Sermons du curé d'Ars (page 20)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous devons donc, M.F., pour nous conformer à son intention, regarder ces jours comme des jours consa-crés à la prière, à la pénitence et aux autres bonnes œuvres ; nous faire un grand scrupule d'y man-quer ; et y paraître avec un extérieur modeste et recueilli, avec un cœur contrit et profondément humi-lié sous la puissante main de Dieu, par la vue de nos péchés et des châtiments qu'ils méritent. étant animés de ces sentiments, nous devons solliciter avec instance, au nom de Jésus-Christ, la divine Miséricorde pour nous, pour nos frères, pour tous les besoins de l'église, pour les besoins de l'état, et particulièrement pour la conservation des biens de la terre. Mais, hélas ! des devoirs si nécessaires et fondés sur des motifs si intéressants sont presque entièrement oubliés ; tandis qu'on voit certaines personnes sans cesse aux vogues du monde. Eh quoi ! si l'église nous prescrit des prières pendant ces quatre jours, nous nous ferions une peine d'y assister, puisque ce n'est que pour apai-ser la colère du bon Dieu et pour détourner les maux que méritent nos péchés ?

Savez-vous, M.F., à quoi l'église nous invite lors-qu'elle nous appelle aux processions ? Le voici, M.F. C'est de quitter quelques moments le travail de la terre, pour nous occuper de celui de notre salut. Quel bonheur, quelle grâce de nous forcer en quelque sorte de sauver notre âme ! Mon Dieu, quel don ! nous cherchons le ciel dans ces processions. Disons encore que nous fai-sons, dans ce moment, ce que les saints ont fait toute leur vie. Dites-moi, M.F., qu'a fait Jésus-Christ pen-dant sa vie ? Rien autre, sinon que de travailler à nous sauver. Eh bien ! M.F., voilà ce que nous faisons pen-dant les jours de Saint-Marc et des Rogations. Quel bonheur, M.F., de travailler dans ce moment au salut de notre âme ! Hélas ! M.F., que le bon Dieu se contente de peu de chose, si nous comparons ce que nos péchés méritent à ce que les saints ont fait ! Ils ne se sont pas contentés de quelques jours de jeûne et de quelques voyages de dévotion, ni de quelques jours d'abstinence ; mais voyez combien d'années de larmes et de péni-tences pour bien moins de péchés que nous ! Voyez un saint Hilarion, qui pleura pendant quatre-vingts ans dans un bois. Voyez un saint Arsène, qui passa le reste de sa vie entre deux roches. Voyez un saint Clément, qui a enduré un martyre qui a duré trente-deux ans. Voyez encore ces foules de martyrs, qui ont donné leur vie pour assurer leur salut. On en voit un exemple bien frappant dans la personne de sainte Félicité, mère de sept enfants, qui vivait sous l'empereur Antonin. Les prêtres des idoles, voyant comment cette sainte savait faire sortir les gens de l'idolâtrie, dirent à l'empereur : « Nous croyons, Seigneur, devoir vous avertir qu'il y a dans Rome une veuve avec ses sept enfants qui, étant de cette secte impie que l'on nomme chrétienne, font des vœux sacrilèges qui rendront vos dieux implaca-bles. » Sur-le-champ, l'empereur dit au préfet de faire venir cette veuve, de la forcer, par toutes sortes de tourments, à sacrifier à ses dieux ; et à son refus, de la faire mourir. Le préfet l'ayant fait venir, la pria avec bonté de quitter sa religion impie, et de sacrifier aux dieux de l'empire ; sinon l'empereur avait ordonné de la faire mourir. Mais sainte Félicité lui répondit avec une sainte fierté : « N'espérez pas, Publius, que vous me gagnerez par vos prières ni par vos menaces. Vous avez le choix, ou de me laisser vivre, ou de me faire mourir ; mais vous êtes sûr d'être vaincu par une femme. » – « Mais, lui dit le préfet, si tu veux mourir, meurs ; mais au moins ne sois pas la cause que tes enfants périssent. »

– « Mes enfants périraient, s'ils savaient sacrifier aux démons qui sont tes dieux ; mais s'ils meurent pour le vrai Dieu, ils vivront éternellement. » Mais le préfet : « Ayez au moins pitié de vos enfants qui sont à la fleur de leur âge.

» – « Gardez votre compassion pour d'au-tres, nous n'en voulons point. » Ensuite se tournant contre ses enfants qui étaient présents : « Voyez-vous, mes enfants, ce ciel si beau et si élevé, c'est là que Jésus-Christ vous attend pour vous récompenser ; com-battez généreusement, mes enfants, pour le grand Roi du Ciel et de la terre. » On la fit frapper cruellement au visage. Le préfet fit venir le premier de ses enfants nommé Janvier ; ne pouvant le gagner, il le fit cruellement fouetter, puis conduire en prison. Félix se pré-senta ensuite, et lui répondit : « Non, préfet, vous ne nous ferez pas renoncer à notre Dieu pour sacrifier au démon ; faites-nous endurer tous les tourments que vous voudrez, nous ne les craignons pas. » Publius, les ayant fait passer devant son tribunal sans rien pouvoir gagner, le dernier lui dit : « Ah ! préfet, si tu savais les feux qui te sont préparés pour te brûler pendant toute l'éternité ! Ah ! si tu savais que la justice de Dieu est prête à te frapper ! Profite du temps que notre Dieu te laisse encore pour te repentir. » Rien ne put le gagner, il les fit tous mourir ; mais pendant l'exécution, la mère les engageait à souffrir généreusement pour Jésus-Christ : « Courage, mes enfants ; voyez le ciel où Jésus-Christ vous attend pour vous récompenser. »

Eh bien ! voilà des saints qui n'avaient qu'une âme à sauver, qu'un Dieu à servir comme nous, et voyez ce qu'ils ont fait. Oui, M.F., ils ne se sont pas contentés de quelques prières comme nous les faisons pendant quelques moments où l'église nous appelle à prier ; mais ils ont courageusement donné leur vie pour sauver leur âme. Finissons, M.F., en disant que nous devons nous faire un grand plaisir, une grande joie d'assister à toutes ces saintes processions qui se font dans le cou-rant de l'année, et tâchons d'y venir avec un désir sin-cère pour demander miséricorde. Faisons que jamais le respect humain, ni la moindre incommodité ne soient capables de nous faire transgresser la loi de l'abstinence et du jeûne. Heureux, M.F., si nous remplissons toutes ces petites pratiques de piété, puisque le bon Dieu veut s'en contenter...

Pour le jour de l’Ascension

Gaudete, et exultate, quoniam merces vestra copiosa est in cælis.

Réjouissez-vous, faites éclater votre joie, parce qu'une grande récompense vous est promise dans le ciel.

(S. Matth., V, 12.)

