Sermons du curé d'Ars (page 16)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1? Je dis que cette douleur doit avoir quatre qualités si une seule manque, nous ne pouvons pas obtenir le pardon de nos péchés. Sa première qualité : elle doit être intérieure, c'est-à-dire dans le fond du cœur. Elle ne consiste donc pas dans les larmes : elles sont bonnes et utiles, il est vrai, mais, elles ne sont pas nécessaires. En effet, lorsque saint Paul et le bon larron se sont convertis, il n'est pas dit qu'ils ont pleuré, et leur douleur a été sincère. Non, M.F., non, ce n'est pas sur les larmes que l'on doit compter : elles-mêmes sont souvent trompeuses, bien des personnes pleurent au tribunal de la pénitence et à la première occasion retombent. Mais la douleur que Dieu demande de nous, la voici. écoutez ce que nous dit le prophète Joël : « Avez-vous eu le malheur de pécher ? Ah ! mes enfants, brisez et déchirez vos cœurs de regrets ! » « Si vous avez perdu le Seigneur par vos péchés, nous dit Moïse, cherchez-le de tout votre cœur, dans l'affliction et l'amertume de votre cœur. » Pourquoi, M.F., Dieu veut-il que notre cœur se repente ? C'est que c'est notre cœur qui a péché : « C'est de votre cœur, dit le Seigneur, que sont nés toutes ces mauvaises pensées, tous ces mauvais désirs ; » il faut donc absolument que si notre cœur a fait le mal, il se repente, sans quoi jamais Dieu ne nous pardonnera.

2? Je dis qu'il faut que la douleur que nous devons ressentir de nos péchés soit surnaturelle, c'est-à-dire que ce soit l'Esprit-Saint qui l'excite en nous, et non des causes naturelles. Je distingue : être affligé d'avoir commis tel ou tel péché, parce qu'il nous exclut du paradis et qu'il mérite l'enfer ; ces motifs sont surnaturels, c'est l'Esprit-Saint qui en est l'auteur ; cela peut nous conduire à une véritable contrition. Mais s'affliger à cause de la honte que le péché entraîne nécessairement avec lui, ainsi que des maux qu'il nous attire, comme la honte d'une jeune personne qui a perdu sa réputation, ou d'une autre personne qui a été prise à voler son voisin ; tout cela n'est qu'une douleur purement naturelle qui ne mérite point notre pardon. De là il est facile de concevoir que la douleur de nos péchés, que le repentir de nos péchés peuvent venir ou de l'amour que nous avons pour Dieu ou de la crainte des châtiments. Celui qui dans son repentir ne considère que Dieu a une contrition parfaite, disposition si éminente qu'elle purifie le pécheur par elle-même avant d'avoir reçu la grâce de l'absolution, pourvu qu'il soit dans la disposition de la recevoir s'il le peut. Mais, pour celui qui n'a le repentir de ses péchés qu'à cause des châtiments, que ses péchés lui attirent, il n'a qu'une contrition imparfaite, qui ne le justifie point ; mais elle le dispose seulement à recevoir sa justification dans le sacrement de Pénitence .

3? Troisième condition de la contrition : elle doit être souveraine, c'est-à-dire la plus grande de toutes les douleurs, plus grande, dis-je, que celle que nous éprouvons en perdant nos parents et notre santé, et généralement tout ce que nous avons de plus cher au monde.

Si après avoir péché vous n'êtes pas dans ce regret, tremblez pour vos confessions. Hélas ! combien de fois, pour la perte d'un objet de neuf ou dix sous, l'on pleure, on se tourmente combien de jours, jusqu'à ne pouvoir manger, hélas !... et pour des péchés et souvent des péchés mortels, l'on ne versera ni une larme, ni l'on ne poussera un soupir. ô mon Dieu, que l'homme connaît peu ce qu'il fait en péchant ! – Mais pourquoi est-ce, me direz-vous, que notre douleur doit être si grande ? Mon ami, en voici la raison : Elle doit être proportionnée à la grandeur de la perte que nous faisons et au malheur où le péché nous jette. D'après cela, jugez quelle doit être notre douleur, puisque le péché nous fait perdre le ciel avec toutes ses douceurs ; Ah ! que dis-je ? Il nous fait perdre notre Dieu avec toutes ses amitiés et nous précipite en enfer qui est le plus grand de tous les malheurs. – Mais, pensez-vous, comment peut-on reconnaître si cette véritable contrition est en nous ? Rien de plus facile. Si vous l'avez véritable, vous n'agirez, vous ne penserez plus de même, elle vous aura totalement changé dans votre manière de vivre : vous haïrez ce que vous avez aimé, et vous aimerez ce que vous avez fui et méprisé ; c'est-à-dire, que si vous vous êtes confessés d'avoir eu de l'orgueil dans vos actions et dans vos paroles, il faut maintenant que vous fassiez paraître en vous une bonté, une charité pour tout le monde. Il ne faut pas que ce soit vous qui jugiez que vous avez fait une bonne confession, parce que vous pourriez bien vous tromper ; mais il faut que les personnes qui vous ont vu et entendu avant votre confession, puissent dire : « Il n'est plus de même ; un grand changement s'est opéré en lui. » Hélas ! mon Dieu ! où sont ces confessions qui opèrent ce grand bien ? Oh ! qu'elles sont rares ; mais que celles qui sont faites avec toutes les dispositions que Dieu demande le sont aussi !

Avouons, M.F., à notre confusion, que si nous paraissons si peu touchés, cela ne peut venir que de notre peu de foi et de notre peu d'amour que nous avons pour Dieu. Ah ! si nous avions le bonheur de comprendre combien Dieu est bon et combien le péché est énorme, et combien noire est notre ingratitude d'outrager un si bon Père, ah ! sans doute, que nous paraîtrions autrement affligés que nous ne le sommes pas. – Mais, me direz-vous, je voudrais l'avoir, cette contrition, lorsque je me confesse, et je ne peux pas l'avoir. – Mais, qu'est-ce que je vous ai dit en commençant ? Ne vous ai-je pas dit qu'elle venait du ciel, que c'était à Dieu qu'il fallait la demander ? Qu'ont fait les saints, mon ami, pour mériter ce bonheur de pleurer leurs péchés ? Ils l'ont demandé à Dieu par le jeûne, la prière, par toutes sortes de pénitences et de bonnes œuvres ; car pour vos larmes, vous n'y devez nullement compter. Je vais vous le prouver : ouvrez les livres saints et vous en serez convaincu. Voyez Antiochus, combien il pleure, combien il demande miséricorde ; cependant le Saint-Esprit nous dit qu'en pleurant, il descendit en enfer. Voyez Judas, il a conçu une si grande douleur de son péché, il le pleure avec tant d'abondance qu'il finit pour se pendre. Voyez Saül, il pousse des cris affreux d'avoir eu le malheur de mépriser le Seigneur, cependant il est en enfer. Voyez Caïn, les larmes qu'il verse d'avoir péché, cependant il brûle. Qui de nous, M.F., qui aurait vu couler toutes ces larmes et ces repentirs, n'eût cru que le bon Dieu les eût pardonnés ; cependant aucun d'eux n'est pardonné ; au lieu que dès que David eût dit : « J'ai péché ; » de suite son péché lui fut remis . – Et pourquoi cela, me direz-vous ? Pourquoi cette différence, que les premiers ne sont pas pardonnés, tandis que David l'est ? – Mon ami, le voici. C'est que les premiers ne se repentent et ne détestent leurs péchés qu'à cause des châtiments et de l'infamie que le péché entraîne nécessairement avec lui, et non par rapport à Dieu ; au lieu que David pleura ses péchés, non à cause des châtiments que le Seigneur allait lui faire subir, mais à la vue des outrages que ses péchés avaient faits à Dieu. Sa douleur fut si vive et si sincère que Dieu ne put lui refuser son pardon. Avez-vous demandé à Dieu la contrition avant de vous confesser ? Hélas ! peut-être que jamais vous ne l'avez fait.

Ah ! tremblez pour vos confessions ; ah ! que de sacrilèges ! ô mon Dieu ! que de chrétiens damnés !

4? Elle doit être universelle.

