Sermons du curé d'Ars (page 29)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voyez une personne d'état examinant l'ouvrage d'un autre ; elle y trouvera mille défauts, en disant : « Ah ! que voulez-vous ? il n'en sait pas davantage ! » Mais comme l'orgueilleux n'abaisse jamais les autres sans s'élever lui-même ; alors elle s'empressera de parler de quelque ouvrage qu'elle a fait, qu'un tel a trouvé si bien fait qu'il en a parlé à plusieurs. Un orgueilleux, voyant plusieurs personnes qui parlent ensemble, croit qu'on dit de lui du mal ou du bien.

Une jeune fille aura-t-elle une bonne tournure ? du moins, croit-elle l'avoir ? Vous la voyez marcher à pas comptés, avec affectation, avec un orgueil qui semble monter jusqu'aux nues. A-t-elle des chemises, des robes ? Elle laissera son armoire ouverte pour les faire voir. On lire orgueil de ses bêtes et de son ménage. On tire orgueil de bien savoir se confesser, de bien prier le bon Dieu, d'être plus modeste à l'église. Une mère tire orgueil de ses enfants ; un habitant, de ce que ses terres sont en meilleur état que celles des autres, qu'il condamne ; et il s'applaudit de son savoir. Un jeune homme a-t-il une montre dans son gousset, et peut-être même, souvent, n'a-t-il que la chaîne, avec cinq sols dans sa poche ? vous l'entendez dire : « Je ne sais pas si c'est bien tard ; » afin qu'on lui dise de regarder à sa montre, pour qu'on sache qu'il en a une. Si l'on joue, pour essayer de gagner, n'aurait-il que deux sous à donner, il prendra dans sa main tout ce qu'il a, et même ce qui souvent n'est pas à lui ; ou bien il dira plus qu'il n'a en réalité. Combien en est-il qui emprun-tent, pour aller dans ces parties de plaisir, des habille-ments ou de l'argent !

Une personne entre-t-elle dans une compagnie dont elle croit être inconnue ? de suite vous la voyez faire le récit de sa famille, de ses biens, de ses talents et de tout ce qui peut la relever, et faire connaître ce qu'elle est ou plutôt, ce qu'elle n'est pas. Non, M.F., il n'y a rien de si ridicule et de si sot que d'être toujours après parler de ce que l'on a, et de ce que l'on a fait. écoutez un père de famille, quand ses enfants sont en état de se marier. Dans toutes les compagnies où il se trouve, on l'entend dire : « J'ai tant de mille francs de prêtés, mon bien me rend tant, » et ensuite demandez-lui cinq sols pour les pauvres, il n'a rien. Une tailleuse ou un tailleur auront-ils bien réussi à faire une robe ou un habit, s'ils se trouvent de voir passer les personnes qui en sont revêtues : « voilà qui va bien, je ne sais pas qui l'a fait. » – « Eh bien ! c'est moi, diront-ils. » Et pourquoi ont-ils dit cela ? c'est afin de faire voir qu'ils sont bien habiles. Mais s'ils n'ont pas bien réussi, ils se gar-deront bien d'en parler, crainte d'être humiliés. Les femmes dans leur ménage… Et moi je vous dirai que ce péché est encore plus à craindre dans les personnes qui semblent faire profession de piété. En voici un bel exemple .

Ce maudit péché d'orgueil se glisse même dans les fonctions les plus basses . Un laboureur, ou une personne qui coupera du bois, si c'est au passage, ils y mettront tous leurs soins ; « afin, disent-ils, que quand il passera quelqu'un, l'on ne trouve pas que je ne sais pas travailler. » Ce péché se glisse même dans le crime, et dans la vertu : l'on en voit qui se font gloire d'avoir fait le mal. écoutez la conversation de plusieurs ivrognes. « Ah ! disent-ils, je me suis trouvé un jour avec un tel ; il a voulu se prendre avec moi à celui qui boirait le plus sans s'enivrer ; mais j'en ai bien, d'abord, eu vu le bout ! » C'est encore un orgueil que le désir d'être plus riche et de porter envie à ceux qui le sont, parce que l'on voit que les riches sont respectés et honorés.

L'on en trouvera d'autres qui, dans leur langage, seront extrêmement humbles et qui même se méprise-ront et semblent faire publiquement l'aveu de leur faiblesse. Mais, dites-leur quelque chose qui pénètre jusqu'au cœur. Dès la première parole, vous les voyez se monter, vous tenir tête, jusqu'au point de vous décrier et déchirer votre réputation, pour un prétendu affront qu'elles auront reçu. Elles auront une grande humilité en apparence, tant qu'on les flatte ou qu'on les loue. Quelquefois, si l'on dit du bien d'une autre per-sonne devant nous, cela nous fâche, il semble que cela nous humilie ; nous faisons paraître un air triste, ou bien nous disons : « Ah ! elle est bien comme les autres, elle a bien fait ça, elle a bien dit cela, elle n'a pas tant de bonnes qualités que vous dites bien, vous ne la connaissez pas !... »

Je dis que l'orgueil se glisse même dans nos bonnes œuvres. II en est plusieurs qui ne feront l'aumône et ne rendront service au prochain que pour se faire passer pour de bonnes gens, des personnes charitables. S'ils font l'aumône devant quelqu'un, ils donneront davantage que s'il n'y avait personne. Voudront-ils faire savoir qu'ils ont fait quelque bien, ou rendu quelque service à leur voisin, ils commenceront à dire : « Un tel a bien du malheur, il a bien peine de pouvoir vivre ; il est venu un jour, il m'a témoigné sa misère, je lui donnai telle chose. »

Un orgueilleux ne veut jamais être repris, il a toujours droit ; tout ce qu'il dit est bien dit, et tout ce qu'il fait est bien fait. Et vous le voyez sans cesse examiner la conduite des autres ; partout il trouve des défauts : il n'y a rien de bien fait ni de bien dit. Une personne fera--t-elle une action avec les meilleures intentions du monde, le voilà qui, avec sa langue venimeuse, la tourne en mal.

Combien n'y en a-t-il pas qui inventent par orgueil ? S'ils racontent ce qu'ils ont fait ou dit, ils en diront beaucoup plus qu'il n'y en a. Mais d'autres mentent, crainte d'être humiliés. Disons mieux ; les vieillards se font gloire de ce qu'ils n'ont pas fait ; à les entendre, ils semblent être les plus grands conquérants du monde, on dirait qu'ils ont parcouru l'univers entier ; et les jeunes gens se louent de ce qu'ils ne feront jamais : tous mendient et tous courent après une fumée d'hon-neur. Tel est le monde aujourd'hui, M.F. ; mettez la main sur votre conscience, sondez votre cœur, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que je vous dis.