Telles furent, M.F., les consolantes paroles que Jésus-Christ adressa à ses Apôtres pour les consoler et les animer à souffrir courageusement les croix et les persécutions qui devaient leur arriver. « Oui, mes en-fants, leur dit ce tendre Père, vous allez devenir l'objet de la haine et des mépris des méchants, vous serez la victime de leur fureur, les hommes vous haïront, vous conduiront devant les princes de la terre, pour être jugés et condamnés aux supplices les plus affreux, à la mort la plus cruelle, la plus honteuse ; mais, bien loin de vous décourager, réjouissez-vous parce qu'une grande récompense vous est réservée dans le ciel. » O beau ciel ! qui ne vous aimerait pas, puisque tant de biens sont renfermés dans vous ! N'est-ce pas, en effet, M.F., la pensée de cette récompense qui rendait les Apôtres infatigables dans leurs travaux apostoliques, invincibles contre les persécutions qu'ils eurent à souffrir de la part de leurs ennemis ? N'est-ce pas la pensée de ce beau ciel qui faisait paraître les martyrs devant leurs juges avec un courage qui étonnait les tyrans ? N'est-ce pas la vue d'un tel objet, qui éteignait l'ardeur des flammes destinées à les dévorer, et qui émoussait le tranchant des glaives qui les frappaient ? Oh ! combien ils se trou-vaient heureux de sacrifier leurs biens, leur vie, pour leur Dieu, dans l'espérance qu’ « ils passeraient à une meilleure vie qui ne finirait jamais ! O heureux habi-tants de la cité céleste, que de larmes vous avez versées et que de souffrances vous avez endurées pour acquérir la possession de votre Dieu ! Oh ! nous crient-ils du haut de ce trône de gloire où ils sont assis, oh ! comme Dieu nous récompense pour le peu de bien que nous avons fait ! Oui, nous le verrons, ce tendre Père ; oui, nous le bénirons, cet aimable Sauveur ; oui, nous le remercierons, ce charitable Rédempteur, pendant des années sans fin. O heureuse éternité ! s'écrient-ils, que tu vas nous faire éprouver de douceurs et de joies ! Beau ciel, quand te verrons-nous ? O heureux mo-ment, quand viendras-tu ? Sans doute, M.F., que tous, nous désirons et soupirons après de si grands biens ; mais pour vous les faire désirer avec encore plus d'ardeur, je vais vous montrer, autant qu'il me sera possible, le bonheur dont les saints sont enivrés ; en-suite, le chemin qu'il faut prendre pour y aller.

I. – Si je devais, M.F., vous faire le triste et déplo-rable tableau des peines qu'endurent les réprouvés dans les abîmes, je commencerais à vous prouver la certitude de ces peines ; ensuite, j'étalerais devant vos yeux avec un tremblement, ou pour mieux dire, avec une espèce de désespoir, la grandeur et la durée des maux qu'ils souffrent et qu'ils souffriront éternellement. A ce récit lamentable, vous vous sentiriez saisis d'horreur, et pour vous le faire encore mieux comprendre, je vous montre-rais quelles sont les causes qui peuvent si vivement dévorer leurs âmes de désespoir et d'horreur. Il y en a quatre, vous dirais-je, qui sont : la privation de la vue de Dieu, la douleur qu'ils ressentent, la certitude qu'ils ont qu'elle ne finira jamais, et les moyens qu'ils avaient eus, par lesquels ils pouvaient si facilement s'en exemp-ter : ce qui sera comme autant de bourreaux qui les dévoreront pendant une éternité entière. En effet, quand un damné demanderait pendant mille éternités, s'il était possible d'en avoir mille, avec les cris les plus déchi-rants et les plus attendrissants, le bonheur de voir Dieu une seule minute, il est certain que jamais cela ne lui sera accordé. En deuxième lieu, je dis qu'à chaque ins-tant, lui seul souffre plus que jamais n'ont souffert tous les martyrs ensemble, ou, pour mieux dire, il endure, à chaque minute de l'éternité, toutes les souffrances qu'il doit souffrir pendant l'éternité. La troisième cause de leurs supplices c'est que, malgré la rigueur de leurs peines, ils sont assurés qu'elles ne finiront jamais. Mais ce qui achèvera de mettre le comble à leurs tourments, à leur désespoir, c'est qu'ils verront tant de moyens si faciles, non seulement pour éviter toutes ces horreurs, mais encore pour être heureux pendant toute l'éternité ; ils verront sans cesse toutes les grâces que Dieu leur a offertes pour se sauver, ce qui sera autant de bourreaux qui les dévoreront. Du fond des flammes, ils verront les bienheureux assis sur des trônes de gloire, saisis d'un amour ardent et si tendre qu'ils seront dans une ivresse continuelle ; pour eux, la pensée des grâces que Dieu leur a faites, le souvenir du mépris qu'ils en ont fait, leur feront pousser des hurlements de rage et de désespoir si affreux que l'univers entier, si Dieu permettait qu'ils fussent entendus, en perdrait la vie et tomberait dans le néant. De là s'ensuivront les blasphèmes les plus horribles, qu'ils vomiront les uns contre les autres. Un enfant criera qu'il n'est perdu que parce que ses parents l'ont bien voulu ; il invoquera la colère de Dieu, et lui demandera, avec les plus horribles cris, de lui accorder d'être le bourreau de son père. Une fille arrachera les yeux à sa mère qui, au lieu de la conduire au ciel, l'a poussée, traînée en enfer par ses mauvais exem-ples, par des paroles qui ne respiraient que la monda-nité, le libertinage. Ces enfants vomiront des blasphè-mes horribles contre Dieu de n'avoir pas assez de puis-sance et de fureur pour faire souffrir leurs parents ; ils courront dans les abîmes comme des désespérés qu'ils seront, pour arracher et traîner les démons, pour les jeter sur leurs pères et mères ; afin de faire sentir que jamais ils ne seront assez tourmentés pour les avoir perdus, tandis qu'ils pouvaient si bien les sauver. O éternité malheureuse ! ô malheureux pères et mères, que les tourments qui vous sont réservés sont affreux ! Encore un instant, et vous les éprouverez, encore un instant et vous brûlerez dans les flammes !...

Mais non, M.F., n'allons pas plus loin ; ce n'est pas le moment de nous entretenir d'un objet aussi triste et aussi malheureux ; ne troublons pas la joie que nous avons ressentie en... aux approches d'un jour consacré à publier le bonheur dont jouissent les élus dans la cité céleste et permanente. Je vous ai dit, M.F., que quatre choses accableront de maux les réprouvés dans les flammes ; de même, par rapport aux bienheureux, je vous dirai que quatre choses s'unissent ensemble pour ne rien laisser à désirer. Ces choses sont : 1 la vue et la présence du Fils de Dieu, qui se manifestera dans tout l'éclat de sa gloire, de sa beauté et de toutes ses amabilités ; c'est-à-dire, tel qu'il est dans le sein de son Père ; 2 c'est ce torrent de douceur et de chastes plaisirs qu'ils ressentiront, qui sera semblable au débordement d'une mer agitée par les fureurs d'une horrible tempête ; elle transporte dans ses flots, et les plonge dans une ivresse si ravissante qu'ils en ou-blient qu'ils existent. La troisième cause de leur bon-heur, au milieu de toutes ces délices, c'est l'assurance où ils seront qu'elles ne finiront jamais ; et enfin, ce qui achèvera de les noyer dans ces torrents d'amour, c'est que tous ces biens leur sont donnés pour récom-pense des vertus et des pénitences qu'ils auront faites. Ces saintes âmes verront que c'est à leurs bonnes œuvres qu'elles sont redevables des chastes embrasse-ments de leur époux.