Il est rapporté dans la vie des Saints, au sujet de la douleur universelle que nous devons avoir de nos péchés, que si nous ne les détestons pas tous, ils ne seront pas pardonnés ni les uns ni les autres. Il est rapporté que saint Sébastien étant à Rome y faisait les miracles les plus éclatants qui remplissaient d'admiration le gouverneur Chromos, qui, dans ce temps, étant accablé d'infirmités, désira ardemment de le voir, pour lui demander la guérison de ses maux. Lorsque le saint fut devant lui : « Il y a bien longtemps que je gémis, couvert de plaies, sans avoir pu trouver un homme dans le monde pour me délivrer ; le bruit court que vous obtenez tout ce que vous voulez de votre Dieu ; si vous voulez lui demander ma guérison, je vous promets que je me ferai chrétien. » – « Eh bien ! lui dit le saint, si vous êtes dans cette résolution, je vous promets de la part du Dieu que j'adore, qui est le Créateur du ciel et de la terre, que dès que vous aurez brisé toutes vos idoles, vous serez parfaitement guéri. » Le gouverneur lui dit : « Non seulement je suis prêt à faire ce sacrifice, mais encore de plus grands s'il le faut. » S'étant séparés l'un de l'autre, le gouverneur commence à briser ses idoles ; la dernière qu'il prit pour la briser, lui parut si respectable qu'il n'eut pas le courage de la détruire ; il se persuada que cette réserve ne lui empêcherait pas sa guérison. Mais ressentant sa douleur plus violente que jamais, tout en fureur, il va trouver le saint en lui faisant les reproches les plus sanglants, qu'après avoir brisé ses idoles comme il le lui avait commandé, bien loin d'être guéri, il souffrait encore davantage. « Mais, lui dit le saint, les avez-vous bien toutes brisées sans en réserver une seule ? » – « Hélas ! fait le gouverneur en pleurant, il ne m'en reste qu'une petite qui, depuis bien des années, est conservée dans notre famille ; ah !

elle m'est trop chère pour la détruire ! » – « Eh bien ! lui dit le saint, est-ce là ce que vous m'aviez promis ? Allez, brisez-la et vous serez guéri. » Il la prend et la brise, et à l'instant même il fut guéri. Voilà, M.F., un exemple qui nous retrace la conduite d'un nombre presque infini qui se repentent de certains péchés et non de tous, et qui, semblables à ce gouverneur, bien loin de guérir les plaies que le péché a faites à leur pauvre âme, ils en font de plus profondes ; et, tant qu'ils n'auront pas fait comme lui, brisé cette idole, c'est-à-dire rompu cette habitude de certains péchés, tant qu'ils n'auront pas quitté cette mauvaise compagnie ; cet orgueil, ce désir de plaire, cet attachement aux biens de la terre, toutes leurs confessions ne feront qu'ajouter crimes sur crimes, sacrilèges sur sacrilèges. Ah, ! mon Dieu, quelle horreur et quelle abomination ! Et dans cet état ils vivent tranquilles, tandis que le démon leur creuse une place en enfer !

Nous lisons dans l'histoire un exemple qui nous montre combien les saints regardaient cette douleur de nos péchés comme nécessaire pour obtenir leur pardon. Un officier du Pape étant tombé malade, le Saint-Père qui l'estimait beaucoup pour sa vertu et sa sainteté, lui envoya un de ses cardinaux pour lui témoigner la douleur que lui causait sa maladie et en même temps lui appliquer les indulgences plénières. « Hélas ! dit le mourant au cardinal, dites bien au Saint-Père que je suis infiniment reconnaissant de la tendresse de son cœur pour moi, mais dites-lui bien aussi que je serais infiniment plus heureux s'il voulait demander à Dieu pour moi la contrition de mes péchés. Hélas ! s'écrie-t-il, que me servira tout cela, si mon cœur ne se brise et ne se déchire de douleur d'avoir offensé un Dieu si bon ? Mon Dieu ! s'écrie ce pauvre mourant, faites, s'il est possible, que le regret de mes péchés égale les outrages que je vous ai faits !... »

Oh ! M.F., que ces douteurs sont rares ; cherchez, hélas ! elles sont aussi rares que les bonnes confessions : Oui, M.F., un chrétien qui a péché et qui veut en obtenir le pardon doit être dans la disposition de souffrir toutes les cruautés les plus affreuses plutôt que de retomber dans les péchés qu'il vient de confesser. !? Je vais vous le prouver par un exemple, et si, après nous être confessés, nous ne sommes dans ces dispositions, point de pardon... Nous lisons dans l'histoire du quatrième siècle, que Sapor, empereur des Perses, étant devenu le plus cruel ennemi des chrétiens, ordonna que tous les prêtres qui n'adoreraient pas le Soleil et qui ne le reconnaîtraient pas pour dieu seraient mis à mort. Le premier qu'il fit prendre ce fut l'archevêque de Séleucie, qui était saint Siméon. Il commença à essayer s'il pourrait le séduire par toutes sortes de promesses. Ne pouvant rien gagner, dans l'espérance de l'effrayer, il étala devant lui tous les tourments que sa cruauté avait pu inventer pour faire souffrir les chrétiens, en lui disant que si son opiniâtreté lui faisait refuser ce qu'il commandait, il le ferait passer par de si affreux et de si rigoureux tourments qu'il le ferait bien obéir, et, de plus, qu'il chasserait tous les prêtres et tous les chrétiens de son royaume. Mais le voyant aussi ferme qu'une roche au milieu des mers battues par les tempêtes, il le fit conduire en prison dans l'espérance que la pensée des tourments qui lui étaient préparés, lui ferait changer de sentiments. En chemin il rencontra un vieil eunuque qui était surintendant du palais impérial. Celui-ci, touché de compassion de voir un saint évêque traité si indignement, se prosterna devant lui pour lui témoigner le respect dont il était plein pour lui. Mais l'évêque, bien loin de paraître sensible au témoignage respectueux de cet eunuque, se tourna de l'autre côté pour lui reprocher le crime de son apostasie, parce que, autrefois, il avait été chrétien et catholique.

Ce reproche auquel il ne s'attendait pas lui fut si sensible, lui pénétra si vivement le cœur, qu'à l'instant même, il ne fût plus maître ni de ses larmes, ni de ses sanglots. Le crime de son apostasie lui parut si affreux qu'il arrache les habits blancs dont il était revêtu et en prend de noirs, court comme un désespéré se jeter à la porte du palais, et là se livre à toutes les amertumes de la douleur la plus déchirante. « Ah ! malheureux, se dit-il, que vas-tu devenir ? Hélas ! quels châtiments as-tu à attendre de Jésus-Christ que tu as renoncé, si je suis si sensible au reproche d'un évêque qui n'est que le ministre de Celui que j'ai si honteusement trahi... » Mais l'empereur ayant appris tout ce qui se passait, tout étonné d'un tel spectacle, lui demanda : « Quelle est donc la cause d'une telle douleur et de tant de larmes ? » – « Ah ! plût à Dieu, s'écria-t-il, que toutes les disgrâces et tous les malheurs du monde me fussent tous dessus, plutôt que ce qui est la cause de ma douleur. Ah ! je pleure de ce que je ne suis pas mort. Ah ! pourrais-je encore regarder le soleil que j'ai eu le malheur d'adorer, crainte de vous déplaire. » – L'empereur, qui l'aimait à cause de sa fidélité, essaya s'il pourrait le gagner en lui promettant toutes sortes de biens et de faveurs. -« Ah ! non, non, s'écria-t-il ; ah ! trop heureux si je peux par ma mort réparer les outrages que j'ai faits à Dieu, retrouver le ciel que j'ai perdu. ô mon Dieu et mon Sauveur, aurez-vous encore pitié de moi ? Ah ! si du moins j'avais mille vies à donner pour vous témoigner mon regret et mon retour. » – L'empereur qui lui entendait tenir ce langage mourait de rage, et, désespérant de pouvoir rien gagner, le condamna à mourir dans les supplices. écoutez-le allant au supplice : « Ah ! Seigneur, quel bonheur de mourir pour vous ; oui, mon Dieu, si j'ai eu le malheur de vous renoncer, du moins j'aurai le bonheur de donner ma vie pour vous. » Ah ! douleur sincère, douleur puissante, qui avez si promptement regagné l'amitié de mon Dieu !...

