Sermons du curé d'Ars (page 30)
Ah ! M.F., si nous avions le bonheur d'être exempts de l'orgueil et de l'envie, nous ne jugerions jamais per-sonne, nous nous contenterions de pleurer sur nos mi-sères spirituelles et de prier pour les pauvres pécheurs, et pas autre chose ; étant bien convaincus que le bon Dieu ne nous demandera compte que de nos actions et non de celles des autres. D'ailleurs, M.F., comment oser juger et condamner quelqu'un, quand même nous lui aurions vu commettre un péché ? Saint Augustin ne dit-il pas que celui qui était hier un pécheur peut être aujourd'hui un saint pénitent. Quand nous voyons bien du mal dans notre prochain, disons au moins : Hélas, si le bon Dieu ne m'avait pas accordé plus de grâces qu'à lui, j'aurais peut-être été encore plus loin. Oui, M.F., le jugement téméraire entraîne nécessairement avec lui la ruine et la perte de la charité chrétienne. En effet, M.F., dès que nous soupçonnons une personne de mal se conduire, nous n'avons plus d'elle cette bonne opinion que nous devrions avoir. D'ailleurs, M.F., ce n'est pas à nous que les autres doivent rendre compte de leur vie, mais à Dieu seul ; c'est vouloir nous établir juge de ce qui ne nous regarde pas ; les péchés des autres seront pour les autres, c'est-à-dire, pour eux, et les nôtres, pour nous. Le bon Dieu ne nous demandera pas compte de ce que les autres ont fait ; mais bien de ce que nous aurons fait nous-mêmes ; prenons seulement garde à nous et ne nous tourmentons pas tant des autres, en pensant et en disant ce qu'ils ont fait ou dit. Tout cela, M.F., n'est que peine perdue, qui ne peut venir que d'un fond d'orgueil semblable à celui de ce pha-risien, qui n'était occupé qu'à penser et à juger mal de son prochain, au lieu de bien s'occuper de lui-même et de gémir sur sa pauvre vie. Non, M.F., laissons la con-duite du prochain de côté, contentons-nous de dire, comme le saint roi David : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de me connaître, tel que je suis ; afin que je voie ce qui peut vous déplaire, pour que je puisse me corriger, me repentir et obtenir le pardon. » Non, M.F., tant qu'une personne s'amusera à examiner la conduite des autres, ni elle ne se connaîtra, ni elle ne sera au bon Dieu, c'est-à-dire qu'elle vivra en orgueilleuse et en entêtée.
Notre-Seigneur nous dit : « Ne jugez point et vous ne serez point jugés. Mon Père vous traitera de la même manière que vous aurez traité les autres ; vous serez mesurés de la même mesure dont vous vous serez servis pour mesurer les autres . » D'ailleurs, M.F., qui est celui d'entre nous qui serait content qu'on jugeât mal de ce qu'il fait ou dit ? Personne. Notre-Seigneur ne dit-il pas : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fit . » Hélas ! M.F., que de péchés nous commettons de cette manière ! Hélas ! qu'il y en a qui ne les connaissent pas, et qui, par conséquent, ne s'en sont jamais accusés ! Mon Dieu, que de personnes damnées, faute de se faire instruire ou de bien réfléchir sur leur manière de vivre !
II. – Nous venons de voir combien ce péché est commun et affreux aux yeux de Dieu, et, en même temps, combien il est difficile de s'en corriger. Pour ne pas vous laisser sans vous donner le moyen de vous en corriger, voyons quels sont les remèdes que nous devons employer pour nous en préserver et pour nous en cor-riger, si nous avons le malheur de nous en être rendus coupables. Saint Bernard, ce grand saint, nous dit que, si nous voulons ne pas juger mal de notre prochain, il faut éviter cette curiosité, ce désir de trop savoir, et ne point nous informer de ce que fait l'un et dit l'autre, ni de ce qui se passe dans l'intérieur des maisons. Laissons aller le monde comme le bon Dieu permet qu'il aille, ne pensons et ne jugeons mal que de nous. L'on disait un jour à saint Thomas, qu'il avait trop bonne opinion des gens, et que plusieurs profitaient de sa bonté pour le tromper. Il leur fit cette belle réponse, bien digne d'être gravée à jamais dans nos cœurs :
« Peut-être que cela est vrai ; mais je pense qu'il n'y a que moi qui sois capable de faire le mal, comme étant le plus misérable du monde ; j'aime beaucoup mieux que l'on me trompe, que si je me trompais en jugeant mal de mon pro-chain . écoutez ce que Jésus-Christ nous dit lui--même, par la bouche de saint Jean : « Qui aime son pro-chain accomplit tous les commandements de Dieu . » Pour ne pas juger mal d'une personne, M.F., il faut toujours séparer ce qu'elle fait de l'intention qu'elle a pu avoir en le faisant. Peut-être, devez-vous penser en vous-même, ne croyait-il pas faire mal en le faisant ; peut-être, qu'il s'était proposé quelque bonne fin, ou bien, il aura été trompé lui-même ; qui sait ? c'est peut--être par légèreté et non par malice ; quelquefois on agit sans réfléchir, quand il verra ce qu'il a fait, il s'en repen-tira ; le bon Dieu pardonne facilement une action de légèreté, il se peut bien faire qu'un jour il soit un bon chrétien et un saint...