Je dis d'abord que le premier transport d'amour qui s'emparera de leur cœur, c'est à la vue des beautés qu'elles découvriront aux approches de la présence de Dieu. Dans ce monde, si beau et si flatteur que soit un objet qui se présente à nous, après un instant de plai-sir, notre esprit se lasse et se tourne d'un autre côté, s'il y trouve de quoi se satisfaire ; il va d'une chose à l'autre sans pouvoir trouver de quoi se contenter ; mais, dans, le ciel, il n'en est pas de même ; il faut, au con-traire, que Dieu nous rende participants de ses forces, pour pouvoir soutenir l'éclat de ses beautés et des choses tendres et ravissantes qui s'offrent continuelle-ment à nos yeux ; ce qui jette les âmes des élus dans un tel abîme de douceur et d'amour, qu'elles ne peu-vent pas distinguer si elles vivent, ou si elles se chan-gent en amour. O heureuse demeure ! O bonheur per-manent ! qui de nous te goûtera un jour ?

En deuxième lieu, je dis que quelque grandes et ravissantes que soient ces douceurs, nous entendrons continuellement les anges qui chanteront qu'elles dure-ront toujours. Je vous laisse à penser ce que les bien-heureux ressentent de tout cela.

En troisième lieu, dans ce monde, si nous goûtons quelques plaisirs, nous ne tardons pas à ressentir quel-ques peines qui en diminuent les douceurs, soit par la crainte que nous avons de les perdre, soit aussi par les soins qu'il faut prendre pour les conserver : ce qui fait que nous ne sommes jamais parfaitement contents. Dans le ciel, ce n'est pas de même ; nous sommes dans la joie et les délices, et assurés que jamais rien ne pourra nous les ravir ni les diminuer.

En quatrième lieu, je dis que le dernier trait d'amour dont notre cœur sera percé, c'est le tableau que Dieu mettra devant nos yeux de toutes les larmes que nous aurons versées et de toutes les pénitences que nous aurons faites pendant notre vie, sans même laisser échapper une bonne pensée, un bon désir. Oh ! quelle joie pour un bon chrétien, qui verra le mépris qu'il a eu pour lui-même, les duretés qu'il aura exercées sur son corps, le plaisir qu'il éprouvait en se voyant mé-prisé ! Il verra sa fidélité à rejeter toutes ces mauvaises pensées dont le démon avait tâché de salir son imagina-tion ; il se rappellera ses préparations pour ses confes-sions, son empressement à nourrir son âme à la table sainte ; il aura devant les yeux chaque fois qu'il s'est dépouillé pour couvrir son frère pauvre et souffrant. « O mon Dieu ! O mon Dieu ! s'écriera-t-il à chaque ins-tant, que de biens pour si peu de chose ! » Mais Dieu, pour enflammer les élus d'amour et de reconnaissance, placera sa croix sanglante au milieu de sa cour, et leur fera la description de toutes les souffrances qu'il a endurées pour les rendre heureux, guidé qu'il était par son seul amour. Je laisse à penser quels seront leurs transports d'amour et de reconnaissance ; quels chastes embrassements ne vont-ils pas lui prodiguer pendant l'éternité, en se rappelant que cette croix est l'instru-ment dont Dieu s'est servi pour leur donner tant de biens !

Les saints Pères, en nous faisant la description des peines qu'endurent les réprouvés, nous disent que cha-cun de leurs sens est tourmenté, selon les crimes qu'ils ont commis et les plaisirs qu'ils ont goûtés : une per-sonne qui aura eu le malheur de s'être livrée au vice impur sera couverte de serpents et de dragons qui la dévoreront pendant l'éternité ; ses yeux qui auront eu des regards déshonnêtes, ses oreilles qui auront pris plaisir aux chansons et discours impudiques, sa bouche qui aura vomi ces impudicités, seront autant de canaux par où sortiront des tourbillons de flammes qui les dévoreront ; leurs yeux ne verront que les objets les plus horribles. Un avare y ressentira une faim à se dévo-rer lui-même ; un orgueilleux sera foulé sous les pieds des autres damnés, un vindicatif sera traîné par les démons dans les flammes. Non, M.F., il n'y aura aucune partie de notre corps qui ne souffrira à proportion des crimes qu'elle aura commis. O horreur ! O malheur épouvantable !...

D'après cela, je dis que, par rapport au bonheur des bienheureux dans le ciel, il en sera de même : leur bon-heur, leurs plaisirs et leurs joies seront grands à pro-portion de ce qu'ils auront fait souffrir leur corps pen-dant leur vie. Si nous avons eu horreur des chansons et des discours infâmes, nous n'entendrons, dans le ciel, que des cantiques tendres et ravissants, dont les anges feront retentir la voûte des cieux ; si nous avons été chastes dans nos regards, nos yeux ne seront occupés qu'à contempler des objets dont la beauté les tiendra dans un ravissement continuel sans pouvoir s'en lasser : c'est-à-dire que toujours nous découvrirons de nouvelles beautés semblables à une source d'amour qui coule sans cesse. Notre cœur qui aura gémi, pleuré pendant son exil, ressentira une telle ivresse de douceur qu'il ne sera plus à lui-même. Le Saint-Esprit nous dit que les personnes chastes seront semblables à une personne couchée sur un lit de roses, dont les odeurs la tiennent dans une extase continuelle. Pour mieux dire, ce ne sont que des plaisirs chastes et purs dont les saints seront nourris et enivrés pendant l'éternité.

Mais, pensez-vous en vous-même, quand nous serons dans le ciel, nous serons bien tous heureux de même. – Oui, mon ami, mais il y a quelque chose à distinguer. Si les damnés sont malheureux, et souffrent selon les crimes qu'ils ont commis ; de même, il ne faut pas douter que plus les saints ont fait de pénitences, plus leur gloire est brillante ; et voici comment cela se fera. Il est nécessaire, ou plutôt il faut que Dieu nous donne des forces proportionnées à l'état de gloire dont il veut nous environner, de sorte qu'il nous donnera des forces à proportion des douceurs qu'il veut nous faire éprouver. A ceux qui ont fait de grandes pénitences sans avoir commis de péchés, il donnera des forces suffisantes pour soutenir les grâces qu'il leur communiquera pendant toute l'éternité. Il est très véritable que nous serons tous très heureux et tous contents, parce que nous trouve-rons des délices autant qu'il nous en faudra pour ne rien nous laisser à désirer. « O mon Dieu !

mon Dieu ! s'écrie saint François de Sales, dans une furieuse tentation qu'il éprouve, vos jugements sont épouvantables ; mais si j'étais assez malheureux que de ne pas vous aimer dans l'éternité, ah ! du moins, accordez-moi la grâce de vous aimer autant que je pourrai en ce monde. » Ah ! si du moins, pauvres pécheurs qui ne voulez pas revenir à votre Dieu, si du moins, vous aviez les mêmes désirs que ce grand saint, que vous aimassiez le bon Dieu autant que vous le pouvez en cette vie ! O mon Dieu ! combien de chrétiens qui m'écoutent ne vous verront jamais ! O beau ciel ! ô belle demeure ! quand te verrons-nous ? O mon Dieu ! jusques à quand nous laisserez-vous lan-guir dans cette terre étrangère ? dans ce bannissement ?... Ah ! si vous voyiez celui que mon cœur aime ! ah ! dites--lui que je languis d'amour, que je ne vis plus, mais que je meurs à toute heure !...Oh ! qui me donnera des ailes comme à la colombe pour quitter cet exil et voler dans le sein de mon bien-aimé !... O cité heureuse ! d'où sont bannies toutes les peines et où l'on nage dans un déli-cieux torrent d'amour éternel !...