Nous lisons dans la vie de sainte Marguerite, qu'elle eut une si grande douleur d'un péché qu'elle avait commis dans sa jeunesse, qu'elle le pleura toute sa vie : étant près de mourir, on lui demanda quel était le péché qu'elle avait commis qui lui avait fait verser tant de larmes. « Hélas ! s'écria-t-elle en pleurant, comment ne pourrais-je pas pleurer ? Ah ! ou plutôt que ne suis-je morte avant ce péché ! à l'âge de cinq ou six ans, j'eus le malheur de dire un mensonge à mon père. – Mais, lui dit-on, il n'y avait pas là tant de quoi pleurer. – Ah ! peut-on bien me tenir un tel langage ! Vous n'avez donc jamais conçu ce que c'est que le péché, l'outrage qu'il fait à Dieu et les malheurs qu'il nous attire ? » Hélas ! M.F., qu'allons-nous devenir, si tant de saints ont fait retentir les rochers et les déserts de leurs gémissements, ont formé, pour ainsi dire, des rivières de leurs larmes pour des péchés dont nous nous faisons un jeu, tandis que nous avons commis des péchés mortels, peut-être plus que nous n'avons de cheveux à la tête. Et pas une larme de douleur et de repentir ! Ah ! triste aveuglement où nos désordres nous ont conduits !

Nous lisons dans la vie des Pères du désert, qu'un voleur nommé Jonathas, poursuivi par la justice, courut se cacher auprès de la colonne de saint Siméon Stylite, espérant que le respect que l'on aurait pour le saint le garantirait de la mort. En effet, personne n'osa le toucher. Le saint s'étant mis en prières pour demander à Dieu sa conversion ; dans le moment même, il ressentit une douleur si vive de ses péchés, que pendant huit jours il ne fit que pleurer. Au bout des huit jours, il demanda à saint Siméon la permission de le quitter. Le saint lui dit : « Mon ami, vous aller retourner dans le monde, recommencer vos désordres. » – « Ah ! Dieu me préserve d'un tel malheur ; mais je vous demande pour m'en aller au ciel ; j'ai vu Jésus-Christ qui m'a dit que tous mes péchés m'étaient pardonnés par la grande douleur que j'en ai ressentie. » – « Allez, mon fils, lui dit le saint ; allez chanter dans le ciel les grandes miséricordes de Dieu pour vous. » Dans ce moment il tombe mort, et le saint rapporte lui-même qu'il vit Jésus-Christ qui conduisait son âme au ciel. ô belle mort ! ô mort précieuse de mourir de douleur d'avoir offensé Dieu !

Ah ! si du moins nous ne mourons pas de douleur comme ces grands pénitents, voulons-nous, M.F., exciter en nous une véritable contrition, imitons ce saint évêque mort dernièrement, qui chaque fois qu'il se présentait au tribunal de la pénitence pour avoir une vive douleur de ses péchés, faisait trois stations. La première en enfer, la deuxième dans le ciel, la troisième sur le calvaire. D'abord il portait sa pensée dans ces lieux d'horreur et de tourments, il se figurait voir les damnés qui vomissaient des torrents de flammes par la bouche, qui hurlaient et se dévoraient les uns et les autres ; cette pensée lui glaçait le sang dans les veines, il croyait ne plus pouvoir vivre à la vue d'un tel spectacle, surtout en considérant que ses péchés lui avaient mille fois mérité ces supplices. De là son esprit se transportait dans le ciel et faisait la revue de tous ces trônes de gloire où étaient assis les bienheureux ; il se représentait les larmes qu'ils avaient répandues et les pénitences qu'ils avaient faites pendant leur vie pour des péchés si légers et que lui-même en avait tant commis et n'avait encore rien fait pour les expier, ce qui le plongeait dans une tristesse si profonde, qu'il semblait que ses larmes ne pouvaient plus se tarir. Non content de tout cela, il dirigeait ses pas du côté du calvaire, et là, à mesure que ses regards se rapprochaient de la croix où un Dieu était mort pour lui, les forces lui manquaient, il restait immobile à la vue des souffrances que ses péchés avaient causées à son Dieu. On l'entendait à chaque instant répéter ces paroles avec des sanglots : « Mon Dieu, mon Dieu ! puis-je encore vivre en considérant les horreurs que mes péchés vous ont causées ! » Voilà, M.F., ce que nous pouvons appeler une véritable contrition, parce que nous voyons qu'il ne considère ses péchés que par rapport à Dieu.

II. – Nous avons dit qu'une véritable contrition doit renfermer un bon propos, c'est-à-dire une ferme résolution de ne plus pécher à l'avenir ; il faut que notre volonté soit déterminée et que ce ne soit pas un faible désir de se corriger ; l'on n'obtiendra jamais le pardon de ses péchés si l'on n'y renonce pas de tout son cœur. Nous devons être dans le même sentiment que le saint Roi-Prophète : « Oui, mon Dieu, je vous ai promis d'être fidèle à observer vos commandements ; j'y serai fidèle avec le secours de votre grâce . » Le Seigneur nous dit lui-même : « Que l'impie quitte la voie de ses iniquités et son péché lui sera remis . » Il n'y a donc de miséricorde à espérer que pour celui qui renonce à ses péchés de tout son cœur et pour jamais, parce que Dieu ne nous pardonne que d'autant que notre repentir est sincère et que nous faisons tous nos efforts pour ne plus y retomber. D'ailleurs ne serait-ce pas se moquer de Dieu que de lui demander pardon d'un péché que l'on voudrait encore commettre ?

Mais, me direz-vous, comment peut-on donc connaître et distinguer un ferme propos d'avec un désir faible et insuffisant ? – Si vous désirez le savoir, M.F., écoutez-moi un instant, je vais vous le montrer ; cela se peut connaître de trois manières : !? c'est le changement de vie ; 2? c'est la fuite des occasions prochaines du péché, et 3? c'est de travailler de tout son pouvoir à se corriger et à détruire ses mauvaises habitudes.

Je dis d'abord que la première marque d'un bon propos, c'est le changement de vie ; c'est celui-ci qui nous le montre le plus sûrement et qui est le moins sujet à nous tromper. Venons-en à l'explication : une mère de famille s'accusera de s'être souvent emportée contre ses enfants ou son mari ; après sa confession, allez la visiter dans l'intérieur de son ménage ; il n'est plus question ni d'emportement, ni de malédictions ; au contraire, vous voyez en elle cette douceur, cette bonté, cette prévenance même pour ses inférieurs ; les croix, les chagrins et les pertes ne lui font point perdre la paix de l'âme. Savez-vous pourquoi cela, M.F. ? Le voici : c'est que son retour à Dieu a été sincère, que sa contrition a été parfaite et par conséquent elle a véritablement reçu le pardon de ses péchés ; enfin, que la grâce a pris de profondes racines dans son cœur, et qu'elle y porte des fruits en abondance. Une jeune fille viendra s'accuser d'avoir suivi les plaisirs du monde, les danses, les veillées et autres mauvaises compagnies. Après sa confession, si elle est bien faite, allez la demander dans cette veillée, ou bien allez la chercher dans cette partie de plaisir, que vous dira-t-on ? « Voilà quelque temps nous ne la voyons plus ; je crois que si vous voulez la trouver, il faut aller ou à l'église ou chez ses parents. » En effet, si vous voulez aller chez ses parents, vous la trouverez, et à quoi s'occupe-t-elle ? Est-ce à parler de la vanité comme autrefois ou à se contempler devant une glace de miroir, ou bien à folâtrer avec des jeunes gens ?

