Sermons du curé d'Ars (page 19)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En troisième lieu, je dis que tous les damnés se sont damnés parce qu'ils n'ont pas prié, ou ont prié mal. De là je conclus, M.F., que sans la prière, nous ne pou-vons que nous perdre pour l'éternité, et qu'avec la prière bien faite, nous sommes sûrs de nous sauver. Oui, M.F., tous les saints étaient tellement convaincus que la prière leur était absolument nécessaire pour se sauver, qu'ils ne se contentaient pas de passer les jours à prier, mais encore les nuits entières. Pourquoi est-ce, M.F., que nous avons tant de répugnance pour un exercice si doux et si consolant ? Hélas ! M.F., c'est que, le faisant mal, nous n'avons jamais senti les dou-ceurs que les saints y éprouvaient. Voyez saint Hila-rion, qui pria pendant cent ans sans discontinuer, et ces cent ans de prières furent si courts que sa vie lui sembla passer comme un éclair. En effet, M.F., une prière bien faite est une huile embaumée qui se répand dans toute notre âme, qui semble déjà lui faire sentir le bonheur dont jouissent les bienheureux dans le ciel. Cela est si vrai, que nous lisons dans la vie de saint François d'Assise que, souvent, quand il priait, il tom-bait dans le ravissement, au point qu'il ne pouvait distinguer s'il était sur la terre ou dans le ciel parmi les bienheureux. C'est qu'il était embrasé par le feu divin que la prière allumait dans son cœur, et qui lui com-muniquait une chaleur sensible. Un jour qu'il était à l'église, il se sentit un amour si violent qu'il se mit à crier à haute voix : « Mon Dieu, je ne peux plus y tenir.

» – Mais, pensez-vous en vous-mêmes, cela est bien bon pour ceux qui savent bien prier et dire de belles prières. – M.F., ce ne sont ni les longues, ni les belles prières que le bon Dieu regarde ; mais celles qui se font du fond du cœur, avec un grand respect et un véritable désir de plaire à Dieu. En voici un bel exemple. Il est rapporté dans la vie de saint Bonaven-ture, qui était un grand docteur de l'église, qu'un reli-gieux très simple lui dit : « Mon père, moi qui suis peu instruit, pensez-vous que je puisse prier le bon Dieu, et l'aimer ? » Saint Bonaventure lui dit : « Ah ! mon ami, c'est principalement ceux-là que le bon Dieu chérit le plus, et qui lui sont le plus agréables. » Ce bon religieux, tout étonné d'une si bonne nouvelle, va se mettre à la porte du monastère, disant à tous ceux qu'il voyait passer : « Venez, mes amis, j'ai une bonne nouvelle à vous donner ; le docteur Bonaventure m'a dit que nous autres, quoique ignorants, nous pouvions autant aimer le bon Dieu que les savants. Quel bonheur pour nous de pouvoir aimer le bon Dieu et lui plaire, sans rien savoir ! » D'après cela, M.F., je vous dirai que rien n'est plus facile que de prier le bon Dieu, et qu'il n'est rien de plus consolant.

Nous disons que la prière est une élévation de notre cœur vers Dieu. Disons mieux, M.F., c'est un doux entretien d'un enfant avec son père, d'un sujet avec son roi, d'un serviteur avec son maître, d'un ami avec son ami, dans le sein duquel il dépose ses chagrins et ses peines. Pour mieux encore vous exprimer ce bonheur, c'est une vile créature que le bon Dieu reçoit entre ses bras pour lui prodiguer toutes sortes de bénédictions. Que vous dirai-je encore, M.F. ? C'est la réunion de tout ce qu'il y a de plus vil, avec tout ce qu'il y a de plus grand, de plus puissant, de plus parfait en toutes sortes de manières. Dites-moi, M.F., nous en faut-il davantage, pour nous faire sentir le bonheur de la prière et la nécessité de la prière ? D'après cela, M.F., vous voyez que la prière nous est absolument néces-saire si nous voulons plaire à Dieu et nous sauver.

D'un autre côté, nous ne pouvons trouver notre bon-heur sur la terre qu'en aimant Dieu ; et nous ne pou-vons l'aimer qu'en le priant. Nous voyons que Jésus--Christ, pour nous encourager à avoir souvent recours à lui par la prière, nous promet de ne jamais rien nous refuser si nous le prions comme il faut. Mais, sans aller chercher de grands détours pour vous montrer que nous devons souvent prier, vous n'avez qu'à ouvrir votre catéchisme, et vous y verrez que le devoir d'un bon chrétien est de prier le matin et le soir et souvent pen-dant le jour : c'est-à-dire, toujours.

Je dis que, le matin, un chrétien qui désire de sau-ver son âme doit, dès l'instant qu'il s'éveille, faire le signe de la croix, donner son cœur à Dieu, lui offrir toutes ses actions, se préparer à faire sa prière. Il ne faut jamais travailler avant de la faire ; mais la faire à genoux, après avoir pris de l'eau bénite, et la faire de-vant son crucifix. Ne perdons jamais de vue, M.F., que c'est le matin que le bon Dieu nous prépare toutes les grâces qui nous sont nécessaires pour passer sainte-ment la journée ; parce que le bon Dieu sait toutes les occasions que nous aurons de pécher, toutes les tenta-tions que le démon nous livrera pendant le jour ; et, si nous prions à genoux et comme il faut, il nous donne toutes les grâces dont nous avons besoin pour ne pas succomber. C'est pour cela que le démon fait tout ce qu'il peut pour nous les faire manquer ou pour nous les faire faire mal ; étant très convaincu, comme il l'avoua un jour par la bouche d'un possédé, que s'il peut avoir le premier moment de la journée, il est sûr d'avoir tout le reste. Qui de nous, M.F., pourrait entendre, sans pleurer de compassion, ces pauvres chrétiens qui osent vous dire qu'ils n'ont pas le temps de prier ! Vous n'avez pas le temps ! pauvres aveugles ; quelle est l'action la plus précieuse, ou de travailler à plaire à Dieu et à sauver votre âme, ou d'aller donner à manger à vos bêtes qui sont à l'écurie, ou bien d'appeler vos enfants ou vos domestiques pour les envoyer remuer la terre ou le fumier ? Mon Dieu, que l'homme est aveugle !... Vous n'avez pas le temps ! mais, dites-moi, ingrats, si le bon Dieu vous avait fait mourir cette nuit, auriez-vous tra-vaillé ? Si le bon Dieu vous avait envoyé trois ou quatre mois de maladie, auriez-vous travaillé ? Allez, miséra-bles, vous méritez que le bon Dieu vous abandonne à votre aveuglement, que vous périssiez. Nous trouvons que c'est trop de lui donner quelques minutes pour le remercier des grâces qu'il nous accorde à chaque instant. – Vous voulez faire votre ouvrage, dites-vous. – Mais, mon ami, vous vous trompez grandement, vous n'avez pas d'autre ouvrage que de plaire à Dieu et de sauver votre âme, tout le reste n'est pas votre ouvrage : si vous ne le faites pas, d'autres le feront ; mais si vous perdez votre âme, qui la sauvera ? Allez, vous êtes un insensé, quand vous serez en enfer, vous apprendrez ce que vous eussiez dû faire ; mais ce que, malheureusement, vous n'avez pas fait.

Mais, me direz-vous, quels sont donc les avantages que nous recevons par la prière, que nous devons si souvent prier ? – M.F., les voici. La prière fait que nos croix sont moins pesantes, elle adoucit nos peines et nous sommes moins attachés à la vie, elle attire sur nous le regard de la miséricorde de Dieu, elle fortifie notre âme contre le péché, elle nous fait désirer la pénitence et nous la fait pratiquer avec plaisir, elle nous fait sentir et comprendre combien le péché outrage le bon Dieu. Disons mieux, M.F., par la prière nous plaisons à Dieu, nous enrichissons nos âmes, et nous nous assurons la vie éternelle. Dites-moi, M.F., en faut-il davantage pour nous porter à faire que notre vie ne soit qu'une prière continuelle par notre union avec Dieu ? Quand on aime quelqu'un, a-t-on besoin de le voir pour penser à lui ? Non, sans doute. De même, M.F., si nous aimons le bon Dieu, la prière nous sera aussi familière que la respiration. Cependant, M.F., je vous dirai que pour prier de manière qu'elle puisse nous attirer tous ces biens, il ne suffit pas d'y employer un instant à la hâte, c'est-à-dire, avec précipitation. Le bon Dieu veut que nous y passions un temps convenable, que nous ayons au moins le temps de lui demander les grâces qui nous sont nécessaires, de le remercier de ses bienfaits, et de gémir sur nos fautes passées en lui en demandant pardon.

