Sermons du curé d'Ars (page 17)
Le supérieur se retira en versant des larmes sur le sort de ce malheureux qui, de son lit, était tombé en enfer. Hélas ! M.F., que le nombre est grand de ces profanateurs, que de chrétiens qui ont perdu la foi par les sacrilèges ! Hélas ! M.F., si nous voyons tant de chrétiens qui ne fréquentent plus les sacrements, ou qui ne les fréquentent que bien rarement, n'en cherchons point d'autres raisons que les sacrilèges. Hélas ! combien d'autres qui sont déchirés par les remords de leur conscience, qui se sentent coupables de sacrilèges, et qui, dans un état qui fait frémir le ciel et la terre, attendent la mort ! Ah ! M.F., n'allez pas plus loin, vous n'êtes pas encore arrivés au même malheur que ce réprouvé dont nous venons de parler. Mais que savez-vous si, avant la mort, vous ne serez pas abandonnés de Dieu comme lui ; et jetés dans le feu ? ô mon Dieu ! comment pouvoir vivre dans un état aussi effrayant ? Ah ! M.F., il est encore temps, revenons, allons nous jeter aux pieds de Jésus-Christ, qui repose dans le sacrement adorable de l'Eucharistie. Il offrira de nouveau le mérite de sa mort et passion pour nous à son Père, et nous sommes sûrs d'obtenir miséricorde.
Oui, M.F., nous sommes sûrs que, si nous avons un grand respect pour la présence de Jésus-Christ dans le Sacrement adorable de nos autels, nous obtiendrons tout ce que nous voudrons. Puisque, M.F., ces processions sont toutes consacrées pour adorer Jésus-Christ dans le Sacrement adorable de l'Eucharistie, pour le dédommager des outrages qu'il y reçoit, suivons-le dans les processions, marchons à sa suite avec autant de respect et de dévotion que les premiers chrétiens le suivaient dans ses prédications, où il ne passait jamais dans un endroit sans y répandre toute sorte de bénédictions . Oui, M.F., nous voyons dans l'histoire, par quantité d'exemples, comment le bon Dieu punit les profanateurs de la présence adorable de son Corps et de son Sang. Il est rapporté qu'un voleur, étant entré dans une église pendant la nuit, enleva tous les vases sacrés où étaient renfermées les saintes hosties ; il les emport jusque dans un endroit, c'est-à-dire, une place qui était, près de Saint-Denis. étant là, il voulut voir de nouveau les vases, afin de savoir s'il avait encore laissé quelques hosties. Il en trouva encore une, qui, dès que le vase fût ouvert, s'envola en l'air et voltigeait après lui : ce fut ce prodige qui fit découvrir le voleur par des personnes qui l'arrêtèrent. L'abbé de Saint-Denis en fut averti, et en donna avis à l'évêque de Paris. La sainte Hostie demeura miraculeusement suspendue en l'air. L'évêque étant venu avec tous ses prêtres et quantité d'autres personnes en procession, la sainte Hostie alla se reposer dans le ciboire du prêtre qui l'avait consacrée. On la porta dans une église, où l'on fonda une grand'messe un jour de chaque semaine en mémoire de ce miracle .
Dites-moi, M.F., en faut-il davantage pour nous inspirer un grand respect pour la présence de Jésus-Christ, soit que nous soyons dans nos églises, soit que nous le suivions dans nos processions ? Venons à Lui avec une grande confiance ; il est bon, il est miséricordieux, il nous aime, et d'après cela, nous sommes sûrs de recevoir tout ce que nous lui demandons ; mais ayons l'humilité, la pureté, l'amour de Dieu, le mépris de la vie ;... prenons bien garde de ne pas nous laisser aller aux distractions... Aimons le bon Dieu, M.F., de tout notre cœur, et par là, nous aurons notre paradis en ce monde...
VENDREDI SAINT
Le péché renouvelle la passion de Jésus-Christ
Prolapsi sunt, rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei.
Ceux qui pèchent crucifient en eux-mêmes de nouveau le Fils de Dieu.
(Saint Paul aux Hébreux, IV, 6.)
Pouvons-nous, M.F., concevoir un crime plus horrible que celui des Juifs, quand ils firent mourir le Fils de Dieu, qu'ils attendaient depuis quatre mille ans, lui qui avait été l'admiration des prophètes, l'espérance des patriarches, la consolation des justes, la joie du ciel, le trésor de la terre, le bonheur de l'univers ? Quelques jours auparavant, ils l'avaient reçu en triomphe à son entrée à Jérusalem, manifestant ainsi clairement qu'ils le reconnaissaient pour le Sauveur du monde. Dites-moi, M.F., est-il possible que, malgré tout cela, ils veuillent le faire mourir, après l'avoir accablé de toutes sortes d'outrages ? Quel mal leur avait donc fait ce divin Sauveur ? Ou plutôt, quel bien ne leur faisait-il pas, en venant les délivrer de la tyrannie du démon, les réconcilier avec son Père, leur ouvrir la porte du ciel que le péché d'Adam leur avait fermée ? Hélas ! de quoi n'est pas capable l'homme qui se laisse aveugler par ses passions ! Pilate laissa aux Juifs le choix de leur délivrer ou Jésus ou Barabbas, qui était un insigne voleur. Ils délivrent le voleur chargé de crimes ; et Jésus, qui était l'innocence même, bien plus encore, leur Rédempteur ; ils veulent qu'on le fasse mourir ! ô mon Dieu ! quelle indigne préférence ! Cela vous étonne, M.F., vous avez bien raison ; cependant, si j'osais, je vous dirais que nous faisons cette préférence toutes les fois que nous péchons. Et pour mieux vous le faire sentir, je vais vous montrer combien grand est l'outrage que nous faisons à Jésus-Christ en préférant la voie de nos penchants à la voie de Dieu.
Oui, M.F., la malice des hommes leur a fait trouver, des moyens pour renouveler les souffrances et la mort de Jésus-Christ, non seulement d'une manière aussi cruelle que chez les Juifs, mais encore d'une manière sacrilège et pleine d'horreur. Jésus-Christ, sur la terre, n'avait qu'une vie et qu'un calvaire où il devait être crucifié ; mais, depuis sa mort, l'homme, par son péché, lui fait trouver autant de croix qu'il y a de cœurs sur la terre. Pour mieux vous en convaincre, voyons cela de plus près. Qu'apercevons-nous dans la passion de Jésus-Christ. ? N'est-ce pas un Dieu trahi, abandonné même de ses disciples ; un Dieu mis en parallèle avec un infâme voleur ; un Dieu exposé à la fureur du libertinage et traité comme un roi de théâtre ? Enfin, n'est-ce pas un Dieu crucifié sur une croix ? Tout cela, vous en conviendrez, était bien humiliant et bien cruel dans la mort de Jésus-Christ. Cependant M.F., je ne crains pas de vous dire que ce qui se passe tous les jours parmi les chrétiens, est encore bien plus sensible à Jésus-Christ, que tout ce que les Juifs ont pu lui faire souffrir.