Ah ! non, M.F., ce n'est plus ici son ouvrage, elle a foulé aux pieds tout cela ; vous la verrez faire une lecture de piété, soulager sa mère dans l'ouvrage de son ménage, instruire ses frères et sœurs, vous la verrez obéissante et prévenante envers ses parents ; elle aimera leur compagnie. Si vous ne la trouvez pas chez elle, allez à l'église, vous la verrez qui témoigne à Dieu sa reconnaissance d'avoir opéré en elle un si grand changement ; vous voyez en elle cette modestie, cette retenue, cette prévenance pour tout le monde, aussi bien pour les pauvres que pour les riches ; la modestie sera peinte sur son front, sa seule présence vous porte à Dieu. – « Pourquoi est-ce, M.F., me direz-vous, que tant de biens sont en elle ? » – Pourquoi, M.F., c'est que sa douleur a été sincère et qu'elle a véritablement reçu le pardon de ses péchés.

Une autre fois ce sera un jeune homme qui va s'accuser d'avoir été dans les cabarets et dans les jeux ; maintenant qu'il a promis à Dieu de tout quitter ce qui pourrait lui déplaire, autant il aimait les cabarets et les jeux, autant maintenant il les fuit. Avant sa confession son cœur ne s'occupait que des choses terrestres, mauvaises ; à présent ses pensées ne sont que pour Dieu, et le mépris des choses du monde. Tout son plaisir est de s'entretenir avec son Dieu et de penser aux moyens de sauver son âme. Voilà, M.F., les marques d'une véritable et sincère contrition ; si après vos confessions vous êtes ainsi, vous pourrez espérer que vos confessions ont été bonnes et que vos péchés vous sont pardonnés. Mais si vous faites tout le contraire de ce que je viens de dire, si quelques jours après ses confessions l'on voit cette fille qui avait promis à Dieu de quitter le monde et ses plaisirs pour ne penser qu'à lui plaire, si je la vois, dis-je, comme auparavant dans ces assemblées mondaines ; si je vois cette mère aussi emportée et aussi négligente envers ses enfants et ses domestiques, aussi querelleuse avec ses voisins qu'avant sa confession ; si je retrouve ce jeune homme de nouveau dans les jeux et les cabarets, ô horreur ! ô abomination ! ô monstre d'ingratitude que tu fais ! ô grand Dieu ! dans quel état est cette pauvre âme ! ô horreur ! ô sacrilège ! les tourments de l'enfer seront-ils assez longs et assez rigoureux pour punir un tel attentat ?

2? Nous disons que la deuxième marque d'une véritable contrition est la fuite des occasions prochaines du péché. Il y en a de deux sortes : les unes nous y portent par elles-mêmes, comme sont les mauvais livres, les comédies, les bals, les danses, les peintures, les tableaux et chansons déshonnêtes et la fréquentation des personnes de sexe différent ; les autres ne sont une occasion de péché que par les mauvaises dispositions de ceux qui y sont : comme les cabaretiers, les marchands qui trompent ou qui vendent les dimanches ; une personne en place qui ne remplit pas ses devoirs soit par respect humain, soit par ignorance. Que doit faire une personne qui se trouve dans une de ces positions ? Le voici : elle doit tout quitter, quoi qu'il en coûte, sans quoi point de salut. Jésus-Christ nous dit que « si notre œil ou notre main nous scandalise, nous devons les arracher et les jeter loin de nous, parce que, nous dit-il, il vaut beaucoup mieux aller au ciel avec un bras et un œil de moins que d'être jeté en enfer avec tout son corps ; » c'est-à-dire, quoi qu'il nous en coûte, quelque perte que nous fassions, nous ne devons pas laisser que de les quitter ; sans quoi, point de pardon.

3? Nous disons que la troisième marque d'un bon propos, c'est de travailler de tout son pouvoir à détruire ses mauvaises habitudes. L'on appelle habitude, la facilité que l'on a de retomber dans ses anciens péchés. Il faut 1?

veiller soigneusement sur soi-même, faire souvent des actions qui soient contraires : comme si nous sommes sujets à l'orgueil, il faut s'appliquer à pratiquer l'humilité, être content d'être méprisé, ne jamais chercher l'estime du monde, soit dans ses paroles, soit dans ses actions ; toujours croire que ce que nous faisons est mal fait ; si nous faisons bien, nous représenter que nous étions indignes que Dieu se servit de nous, ne nous regardant dans le monde que comme une personne qui ne fait que mépriser Dieu pendant sa vie, et que nous méritons bien plus que ce que l'on peut dire de nous en mal. Sommes-nous sujets à la colère ? Il faut pratiquer la douceur, soit dans ses paroles, soit dans la manière de nous comporter envers notre prochain. Si nous sommes sujets à la sensualité, il faut nous mortifier soit dans le boire, soit dans le manger, dans nos paroles, dans nos regards, nous imposer quelques pénitences toutes les fois que nous retombons. Et si vous ne prenez pas ces précautions, toutes les fois que vous recommettrez les mêmes péchés, vous pourrez conclure que toutes vos confessions ne valent rien et que vous n'avez fait que des sacrilèges, crime si horrible, qu'il serait impossible de pouvoir vivre, si vous en connaissiez toute l'horribilité, la noirceur et les atrocités...

Voici la conduite que nous devons tenir, en faisant comme l'enfant prodigue, qui, frappé de l'état où ses désordres l'avaient plongé, fut prêt à tout ce que son père exigeait de lui pour avoir le bonheur de se réconcilier avec lui. D'abord il quitta sur le champ le pays où il avait éprouvé tant de maux, ainsi que les personnes qui avaient été pour lui une occasion de péché ; il ne daigna pas même les regarder, bien convaincu qu'il n'aurait le bonheur de se réconcilier avec son père qu'autant qu'il s'éloignerait d'elles : de sorte qu'après son péché, pour montrer à son père que son retour était sincère, il ne chercha qu'à lui plaire en faisant tout le contraire de ce qu'il avait fait jusqu'à présent . Voilà le modèle sur lequel nous devons former notre contrition : la connaissance que nous devons avoir de nos péchés, la douleur que nous devons en avoir doivent nous mettre dans la disposition de tout sacrifier pour ne plus retomber dans nos péchés.

Oh ! qu'elles sont rares ces contritions ! Hélas ! où sont ceux qui sont prêts à perdre la vie même, plutôt que de recommettre les péchés dont ils se sont déjà confessés ? Ah ! je n'en sais rien ! Hélas ! combien au contraire, nous dit saint Jean Chrysostome, qui ne font que des confessions de théâtre, qui cessent de pécher quelques instants sans quitter entièrement le péché ; qui sont, nous dit-il, semblables à des comédiens qui représentent des combats sanglants et opiniâtres, et semblent se percer de coups mortels ; l'on en voit un qui est terrassé, étendu, perdant son sang : il semblerait véritablement qu'il a perdu la vie, mais attendez que la toile soit baissée, vous le verrez se relever plein de force et de santé, il sera tel qu'il était avant la représentation de la pièce. Voilà précisément, nous dit-il, l'état où se trouvent la plupart des personnes qui se présentent au tribunal de la pénitence. A les voir soupirer et gémir sur les péchés dont elles s'accusent, vous diriez que vraiment elles ne sont plus les mêmes, qu'elles se comporteront d'une manière tout autre qu'elles ne l'ont fait jusqu'à présent. Mais, hélas ! attendez, je ne dis pas cinq jours, mais un ou deux jours, vous les retrouverez les mêmes qu'avant leur confession : mêmes emportements, même vengeance, même gourmandise, même négligence dans leurs devoirs de religion : Hélas ! que de confessions et de mauvaises confessions !

Ah ! mes enfants, nous dit saint Bernard, voulez-vous avoir une véritable contrition de vos péchés ? Tournez-vous du côté de cette croix où votre Dieu, a été cloué par amour pour vous ; ah ! bientôt vous verrez couler vos larmes et votre cœur se brisera : En effet, M.F., ce qui fit tant verser de larmes à sainte Magdeleine lorsqu'elle fut dans son désert, nous dit le grand Salvien..., ce ne fut autre chose que la vue de la croix. Nous lisons dans sa vie, qu'après l'Ascension de Jésus-Christ, s'étant retirée dans une solitude, elle demanda à Dieu le bonheur de pleurer toute sa vie les fautes de sa jeunesse. Après sa prière, saint Michel archange lui apparut auprès de sa solitude, planta une croix à la porte ; elle se jeta au pied comme elle avait fait sur le Calvaire, elle pleura toute sa vie avec tant d'abondance, que ses deux yeux étaient semblables à deux fontaines. Le grand Ludolphe rapporte qu'un solitaire demandait un jour à Dieu ce qui pourrait être le plus capable d'attendrir son cœur pour pleurer ses péchés. Dans ce moment Dieu lui apparut tel qu'il était sur l'arbre de la croix, tout couvert de plaies, tout tremblant, chargé d'une pesante croix, et lui disant : « Regarde-moi, ton cœur fût-il plus dur que les rochers des déserts, il se brisera et ne pourra plus vivre à la vue des douleurs que les péchés du genre humain m'ont causées.