Mais, me direz-vous, comment pouvons-nous donc prier sans cesse ? – M.F., rien de plus facile : c'est de nous occuper du bon Dieu, de temps en temps, pendant notre travail ; tantôt faisant un acte d'amour, pour lui témoigner que nous l'aimons, parce qu'il est bon et digne d'être aimé ; tantôt, un acte d'humilité, nous reconnaissant indignes des grâces dont il ne cesse de nous combler ; tantôt un acte de confiance, de ce que, quoique bien misérables, nous savons qu'il nous aime et qu'il veut nous rendre heureux. Ou bien, nous penserons à la mort et passion de Jésus-Christ, nous le verrons au jar-din des Olives, portant sa croix ; nous nous rappellerons son couronnement d'épines, son crucifiement ; ou, si vous voulez, son incarnation, sa naissance, sa fuite en égypte ; ou bien encore, la pensée de la mort, du juge-ment, de l'enfer ou du ciel. Nous ferons quelques prière en l'honneur de notre saint ange gardien, et ne man-querons jamais de dire nos Benedicite, nos actions de grâces, nos Angelus, le Salut, Marie, quand l'heure sonne : ce qui nous fait ressouvenir de nos fins dernières, que bientôt nous ne serons plus sur la terre, et ce qui nous porte à ne pas nous y attacher, et à ne pas rester dans le péché, crainte que la mort nous y surprenne. Voyez, M.F., combien il est facile de prier sans cesse en faisant cela. Voilà, M.F., comme les saints priaient toujours.

II. – Le deuxième motif qui doit nous porter à avoir recours à la prière, c'est que tout l'avantage tourne contre nous. Le bon Dieu veut notre bonheur, et il sait que ce n'est que par la prière que nous pouvons nous le procurer. D'ailleurs, M.F., quel plus grand honneur pour une vile créature comme nous, que Dieu veuille bien s'abaisser jusqu'à elle, en s'entretenant avec elle aussi familièrement qu'un ami avec son ami. Voyez quelle bonté de sa part en nous permettant de lui faire part de nos chagrins, de nos peines. Et ce bon Sauveur s'empresse de nous consoler, de nous soutenir dans les épreuves, ou, pour mieux dire, il souffre pour nous. Dites-moi, M.F., ne serait-ce pas vouloir renoncer à notre salut et à notre bonheur sur la terre que de ne pas prier ? puisque, sans la prière, nous ne pouvons être que malheureux, et qu'avec la prière nous sommes sûrs de tout obtenir ce qui nous est nécessaire pour le temps et pour l'éternité, comme nous allons le voir.

Je dis 1 M.F., que tout est promis à la prière, et 2 que la prière obtient tout quand elle est bien faite : c'est une vérité que Jésus-Christ nous répète presque à chaque page de la sainte écriture.

La promesse que Jésus-Christ nous en fait est formelle : « Deman-dez, nous dit-il, et vous recevrez ; cherchez et vous trouverez ; frappez, l'on vous ouvrira. Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, vous l'obtiendrez, si vous le faites avec foi. » Jésus-Christ ne se contente pas de nous dire que la prière bien faite obtient tout. Pour mieux encore nous en convaincre, il nous l'assure avec serment : « En vérité, en vérité je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l'accordera. » D'après les paroles de Jésus-Christ même, il me semble, M.F., qu'il serait impossible de douter du pouvoir de la prière. D'ailleurs, M.F., d'où pourrait venir notre défiance ? Serait-ce de notre indi-gnité ? Mais, le bon Dieu sait bien que nous sommes pécheurs et coupables, et que nous comptons en tout sur sa bonté qui est infinie, et que c'est en son nom que nous prions. Et notre indignité n'est-elle pas couverte, et comme cachée par ses mérites ? Est-ce parce que nos péchés sont trop affreux ou trop nombreux ? Mais, ne lui est-il pas aussi facile de nous pardonner mille péchés qu'un seul ? N'est-ce pas principalement pour les pé-cheurs qu'il a donné sa vie ?

écoutez ce que nous dit le saint Roi-Prophète : « A-t-on jamais vu quelqu'un qui ait prié le Seigneur, et dont la prière n'ait pas été exaucée ? » « Oui, nous dit-il, tous ceux qui invoquent le Seigneur, et qui ont recours à lui, ont éprouvé les effets de sa miséricorde. ».

Voyons cela par des exemples, ce qui vous sera plus sensible. Voyez Adam après son péché demander misé-ricorde. Non seulement le Seigneur lui pardonne, mais encore à tous ses descendants ; il lui promet son Fils, qui devait s'incarner, souffrir et mourir pour réparer son péché.

Voyez les Ninivites qui étaient si coupables, puisque le Seigneur leur envoie son prophète Jonas, pour les avertir qu'il allait les faire périr de la manière la plus épouvantable : c'est-à-dire, par le feu du ciel . Tous se livrent à la prière, et le Seigneur leur accorde à tous leur pardon. Lors même que le bon Dieu était prêt à faire périr l'univers par un déluge universel, si ces pécheurs avaient eu recours à la prière, ils auraient été sûrs que le Seigneur les aurait pardonnés. Si vous allez plus loin, voyez Moïse sur la montagne, pendant que Josué combat les ennemis du peuple de Dieu. Tant que Moïse prie, les Israélites sont victorieux ; et aussitôt qu'il cesse de prier, ils sont vaincus. Voyez encore ce même Moïse qui va demander au Seigneur le pardon de trente mille coupables que le Seigneur avait résolu de faire périr : par ses prières, il força pour ainsi dire le Seigneur à les pardonner. « Non, Moïse, lui dit le Seigneur, ne demande pas grâce pour ce peuple, je ne veux pas le pardonner. » Moïse continue, et le Seigneur est vaincu par les prières de son serviteur, et les pardonne. Que fait Judith, M.F., pour délivrer sa patrie de son redoutable ennemi ? Elle se met en prière, et, pleine de confiance en celui qu'elle vient de prier, elle va chez Holopherne, lui tranche la tête et sauve sa patrie. Voyez le pieux roi ézéchias, à qui le Seigneur envoie son prophète pour lui dire de mettre ordre à ses affaires parce qu'il va mourir. Il se prosterne devant le Seigneur, en le priant de ne pas l'ôter encore de ce monde. Le Seigneur, touché de sa prière, lui donne encore quinze ans de vie.

Si vous passez plus loin, voyez le publicain qui, se reconnaissant coupable, va dans le temple prier le Seigneur de le par-donner. Jésus-Christ nous dit lui-même que ses péchés lui sont pardonnés.

Voyez la pécheresse qui, prosternée aux pieds de Jésus-Christ, le prie avec larmes. Jésus--Christ ne lui dit-il pas : « Vos péchés vous sont par-donnés ? » Le bon larron prie sur la croix, quoique tout couvert des crimes les plus énormes : non seulement Jésus-Christ le pardonne ; mais, bien plus, lui promet qu'au même jour, il sera dans le ciel avec lui. Oui, M.F., s'il vous fallait citer tous ceux qui ont obtenu leur par-don par la prière, il faudrait vous citer tous les saints qui ont été pécheurs ; puisque ce n'est que par la prière qu'ils ont eu le bonheur de se réconcilier avec le bon Dieu, qui se laissa toucher par leurs prières.