Mais ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce péché jette dans les âmes des ténèbres si épaisses, que l'on ne se croit pas même coupable. L'on connaît bien quand les autres se louent à faux, qu'ils s'attribuent des louanges qu'ils n'ont pas méritées ; mais, pour nous, nous croyons toujours les mériter. Je dis, M.F., que toute personne qui cherche l'estime des hommes est un aveugle. – Pourquoi ? me direz-vous. – Mon ami, en voici la raison. D'abord, je ne dirai pas qu'il perd tout le mérite de ce qu'il fait, que toutes ses charités, toutes ses prières et ses pénitences ne lui seront qu'un sujet de condam-nation. I1 croira avoir fait quelque bien, tout se trou-vera gâté par l'orgueil. Mais je dis qu'il est aveugle. S'il mérite l'estime de Dieu et des hommes, il n'a qu'à les fuir au lieu de les rechercher ; il n'a qu'à bien se persuader qu'il n'est rien, qu'il ne mérite rien ; il est sûr de tout avoir. Nous voyons partout que plus une personne veut s'élever, plus Dieu permet qu'elle soit humiliée ; et plus elle veut se cacher, plus Dieu fait éclater sa réputation. Tenez : mettez la main et les yeux sur la vérité, et vous allez la reconnaître. Une personne, c'est-à-dire, un orgueilleux, court mendier les louanges des hommes ; et à peine est-il connu dans une paroisse ! Mais celui qui se cache autant qu'il peut, qui se méprise lui-même ; allez à vingt ou cinquante lieues, on publie ses bonnes qualités. Disons mieux : sa réputation vole aux quatre coins du monde ; plus il se cache, plus il est connu ; et plus l'autre veut se montrer, plus il s'enfonce dans les ténèbres, ce qui fait que presque personne ne le connaît et lui se connaît encore moins.

Si le pharisien, comme vous l'avez vu, est le véritable portrait de l'orgueilleux, le publicain est une image sen-sible d'un cœur sincèrement pénétré de son néant, de son peu de mérite et de sa grande confiance en Dieu. Jésus-Christ nous le présente comme un modèle accom-pli, sur lequel nous pouvons nous guider. Le publicain, nous dit saint Luc, oublie tout le bien qu'il aurait pu faire pendant sa vie, pour ne s'occuper que de sa misère spirituelle, de son indignité ; il n'ose paraître devant un Dieu si saint. Bien loin d'imiter le pharisien, qui se met dans un endroit où il peut être aperçu de tout le monde et en recevoir les louanges, ce pauvre publicain, à peine est-il entré dans le temple, qu'il court se cacher dans un coin, se regarde comme seul devant son juge, la face contre terre, le cœur brisé de douleur, ses yeux baignés de larmes ; il n'ose regarder l'autel, tant il est couvert de confusion à la vue de ses péchés, et de la sainteté de Dieu, devant lequel il se trouve indigne de paraître. Il s'écrie dans la plus grande amertume de son cœur : « Mon Dieu, ayez, s'il vous plaît, pitié de moi, car je suis un grand pécheur ! » Cette humilité toucha tellement le cœur de Dieu, que, non seulement il lui pardonna tous ses péchés ; mais, de plus, il le loua publiquement en disant à tout le monde que ce publi-cain, quoique pécheur, lui avait été plus agréable par son humilité, que le pharisien avec tout son vain étalage de prétendues bonnes œuvres : « car, je vous déclare, dit Jésus-Christ, que ce publicain retourna chez lui sans péchés, tandis que le pharisien est plus coupable qu'a-vant d'entrer dans le temple. De là je conclus que celui qui s'élève sera humilié, et que celui qui s'humilie sera élevé. » Nous avons vu, M.F., ce que c'est que l'or-gueil, combien ce vice est affreux, combien il outrage Dieu, et enfin combien le Seigneur se plaît à le punir. Voyons maintenant ce que c'est que l'humilité, qui est la vertu opposée.

III. – Si « l'orgueil est la source de toutes sortes de vices , » nous pouvons dire que l'humilité est la source et le fondement de toutes les vertus ; elle est la porte, par laquelle Dieu nous fait passer toutes ses grâces ; c'est elle qui assaisonne toutes nos actions, qui leur commu-nique tant de valeur, qui les rend si agréables à Dieu ; enfin, c'est elle qui nous rend maîtres du cœur de Dieu, qui en fait notre serviteur, si j'ose le dire ; car jamais Dieu n'a pu résister à un cœur humble . – Mais, me direz-vous, en quoi consiste cette humilité, qui nous mérite tant de grâces ? – Mon ami, le voici. écoutez-moi : vous avez dû connaître si vous êtes atteint de l'orgueil, vous verrez maintenant si vous avez le bonheur de pos-séder cette belle et rare vertu ; si vous l'avez dans son entier, le ciel vous est assuré. L'humilité, nous dit saint Bernard, consiste à nous faire connaître nous-mêmes, à n'avoir que du mépris de nous. L'humilité est un flam-beau qui nous montre au grand jour nos imperfections ; elle ne consiste donc pas dans les paroles, ni dans les actions ; mais dans la connaissance de soi-même, qui nous fait découvrir une infinité de fautes que notre orgueil nous avait cachées jusqu'à présent. Je dis que cette vertu nous est absolument nécessaire pour aller au ciel ; écoutez ce que nous dit Jésus-Christ dans l'évangile : « Si vous n'êtes pas semblables à un petit enfant, vous n'en-trerez jamais dans le royaume des cieux. En vérité, je vous déclare que si vous ne vous convertissez, si vous ne quittez pas ces sentiments d'orgueil et d'ambition si naturels à l'homme, vous n'irez jamais au ciel . » « Oui, nous dit le Sage, l'humilité obtient tout . Voulez-vous recevoir le pardon de vos péchés ? Présentez-vous à Dieu dans la personne de ses ministres, couverts de con-fusion, indignes d'obtenir la grâce que vous demandez, vous êtes sûrs de votre grâce. êtes-vous tentés ? Allez vous humilier de votre misère et reconnaître que vous ne pouvez rien de vous-mêmes, que vous perdre : vous êtes sûrs d'être délivrés. O belle vertu, que tu rends une âme agréable à Dieu ! Jésus-Christ lui-même ne pouvait nous donner une plus belle idée de la grandeur de son mérite, qu'en nous disant qu'il avait bien voulu prendre « la forme d'un esclave , » qui est la plus vile con-dition. Qu'est-ce qui rendit la sainte Vierge si agréable à Dieu ? sinon son humilité et le mépris qu'elle faisait d'elle-même.