» Cette apparition le toucha tellement que jusqu'à sa mort, sa vie ne fut qu'une vie de larmes et de sanglots. Tantôt il s'adressait aux anges et aux saints, les priant de venir pleurer avec lui sur les tourments que les péchés avaient causés à un Dieu si bon. Nous lisons dans l'histoire de saint Dominique, qu'un religieux demandant à Dieu la grâce de pleurer ses péchés, Jésus-Christ lui apparut avec ses cinq plaies ouvertes, le sang coulait en abondance. Notre-Seigneur, après l'avoir embrassé, lui dit d'approcher sa bouche de l'ouverture de ses plaies ; il en ressentit tant de bonheur, qu'il ne pouvait comprendre que ses yeux pussent tant verser de larmes. Oh ! qu'ils étaient heureux, M.F., ces grands pénitents, de trouver tant de larmes pour pleurer leurs péchés, crainte d'aller les pleurer dans l'autre vie ! Oh ! quelle différence entre eux et les chrétiens de nos jours qui ont commis tant de péchés ! et point de regrets ou de larmes !... Hélas ! qu'allons-nous devenir ? quelle sera notre demeure ? Oh ! que de chrétiens perdus, parce qu'il faut ou pleurer ses péchés dans ce monde ou aller les pleurer dans les abîmes. ô mon Dieu ! donnez-nous cette douleur et ce regret qui regagnent votre amitié !

Que devons-nous conclure de ce que nous venons de dire, M.F. ? Le voici : c'est de demander sans cesse à Dieu cette horreur du péché, de fuir les occasions du péché et de ne jamais perdre de vue que les damnés ne brûlent et ne pleurent dans les enfers que parce qu'ils ne se sont pas repentis de leurs péchés dans ce monde et qu'ils n'ont pas voulu les quitter. Non, quelque grands que soient les sacrifices que nous ayons à faire, ils ne doivent pas être capables de nous retenir ; il faut absolument combattre, souffrir et gémir dans ce monde, si nous voulons avoir l'honneur d'aller chanter les louanges de Dieu pendant l'éternité : c'est le bonheur que...

JEUDI SAINT

Caro mea vere est cibus.

Ma chair est vraiment une nourriture.

(S. Jean, VI, 56.)

Pouvons-nous, M.F., dans toute notre sainte religion, trouver un moment plus précieux, une circonstance plus heureuse, que celle de l'instant où Jésus-Christ institua le Sacrement adorable des autels ? Non, M.F., non, parce que cette circonstance nous rappelle l'amour immense d'un Dieu pour ses créatures. Il est vrai que dans tout ce que Dieu a fait, ses perfections se manifestent à l'infini. En créant le monde, il fait éclater la grandeur de sa puissance ; en gouvernant ce vaste univers, il nous prouve une sagesse incompréhensible ; et même nous pouvons dire avec le cent troisième psaume : « Oui, mon Dieu, vous êtes infiniment grand dans les plus petites choses, et dans la création des plus vils insectes. » Mais ce qu'il nous montre dans l'institution de ce grand Sacrement d'amour, ce n'est pas seulement sa puissance et sa sagesse, mais l'amour immense de son cœur pour nous. « Sachant très bien que son temps était proche pour retourner à son Père, » il ne put se résoudre à nous laisser seuls sur la terre, à travers tant d'ennemis, qui tous ne cherchaient que notre perte. Oui, avant que Jésus-Christ instituât ce Sacrement d'amour, il savait très bien à combien de mépris, de profanations il allait s'exposer ; mais tout cela n'est pas capable de l'arrêter ; il veut que nous ayons le bonheur de le trouver toutes les fois que nous voudrons le chercher, et, par ce grand sacrement, il s'engage à rester au milieu de nous, et le jour et la nuit ; et dans Lui nous trouverons un Dieu Sauveur, qui, chaque jour, s'offrira pour nous à la justice de son Père. ô nation heureuse !

qui a jamais, compris ton bonheur ?

Je vous montrerai combien Jésus-Christ nous a aimés dans l'institution de ce sacrement, afin de vous inspirer un respect et un grand amour envers Jésus-Christ dans le sacrement adorable de l'Eucharistie. ô quel bonheur, M.F. ! une créature recevoir son Dieu ! s'en nourrir ! et s'en engraisser ! ô amour infini, immense et incompréhensible !... Un chrétien peut-il bien y penser, et ne pas mourir d'amour et de frayeur à la vue de son indignité !...

I. – Il est vrai que, dans tous les sacrements que Jésus-Christ a institués, il nous montre une miséricorde infinie. Dans le sacrement de Baptême, il nous arrache d'entre les mains de Lucifer, et nous rend les enfants de Dieu son Père ; il nous ouvre le ciel qui nous était fermé ; il nous rend participants de tous les trésors de son église ; et, si nous sommes fidèles à nos engagements, un bonheur éternel nous est assuré. Dans le sacrement de Pénitence, il nous montre et nous fait part de sa miséricorde jusqu'à l'infini ; puisqu'il nous arrache de l'enfer, où nos péchés de malice nous avaient entraînés, et, de nouveau, nous applique les mérites infinis de sa mort et de sa passion. Dans le sacrement de Confirmation, il nous donne, pour nous conduire dans le chemin de la vertu, un esprit de lumière qui nous fait connaître le bien que nous devons faire, et le mal que nous devons éviter ; de plus, il nous donne un esprit de force, pour surmonter tout ce qui peut nous empêcher de faire notre salut. Dans le sacrement de l'Extrême-Onction, nous voyons des yeux de la foi que Jésus-Christ nous couvre des mérites de sa mort et de sa passion. Dans celui de l'Ordre, Jésus-Christ donne tous ses pouvoirs à ses prêtres ; ils le font descendre... Dans celui du Mariage, nous voyons que Jésus-Christ sanctifie toutes nos actions, même celles où l'on semble ne suivre que les penchants corrompus de la nature.

Voilà, me direz-vous, des miséricordes dignes d'un Dieu qui est infini en tout. Mais, dans le sacrement adorable de l'Eucharistie, il va plus loin : tout ceci ne semble être qu'un apprentissage de son amour pour les hommes ; il veut, pour le bonheur de ses créatures, que son corps et son âme et sa divinité se trouvent dans tous les coins du monde, afin que, toutes les fois qu'on voudra, l'on puisse le trouver, et qu'avec Lui nous trouvions toute sorte de bonheur. Si nous sommes dans les peines et le chagrin, il nous consolera et nous soulagera. Sommes-nous malades, ou il nous guérira, ou il nous donnera des forces pour souffrir de manière à mériter le ciel. Si le démon, le monde et nos penchants nous font la guerre, il nous donnera des armes pour combattre, pour résister, et pour remporter la victoire. Si nous sommes pauvres, il nous enrichira de toute sorte de richesses pour le temps et pour l'éternité. – C'est bien assez de grâces, pensez-vous. – Oh ! non, M.F., son amour n'est pas encore satisfait. Il a encore d'autres dons à nous faire, des dons que son amour immense a trouvés dans son cœur brûlant pour le monde, ce monde ingrat, qui ne semble être comblé de tant de biens que pour outrager son bienfaiteur. Mais non, M.F., laissons l'ingratitude des hommes pour un moment, ouvrons la porte de ce Cœur sacré et adorable, renfermons-nous un instant dans ses flammes d'amour, et nous verrons ce que peut un Dieu qui nous aime. ô mon Dieu ! qui pourra le comprendre, et ne pas mourir d'amour et de douleur, en voyant d'un côté tant de charité et de l'autre tant de mépris et d'ingratitude !