III. – Mais peut-être pensez-vous : D'où peut donc venir que, malgré tant de prières, nous sommes toujours pécheurs et pas meilleurs une fois que l'autre ? – Mon ami, notre malheur vient de ce que nous ne prions pas comme il faut, c'est-à-dire que nous prions sans pré-paration et sans désir de nous convertir, souvent même sans savoir ce que nous voulons demander au bon Dieu. Rien de si sûr, M.F., que cela, puisque tous les pécheurs qui ont demandé au bon Dieu leur conversion l'ont obtenue, et que tous les justes qui ont demandé à Dieu la persévérance ont persévéré. – Mais peut-être me direz-vous : L'on est trop tenté. – Vous êtes trop tenté, mon ami ? Vous pouvez prier et vous êtes sûr que la prière vous donnera la force de résister à la tenta-tion. Vous avez besoin de grâce ? Eh bien ! la prière vous l'obtiendra. Si vous en doutez, écoutez ce que nous dit saint Jacques, qu'avec la prière nous domi-nons sur le monde, sur le démon et sur nos penchants. Oui, M.F., dans quelques peines que nous soyons, si nous prions, nous aurons le bonheur de les supporter avec résignation à la volonté de Dieu ; et quelque vio-lentes que soient nos tentations, si nous avons recours à la prière, nous les surmonterons. Mais que fait le pécheur ? Le voici. II est très persuadé que la prière lui est absolument nécessaire pour éviter le mal et pour faire le bien, et pour sortir du péché quand il a le malheur d'y être tombé ; mais comprenez, si vous le pouvez, son aveuglement ; il ne fait presque point de prière ou il la fait mal. Cela n'est-il pas vrai, M.F. ? Voyez la manière dont un pécheur fait sa prière, sup-posé même qu'il en fasse, car la plupart des pécheurs n'en font point ; hélas ! on les voit se lever et se cou-cher comme des bêtes. Mais examinons ce pécheur faisant sa prière : voyez-le se couchant sur une chaise ou contre son lit, la faisant en s'habillant ou se désha-billant, en allant ou en criant, et peut-être même en jurant après ses domestiques ou ses enfants. Quelle préparation y apporte-t-il ? Hélas ! point du tout. Sou-vent et la plupart du temps, ces hommes ont fini leur prétendue prière, non seulement sans savoir ce qu'ils ont dit, mais encore sans penser devant qui ils étaient et ce qu'ils venaient faire et demander. Voyez-les dans la maison du bon Dieu, cela ne vous ferait-il pas mou-rir de compassion ? Pensent-ils qu'ils sont en la sainte présence de Dieu ? Non, sans doute : ils regardent qui entre et qui sort, ils parlent à l'un et à l'autre, ils bâil-lent, ils dorment, ils s'ennuient, peut-être même sont--ils en colère de ce que les offices sont, selon eux, trop longs. Ils ont de la dévotion en prenant l'eau bénite à peu près comme quand ils en prennent dans le seau pour boire. A peine mettent-ils les deux genoux par terre, il leur semble que c'est beaucoup que de courber un petit peu la tête pendant la Consécration ou la Bénédiction. Vous les voyez promener leurs regards dans l'église, peut-être même sur des objets qui peuvent les porter au mal ; ils ne sont pas même entrés, qu'ils voudraient déjà être dehors. Quand ils sortent, vous les entendez crier comme des personnes que l'on tire d'une prison pour les mettre en liberté. Eh bien ! M.F., voilà le besoin du pécheur : vous voyez qu'il est bien grand. D'après cela, devons-nous nous étonner si un pécheur reste toujours dans son péché, et de plus, s'il y per-sévère ?

Nous avons dit, en troisième lieu, que les avantages de la prière sont attachés à la manière dont nous nous acquittons de ce devoir, comme vous allez le voir. 1 Pour qu'une prière soit agréable à Dieu et avanta-geuse à celui qui la fait, il faut être en état de grâce ou du moins dans une bonne résolution de sortir du péché promptement, parce que la prière d'un pécheur qui ne veut pas sortir du péché est une insulte qu'il fait à Dieu ; 2 Pour qu'une prière soit bonne, il faut nous y être préparé. Toute prière qui est faite sans préparation est une prière mal faite, et cette préparation c'est, au moins, de s'occuper un instant du bon Dieu avant de se mettre à genoux, pensant à qui vous allez parler, ce que vous allez lui demander. Hélas ! que le nombre de ceux qui s'y préparent est petit, et par conséquent qu'il y en a peu qui prient comme il faut, c'est-à-dire de manière à être exaucés ? D'ailleurs, M.F., que voulez--vous que le bon Dieu vous accorde, puisque vous ne voulez rien et ne désirez rien ! Disons encore mieux c'est un pauvre qui ne veut pas d'aumône, c'est un malade qui ne veut pas de guérison, c'est un aveugle qui veut rester dans son aveuglement ; enfin, c'est un damné qui ne veut point de ciel et qui consent d'aller en enfer.

En deuxième lieu, nous avons dit que la prière est l'élévation de notre cœur vers Dieu, c'est un doux et heureux entretien d'une créature avec son Dieu. Ce n'est donc pas, M.F., prier le bon Dieu comme il faut, lorsque nous pensons à autre chose pendant que nous prions. Aussitôt que nous nous apercevons que notre esprit s'égare, il faut vite revenir en la présence du bon Dieu, nous en humilier devant lui, et ne jamais laisser nos prières parce que nous ne sentons point de plaisir à prier. Au contraire, plus nous avons de dégoût, plus notre prière est méritoire aux yeux de Dieu, si nous continuons toujours dans la pensée de plaire à Dieu. Il est rapporté dans l'histoire qu'un jour un saint disait à un autre saint : « Pourquoi est-ce que quand l'on prie le bon Dieu, notre esprit se remplit de mille pensées étran-gères, et que, bien souvent, si l'on n'était pas occupé à la prière, l'on n'y penserait pas. » L'autre lui répon-dit : « Mon ami, cela n'est pas étonnant : d'abord, le démon prévoit les grâces abondantes que nous pouvons obtenir par la prière, et par conséquent, il désespère de gagner une personne qui prie comme il faut ; ensuite, plus nous prions avec ferveur plus nous le rendons furieux ». Un autre à qui le démon apparut, lui de-manda pourquoi il était continuellement occupé à ten-ter les chrétiens ? Le démon lui répondit lui-même qu'il ne pouvait pas souffrir qu'un chrétien, qui tant de fois a péché, puisse encore obtenir son pardon, et que tant qu'il y aurait un chrétien sur la terre, il le tente-rait. Ensuite il lui demanda comment il les tentait. Le démon lui répondit, le voici : « Aux uns, je leur mets le doigt dans la bouche pour les faire bâiller ; les autres, je les endors ; et d'autres, je transporte leur esprit de ville en ville. » Hélas ! M.F., cela n'est que trop véritable ; nous éprouvons chaque jour ces choses, toutes les fois que nous sommes en la sainte présence de Dieu pour le prier.

Il est rapporté que le supérieur d'un monastère voyant un de ses religieux qui, avant de commencer ses prières, se donnait certain mouvement et semblait parler avec quelqu'un, lui demanda de quoi il s'occu-pait avant de commencer ses prières. « Mon père, lui dit-il, c'est qu'avant de commencer mes prières, j'ai la coutume d'appeler toutes mes pensées et mes désirs en leur disant : Venez tous et nous adorerons Jésus-Christ notre Dieu. » « Ah ! M.F., nous dit Cassien, qu'il faisait bon voir prier les premiers fidèles ! Ils avaient un si grand respect en la présence de Dieu, qu'il semblait qu'ils étaient morts, tant le silence était grand ; on les voyait dans l'église tout tremblants ; il n'y avait ni chaises ni bancs ; ils se tenaient prosternés comme des criminels qui attendent leur sentence. Mais aussi, M.F., que le ciel se peuplait vite et qu'il faisait bon vivre sur la terre ! Ah ! bonheur infini pour ceux qui ont vécu dans ces temps heureux ! »

3 Nous avons dit qu'il faut que nos prières soient faites avec confiance, et avec une espérance ferme que le bon Dieu peut et veut nous accorder ce que nous lui demandons, si nous le demandons comme il faut. Dans tous les endroits où Jésus-Christ nous promet de tout accorder à la prière, il met toujours cette condition « Si vous la faites avec foi. » Quand quelqu'un lui de-mandait sa guérison ou autre chose, il ne manquait jamais de leur dire : « Qu'il vous soit fait selon votre foi. » D'ailleurs, M.F., qui pourrait nous porter à dou-ter, puisque notre confiance est appuyée sur la toute -puissance de Dieu qui est infinie, et sur sa miséricorde qui est sans bornes, et sur les mérites infinis de Jésus--Christ au nom duquel nous prions. Quand nous prions au nom de Jésus-Christ, ce n'est pas nous qui prions, mais c'est Jésus-Christ lui-même qui prie son Père pour nous.