Saint Ambroise nous donne un bel exemple, dans l'éloge qu'il fait de l'empereur Valentinien, en nous disant que cet empereur ne jugeait jamais mal de per-sonne et qu'il ne punissait que le plus tard qu'il pouvait les crimes dans lesquels tombaient ses sujets. S'ils étaient jeunes, il attribuait leurs fautes à la légèreté de leur âge et à leur peu d'expérience. S'ils étaient âgés, il répondait que la faiblesse de l'âge et leur caducité pouvait bien leur servir d'excuse ; que peut-être, ils avaient longtemps résisté et combattu avant de faire le mal, et que le repentir avait certainement suivi de près le péché. S'ils étaient élevés à quelque dignité, il se disait à lui-même :
hélas ! personne ne doute que les honneurs et les dignités ne soient un grand poids pour nous entraîner au mal ; à chaque instant l'on y ren-contre l'occasion de le faire. S'ils étaient simples par-ticuliers : mon Dieu, se disait-il, cette pauvre personne n'a peut-être fait mal que par crainte ; c'est sans doute pour ne pas vouloir déplaire à quelque personne qui lui avait fait du bien. S'ils étaient tout à fait pauvres : qui peut douter que la pauvreté ne soit quelque chose de bien dur ? c'est qu'ils avaient besoin de cela pour ne pas mourir de faim eux ou leurs enfants ; peut-être qu'ils ne l'ont fait qu'avec beaucoup de peine, avec la pensée de réparer le tort qu'ils faisaient. Mais, lorsque la chose était trop évidente, qu'il ne pouvait plus l'excuser : mon Dieu, s'écriait-il, que le démon est fin ! il y a peut-être combien de temps qu'il le tente ; il a fait cette faute, il est vrai, mais, peut-être que son repentir lui a déjà mérité son pardon auprès du bon Dieu ; que sait-on ? si le bon Dieu m'avait mis à de semblables épreuves, n'aurais-je pas fait plus mal encore ? Comment aurais-je le courage de le juger et de le punir ? il a bien le temps d'être jugé et puni par Dieu, qui ne peut pas se tromper dans son jugement ; tandis que, le plus souvent, nous nous trompons, faute de lumières ; mais je pense que le bon Dieu aura pitié de lui, et qu'un jour, il priera pour moi, qui peux tomber à tout moment et me perdre.
Voyez-vous, M.F., la manière dont se conduisait cet empereur ; voyez-vous comment il trouvait partout de quoi excuser les défauts de son prochain et tournait tout en bien et jamais en mal ? Ah ! M.F., c'est que son cœur était exempt de ce détestable orgueil et de cette noire jalousie ou envie, dont nous avons le malheur d'être couverts. Voyez, M.F., voyez la conduite des gens du monde, voyez s'ils ont cette charité chrétienne qui tourne tout en bien et jamais en mal. Hélas ! M.F., si nous avions le bonheur de jeter un coup d'œil sur notre vie passée, nous nous contenterions de pleurer nos malheurs d'avoir passé nos jours à faire le mal, et nous laisserions bien ce qui ne nous regarde pas.
Nous voyons, M.F., qu'il y a peu de vices que les saints aient eu plus en horreur que celui de la médi-sance. Nous lisons dans la vie de saint Pacôme que quand quelqu'un parlait mal du prochain, il en faisait paraître une aversion étonnante en disant que, de la bouche d'un chrétien, il ne devait jamais sortir des paroles désavantageuses contre le prochain. S'il ne pou-vait pas les empêcher de médire, il s'enfuyait avec préci-pitation ; afin de leur montrer par là, combien cela lui faisait de la peine . Saint Jean l'Aumônier, lorsqu'il voyait quelqu'un qui médisait en sa compagnie, il défen-dait à celui qui ouvrait la porte de le laisser rentrer une autre fois, s'il le voyait revenir, afin de lui apprendre à se corriger. Un saint solitaire disait un jour à saint Pacôme : « Mon père, comment peut-on s'empêcher de parler mal du prochain ? » Saint Pacôme lui répondit : « Il faut toujours avoir devant les yeux le portrait de notre prochain et le nôtre : si nous regardons attenti-vement le nôtre et ses défauts, alors nous sommes sûrs de bien estimer celui de notre prochain et de n'en parler jamais en mal ; nous l'aimerons au moins comme nous-même, le voyant beaucoup plus parfait que nous. Saint Augustin, étant évêque, avait une telle horreur de la médisance et du médisant que, pour arrêter une cou-tume si mauvaise et si indigne d'un chrétien, il avait fait écrire dans l'appartement où il mangeait, ces paro-les :
« Quiconque aime à déchirer la réputation de son prochain, doit savoir que cette table lui est inter-dite ». Si quelqu'un, même des autres évêques, s'échappait en des paroles de médisance, il les reprenait si vivement, qu'il leur disait : « Ou effacez ces paroles qui sont écrites dans cet appartement, ou levez-vous et allez-vous-en dans vos maisons, avant que le dîner soit fini ; ou, si vous ne voulez quitter ces discours, moi--même je me lèverai et vous laisserai là. »
Possidius, qui a écrit sa vie, nous dit qu'il a été témoin lui-même de ce fait.
Il est rapporté dans la vie de saint Antoine qu'il faisait un voyage avec plusieurs solitaires qui, durant toute la route, causaient de différentes bonnes choses ; mais comme il est très difficile, pour ne pas dire impos-sible, de parler longtemps sans tomber sur la conduite du prochain. au bout de leur voyage, saint Antoine dit à ces solitaires : « Vous avez eu bien du bonheur d'avoir eu pour compagnon ce bon vieillard, » et il se tourna de même vers un vieillard qui n'avait pas dit un mot dans tout le voyage, lui disant : « Eh bien ! mon père, n'est-ce pas que vous avez fait un bon voyage d'avoir rencontré la compagnie de ces solitaires ? » – « Il est vrai qu'ils sont bons, lui répondit le vieillard, mais ils n'ont point de porte à leur maison ; » voulant dire qu'ils n'avaient pas de retenue dans leurs paroles, et que, souvent, ils avaient blessé la réputation du pro-chain .
Ah ! M.F., concluons qu'il y en a bien peu qui met-tent des portes à leur maison, c'est-à-dire, à leur bou-che, pour ne pas l'ouvrir au désavantage du prochain. Heureux celui qui laissera la conduite du prochain, n'en étant pas chargé, pour ne penser qu'à soi-même en gémissant sur ses fautes et en faisant tous ses efforts pour s'en corriger ! Heureux celui qui n'occupera son esprit et son cœur que pour ce qui regarde le bon Dieu, et sa langue que pour demander pardon au bon Dieu, et qui n'aura des yeux que pour pleurer ses péchés !...