1? Je sais bien que Jésus-Christ fut trahi et abandonné de ses apôtres : ce fut là peut-être même la plaie la plus sensible à son cœur si bon. Mais je dis que par la malice de l'homme et du démon, cette plaie si douloureuse est renouvelée chaque jour, chez un nombre infini de mauvais chrétiens. Si Jésus-Christ, M.F., dans la sainte messe, nous a laissé le souvenir et le mérite de sa passion, il a permis qu'il y eût encore des hommes, des chrétiens portant le caractère de ses disciples, et qui néanmoins le trahissent et l'abandonnent, dès que l'occasion s'en présente. Ils ne se font point scrupule de renoncer à leur baptême, ni de renier leur foi ; et cela, par la crainte d'être raillés ou méprisés de quelques libertins ou de quelques petites ignorantes. De ce nombre sont les trois quarts des gens de nos jours, qui n'osent montrer par leurs actes qu'ils sont chrétiens. Or, nous abandonnons notre Dieu, toutes les fois que nous laissons nos prières soir ou matin, et que nous manquons la sainte Messe, les Vêpres, ou autres exercices qui se font dans l'église. Nous avons abandonné le bon Dieu, depuis que nous ne fréquentons plus les sacrements. Ah ! Seigneur, où sont ceux qui vous sont fidèles, et qui vous suivent jusqu'au Calvaire ?... Jésus-Christ, dans le temps de sa passion, prévoyait déjà combien peu de chrétiens le suivraient partout, combien peu il y en aurait, que ni les tourments, ni la mort ne pourraient séparer de lui. Parmi tous ses disciples, il n'y eut alors que sa sainte Mère et saint Jean, qui eurent assez de courage, pour l'accompagner jusqu'au Calvaire. Tant que Notre-Seigneur combla ses disciples de bienfaits, ils furent toujours prêts à souffrir. Tels étaient saint Pierre, saint Thomas ; mais le moment, de l'épreuve arrivé, tous s'enfuirent, tous l'abandonnèrent. Image évidente de tant de chrétiens qui font à Dieu les plus belles résolutions ; mais qui, à la moindre épreuve, le laissent et l'abandonnent : ils ne veulent reconnaître ni Dieu, ni sa providence ; une petite calomnie, un petit tort qu'on leur fera, une maladie un peu longue, la crainte de perdre l'amitié d'une personne de qui ils ont reçu ou de qui ils attendent quelque bien, leur fait alors regarder la religion comme rien ; ils la mettent de côté, et vont même jusqu'à se déchaîner contre ceux qui la pratiquent. Ils tournent tout en mal, maudissent les personnes qu'ils croient en être cause. Hélas ! mon Dieu, que de déserteurs ! qu'il y a peu de chrétiens pour vous suivre, comme la sainte Vierge, jusqu'au Calvaire !...
Mais, me direz-vous, comment pouvons-nous connaître que nous suivons Jésus-Christ ? – M.F., rien de plus facile à savoir. C'est lorsque vous observez fidèlement les commandements. Il nous est ordonné de prier Dieu soir et matin, avec un grand respect : eh bien ! le faites-vous à genoux, avant de travailler, dans le désir de plaire à Dieu et de sauver votre âme ? Ou bien, au contraire, le faites-vous par habitude, par routine, sans penser à Dieu, sans songer que vous êtes en danger de vous perdre, et que, par conséquent, vous avez besoin des grâces du bon Dieu pour ne pas vous damner ? Les commandements de Dieu vous défendent de travailler le saint jour du dimanche. Eh bien ! voyez si vous y êtes fidèles, si vous avez passé saintement ce jour, à prier, à vous confesser de vos péchés, crainte que la mort ne vous surprenne dans un état capable de vous conduire en enfer. Examinez la manière dont vous avez assisté à la sainte Messe, pour voir si vous avez été bien pénétrés de la grandeur de cette action, si vous avez vraiment pensé que c'était Jésus-Christ lui-même, comme homme et comme Dieu, qui était présent à l'autel ? Y êtes-vous venus avec les dispositions que la sainte Vierge avait sur le Calvaire, puisque c'est le même Dieu et le même sacrifice ? Avez-vous témoigné à Dieu combien vous étiez fâchés de l'avoir offensé, et qu'avec le secours de sa grâce, vous aimeriez mieux mourir que de pécher à l'avenir ? Avez-vous fait tout votre possible pour vous rendre dignes des faveurs que le bon Dieu voulait vous accorder ? Lui avez-vous demandé qu'il vous fît la grâce de bien profiter des instructions que vous avez le bonheur d'entendre, et dont le but est de vous instruire sur vos devoirs envers lui et envers votre prochain ? Les commandements de Dieu vous défendent de jurer : voyez quelles paroles sont sorties de votre bouche, consacrée à Dieu par le saint baptême ; examinez si vous n'avez jamais juré le saint nom de Dieu, si vous n'avez point dit de mauvaises paroles, etc. Le bon Dieu vous ordonne par un commandement, d'aimer vos père et mère, et le reste. Vous dites que vous êtes enfant de l'église : voyez si vous observez ce qu'elle vous commande... (citer les commandements.)
Oui, M.F., si nous sommes fidèles à Dieu comme la sainte Vierge, nous ne craindrons ni le monde, ni le démon ; nous serons prêts à tout sacrifier, même notre vie. Voici un exemple. L'histoire raconte qu'après la mort de saint Sixte, toutes les richesses de l'église furent confiées à saint Laurent. L'empereur Valérien fit venir le saint, et lui ordonna de lui livrer tous ces trésors. Saint Laurent, sans s'émouvoir, demanda au prince un délai de trois jours. Pendant ce temps, il rassembla tout ce qu'il put trouver d'aveugles, de boiteux et d'autres pauvres ou malades, remplis d'infirmités ou couverts d'ulcères. Les trois jours écoulés, saint Laurent les montra à l'empereur en lui disant que là était tout le trésor de l'église. Valérien, surpris et épouvanté de se trouver en présence d'une foule qui semblait réunir toutes les misères de la terre, entra en fureur, et se tournant vers ses soldats, il ordonna de charger Laurent de chaînes et de fers, se réservant le plaisir de le faire mourir d'une mort lente et cruelle. En effet, il le fit battre de verges, lui fit déchirer la peau et subir des tourments de toutes sortes : le saint se jouait de toutes ces tortures ; aussi Valérien ne se possédant plus, fit dresser un lit de fer sur lequel Laurent fut étendu ; puis on alluma dessous un petit feu de charbon, afin de le faire rôtir à loisir, et de rendre ainsi sa mort plus cruelle et plus lente. Quand le feu eut consumé une partie de son corps, saint Laurent, se jouant toujours des supplices, se tourna vers l'empereur, le visage riant et tout éclatant de lumière : « Ne vois-tu pas, lui dit-il, que ma chair est assez rôtie d'un côté ? tourne-la donc de l'autre, afin qu'elle soit également glorieuse dans le ciel. » Sur l'ordre du tyran, les bourreaux tournèrent le martyr.
Quelque temps après, saint Laurent s'adressa à l'empereur : « Ma chair est présentement assez rôtie, tu peux en manger. » Ne reconnaissez-vous pas là, M.F., un chrétien, qui, imitant la sainte Vierge et sainte Madeleine, sait suivre son Dieu jusqu'au Calvaire ? Hélas ! M.F.,. qu'allons-nous devenir lorsque le bon Dieu va nous mettre en face de ces saints, qui ont préféré tout souffrir, plutôt que de trahir leur religion et leur conscience ?
2? Nous ne nous sommes pas contentés d'abandonner Jésus-Christ, comme les apôtres, qui, après avoir été comblés de ses bienfaits, s'enfuirent alors qu'il avait le plus besoin de consolation. Mais, hélas ! que le nombre est grand de ceux qui donnent la préférence à Barabbas, c'est-à-dire, qui aiment mieux suivre le monde et leurs passions, que Jésus-Christ portant sa croix ! Que de fois nous l'avons reçu comme en triomphe dans la sainte communion ; et quelque temps après, séduits par nos passions, nous avons préféré à ce Roi de gloire, tantôt un plaisir d'un moment, tantôt un vil intérêt ; que nous poursuivons malgré les remords de notre conscience ! Que de fois, M.F., n'avons-nous pas été partagés entre notre conscience et nos passions, et, dans ce combat, n'avons-nous pas étouffé la voix de Dieu, pour n'écouter que celle de nos mauvais penchants ? Si vous en doutez, écoutez-moi un instant, et vous le comprendrez aussi clairement qu'il est possible. Notre conscience, qui est notre juge, lorsque nous faisons quelque chose contre la loi de Dieu, nous dit intérieurement : « Que vas-tu faire ?... Voilà ton plaisir d'un côté et ton Dieu de l'autre ; tu ne peux plaire à tous les deux en même temps : pour lequel des deux veux-tu te déclarer ?.. : Renonce ou à ton Dieu ou à ton plaisir. » Hélas ! que de fois nous faisons comme les Juifs ; nous donnons la préférence à Barabbas, c'est-à-dire, à nos passions ! combien de fois n'avons-nous pas dit : « Je veux mon plaisir ! ». Notre conscience nous a répondu : « Mais ton Dieu, que va-t-il devenir ? » – « Qu'il en soit de mon Dieu ce qu'il lui plaira, reprennent nos passions, je veux me satisfaire. » – « Tu sais bien, nous dit la conscience par le remords qu'elle nous fait éprouver, qu'en prenant ces plaisirs défendus, tu vas faire mourir ton Dieu une seconde fois ! ». – « Que m'importe, répond notre passion, si mon Dieu est crucifié, pourvu que je me contente ? » – « Mais quel mal a fait ton Dieu, et quelle raison as-tu de l'abandonner ? Tu sais bien que chaque fois que tu l'as méprisé, tu t'en es repenti, et qu'en suivant tes mauvais penchants, tu perds ton âme, le ciel et ton Dieu ! » – Mais la passion, qui brûle du désir de se satisfaire : « Mon plaisir, voilà ma raison : Dieu est l'ennemi de mon plaisir, qu'il soit crucifié ! » – « Préféreras-tu un plaisir d'un instant à ton Dieu ?