Nous lisons dans l'évangile que Jésus-Christ, sachant très bien que le moment où les Juifs devaient le faire mourir était arrivé, dit à ses apôtres « qu'il désirait grandement célébrer la Pâque avec eux. » Ce moment à jamais heureux pour nous étant arrivé, il se mit à table, voulant nous laisser un gage de son amour. Il se lève de table, quitte ses vêtements, prend un linge autour de lui ; ayant mis de l'eau dans un vase, il commence à laver les pieds de ses apôtres et même de Judas, sachant très bien qu'il allait le trahir. C'est qu'il voulait nous montrer par là avec quelle pureté nous devions approcher de lui . S'étant remis à table, il prit du pain entre ses mains saintes et vénérables ; puis levant les yeux au ciel pour rendre grâces à son Père, afin de nous faire comprendre que ce grand don nous venait du ciel, il le bénit et le distribua à ses apôtres, en leur disant : « Mangez-en tous, ceci est véritablement mon Corps, qui sera livré pour vous, » Ayant ensuite pris le calice, où il y avait du vin mêlé avec de l'eau, il le bénit de même, et le leur présenta en leur disant : « Buvez-en tous, ceci est mon Sang, qui sera répandu pour la rémission des péchés, et toutes les fois que vous prononcerez les mêmes paroles, vous ferez le même miracle ; c'est-à-dire, vous changerez le pain en mon Corps et le vin en mon sang. » Quel amour pour nous, M.F., que celui d'un Dieu dans l'institution du sacrement adorable de l'Eucharistie ! Dites-moi, M.F., de quel sentiment de respect, n'aurions-nous pas été pénétrés, si nous avions été sur la terre, et que nous eussions vu de nos propres yeux Jésus-Christ lorsqu'il institua ce grand saint Sacrement d'amour. Cependant, M.F., ce grand miracle se fait chaque fois que le prêtre célèbre la sainte messe, où ce divin Sauveur se rend présent sur nos autels. Ah ! si nous avions cette foi vive, de quel respect ne serions-nous pas pénétrés ? Avec quel respect et tremblement ne paraîtrions-nous pas devant ce grand sacrifice, où un Dieu nous montre la grandeur de son amour et de sa puissance ! Il est vrai que vous le croyez ; mais vous agissez comme si vous ne le croyiez pas.

S'il faut vous bien faire comprendre la grandeur de ce mystère, écoutez-moi, et vous allez voir combien devrait être grand le respect que nous devons y apporter. Nous lisons dans l'histoire qu'un prêtre disant la sainte messe dans une église de la ville de Bolsène, et doutant, après avoir prononcé les paroles de la consécration, de la réalité du Corps de Jésus-Christ dans la sainte Hostie, c'est-à-dire, si les paroles de la consécration avaient vraiment changé le pain au Corps, de Jésus-Christ et le vin en son Sang, à l'instant même, la Sainte Hostie fut toute couverte de sang. Jésus-Christ sembla vouloir reprocher à son ministre son infidélité, le porter à en gémir, lui faire recevoir la foi qu'il venait de perdre par son doute ; et, en même temps, nous montrer par ce grand miracle, combien nous devons être convaincu de sa sainte présence dans la sainte Eucharistie. Cette Hostie sainte versa du sang avec tant d'abondance, que le corporal, la nappe et l'autel même en furent tout couverts. Le Pape, à qui l'on fit part de ce miracle, ordonna qu'on lui apportât ce corporal tout sanglant ; il fut porté dans la ville d'Orviette, où il fut reçu avec une pompe, extraordinaire, et déposé dans l'église. On fit ensuite bâtir une magnifique église pour recevoir ce précieux dépôt, et tous les ans on porte en procession cette précieuse relique, le jour de la Fête-Dieu . Voyez, M.F., combien cela doit affermir la foi, pour ceux qui ont quelque doute. Mais, mon Dieu, comment pouvoir douter, après les paroles de Jésus-Christ même, qui a dit à ses apôtres, et en leur personne à tous les prêtres : « Toutes les fois que vous prononcerez ces mêmes paroles, vous ferez le même miracle, c'est-à-dire que vous ferez comme moi, vous changerez le pain en mon Corps et le vin en mon Sang ? »

Quel amour, M.F., quelle charité que celle de Jésus-Christ, de choisir la veille du jour qu'on doit le faire mourir, pour instituer un Sacrement par lequel il va rester au milieu de nous, pour être notre Père, notre Consolateur et tout notre bonheur ! Plus heureux encore que ceux qui vivaient pendant sa vie mortelle, où il n'était que dans un lieu, où il fallait faire bien des lieues pour avoir le bonheur de le voir ; aujourd'hui, nous le trouvons dans tous les lieux du monde, et ce bonheur nous est promis jusqu'à la fin du monde. ô amour immense d'un Dieu pour ses créatures ! Non, M.F., rien ne peut l'arrêter, quand il s'agit de nous montrer la grandeur de son amour. Dans ce moment heureux pour nous, tout Jérusalem est en feu, toute la populace en fureur, tous conspirent sa perte ; tous veulent répandre, son sang adorable : et c'est précisément dans ce moment qu'il leur prépare, comme à nous, le gage le plus ineffable de son amour. Les hommes trament les plus noirs complots contre lui, tandis que lui n'est occupé qu'à leur donner tout ce qu'il a de plus précieux, qui est lui-même. L'on ne pense qu'à lui élever une croix infâme pour le faire mourir, et il ne pense qu'à élever un autel pour s'immoler lui-même chaque jour pour nous. L'on se prépare à verser son sang, Jésus-Christ veut que ce même sang soit pour nous un breuvage d'immortalité, pour la consolation et le bonheur de nos âmes. Oui, M.F., nous pouvons dire que Jésus-Christ nous aime jusqu'à épuiser les richesses de son amour, se sacrifiant en tout ce que sa sagesse et sa puissance ont pu lui inspirer. ô amour tendre et généreux d'un Dieu pour de viles créatures comme nous, qui en sommes si indignes ! Ah ! M.F., quel respect ne devrions-nous pas avoir pour ce grand sacrement, où un Dieu fait homme se rend présent chaque jour sur nos autels ! Quoique nous voyions que Jésus-Christ soit la bonté même, il ne laisse pas quelquefois que de punir rigoureusement le mépris que l'on fait de sa sainte présence, comme nous le voyons dans plusieurs endroits de l'histoire .

Il est rapporté qu'un prêtre de Fribourg portant le bon Dieu à un malade, il se trouva de passer sur une place où il y avait beaucoup de monde qui dansaient. Le musicien, quoique sans religion, s'arrêta en disant : « J'entends la clochette, l'on porte le bon Dieu à un malade, mettons-nous à genoux. » Mais dans cette compagnie, il se trouva une femme impie, inspirée.. par la fureur de l'enfer : « Continuons seulement, dit-elle, il y a des sonnettes pendues au cou des bestiaux de mon père ; quand elles passent, l'on ne s'arrête pas, et l'on ne se met pas à genoux. » Toute la compagnie applaudit à cette impiété, et tous continuèrent à danser. Dans le même moment, il vint un orage si fort, que toutes les personnes qui dansaient furent emportées, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'elles sont devenues. Hélas ! M.F., tous ces misérables payèrent bien cher le mépris qu'ils firent de la présence de Jésus-Christ ! ce qui nous doit faire comprendre combien nous devons respecter la sainte présence de Jésus-Christ, soit dans son temple, soit quand nous apprenons qu'on le porte aux pauvres malades.