Nous lisons dans l'histoire que saint Antoine eut une vision, où Dieu lui fit voir le monde tout couvert d'un filet et les démons qui le tenaient par les quatre bouts. « Ah ! s'écrie le saint, qui pourra ne pas tomber dans ce filet ? » « Antoine, lui dit le Seigneur, l'humilité seule suffit : c'est-à-dire, si vous reconnaissez ne rien mériter de vous-même, n'être capable de rien, vous serez victorieux. » Un ami de saint Augustin lui demandait quelle était la vertu qu'il fallait pratiquer pour être plus agréable à Dieu ? Il lui répondit – « L'humilité seule suffit. J'ai eu beau travailler à chercher la vérité, pour connaître le chemin le plus sûr pour aller à Dieu, jamais je n'en ai pu trouver d'autres. » écoutez ce que nous dit l'his-toire . Saint Macaire, revenant avec une brassée de bois, trouva le démon armé d'une fourche tout en feu, qui lui dit : « O Macaire, que tu me fais souffrir de ne pouvoir te maltraiter ; pourquoi me fais-tu tant souffrir ? puisque tout ce que tu fais, je le fais mieux que toi : si tu jeûnes, je ne mange jamais ; si tu veilles, je ne dors point ; il n'y a qu'une seule chose que tu as de plus que moi et par laquelle tu m'as vaincu. » Le savez-vous, M.F., la chose qui était dans saint Macaire que le démon n'avait pas ? Ah ! mes amis, c'est l'humilité. O belle vertu, que celui qui te possède est heureux et capable de grandes choses !

En effet, M.F., quand vous auriez toutes les autres vertus, si vous n'avez celle-ci, vous n'avez rien. Donnez votre bien aux pauvres, pleurez vos péchés toute votre vie, faites pénitence autant que votre corps pourra le sou-tenir, vivez dans la retraite toute votre vie ; vous ne lais-serez pas d'être damnés si vous n'avez pas l'humilité . Aussi voyons-nous que tous les saints ont travaillé toute leur vie ou à l'acquérir ou à la conserver. Plus Dieu les comblait de bienfaits, plus ils s'humiliaient. Voyez saint Paul, élevé jusqu'au troisième ciel, il ne se regarde que comme un grand pécheur, un persécuteur de l'église de Jésus-Christ, un misérable, un avorton, indigne de la place qu'il occupe . Voyez saint Augustin, saint Martin : ils n'osaient pas entrer dans l'église sans trembler, tant leur misère spirituelle les effrayait. Telles doivent être nos dispositions, si nous voulons être agréables à Dieu. Nous voyons, M.F., que plus un arbre est chargé de fruit, plus ses branches baissent ; de même, plus nous faisons de bonnes œuvres, plus nous devons nous humilier en nous reconnaissant indignes que Dieu se serve d'un si vil instrument pour faire le bien. Non, M.F., nous ne pouvons reconnaître un bon chrétien qu'à l'humilité.

Mais, me direz-vous, comment est-ce qu'on peut connaître qu'un chrétien est humble ? – Rien de plus facile, vous allez le voir. Premièrement, je dis qu'une personne vraiment humble ne parle jamais d'elle, ni en bien ni en mal ; elle se contente de s'humilier devant Dieu qui la connaît telle qu'elle est. Elle n'a les yeux que sur sa conduite, et elle gémit de se voir si cou-pable ; elle travaille à se rendre plus digne de Dieu. Vous ne la voyez point porter son jugement sur la con-duite des autres, elle a bonne opinion de tout le monde. Sait-elle mépriser quelqu'un ? ce n'est qu'elle-même. Elle tourne en bien tout ce que ses frères font ; elle est très persuadée qu'il n'y a qu'elle qui soit capable de mal faire. De là vient que si elle parle de son prochain, ce n'est qu'en bien ; s'il n'y a rien de bien à dire, elle garde le silence, si on la méprise, elle pense qu'on ne fait que ce que l'on doit, et qu'après avoir méprisé Dieu elle-même, elle trouve qu'elle en mérite bien davan-tage ; si on lui donne des louanges, vous la voyez rougir, et prendre la fuite, en gémissant de voir com-bien elle va détromper, au jour du jugement, ceux qui la croient une personne de bien, tandis qu'elle est toute couverte de péchés. Elle a autant d'horreur des louan-ges que les orgueilleux en ont des humiliations. Ses amis seront toujours ceux qui lui font connaître ses défauts. Si elle a du bien à faire, elle choisira toujours de le faire à celui qui l'a calomniée ou qui lui a fait quelque tort. Les orgueilleux cherchent la compagnie de ceux qui les flattent, les estiment ; elle, au contraire, fuira ceux-là, pour aller avec ceux qui paraissent avoir mauvaise opinion d'elle. Ses plaisirs sont d'être seule avec Dieu, de lui représenter sa misère, en le priant d'avoir pitié d'elle. Seule ou en compagnie, vous ne verrez nul changement dans ses prières, ni dans sa manière d'agir. Ne faisant toutes ses actions que pour Dieu et qu'en vue de lui plaire, elle ne pense nullement à ce qu'en pensent ou disent les autres. Elle travaille à plaire à Dieu, et, pour le monde, elle peut dire qu'elle le met sous ses pieds. Ainsi pensent et agissent ceux qui ont l'humilité pour partage...

Jésus-Christ ne semble point mettre de distinction entre le sacrement de Baptême, celui de Pénitence et l'humilité. Il nous dit que, sans le Baptême, nous n'en-trerons jamais dans le royaume des cieux ; sans celui de la Pénitence, après avoir péché, il n'y a point de pardon et, de suite, il nous dit que, sans l'humilité, nous n'entrerons jamais dans le ciel . Oui, M.F., si nous avons l'humilité, quand nous serions tout cou-verts de péchés, nous sommes sûrs d'être pardonnés ; et, sans l'humilité, aurions-nous fait toutes les bonnes œuvres possibles, nous ne serons jamais sauvés. Voici un exemple qui va vous le montrer, comme l'on ne peut pas mieux.

