé de leur cœur par une bonne confession : ce qui doit les porter à veiller continuellement sur tous les mouvements de leur cœur, de crainte que le démon ne les fasse retomber dans leur péché, ce qui les mettrait dans un état plus mauvais qu'ils n'étaient avant leur confession. C'est précisément pour nous préserver de ce malheur que l'église nous impose des pénitences lorsque nous nous confessons. Elles sont pour deux fins : l'une pour satisfaire à la justice de Dieu pour nos péchés confessés, et l'autre, pour nous préserver de retomber dans le péché. Si nous avons le malheur de ne pas accomplir nos pénitences, nous commettons un péché mortel, si les péchés que nous avons accusés étaient des péchés mortels.

Cependant, M.F., il faut avouer que, quand même nous faisons bien nos pénitences imposées dans le saint tribunal, comme elles ne sont nullement proportionnées à nos péchés, il doit nécessairement nous rester des peines à subir ou dans ce monde ou dans les flammes du purgatoire. C'est, M.F., parce que le bon Dieu désire tant nous procurer, de suite après notre mort, le bonheur d'aller jouir de sa sainte présence, qu'il nous accorde, par le ministère de son église, un moyen très facile et très efficace pour retrancher ces peines : ce moyen, M.F., ce sont les indulgences que nous pouvons gagner pendant que nous sommes sur la terre. Ces indulgences sont une diminution ou une entière remise des pénitences que l'on imposait autrefois aux pécheurs, afin de satisfaire à peu près autant que l'on croyait leur être nécessaire pour éviter le purgatoire. Mais pour mieux vous les faire apprécier, je vais vous montrer 1? ce que c'est qu'une indulgence ; 2? de quoi elles sont composées ; 3? quelles sont les dispositions nécessaires pour les gagner.

I. – Je ne veux pas, M.F., m'amuser à vous prouver que l'église a le pouvoir de nous appliquer les indulgences, ce serait perdre mon temps ; vous savez que Jésus-Christ a dit à ses apôtres, et dans leur personne. à tous leurs successeurs : « Je vous donne les clefs du royaume des cieux ; tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur là terre sera délié dans le ciel . » Nous voyons que les apôtres mêmes ont commencé à accorder des indulgences. Non seulement l'église a le pouvoir d'imposer des pénitences pour l'expiation de nos péchés, mais elle peut encore abréger les peines que nous devons souffrir en purgatoire.

Vous savez, M.F., qu'il y a deux sortes de péchés actuels : c'est-à-dire, le péché mortel et le péché véniel. Le péché mortel mérite une peine éternelle : car c'est un article de foi que, si nous avons le malheur de mourir avec un péché mortel sans en avoir obtenu le pardon, nous serons damnés. Quoique les mauvais chrétiens osent dire que le bon Dieu n'est pas aussi méchant que les prêtres le disent bien, il n'en sera pas autrement. Quand nous avons confessé nos péchés mortels, il nous reste encore à souffrir en ce monde ou des peines à subir dans l'autre vie ; car, si nous considérons la grandeur de nos péchés avec les pénitences que l'on nous donne dans le tribunal de la pénitence, il n'y a point de proportion. Il faut donc nécessairement faire quelque chose qui puisse nous aider à satisfaire à la justice de Dieu. II est vrai que toutes les misères de la vie, les maladies, les chagrins, les calomnies, les infirmités, les pertes de biens, si nous avons le bonheur de les offrir au bon Dieu en expiation de nos péchés, nous aident à y satisfaire.

Dès le commencement de l'église, on donnait des pénitences aussi grandes et aussi longues qu'on les croyait être capables de satisfaire à la justice de Dieu. Quand un pécheur voulait revenir au bon Dieu, il venait en pénitent se présenter devant l'évêque, confessant publiquement ses péchés, ayant les pieds nus, les habits tout déchirés et la tête couverte de cendres. On le faisait passer par les degrés de pénitences : le premier était celui des pleurants, le deuxième celui des écoutants, le troisième celui des prosternés, le quatrième celui des assistants. Aussitôt qu'un pécheur rentrait en lui-même, on l'obligeait à rester à genoux hors de la porte de l'église, comme étant indigne d'y entrer, et il se recommandait aux prières des fidèles qui passaient : c'était le premier degré, qui durait quelquefois bien longtemps et qu'on appelait degré des pleurants : il était suffisant de les voir pour pleurer avec eux ; ils n'avaient point de honte de confesser publiquement leurs péchés pour exciter les fidèles à prier pour eux. Après ce degré de pénitence, on les faisait passer dans un endroit, près de la porte de l'église, où ils avaient le bonheur d'entendre les instructions qui se faisaient ; mais dès que l'instruction était finie, on les faisait se retirer sans avoir le bonheur de prier avec les fidèles ; ils se retiraient avec tant de douleur de se voir privés de prier avec eux, que leur repentir seul convertissait d'autres pécheurs, qui n'avaient pas honte d'aller se joindre aux premiers pour se réconcilier avec le bon Dieu. Après cela, l'on permettait à ces pénitents d'assister à la sainte messe jusqu'à l'évangile ; ensuite, on les faisait sortir comme étant indignes de participer aux saints mystères ; mais avant que de les renvoyer, on faisait différentes prières sur eux, étant prosternés devant tout le monde ; c'est là où l'on voyait couler les larmes avec abondance.