11ème dimanche après la Pentecôte
Sur la Médisance
Solutum est vinculum linguae ejus, et loquebatur recte.
Sa langue se délia, et il parla très bien
(S. Marc, VII, 35.) Qu'il serait à désirer, M.F., que l'on pût dire de cha-cun de nous ce que l'évangile dit de ce muet que Jésus guérit, qu'il parlait très bien. Hélas ! M.F., ne pourrai--on pas, au contraire, nous reprocher que nous parlons presque toujours mal, surtout lorsque nous parlons de notre prochain. Quelle est, en effet, la conduite de la plupart des chrétiens de nos jours ? La voici. Critiquer, censurer, noircir et condamner ce que fait et dit le pro-chain : voilà de tous les vices le plus commun, le plus universellement répandu, et, peut-être, le plus mauvais de tous. Vice que l'on ne pourra jamais assez détester, vice qui a les suites les plus funestes, qui porte partout le trouble et la désolation. Ah ! plut à Dieu, de me donner un de ces charbons dont l'ange se servit pour purifier les lèvres du prophète Isaïe , afin d'en purifier la langue de tous les hommes ! Oh ! que de maux l'on bannirait de dessus la terre, si l'on pouvait en chasser la médisance ! Puissé-je, M.F., vous en donner tant d'horreur, que vous ayez le bonheur de vous en corriger pour toujours !
Quel est mon dessein, M.F. ? le voici. – C'est de vous faire connaître : 1 ce que c'est que la médisance ; 2 quelles en sont les causes et les suites ; 3 la nécessité et la difficulté de la réparer. I. – Je ne veux pas entreprendre de vous montrer la grandeur, la noirceur de ce crime qui fait tant de mal ; c'est-à-dire, qui est la cause de tant de disputes, de haines, de meurtres et d'inimitiés qui durent souvent autant que la vie des personnes, vu qu'il n'épargne pas plus les bons que les mauvais ; il me suffit de vous dire que ce crime est un de ceux qui traînent le plus d'âmes en enfer. Je crois qu'il vous est plus nécessaire de vous faire connaître en combien de manières nous pouvons nous en rendre coupables ; afin que, connaissant le mal que vous faites, vous puissiez vous en cor-riger, et éviter les tourments qui lui sont préparés dans l'autre vie. Si vous me demandez : Qu'est-ce qu'une médisance ? je vous dirai : c'est faire connaître un défaut ou une faute du prochain d'une manière capable de nuire, plus ou moins, à sa réputation, et cela se fait en plusieurs manières.
1 On médit lorsqu'on impute au prochain un mal qu'il n'a pas fait ou un défaut qu'il n'a pas, c'est ce qui s'appelle calomnie ; crime infiniment affreux, qui, cependant, est très commun. Ne vous y trompez pas, M.F., de la médisance à la calomnie, il n'y a qu'un petit pas. Si nous examinons bien les choses, nous voyons que presque toujours, on ajoute ou augmente au mal qu'on dit du prochain. Une chose qui passe par plu-sieurs bouches n'est plus la même, celui qui l'a dite le premier ne la reconnaît plus, tant on change ou ajoute ; de là, je conclus qu'un médisant est presque toujours un calomniateur, et tout calomniateur est un infâme. Il y a un saint Père qui nous dit que l'on devrait chasser les médisants de la société des hommes comme des bêtes féroces.
2 L'on médit quand on augmente le mal que le pro-chain a fait. Vous avez vu quelqu'un qui a fait quelque faute ; que faites-vous ? au lieu de la couvrir du man-teau de la charité, ou, du moins, de la diminuer, vous la grossissez. Vous verrez un domestique qui se repo-sera un instant, un ouvrier, de même ; si quelqu'un vous en parle, vous direz, sans autre examen, qu'il est un fainéant, qu'il vole l'argent de son maître. Vous verrez passer une personne dans une vigne ou un ver-ger, elle prendra quelques raisins et quelques fruits, ce qu'elle ne devrait pas faire, il est vrai ; vous allez racon-ter à tous ceux que vous verrez qu'un tel est un voleur, qu'il faut prendre garde, quand même il n'a jamais rien volé ; ainsi du reste... C'est ce qu'on appelle médire par exagération. écoutez saint François de Sales : « Ne dites pas, nous dit cet admirable saint, qu'un tel est un ivro-gne et un voleur, pour l'avoir vu voler ou s'enivrer une fois. Noé et Loth s'enivrèrent une fois ; cependant, ni l'un ni l'autre n'étaient ivrognes. Saint Pierre ne fut pas un blasphémateur pour avoir blasphémé dans une occasion . Une personne n'est pas vicieuse pour être tombée une fois dans le vice, et quand même elle tom-berait plusieurs fois, l'on court toujours risque de médire dans une accusation. C'est ce qui arriva à Simon le lépreux, lorsqu'il vit Madeleine aux pieds du Sauveur, qu'elle arrosait de ses larmes : « Si cet homme, disait-il, était un prophète comme on le dit, est-ce qu'il ne connaîtrait pas que c'est une pécheresse qui est à ses pieds ? » Il se trompait grossièrement : Madeleine n'était plus une pécheresse, mais une sainte pénitente, parce que ses péchés lui étaient tous pardonnés.
Voyez encore cet orgueilleux pharisien, qui, se tenant au haut du temple, faisait l'étalage de toutes ses prétendues bonnes œuvres en remerciant Dieu de n'être pas de ces hommes qui sont adultères, injustes et voleurs, tel qu'est ce publicain. Il disait que ce publicain était un pécheur ; tandis qu'il avait été justifié à l'heure même . Ah ! mes enfants, nous dit cet aimable saint François de Sales, parce que la miséricorde de Dieu est si grande, qu'un seul instant suffit pour qu'il pardonne le plus grand crime du monde, comment pouvons-nous oser dire que celui qui était hier un grand pécheur le soit aujourd'hui ? » Je conclus en disant que, presque tou-jours, nous nous trompons lorsque nous jugeons mal du prochain, quelque apparence de vérité qu'ait la chose sur laquelle nous portons notre jugement.