II. – Eh bien ! mon ami, vous en fâcherait-il d'être de ce nombre, tandis que les damnés brûleront, et pousse-ront des cris horribles sans jamais espérer de fin ? – Oh ! me direz-vous, non seulement il ne m'en fâcherait pas ; mais je voudrais déjà y être. – Je pensais bien que vous m'alliez dire cela ; mais il y a plus qu'à le désirer, il faut travailler pour le mériter. – Eh bien ! que faut-il donc faire ? – Vous ne le savez donc pas, mon ami ; eh bien ! le voici : écoutez-le bien et vous le saurez. Il faudrait ne pas tant vous attacher aux biens de ce monde, avoir un peu plus de charité pour votre femme, vos enfants, vos domestiques et vos voisins ; avoir un cœur un peu plus tendre pour les malheu-reux ; au lieu de ne penser qu'à ramasser de l'argent, à acheter des terres, il faudrait penser à vous acheter une place dans le ciel ; au lieu de travailler le diman-che, il faudrait le bien sanctifier en venant dans la maison de Dieu pour y pleurer vos péchés, lui demander de ne plus y retomber et de vous pardonner ; bien loin de ne pas donner le temps à vos enfants et à vos domestiques de remplir leurs devoirs de religion, vous devriez être les premiers à les y porter par vos paroles et vos bons exemples ; au lieu de vous emporter à la moindre perte ou contradiction qui vous arrive, vous devriez considérer qu'étant pécheur, vous en méritez bien plus, et que Dieu ne se conduit envers vous que de la manière la plus sûre pour vous rendre heureux un jour.

Voilà, mon ami, ce qu'il faudrait faire pour aller au ciel, et vous ne le faites pas.

Non, me direz-vous. – Et qu'allez-vous devenir, mon frère, puisque vous tenez le chemin qui conduit dans un lieu où l'on souffre des maux si affreux ? Prenez garde, si vous ne quittez pas cette route, vous ne tar-derez pas d'y tomber ; faites là-dessus vos réflexions, et ensuite vous me direz ce que vous aurez trouvé, et moi je vous dirai ce qu'il faudra faire. N'est-ce pas, mon ami, que vous portez envie à ces heureux habi-tants de la cour céleste ? – Ah ! je voudrais y être déjà ; au moins je serais délivré de toutes les misères de ce monde. – Et moi aussi, je voudrais ; mais c'est qu'il y a autre chose à faire et à penser. – Que faut-il donc faire ? Je le ferai. – Vos pensées sont très bonnes eh bien ! écoutez un instant et je vais vous le montrer. Ne dormez pas, s'il vous plaît. Il faudrait, ma sœur, être un peu plus soumise à votre mari, ne pas vous laisser monter le sang à la tête pour un rien ; il fau-drait un peu plus le prévenir, et lorsque vous le voyez revenir dans le vin, ou bien ayant fait quelque mau-vais marché, il ne faudrait pas vous déchaîner contre lui jusqu'à ce que vous l'ayez fait mettre dans une fureur à ne plus se posséder. De là viennent les blasphèmes et les malédictions sans nombre contre vous, et qui scandalisent vos enfants et vos domesti-ques ; bien loin d'aller courir les maisons pour rappor-ter ce que vous dit ou fait votre mari, vous devriez employer ce temps-là en prières pour demander au bon Dieu de vous donner la patience et la soumission que vous devez à votre mari ; demander que Dieu lui touche le cœur pour le changer. Je sais bien ce qu'il faudrait encore faire pour aller au ciel : ma mère, écoutez-le bien et cela ne vous sera pas inutile. Ce serait de donner un peu plus de temps à instruire vos enfants et vos domestiques, à leur apprendre ce qu'ils doivent faire pour aller au ciel ; ce serait de ne leur acheter pas tout à fait de si beaux habits, pour avoir de quoi faire l'aumône, et attirer les bénédictions de Dieu, et peut-être même vous donner de quoi payer vos dettes ; il faudrait laisser les vanités de côté, et que sais-je encore ? Il faudrait qu'il n'y ait dans votre conduite que de bons exemples, cette exactitude à faire vos prières le matin et le soir, à vous préparer à la sainte communion, à approcher des sacrements ; il faudrait ce détachement des biens du monde, un langage qui montre le mépris que vous faites de toutes les choses d'ici-bas et l'estime que vous faites des choses de l'autre vie. Voilà quels devraient être vos occupations et tous vos soins ; si vous vous comportez autrement, vous êtes perdus ; pen-sez-y bien aujourd'hui, peut-être que demain il ne sera plus temps ; faites votre examen là-dessus, et ensuite, jugez-vous vous-même ; pleurez vos fautes, et tâchez de mieux faire, sinon vous ne serez jamais au ciel.

N'est-ce pas, ma sœur, que toutes ces ravissantes beautés dont les saints sont enivrés vous font envie ? – Ah ! me direz-vous, l'on porterait bien envie à un bonheur moins grand que celui-là. – Vous avez bien raison, je serais, je crois, comme vous ; mais ce qui me donne de l'inquiétude, c'est que je n'ai rien fait pour le mériter ; peut-être que vous êtes comme moi ? – Quoi qu'il faille faire, pensez-vous, je le ferais bien si je le savais ; que ne doit-on pas entreprendre pour se procurer tant de biens ? S'il était nécessaire de tout quitter et de tout sacrifier, même d'abandonner le monde, pour passer le reste de ses jours dans un monastère, je le ferais bien volontiers. – Voilà qui est très bien : ces pensées sont vraiment dignes d'une bonne chrétienne ; je ne croyais pas que votre courage fût si grand ; mais je vous dirai que Dieu n'en demande pas autant. – Eh bien ! pensez-vous, dites ce qu'il faut faire, et je le ferai très volontiers. – Je vais donc vous le dire et vous prier d'y bien faire réflexion. Ce serait de ne pas autant prendre soin de votre corps, le faire un peu plus souffrir ; ne pas tant craindre que cette beauté se perde ou se diminue ; n'être pas tout à fait si longue, le dimanche matin, à vous arranger, à vous considérer devant une glace de miroir, afin d'avoir plus de temps à donner au bon Dieu. Ce serait seulement d'avoir un peu plus de soumission à vos parents, en vous rappelant qu'après Dieu c'est à eux que vous devez là vie, et que vous devez leur obéir de bon cœur et non en murmurant. Ce serait aussi, au lieu de vous voir dans les plaisirs, dans les danses et les rendez-vous, de vous voir dans la maison du Sei-gneur, à le prier, à vous purifier de vos péchés et à nourrir votre âme du pain des anges. Ce serait aussi d'être un peu plus réservée dans vos paroles, un peu plus réservée dans les entretiens que vous avez avec les personnes d'un sexe différent. Voilà seulement ce que Dieu demande de vous ; si vous le faites, vous irez au ciel.