A la fin du troisième degré de pénitence, on leur donnait solennellement l'absolution : alors ils avaient le bonheur d'assister à toutes les prières et même à la sainte messe ; mais ils n'avaient pas la liberté d'y communier pendant un certain temps. Nous voyons que tout le temps de leur pénitence ils étaient obligés de s'abstenir de tout divertissement, de toute fonction publique ; on les forçait à garder la retraite, à jeûner au pain et à l'eau plusieurs fois la semaine, à faire des aumônes, afin de leur donner les moyens de satisfaire à la justice de Dieu. Pour avoir juré le saint Nom de Dieu, même sans y penser, il fallait jeûner sept jours au pain et à l'eau ; et si l'on y retombait une deuxième fois, quinze jours. Pour avoir blasphémé contre Dieu, la sainte Vierge et les saints, il fallait rester à genoux, hors de l'église, sans souliers, la corde au cou, et jeûner sept vendredis au pain et à l'eau, privé tout ce temps-là d'entrer à l'église. Pour avoir fait quelque travail le saint jour du dimanche, il fallait jeûner trois jours au pain et à l'eau ; pour avoir voyagé le dimanche sans nécessité, sept jours de pénitence ; pour avoir dansé devant la porte d'une église, trois ans de pénitence. Si une fille ou un garçon retournaient à la danse, on les menaçait de les excommunier. Pour avoir parlé à l'église pendant la sainte messe, dix jours de pénitence. Pour les jeûnes de carême que l'on manquait, il fallait jeûner après Pâques sept jours pour chaque jour manqué ; pour avoir violé les jeûnes des Quatre-Temps, quarante jours de jeûne. Pour avoir méprisé les instructions de son évêque ou de son curé, quarante jours de pénitence. Pour avoir vécu dans la haine contre quelqu'un, il fallait jeûner autant de temps que l'on avait laissé écouler de temps où l'on voulait mal à son prochain. Pour les péchés d'impureté, les pénitences étaient grandes, selon la grandeur de ce péché, qui se commet en plusieurs manières.

Voilà, M.F., la manière dont l'église se conduisait autrefois envers les chrétiens qui voulaient se sauver. Vous voyez que maintenant l'on ne donne plus ces rudes pénitences, quoique nos péchés ne soient ni moins affreux, ni moins outrageants au bon Dieu. Voyez-vous, M.F., combien le bon Dieu est bon et combien il désire de nous sauver ? Il nous présente les indulgences, qui peuvent suppléer aux pénitences que nous n'avons pas le courage de faire.

II. – Mais de quoi sont composées ces indulgences qui nous procurent tant de bien ? M.F., écoutez-le bien et retenez-le ; parce que celui qui le comprend bien ne peut pas s'empêcher de bénir le bon Dieu et d'en profiter au tant qu'il peut. Quel bonheur pour nous, M.F., qui par quelques prières pouvons nous retrancher des siècles de peines dans l'autre vie ! Je dis que ces indulgences sont composées des mérites surabondants de Jésus-Christ, de la-sainte Vierge et des saints, qui ont beaucoup plus souffert ou fait pénitence qu'ils n'avaient de péchés à expier : ce qui forme un trésor inépuisable dont l'église fait part à ses enfants qui sont les chrétiens. Je dis donc que les indulgences sont la remise des peines que nos péchés, quoique pardonnés dans le tribunal de la pénitence, nous ont mérité de souffrir. Pour rendre ceci plus intelligible, il faut distinguer l'offense et la peine : l'offense, c'est l'injure que le péché fait à Dieu, pour laquelle le pécheur mérite d'être puni pendant toute l'éternité ; or, cette peine éternelle ne peut être remise que par le sacrement de Pénitence. C'est pour achever de nous purifier de nos péchés, quoique pardonnés dans le sacrement, que nous gagnons les indulgences, parce que, après nous être confessés, il faut encore plus faire de pénitences que le confesseur ne nous en impose, si nous voulons nous exempter des peines du purgatoire.