L'évangile nous donne un bel exemple de la foi que nous devons avoir en priant, dans la personne de cette femme qui était atteinte d'une perte de sang. Elle se disait en elle-même : « Si je peux seulement toucher le bord de son manteau, je suis sûre d'être guérie. » Vous voyez qu'elle croyait fermement que Jésus-Christ pouvait la guérir ; elle attendait avec une grande con-fiance une guérison qu'elle désirait ardemment. En effet, le Sauveur passant près d'elle, elle se jette aux pieds de Jésus-Christ, lui touche son manteau, et aussi-tôt elle est guérie. Jésus-Christ, voyant sa foi, la regarde avec bonté, en lui disant : « Allez, votre foi vous a sauvée. » Oui, M.F., c'est à cette foi et à cette confiance que tout est promis.

4 Nous disons que quand nous prions, il faut avoir des intentions bien pures dans tout ce que nous de-mandons, et ne rien demander que ce qui peut contri-buer à la gloire de Dieu et à notre salut. « Vous pouvez, nous dit saint Augustin, demander des choses tempo-relles ; mais toujours dans la pensée que vous vous en servirez pour la gloire de Dieu et le salut de votre âme, ou pour celui de votre prochain ; autrement, vos de-mandes ne sont formées que par l'orgueil et l'ambition ; et si, dans ce cas, le bon Dieu refuse de vous accorder ce que vous lui demandez, c'est qu'il ne veut pas contri-buer à votre perte. Mais que faisons-nous dans nos prières, nous dit encore saint Augustin ? Hélas ! nous demandons une chose, et nous en désirons une autre. En récitant notre Pater, nous disons : « Notre Père, qui êtes aux cieux ; c'est-à-dire : Mon Dieu, détachez-nous de ce monde ; faites-nous la grâce de mépriser toutes les choses qui ne sont que pour la vie présente ; faites--moi la grâce que toutes mes pensées et tous mes désirs soient pour le ciel ! » Hélas ! nous serions bien fâchés si le bon Dieu nous faisait cette grâce ; du moins, un grand nombre .

Nous devons souvent prier, M.F., mais nous devons redoubler nos prières dans les épreuves et les tentations. En voici un bel exemple. Nous lisons dans l'histoire que, du temps de l'empereur Licinius, l'on voulut que tous les soldats fissent des sacrifices au démon. Dans le nom-bre il y en eut quarante qui refusèrent, en disant que les sacrifices n'étaient dus qu'à Dieu seul, et non au démon. On leur fit toutes sortes de promesses. Voyant que rien ne pouvait les vaincre, ils furent condamnés après bien des tourments à être jetés nus dans un étang d'eau glacée, pendant une nuit, dans les rigueurs de l'hiver, afin de les faire mourir par la rigueur du froid. Les saints martyrs, se voyant ainsi condamnés, se dirent les uns aux autres : « Mes amis, que nous reste-t-il à présent, sinon de nous jeter entre les mains du Dieu tout-puissant, de qui seul nous devons attendre la force et la victoire ? Ayons recours à la prière, et prions sans cesse pour attirer sur nous les grâces du Ciel ; deman-dons à Dieu que tous les quarante nous ayons le bonheur de persévérer. » Mais pour les tenter, l'on mit près de là un bain chaud. Malheureusement, un d'entre eux perdant courage, quitte le combat, et va se mettre dans le bain chaud ; mais en y entrant il perdit la vie. Celui qui les gardait voyant trente-neuf couronnes des-cendre du ciel, une seule restait. « Ah ! s'écria-t-il, c'est ce malheureux qui a quitté les autres !... » Il se met à sa place, reçoit la quarantième et est baptisé dans son sang.

Le lendemain, comme ils respiraient encore, le gouverneur ordonna qu'ils fussent jetés dans le feu. Les ayant mis sur un chariot, excepté le plus jeune qu'on espérait encore pouvoir gagner ; sa mère qui en fut témoin, s'écria : « Ah ! mon fils, courage ! un moment de souffrance te vaudra une éternité de bonheur.

» Et prenant elle-même son fils, elle le porte sur le chariot avec les autres ; pleine de joie, elle le conduit, comme en triomphe, à la gloire du martyre. Ils ne cessèrent de prier pendant tout le temps de leur martyre, tant ils étaient persuadés que la prière est le moyen le plus puis-sant pour attirer sur nous les secours du Ciel. Nous voyons que saint Augustin, après sa conversion, se retira pendant longtemps dans un petit désert, pour demander au bon Dieu la grâce de persévérer dans ses bonnes résolutions. étant évêque, une bonne partie de ses nuits était occu-pée à la prière. Saint Vincent Ferrier, qui a tant converti d'âmes, disait que rien n'était si puissant pour convertir les pécheurs que la prière ; qu'elle était semblable à un dard qui perce le cœur du pécheur.

Oui, M.F., nous pouvons dire que la prière fait tout ; c'est elle qui nous fait connaître nos devoirs, c'est elle qui nous fait connaître l'état misérable de notre âme après le péché, c'est elle qui y met les dispositions qui nous sont nécessaires pour recevoir les sacrements ; c'est elle qui nous fait comprendre combien la vie et les biens de ce monde sont peu de chose, ce qui nous porte à ne pas nous y attacher ; c'est elle qui imprime vivement la crainte salutaire de la mort, du jugement, de l'enfer et de la perte du ciel. Ah ! M.F., si nous avions le bonheur de prier comme il faut, que nous serions bientôt de saints pénitents ! Nous voyons que saint Hugues, évêque de Grenoble, dans sa maladie, ne pouvait se contenter de dire le « Notre Père. » On lui dit que cela pourrait contribuer à augmenter sa maladie. « Ah ! non, leur répondit-il, au contraire, cela soulage. »