3 Je dis que l'on médit quand on fait connaître, sans raison légitime, un défaut caché du prochain, ou une faute qui n'est pas connue. Il y a des personnes qui s'imaginent que quand elles savent quelque mal du pro-chain, elles peuvent le dire à d'autres et s'en entretenir. Vous vous trompez, mon ami. Qu'avons-nous, dans notre sainte religion, de plus recommandé que la charité ? La raison même nous inspire de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit à nous-mêmes. Voyez cela un peu de près : serions-nous bien contents si quelqu'un nous avait vus faire une faute, et qu'il allât la publier à tout le monde ? non, sans doute ; au contraire : s'il avait la charité de la tenir cachée, nous lui serions bien reconnaissants. Voyez combien cela vous fâche si l'on dit quelque chose sur votre compte ou sur celui de votre famille : où est donc la justice et la charité ? tant que la faute de votre pro-chain est cachée, il conservera sa réputation ; mais dès que vous la faites connaître, vous lui enlevez sa réputation, et, en cela, vous lui faites un plus grand tort que si vous lui enleviez une partie de ses biens, puisque l'Esprit-Saint nous dit qu'une bonne réputation vaut mieux que les richesses .
4 On médit lorsqu'on interprète en mauvaise part les bonnes actions du prochain. Il y a des personnes qui sont semblables à l'araignée, qui change en poison la meilleure chose. Une pauvre personne, une fois sur la langue des médisants, est semblable à un grain de blé sous la meule du moulin : il est déchiré, écrasé et en-tièrement détruit. Ces personnes-là vous prêteront des intentions que vous n'avez jamais eues, elles empoison-neront toutes vos actions et vos démarches : si vous avez de la piété, que vous vouliez remplir fidèlement vos devoirs de religion, vous n'êtes plus qu'un hypo-crite, un dieu d'église et un démon de maison. Si vous faites des bonnes œuvres, elles penseront que c'est par orgueil, pour vous faire voir. Si vous fuyez le monde, vous serez un être singulier, une personne qui est faible d'esprit ; si vous avez soin de votre bien, vous n'êtes plus qu'un avare ; disons mieux, M.F. : la langue du médisant est comme un ver qui pique les bons fruits, c'est-à-dire, les meilleures actions du monde et tâche de les tourner en mauvaise part. La langue du médisant est une chenille qui salit les plus belles fleurs en y lais-sant la trace dégoûtante de son écume.
5 Je dis que l'on médit même en ne disant rien, et voici comment : on louera en votre présence une per-sonne que 1'on sait que vous connaissez ; vous n'en dites rien ou vous ne la louez que faiblement : votre silence et votre affectation font penser que vous savez sur son compte quelque chose de mauvais qui vous porte à ne rien dire. D'autres médisent par une manière de com-passion. Vous ne savez pas, disent-ils, vous connaissez bien une telle ; avez-vous entendu dire ce qui lui est arrivé ? que c'est donc dommage qu'elle se soit laissé tromper !... n'est-ce pas, vous êtes bien comme moi, vous ne l'auriez pas cru ?... Saint François nous dit qu'une pareille médisance est semblable à un trait enve-nimé, qu'on trempe dans l'huile, afin qu'il pénètre plus avant. Enfin, un geste, un sourire, un mais, un coup de tête, un petit air de mépris : tout cela fait beaucoup penser de la personne dont on parle.
Mais la médisance la plus noire et la plus funeste dans ses suites, c'est de rapporter à quelqu'un ce qu'un autre a dit de lui ou fait contre lui. Ces rapports pro-duisent les maux les plus affreux, qui font naître des sentiments de haine, de vengeance qui durent souvent jusqu'à la mort. Pour vous montrer combien ces sortes de gens sont coupables, écoutez ce que nous dit l'Esprit--Saint : « Il y a six choses que Dieu hait, mais il déteste la septième, cette septième ce sont les rapports . Voilà à peu près, M.F., en combien de manières l'on peut pécher par la médisance. Sondez votre cœur, et voyez si vous n'êtes, en rien, coupables sur cette matière.
D'abord, je vous dirai que l'on ne doit pas facilement croire le mal que l'on dit des autres, et, quoiqu'une personne accusée ne se défende pas, l'on ne doit pas croire que ce que l'on dit est bien sûr ; en voici un exemple qui vous montrera que nous pouvons tous nous tromper, et que nous ne devons croire que très difficilement le mal que l'on nous dit des autres. Il est rapporté dans l'histoire, qu'un homme veuf n'ayant qu'une fille unique fort jeune, la recommanda à un de ses parents et alla se faire religieux dans un monastère de solitaires. Sa vertu le fit aimer de tous les religieux. De son côté, il était très content de sa vocation ; mais, quelque temps après, pensant à sa fille, la tendresse qu'il sentit pour cette enfant le remplit de douleur et de tristesse de l'avoir ainsi abandonnée. Le père abbé s'en aperçut, et lui dit un jour : « Qu'avez-vous, mon frère, qui vous afflige tant ? » – « Hélas ! mon père, lui répondit le solitaire, j'ai laissé dans la ville une enfant fort jeune : voilà le sujet de ma peine. » L'abbé ne sachant pas que ce fût une fille, croyant que c'était un fils, lui dit : « Allez le chercher, amenez-le ici, et vous l'élèverez auprès de vous.