» – « Oui, crie la passion, advienne que pourra de mon âme et de mon Dieu, pourvu que je jouisse. » »
Voilà cependant, M.F., ce que nous faisons toutes les fois que nous péchons. Il est vrai que nous ne nous en rendons pas toujours compte aussi clairement ; mais nous savons très bien qu'il nous est impossible de désirer et de commettre le péché, sans perdre notre Dieu, le ciel et notre âme. N'est-il pas vrai que, chaque fois que nous sommes sur le point de pécher, nous entendons une voix intérieure qui nous crie d'arrêter ; que sinon, nous allons nous perdre et faire mourir notre Dieu ? Ah ! nous pouvons bien le dire, M.F., la Passion que les Juifs firent souffrir à Jésus-Christ, n'était presque rien en comparaison de celle que les chrétiens lui font endurer par les outrages du péché mortel. Les Juifs préférèrent à Jésus-Christ un voleur qui avait commis plusieurs meurtres ; et que fait le chrétien pécheur ?... Ce n'est pas un homme qu'il préfère à son Dieu, c'est, disons-le en gémissant, une misérable pensée d'orgueil, de haine, de vengeance ou d'impureté ; c'est un acte de gourmandise, un verre de vin, un misérable gain de cinq sous à peine ; c'est un regard déshonnête ou quelque action infâme : voilà ce qu'il préfère au Dieu de toute sainteté ! Ah ! malheureux, que faisons-nous ? Quelle ne sera pas notre horreur, lorsque Jésus-Christ nous montrera ce que nous lui aurons préféré !... Ah ! M.F., pouvons-nous porter si loin noire fureur contre un Dieu qui nous a tant aimés !...
Ne soyons pas étonnés si les saints,, qui connaissaient la grandeur du péché, ont préféré souffrir tout ce que la fureur des tyrans a pu inventer, plutôt que de le commettre. Nous en voyons un admirable exemple dans la personne de sainte Marguerite. Son père, prêtre idolâtre et de grande réputation, la voyant chrétienne et ne pouvant la faire renoncer à sa religion, la maltraita de la manière la plus indigne, puis la chassa de sa maison. Marguerite ne se rebuta pas, et, malgré la noblesse de son origine, elle alla mener une vie humble et obscure auprès de sa nourrice, qui, dès son jeune âge, lui avait inspiré les vertus chrétiennes.
Un certain préfet du prétoire nommé Olybrius, épris de sa beauté, se la fit amener pour lui faire renier sa foi et l'épouser. Aux premières questions que lui fit le préfet, elle répondit : qu'elle était chrétienne, et qu'elle resterait toujours l'épouse du Christ. Olybrius, irrité de la réponse de la sainte, commanda aux bourreaux de la dépouiller de ses habits et de l'étendre sur le chevalet. Là, il la fit battre de verges avec tant de cruauté, que le sang coulait de tous ses membres. Au milieu de ces tourments, on lui disait de sacrifier aux dieux de l'empire, afin de ne pas perdre sa beauté et la vie par son opiniâtreté.
Mais au milieu des supplices, elle criait : « Non, non, jamais pour un bien périssable et un plaisir honteux, je ne quitterai mon Dieu ! Jésus-Christ, qui est mon époux, a soin de moi, et il ne m'abandonnera pas. » Le juge, voyant son courage qu'il appelait opiniâtreté, la fit frapper si cruellement, que, tout barbare qu'il était, il fut obligé de détourner ses regards. Craignant qu'elle ne succombât, il la fit conduire en prison. Le démon apparut à la jeune vierge sous la forme d'un horrible dragon qui semblait vouloir l'engloutir. Mais la sainte ayant fait le signe de la croix, il creva à ses pieds. Après ce terrible combat, elle vit une croix brillante comme un globe de lumière, et une colombe d'une blancheur admirable qui planait au-dessus. Elle se sentit toute fortifiée. Quelque temps après, le juge inique, voyant qu'il ne pouvait rien sur elle, malgré les tortures dont les bourreaux, eux-mêmes étaient épouvantés, lui fit enfin trancher la tête.
Eh bien ! M.F., faisons-nous comme sainte Marguerite, nous qui préférons un vil intérêt, à Jésus-Christ ? nous qui aimons mieux transgresser les commandements de Dieu on de l'église que de déplaire au monde ? nous qui, pour plaire à un ami impie, mangeons de la viande les jours défendus ? nous qui, pour rendre service à un voisin, ne nous faisons point scrupule de travailler, ou de prêter nos bêtes le saint jour du dimanche ! nous, enfin, qui passons une partie de ce jour, et même le temps des offices au jeu ou au cabaret, plutôt que de déplaire à quelque misérable ami ? Hélas ! M.F., les chrétiens qui sont disposés à faire comme sainte Marguerite, à tout sacrifier, leurs biens et leur vie, plutôt que de déplaire à Jésus-Christ, sont aussi rares que les élus, c'est-à-dire aussi rares que ceux qui iront au ciel. Mon Dieu, que le monde a changé !
3? Nous avons dit que Jésus-Christ, fut exposé aux insultes du libertinage, et traité comme un roi de théâtre par une troupe de faux adorateurs. Voyez ce Dieu que le ciel et la terre ne peuvent contenir, qui, s'il le voulait, d'un seul regard anéantirait le monde : on lui jette sur les épaules un vil manteau d'écarlate : on lui met un roseau à la main et une couronne d'épines sur la tête ; on le livre à une cohorte insolente de soldats. Hélas ! dans quel état est réduit celui que les anges n'adorent qu'en tremblant ! On plie le genoux devant lui par la plus amère dérision ; on arrache le roseau qu'il tenait à la main, on lui en frappe la tête. Oh ! quel spectacle ! oh ! quelle impiété !... Mais la charité de Jésus est si grande, que, malgré tant d'outrages, et sans faire entendre aucune plainte, il meurt volontairement pour nous sauver tous. Et pourtant, M.F., ce spectacle que nous ne pouvons considérer qu'en frémissant, se reproduit tous les jours dans la conduite d'un grand nombre de chrétiens.