Nous lisons dans le livre des Rois , que le roi Achab était le plus abominable des rois qui eussent régné jusqu'à ce jour ; je ne crois pas qu'on en puisse dire davantage que ce que le Saint-Esprit nous en dit : écoutez : « C'était un roi adonné à toutes sortes d'impu-retés, il portait la main impunément et sans discrétion sur tous les biens de ses sujets ; il fit révolter les Israé-lites contre Dieu, il paraissait comme un homme vendu et engagé à faire toute sorte de maux : en un mot, il surpassa par ses crimes tous ceux qui l'avaient précédé. C'est pourquoi, Dieu ne pouvant plus souffrir ses crimes et bien résolu de le punir, appelle son prophète élie, lui commande d'aller trouver ce roi et de lui dire ses desseins : « Dis-lui que les chiens boiront son sang et qu'ils mangeront sa chair ; je ferai tomber sur sa tête tous les courroux de mes vengeances ; je n'épargnerai rien, je ferai sentir, jusque par ces chiens, l'excès de ma fureur. » Remarquez ici, M.F., quatre choses : 1 Vit-on jamais un plus méchant homme que lui ? 2 Vit--on jamais une plus claire détermination de faire mourir un homme qui mérite si bien d'être puni ? 3 Jamais ne donna-t-on un ordre plus précis ? « C'est dans ce lieu, dit le Seigneur, que cela se fera. » 4 A-t-on jamais vu, dans l'histoire, un homme condamné à un supplice plus infâme que celui dont Achab est condamné, que de faire manger son corps et de faire boire son sang aux chiens ? Ah ! M.F., qui pourra le retirer d'entre les mains d'un ennemi si puissant qui a déjà commencé ?

Achab, ayant entendu parler le prophète, se mit à déchirer ses vêtements. écoutez ce que le Seigneur lui dit : « Va, ce n'est plus temps, tu as attendu trop tard, je me moque de toi. » Il se couvre d'un cilice : « Tu crois, lui dit le Seigneur, que cela me donnera des sen-timents de pitié, et me fera révoquer mon arrêt ; tu jeûnes maintenant : il fallait jeûner du sang de tant de personnes que tu as fait mourir. » Alors s'étant jeté par terre, il se couvrit de cendre, et quand il fallait paraître, il marchait la tête nue, les yeux attachés à la terre. « Prophète, dit le Seigneur, as-tu vu comment Achab s'est humilié et s'est prosterné la face contre terre ? Eh bien ! va lui dire que, puisqu'il s'est humilié, pour moi, je ne le punirai pas, et que je ne ferai pas tomber sur sa tête la foudre et la vengeance que je lui avais préparées. Va lui dire que son humilité m'a touché, m'a fait révoquer mes ordres et a désarmé ma colère . »

Eh bien ! M.F., n'avais-je pas raison de vous dire que l'humilité est la plus belle et la plus précieuse de toutes les vertus, qu'elle est toute-puissante auprès de Dieu, et que Dieu ne sait rien lui refuser ? En la possédant, nous avons toutes les autres ; sans elle, toutes les autres ne sont rien. Concluons, M.F., en disant que nous con-naîtrons si un chrétien est un bon chrétien par le mé-pris qu'il a de lui-même et de tout ce qu'il fait, et parce qu'il interprète en bonne part tout ce que son prochain fait ou dit. De là, M.F., nous pouvons assurer que notre cœur goûtera le bonheur sur la terre et que le ciel sera pour nous .....

11ème dimanche après la Pentecôte

Sur le jugement téméraire

Deus, gratias ago tibi, quia non sum sicut coeteri homi-num : raptores, injusti, adulteri, velut hic publicanus.

Je vous rends grâces ô mon Dieu, de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères, ni comme ce publicain que voici.

(S. Luc, XVIII, 11.)

Tel est, M.F., le langage de l'orgueilleux, qui, étant plein de bonne opinion de lui-même, méprise, de pensée, le prochain, censure sa conduite, et condamne les actions qui sont faites avec les intentions les plus pures et les plus innocentes. Il ne trouve rien de bien fait ni de bien dit, que ce qu'il fait et ce qu'il dit lui--même ; vous le voyez toujours attentif sur les paroles et les actions de son voisin, et, sur les moindres appa-rences du mal, sans rien examiner, il les blâme, il les juge, il les condamne. Ah ! maudit péché, que tu causes de divisions, de haines, de disputes, ou pour mieux dire, que tu traînes d'âmes dans les enfers ! Oui, M.F., nous voyons qu'une personne qui est sujette à ce péché, se scandalise et se choque de tout. Il fallait que Jésus-Christ jugeât ce péché bien mauvais, il faut que les ravages qu'il fait dans le monde soient bien affreux ; puisque, pour nous en donner autant d'horreur que possible, il nous le dépeint d'une manière si claire et si sensible dans la personne de ce pharisien. Ah ! M.F., que les maux que ce maudit péché entraîne avec lui sont grands et affreux ! Oh ! qu'il est difficile à celui qui en est atteint de s'en corriger !... Pour vous engager, M.F., à ne jamais vous laisser dominer par un aussi mauvais défaut, je vais 1 vous le montrer autant que je le pourrai ; 2 nous verrons les moyens que nous devons employer pour nous en garantir.

I. – Je dis, premièrement, que le jugement témé-raire est une pensée ou une parole désavantageuse sur le compte du prochain et sur de légères apparences. Il ne peut venir que d'un cœur mauvais, rempli d'orgueil ou d'envie ; parce qu'un bon chrétien, qui est pénétré de sa misère, ne pense et ne juge mal de personne ; jamais du moins, sans en avoir une connaissance cer-taine, et encore, quand il est obligé par son devoir de veiller sur ces personnes et jamais autrement. Nous disons, M.F., que les jugements téméraires prennent naissance dans un cœur orgueilleux ou envieux, ce qui est très facile à comprendre. Un orgueilleux ou envieux n'a bonne opinion que de lui-même, et tourne en mal tout ce que fait son prochain ; le bien qu'il aperçoit dans son prochain l'afflige et le ronge. L'écriture sainte nous en donne un bel exemple dans la personne de Caïn, qui tournait en mal tout ce que son frère fai-sait . Voyant qu'il était agréable à Dieu, il conçut le noir dessein de le tuer. Ce fut le même péché qui porta ésaü à vouloir tuer son frère Jacob . Il ne passait son temps qu'à examiner ce qu'il faisait, en pensait toujours mal dans son cœur, et dans tout ce qu'il faisait, il ne trouvait point de bonnes actions. Mais son bon frère Jacob, qui avait un cœur bon et un esprit humble, ne pensait pas seulement mal de son frère ; il l'aimait de tout son cœur, il pensait toujours bien de lui, il excusait toutes ses actions, quoique bien mauvaises, puisqu'il ne cherchait qu'à lui ôter la vie. Jacob faisait tout ce qu'il pouvait pour changer les dispositions du cœur de son frère. Il priait le bon Dieu pour lui, il lui faisait même des présents pour lui montrer qu'il l'ai-mait et qu'il n'avait pas les pensées qu'ésaü croyait. Hélas ! M.F., que ce péché est mauvais dans un chré-tien qui ne peut souffrir le bien dans les autres, en tournant en mal tout ce que les autres font ! Oui, M.F., ce péché est un ver rongeur qui dévore nuit et jour ces pauvres personnes : vous les voyez toutes tristes, cha-grines, sans vouloir même dire ce qui les fatigue, parce que l'orgueil s'en trouverait blessé ; ce péché les fait mourir à petit feu. O mon Dieu !