» De suite, il part, regardant cela comme une voix du ciel, il va trouver sa petite fille qui s'appelait Marine. II lui dit de prendre le nom de Marin, lui défendit de jamais faire connaître qu'elle était une fille, et il l'amena dans son monastère. Son père prit tant de soin de lui montrer la nécessité de la per-fection dans une personne qui quittait le monde pour se donner à Dieu, que, dans peu de temps, elle devint un modèle de vertu, même pour les anciens religieux, toute jeune qu'elle était. Son père, avant de mourir, lui recommanda bien de nouveau de ne jamais dire qui elle était. Marine n'avait encore que dix-sept ans lorsque son saint père la laissa ; tous les religieux ne l'appelaient que le frère Marin. Son humilité qui était si profonde et sa vertu si peu commune la firent aimer et respecter de tous les religieux. Mais, le démon, jaloux de la voir marcher avec tant de rapidité dans la vertu, ou plutôt, Dieu, voulant l'éprouver, permit qu'elle fût calomniée de la manière la plus noire. Il lui eût été facile de faire reconnaître son innocence ; mais elle ne le fit pas. Vous allez voir qu'une personne qui aime véritablement Dieu, regarde tout ce que Dieu permet qu'il nous arrive, même la médisance et la calomnie, comme ne nous étant donné que pour notre bien. Les frères avaient coutume d'aller au marché certains jours de la semaine pour aller chercher leurs provisions, le frère les y accom-pagnait. Le maître de l'hôtellerie avait une fille, qui s'était abandonnée au péché avec un soldat.
S'étant aperçu que sa fille était enceinte, il voulut savoir d'elle qui l'avait débauchée ; cette fille, pleine de malice, inventa la plus noire médisance et la plus affreuse calomnie, et dit à son père que c'était le frère Marin qui l'avait séduite, et qu'elle était tombée dans le péché avec lui. Le père, plein de fureur, vient faire ses plaintes à l'abbé, qui fut bien étonné d'un tel fait de la part du frère Marin, qui passait pour un grand saint. Le père abbé fit venir le frère Marin en sa présence, lui demanda ce qu'il avait fait, quelle vie il avait menée, quelle honte pour un religieux ! Le pauvre frère Marin, élevant son cœur à Dieu, pensa à ce qu'il devait répondre, et plutôt que de diffamer cette impudique fille, il se contenta de dire
« Je suis un pécheur qui mérite de faire pénitence. » L'abbé n'examina pas davantage, la croyant coupable du crime dont on l'accusait, la fit châtier sévèrement et la chassa du monastère.
Mais, cette pauvre enfant, semblable à Jésus-Christ, reçoit les coups et les affronts sans ouvrir la bouche pour se plaindre, ni pour faire reconnaître son innocence, elle, à qui cela était si facile. Elle resta trois ans à la porte du monastère, étant regardée de tous les religieux comme une infâme ; quand les religieux passaient, elle se prosternait devant eux pour leur demander le secours de leurs prières, un pauvre morceau de pain pour ne pas mourir de faim. La fille de l'hôtellerie étant accouchée, garda pendant quelque temps cet enfant, ; mais dès qu'il fut sevré, elle l'envoya au frère Marin comme s'il en avait été le père. Sans rien faire paraître de son innocence, elle le reçut comme son enfant, le nourrit pendant deux ans, partageant avec cet enfant les petites aumônes qu'on lui faisait. Les reli-gieux, touchés de voir tant d'humilité, allèrent prier l'abbé d'avoir pitié du frère Marin, en lui représentant que, depuis cinq ans, il faisait pénitence à la porte du monastère, qu'il fallait le recevoir et lui pardonner pour l'amour de Jésus-Christ. Le père abbé l'ayant fait venir, lui fit de sanglants reproches : « Votre père était un saint, lui dit l'abbé, il vous fit entrer ici dès votre enfance, et vous avez eu l'effronterie de déshonorer cette maison par le crime le plus détestable ; cependant, je vous permets d'entrer dans cette maison avec cet enfant, dont vous êtes l'indigne père, et je vous condamne, pour l'expiation de votre péché, aux ouvrages les plus vils et les plus bas, et à servir tous les frères. Ce pauvre frère Marin, sans dire un mot de plainte, se soumet à tout, toujours content et toujours bien résolu de ne rien dire pour faire connaître qu'il n'était point coupable. Ce nou-veau travail, qu'à peine un homme robuste aurait pu soutenir, ne le découragea point. Cependant, au bout de quelque temps, accablé par la fatigue du travail et les austérités de ses jeûnes, il succomba, et, peu de temps après il mourut. L'abbé ordonna, par charité, qu'on lui rendît les derniers devoirs comme à un autre religieux ; mais, que pour donner plus d'horreur de ce vice, on l'enterrât loin du monastère, afin qu'on en perdît le souvenir. Mais, Dieu voulut faire connaître son innocence qu'elle avait tenue cachée si longtemps. Ayant reconnu que c'était une fille : « O mon Dieu, s'écrièrent-ils en se frappant la poitrine, comment cette sainte fille a-t-elle pu souffrir avec tant de patience, tant d'opprobres et d'afflictions, sans se plaindre, lui étant si facile de se justifier ? » Ils courent au père abbé, pous-sant de grands cris et répandant des larmes en abon-dance : « Venez, mon père, disent-ils, venez voir le frère Marin. » L'abbé, étonné de ces cris et de ces lar-mes, court vers cette pauvre fille innocente. Il fut saisi d'une si vive douleur, qu'il se mit à genoux, frappant la terre de son front et versant des torrents de larmes. Ils s'écrièrent tous ensemble, lui, et ses religieux éplorés : « O sainte et innocente fille, je vous conjure, par la miséricorde de Jésus-Christ, de me pardonner toutes les peines et les injustes reproches que je vous ai faits ! – Hélas ! s'écriait l'abbé, j'ai été dans l'ignorance, et vous avez eu assez de patience pour tout souffrir, et moi, trop peu de lumières pour reconnaître la sainteté de votre vie. » Ayant fait déposer le corps de cette sainte fille dans la chapelle du monastère, ils portèrent cette nouvelle au père de la fille qui avait accusé le frère Marin. Cette pauvre malheureuse, qui avait faussement accusé sainte Marine, était, depuis son péché, possédée du démon, et vint toute désespérée avouer son crime aux pieds de la sainte, lui en demandant pardon. Elle fut sur-le-champ délivrée par son intercession.