Nous avons dit, M.F., que la troisième condition afin que notre prière soit bien agréable à Dieu, est la persé-vérance. Nous voyons souvent que le bon Dieu ne nous accorde pas toujours de suite ce que nous lui deman-dons ; c'est pour nous le faire désirer davantage, ou pour nous le faire mieux apprécier. Ce retard n'est pas un refus, mais une épreuve, qui nous dispose à recevoir avec plus d'abondance ce que nous demandons. Voyez saint Augustin qui, pendant cinq ans, demande au bon Dieu la grâce de sa conversion. Voyez sainte Marie égyptienne qui, pendant dix-neuf ans, demanda au bon Dieu la grâce de la délivrer des sales pensées. Mais qu'ont fait les saints ? Le voici. Ils ont toujours persévéré à demander, et par leur persévérance, ils ont toujours obtenu ce qu'ils ont demandé au bon Dieu. Pour nous, quoique tout couverts de péchés, si le bon Dieu ne nous accorde pas de suite ce que nous lui demandons, nous pensons que le bon Dieu ne veut pas nous accorder ce que nous lui demandons, et de suite, nous laissons la prière. Non, M.F., ce n'est pas là la conduite qu'ont tenue les saints en persévérance : ils ont toujours pensé qu'ils étaient indignes d'être exaucés, et que, si Dieu le leur accordait, il n'écoutait que sa miséricorde et non leur mérite. Je dis donc que quand nous prions, quoi-qu'il semble que le bon Dieu n'écoute pas nos prières, il ne faut pas se lasser de prier ; mais toujours continuer. Si le bon Dieu ne nous accorde pas ce que nous lui demandons, il nous accorde une autre grâce qui nous est plus avantageuse que celle que nous demandons. Nous avons un exemple de la manière dont nous devons persévérer dans la prière, en la personne de cette femme chananéenne, qui s'adresse à Jésus-Christ pour lui demander la guérison de sa fille. Voyez son humi-lité et sa persévérance, etc... Voici un autre exemple admirable de la puissance de la prière. Nous lisons dans l'histoire des Pères du désert, que les catholiques étant allés trouver un saint dont la réputation s'étendait bien au loin, pour le prier de venir confondre un certain hérétique, dont les discours séduisaient beaucoup de monde, ce saint s'étant mis en dispute avec ce mal-heureux, sans pouvoir le porter à convenir qu'il avait tort, et qu'il était un malheureux qui semblait n'être né que pour perdre les âmes ; voyant toujours que, par ses détours, il voulait faire croire qu'il n'avait pas tort ; le saint lui dit : « Malheureux, le royaume de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en œuvres ; allons tous les deux, et avec tout ce monde qui seront autant de témoins, allons au cimetière ; nous invoquerons le bon Dieu sur le premier mort que nous trouverons, et nos œuvres feront voir notre foi. » Cet hérétique fut tout interdit de cette proposition, il n'osa se rendre à l'invi-tation : il demanda au saint d'attendre jusqu'au lende-main ; le saint y consentit. Le lendemain, le peuple qui désirait avec empressement de savoir à quoi cela abou-tirait, se rendit en foule au cimetière.

L'on attendit jusqu'à trois heures du soir ; mais on annonça au saint que son adversaire avait pris la fuite pendant la nuit et s'était retiré en égypte. Alors saint Macaire conduisit tout ce peuple qui attendait le résultat de leur confé-rence, et surtout ceux que ce malheureux avait trompés, il les mena au cimetière. S'étant arrêté sur un tombeau, là, en leur présence, il se mit à genoux, pria quelque temps, et s'adressant au plus ancien cadavre qui fût enterré dans ce lieu, lui dit : « O homme ! écoute-moi : si cet hérétique fût venu ici avec moi, et que, devant lui, j'eusse invoqué le nom de Jésus-Christ mon Sau-veur, ne te serais-tu pas levé pour rendre témoignage à la vérité de ma foi ? » A ces mots, le mort se lève et en présence de tout le monde, dit qu'il l'aurait de suite fait comme il faisait maintenant. Saint Macaire lui dit « Qui es-tu ? et en quel âge du monde as-tu vécu ? As-tu connaissance de Jésus-Christ ? » Le mort ressuscité lui répondit qu'il avait vécu du temps des plus anciens rois ; mais qu'il n'avait jamais entendu nommer le nom de Jésus-Christ. Alors saint Macaire, voyant que tout le monde était bien convaincu que ce malheureux héré-tique était un trompeur, dit au mort : « Dors en paix jusqu'à la résurrection générale.

» Et tout le monde se retira en louant Dieu, qui avait si bien fait connaître la vérité de notre sainte religion. Pour saint Macaire, il retourna dans son désert pour y continuer à faire péni-tence .

Voyez-vous, M.F., la puissance de la prière quand elle est bien faite ? Ne conviendrez-vous pas avec moi que si nous n'obtenons pas ce que nous demandons au bon Dieu, c'est que nous ne prions pas avec foi, avec un cœur assez pur, avec une confiance assez grande, ou que nous ne persévérons pas assez dans la prière ? Non, M.F., jamais Dieu n'a refusé et ne refusera rien à tous ceux qui lui demandent quelque grâce comme il faut. Oui, M.F., c'est la seule ressource qui nous reste pour sortir du péché, pour persévérer dans la grâce, pour toucher le cœur de Dieu, et pour nous attirer tou-tes sortes de bénédictions du ciel, soit pour l'âme, soit même pour les choses temporelles.

De là, je conclus que si nous restons dans le péché, si nous ne nous convertissons pas, si nous nous trou-vons si malheureux dans les peines que le bon Dieu nous envoie, c'est que nous ne prions pas ou que nous prions mal. Sans la prière, nous ne pouvons pas fré-quenter dignement les sacrements ; sans la prière, vous ne connaîtrez jamais l'état où le bon Dieu vous appelle. Sans la prière, nous ne pouvons qu'aller en enfer. Sans la prière, jamais nous ne goûterons les douceurs que nous pouvons goûter en aimant Dieu. Sans la prière, toutes nos croix sont sans mérite. Oh ! que de plaisirs, M.F., nous aurions en priant, si nous avions le bonheur de savoir prier comme il faut ! Ne prions donc jamais sans bien penser à qui nous parlons et à ce que nous voulons demander au bon Dieu. Prions surtout, M.F., avec humilité et confiance, et par là, nous aurons le bonheur d'obtenir tout ce que nous désirons, si nos demandes sont selon Dieu. Ce que je vous souhaite...

Sur les Rogations et

les Processions L'Abstinence et les Quatre-Temps

Surrexit David et abiit, et universus populus... ut adducerent arcam Dei.

David s'en alla, accompagné de tout son peuple pour amener l'arche du Seigneur.

(II Liv. des Rois, VI, 2).

Pouvons-nous, M.F., trouver une cérémonie plus touchante que de voir le saint roi, accompagné de tous les prêtres et des lévites, qui étaient eux-mêmes suivis de tout le peuple, transportant l'arche sainte du taber-nacle de Silo dans le lieu qu'il lui avait préparé à Jérusalem. Les prêtres et les lévites exerçaient autour d'elle les fonctions de leur ministère, et chaque tribu marchait sous son étendard. Nous voyons en cela, c'est--à-dire en ce triomphe du peuple Juif conduisant l'arche, une figure bien naturelle du pieux concours des chré-tiens qui vont en processions d'un endroit à un autre, sous la conduite de leur pasteur, ayant à leur tête la croix et les bannières. Réunis ensemble, ils forment un petit corps d'armée redoutable au démon et puissant auprès de Dieu, pour le remercier de quelques grâces, ou pour lui en demander. Il est donc très nécessaire de vous faire comprendre pourquoi l'on a établi ces proces-sions et comment nous devons y assister. Nous dirons aussi un mot sur l'abstinence, qui est établie à peu près pour les mêmes motifs : c'est-à-dire, pour demander au bon Dieu de conserver les récoltes, de nous fournir les moyens de satisfaire à sa justice pour nos péchés, et, en même temps, nous préserver d'en commettre de nou-veaux. II est donc de votre intérêt de bien écouter cette instruction, qui vous apprendra les moyens de profiter de ces biens que l'église nous présente.

I. – Je vous dirai d'abord, M.F., que la première et la plus ancienne loi que le bon Dieu ait imposée à l'homme est celle de l'abstinence. Dès qu'Adam eut été créé, et que le bon Dieu l'eut placé dans le paradis terrestre, en lui donnant la puissance sur toutes les créatures, il lui défendit, en même temps, de toucher au fruit d'un cer-tain arbre qu'il lui marqua. Si Adam avait été fidèle à cette loi, nous n'aurions pas eu besoin que l'église nous imposât de nouvelles abstinences. Mais, par le péché, notre chair s'étant soulevée contre notre esprit, il a fallu nécessairement la dompter par le jeûne et l'abstinence. C'est pour cela que l'église ordonne à ses enfants, outre les jeûnes de Carême, ceux des Vigiles et des Quatre--Temps, et l'abstinence du vendredi et du samedi. Voilà, M.F., la fin générale que l'église se propose en ordon-nant l'abstinence et le jeûne en certains jours : c'est d'entretenir dans ses enfants l'esprit de pénitence, que Jésus-Christ n'a cessé de recommander lorsqu'il était sur la terre, et qui est comme l'abrégé de la divine morale. Oui, M.F., c'est en mortifiant nos corps que nous affaiblissons nos passions, que nous pouvons expier nos péchés passés, et que nous trouverons un remède pour nous préserver d'en commettre de nou-veaux. Puisque, M.F., nous avons tant de fautes à expier, il faut donc profiter des moyens si efficaces pour satisfaire à la justice de Dieu. Oui, M.F., nous avons tous des passions à dompter, et c'est précisément en retranchant tout ce qui peut nous flatter dans le goût, que nous pourrons les surmonter. L'église, qui sait le besoin que nous en avons et notre répugnance à le faire, vient à notre secours, en nous en faisant un comman-dement, afin de déterminer plus efficacement notre volonté à nous y soumettre .