II. – Nous disons que Jésus-Christ, pour opérer ce grand miracle, choisit du pain, qui est la nourriture de tout le monde, des riches comme des pauvres, de celui, qui est fort comme de celui qui est languissant, pour nous montrer que cette nourriture céleste est pour tous les chrétiens qui veulent conserver la vie de la grâce et la force pour combattre le démon. Nous voyons que, quand Jésus-Christ opéra ce grand miracle, il leva les yeux au ciel pour rendre grâces à son Père, pour nous faire voir combien ce moment heureux pour nous était désiré par lui, et afin de nous prouver la grandeur de son amour. « Oui, mes enfants, leur dit ce divin Sauveur, mon Sang est impatient de se répandre pour vous ; mon Corps brûle du désir d'être déchiré pour guérir vos plaies ; bien loin d'être effrayé par l'idée de la tristesse amère que m'a causée d'avance la pensée de mes souffrances et de ma mort, au contraire, c'est pour moi le comble de mon plaisir. Ce qui cause cela, c'est que vous trouverez dans mes souffrances et ma mort un remède à tous vos maux.

» Oh ! quel amour, M.F., que celui d'un Dieu pour ses créatures ! Saint Paul nous dit que, dans le mystère de l'Incarnation, il a caché sa divinité ; mais que, dans celui du sacrement de l'Eucharistie, il est allé jusqu'à cacher son humanité . Ah ! M.F., il n'y a que la foi qui puisse agir dans un mystère si incompréhensible. Oui, M.F., dans quelque lieu que nous soyions, tournons avec plaisir nos pensées, nos désirs ; du côté où repose ce Corps adorable, pour nous unir aux anges qui l'adorent avec tant de respect. Prenons bien garde de faire comme ces impies, qui n'ont point de respect dans ces temples qui sont si saints, si respectables et si sacrés par la présence d'un Dieu fait homme, qui, jour et nuit, habite au milieu de nous !...

Souvent, nous voyons que le Père éternel punit rigoureusement ceux qui méprisent son divin Fils. Nous lisons dans l'histoire, qu'un tailleur s'étant trouvé dans une maison où l'on apporta le bon Dieu à un malade ; ceux qui étaient auprès du malade lui dirent de se mettre à genoux, il ne voulut pas ; mais, par un horrible blasphème : « Moi, dit-il, me mettre à genoux ? Je respecte beaucoup plus une araignée qui est le plus vil animal, que votre Jésus-Christ, que vous voulez que j'adore. » Hélas ! M.F., de quoi est capable celui qui a perdu la foi ! Mais le bon Dieu ne laissa pas cet horrible péché impuni : dans le même moment, une grosse araignée toute noire se détacha des lambris, et vint se reposer sur la bouche du blasphémateur et lui piqua les lèvres. Aussitôt il enfla et il mourut sur-le-champ. Voyez, M.F., combien nous sommes coupables, lorsque nous n'avons pas ce grand respect pour la présence de Jésus-Christ.

Non, M.F., ne nous lassons pas de contempler ce mystère d'amour où un Dieu, égal à son Père, nourrit ses enfants, non d'une nourriture ordinaire, ni de cette manne dont le peuple juif était nourri dans le désert, mais de son Corps adorable et de son Sang précieux. Qui pourrait jamais le penser, si ce n'était lui-même qui nous le dit et le fait en même temps ? Oh ! M.F., que toutes ces merveilles sont bien dignes de notre admiration et de notre amour ! Un Dieu, après s'être chargé de nos faiblesses, nous fait part de tous ses biens ! ô nation des chrétiens, que vous êtes heureuse d'avoir un Dieu si bon et si riche !... Nous lisons dans saint Jean qu'il vit un ange à qui le Père éternel remettait le vase de sa fureur pour le verser sur toutes les nations ; mais ici nous voyons tout le contraire. Le Père éternel remet entre les mains de son Fils le vase de sa miséricorde pour être répandu sur toutes les nations de la terre. En nous parlant de son Sang adorable, il nous dit comme à ses apôtres : « Buvez-en tous, et vous y trouverez la rémission de vos péchés et la vie éternelle . » ô bonheur ineffable !... ô heureuse source, qui prouvera jusqu'à la fin des siècles comme cette croyance devait faire tout notre bonheur ! Jésus-Christ n'a cessé de faire des miracles pour nous porter à une foi vive en sa présence réelle. Nous voyons dans l'histoire qu'il y avait une femme chrétienne, mais bien pauvre. Ayant emprunté d'un Juif une petite somme d'argent, elle lui donna pour gage les meilleurs de ses vêtements. La fête de Pâques étant proche, elle pria le Juif de lui rendre pour un jour la robe qu'elle lui avait donnée. Le Juif lui dit que non seulement il voulait lui remettre ses effets, mais encore son argent, à condition seulement qu'elle apporterait la sainte Hostie quand elle l'aurait reçue de la main du prêtre. Le désir que cette misérable avait d'avoir ses effets, de n'être pas obligée de rendre son argent qu'elle avait emprunté, la porta à une action bien horrible. Dès le lendemain, elle se rendit à l'église de sa paroisse. Après qu'elle eut reçu la sainte Hostie sur la langue, elle se hâta de la prendre et de la mettre dans un mouchoir. Elle la porta à ce misérable Juif, qui ne lui avait fait cette demande que pour exercer sa fureur contre Jésus-Christ. Cet homme abominable traita Jésus-Christ avec une fureur épouvantable ; et nous voyons que Jésus-Christ lui-même montra combien ces outrages qu'on lui faisait lui étaient sensibles. Le Juif commença par mettre la sainte Hostie sur une table, lui donna des coups de canif autant qu'il en fut content ; mais ce malheureux vit aussitôt sortir de la sainte Hostie du sang en abondance, ce qui faisait frémir son enfant. Ensuite l'ayant ôtée avec mépris de dessus la table, il la suspendit par un clou contre la mur et lui donna des coups de fouet autant qu'il voulut. Il la perça d'une lance ; il en sortit de nouveau du sang. Après toutes ces cruautés, il la jeta dans une chaudière d'eau bouillante : aussitôt l'eau sembla se changer en sang. L'Hostie parut alors sous la forme de Jésus-Christ en croix : ce qui l'effraya tellement qu'il courut se cacher dans un coin de sa maison. Pendant ce temps-là les enfants de ce Juif qui voyaient aller les chrétiens à l'église, leur disaient : « Où allez-vous ? Puisque mon père a tué votre Dieu ; il est mort, vous ne le trouverez plus. » Une femme, qui écoutait ce que disaient ces enfants, entra dans leur maison. Et, en effet, elle vit encore la sainte Hostie, qui était sous la forme de Jésus-Christ crucifié ; mais elle reprit bientôt sa forme ordinaire. Cette femme ayant pris un vase qu'elle présenta, la sainte Hostie vint se reposer dedans. Cette femme, heureuse, fort contente, de suite la porta dans l'église de Saint-Jean en Grève, où elle fut placée dans un lieu convenable pour y être adorée.

Pour ce malheureux, on lui offrit son pardon, s'il voulait se convertir en se faisant chrétien ; mais il se trouva si endurci, qu'il aima mieux se laisser brûler tout vif que de se faire chrétien.

Cependant sa femme, ses enfants et quantité de Juifs se firent baptiser. D'après ces miracles que Jésus-Christ venait d'opérer, et pour ne jamais perdre le souvenir de ces merveilles, l'on changea la maison en église ; on y établit une communauté, afin qu'il y eût continuellement des personnes occupées à faire amende honorable à Jésus-Christ pour les outrages que ce malheureux Juif lui avait faits . Nous ne pouvons pas, entendre cela, M.F., sans frémir. Eh bien ! M.F., voilà à quoi Jésus-Christ s'expose pour l'amour de nous, et à quoi il sera exposé jusqu'à la fin du monde. Quel amour, M.F., d'un Dieu pour nous ! à quels excès il le porte envers ses créatures !