Voyez, M.F., combien la calomnie et la médisance font souffrir de pauvres innocents ! combien y a-t-il, même dans le monde, de pauvres personnes que l'on accuse faussement, et qu'au jugement nous reconnaîtrons innocentes. Cependant, ceux qui sont accusés de cette manière doivent reconnaître que c'est Dieu qui le permet, et que le meilleur moyen pour eux est de laisser entre les mains de Dieu leur innocence et ne point se tourmenter de ce que leur réputation peut en souffrir ; presque tous les saints ont fait cela. Voyez en-core saint François de Sales, qui fut accusé devant un rand nombre, d'avoir fait tuer un homme pour vivre avec sa femme. Le saint laissa tout entre les mains de Dieu, ne se finit point en peine de sa réputation. A ceux qui lui conseillaient de la défendre, il répondait qu'il laissait à celui qui avait permis que sa réputation fût flétrie, le soin de la rétablir dès qu'il le trouverait bon. Comme la calomnie est quelque chose de très sensible, Dieu permet que presque tous les saints aient été calom-niés. Je crois que le meilleur parti que nous ayons à prendre dans ces choses-là, c'est de ne rien dire, de bien demander au bon Dieu de souffrir tout cela pour l'amour de lui et de prier pour eux. D'ailleurs, Dieu ne permet cela que pour ceux sur lesquels il a de grandes vues de miséricorde. Si une personne est calomniée, c'est que Dieu a résolu de la faire parvenir à une haute perfection. Nous devons plaindre ceux qui noircissent notre répu-tation et nous réjouir par rapport à nous ; parce que ce sont des biens que nous ramassons pour le ciel. Reve-nons à notre matière, parce que notre principal but est de faire connaître le mal que le médisant se fait à lui--même.
Je vous dirai que la médisance est un péché mortel, lorsque c'est quelque chose de grave, puisque saint Paul met ce péché au nombre de ceux qui excluent du royaume des cieux . Le Saint-Esprit nous dit que le médisant est maudit de Dieu, qu'il est en abomination à Dieu et aux hommes . Il est vrai que la médisance est plus ou moins grande, selon la qualité, la proximité et la dignité des personnes de qui on parle. C'est, par conséquent, un plus grand péché de faire connaître les défauts et les vices de ses supérieurs, comme de son père et de sa mère, de sa femme, de son mari, de ses frères et sœurs et de ses parents, que ceux des étran-gers, parce que l'on doit avoir plus de charité pour eux que pour les autres. Parler mal des personnes consa-crées et des ministres de l'église, c'est encore un plus grand péché, à cause des suites qui sont si funestes pour la religion et à cause de l'outrage que l'on fait à leur caractère. écoutez, voici ce que le Saint-Esprit nous dit par la bouche de son prophète : « Médire de ses ministres, c'est toucher à la prunelle de son œil ; » c'est-à-dire, que rien ne peut l'outrager d'une manière si sensible, et par conséquent, crime toujours si grand que jamais vous ne pourrez le comprendre... Jésus-Christ nous dit aussi : « Celui qui vous méprise, me méprise . » Aussi, M.F., quand vous êtes avec des personnes d'une autre paroisse, qui sont toujours après parler mal de leur pasteur, il ne faut jamais y prendre part ; vous retirer, si vous le pouvez, ou bien, si vous ne le pouvez pas, ne rien dire.
D'après cela, M.F., vous conviendrez avec moi que pour faire une bonne confession il ne suffit pas de dire que l'on a médit du prochain ; il faut encore dire si c'est par légèreté, par haine, par vengeance, si nous avons cherché à nuire à sa réputation ; dire de quelles per-sonnes nous avons parlé : si c'est d'un supérieur, d'un égal, d'un père et d'une mère, de nos parents, des personnes consacrées à Dieu ; devant combien de per-sonnes : tout cela est nécessaire pour faire une bonne confession. Beaucoup de personnes se trompent sur ce dernier acte ; l'on s'accusera bien d'avoir médit du pro-chain, mais on ne dit ni de qui, ni quelle était l'in-tention en disant du mal de ces personnes, ce qui est cause de bien des confessions sacrilèges. D'autres, si on leur demande si ces médisances ont porté perte au prochain, vous répondront que non. – Mon ami, vous vous trompez ; toutes les fois que vous avez dit une chose qui n'était pas connue de la personne à qui vous parlez, cela porte perte au prochain, parce que vous avez toujours diminué dans l'esprit de cette personne la bonne estime qu'elle pouvait avoir de lui. De là, nous pouvons facilement conclure que presque jamais l'on ne médit sans nuire ou affaiblir, en quelque manière, la réputation du prochain. – Mais, me direz-vous, quand c'est public, il n'y a point de mal. – Mon ami, quand c'est public, c'est comme si une personne avait tout le corps couvert de lèpre, sinon un petit endroit, et que vous disiez, parce que ce corps est presque tout couvert de lèpre, il faut achever de l'en couvrir. C'est la même chose. Si la chose est publique, vous devez au contraire avoir de la compassion de ce pauvre malheureux, cacher, et diminuer sa faute autant que vous pouvez. Voyez s'il est juste, envoyant une personne malade sur le bord d'un précipice, de profiter de sa faiblesse et de ce qu'elle est prête à tomber, pour l'y pousser ? Eh bien ! voilà ce que l'on fait quand on renouvelle ce qui est déjà public. – Mais, me direz-vous, lorsqu'on le dit à un ami, avec promesse de ne le dire à personne ?