Mais, outre cette loi générale, elle a encore des vues particulières : elle nous ordonne aussi des jeûnes, les veilles de grandes fêtes, pour nous disposer, par la pénitence, à les célébrer avec plus de piété et en retirer plus de fruit. Comme l'église a consacré le dimanche à la mémoire de la résurrection de Jésus-Christ, de même, elle a consacré le vendredi au souvenir de la mort et passion de Jésus-Christ. N'est-il pas juste que nous con-sacrions ce jour à la pénitence et à la mortification, puisque ce sont nos péchés qui ont attaché Jésus-Christ à la croix ? N'est-il pas juste que nous prenions part à ses souffrances, si nous voulons avoir part à la grâce de la rédemption ? C'est pour cela, M.F., que, dans les premiers siècles de l'église, tous les vendredis étaient des jours de jeûne. L'on jeûnait aussi le samedi pour honorer la sépulture de Jésus-Christ, et, en même temps, pour se préparer à la sanctification du dimanche. Puisque ces jours, M.F., sont des jours de grâce et de bénédiction, nous devons donc nous y préparer par la mortification, si nous voulons recevoir avec abondance les biens que le bon Dieu veut nous y donner. Aujour-d'hui, M.F., comme vous le voyez, ce jeûne du vendredi et du samedi se réduit seulement à se priver de manger de la viande, et l'église nous en fait un commandement « Vendredi chair ne mangeras, ni le samedi mêmement. » Oui, M.F., nous devons tous nous soumettre à cette loi, et même les enfants, dès qu'ils le peuvent ; il n'y a que ceux qui véritablement ne le peuvent pas, qui en sont exempts .

Mais, hélas ! dans quel siècle misérable sommes-nous venus ? L'on ne connaît plus parmi les chrétiens s'ils sont des enfants de l'église : presque tous semblent se faire une joie de violer les lois de l'abstinence. Hélas ! l'on ne se fait plus de scrupule de manger de la viande le samedi ou le vendredi ; la mauvaise compagnie vous fait renoncer à votre religion. Hélas ! que de péchés mortels ! Vous voit-on faire des fiançailles le samedi sans que l'on mange de la viande comme des païens ou des idolâtres ? Hélas ! quel scandale pour les enfants, et quelle source de malédictions pour ceux qui se marient ! – C'est l'habitude. – Hélas ! mon ami : si c'est l'habi-tude de manger de la viande le vendredi, le bon Dieu ne prendra jamais l'habitude de mettre dans le ciel ceux qui méprisent sa loi. La religion se perd donc parmi nous, parce que nous ne faisons plus cas de ses lois. Si Adam, M.F., s'est perdu en mangeant du fruit défendu, de même nous nous perdons en mangeant de la viande les jours défendus. Oh ! triste pensée, de mieux aimer aller brûler dans les enfers pour une éternité, que de se priver de manger de la viande ! – Mais, me direz-vous, c'est la compagnie. – Ah ! la compagnie, M.F. ! vous aussi ! eh ! quoi, la compagnie ! elle ne vous y force pas ; l'on ne vous ouvre pas la bouche pour vous mettre de la viande dedans. – Malheureux, vous aurez bien le temps de vous repentir !... Non, non, M.F., que jamais ce maudit respect humain ne vous fasse faire une action si indigne d'un chrétien et qui montre une si grande ingratitude envers le bon Dieu. Eh ! quoi, mon ami, vous craignez le monde ; mais jetez donc vos regards sur cette croix : voyez donc si votre Dieu a eu honte d'y mourir tout nu, à la vue d'une foule immense de monde ; allez, malheureux, vous êtes ingrats ; le bon Dieu vous attend devant son tribunal, où vous paierez cher votre respect humain. Vous craignez qu'on vous raille ? Oh ! certainement, vous êtes bien tant une belle relique, pour tant craindre que l'on se moque de vous ! Regardez donc votre modèle, M.F. ; a-t-il craint les railleries qu'on lui a faites pendant sa passion ? S'il les avait craintes, ne nous aurait-il pas laissés dans l'escla-vage du démon ? Allez, misérable, allez manger votre viande, vous aurez bien le temps de la regretter pen-dant l'éternité !...

Non, M.F., que jamais ce maudit respect humain ne vous fasse trahir si lâchement votre devoir . Mais passons à une deuxième réflexion sur les jeûnes des Quatre-Temps.

Nous lisons dans l'écriture sainte que les Juifs chas-sés de Jérusalem à cause de leurs infidélités, conduits en captivité à Babylone, éloignés du temple du Sei-gneur, reconnaissant que leurs péchés leur avaient mé-rité tous ces châtiments, voulurent essayer d'apaiser la colère de Dieu, et pour cela, ils se prescrivirent de jeûner le quatrième, le cinquième, le septième et le dixième jour du mois et c’est à cet exemple que l'église a institué les jeûnes des Quatre-Temps, afin de nous faire expier les péchés que nous ne cessons de commettre chaque jour, et afin d'attirer sur nous par cette pénitence générale, qui est beaucoup plus méri-toire que si nous nous l'imposions à nous-mêmes, pour nous attirer, dis-je, la miséricorde et les bénédictions du Ciel. Vous conviendrez avec moi que les trois jours de jeûne que nous pratiquons chaque saison : c'est-à--dire, tous les trois mois, n'ont guère de proportion avec les péchés que nous avons le malheur de commettre tous les jours. Cependant, l'église, qui est une bonne mère et qui aime ses enfants, se contente de ce peu, si nous le faisons bien et de bon cœur : c'est-à-dire, du jeûne et des autres bonnes œuvres que nous pourrons faire. Pour mieux nous faire sentir la nécessité où nous sommes de bien accomplir ces saints jeûnes, elle nous en fait un commandement : « Quatre-Temps, Vigiles, jeûneras. » Elle veut, par ces jeûnes des Quatre-Temps, nous faire ressouvenir que, comme il n'y a point de temps où nous n'ayons le malheur d'offenser le bon Dieu, il n'y en a point aussi où nous ne fassions péni-tence, afin d'apaiser la colère du bon Dieu par le sacrifice d'un cœur contrit et humilié. Voilà la pre-mière raison qui a porté l'église à instituer les Quatre--Temps.

La deuxième raison se rapporte à nos besoins tempo-rels. Vous savez qu'il y a des jeûnes de Quatre-Temps dans le printemps, parce que c'est dans ce moment que le retour du soleil commence à ranimer la nature, et à ouvrir la terre pour la production des fruits. L'église nous avertit de demander à Dieu qu'il veuille bien donner la fécondité à la terre par ses bénédictions. Dans l'été, comme la récolte est exposée à mille accidents fâcheux, l'intention de l'église est que nous priions le bon Dieu de les conserver et de nous accorder, par miséricorde, ce qui nous est nécessaire à la vie pendant l'année. Je dis, M.F., par miséricorde : c'est parce que, étant pécheurs comme nous le sommes, nous n'avons aucun droit aux biens même nécessaires à la vie. D'après cela, nous devons donc humblement demander au bon Dieu la nourriture, le vêtement, comme une aumône qu'il peut nous refuser sans injustice, et les recevoir avec beaucoup de reconnaissance, comme un bienfait tout gratuit qu'il répand sur nous par sa pure bonté. C'est pour cela qu'en automne, où l'on est occupé à la récolte, et en hiver, lorsqu'elle est achevée, l'église veut que nous offrions à Dieu nos jeûnes et nos aumônes comme un sacrifice d'actions de grâces, pour tous les biens qu'il nous a accordés pendant l'année.