Considérons la manière dont ces malheureux se comportent pendant les offices divins, en présence d'un Dieu qui s'est anéanti pour nous, qui ne repose sur nos autels et dans nos tabernacles que pour nous combler de toutes sortes de biens ; quelles adorations lui rendent-ils ! Jésus-Christ n'est-il pas traité encore plus cruellement par les chrétiens que par les Juifs, qui n'avaient pas, comme nous, le bonheur de le connaître ? Voyez ces personnes sensuelles : à peine plient-elles un genou pendant les instants les plus redoutables du mystère ; voyez ces rires, ces paroles, ces regards jetés de toute part dans l'église, ces signes que se font tous ces petits impies et ces petits ignorants : et ce n'est encore que l'extérieur ; si nous pouvions pénétrer jusque dans le fond des cœurs, hélas ! que de pensées de haine, de vengeance, d'orgueil ! Oserais-je le dire, que de pensées impures dévorent et corrompent ces cœurs ! Ces pauvres chrétiens n'ont souvent ni livres, ni chapelets pendant la sainte Messe, et ne savent à quoi occuper le temps des offices ; aussi écoutez-les se plaindre et murmurer de ce qu'on les retient trop longtemps en la sainte pré-sence de Dieu. ô Seigneur ! quel outrage et quelle insulte l'on vous fait, à l'heure même où vous ouvrez avec tant de bonté et d'amour les entrailles de votre miséri-corde !... Je ne m'étonne pas, M.F., que les Juifs aient comblé Jésus-Christ d'opprobres, l'aient regardé comme un criminel, bien plus, aient cru faire en cela une bonne œuvre ; car « s'ils l'avaient connu, nous dit saint Paul, jamais ils n'auraient fait mourir le Roi de gloire . » Mais, des chrétiens qui savent très bien que Jésus-Christ lui-même est présent sur nos autels, et combien leur peu de respect l'offense et leur impiété le méprise !... ô mon Dieu ! des chrétiens, s'ils n'avaient pas perdu la foi, pourraient-ils paraître dans vos temples sans trembler et sans pleurer amèrement leurs péchés ! Combien vous crachent au visage par trop de soin d'embellir leur tête ; combien vous couronnent d'épines par leur orgueil ; combien vous font sentir les rudes coups de la flagellation, par les actions impures dont ils profanent leur corps et leur âme ; combien, hélas ! vous donnent la mort par leurs sacrilèges ; combien vous tiennent cloué sur la croix en restant dans le péché !... ô mon Dieu !
que vous retrouvez de Juifs parmi les chrétiens !...
4? Nous ne pouvons penser sans frémir à ce qui se passa au pied de la croix : c'était là que le Père éternel attendait son Fils adorable pour décharger sur lui tous les coups de sa justice. Nous pouvons dire aussi que c'est au pied des autels, que Jésus-Christ reçoit les outrages les plus sanglants. Hélas ! que de mépris de sa sainte présence ! que de confessions mal faites ! que de messes mal entendues ! que de communions sacrilèges ! Ah ! M.F., ne pourrais-je pas vous dire avec saint Bernard : « Que pensez-vous de votre Dieu, quelle idée en avez-vous ? Malheureux, si vous en aviez l'idée que vous devez en avoir, viendriez-vous jusqu'à ses pieds pour l'insulter ? » C'est insulter Jésus-Christ que de venir dans nos églises, à la face de nos autels, avec un esprit distrait et tout rempli des affaires du monde ; c'est insulter la majesté de Dieu, que de se tenir en sa présence avec moins de modestie que dans la maison des grands du monde. Elles l'outragent, ces femmes et ces filles mondaines, qui semblent ne venir au pied des autels que pour étaler leur vanité, attirer les regards, et dérober la gloire et l'adoration qui ne sont dues qu'à Dieu seul. Dieu est patient, M.F., mais il aura son tour... Laissez venir l'éternité !...
Si autrefois Dieu se plaignait que son peuple lui était infidèle et profanait son saint nom, quelles plaintes ne devrait-il pas nous faire maintenant que, non content d'outrager son saint nom par des jurements à faire frémir l'enfer, on profane le corps adorable de son Fils et son sang précieux !... ô mon Dieu, où en êtes vous réduit ?... Autrefois vous n'avez eu qu'un calvaire, et maintenant, vous en avez autant qu'il y a de ces mauvais chrétiens !...
Que conclure de tout cela, M.F., sinon que nous sommes bien malheureux de faire tant souffrir notre Sauveur qui nous a tant aimés ? Non, ne faisons plus mourir Jésus-Christ par nos péchés, laissons-le vivre en nous ; et vivons nous-mêmes de sa grâce. Ainsi, nous aurons le sort de tous ceux qui ont évité le péché et fait le bien dans la seule vue de lui plaire. C'est ce que je vous souhaite.
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www.JesusMarie.com Saint Jean Marie Vianney
le Saint curé d’Ars - mystique - saint patron des curés
Tome 2 des Sermons de saint Jean Marie Vianney
Dimanche de Quasimodo 2
Sur la Confession pascale. 2
2ème Dimanche après Pâques 14
Sur la Persévérance 14
3ème dimanche après Pâques 31
Sur les Afflictions 31
5ème dimanche après Pâques 44
Sur la Prière 44
Sur les Rogations et les Processions 61
L'Abstinence et les Quatre-Temps 61
Pour le jour de l’Ascension 76
Pour le jour de la Fête-Dieu. 91
2ème dimanche après la Pentecôte 105
Sur la sainte Messe 105
3ème dimanche après la Pentecôte 124
Sur la miséricorde de Dieu 124
3ème dimanche après la Pentecôte 139
Sur la miséricorde de Dieu envers le Pécheur. 139
4ème dimanche après la Pentecôte 149
Sur l'Espérance 149
5ème dimanche après la Pentecôte. 166
Sur le deuxième Commandement de Dieu 166
6ème dimanche après la Pentecôte 183
Sur la Communion 183
7ème dimanche après la Pentecôte 201
Sur la fausse et vraie Vertu 201
7ème dimanche après la Pentecôte 219
Sur le Mensonge 219
7ème dimanche après la Pentecôte 235
Nécessité de faire de bonnes œuvres 235
8ème dimanche après la Pentecôte 253
Sur le jugement particulier 253
9ème dimanche après la Pentecôte 267
Sur les larmes de Jésus-Christ 267
10ème dimanche après la Pentecôte 285
Sur l’orgueil 285
11ème dimanche après la Pentecôte 301
Sur le jugement téméraire 301
11ème dimanche après la Pentecôte 318
Sur la Médisance 318
11ème dimanche après la Pentecôte 333
Sur les péchés cachés en confession 333
Dimanche de Quasimodo
Sur la Confession pascale. Erat autem proximum Pascha, dies festus Judœorum.
La fête de Pâques, qui était la grande fête des Juifs, était proche.
(S. Jean, VI, 4.)
Oui, M.F., le voilà arrivé et passé ce temps heureux où tant de chrétiens ont quitté le péché, le démon, et ont arraché leurs pauvres âmes d'entre les griffes de l'enfer, pour se remettre sous le joug aimable du Sau-veur. Ah ! Plût à Dieu que nous fussions nés dans le temps heureux des premiers chrétiens, qui voyaient venir ce moment avec une sainte allégresse ! O beau jour ! O jour de salut et de grâce, qu'êtes-vous devenu ? Où sont ces joies saintes et célestes qui font le bonheur des enfants de Dieu ? Oui, M.F., ou ce temps de grâces tournera à notre salut ou il tournera à notre perte : il sera la cause de notre bonheur si nous correspondons aux grâces qui nous sont offertes dans ce moment pré-cieux, ou il tournera à notre perte si nous n'en profitons pas ou que nous en abusions. – Mais, me direz-vous, que veut dire ce mot de Pâques ? – Vous ne le savez donc pas, mon ami ? Eh bien ! écoutez-le et vous allez le savoir. Cela veut dire passage, c'est-à-dire sortie de la mort du péché et passage à la vie de la grâce.
D'après cela, vous allez voir si vos pâques sont bonnes, et si vous pouvez être tranquilles, surtout vous, nos braves gens, qui vous contentez d'accomplir le commandement de l'église, de faire seulement une confession et une communion pour Pâques.