quelle triste vie ! Mais quelle vie plus heureuse, M.F., que celle de celui qui n'est point sujet à juger mal son prochain, qui tourne tout en bien ! Son âme est en paix, il ne pense mal que de lui seul, et, par là, il s'humilie devant Dieu et espère en sa miséricorde. En voici un bel exemple.

Nous lisons dans l'histoire des Pères du désert, qu'un religieux qui avait mené une vie des plus pures et des plus chastes, fut attaqué d'une maladie, dont il mourut. Comme il était proche de la mort, et que tous les reli-gieux du monastère étaient autour de lui, le supérieur le pria de leur dire en quoi il croyait s'être rendu plus agréable à Dieu. « Mon père, répondit ce saint religieux, cela me fait bien de la peine ; mais, par obéissance, je vous le dirai. Dès mon enfance, j'ai été en butte aux plus rudes tentations du démon ; mais autant il me tourmentait, autant le bon Dieu me consolait, ainsi que la sainte Vierge, laquelle un jour que j'étais bien tour-menté par le démon, m'apparut toute pleine de gloire, chassa le démon et m'encouragea à la persévérance dans la vertu. Afin, me dit-elle, de vous en rendre les moyens plus aisés, je vous découvrirai quelque chose des tré-sors immenses de mon divin Fils ; je veux vous apprendre trois choses, qui, si vous les pratiquez bien, vous rendront très agréable aux yeux de Dieu, et vous feront vaincre facilement le démon votre ennemi, qui ne cherche que votre perte éternelle. C'est de vous humilier : dans le manger, ne jamais chercher ce que vous aimez le mieux ; dans vos vêtements, vous vêtir toujours simplement ; dans vos fonctions, ne jamais chercher ce qui peut vous relever aux yeux du monde, que ce qui est capable de vous abaisser ; et pour votre prochain, ne juger jamais mal de lui dans les paroles et les actions que vous lui voyez faire, parce que souvent les pensées du cœur ne sont pas conformes à l'action. Jugez et pensez bien de tout le monde ; c'est une action très agréable à mon Fils. La sainte Vierge disparut en me disant cela, et c'est ce que je me suis appliqué à faire depuis ce temps ; ce qui m'a fait grandement mériter pour le ciel. »

D'après cela, M.F., vous voyez donc qu'il n'y a qu'un mauvais cœur qui puisse juger mal de son prochain. D'ailleurs, on ne doit pas juger son prochain sans avoir égard à sa faiblesse et au repentir qu'il peut avoir de son péché. Ordinairement, et presque toujours, l'on se repent d'avoir pensé mal ou mal parlé des autres, parce que souvent, après avoir bien examiné, l'on reconnaît que ce que l'on a dit du prochain est faux. Il nous arrive ce qui arriva à ceux qui jugèrent la chaste Su-zanne, sur le rapport de deux faux témoins, sans vouloir même lui donner le temps de se justifier ; d'autres imitent la présomption et la malice des Juifs, qui publièrent que Jésus-Christ était un blasphémateur , qu’il était du démon enfin, d'autres se conduisent comme pharisien, qui, sans examiner si Madeleine avait renoncé à ses désordres, ou non, ne la considérait que comme une infâme pécheresse , quoiqu'il la vît affligée, accuser ses péchés et les pleurer aux pieds de Jésus-Christ son Sauveur et son Rédemp-teur.

Le pharisien, M.F., que Jésus-Christ nous présente comme un infâme modèle de ceux qui pensent et qui jugent mal du prochain, tomba, selon toute apparence, dans trois péchés. En condamnant ce pauvre publicain, il en pense mal, il en juge mal et il le condamne, sans seulement connaître les dispositions de son cœur. Il ne portait son jugement que par conjecture : voilà, M.F., le premier caractère du jugement téméraire. Il ne le méprise en lui-même que par un effet de son orgueil et de sa malice : voilà le second caractère de ce maudit péché. Enfin, ne sachant pas si ce qu'il lui imputait était vrai ou faux, il le jugea et le condamna ; pendant que ce pénitent, réduit, dans un coin du temple, frappait sa poitrine, et arrosait le pavé de ses larmes en demandant miséricorde au bon Dieu.

Je dis, 1 M.F., que ce qui donne occasion à tant de jugements téméraires, c'est que nous ne regardons cela que comme peu de chose ; tandis que, souvent, il peut y avoir un péché mortel, si la chose est une matière considérable. – Mais, me direz-vous, cela ne se passe que dans le cœur. – C'est précisément ce qui rend ce péché bien mauvais, en ce que notre cœur n'est créé que pour aimer le bon Dieu et le prochain ; et c'est être un traître…. Souvent, en effet, dans nos paroles nous faisons croire (aux autres) que nous les aimons, que nous avons bonne opinion d'eux ; tandis que, dans nous--mêmes, nous les haïssons. Mais il y en a qui croient que, quand ils ne disent pas ce qu'ils pensent, il n'y a point de mal. Il est vrai que le péché est moindre que quand on le manifeste à l'extérieur, parce que, alors, c'est un poison que nous tâchons de faire passer dans le cœur de notre voisin sur le compte du prochain.