La troisième raison pour laquelle l'église a institué les Quatre-Temps, c'est pour demander au bon Dieu la grâce de faire un bon usage des biens qu'il nous a don-nés, et de ne jamais perdre de vue Celui qui nous les a donnés. Mais, malheureusement, ce n'est pas ce que nous faisons ! Hélas ! M.F., qui de nous pourrait ne pas déplorer l'aveuglement des chrétiens, qui, dans le temps des récoltes, devraient remercier le bon Dieu des biens qu'il nous donne, et qui, bien loin de là, sem-blent redoubler leur fureur envers lui par les péchés qu'ils commettent dans ces mêmes temps qu'ils ramas-sent les biens que le bon Dieu leur a donnés. Nous devons donc conclure, M.F., que si nous sommes en état de jeûner, et que nous ne le fassions pas, nous péchons mortellement, et que, si nous ne pouvons pas jeûner, nous devons toujours le remplacer par quelque bonnes œuvres : soit en nous privant de quelque chose dans nos repas, soit en assistant à la sainte messe, ou bien en faisant quelque prière de plus que les autre jours. Nous devons, pour nous unir à l'église, nous exciter à la contrition de nos péchés, gémir de ce que nous ne pouvons pas faire pénitence, afin de satisfaire au moins ainsi pour nos péchés à la justice de Dieu.

La quatrième raison qui a porté l'église à instituer le jeûne, c'est de demander au bon Dieu que les évêques n'ordonnent que de bons prêtres ; puisque c'est par le ministère du prêtre que le bon Dieu nous éclaire, nous conduit, nous distribue ses grâces et nous applique dans les sacrements le prix du sang de Jésus-Christ. Un bon pasteur, un pasteur selon le cœur de Dieu : c'est là le plus grand trésor que le bon Dieu puisse accorder à une paroisse, et un des plus précieux dons de la mi-séricorde divine. Au contraire, un mauvais prêtre est un des plus terribles fléaux de la colère de Dieu ; c'est pour cela que l'église invite et commande à tout le monde qui sont en état de faire le jeûne, afin d'attirer sur les évêques les lumières nécessaires pour bien connaître ceux que le bon Dieu destine à son service, et pour qu'il répande ses grâces et ses dons sur ceux qui vont être ordonnés. Vous voyez, M.F., combien nous y sommes tous intéressés, puisqu'il semble que notre salut en dépend ; en effet, si vous êtes conduits par un bon prêtre, vous pouvez recevoir toute sorte de béné-dictions, soit par les prières qu'il fera pour vous, soit par les bons conseils qu'il vous donnera, II. – En deuxième lieu, nous avons dit que nous par-lerions des différentes processions qui se font pendant l'année, qui ont chacune un objet particulier. La pro-cession du Saint-Sacrement a pour objet de célébrer le triomphe que Jésus-Christ a fait remporter à son église sur ses ennemis qui nient la présence réelle dans le sacrement adorable, et, en même temps, de se faire rendre les hommages qui lui sont dus dans ce sacre-ment d'amour. C'est la plus auguste de toutes les pro-cessions, puisque Jésus-Christ y marche en personne. Oh ! de quel respect et de quel amour ne devrions-nous -pas être pénétrés dans ce moment si heureux, si nous avions le bonheur de le bien comprendre, puisque nous avons le même avantage que ceux qui suivaient le Sau-veur lorsqu'il était sur la terre ! La procession des Ra-meaux se fait pour honorer la marche, l'entrée triom-phante de Jésus-Christ à Jérusalem, cinq jours avant sa mort ; celle de la Purification, pour représenter le voyage que la sainte Vierge fit au Temple, portant Jésus-Christ entre ses bras ; celle de l'Assomption a été instituée pour célébrer le triomphe de la Mère de Dieu élevée au ciel, et pour renouveler la consécration de la France à cette auguste Reine, qui nous a tant donné de preuves de sa protection. Les dimanches, avant la messe de paroisse, on fait une procession pour honorer Jésus--Christ ressuscité, qui alla de Jérusalem en Galilée ; parce que tous les dimanches sont une suite de la résurrection de Jésus-Christ. L'on fait cette procession avant la Messe, pour rappeler le voyage que Jésus-Christ fit en allant au Calvaire ; puisque le saint sacrifice de la Messe n'est autre chose qu'une continuation du sacrifice de la croix. Dites-moi, si vous aviez bien réfléchi que la procession que nous faisons les dimanches avant la sainte Messe était pour honorer le voyage que Jésus-Christ fit en allant au Calvaire, avec quel empressement ne vous y ren-driez-vous pas pour avoir le bonheur de suivre en esprit Jésus-Christ qui va s'immoler une deuxième fois pour nous ? Avec quelle piété, M.F., et avec quel respect, vous y assisteriez ! Ne vous semblerait-il pas voir le sang que ce divin Sauveur a répandu en allant au Cal-vaire ? Hélas ! si nous voyons tant d'indifférence et si peu de respect, c'est que l'on ne connaît pas ce que l'on fait et les mystères que ces différentes cérémonies nous rappellent. Heureux le chrétien qui est instruit et qui entre dans l'esprit de l'église !

Nous voyons que, dans les temps de calamités publi-ques, les évêques ordonnent des processions extraordi-naires pour apaiser la colère de Dieu, ou pour obtenir de sa miséricorde quelque grâce particulière.

Dans ces processions, l'on porte quelquefois les reliques des saints, afin que le bon Dieu, à la vue de ce dépôt pré-cieux, se laisse fléchir en notre faveur. L'église a fixé quatre jours dans l'année pour faire ces processions de pénitence, qui sont : le jour de Saint-Marc et les trois jours des Rogations. Dans ces processions, l'on porte une croix et des bannières, où est peinte l'image de la sainte Vierge et du patron de la paroisse : c'est pour avertir les fidèles qu'ils doivent toujours marcher à la suite de Jésus-Christ crucifié, et s'efforcer d'imiter les saints que l'église nous a donnés pour patrons, protec-teurs et modèles. Nous devons regarder toutes les pro-cessions que nous faisons comme une espèce de triom-phe où nous accompagnons Jésus-Christ et les saints ou saintes. Jésus-Christ se plaît à répandre les bénédictions dans tous les lieux où son image ou celle des saints a passé : c'est ce qui s'est vu d'une manière particulière à Rome, lorsque la peste semblait ne vouloir laisser personne. Le Pape voyant que ni les pénitences, ni les autres bonnes œuvres, ne pouvaient faire cesser ce fléau, ordonna une procession générale, où l'on porta l'image de la sainte Vierge peinte par saint Luc. Dès que l'on fut en route, partout où l'image de la sainte Vierge passait, la peste cessait et l'on entendit des anges qui chantaient : « Regina cæli lætare, Alleluia. » Alors la peste cessa entièrement. Cette marche, que nous faisons en suivant la croix, nous rappelle que notre vie ne doit être autre chose qu'une imitation de celle de Jésus-Christ qui s'est donné pour être notre modèle, et en même temps notre guide ; et que, toutes les fois que nous le quittons, nous sommes surs de nous égarer. La croix et les bannières, M.F., que nous voyons à la tête des pro-cessions, sont pour les vrais fidèles un grand sujet de joie, parce que nous faisons un petit corps d'armée qui est formidable au démon et nous donne droit aux grâces de Dieu, puisqu'il n'y a rien de si puissant que les priè-res qui se font, tous réunis ensemble, sous la conduite des pasteurs . Voyez, M.F., ce qui arriva aux Israé-lites sous la conduite de Josué : ils firent pendant sept jours le tour des remparts de la ville de Jéricho avec l'arche, marchant respectueusement avec les ministres sacrés. Les Chananéens s'en moquaient du haut de leurs murailles ; mais ils changèrent bientôt de sentiments . A la fin de cette étrange procession, les fortifications tombèrent au seul son des trompettes, et le Seigneur livra leurs ennemis entre leurs mains avec la même faci-lité que des agneaux sans aucune résistance. Tel est, M.F., la victoire que Jésus-Christ nous fait remporter sur les ennemis de notre salut, lorsque nous avons le bonheur d'assister à ces processions avec beaucoup de religion et de respect.