Nous voyons que, quoique les saints fussent sûrs de leur pardon, Dieu leur a aussi imposé l'obligation de se punir eux-mêmes. Voyez David, voyez sainte Madeleine, saint Pierre et tant d'autres. Autrefois l'on donnait de longues pénitences qui duraient dix ans, vingt ans, et des fois toute la vie. Il fallait se lever la nuit pour prier et pour pleurer ses péchés ; il fallait coucher sur la dure, se couvrir d'un cilice, faire beaucoup d'aumônes.

Vous allez voir comment ont commencé les indulgences. Comme au commencement de l'église, celle-ci était presque toujours persécutée, les martyrs allant à la mort, faisaient dire à leur évêque d'abréger la pénitence d'un tel pénitent de tant de jours, de mois ou d'années : ainsi l'on abrégeait d'autant leur pénitence. Voilà ce que nous appelons indulgences partielles, qui sont de quarante jours ou de deux cents, ou trois cents, etc. D'autres fois, les martyrs priaient l'évêque de retrancher toute la pénitence : c'est ce que nous appelons indulgence plénière, qui est la remise de toutes les peines que nous devions souffrir après notre mort. Voici, M.F., les effets et les avantages des indulgences : elles nous aident à satisfaire à la justice de Dieu, et elles sont le supplément des pénitences que nous devions faire et que nous ne faisons pas. Si vous ne le comprenez pas bien, écoutez-moi. C'est comme si plusieurs personnes avaient des dettes, et étaient dans l'impossibilité de pouvoir jamais payer, et qu'une personne bien riche leur dit : « Vous ne pouvez pas me payer, prenez dans mes coffres pour payer vos dettes. » Voilà ce que nous font les indulgences envers la justice de Dieu, parce que nous sommes dans l'impossibilité de pouvoir jamais satisfaire à cette justice, malgré toutes les pénitences que nous pouvons faire.

Quel bonheur pour nous, M.F., de trouver un moyen si facile que celui des indulgences, qui nous exemptent des peines du purgatoire qui nous paraîtront si longues et si dures ! Oui, M.F., un pécheur qui aurait le bonheur de gagner une indulgence plénière dans tout son entier, se trouverait pleinement quitte devant le bon Dieu. Il paraîtrait aussi pur et aussi net aux yeux de Dieu que s'il sortait des fonts sacrés du baptême, il serait dans les mêmes dispositions, pour être admis dans le ciel, que les martyrs après leur mort. Non, M.F., il n'y a point de différence entre le baptême, le martyre et une indulgence plénière gagnée dans, tout son entier. O grâce précieuse, mais ignorée du plus grand nombre des chrétiens, et méprisée de ceux qui ont le bonheur de la connaître !

Hélas ! M.F., qu'il y a des pauvres âmes en purgatoire, pour n'avoir pas voulu profiter des indulgences, et, qui, peut-être, resteront là jusqu'à la fin du monde ! Mais afin de mieux vous faire sentir le besoin que nous avons de gagner les indulgences pour nous aider à satisfaire à la justice de Dieu pour nos péchés, considérons, d'un côté, le nombre et l'énormité de nos péchés, et de l'autre, les pénitences que nous faisons pour les expier : comparons nos dettes avec ce que nous avons fait pour les acquitter. Hélas ! M.F., des siècles entiers ne seraient pas suffisants pour expier un seul péché ! Eh M.F., où sont nos pénitences qui égalent nos péchés ? Convenons, M.F., où en serions-nous, si l'église ne venait pas à notre secours ? Quand même nous mourrions convertis, la justice de Dieu réclamerait ses droits, un feu vengeur nous châtierait rigoureusement, et cela pendant, nombre d'années. Hélas ! M.F., qui pourrait comprendre notre aveuglement, de consentir à aller brûler tant d'années dans les feux ; et de ne pas vouloir profiter des grâces que le bon Dieu veut bien nous accorder.