Si ce péché est déjà si grand, quand même nous ne le commettons que dans le cœur, je vous laisse à penser ce qu'il est aux yeux de Dieu, quand nous avons le malheur de le manifester par des paroles. Cela doit nous porter à bien examiner les choses avant de porter notre jugement sur le compte de notre prochain, crainte de nous tromper : ce qui nous arrive souvent. Voyez un juge, lorsqu'il condamne quelque personne à mort : il fait venir les témoins, les uns après les autres ; il les interroge, il est extrêmement attentif (à examiner) s'ils ne se coupent point ; il les menace, il les regarde d'un air effrayant : ce qui jette l'effroi et la terreur dans leur cœur ; il fait même tous ses efforts pour tirer, s'il peut, la vérité de la bouche du coupable. Vous voyez que, sur le moindre doute, il suspend son jugement ; et, s'il se voit forcé de prononcer la sentence de mort, il ne le fait qu'en tremblant, dans la crainte où il est de condamner une personne innocente. Ah ! M.F., que de jugements téméraires de moins, si nous avions le bonheur de prendre toutes ces précautions, lorsque nous voulons juger la conduite et les actions de notre prochain. Ah ! M.F., que d'âmes de moins dans les enfers !

Le bon Dieu nous donne un bel exemple de la manière dont nous devons juger notre prochain, et cela dans la personne de notre premier père, Adam. Le Seigneur avait certainement tout vu et tout entendu ce qu'il avait dit et fait ; il pouvait bien condamner nos premiers parents sans autre examen ; mais non, pour nous apprendre à ne rien précipiter dans le jugement que nous voudrions porter sur les actions du prochain, il les interrogea l'un après l'autre, afin qu'ils avouassent le mal qu'ils avaient fait . D'où peut donc venir, M.F., cette foule de jugements si précipités sur le compte de nos frères ? Hélas ! d'un grand orgueil qui nous aveugle en nous cachant nos propres défauts, qui sont sans nombre, et, souvent, bien plus affreux que ceux des personnes de qui nous pensons ou parlons mal ; et nous pouvons dire que, presque toujours, nous nous trom-pons en jugeant mal les actions de nos voisins. J'en ai vu qui, très certainement, faisaient des jugements faux ; quoiqu'on leur fit bien apercevoir qu'ils se trompaient, ils n'en voulaient point pour cela démordre. Allez, allez, pauvres orgueilleux, le bon Dieu vous attend, et vers lui, vous serez bien forcés de reconnaître que ce n'était que votre orgueil qui vous a portés à penser mal de votre prochain. D'ailleurs, M.F., pour juger une per-sonne sur ce qu'elle fait ou sur ce qu'elle dit, et ne pas se tromper, il faudrait connaître les dispositions de son cœur et l'intention qu'elle avait en faisant ou disant cela. Hélas ! M.F., nous ne prenons pas toutes ces précau-tions : ce qui nous porte à tant faire de mal en exami-nant la conduite de nos voisins. Nous faisons comme si l'on condamnait à mort une personne d'après le simple rapport de quelques étourdis, sans vouloir lui donner le temps de se justifier.

Mais, me direz-vous peut-être, nous ne jugeons que ce que nous voyons, et d'après ce que nous avons en-tendu ; et ce dont nous sommes les témoins : « Je l'ai vu faire l'action, donc je l'assure ; je l'ai entendu de mes oreilles, ce qu'il a dit ; d'après cela, je ne puis pas me tromper. »

– Eh bien ! moi, je vous dirai de commencer à rentrer dans votre cœur qui n'est qu'un tas d'orgueil, qui en est tout rôti : vous vous reconnaîtrez infiniment plus coupable que celui que vous jugez si témérairement, et vous avez grandement lieu de craindre qu'un jour vous ne le voyiez entrer dans le ciel, tandis que vous serez, vous, traînés avec les démons dans les enfers ! « Ah ! malheureux orgueilleux, nous dit saint Augustin, vous osez juger votre frère sur les moindres apparences du mal, et savez-vous s'il ne s'est pas déjà repenti de sa faute, et s'il n'est pas au nombre des amis de Dieu ? Prenez garde seulement qu'il ne prenne pas la place que votre orgueil vous met en grand danger de perdre. » Oui, M.F., tous ces jugements téméraires et toutes ces interprétations ne viennent que d'une personne qui a un orgueil secret, qui ne se connaît pas, et qui ose vouloir connaître l'intérieur de son prochain : ce qui n'est connu que de Dieu seul. Hélas ! M.F., si nous pouvions venir à bout de déraciner ce premier péché capital de notre cœur, jamais notre prochain ne ferait mal selon nous ; jamais nous ne nous amuserions à examiner sa conduite ; nous nous contenterions de pleurer nos péchés et de travailler, tant que nous pourrions, à nous corriger, et rien autre. Non, M.F., je ne crois pas qu'il y ait un péché plus à craindre et plus difficile à corriger, et cela, même parmi les personnes qui semblent remplir assez bien leurs devoirs de religion. Oui, M.F., une personne qui n'est pas atteinte de ce maudit péché peut se sauver sans de grandes pénitences ; en voici un bel exemple :

Il est rapporté dans l'histoire des Pères du désert qu'un religieux avait mené une vie très commune, qui, aux yeux des autres religieux, était fort imparfaite. étant arrivé à la mort, le supérieur le voyait si tran-quille et si content qu'il lui semblait que le ciel lui fût assuré. étonné de cette paix, craignant que ce ne fût cet aveuglement par lequel le démon en a tant trompé, il lui dit : « Mon frère, vous me paraissez bien tran-quille et comme une personne qui ne craint rien ; cepen-dant, votre vie n'a rien qui puisse vous rassurer ; au contraire, le peu de bien que vous avez fait doit vous effrayer, pour un moment où les plus grands saints ont tremblé. » – « Cela est vrai, mon père, lui répondit ce religieux, tout ce que j'ai pu faire est très peu de chose, et presque rien ; mais ce qui me console dans ce moment, c'est que, toute ma vie, je me suis occupé à accomplir le grand précepte du Seigneur, qui est donné à tout le monde, de ne penser, de ne parler, de ne juger mal de personne : je pensais que tous mes frères faisaient mieux que moi, j'ai toujours cru que j'étais le plus cri-minel du monde ; j'ai toujours caché et excusé leurs défauts, autant que le bon Dieu le voulait, et, puisque Jésus-Christ a dit : « Ne jugez point, et vous ne serez point jugé, » je m'attends à être jugé favorablement. Voilà, mon père, sur quoi je fonde mon espérance. » Le supérieur, tout étonné de cela, s'écrie : « Ah ! belle vertu, que vous êtes d'un grand prix aux yeux de Dieu ! Allez, mon frère, vous avez tout fait, le ciel vous est assuré ! » O belle vertu, que vous êtes rare ! Hélas ! vous êtes aussi rare que ceux qui sont pour le ciel sont rares !