Et vous, mon frère, que pensez-vous de tout cela ? De quel côté portez-vous vos désirs ? – Ah ! dites-vous, j'aimerais bien mieux aller au ciel, puisque l'on y est si bien, que d'être jeté en enfer où l'on souffre tant et de toutes sortes de tourments ; mais c'est qu'il y a bien à faire pour y aller, c'est qu'il me manque du courage. Si un seul péché nous condamne, moi qui à chaque ins-tant, me mets en colère, je n'ose pas même entrepren-dre ! – Vous n'osez pas entreprendre ? Voulez-vous m'écouter un moment, et je vais vous montrer bien clairement que ce n'est pas si malaisé que vous le croyez bien ; et que vous aurez moins de peine à plaire à Dieu et à sauver votre âme, que vous en avez à vous procurer des plaisirs et à contenter le monde. Tournez seulement vos soins et vos peines que vous avez donnés au monde du côté du bon Dieu, et vous verrez qu'il n'en demande pas tant que le monde vous en demande. Vos plaisirs sont toujours mêlés de tristesses et d'amertumes, et de plus, suivis du repentir de les avoir goûtés. Combien de fois vous dites en revenant de passer une partie de la nuit dans un cabaret ou une danse : « Je suis fâché d'y avoir été ; si j'avais su tout ce qui s'y passe, je n'y aurais pas été. » Mais, au contraire, si vous aviez passé une partie de la nuit en prières, bien loin d'être fâché, vous sentiriez au dedans de vous-même une certaine joie, une douceur qui dévorerait votre cœur par ses traits d'amour. Plein de joie, vous diriez comme le saint roi David : « O mon Dieu ! qu'un jour passé dans votre temple est préférable à mille passés dans les assemblées du monde. » Les plaisirs que vous goûtez pour le monde vous dégoûtent ; presque chaque fois que vous vous y livrez, vous prenez des résolutions de n'y plus retourner ; souvent même vous vous livrez aux larmes, pres-que jusqu'à vous désespérer de ce que vous ne pouvez pas vous corriger ; vous maudissez les personnes qui ont commencé à vous déranger ; vous vous en plaignez à chaque instant ; vous enviez le bonheur de ceux qui passent tranquillement leurs jours dans la pratique de la vertu, dans un entier mépris des plaisirs du monde ; combien de fois même vos yeux laissent couler des larmes en voyant cette paix, cette joie qui brillent sur le front des bons chrétiens ; que sais-je ? vous portez envie jusqu'aux personnes qui ont le bon-heur d'habiter sous le même toit.

J'ai dit, mon ami, que quand vous avez passé les nuits dans les excès du vice, et de quelque autre liber-tinage que je n'ose nommer, vous ne trouvez après vous que trouble, qu'ennuis, que regrets et désespoir ; cependant vous avez fait tout ce que vous avez pu pour vous contenter, sans en pouvoir venir à bout. Eh bien ! mon ami, voyez combien il est plus doux de souffrir pour Dieu que pour le monde. Quand on a passé une nuit ou deux en prière, bien loin d'en être fâché, de s'en repentir, de porter envie à ceux qui passent ce temps dans le sommeil et la mollesse : au contraire, l'on pleure leur malheur et leur aveuglement ; l'on bénit mille fois le Seigneur de nous avoir inspiré la pensée de nous procurer tant de douceurs et de consolations ; bien loin de maudire les personnes qui nous ont fait embras-ser un tel genre de vie, nous ne pouvons les voir sans laisser couler des larmes de reconnaissance, tant nous nous trouvons heureux ; bien loin de prendre la résolu-tion de n'y plus retourner, nous nous sentons résolus d'en faire davantage, et nous portons une sainte envie à ceux qui ne sont occupés qu'à louer le bon Dieu. Si vous avez dépensé votre argent pour vos plaisirs, le lendemain, vous le pleurez ; mais un chrétien qui l'a donné pour conserver la vie à un pauvre homme qui ne pou-vait vivre, un chrétien qui a vêtu un malheureux qui était nu, bien loin de le regretter, au contraire, il cherche continuellement le moyen d'en faire davantage ; il est prêt, s'il le faut, à se refuser le nécessaire, à se dépouiller de tout, tant il a de joie de soulager Jésus--Christ dans la personne de ses pauvres. Mais, sans aller si loin, mon ami, il ne vous en coûterait pas plus, quand vous êtes à l'église, de vous y tenir avec respect et modestie que d'y rire et tourner la tête ; vous seriez aussi bien d'avoir vos deux genoux par terre que d'en tenir un en l'air ; lorsque vous entendez la parole de Dieu, vous serait-il plus pénible de l'écouter dans l'espé-rance d'en profiter, et de la mettre en pratique dès que vous le pourrez, que de sortir dehors pour vous amuser à causer de choses indifférentes, peut-être mauvaises ? Ne seriez-vous pas plus content si votre conscience ne vous reprochait rien, et si vous vous approchiez de temps en temps des sacrements, ce qui vous donnerait tant de force : pour supporter avec patience les misères de la vie ? Si vous en doutez, M.F., demandez à ceux qui ont fait leurs pâques, combien ils étaient contents pendant quelque temps : c'est-à-dire, tant qu'ils ont eu le bon-heur d'être les amis du bon Dieu.

Dites-moi, mon ami, vous serait-il aussi pénible que vos parents vous grondent, parce que vous avez trop resté à l'église, que s'ils vous reprochent d'avoir passé la nuit dans la débauche ? Non, non, mon ami, de quel-que côté, que vous considériez ce que vous faites pour le monde, il vous en coûte beaucoup plus que pour plaire à Dieu et sauver votre âme. Je ne vous parlerai pas de la différence qu'il y a, à l'heure de la mort, entre un chrétien qui a bien servi le bon Dieu, et les regrets et le désespoir de celui qui n'a suivi que ses plaisirs, qui n'a cherché qu'à contenter les désirs corrompus de son cœur ; car rien de si beau que de voir mourir un saint : Dieu lui-même se fait honneur d'y être présent, ainsi qu'il est rapporté dans la vie de plusieurs. Peut-on le comparer avec les horreurs qui se passent à celle du pécheur, où les démons le suivent de si près, et se dé-vorent les uns les autres, à celui qui aura la barbare sa-tisfaction de le traîner le premier dans les abîmes ? Mais non, laissons tout cela ; et considérons seulement la vie présente.

Concluons que si vous faisiez pour Dieu ce que vous faites pour le monde, vous seriez des saints. – Oh ! dites--vous en vous-mêmes, vous nous dites qu'il n'est pas difficile d'aller au ciel ; il me semble qu'il y a encore bien des sacrifices à faire. – Cela n'est pas douteux : il y a des sacrifices à faire, sinon ce serait faussement que Jésus-Christ nous aurait dit que la porte du ciel est étroite, qu'il faut faire des efforts pour y entrer, qu'il faut se renoncer soi-même, prendre sa croix et le suivre, qu'il y en a beaucoup qui ne seront pas du nombre des élus ; aussi nous promet-il le ciel comme une récom-pense que nous aurons méritée. Voyez ce qu'ont fait les saints pour se la procurer. Allez, M.F., dans ces antres du fond des déserts, entrez dans les monastères, par-courez ces rochers, et demandez à toutes ces troupes de saints : Pourquoi tant de larmes et de pénitences ? Montez sur les échafauds, et informez-vous de ce qu'ils préten-dent faire. Tous vous diront que c'est pour acheter le ciel. O mon Dieu ! que de larmes ces pauvres solitaires ont versées pendant tant d'années ! O mon Dieu ! que de pénitences et de rigueurs n'ont-ils pas exercées sur leur corps, tous ces illustres anachorètes ! Et moi, je ne vou-drais rien souffrir, moi qui ai la même espérance qu'eux, et le même juge qui doit m'examiner ? O mon Dieu ! que je suis lâche lorsqu'il s'agit de travailler pour le ciel ! Que vos saints vont me servir de condamnation, lorsqu'ils vont vous montrer tant de sacrifices qu'ils ont faits pour vous plaire ! Vous dites qu'il en coûte pour aller au ciel : dites-moi, mon ami, ne coûtait-il rien à saint Barthélemy de se laisser écorcher tout vif pour plaire à Dieu ? N'en coûtait-il rien à saint Vincent lors-qu'on l'étendit sur un chevalet et qu'on lui faisait brûler le corps avec des torches allumées, jusqu'à ce que ses entrailles tombèrent dans le feu ; lorsque ensuite on le conduisit en prison, et lui ayant fait un lit de morceaux de bouteilles de verre, on le coucha dessus ? Mon ami demandez à saint Hilarion ce qu'il fit pendant quatre--vingts ans dans son désert, à pleurer nuit et jour ? Allez, interrogez un saint Jérôme, ce grand savant : demandez--lui pourquoi il se frappait la poitrine avec des pierres, jusqu'à ce qu'il en fût tout meurtri. Allez dans les ro-chers trouver le grand saint Arsène, et demandez-lui pourquoi il a quitté les plaisirs du monde pour venir pleu-rer le reste de ses jours parmi les bêtes sauvages. Point d'autre réponse, mon ami : « Ah ! c'est pour gagner le beau ciel, encore l'avons-nous pour rien ; oh ! que ces pénitences sont peu de chose, si nous les comparons au bonheur qu'elles nous préparent ! » Non, M.F., les saints, il n'y a sorte de tourments qu'ils n'aient été prêts à endurer pour acheter ce beau ciel.