Mais quand est-ce que les indulgences cessent, c'est-à-dire, que l'on ne peut plus les gagner ? C'est comme si l'église de Fourvière était en partie écroulée ; de même, une croix, une médaille, un crucifix, seraient cassés, cabossés ; un chapelet auquel il manquerait une partie notable des grains, ou qui serait tout défilé : alors les indulgences n'y seraient plus ; mais pourvu qu'ils ne perdent pas leur forme, quand on les renouvelle, ils ne perdent pas les indulgences. Pour les fêtes qui sont renvoyées, Monseigneur a obtenu du Saint-Père que les indulgences seraient transportées avec la fête : de sorte que les indulgences ne sont pas le jour de la fête, mais le jour qu'elle est célébrée. Pour gagner les indulgences ; il faut que le chapelet soit bénit pour cela ; s'il ne l'était pas, quoique l'on fasse une prière bien agréable à Dieu, l'on ne gagnerait point l'indulgence. Pour ceux qui sont de la sainte confrérie du Rosaire, en disant les trois chapelets chaque semaine, ils gagnent toutes les indulgences qui se rencontrent dans toutes les fêtes de la sainte Vierge, et aux grandes fêtes, en se confessant et en communiant. Une personne qui est de la confrérie du Saint Rosaire peut gagner plusieurs indulgences plénières. A l'heure de la mort, ceux qui sont autour du malade doivent bien faire attention si le prêtre n'y pensait pas et faire donner au malade l'indulgence plénière. Il y a indulgence plénière : 1? lorsque le malade reçoit les derniers sacrements ; 2? lorsqu'il reçoit l'absolution du Saint Rosaire ; 3? en disant de bouche ou au fond du cœur le nom de Jésus ; 4? en disant le Salve Regina et tenant à la main un cierge bénit pour le Saint-Rosaire. Les croix, médailles, chapelets, ne peuvent pas se donner à d'autres pour gagner les indulgences, parce que les indulgences ne peuvent être gagnées que par ceux pour qui ils ont été bénits, où à qui ils ont été donnés la première fois. Mais en présentant un chapelet, les indulgences ne se perdent pas pour celui qui le prête ; lorsqu'il le reprend, il les regagne.

Nous vous ferons voir maintenant ce que c'est que les indulgences. D'abord je vous dirai que, dans toutes les confréries, il y a une indulgence plénière le jour de la fête : de sorte qu'une personne qui serait de plusieurs confréries, en se confessant et en faisant la sainte communion, peut gagner toutes les indulgences plénières de toutes ces fêtes : ainsi, si vous êtes de quatre ou cinq confréries, vous pouvez gagner une indulgence plénière pour vous, et toutes les autres pour les âmes du purgatoire. Il y a encore d'autres indulgences à gagner sans être des confréries, comme pour ceux qui ont des chapelets que l'on appelle Brigittains. Ce mot Brigittain vient de ce que sainte Brigitte avait été la fondatrice du monastère à qui le Saint-Père avait donné le pouvoir d'accorder ces grandes indulgences. Ceux qui ont ces chapelets gagnent sur tous les grains cent jours d'indulgences. Voilà la différence qu'il y a entre ces chapelets et ceux du Saint-Rosaire : par ceux du Saint Rosaire, vous ne gagnez vos indulgences que dans le moment que vous le finissez, au lieu qu'avec les Brigittains, sur chaque grain vous gagnez vos cent jours. Mais pour gagner ces indulgences, il faut avoir un chapelet entre les mains, et mettre les doigts sur les grains dont on a l'intention de gagner les indulgences. Pour tous les chapelets, l'on ne peut gagner les indulgences qu'après avoir dit trois chapelets : un pour toute l'église, un pour le Saint-Père, et un pour celui qui l'a bénit. L'on peut gagner les indulgences quand on est deux et que chacun répond sa partie. L'un dit : Salut Marie, et l'autre : Sainte Marie. Quand on fait le Chemin de la Croix, il y a indulgence plénière à chaque tableau, c'est-à-dire quatorze : une pour soi, et toutes les autres pour les âmes du purgatoire, et cela autant de fois qu'on veut le faire dans un jour. Il y a trois manières de le faire. Il n'y a pas besoin de se confesser ni de communier pour gagner l'indulgence du Chemin de la Croix : Si nous ne sommes pas en état de grâce, nous ne pouvons pas les gagner pour nous ; mais, quoique nous soyons dans le péché, nous pouvons les gagner pour les âmes du purgatoire . Il est vrai que c'est bien rare que nous gagnions les indulgences plénières dans leur entier mais ce qu'il y a de vrai, c'est que nous les gagnons à proportion de nos dispositions. Plus nos dispositions sont parfaites, plus nous approchons du terme de leur mérite. Quand nous offrons nos indulgences, il ne faut pas les offrir pour toutes les âmes ; mais il faut désigner les âmes pour lesquelles l'on a l'intention de les gagner pour son père, sa mère ou d'autres. Pour les indulgences qui sont attachées aux médailles, aux croix, aux crucifix, si tous ces objets de piété ont été indulgenciés par le Saint-Père, ou un prêtre qui en a reçu le pouvoir, il y a des indulgences plénières toutes les fois que, les ayant sur vous ou dans un endroit propre de votre maison, vous mettant à genoux, vous dites cinq Pater et cinq Ave, selon l'intention de l'église qui est la conversion des pécheurs et la persévérance des justes, etc .... et cela autant de fois que vous voudrez le faire. Quand tous ces objets n'ont été indulgenciés que par les évêques, ils n'ont que quarante jours d'indulgences. Il faut remarquer que l'on peut gagner toutes les indulgences qui se rencontrent pendant la semaine, quand il n'y a pas plus de huit jours que l'on s'est confessé. Ceux qui se confessent et communient la veille de la fête où il y a indulgence, peuvent tout de même les gagner sans attendre au lendemain. Il y a une indulgence de deux ans en baisant avec respect la croix de son chapelet qui a été bénite ; il y a une indulgence plénière quand on vient adorer Jésus-Christ le vendredi saint ; il y a une indulgence plénière le jour du saint patron. – En faisant la génuflexion avec respect, il y a cent jours d'indulgences ; de même quand on se prépare bien à entendre la sainte messe ; il y a une indulgence, quand on fait son examen de conscience tous les soirs. En disant un acte d'amour de Dieu sur les perfection de Jésus-Christ, c'est-à-dire en pensant à sa sagesse, à sa miséricorde, sa bonté et le reste ; il y a remise de toutes nos fautes vénielles et même mortelles, en danger de mort. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'indulgences que l'on pourrait gagner, mais que l'on ne connaît pas. Voilà ce qu'il faut faire tous les matins, il faut dire cinq Pater et cinq Ave selon l'intention de l'église pour ga-gner toutes ces indulgences que l'on peut gagner dans le courant du jour : quand même nous n'y penserions pas dans le moment, nous les gagnerons tout de même. Il y a encore beaucoup d'autres indulgences : comme en disant les litanies de la Sainte Vierge, il y a trois cents jours ; celles du saint Nom de Jésus, trois cents jours ; les actes de Foi, d'Espérance et de Charité ; il y a une indulgence plénière chaque mois en se confessant et en communiant, on choisit le jour que l'on veut. Il y a encore cent jours d'indulgences pour ceux qui instrui-sent les ignorants. Il y a sept ans d'indulgences toutes les fois que les pères et mères, maîtres et maîtresses mènent leurs enfants ou leurs domestiques à l'église pour entendre le catéchisme.