I. – Pourquoi est-ce, M.F., que l'église a établi le saint temps de Carême ? – C'est, me direz-vous, pour nous préparer à célébrer dignement le saint temps de Pâques, qui est un temps où le bon Dieu semble redoubler ses grâces, et excite le remords de nos consciences pour nous faire sortir du péché. – C'est très bien, mon ami, c'est ce que vous enseigne votre catéchisme ; mais si je demandais à un enfant quel est le péché de ceux qui ne font point de pâques ? II me répondrait tout simplement que c'est un gros péché mortel ; et si je lui disais : Com-bien faut-il de péchés mortels pour être damné ? Il me dirait : Un seul suffit, si l'on meurt sans en avoir obtenu le pardon. Eh bien ! mon ami, que dites-vous de cela ? Vous n'avez point fait de pâques ? – Eh non ! me direz-vous. – Mais, puisque vous n'avez point fait de pâques, et que de les manquer c'est un péché mortel, vous serez donc damné. Qu'en pensez-vous, mon ami ? N'est-ce pas, cela ne vous fait rien ? – Ah ! vous avez bien raison, dites--vous en vous-même ; mais si je suis damné, je ne serai pas le seul. – A la bonne heure, si cela ne vous fait rien, si vous aimez autant être damné que sauvé, il fau-dra aussi vous en consoler ; si vous espérez adoucir votre malheur en vous refiant que vous ne serez pas seul, il ne faudra donc plus vous tourmenter. Pauvre âme ! que dites-vous du langage que tient ce corps de péché où vous avez le malheur d'habiter ? Oh ! que de larmes vous allez répandre pendant l'éternité ! Oh ! que de gémissements ! Oh ! que de hurlements vous allez pous-ser dans les flammes, sans espérer d'en sortir ! Oh ! que vous êtes malheureux d'avoir tant coûté à Jésus-Christ, et vous en voir séparé pour jamais ! Pourquoi, M.F., n'avez-vous point fait de pâques ? – C'est, me direz-vous, parce que je n'ai pas voulu. – Mais si vous mou-rez dans cet état, vous serez damné. – Tant pis ! – Eh bien ! dites-moi, croyez-vous avoir une âme ? – Ah ! je sais bien que j'ai une âme. – Mais, peut-être croyez--vous que, quand vous serez mort, tout sera fini ?- Ah ! vous pensez en vous-même : Je sais bien que notre âme sera heureuse ou malheureuse, selon qu'elle aura bien ou mal fait. – Et qui peut la rendre malheureuse ? – C'est le péché, me direz-vous. – Vous vous sentez coupable de péché, donc je conclus que vous êtes damné. N'est--ce pas, mon ami, vous êtes bien venu vous confesser une fois ou deux ; mais vous vous en êtes tenu là. Pour-quoi cela ? C'est que vous n'avez pas voulu vous corriger et que vous aimez autant vivre dans le péché et être damné, que de le quitter pour être sauvé. Vous voulez être damné ? Eh bien ! ne vous inquiétez pas, vous le serez bien. – N'est-ce pas, ma sœur, vous avez laissé passer les pâques sans vous confesser ; le Carême, vous avez vécu dans le péché, et à Pâques aussi ; pourquoi cela ? En voici la raison : c'est que vous n'avez plus de religion, que vous avez perdu la foi, que vous ne pensez plus qu'à vous réjouir un peu dans le monde, en atten-dant que vous soyez jetée dans les flammes. Nous vous verrons, ma sœur, oui, nous vous verrons un jour ; oui, nous verrons vos larmes, votre désespoir ; je vous recon-naîtrai, du moins, je crois ; vous vous serez perdue, vous en êtes bien la maîtresse. Oui, M.F., tirons le ban-deau, laissons cachées toutes ces ordures dans les ténè-bres jusqu'au jour du jugement.
Examinons maintenant ce que c'est que la confession et la communion de ceux qui se contentent d'une fois tous les ans, et nous verrons s'ils ont lieu d'être tran-quilles ou non. Mon ami, si pour faire une bonne con-fession, il suffisait de demander pardon à Dieu, de dé-clarer ses péchés et de faire quelques pénitences, le péché, dont la religion nous fait un monstre, n'aurait rien qui dût tant nous effrayer ; rien ne serait plus facile que de réparer la perte de la grâce de Dieu, et de suivre le chemin qui conduit au ciel, qui est cependant si diffi-cile selon Jésus-Christ même. écoutez le langage qu'il tient à ce jeune homme, qui lui demandait s'il y en au-rait bien de sauvés et si le chemin qui conduit au ciel est bien malaisé à suivre : Que lui répond le Sauveur ? « Oh ! que ce chemin est étroit ! Oh ! qu'il y en a peu qui le suivent ! Oh ! que parmi ceux qui le commencent, peu vont jusqu'au bout . » En effet, M.F., après avoir vécu une année entière sans gêne, sans contrainte, ne restant occupé que de vos affaires temporelles, de vos biens, ou même de vos plaisirs, sans vous mettre en peine de vous corriger, ni de travailler à acquérir les vertus qui vous manquent ; vous viendrez seulement dans la quinzaine de Pâques, toujours le plus tard que vous pourrez, ra-conter vos péchés, de la même manière que vous feriez le récit d'une histoire : vous lirez dans un livre quelques prières, ou vous en ferez quelques autres pendant un certain temps. Moyennant cela, tout sera dit, vous irez votre train ordinaire ; vous ferez ce que vous avez fait, vous vivrez comme de coutume, l'on vous a vu dans les jeux et les cabarets, l'on vous y reverra ; l'on vous a trouvé dans la danse et les bals, l'on vous y retrouvera : ainsi de tout le reste. Les pâques prochaines, vous répé-terez la même chose. Ainsi vous ferez ce commerce jus-qu'à la mort : c'est-à-dire, que le sacrement de Péni-tence, où Dieu semble oublier sa justice pour ne mani-fester que sa miséricorde, ne sera plus pour vous qu'un jeu ou un amusement ! Vous sentez très bien, mon ami, que si vos confessions n'ont rien de mieux, vous pouvez très bien conclure qu'elles ne valent rien, pour ne pas dire autre chose.
II. – Mais pour vous convaincre davantage, examinons la chose de plus près. Pour faire une bonne confession, qui puisse nous réconcilier avec Dieu, il faut détester nos péchés de tout notre cœur, non parce que nous sommes obligés de dire au prêtre des choses que nous voudrions pouvoir nous cacher à nous-mêmes ; mais il faut nous repentir d'avoir offensé un Dieu si bon, d'être resté si longtemps dans le péché, d'avoir méprisé toutes ses grâces par lesquelles il nous sollicitait d'en sortir. Voilà, M.F., ce qui doit faire couler nos larmes et bri-ser notre cœur. Dites-moi, mon ami, si vous aviez cette véritable douleur, ne vous empresseriez-vous pas de réparer le mal qui en est la cause et de vite rentrer en grâce avec Dieu ? Que diriez-vous d'un homme qui, mal à propos, se serait brouillé avec son ami, mais qui, reconnaissant sa faute, s'en repent de suite ; ne cher-chera-t-il pas la manière de se réconcilier ? Si son ami fait quelques démarches auprès de lui pour cela, ne profitera-t-il pas de l'occasion ? Mais au contraire, s'il méprisait tout, n'auriez-vous pas raison de dire qu'il lui est égal d'être bien ou mal avec cette personne ? La com-paraison est sensible. Celui qui a eu le malheur de tom-ber dans le péché, soit par faiblesse ou surprise, ou même par malice, s'il en a un véritable regret, pourra--t-il rester longtemps dans cet état ? N'aura-t-il pas de suite recours au sacrement de Pénitence ? Mais au con-traire, s'il reste un an dans le péché, et qu'il ne voie même venir le saint temps de Pâques qu'avec peine, parce qu'il faut se confesser ; si, bien loin de venir se présenter au tribunal de la pénitence au commencement du Carême, afin d'avoir quelque temps pour faire péni-tence, et ne point passer, de suite, du péché à la table sainte ; s'il ne veut entendre parler qu'à Pâques de la confession, que même il tâche de retarder jusqu'à la quinzaine, où il viendra se présenter avec les mêmes dispositions qu'un criminel que l'on conduit à la mort que signifie cela, mon ami ? Le voici : c'est que, si les pâques étaient prolongées jusqu'à la Pentecôte, vous ne vous confesseriez qu'à la Pentecôte, ou que si elles ne venaient que tous les dix ans, vous ne vous confesseriez que tous les dix ans ; et enfin, que si l'église ne vous en faisait pas un commandement, vous ne vous confes-seriez qu'à la mort. Qu'en pensez-vous, mon frère ? N'est-ce pas, mon ami, que ce n'est ni le regret d'avoir offensé Dieu qui vous fait vous confesser, ni l'amour de Dieu qui vous fait faire vos pâques ? – Ah ! me direz-vous, c'est bien quelque chose, nous ne les faisons pas sans savoir pourquoi. – Ah ! vous n'en savez rien du tout ; vous les faites par habitude, pour dire que vous avez fait vos pâques, ou, si vous vouliez dire la vérité, vous diriez que vous avez ajouté à vos anciens péchés un péché nouveau. Ce n'est donc ni l'amour de Dieu, ni le regret de l'avoir offensé, qui vous fait confesser et faire vos pâques, ni même le désir de mener une vie plus chrétienne. En voici la preuve : si vous aimiez le bon Dieu, pourriez-vous consentir à commettre le péché avec tant de facilité, et même avec tant de plaisir ? Si vous aviez horreur du péché, comme vous devriez l'avoir, pourriez-vous le garder un an entier sur votre conscience ? Si vous aviez un vrai désir de mener une vie plus chrétienne, ne verrait-on pas au moins quelque petit changement dans votre manière de vivre ? Non, M.F., je ne veux pas vous parler aujourd'hui de ces malheureux qui ne disent que la moitié de leurs péchés, crainte de ne pas faire leurs pâques ou d'être renvoyés ; peut-être même pour couvrir leur vie honteuse du voile de la vertu ; et qui, dans cet état, s'approchent de la table sainte et vont consommer leur réprobation, livrer leur Dieu au démon, et vomir leur maudite âme en enfer.