En effet, M.F., qu'est-ce que c'est qu'un chrétien qui aura toutes les autres vertus s'il n'a pas celle-là ? Hélas ! ce n'est qu'un hypocrite, un faux, un méchant, qui, pour être vertueux extérieurement, n'en est que plus mauvais et plus méchant. Voulez-vous, M.F., con-naître si vous êtes au bon Dieu ? Voyez la manière dont vous vous conduisez avec votre prochain, voyez com-ment vous examinez et jugez ses actions. Allez, pauvres orgueilleux, pauvres envieux et pauvres jaloux, l'enfer vous attend, et rien autre. Mais touchons cela d'un peu plus près.

Dira-t-on du bien d'une fille en racontant ses bonnes qualités ? Ah ! vous dira l'un, si elle a de bonnes qua-lités, elle en a bien aussi de mauvaises ; elle fréquente la compagnie d'un tel qui n'a pas trop bonne réputation ; je suis bien sûr qu'ils ne se voient pas pour faire le bien. En voilà une telle, qui va bien parée, et qui pare bien ses enfants ; mais elle ferait bien mieux de payer ce qu'elle doit. A voir une telle, elle paraît bonne et affable à tout le monde, si vous la connaissiez comme moi, vous en jugeriez bien autrement ; elle ne fait toutes ces grimaces que pour mieux cacher ses désordres ; un tel va la demander en mariage, mais, s'il me demandait conseil, je lui dirais ce qu'il ne sait pas ; pour mieux dire, c'est un mauvais sujet. – Qui est cette personne qui passe ? dira un autre. Hélas ! mon ami, quand vous ne la connaîtriez pas, il n'y aurait pas grand mal ; je ne vous en dis rien de plus. Fuyez seulement sa compagnie, c'est un véritable scandaleux ; tout le monde le regarde comme tel. Tenez, c'est encore comme cette femme qui fait la sage et la dévote, il n'y a pas de plus mauvaise personne que la terre puisse porter ; d'ailleurs, c'est l'ordinaire que ces personnes qui veulent se faire passer pour être vertueuses, ou, si vous voulez, pour être sages, sont des méchantes, et les plus rancuneuses.

– Peut-être que cette personne vous a fait quelque outrage ? – Oh ! non ; mais vous savez bien qu'elles sont toutes de même. Je me suis trouvé un jour avec une de mes anciennes connaissances, c'est un bon ivrogne et un fameux inso-lent – Peut-être, lui dira l'autre, qu'il vous a dit quelque chose qui vous a fâché ? – Ah ! non, il ne m'a jamais rien dit qui ne fut de dire, mais tout le monde le regarde comme cela. – Si ce n'était pas vous qui me le disiez, je ne voudrais pas le croire. – Quand il est avec ceux qui ne le connaissent pas, il sait assez faire l'hypocrite, pour faire croire qu'il est un homme honnête. C'est comme, un jour, je me suis trouvé avec un tel que vous connaissez bien, c'est aussi un homme ver-tueux : s'il ne fait tort à personne, il ne faut pas lui en savoir gré c'est bien quand il ne peut pas mieux faire ; Je vous assure que je ne voudrais pas me trouver seul avec lui. – Peut-être, lui dira l'autre, qu'il vous a fait tort quelquefois ? – Non, jamais, parce que je n'ai rien eu à faire avec lui. – Et comment savez-vous donc qu'il est si mauvais sujet ? – Oh ! ce n'est pas malaisé de le savoir, tout le monde le dit. C'est encore celui qui était un jour avec nous : à l'entendre parler, l'on dirait qu'il est l'homme le plus charitable du monde, et qu'il ne peut rien refuser à celui qui lui demande quelque chose ; tandis que c'est un avare fini, qui ferait dix lieues pour gagner deux sols ; je vous assure que maintenant l'on ne connaît plus le monde, l'on ne peut plus avoir confiance en personne. C’est encore celui qui vous par-lait tout à l'heure : il fait bien ses affaires, il se tient bien, tous ceux de chez lui vont bien rangés. Ce n'est pas bien malaisé, il ne dort pas toute la nuit. – Peut-être que vous l'avez vu prendre quelque chose ? – Oh ! non, je ne lui ai jamais rien vu prendre ; mais l'on a dit qu'une belle nuit, il est rentré chez lui bien chargé ; d'ailleurs, il n'a pas trop bonne réputation. I1 conclut, en disant : Je vous assure que je ne suis pas sans défaut mais je serais bien fâché de si peu valoir que ces gens-là.

Voyez-vous ce fameux pharisien, qui jeûne deux fois la semaine, qui paie la dîme de tout ce qu'il possède, et qui remercie le bon Dieu de n'être pas comme le reste des hommes, qui sont injustes, voleurs et adultères ! Voyez-vous cet orgueil, cette haine et cette jalousie !

Mais, dites-moi, M.F., sur quoi sont fondés tous ces jugements et ces sentences ? Hélas !

c'est sur de faibles apparences, et, le plus souvent, sur un on dit. Mais, peut-être me direz-vous que vous avez vu et entendu. Hélas ! vous pouvez la même chose vous tromper en voyant et en entendant, vous allez le voir. 1 Pour ne pas se tromper, il faut connaître les dispositions du cœur de la personne et son intention en faisant cette action. Voici un exemple qui va vous montrer, comme on ne peut pas mieux, que nous pouvons facilement nous tromper, et que nous nous trompons presque tou-jours. Dites-moi, M.F., qu'auriez-vous dit si vous aviez vécu du temps de saint Nicolas, et que vous l'eussiez vu venir, au milieu de la nuit, tourner autour de la maison de trois jeunes demoiselles, examinant bien et prenant bien garde que personne ne le vît. Voilà un évêque, auriez-vous tout de suite pensé, qui désho-nore son caractère, c'est un fameux hypocrite ; dans l'église il semble être un saint, et le voilà, au milieu de la nuit, à la porte de trois demoiselles qui n'ont pas trop bonne réputation. Cependant, M.F., cet évêque qui très certainement serait condamné, était un grand saint et très chéri de Dieu ; parce que ce qu'il faisait était la meilleure œuvre du monde. Afin d'éviter à ces jeunes personnes la honte de demander, il venait la nuit, et leur jetait de l'argent par leur fenêtre, craignant que la pauvreté les fît s'abandonner au péché.