Pour ceux qui accompagnent le Saint-Sacrement quand on le porte aux malades, il y a sept ans et sept quarantaines, c'est-à-dire sept fois qua-rante jours ; ceux qui l'accompagnent sans un flambeau ne gagnent que cinq ans et cinq quarantaines. Quand on ne peut pas l'accompagner, en disant un Pater et un Ave à genoux, il y a cent jours. II y a trois cents jours d'in-dulgences pour ceux qui disent : « Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur, mon esprit et ma vie ; Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi dans ma dernière agonie ; Jésus, Marie, Joseph, faites que je meure dans votre sainte compagnie ; » pour ceux qui sont de la confrérie du Sacré-Cœur de Jésus, il y a une indulgence plénière le jour que l'on est reçu, tous les premiers vendredis du mois et tous les premiers dimanches du mois ; et aussi une fois le mois à sa volonté, si l'on s'est confessé, si l'on a communié et si l'on dit cinq Pater et cinq Ave pour les besoins de l'église.

Il y en a un nombre infini d'autres, mais je vous parle seulement de celles que vous pouvez le mieux gagner. Je ne sais pas si vous avez bien compris tout cela. Quand vous ne le comprenez pas, eh bien ! il faut me demander ; il ne faut pas que le respect humain vous retienne. Un prêtre n'est que pour vous instruire en vous apprenant ce que vous ne savez pas et qui est nécessaire pour vous aider à vous sauver. Hélas ! si nous nous perdons ou si nous allons souffrir nombre d'années en purgatoire, cela viendra bien de notre faute, puisque nous avons tant de moyens de nous procurer le ciel. Voilà, M.F., de grands trésors qui sont mis à notre disposition.

III. – Mais que devons-nous faire pour en profiter ? C'est ce que nous allons voir. Quand un médecin a vu la ma-ladie de son malade, il ordonne les remèdes et ensuite la manière de les prendre, parce que, sans cette précau-tion, les remèdes lui seraient plus nuisibles que salu-taires. Il en est de même par rapport aux moyens que nous devons employer pour que nos âmes se fortifient. Je sais bien qu'il y en a qui n'écoutent tout cela qu'avec une espèce de dédain et de mépris ; mais plaignons-les, ce sont de pauvres aveugles qui croient y voir bien clair, tandis que le péché leur a tiré les yeux. Puisqu'ils veulent se perdre, malgré tant de grâces que le bon Dieu leur fait, laissons-les faire, ils auront le temps de pleurer et de nous dire : « Que vous avez été heureux d'obéir à la grâce qui vous conduisait ! » Marchons à la lueur du flambeau de la foi, cherchons et employons tous les moyens que le bon Dieu nous fournit pour nous assurer le ciel.

Mais, pensez-vous, que devons-nous faire pour gagner toutes les indulgences dont nous venons de parler ?