Nous lisons que du temps de l'empereur Néron, il fit aux chrétiens des cruautés si affreuses, que la seule pensée en fait frémir. Ne sachant de quelle manière ou-vrir sa persécution contre les chrétiens, il mit le feu dans la ville, afin de faire croire que c'étaient les chré-tiens qui l'avaient fait. Se voyant applaudi de tous ses sujets, il se livre à tout ce que sa fureur peut lui inspirer. Semblable à un tigre en fureur, qui ne respire que le carnage, les uns, il les faisait coudre dans des peaux de bêtes et les faisait jeter dans les champs pour les faire manger aux chiens ; aux autres, il faisait prendre une robe enduite de poix et de soufre, et les faisait pen-dre aux arbres des grands chemins pour servir de torches aux passants pendant la nuit ; lui-même en avait formé deux allées dans son jardin, et, la nuit, il y faisait mettre le feu pour avoir le barbare plaisir de conduire son char à la lueur de ce spectacle triste et déchirant. Sa fureur ne se trouvant pas encore assez satisfaite, il inventa un autre supplice, le voici : il fit faire des masses de cuivre comme des taureaux, les faisait rougir pendant plusieurs jours, et tous les chrétiens que l'on pouvait prendre, on les jetait dedans, où il les voyait impitoyablement brûler. Ce fut dans cette même persécution que saint Pierre fut mis à mort. étant en prison avec saint Paul qui eut la tête tranchée, saint Pierre trouva le moyen de sortir de la prison. En chemin, Notre-Seigneur lui apparut et lui dit : « Pierre, je vais mourir une seconde fois à Rome », et il disparut. Saint Pierre connaissant par là qu'il ne devait pas fuir la mort, retourna dans sa prison, où il fut condamné à mourir en croix. Lorsqu'il entendit pro-noncer sa sentence : « O grâce ! ô bonheur ! de mourir de la mort de mon Dieu ! »

Mais il demanda une grâce à ses bourreaux, c'est de lui permettre d'être crucifié la tête en bas : « parce que, disait-il, je ne mérite pas ce bonheur de mourir d'une manière semblable à mon Dieu. » Eh bien ! mon ami, n'en a-t-il rien coûté aux saints d'aller au ciel ? O beau ciel ! si vous nous coûtez tant qu'à tous ces bien-heureux, qui de nous ira ?

Mais non, M.F., consolons--nous, Dieu n'en demande pas tant de nous.

Mais, pensez-vous, que faut-il donc faire pour y aller ? – Ah ! mon ami, ce qu'il faut faire, je le sais bien, moi. Avez-vous envie d'y aller ? – Oh ! sans doute, dites-vous, c'est bien là tout mon désir ; si je fais des prières, si je fais des pénitences, c'est bien pour mériter ce bonheur. – Eh bien ! écoutez-moi un instant, et vous allez le sa-voir. Ce qu'il faut faire ? c'est de ne pas manquer vos prières le matin ni le soir ; de ne pas travailler le dimanche ; de fréquenter les sacrements de temps en temps, de ne pas écouter le démon quand il vous tente, et vite, avoir recours au bon Dieu. – Mais pensez-vous, il y a bien des choses qu'on ferait ; mais, pour se confesser, cela n'est pas trop commode. – Cela n'est pas trop commode, mon ami ? vous aimez donc mieux rester entre les mains du démon que de le chasser pour rentrer dans le sein de votre Dieu, qui, tant de fois, vous a fait éprouver combien il est bon ? Vous ne regardez donc pas comme un moment des plus heureux, celui où vous avez le bonheur de recevoir votre Dieu ? O mon Dieu ! si l'on vous aimait, combien l'on soupirerait après cet heu-reux moment !...

Courage ! mon ami, ne vous découragez pas ; tout à l'heure vous allez être à la fin de vos peines ; regardez le ciel, cette demeure sainte et permanente ; ouvrez les yeux, et vous verrez votre Dieu qui vous tend la main pour vous attirer à lui. Oui, mon ami, dans quelques instants il vous fera comme l'on fit à Mardochée, pour publier la grandeur de vos victoires sur le monde et sur le démon. Le roi Assuérus, pour reconnaître les bienfaits de son général, voulut le faire monter sur son char de triomphe avec un héraut qui marchait devant lui, criant : « C'est ainsi que le roi récompense les ser-vices qu'on lui a rendus. » Mon ami, si dans ce moment, Dieu présentait à nos yeux un de ces bienheureux dans tout l'éclat de la gloire dont il est revêtu dans le ciel, qu'il nous montrât ces joies, ces douceurs, ces délices dont les saints sont inondés dans la céleste patrie, et qu'il nous criât à tous : « O hommes ! pourquoi n'aimez--vous pas votre Dieu ? Pourquoi ne travaillez-vous pas à mériter un si grand bien ? O homme ambitieux, qui avez collé votre cœur à la terre, que sont les honneurs de ce monde frivole et périssable, en comparaison des honneurs et de la gloire que Dieu nous prépare dans son royaume ? O hommes avares, qui désirez ces richesses périssables, que vous êtes aveugles de ne pas travailler à en mériter qui ne finiront jamais ! L'avare cherche le bonheur dans ses biens, l'ivrogne dans son vin, l'or-gueilleux dans ses honneurs, et l'impudique dans les plaisirs de la chair. Ah ! non, non, mon ami, vous vous trompez, levez les yeux de votre âme vers le ciel, por-tez vos regards vers ce beau ciel et vous trouverez votre bonheur parfait, foulez et méprisez la terre et vous trouverez le ciel ! Mon frère, pourquoi te plonges-tu dans ces vices honteux ? Regarde ces torrents de délices que Jésus-Christ te prépare dans la céleste patrie ! ah ! soupire après cet heureux moment !... »

Oui, M.F., tout nous le prêche, tout nous sollicite à ne pas perdre ce trésor. Les saints qui sont dans ce beau séjour nous crient du haut de ces trônes de gloire : « Oh ! si vous pouviez bien comprendre le bonheur dont nous jouissons, pour quelques moments que nous avons combattu. » Mais les damnés nous le disent d'une manière bien plus touchante : « O vous qui êtes encore sur la terre, oh ! que vous êtes heureux de pouvoir gagner le ciel que nous avons perdu ! Oh ! si nous étions à votre place, que nous serions plus sages que nous n'avons été ; nous avons perdu notre Dieu et nous l'avons perdu pour toujours ! O malheur incom-préhensible !... ô malheur irréparable !... beau ciel, nous ne te verrons jamais !... » Oh ! M.F., qui de nous ne soupire pas après un si grand bonheur ? Pour le jour de

la Fête-Dieu.