Nous disons que Jésus-Christ, tenant le calice entre ses mains saintes, dit à ses apôtres : « Encore quelque temps, et ce Sang précieux va être répandu d'une manière sanglante et visible ; c'est pour vous qu'il va être répandu ; l'ardeur que j'ai de le verser dans vos cœurs m'a fait employer ce moyen. Il est vrai que la jalousie de mes ennemis est bien une cause de ma mort, mais elle n'est pas une des principales ; les accusations qu'ils ont inventées contre moi pour me perdre, la perfidie du disciple qui va me trahir, la lâcheté du juge qui va me condamner, et la cruauté des bourreaux qui vont me faire mourir, sont autant d'instruments dont mon amour infini se sert pour vous prouver combien je vous aime. Oui, M.F., c'est pour la rémission de nos péchés que ce sang va être répandu, et ce sacrifice se renouvellera chaque jour pour la rémission de nos péchés. Voyez-vous, M.F., combien Jésus-Christ nous aime, puisqu'il se sacrifie pour nous à la justice de son Père avec tant d'empressement et bien plus, il veut que ce sacrifice se renouvelle tous les jours et dans tous les lieux du monde. Quel bonheur pour nous, M.F., de savoir que nos péchés, même avant d'avoir été commis, ont été expiés dans ce moment du grand sacrifice de la croix ! Venons souvent, M.F., au pied de nos tabernacles, pour nous consoler dans nos peines, pour nous fortifier dans nos faiblesses. Avons-nous le grand malheur d'avoir péché, le Sang adorable de Jésus-Christ demandera grâce pour nous.

Ah ! M.F., que la foi des premiers chrétiens était bien plus vive que la nôtre ! Dans les premiers temps, quantité de chrétiens traversaient les mers pour aller visiter les lieux saints, où s'était opéré le mystère de notre Rédemption. Quand on leur montrait le cénacle où Jésus-Christ avait institué ce divin Sacrement qui a été consacré à nourrir nos âmes, quand on leur faisait voir, l'endroit où il avait arrosé la terre de ses larmes et de son sang pendant sa prière, son agonie, ils ne pouvaient quitter ces lieux saints sans verser des larmes en abondance. Mais lorsqu'on les menait sur le Calvaire, où il avait tant enduré de tourments pour nous, ils semblaient ne plus pouvoir vivre ; ils étaient inconsolables, parce que ces lieux rappelaient le temps, les actions et les mystères qui se sont opérés pour nous ; ils sentaient en eux la foi se rallumer, leur cœur brûler d'un feu nouveau : ô heureux lieux ! s'écriaient-ils, où tant de prodiges se sont opérés pour nous sauver ! Mais, M.F., sans aller si loin, sans nous donner la peine de traverser les mers et de nous exposer à bien des dangers, n'avons-nous pas ici Jésus-Christ au milieu de nous, non seulement comme Dieu, mais en corps et en âme ? Nos églises ne sont-elles pas aussi dignes de respect que ces lieux saints où allaient ces pèlerins ? Oh ! M.F., notre bonheur est trop grand ; non, non, jamais nous ne le comprendrons. Nation heureuse que celle des chrétiens, de voir se renouveler chaque jour tous les prodiges que la toute-puissance de Dieu opéra autrefois sur le Calvaire pour sauver les hommes !

Pourquoi donc, M.F., que nous ne voyons pas ce même amour, cette même reconnaissance, ce même respect, puisque les mêmes miracles se font tous les jours sous nos yeux ? Hélas ! c'est que nous avons tant abusé des grâces, que le bon Dieu en punition de nos ingratitudes, nous a ôté en partie notre foi ; à peine la soutenons-nous, et comprenons-nous que nous sommes en la présence de Dieu. Mon Dieu ! quel malheur pour celui qui a perdu la foi ! Hélas, M.F., dès que nous avons perdu la foi, nous n'avons plus que du mépris pour cet auguste Sacrement, et combien qui se laissent aller jusqu'à l'impiété, en raillant ceux qui sont si heureux d'y venir puiser les grâces et les forces nécessaires pour se sauver ! Craignons, M.F., que le bon Dieu ne nous punisse du peu de respect que nous avons pour sa présence adorable ; en voici un exemple des plus effrayants.

Le cardinal Baronius rapporte dans ses Annales, qu'il y avait dans la ville de Lusignan, près de Poitiers, une personne qui avait un grand mépris pour la personne de Jésus-Christ : elle raillait et méprisait ceux qui fréquentaient les Sacrements ; elle tournait en ridicule leur dévotion. Cependant le bon Dieu, qui aime bien mieux la conversion du pécheur que sa perte, lui donna plusieurs fois des remords de conscience ; elle voyait bien qu'elle faisait mal, que ceux, dont elle se raillait étaient plus heureux qu'elle ; mais dès que l'occasion s'en présentait, elle recommençait, et, par ce moyen, de peu à peu, elle finit par étouffer ces remords que le bon Dieu lui donnait. Mais pour mieux se cacher, elle tâcha de gagner l'amitié d'un saint religieux, supérieur du monastère de Bonneval, qui était tout voisin. Elle y allait souvent, s'en faisant même gloire, quoiqu'impie, et voulait se croire bonne lorsqu'elle était avec ces bons religieux. Le supérieur, qui apercevait à peu près ce qu'il y avait dans l'âme, lui dit plusieurs fois : « Mon cher ami, vous n'avez pas assez de respect pour la présence de Jésus-Christ dans le Sacrement adorable de nos autels ; mais, je crois que si vous voulez vous convertir, il vous faudra quitter le monde et vous retirer dans un monastère pour y faire pénitence. Vous savez vous-même combien de fois vous avez profané les Sacrements, vous êtes couvert de sacrilèges ; si vous veniez à mourir, vous seriez jeté en enfer pour toute l'éternité. Croyez-moi, pensez à réparer vos profanations ; comment pouvez-vous vivre dans un état si malheureux ? » Ce pauvre homme semblait l'écouter et même profiter de ses conseils, car il sentait bien lui-même que sa conscience était chargée de sacrilèges ; mais il ne voulait pas faire quelques petits sacrifices qu'il devait, de sorte qu'avec toutes ses pensées, il restait toujours de même ;

mais le bon Dieu se lassant de son impiété et de ses sacrilèges, l'abandonna à lui-même ; il tomba malade. L'abbé s'empressa d'aller le voir, sachant combien sa pauvre âme était en mauvais état. Ce pauvre homme, voyant ce bon père, qui était un saint, et qui venait le voir, se mit à pleurer de joie, et, peut-être dans l'espérance qu'il allait prier pour lui, pour lui aider à sortir son âme du bourbier de ses sacrilèges, il pria l'abbé de rester un peu longtemps. La nuit étant arrivée, tout le monde se retira, sinon l'abbé qui resta avec le malade. Ce pauvre malheureux se mit à crier horriblement : « Ah ! mon Père, secourez-moi ! ah ! ah ! mon Père, venez, venez à mon secours ! » Mais, hélas ! il n'était plus temps, le bon Dieu l'avait abandonné en punition de ses sacrilèges et de ses impiétés. « Ah ! mon Père, voilà deux lions effroyables qui veulent m'emporter ! Ah ! mon père, à mon secours ! » L'abbé, tout épouvanté, se jeta à genoux pour demander grâce pour lui ; mais c'était trop tard, la justice de Dieu l'avait livré à la puissance des démons. Le malade change tout à coup de voix et prend un ton rassis ; il se met à lui parler comme une personne qui n'est nullement malade et qui a tout son esprit : « Mon Père, lui dit-il, ces lions qui tout à l'heure étaient autour de moi se sont retirés. » Mais, comme ils parlaient familièrement ensemble, le malade perdit la parole et sembla être mort. Cependant, quoique le religieux crût qu'il était mort, il voulut voir la fin malheureuse de tout cela ; il passa le reste de la nuit auprès du malade. Ce pauvre malheureux, après quelques moments, revint à lui-même, reprit la parole comme auparavant, et dit au supérieur : « Mon Père, je viens d'être cité au tribunal de Jésus-Christ, et mes impiétés et mes sacrilèges sont cause que je suis condamné à aller brûler dans les enfers. » Le supérieur, tout épouvanté, se mit à prier, afin de demander s'il y aurait encore ressource pour le salut de ce malheureux ; le mourant, le voyant prier, lui dit : « Mon Père, quittez votre prière ; le bon Dieu ne vous exaucera jamais à mon égard, les démons sont à mes côtés ; ils n'attendent que le moment de ma mort, qui ne tardera pas pour m'entraîner dans les enfers où je vais brûler toute l'éternité. » Tout à coup, saisi de frayeur : « Ah ! mon Père, le démon m'emporte ; adieu mon Père, j'ai méprisé vos conseils, et je suis damné. » En disant cela, il vomit sa maudite âme en enfer.

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