M.F., vous allez le voir : la première condition c'est d'être en état de grâce et de détester tous ses péchés ; la seconde c'est d'accomplir toutes les prières qui nous sont commandées par le Saint-Père ou l'évêque. Cette deuxième condition nous est absolument nécessaire.

1? Je dis premièrement, qu'il faut être en état de grâce, parce que les indulgences sont des grâces que le bon Dieu n'accorde qu'aux justes qui ont en eux la grâce sanctifiante ; aussi voyons-nous que l'église nous recommande grandement de nous confesser et de communier et qu'il faut renoncer au péché tout de bon. Puisqu'il est nécessaire d'être en état de grâce, il faut donc renoncer au péché de tout son cœur, parce que vous savez aussi bien que moi que jamais la grâce du bon Dieu ne se trouve avec le péché. Oui, M.F., le bon Dieu peut bien remettre les péchés sans remettre la peine, mais jamais il ne remettra la peine du péché tant que l'offense existera dans le cœur. Il est vrai que le bon Dieu est toujours prêt à nous combler de toutes sortes de biens, mais il veut que notre cœur se détache du péché pour s'attacher à lui sans conditions et sans réserve. Il faut que notre cœur se tourne tout entier du côté du bon Dieu, et toute sa haine du côté du péché. D'après cela, vous sentez aussi bien que moi, que tant que nous n'avons pas confessé nos péchés et que nous ne les avons pas quittés tout de bon, nous ne pouvons pas gagner les grâces des indulgences.

En deuxième lieu, je dis que pour gagner les indulgences, il faut renoncer à tous les péchés que nous avons commis : il nous suffirait d'avoir la conscience chargée d'un seul péché mortel pour nous rendre toutes ces grâces inutiles. Je dis, de plus, que, quand nous n'aurions d'attachement qu'à un seul péché véniel, nous ne pourrions gagner les indulgences dans toute leur étendue. Un péché véniel que nous avons commis, si nous n'en avons pas un véritable repentir, nous ne pouvons pas gagner les indulgences pour celui-là. Voilà l'ordre de Dieu, qui est plein de justice et qui ne se relâche de ses droits, quant à la peine due à nos péchés, qu'à mesure et à proportion que nous nous détachons de l'offense. Nous devons détester nos péchés et être véritablement repentant de nos fautes. Le Saint-Père dit, dans les Indulgences qu'il accorde : S'ils sont véritablement pénitents ; il ne dit pas seulement de se confesser de ses péchés, mais il faut que le pécheur soit bien fâché d'avoir offensé le bon Dieu, qu'il soit résolu d'embrasser selon ses forces les rigueurs de la pénitence ; il faut qu'il pleure ses péchés. – Mais, me direz-vous, l'on est bien toujours fâché d'avoir fait le mal. -Vous vous trompez : si vous étiez fâchés d'avoir outragé le bon Dieu par vos péchés, vous ne retomberiez pas aussi vite que vous le faites. Dites-moi, M.F., si passant dans un chemin, vous aviez été menacés d'être tués, y passeriez-vous le lendemain ? Non, sans doute, la pensée du danger que vous avez couru vous ferait prendre d'autres précautions ; il en serait de même si nous étions bien fâchés d'avoir offensé le bon Dieu, nous ne retomberions pas si tôt et peut-être à la première occasion. Hélas ! combien qui craignent plus le péché parce qu'il faut s'en accuser, que parce qu'il outrage le bon Dieu ! Mon Dieu, que de mauvaises confessions ! Examinez cela, et vous verrez que le plus grand nombre des chrétiens appréhendent plus et sont plus fâchés d'avoir fait le mal à cause de l'humiliation qu'ils ont pour s'en accuser, que par rapport à l'injure qu'il fait à Dieu. Hélas ! que de chrétiens qui se damnent de cette manière, qui confessent bien leurs péchés, mais qui n'en obtiennent pas le pardon ! On le voit assez par toutes ces rechutes, qui vous font bien juger que toutes ces confessions n'aboutissent qu'à des sacrilèges. Nous disons donc que pour gagner les indulgences il faut être en état de grâce et bien détester ses péchés, sans en excepter un seul, même véniel le plus petit.