III. – En troisième lieu, nous disons que les proces-sions doivent nous faire penser que nous ne sommes que de pauvres voyageurs sur la terre, que le ciel est notre véritable patrie, et que nous avons des lumières et des grâces de Jésus-Christ pour y arriver. Il est lui--même le chemin, puisque c'est lui qui nous a montré tout ce que nous devions faire pour y parvenir. L'église veut nous inspirer par ces processions que nous ne devons point nous attacher à la vie, mais à Jésus-Christ jusqu'à la mort, puisqu'il est notre récompense pour l'éternité. Oui, M.F., voilà les avantages que nous trou-vons dans les processions, si nous avons le bonheur de bien nous pénétrer de ce que nous faisons. Hélas ! quel mépris Jésus-Christ ne reçoit-il pas dans les pro-cessions que nous faisons ? Les uns ne savent plus ce qui les y conduit ; ils y vont comme en riant ; les autres y parlent comme dans une place ordinaire, regardent d'un côté et d'un autre. Hélas ! si j'osais le dire, com-bien promènent leurs regards sur des objets qui ani-ment et enflamment leurs passions et qui, à la fin de la procession, sortent beaucoup plus criminels que dans le moment où ils sont entrés parmi les fidèles ! Mon Dieu, que de grâces méprisées ! que de péchés qui se commet-tent dans un moment si précieux pour obtenir les grâ-ces les plus abondantes ! que de choses pour conten-ter le démon !... Si nous y paraissions avec de bonnes dispositions !... Nous devons donc nous faire un devoir d'assister aux processions autant que nous le pouvons ; si absolument nous ne pouvons pas y assister, il nous faut y suppléer en faisant toutes les prières que font ceux qui ont le bonheur d'y assister et nous efforcer de les accompagner avec les saintes dispositions que l'église nous commande.

La première disposition, c'est de nous pénétrer de ce que l'église veut nous représenter dans chaque proces-sion. Ne perdons jamais de vue, M.F., que pour plaire à Dieu et mériter ses grâces, il faut l'adorer en esprit et en vérité, et que nous faisons comme les Juifs quand nous nous contentons de n'y être que de corps. Mais un bon chrétien doit se pénétrer l'esprit de ce que l'église veut lui représenter dans toutes les cérémonies qu'elle fait. Il faut que nous croyions véritablement que nous sommes en la présence de Dieu, que nous le suivions comme faisaient les premiers chrétiens dans le cours de sa vie mortelle, et que nous ne venions dans ces proces-sions que pour y demander miséricorde, et par consé-quent, être sensiblement affligés d'avoir offensé un Dieu si bon.

La seconde disposition que le bon Dieu veut que nous ayons dans les processions, c'est de marcher avec beaucoup d'ordre : parce qu'il y a assez d'une personne qui va mal, pour donner combien de distractions aux autres. L'ordre consiste à marcher avec modestie sans regarder d'un côté et d'un autre, sans parler, sans rire ; parce que ceci serait un mépris que l'on ferait de la présence de Dieu et des choses saintes.

La troisième disposition est de joindre ses prières à celles que la sainte église fait pendant la procession ; c'est-à-dire que vous devez vous unir au prêtre en fai-sant toutes les prières qu'on y fait. Si vous ne savez pas lire, eh bien ! vous dites votre chapelet, en unissant vos prières à celles du prêtre et de tous les autres fidèles. Il faut bien prendre garde de ne pas laisser égarer notre esprit par les différents objets que nous voyons devant nous ; mais il faut un peu baisser les yeux pour que le démon n'y ait pas tant d'occasions de nous distraire. Avant que de commencer, il faut bien demander au bon Dieu pardon de nos péchés, afin qu'il arrête sa miséri-corde sur nous. Hélas ! depuis combien d'années assis-tons-nous aux saintes processions, et malgré cela, nous n'en valons pas mieux ! Savez-vous, M.F., d'où nous peut venir ce malheur ? C'est que nous ne nous sommes jamais bien pénétrés de ce que nous faisons, et que toujours nous l'avons fait par habitude, par coutume, et non par un esprit de piété et d'amour. Oui, M.F., un bon chrétien doit toujours assister aux prières et à tous les exercices de la religion avec un nouveau goût, tou-jours avec un nouveau désir d'en profiter mieux qu'il n'a fait. Quelle bonté de la part du bon Dieu que de nous souffrir en sa sainte présence, et de nous permet-tre de faire ce que font les saints dans le ciel ! Que l'homme serait mieux sur la terre s'il avait le bonheur de connaître la sainte religion !

Mais voyons maintenant un mot de ce que c'est que la procession de Saint-Marc et celle des Rogations. écoutez bien : ceci est assez intéressant. Il faut que vous sachiez qui les a instituées, quand elles ont été instituées, et pourquoi elles ont été instituées.

En l'année 492, les tremblements de terre furent si grands, et les habitants de la ville de Vienne en Dau-phiné furent si épouvantés qu'ils se croyaient à la fin du monde. Ce qui les effraya encore plus, ce fut le feu du ciel qui tomba sur la maison de ville, et la réduisit en cendres avec plusieurs maisons voisines. Les bêtes féroces sortaient des forêts, et venaient attaquer les hommes au milieu des places publiques. Les habitants, tout effrayés, courent dans l'église avec leur évêque, pour se garantir de ces monstres. Saint Mamert, qui était leur évêque, fit faire beaucoup de prières et de pénitences ; et ensuite, pour demander à Dieu la cessa-tion de ces maux, il ordonna, trois jours avant l'Ascen-sion, des processions solennelles et des jeunes pour apaiser la colère de Dieu. Les autres églises de France, et plusieurs autres églises en firent de même, et ensuite ces processions se firent dans tout le monde chrétien. Rien n'était plus édifiant que la manière dont ces pro-cessions se faisaient alors : on y assistait nu-pieds, revêtu de cilice et couvert de cendres ; on observait un jeûne très rigoureux pendant les trois jours ; il était défendu de travailler, afin que l'on eût plus de temps pour la prière, et tout ce temps était employé à deman-der pardon au bon Dieu des péchés, à prier pour la conservation des fruits de la terre et pour les besoins de l'état.

Pour la procession de Saint-Marc, elle a été instituée par le pape saint Grégoire le Grand, en 590, à l'occasion d'une horrible calamité qui ravageait Rome. Les eaux ayant croupi longtemps après une furieuse inondation, elles corrompirent l'air, ce qui causa une peste cruelle qui fit périr une multitude considérable de monde, de tout âge et de tout état. La procession que saint Gré-goire le Grand ordonna se fit avec tant de piété, de ferveur et de larmes que la peste cessa sur-le-champ. L'église, voyant combien le péché se multipliait sur la terre, voyant que le bon Dieu nous châtiait rigoureuse-ment, ordonna de continuer ces saintes processions, afin de nous porter à la pénitence, d'apaiser la justice de Dieu et de conserver les fruits de la terre, qui sont exposés pendant neuf mois de l'année à mille accidents. On appelle ces processions grandes et petites Litanies, ce qui veut dire : prière et supplication. Les litanies n'étaient au commencement que des cris redoublés qu'on poussait vers le bon Dieu en demandant miséricorde par ces deux mots : Kyrie eleison. On y a ensuite ajouté les noms de la sainte Vierge et des saints, pour les prier de s'intéresser à nous auprès du bon Dieu. L'église, après avoir invoqué le nom de Dieu, réclame l'intercession des saints, expose dans ces litanies les maux dont elle se sent pressée et les biens dont elle se sent le besoin ; elle conjure la bonté de Dieu, par tous les mystères de Jésus-Christ, et surtout par sa qualité d'Agneau et de Victime de Dieu pour nos péchés, qui est le titre le plus capable d'apaiser la colère de Dieu. Oui, ces litanies, ces processions, la sainte Messe et l'abstinence que l'église nous prescrit ces jours-là nous montrent parfaitement quelles sont ses vues dans tout cela.

Tous les livres