– Vous vous trom-pez encore ; comment voulez-vous que les autres ne le disent pas, puisque vous ne pouvez pas vous empêcher de le dire ? C'est comme si vous disiez à quelqu'un : « Tenez, mon ami, je vais vous dire quelque chose, je vous prie d'être plus sage et plus discret que moi ; ayez plus de charité que moi ; ne faites pas, ne dites pas ce que je vous dis. » Je crois que le meilleur moyen, c'est de ne rien dire ; quoi que l'on fasse, que l'on dise, ne vous mêlez de rien, sinon de travailler à gagner le ciel. Jamais l'on n'est fâché de ne rien avoir dit, et presque toujours l'on se repent d'avoir trop parlé. L'Esprit--Saint nous dit que « tel qui parle tant, ne parle pas tou-jours bien . »
II. – Voyons maintenant quelles sont les causes et les suites de la médisance. Il y a plusieurs motifs qui nous portent à médire du prochain. Les uns médisent par envie, c'est ce qui arrive, surtout parmi les gens du même état, pour s'attirer les pratiques ; ils diront du mal des autres : que leurs marchandises ne valent rien ; ou qu'ils trompent, qu'il n'y a rien chez eux et qu'il leur serait impossible de donner la marchandise à ce prix ; que plusieurs personnes s'en sont plaintes... qu'ils verront bien qu'elle ne leur fera pas bon usage... ou bien : que le poids n'y est pas ni la mesure. Un jour-nalier dira qu'un autre n'est pas bon ouvrier ; que voilà combien de maisons où il va, et qu'on n'en est pas trop content ; il ne travaille pas, il s'amuse ; ou bien : il ne sait pas travailler. « Ce que je vous dis, il n'en faut rien dire, ajoutent-ils, parce que cela lui porterait perte. » « Il faut », lui dites-vous ; il valait bien mieux vous -même ne rien dire, cela aurait été bien plus tôt, fait.
Un habitant verra que le bien de son voisin prospère mieux que le sien : cela le fâche, il en dira du mal. D'autres parlent mal de leurs voisins par vengeance si vous avez dit ou fait quelque chose à quelqu'un, même par devoir ou charité, ils chercheront à vous décrier, à inventer mille choses contre vous, afin de se venger. Si l'on dit du bien, cela les fâche, ils vous diront : « Il est bien comme les autres, il a bien ses défauts ; il a fait cela, il a dit cela ; vous ne le connaissez pas ? c'est que vous n'avez jamais eu à faire avec lui. » Plusieurs médisent par orgueil, ils croient se relever en rabaissant les autres, en disant du mal des autres ; ils feront valoir leurs prétendues bonnes qualités ; tout ce qu'ils diront et feront sera bien, et tout ce que les autres feront ou diront sera mal. Mais, la plupart médi-sent par légèreté, par une certaine démangeaison de parler, sans examiner si c'est vrai ou non ; il faut qu'ils parlent. Quoique ceux-là soient moins coupables que les autres, c'est-à-dire que ceux qui médisent par haine, par envie ou vengeance, ils ne sont pas sans péché ; quelque motif qui les fasse agir, ils ne flétrissent pas moins la réputation du prochain.
Je crois que le péché de médisance renferme presque tout ce qu'il y a de plus mauvais. Oui, M.F., ce péché renferme le poison de tous les vices, la petitesse de la vanité, le venin de la jalousie, l'aigreur de la colère, le fiel de la haine et la légèreté si indigne d'un chrétien ; c'est ce qui fait dire à saint Jacques, apôtre, « que la langue du médisant est pleine d'un venin mortel, qu'elle est un monde d'iniquité . » Si nous voulons nous donner la peine d'examiner, rien de si clair à concevoir. N'est-ce pas, en effet, la médisance qui sème presque partout la discorde, la division, qui brouille les amis, qui empêche les ennemis de se réconcilier, qui trouble la paix des ménages, qui aigrit le frère contre le frère, le mari contre la femme, la belle-fille contre sa belle--mère, le gendre contre son beau-père. Combien de ménages bien d'accord, qu'une seule mauvaise langue a mis sens dessus dessous, qui ne peuvent ni se voir, ni se parler. Qui en est la cause ? La seule mauvaise langue du voisin ou de la voisine...
Oui, M.F., la langue d'un médisant empoisonne toutes les bonnes actions et met à jour toutes les mau-vaises. C'est elle qui, tant de fois, répand sur toute une famille des taches, qui passent des pères aux en-fants, d'une génération à une autre, et qui, peut-être, ne s'effaceront jamais ? La langue médisante va même fouiller jusque dans le tombeau des morts, elle remue les cendres de ces pauvres malheureux, en faisant revi-vre, c'est-à-dire en renouvelant leurs défauts qui étaient ensevelis avec eux dans le tombeau. Quelle noirceur ! M.F., de quelle indignation ne seriez-vous pas pénétrés, si vous voyiez un malheureux acharné contre un ca-davre, le déchirer en mille pièces ? Cela vous ferait gé-mir de compassion. Eh bien ! le crime est encore bien plus grand d'aller renouveler les fautes d'un pauvre mort. Combien de personnes, qui ont cette habitude en parlant de quelqu'un qui sera mort : « Ah ! il en a bien fait en son temps, c'était un ivrogne accompli, un adroit fini, enfin, c'était un mauvais vivant. » Hélas ! mon ami, peut-être que vous vous trompez, et quand cela serait tel que vous le dites, peut-être qu'il est mainte-nant dans le ciel, le bon Dieu l'a pardonné. Mais où est votre charité ? Ne faites-vous pas attention que vous flétrissez la réputation de ses enfants, s'il en a, ou de ses parents ? seriez-vous content que l'on parlât de la sorte de vos parents ?