2? La deuxième condition, c'est de faire toutes les prières que le Saint-Père commande et dans le temps prescrit il faut les dire de bouche ; c'est comme les pénitences que l'on nous donne dans le tribunal de la pénitence, il ne faut pas se contenter de les dire seulement de cœur, il faut encore prononcer les mots, car nous ne pourrions pas accomplir ainsi notre pénitence de manière à espérer notre pardon. Il faut faire les prières que l'on nous commande pour gagner les indulgences en esprit de pénitence, parce qu'elles ne nous sont accordées que pour suppléer aux pénitences que nous ne pouvons pas faire. Voici, M.F., toutes les œuvres qu'il faut faire pour gagner les indulgences : ce sont la confession, la communion et la prière. Lorsque les Indulgences portent qu'il faut se confesser et communier, il faut toujours commencer par la confession, comme nous venons de le voir. Si nous avions quelque péché sur la conscience, nous ne pourrions pas gagner les indulgences. Nous devons faire cette confession et cette communion comme si c'était la dernière de notre vie, puisque l'effet des indulgences est de nous mettre en état de nous disposer d'aller jouir sans délai de la gloire de Dieu, de suite après notre mort. En second lieu, il faut communier saintement, parce que c'est par la sainte communion que Jésus-Christ vient en nous et demande grâce pour nous. En troisième lieu, il faut prier, c'est-à-dire, il faut faire toutes les prières qui sont ordonnées dans la bulle du Saint-Père pour obtenir cette grâce. Et voilà pourquoi l'on fait des prières pour gagner les indulgences : c'est pour la conversion des pécheurs et la persévérance des justes.

Pour gagner toutes les indulgences, quand on n'a pas désigné les prières on peut dire cinq Pater et cinq Ave ; quand il y a quelques bonnes œuvres, il faut les faire avec un véritable esprit de pénitence, c'est-à-dire avec un grand désir de recevoir la grâce que nous demandons.

Il faut bien se persuader que nous gagnons les indulgences à proportion des dispositions que nous y apportons ; de sorte que plus nos dispositions sont parfaites, plus nous recevons de grâces. Dites-moi, pouvons-nous nous empêcher d'admirer la bonté de Dieu de nous fournir des moyens si faciles pour éviter les peines du purgatoire ? Il est vrai que toutes ces confréries auxquelles sont attachées tant d'indulgences, sont quelque chose de bien consolant pour un chrétien ; mais la fin pour laquelle elles sont établies est si précieuse et si propre à nous porter à les embrasser, que quand nous voulons réfléchir sur leur fin, nous ne pouvons comprendre qu'un chrétien qui désire tant soit peu de se sauver et plaire à Dieu, puisse ne pas s'en mettre. Disons seulement un mot là-dessus. Pourquoi est-ce que la confrérie du Saint-Sacrement est établie ? Pour remercier Dieu d'avoir institué ce grand sacrement d'amour ; pour lui demander pardon du mépris que l'on fait de sa sainte présence. Celle du Saint-Rosaire, pour honorer la vie cachée, la vie souffrante de Jésus-Christ, sa vie glorieuse, pour honorer les glorieux privilèges de la Très Sainte Vierge. Celle du Sacré-Cœur de Jésus, pour honorer ce Cœur adorable qui nous a tant aimés et qui nous aime tant ; celle du Saint-Scapulaire, pour nous consacrer à la Sainte Vierge pour toute la vie : elle nous promet de prendre un soin tout particulier de nos âmes et de nos corps, elle nous assure qu'elle ne nous perdra pas de vue un seul instant de notre vie. Celle de Notre-Dame des Sept-Douleurs, c'est pour honorer la Sainte Vierge dans le courant de la Passion de Jésus-Christ où elle a tant versé de larmes. Celle du Saint-Esclavage nous fait mettre notre personne et toutes nos actions entre les mains de la Sainte Vierge.

Je vous laisse à penser, M.F., combien toutes ces confréries sont capables de nous aider à nous sauver, puisqu'il n'y a pas un seul instant dans la journée que l'on ne prie pour nous sur la terre. Que de prières, que de bonnes œuvres font nos confrères ! Dans le ciel, que de confrères sont occupés à demander à Dieu toutes les grâces qui nous sont nécessaires ; disons mieux, il est très difficile qu'un chrétien, quelque mauvais qu'il soit, périsse s'il a le bonheur d'être de quelque confrérie et s'il fait quelque prière : comme nous le voyons dans l'histoire, où tant de pécheurs se convertissent d'une manière miraculeuse. Quand je vois un chrétien qui n'est d'aucune confrérie, je ne sais sur quoi m'appuyer pour espérer son pardon ; mais si un pécheur a le bonheur d'être de quelque confrérie, j'ai toujours l'espérance, malgré qu'il soit mauvais, que tôt ou tard les prières des autres confrères obtiendront du bon Dieu la grâce de son retour. Concluons, M.F., en disant que, non seulement nous pouvons nous enrichir par la part que nous avons aux prières des confrères ; mais nous nous mettons, avec le moindre effort que nous faisons, dans une disposition qui nous assure le ciel ; c'est le bonheur que je vous souhaite. 2ème DIMANCHE DE CARêME

Sur l'aumône

Date eleeomosynam, et ecce omnia munda sunt vobis.

Donnez l'aumône, et vos péchés seront effacés.