Si vous aviez vu la belle Judith quitter un habit de deuil, et prendre tout ce que la nature et l'art pouvaient lui fournir pour relever sa beauté qui était si extraordinaire ; vous auriez dit, la voyant entrer dans la chambre du général d'ar-mée, qui n'était qu'un vieux impudique ; la voyant, dis-je, sembler faire tout ce qu'elle pouvait pour lui plaire, vous auriez dit : « Voilà une femme de mauvaise vie . » Cependant, c'était une pieuse veuve, bien chaste et très agréable à Dieu, qui exposait sa vie pour sauver celle de son peuple. Dites-moi, M.F., avec votre préci-pitation de juger mal du prochain, qu'auriez-vous donc pensé si vous aviez vu le chaste Joseph sortir de la chambre de la femme de Putiphar, et en entendant crier cette femme, tenant entre ses mains un morceau du manteau de Joseph, le poursuivant comme un infâme qui avait voulu lui ravir son honneur ? De suite, sans examiner, vous auriez pensé et dit que ce jeune homme était un mauvais sujet et un libertin, d'avoir cherché à porter au mal la femme même de son maître, de qui il avait reçu tant de bienfaits. En effet, Putiphar, son maître, le condamne, et tout le monde le croit coupable, le blâme et le méprise ; mais le bon Dieu, qui connaît le fond du cœur et l'innocence de Joseph, le félicite de sa victoire, de ce qu'il avait préféré perdre sa réputation et sa vie même, plutôt que de perdre son innocence en commettant le moindre péché.

Conviendrez-vous avec moi, M.F., combien nous sommes en danger de juger mal les actions de notre prochain, malgré toutes les connaissances et les mar-ques certaines que nous croyons en avoir ? Ce qui doit nous porter à ne jamais juger des actions de notre pro-chain sans avoir bien réfléchi auparavant, et encore, seulement lorsque nous sommes chargés de la conduite de ces personnes, comme les pères et mères, les maîtres et maîtresses ; mais, pour toute autre personne, nous faisons presque toujours mal. Oui, M.F., j'ai vu des personnes, jugeant mal les intentions de leur pro-chain, dont je savais très bien que les intentions étaient bonnes. J'avais beau le leur bien faire comprendre, cela ne faisait rien. Ah ! maudit orgueil, que tu fais de mal et que tu conduis d'âmes en enfer ! Dites-moi, M.F., sommes-nous mieux fondés sur les jugements que nous portons sur les actions de notre prochain, que ceux qui auraient vu saint Nicolas qui roulait autour de cette maison, et qui tâchait de trouver la porte de la chambre de ces trois demoiselles ; sommes-nous plus sûrs que ceux qui auraient vu la belle Judith se parer si avanta-geusement et paraître si libre avec Holopherne ? Non, M.F., nous ne sommes pas plus sûrs des jugements que nous portons envers notre prochain que ne l'étaient ceux qui virent la femme de Putiphar avec un morceau du manteau de Joseph entre ses mains, et criant à tous ceux qui voulaient l'entendre qu'il avait voulu lui ravir son honneur. Voilà, M.F., trois exemples que le Saint--Esprit nous a laissés, pour nous apprendre combien les apparences sont trompeuses, et combien l'on s'expose à pécher en jugeant mal des actions du prochain ; surtout quand nous ne sommes pas obligés de rendre compte de leur conduite devant le tribunal de Dieu.

Nous voyons que ce pharisien jugeait bien téméraire-ment ce publicain d'être un voleur, parce qu'il recevait les impôts ; en disant, sans le savoir, qu'il demandait plus qu'il ne fallait et qu'il ne se servait de son autorité que pour faire des injustices. Cependant, ce prétendu voleur se retire des pieds de Dieu, justifié, et ce pha-risien, qui se croyait parfait, s'en va chez lui plus coupable ; ce qui nous montre que, le plus souvent, celui qui juge est plus coupable que celui qui est jugé.

Mais ces mauvais cœurs, ces cœurs orgueilleux, jaloux et envieux, puisque ce sont ces trois vices qui engen-drent tous ces jugements que l'on porte sur ses voisins. A-t-on volé quelqu'un ? A-t-on perdu quelque chose ? De suite, nous pensons que c'est peut-être bien un tel qui a fait cela, et nous le pensons sans même en avoir la moindre connaissance. Ah ! M.F., si vous connaissiez bien ce péché, vous verriez que c'est un des péchés les plus à craindre, qui est le moins connu et le plus difficile à corriger. écoutez ces cœurs qui sont imbus de ce vice.

Si quelqu'un exerce quelque emploi, quelque charge dans lesquels d'autres ont fait quelque injustice ; de suite, ils concluent que tous ceux qui pren-nent la place font de même, qu'ils ne valent pas mieux que les autres, qu'ils sont tous des voleurs et des adroits. Si, dans une famille, un enfant donne dans le travers, tous les autres ne valent rien. Si, dans une paroisse, quelques personnes ont eu fait quelque bassesse, toute la paroisse est composée de mauvais sujets. Si, parmi les prêtres, il y en a qui, peut-être, ne sont pas aussi saints qu'ils devraient l'être, tous les autres prêtres sont de même, ils ne valent tous rien : ce qui n'est ordinairement qu'un faux prétexte pour excuser sa propre indifférence pour son salut. Parce que Judas ne valut rien, voudriez--vous faire croire que les autres apôtres ne valaient rien ? De ce que Caïn était un mauvais sujet, pensez--vous que Abel, son frère, lui ressemblait ? Non, sans doute. Parce que les frères de Joseph furent si misé-rables et si méchants, croyez vous que Joseph fût de même ? Non, vraiment, puisqu'il est un saint. Si nous voyons une personne qui refuse l'aumône à quelqu'un, de suite nous disons que c'est un avare, qu'il a le cœur plus dur qu'un rocher, que, d'ailleurs, il n'a jamais rien valu ; tandis qu'il aura fait, en secret, de grandes cha-rités que nous ne verrons qu'au jugement.

Hélas ! M.F., disons que « chacun parle de l'abondance du cœur, » comme nous le dit très bien Jésus-Christ lui--même ; « nous connaissons un arbre à son fruit . » Voulez-vous connaître le cœur d'une personne ? écoutez--la parler. Un avare ne sait parler que des avares, de ceux qui trompent, qui sont injustes ; un orgueilleux ne cesse de vous casser la tête de ceux qui veulent se faire valoir, qui croient avoir beaucoup d'esprit, qui se louent de ce qu'ils font ou de ce qu'ils disent. Un impudique n'a pas autre chose à la bouche que : un tel mène mau-vaise vie ; il a affaire avec une telle, qui perd sa réputation ; et le reste, car ce serait trop long d'entrer dans ces détails.

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