Non, j'ose espérer que cela ne vous regarde pas ; mais cependant je continuerai à vous dire que les confessions d'un an n'ont rien qui puisse vous tranquilliser. – Mais, me direz-vous, que faut-il faire afin qu'une confession soit bonne ? – Vous le voulez savoir, mon ami, le voici ; écoutez-le bien, et vous verrez si vous êtes en sûreté. Pour que votre confession mérite le pardon, il faut qu'elle soit humble et sincère, accompagnée d'une véri-table douleur causée par le regret d'avoir offensé Dieu, et non à cause des châtiments que le péché mérite, avec un ferme propos de ne plus pécher à l'avenir. D'après cela, je dis qu'il est très difficile que toutes ces dispo-sitions se trouvent dans ceux qui ne se confessent qu'une fois l'année : vous allez le voir. Qu'est-ce qu'un chrétien aux pieds du prêtre auquel il fait l'aveu de ses péchés ? C'est un pécheur qui vient avec la douleur dans le cœur, et se jette aux pieds de son Dieu comme un criminel devant son juge, pour s'accuser lui-même afin de demander sa grâce. Comment s'accusera-t-il ? Le voici : Je suis un criminel indigne d'être appelé enfant ; j'ai vécu jusqu'à présent d'une manière tout opposée à ce que ma religion me commandait ; je n'ai eu que du dégoût pour tout ce qui avait rapport au service de Dieu ; les saints jours de dimanche et de fête n'ont été pour moi que des jours de plaisirs et de débauches : ou, pour mieux dire, je n'ai rien fait jusqu'à présent ; je suis perdu et damné si Dieu n'a pas pitié de moi. Voilà, M.F., les sentiments d'un chrétien qui a le péché en horreur.
Mais, dites-moi, est-ce de cette manière que s'accusent ceux qui trouvent que ce n'est pas assez de rester douze mois dans le péché, qui trouvent que les pâques vien-nent toujours trop tôt ? Hélas ! mon Dieu, vous voyez ces confessions d'un an que font ces pauvres malheu-reux, qui ne les font qu'avec un dégoût mortel. Oh ! non, non, mon ami, ce n'est plus un criminel couvert de honte et pénétré de douleur d'avoir offensé Dieu, qui s'humilie, qui s'accuse lui-même, qui demande un par-don dont il se reconnaît infiniment indigne ; mais, hélas ! oserai-je bien le dire ? c'est un homme qui semble ra-conter une histoire et qui la raconte mal, qui tâche de se défigurer et de paraître le moins coupable qu'il peut. écoutez-le :
ce n'est pas lui qui a commis ce péché d'im-pureté, c'est un autre qui l'a sollicité, comme s'il n'avait pas été maître de ne pas suivre son conseil. Ce n'est pas lui qui s'est mis en colère, c'est son voisin qui lui a dit une parole piquante. II a manqué la messe, c'est vrai ; mais c'est la compagnie qui en est la cause. C'est une fois qu'il fit gras, un jour défendu ; si on ne l'avait sollicité il ne l'aurait pas fait. Il a mal parlé, c'est celui qui s'est trouvé auprès de lui qui l'a fait pécher. Disons mieux le mari accuse la femme, la femme le mari ; le frère, la sœur, et la sœur, le frère ; le maître, le domestique, et le domestique tâche, autant qu'il peut, de se décharger dessus son maître. En disant leur confiteor, ils s'accusent eux-mêmes, en disant : C'est par ma faute ; deux minutes après, ils s'excusent et accusent les autres. Point d'hu-milité, point de sincérité et point de douleur : voilà pré-cisément les dispositions de ceux qui ne se confessent que tous les ans. Un pauvre pasteur verra bien à la manière dont ils s'accusent, qu'ils n'ont nullement les dispositions nécessaires pour recevoir l'absolution. Veut--il leur donner quelque temps pour ne pas leur faire faire un sacrilège, que font-ils ? écoutez-les : ils murmurent en disant qu'ils n'ont pas le temps de revenir et qu'une autre fois ils ne seront pas mieux disposés ; et ils finis-sent pour vous dire que si l'on ne veut pas les recevoir, ils iront à un autre qui ne sera pas si scrupuleux, qui les passera bien... Comme si Dieu ne pouvait pas vivre sans eux ! Pauvres aveugles !... Jugez d'après cela quelles sont leurs dispositions. Le prêtre voit bien à la manière dont ils s'accusent, qu'ils ne disent pas tout ; il est obligé de leur faire mille questions ; ils ne disent ni le nombre, ni les circonstances qui changent l'espèce. II y a certains péchés qu'ils ne voudraient pas dire, ni les cacher. Que font-ils ? Ils les disent à moitié, comme si le prêtre pouvait savoir ce qui se passe dans leur cœur. L'on se contente de raconter en gros les péchés, sans même distinguer les pensées d'avec les désirs. Le prêtre lui dira : N'avez-vous jamais eu des pensées d'orgueil, de vanité, de vengeance ou d'impureté ? Vous savez bien que toutes ces choses sont des péchés mortels quand on s'y arrête volontairement.
Avez-vous commis quelques -unes de ces fautes ? – Peut-être bien, dira-t-il, mais je ne m'en souviens pas. – Mais il faut dire à peu près le nombre, sans quoi vos confessions ne valent rien. -Ah ! monsieur, comment voulez-vous que je me rappelle toutes les pensées que j'ai eues pendant l'année ? cela m'est impossible. – Ah ! mon Dieu, que de confessions, ou plutôt que de sacrilèges !...
Non, M.F., presque jamais l'on ne s'accuse des circonstances qui aggravent le péché et qui peuvent rendre le péché mortel.
écoutez comment l'on s'accuse : je me suis enivré, j'ai calomnié mon prochain, j'ai commis le péché contre la sainte vertu de pureté, je me suis disputé, je me suis vengé ;
si le confesseur ne fait point de question, il n'y a rien de plus. – Mais, lui dira le confesseur, combien de fois cela vous est-il arrivé ? Avez-vous commis de ces péchés dans l'église ? Est-ce un saint jour de dimanche ? Est--ce en présence de vos enfants, de vos domestiques ? Y avait-il bien du monde ? La réputation de votre prochain en a-t-elle souffert quelque dommage ? Ces pensées d'or-gueil vous sont-elles venues dans l'église, pendant la sainte Messe ? Vous y êtes-vous arrêté longtemps ? Ces pensées contraires à la sainte vertu de pureté, ont-elles été accompagnées de mauvais désirs ? Cet autre péché, est-ce par surprise ou par malice ? N'avez-vous pas ajouté péché sur péché, dans la pensée qu'il ne vous en coûterait pas plus de vous confesser de beaucoup que de peu ? Il y en a qui ne se contentent pas de ne faire au-cun détail de leurs péchés, ils vous disent qu'ils n'ont rien à se reprocher, qu'ils n'ont pas le temps, qu'il faut qu'ils s'en aillent. Vous n'avez pas le temps, mon ami, eh bien ! allez vous-en. De vous en aller, ou de demeurer, l'un vaut autant que l'autre.