(S. Luc, XI, 41.) Que pouvons-nous imaginer, M.F., de plus consolant pour un chrétien qui a été assez malheureux que de pécher, de trouver un moyen si facile de satisfaire à la justice de Dieu pour ses péchés ? Jésus-Christ, notre divin Sauveur, ne respire que notre bonheur, et il n'a laissé aucun moyen de nous le prouver. Oui, M.F., par l'aumône nous pouvons facilement racheter nos péchés et attirer sur nous les bénédictions du ciel les plus abondantes, sur nos biens et sur nous-mêmes ; disons mieux, M.F., par l'aumône nous pouvons éviter les peines éternelles. Oh ! M.F., que le bon Dieu est bon de se contenter de si peu de chose.

M.F., si le bon Dieu avait voulu, nous aurions tous été égaux. Mais non, il prévoyait qu'étant si orgueilleux nous n'aurions voulu nous soumettre ni les uns ni les autres. C'est précisément pour cela qu'il a mis des riches et des pauvres dans le monde, afin que nous puissions nous aider à nous sauver les uns et les autres. Les pauvres se sauveront en souffrant avec patience leur pauvreté et en demandant avec patience des secours aux riches. Les riches trouveront de leur côté de quoi racheter leurs péchés, en portant compassion aux pauvres et en les soulageant autant qu'ils le pourront. Vous voyez ; M.F., que de cette manière nous pouvons tous nous sauver. Si c'est un devoir indispensable aux pauvres de souffrir la pauvreté avec patience et de demander avec humilité du secours aux riches, c'est aussi un devoir indispensable aux riches de faire l'aumône aux pauvres, leurs frères, quand ils le pourront, puisque leur salut en dépend. Mais très malheureux aux yeux de Dieu est celui qui voit souffrir son frère sans le soulager, pouvant le faire. Pour vous engager à faire l'aumône autant que vous le pourrez et avec des intentions purement pour Dieu, je vais vous montrer : 1? combien l'aumône est puissante auprès de Dieu pour obtenir tout ce que nous désirons ; 2? que l'aumône enlève à ceux qui la font la crainte du jugement général ; 3? combien nous sommes ingrats, lorsque nous sommes durs envers les pauvres, puisque, en les méprisant, c'est Jésus-Christ lui-même que nous méprisons.

I. -Oui, M.F., de quelque côté que nous considérions l'aumône, le prix en est si grand qu'il est impossible de vous en faire connaître tout le mérite ;

ce ne sera qu'au jour du jugement que nous en comprendrons toute la valeur. Si vous m'en demandez la raison, la voici : Nous pouvons dire qu'elle surpasse toutes nos autres bonnes actions, parce qu'une personne charitable possède ordinairement toutes les autres vertus.

Nous lisons dans l'écriture sainte que le Seigneur dit à son prophète Isaïe : « Va dire à mon peuple que leurs crimes m'ont tellement irrité que je ne peux plus les souffrir : je vais les punir et les perdre pour jamais. » Le prophète se présente au milieu de ce peuple qui était assemblé, en disant : « écoutez, peuple ingrat et rebelle, voici ce que dit le Seigneur votre Dieu : « Vos crimes m'ont tellement mis en fureur contre vous, que mes mains sont garnies de foudre pour vous écraser et vous perdre pour toujours. »

Vous voilà donc, leur dit Isaïe sans ressource ; vous aurez beau prier le Seigneur il se bouchera les oreilles pour ne pas vous entendre ; vous aurez beau pleurer, jeûner, vous couvrir de cendres ; il ne détournera pas ses yeux vers vous ; s'il vous regarde ce ne sera que pour vous détruire. Cependant, au milieu de tant de maux, j'ai un conseil à vous donner : il est très puissant pour attendrir le cœur du Seigneur, et vous pourrez en quelque sorte le forcer de vous faire miséricorde. Voici ce que vous avez à faire : donnez une partie de votre bien à vos frères qui sont pauvres ;

donnez du pain à celui qui a faim, des habits à ceux qui sont nus, et vous verrez subitement changer votre sentence. » En effet, à peine eurent-ils commencé à faire ce que le prophète leur avait conseillé que le Seigneur appela Isaïe, en lui disant : « Prophète, va dire à mon peuple qu'il m'a vaincu, que la charité qu'ils ont exercée envers leurs frères a été plus forte que ma colère. Va leur dire que je les pardonne et que je leur promets mon amitié. » O belle vertu de charité, que vous êtes puissante pour fléchir la justice de Dieu ? Mais, hélas ! que vous êtes peu connue de la plupart des chrétiens de nos jours ! Pourquoi cela, M.F. ? C'est que nous sommes trop attachés à la terre, que nous ne pensons qu'à la terre, que nous ne semblons vivre que pour la terre et que nous avons perdu de vue les biens du ciel et que nous ne les estimons pas.

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