Incola ego sum in terra.

Je suis comme un étranger sur la terre.

(PS. CXVIII, !9.) Ces paroles, M.F., nous montrent toutes les misères de la vie, le mépris que nous devons faire des choses créées et périssables, et le désir que nous devons res-sentir d'en sortir pour aller dans notre véritable patrie, puisque ce monde n'est pas la nôtre.

Cependant, M.F., consolons-nous dans notre exil ; nous y avons un Dieu, un ami, un consolateur et un rédempteur, qui peut adoucir nos peines, qui, de ce lieu de misères, nous fait envisager de grands biens ; ce qui doit nous porter à nous écrier, comme l'épouse des Cantiques : « Avez-vous vu mon bien-aimé ? et si vous l'avez vu, ah ! dites-lui bien que je ne fais plus que lan-guir . » « Ah ! jusques à quand, Seigneur, s'écrie le saint Roi-Prophète dans ses transports d'amour et de ravissement, ah ! jusques à quand prolongerez-vous mon exil séparé de vous ? » Oui, M.F., plus heureux que ces saints de l'Ancien Testament, non seulement nous possédons Dieu par la grandeur de son immensité, qui se trouve partout ; mais encore nous l'avons tel qu'il fut pendant neuf mois dans le sein de Marie, tel que sur la croix. Encore plus heureux que les premiers chré-tiens, qui faisaient cinquante ou soixante lieues pour avoir le bonheur de le voir, oui, M.F., chaque paroisse le possède, chaque paroisse peut jouir autant qu'elle le veut, de sa douce compagnie. O nation heureuse !

Quel est mon dessein ? le voici.

C'est de vous montrer combien Dieu est bon dans l'institution du sacrement adorable de l'Eucharistie, et les grands avantages que nous en pouvons tirer.

I. – Je dis que ce qui fait le bonheur d'un bon chré-tien, fait le malheur d'un pécheur. En voulez-vous la preuve ? la voici. Oui, M.F., pour un pécheur, qui ne veut pas sortir du péché, la présence de Dieu devient son supplice : il voudrait pouvoir effacer la pensée que Dieu le voit et le jugera ; il se cache, il fuit la lumière du soleil, il s'enfonce dans les ténèbres, il a en horreur tout ce qui peut lui en donner la pensée ; un ministre de Dieu lui fait ombrage, il le hait, il le fuit ; chaque fois qu'il pense qu'il a une âme immortelle, qu'un Dieu la récompensera ou la punira pendant une éternité, selon ce qu'elle aura fait : tout cela lui est un bourreau qui le dévore sans cesse. Ah ! triste existence, que celle d'un pécheur qui vit dans son péché ! En vain, mon ami, vou-dras-tu te cacher de la présence de Dieu, tu ne le pour-ras jamais ! « Adam, Adam, où es-tu ? » – « Ah ! Seigneur, s'écrie-t-il, j'ai péché, et j'ai craint votre présence . »

Adam, tout tremblant, court se cacher, et c'est précisé-ment dans le moment où il croyait que Dieu ne le voyait pas, que sa voix se fait entendre : « Adam, tu me trouveras partout ; tu as péché, et j'ai été témoin de ton crime ; et mes yeux étaient arrêtés sur toi. » « Caïn, Caïn, où est ton frère ? » Caïn, entendant la voix du Sei-gneur, fuit comme un désespéré. Mais Dieu le poursuit l'épée aux reins : « Caïn, le sang de ton frère crie ven-geance . » Oh ! qu'il est donc bien vrai qu'un pécheur est dans une frayeur et un désespoir continuels. Pécheur, qu'as-tu fait ? Dieu te punira. – Non, non, s'écrie-t-il, Dieu ne m'a pas vu, « il n'y a point de Dieu ». – Ah ! mal-heureux, Dieu te voit et te punira. De là, je conclus qu'un pécheur a beau vouloir se rassurer, effacer ses péchés, fuir la présence de Dieu et se procurer tout ce que son cœur peut désirer, il ne sera que malheureux ; partout il traînera ses chaînes et son enfer. Ah ! triste existence ! Non, M.F., n'allons pas plus loin, cette pensée est trop désespérante, ce langage ne nous convient nullement aujourd'hui ; laissons ces pauvres malheureux dans les ténèbres, puisqu'ils veulent bien y rester ; laissons-les se damner, puisqu'ils ne veulent pas se sauver.

« Venez, mes enfants, disait le saint roi David, venez, j'ai de grandes choses à vous annoncer ; venez, et je vous dirai combien le Seigneur est bon pour ceux qui l'ai-ment. Il a préparé à ses enfants une nourriture céleste qui porte des fruits pour la vie. Partout nous le trouve-rons, notre Dieu ; si nous allons dans le ciel, il y sera ; si nous passons les mers, nous le verrons à côté de nous ; si nous nous enfonçons dans le chaos de la mer, il nous accompagnera . » Non, non, notre Dieu ne nous perd pas plus de vue qu'une mère ne perd de vue son enfant qui commence à remuer le pied. « Abraham, dit le Seigneur, marche en ma présence, et tu la trouveras partout. » – « Mon Dieu ! s'écrie Moïse, montrez-moi, s'il vous plaît, votre face ; j'aurai tout ce que je peux désirer . » Ah ! qu'un chrétien est consolé, par cette heureuse pensée, qu'un Dieu le voit, est témoin de ses peines et de ses combats, qu'un Dieu est à ses côtés. Ah ! disons mieux, M.F., un Dieu le presse tendrement contre son sein ! Ah ! nation des chrétiens, que tu es heureuse de jouir de tant d'avantages que tant d'autres nations n'ont pas ! Ah ! n'avais-je pas raison de vous dire que, si la présence de Dieu est un tyran pour le pécheur, cette même présence est un bonheur infini, un ciel anticipé pour un bon chrétien.

Oui, M.F., tout cela est bien beau, c'est vrai ; mais c'est encore peu de chose, si j'ose le dire, en comparai-son de l'amour que Jésus-Christ nous porte dans le sacrement adorable de l'Eucharistie. Si je parlais à des incrédules ou à des impies, qui osent douter de la pré-sence de Jésus-Christ dans ce sacrement adorable, je commencerais par leur donner des preuves si claires et si convaincantes, qu'ils mourraient de honte d'avoir douté d'un mystère appuyé sur des raisons si fortes et si convaincantes ; je leur dirais : si Jésus-Christ est véri-table, ce mystère l'est aussi, puisque, ayant pris du pain en présence de ses apôtres, il leur dit : « Voici du pain, eh bien ! je vais le changer en mon corps ; voici du vin, je vais le changer en mon sang ; ce corps est vraiment le même que celui qui sera crucifié et ce sang est le même que celui qui sera répandu pour la rémission des péchés ; et chaque fois que vous prononcerez ces mêmes paroles, dit-il encore à ses apôtres, vous ferez le même miracle ; ce pouvoir, vous vous le communiquerez les uns aux autres jusqu'à la fin des siècles » Mais ici laissons ces preuves de côté, ce raisonnement est inutile à des chrétiens, qui ont tant de fois goûté les dou-ceurs que Dieu leur communique dans le sacrement d'amour.