O mon Dieu ! quelles dispositions ! O mon Dieu ! sont--ce là des pécheurs qui viennent pour pleurer leurs péchés ? Il faut cependant convenir qu'il y en a qui font tout ce qu'ils peuvent pour bien s'examiner, et qui disent leurs péchés autant qu'ils peuvent ; mais, avec une telle indifférence, une telle froideur, et une si grande insensibilité que cela déchire le cœur d'un pau-vre prêtre. Point de soupirs, point de gémissements, point de larmes ! pas un seul signe qui annonce la dou-leur que leur donnent leurs péchés ! Il faut que le prêtre, pour leur donner l'absolution, soit persuadé qu'ils ont de meilleures dispositions qu'ils ne le montrent. Je sais bien que les larmes et les soupirs ne sont pas des marques infaillibles de contrition ni de conversion. Il n'arrive que trop souvent qu'il y en a qui pleurent leurs péchés au tribunal de la pénitence, et qui ne sont pas plus chrétiens. Mais aussi il est bien difficile de raconter avec tant de froideur et d'indifférence ce qui doit néces-sairement nous attrister et exciter nos larmes. Si un homme était sûr de recevoir sa grâce en faisant l'aveu de ses crimes, je vous laisse à penser s'il pourrait même les déclarer sans faire couler ses larmes, dans l'espé-rance que son extérieur touchera le cœur de son juge, qui lui accordera son pardon. Voyez un malade, quand il découvre ses plaies à son médecin, de suite vous entendez ses soupirs et vous voyez ses larmes qui cou-lent. Voyez un ami qui vous fera le récit de ses peines ses gestes, son ton de voix, sa manière de s'exprimer, tout en lui vous dépeint son chagrin et sa douleur. Pourquoi est-ce, M.F., que rien de tout cela ne paraît quand nous accusons nos péchés ? N'est-ce pas, mon ami, vous n'en savez rien ? Souvent vous en êtes étonné. Eh bien ! je vais vous l'apprendre : c'est que votre cœur n'est pas plus touché que vos paroles, et que votre inté-rieur est semblable à votre extérieur, que vos péchés ne vous donnent pas plus de douleur que vous n'en faites paraître. Cela est bien facile à concevoir, puisque, après vos pâques, vous êtes si peu chrétien, et que vous n'êtes ni plus sage, ni moins pécheur qu'auparavant.
III. – Nous avons dit que le regret d'avoir offensé Dieu, s'il est véritable, doit nécessairement renfermer une volonté sincère de ne plus pécher ;
que si cette volonté est sincère, elle nous portera à nous tenir sur nos gar-des ; à regretter toutes ces mauvaises pensées, soit de vengeance, soit d'impureté, aussitôt que nous les aper-cevons ; à fuir les occasions qui nous avaient portés au péché ; ou bien à ne rien négliger pour nous corriger de nos mauvaises habitudes. Eh bien ! mon ami, votre volonté de ne plus offenser le bon Dieu n'a donc pas été sincère, puisque l'on vous a vu dans les cabarets et que l'on vous y voit encore ; l'on vous a trouvé dans cette compagnie où vous avez commis ce péché et que vous y paraissez encore aujourd'hui. Vous conviendrez avec moi que vous n'avez fait aucun effort pour mieux vivre que vous n'aviez fait pendant l'année. Pourquoi cela, mon ami ? Pourquoi ? Le voici : c'est que vous ne désirez nullement de vous corriger, que votre confession n'a été que mensonge et votre contrition un fantôme de péni-tence.
En voulez-vous une seconde preuve ? La voici. De quoi vous accusiez-vous l'année passée ? D'ivrognerie, d'im-pureté, d'orgueil, de colère, de négligence dans le ser-vice de Dieu ? Et de quoi vous accusez-vous cette année ? De la même chose. Et de quoi vous accuserez-vous l'année prochaine si vous êtes en vie ? Encore de la même chose. Pourquoi cela, M.F. ? C'est que vous ne désirez nullement de mener une vie plus chrétienne ; mais vous vous confessez seulement par manière d'ac-quit et pour dire que vous avez fait vos pâques ; ou, si vous disiez la vérité, vous diriez que vous vous confes-sez chaque année pour ajouter un nouveau péché à vos anciens : alors, disant cela, vous diriez ce que vous faites. Vous ne voyez donc pas que c'est le démon qui vous trompe. S'il vous proposait de tout abandonner, à vous qui avez l'habitude de vous confesser tous les ans, vous auriez horreur de cela, vous ne voudriez pas le croire. Mais pour vous avoir un jour, il se contente de -vous tenir toujours dans vos mauvaises habitudes. Doutez-vous de ce que je vous dis ? Examinez votre con-duite et voyez si vous vous êtes corrigés de quelques péchés depuis tant d'années que vous vous confessez tous les ans ; ou, si je disais mieux, chaque année vous enfonce plus profond dans les abîmes.
Mais, me direz-vous, tout cela n'est pas trop enga-geant à nous faire faire nos pâques. – C'est bien ; mais pourquoi vous tromper ? Il y a déjà bien assez du démon qui vous trompe, sans me mettre encore avec lui. Je -vous dis la vérité telle quelle est ; ensuite vous en ferez ce que vous voudrez. Je me comporte envers vous. comme un médecin au milieu d'un grand nombre de malades : il commence à leur proposer à chacun les remèdes convenables pour rétablir leur santé ; ceux qui méprisent ces remèdes, il les laisse de côté ; mais ceux qui veulent les prendre, ils les instruit de la manière de les prendre, il leur dit le grand bien qu'ils leur feront s'ils les reçoivent avec toutes les préparations qu'il leur indiquera, et en même temps le mal que ces remèdes, leur feront s'ils ne font pas tout ce qu'il ordonne avant de s'en servir. Oui, M.F., je fais la même chose, je vous fais considérer combien sont grands les avantages que nous promettent les sacrements ; ou, pour mieux dire, que si nous ne fréquentons pas les sacrements, jamais nous ne verrons la face de Dieu, et nous sommes sûrs d'être damnés. Pour ceux qui, soit par ignorance, soit par impiété, méprisent ces remèdes salutaires, seuls capables de les réconcilier avec le bon Dieu, je fais comme ce médecin qui laisse de côté ceux qui ne veu-lent pas de ses remèdes. Mais à ceux qui témoignent le désir de les prendre, il faut absolument leur faire con-naître les dispositions qu'il faut y apporter. Je pense, M.F., que peut-être tout ce que je viens de vous dire vous donnera quelque inquiétude sur vos confessions passées : je le désire de tout mon cœur, afin qu'étant vivement touchés par la grâce du bon Dieu et par vos remords de conscience, vous preniez les moyens que Dieu vous offre encore aujourd'hui pour sortir du péché.
Mais, me direz-vous, que faut-il faire pour réparer tout cela ? – Voulez-vous le savoir et le faire, mon ami ? Le voici. C'est de recommencer vos confessions, d'aussi loin que vous pouvez juger les avoir faites sans contri-tion ; vous vous accuserez du nombre de confessions et de communions : et vous direz bien si vous avez déguisé quelque péché, si vous avez fait quelques efforts pour ne plus retomber. Il faut, pour que vos confessions puis-sent vous consoler, que chaque confession ait opéré en vous quelque changement ; il faut que vous fassiez comme nous dit l'évangile de Pâques, en parlant de Jésus-Christ, qu'une fois sorti du tombeau, il n'y rentre plus ; de même, vous étant confessés de vos péchés, vous ne devez plus les recommettre. Il faut que vous fassiez naître dans votre cœur, la douceur, la bonté et la charité, à la place de cette colère, de cet air de mépris que vous faisiez paraître à la moindre injure qu'on vous faisait. Vous manquiez vos prières le matin et le soir, l'on vous voyait les faire sans attention et sans respect ; maintenant si vous êtes véritablement sorti du péché, l'on vous verra faire vos prières tous les matins et tous les soirs avec ce respect et cette attention que doit vous inspirer la pensée de la présence de Dieu. Les saints jours de dimanche l'on vous voyait souvent venir à l'église que les offices étaient bien avancés ; mainte-nant, si vous avez bien fait vos pâques, l'on vous verra de bonne heure commencer à vous préparer pour assis-ter saintement à cette grande action. L'on verra cette mère, au lieu de courir de maison en maison, repassant la conduite de l'un et de l'autre, on la verra occupée à son ménage, à instruire ses enfants, ou, pour mieux dire, la vertu paraîtra dans tout ce qu'elle fera. Elle fera comme cette jeune fille, qui, pendant quelque temps, s'était livrée aux plaisirs, même les plus honteux ; mais ayant réfléchi sur l'état affreux où elle se plongeait, et ayant horreur d'elle-même, elle se convertit. Quelque temps après elle rencontra un jeune homme avec lequel elle avait souvent couru dans les plaisirs ; il commença à lui tenir le même langage qu'autrefois. Elle le regarda d'un air de mépris et d'indignation, en se rappelant com-ment ce malheureux avait été cause qu'elle avait offensé le bon Dieu. Tout étonné, il lui dit que sans doute elle ne le connaissait plus. « Ah ! malheureux, je ne t'ai que trop connu ! Je vois bien que tu es toujours le même, enseveli dans la fange du crime ; mais, pour moi, grâce à Dieu, je ne suis plus la même ; j'ai quitté ce maudit péché qui avait tant défiguré ma pauvre âme. Ah ! non, plutôt mille fois mourir que de retomber dans mes anciens péchés ! » O ! beau modèle pour un chrétien qui a eu le malheur de pécher !
Que devons-nous conclure de tout cela ? Le voici, M.F. C'est que si vous voulez ne pas être damnés, vous ne devez pas vous contenter de vous confesser une fois l'année ; parce que, à chaque fois que vous seriez en état de péché vous courriez risque d'y périr et d'être perdus pour une éternité. C'est que si vous aviez été assez malheureux d'avoir caché quelque péché par crainte ou par honte, ou, que vous les ayez confessés sans contrition, sans désir de vous en corriger ; ou même, si depuis tant d'années que vous vous confessez, vous n'avez connu aucun changement dans votre vie concluez de là que toutes vos confessions ne valent rien, et par conséquent n'ont été que des sacrilèges et des abominations qui vous jetteront en enfer. Pour ceux qui ne font point de pâques, je n'ai rien à leur dire ; puisqu'ils veulent absolument se damner, ils en sont les maîtres. Pleurons leur malheur, prions pour eux : la charité que nous devons avoir les uns pour les autres nous y oblige. Demandons à Dieu de ne pas tom-ber dans un tel aveuglement ! Résistons courageuse-ment au monde et au démon ! Soupirons sans cesse après notre véritable patrie qui est le ciel, notre gloire, notre récompense et notre félicité. C'est ce que je vous souhaite...
2ème Dimanche après Pâques
Sur la Persévérance
Qui autem perseveraverit usque in finem, hic salvus erit.
Celui qui persévérera jusqu'à la fin, sera sauvé.
(S.Matth., x, 22.)
Celui, nous dit le Sauveur du monde, qui combattra et qui persévérera jusqu'à la fin de ses jours, sans avoir -été vaincu, ou qui, étant tombé, s'est relevé et persé-vère, sera couronné, c'est-à-dire sauvé : paroles, M.F., qui devraient nous faire trembler et nous glacer d'effroi, si nous considérons d'un côté les dangers auxquels nous sommes exposés, et de l'autre, notre faiblesse et le nombre des ennemis qui nous environnent ; ne soyons pas étonnés si les plus grands saints ont quitté leurs parents et leurs amis, leurs biens et leurs plaisirs, pour aller les uns s'enfoncer dans les forêts, les autres pleurer entre des rochers ; enfin d'autres s'en-fermer entre quatre murs pour y pleurer le reste de leurs jours, pour être plus libres et débarrassés de -tous les tracas du monde, et n'être occupés qu'à com-battre les ennemis de leur salut, bien convaincus que le ciel ne serait accordé qu'à leur persévérance.
– Mais, me direz-vous, qu'est-ce que c'est que persévérer ? – Mon ami, le voici. C'est être prêt à tout sacrifier : ses biens, sa volonté, sa liberté et sa vie même, plutôt que de déplaire à Dieu. – Mais, me direz-vous encore, qu'est--ce que c'est que de ne pas persévérer ? – Le voici. C'est de retomber dans les péchés que nous avons déjà con-fessés, de suivre les mauvaises compagnies qui nous ont portés au péché qui est le plus grand de tous les malheurs, puisque nous y avons perdu notre Dieu ; nous avons tourné contre nous toute sa colère, nous arrachons notre âme du ciel, nous la traînons en enfer. Plût à Dieu que les chrétiens qui ont le bonheur de se réconcilier avec Dieu par le sacrement de Pénitence, le comprissent bien ! Et pour vous en donner une idée, je vais vous montrer les moyens que vous devez pren-dre pour persévérer dans la grâce que vous avez reçue dans le saint temps de Pâques. J'en trouve cinq prin-cipaux qui sont : la fidélité à suivre les mouvements de la grâce de Dieu, la fuite des mauvaises compagnies, la prière, la fréquentation des sacrements et enfin la mortification.
C'est vraiment aujourd'hui que vous pourrez dire que tout ce que vous allez entendre ne vous regarde pas, du moins un bon tiers. Moi, vous parler de la persévé-rance ! mais je suis donc un faux pasteur, je ne viens donc travailler qu'à votre perte ! II faudra que le démon se serve de moi pour accélérer votre réprobation ! je vais donc faire tout le contraire de ce que le bon Dieu m'a commandé de faire : il ne m'envoie au milieu de vous que pour vous sauver, et mon occupation serait donc de vous conduire dans les abîmes ! Moi, être le cruel bourreau de vos pauvres âmes ! Mon Dieu ! quel malheur ! Moi, vous parler de la persévérance ! mais ce langage ne convient qu'à ceux qui ont quitté le péché pour tout de bon, qui sont dans, la résolution de perdre mille vies, plutôt que de recommettre le péché ; mais dire à un pécheur de persévérer dans ses désordres. O mon Dieu ! ne serais-je pas la plus malheureuse créature que la terre ait jamais portée ? Non, non, ce n'est pas le langage que je devrais tenir. Ah ! plutôt, cesse, mon ami ; ah ! cesse de persévérer dans ton état déplorable, sans quoi tu es damné. Moi, dire à cet homme qui depuis nombre d'années ne fait point de pâques ou qui les fait mal, de persévérer ! Non, non, mon ami, si tu persévères, tu es perdu, jamais de ciel pour toi ! Moi, dire à cette personne qui se contente de faire ses pâques de persévérer ; mais ne serait-ce pas lui mettre un bandeau devant les yeux et la traîner en enfer ? Moi, dire à ces pères et mères qui font leurs pâques, et qui lâchent la bride à leurs enfants, de per-sévérer ! Ah ! non, non, je ne veux pas être le bourreau de leur pauvre âme. Moi, dire de persévérer à ces jeunes filles qui ont fait leurs pâques avec la pensée et le désir de retourner dans les danses et les plaisirs ! Oh ! malheur à moi ! ô horreur ! ô abomination ! ô chaîne de crimes et de sacrilèges ! Moi, dire de persévérer à ces personnes qui fréquentent cinq ou six fois les sacrements par année, qui ne font paraître aucun chan-gement dans leur manière de vivre : mêmes murmures dans leurs peines, mêmes emportements, même ava-rice, même dureté envers les pauvres ; toujours aussi empressés à calomnier et à noircir la réputation de leur prochain...
O mon Dieu ! que de chrétiens aveu-gles et vendus à l'iniquité ! Moi, dire de persévérer à ces personnes qui, sans se gêner, ou par respect hu-main, mangent de la viande les jours défendus et qui travaillent sans scrupule le saint jour du dimanche ! O mon Dieu ! quel malheur ! A qui vais-je m'adresser ? Je n'en sais rien.