Saint Bernard nous dit qu'il y a trois mystères aux-quels il ne peut penser sans sentir son cœur mourir d'amour et de douleur. Le premier est celui de l'Incar-nation, le deuxième est celui de la mort et passion de Jésus-Christ, et le troisième est celui du sacrement adorable de l'Eucharistie. Quand l'Esprit-Saint nous parle du mystère de l'Incarnation, il emploie des termes qui nous mettent dans l'impossibilité de pouvoir com-prendre jusqu'où va l'amour de Dieu pour nous, en nous disant : « C'est ainsi que Dieu aime le monde, » comme s'il nous disait : je laisse à votre esprit, à votre imagination la liberté de former telles idées que vous voudrez ; quand vous auriez toutes les sciences des pro-phètes, toutes les lumières des docteurs et toutes les connaissances des anges, il vous serait impossible de comprendre l'amour que Jésus-Christ a eu pour vous dans ces mystères.

Quand saint Paul nous parle des mystères de la Passion de Jésus-Christ, voici comment il s'explique : « Quoique Dieu soit infini en miséricorde et en grâce, il semble s'être épuisé pour l'amour de nous. Nous étions morts, il nous a donné la vie. Nous étions des-tinés à être malheureux pendant toute l'éternité, et par sa bonté et sa miséricorde, il a changé notre sort » Enfin, quand saint Jean nous parle de la charité que Jésus-Christ a eue pour nous en instituant le sacrement adorable de l'Eucharistie, il nous dit « qu'il nous a aimés jusqu'à la fin . » c'est-à-dire, qu'il a aimé l'homme, pendant toute sa vie, d'un amour sans égal.

Disons mieux, M.F., il nous aime autant qu'il pouvait nous aimer. O amour, que tu es grand et peu connu !

Quoi ! mon ami, nous n'aimerions pas un Dieu qui a soupiré pendant toute l'éternité pour notre bonheur ! Un Dieu !... Ah ! un Dieu, qui a tant pleuré nos péchés, et qui est mort pour les effacer ! Un Dieu, qui a bien voulu quitter les anges du ciel où il est aimé d'un amour si pur et si parfait, pour venir dans ce monde, quoiqu'il sût très bien combien il serait méprisé. Il savait d'avance les profanations qu'il recevrait dans ce sacrement d'a-mour. Il savait que les uns le recevraient sans contri-tion ; les autres, sans désir de se corriger : hélas ! d'au-tres peut-être, avec le crime dans leur cœur, et le fe-raient mourir. Mais, non, tout cela n'a pas pu arrêter son amour. O heureuse nation que celle des chrétiens !... « O ville de Sion, réjouissez-vous, faites éclater votre joie, s'écrie le Seigneur par la bouche du prophète Isaïe, parce que votre Dieu habite au milieu de vous . » Oui M.F., ce que le prophète Isaïe disait à son peuple, je peux encore vous le dire, ce semble, avec plus de vérité. Chrétiens, réjouissez-vous ! votre Dieu va paraître au milieu de vous. Oui, M.F., ce tendre Sauveur va visiter vos places, vos rues et vos maisons ; partout il va répan-dre ses bénédictions les plus abondantes. O heureuses maisons, devant lesquelles il va passer ! O heureux che-mins, qui soutiendront ses pas saints et sacrés ! Pouvons--nous, M.F., nous empêcher de dire en nous-mêmes lors-que nous repasserons dans cette même route : Voilà où mon Dieu a passé, voilà le sentier qu'il a pris lorsqu'il répandait ses bénédictions bienfaisantes dans cette pa-roisse.

Oh ! que ce jour est consolant pour nous, M.F. ! Ah ! s'il est permis de goûter quelques consolations dans ce monde, n'est-ce pas dans ce moment heureux ? Oui, M.F., oublions, s'il est possible, toutes les misères. Cette terre étrangère va devenir vraiment l'image de la céleste Jérusalem, les fêtes et les joies du ciel vont des-cendre sur la terre. Ah ! « si ma langue peut oublier ces bienfaits, qu'elle s'attache à mon palais » !... Ah ! si mes yeux doivent encore porter leurs regards sur des choses terrestres, que le ciel leur refuse la lumière !

Oui, M.F., si nous considérons tout ce que Dieu a fait : le ciel et la terre, ce bel ordre qui règne dans ce vaste univers, tout nous annonce une puissance infinie qui a tout créé, une sagesse admirable qui gouverne tout, une bonté suprême qui pourvoit à tout avec la même facilité que si elle n'était occupée qu'à un seul être : tant de prodiges ne peuvent que nous remplir d'étonne-ment et d'admiration. Mais, si nous parlons du sacre-ment adorable de l'Eucharistie, nous pouvons dire que c'est ici le prodige de l'amour d'un Dieu pour nous ; c'est ici que sa puissance, sa grâce et sa bonté éclatent d'une manière tout extraordinaire. Nous pouvons dire avec beaucoup de vérité, que c'est ici le pain descendu du ciel, le pain des anges, qui nous est donné pour nourriture de nos âmes. C'est ce pain des forts qui nous console et adoucit nos peines. C'est là vraiment « le pain des voyageurs » ; disons mieux, M.F., c'est la clef qui nous a ouvert le ciel. « Celui, dit le Sauveur, qui me recevra aura la vie éternelle ; celui qui ne me recevra pas, mourra. Celui, dit le Sauveur, qui aura recours à ce banquet sacré fera naître en lui une source qui rejaillira jusqu'à la vie éternelle . »

Mais pour mieux connaître l'excellence de ce don, il faut examiner jusqu'à quel point Jésus-Christ a porté son amour pour nous dans ce sacrement. Non, M.F., ce n'est pas assez pour le Fils de Dieu de s'être fait homme pour nous ; il fallut, pour contenter son amour, qu'il se donnât à chacun de nous en particulier. Voyez, M.F., combien il nous aime. Dans le même moment que ses pauvres enfants prenaient les mesures pour le faire mourir, son amour le porte à faire un miracle, afin de rester parmi eux. A-t-on vu, peut-on voir un amour plus généreux et plus libéral que celui qu'il nous témoigne dans le sacrement de son amour ? Ne pouvons-nous pas dire, comme le Concile de Trente, que c'est là que sa libéralité et sa générosité ont épuisé toutes ses richesses ? Peut-on, en effet, trouver quelque chose sur la terre, et même dans le ciel, qui puisse lui être comparé ? A-t-on vu quelquefois la tendresse d'un père, la libéralité d'un roi pour ses sujets, aller si loin que celle de Jésus-Christ dans le sacrement de nos autels ! Nous voyons que les parents, dans leur testament, donnent leurs biens à leurs enfants ; mais dans le testament que Jésus-Christ nous fait, ce ne sont pas des biens temporels, puisque nous les avons..., mais il nous donne son Corps adorable et son Sang précieux. Oh ! bonheur du chrétien, que tu es peu goûté ! Non, M.F., il ne pouvait pas porter plus loin son amour qu'en se donnant ; puisqu'en le recevant, nous le recevons avec toutes ses richesses. N'est-ce pas là une véritable prodigalité d'un Dieu pour ses créatures ? Oui, M.F., si Dieu nous avait donné la liberté de lui deman-der tout ce que nous voudrions, aurions-nous osé porter si loin nos espérances ? « D'un autre côté, Dieu lui-même, tout Dieu qu'il est, pouvait-il trouver quelque chose de plus précieux à nous donner ? » nous dit saint Augustin.

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