Avec la charité, nous n'aurions rien à dire de per-sonne, c'est-à-dire nous ne nous mettrions en peine d'examiner que notre conduite et non celle des autres. Mais, si vous mettez la charité de côté, vous ne trouverez pas un homme sur la terre en qui vous n'aperceviez quelque défaut ; de sorte que la langue du médisant trouve toujours de quoi dire. Non, M.F., nous ne con-naîtrons qu'au grand jour des vengeances, le mal que la langue d'un médisant a fait. Voyez, la seule calomnie qu'Aman fit contre les Juifs, parce que Mardochée n'a-vait pas voulu plier le genou devant lui, avait déterminé le roi à faire mourir tous les Juifs . Si la calomnie n'avait pas été découverte, la nation juive allait être définie : c'était le dessein du général. O mon Dieu ! que de sang répandu pour une seule calomnie ! Mais Dieu, qui n'abandonne jamais l'innocent, permit que ce mal-heureux périt par le même supplice dont il voulait faire périr les Juifs .
Mais, sans aller si loin, combien de mal ne fait pas une personne qui dira à son enfant du mal de son père ou de sa mère ou de ses maîtres. Vous lui en avez donné mauvaise opinion, il les regardera avec mépris ; s'il ne craignait pas d'être puni, il les outragerait. Les pères et mères, maîtres ou maîtresses les maudiront, leur jureront après, les traiteront durement ; qui sera la cause de tout cela ? votre mauvaise langue. Vous avez parlé mal des ministres de l'église, et peut-être même de votre pasteur ; vous avez affaibli la foi en ceux qui vous écou-taient, ils ont abandonné les sacrements, ils vivent sans religion ; et qui en est la cause ? votre mauvaise langue. Vous êtes cause que ce marchand et cet ouvrier n'ont plus les mêmes pratiques, parce que vous les avez décriés.
Cette femme, qui faisait bien bon ménage avec son mari, vous l'avez calomniée auprès de lui ; main-tenant, il ne peut plus la souffrir, de sorte que, depuis vos rapports, ce n'est plus que haine et malédiction.
III. – Si les suites de la médisance, M.F., sont si terribles, la difficulté de la réparer n'en est pas moins grande. Lorsque la médisance est considérable, M.F., il ne suffit pas de s'en confesser ; je ne veux pas dire qu'il ne faut pas s'en confesser ; non, M.F., si vous ne confessez pas vos médisances, vous serez damnés, malgré toutes les pénitences que vous pourrez faire ; mais je veux dire qu'en les confessant, il faut absolu-ment, si l'on peut, réparer la perte que la calomnie a causée à votre prochain, et comme le voleur qui ne rend pas le bien qu'il a volé ne verra jamais le ciel, de même, celui qui aura ôté la réputation à son prochain ne verra jamais le ciel, s'il ne fait pas tout ce qui dépendra de lui pour réparer la réputation de son voisin.
Mais, me direz-vous, comment faut-il donc faire pour réparer la réputation de son prochain ? – Le voici. Si ce que l'on a dit contre lui est faux, il faut absolument aller trouver toutes les personnes à qui on a parlé mal de cette personne, en disant que tout ce que l'on a dit était faux, que c'était par haine, par vengeance ou par légè-reté ; quand même nous devrions nous faire passer pour un menteur, un fourbe, un imposteur, nous devons le faire. Si ce que nous avons dit est vrai, nous ne pouvons pas nous dédire, parce qu'il n'est jamais permis de mentir ; mais l'on doit dire tout le bien que l'on connaît de cette personne, afin d'effacer le mal que l'on en a dit. Si cette médisance, cette calomnie lui ont causé quelque tort, l'on est obligé de le réparer autant qu'on le peut. Jugez d'après cela, M.F., combien il est difficile de réparer les suites de la médisance. Voyez, M.F., combien il est sensible d'aller publier que l'on est un men-teur ; cependant, si ce que nous avons dit est faux, il faut le faire, ou jamais de ciel ! Hélas ! M.F., que ce défaut de réparation va damner du monde ! Le monde est rempli de médisants et de calomniateurs, et il n'y en a presque point qui réparent, et, par conséquent, presque point qui seront sauvés. II n'y a pas de milieu, M.F., ou la réparation, si nous le pouvons, ou la dam-nation. C'est comme le bien que nous aurions pris ; nous serons damnés, si nous pouvons le rendre et que nous ne le rendions pas. Eh bien ! M.F., sentez-vous à présent le mal que vous faites par votre langue et la difficulté qu'il y a de le réparer ?
Il faut cependant comprendre que tout n'est pas médi-sance, lorsqu'on fait connaître les défauts d'un enfant à ses parents, d'un domestique à son maître, pourvu que ce soit dans la pensée qu'ils s'en corrigeront, qu'on n'en parle qu'à ceux qui peuvent y remédier et toujours guidé par les liens de la charité.
Je finis en disant que, non seulement, il est mal fait de médire et de calomnier, mais encore d'écouter la médisance et la calomnie avec plaisir ; car si personne n'écoutait, il n'y aurait pas de médisants. Par là, on se rend complice de tout le mal que fait le médisant. Saint Bernard nous dit qu'il est très difficile de savoir qui est le plus coupable de celui qui médit ou de celui qui écoute ; l'un a le démon sur la langue et l'autre dans les oreilles. – Mais, me direz-vous, que faut-il faire lors-qu'on se trouve dans une compagnie qui médit ? – Le voici. Si c'est un inférieur, c'est-à-dire, une personne qui soit au-dessous de vous, vous devez lui imposer silence de suite, en lui faisant voir le mal qu'elle fait. Si c'est une personne de votre rang, vous devez adroitement détourner la conversation en parlant d'autre chose, ou ne faisant pas semblant d'entendre ce qu'elle dit. Si c'est un supérieur, c'est-à-dire une personne qui est au-dessus de vous, il ne faut pas la reprendre ; mais faire paraître un air sérieux et triste, qui lui montre qu'il vous fait de la peine, et, si vous pouvez vous en aller, il faut le faire.
Que devons-nous conclure de tout cela, M.F. ? Le voici. C'est de ne pas prendre l'habitude de parler de la conduite des autres, de penser qu'il y aurait bien à dire sur notre compte si l'on nous connaissait tel que nous sommes, et de fuir les compagnies du monde autant que nous pouvons, de dire souvent comme saint Augus-tin : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de me connaître tel que je suis. » Heureux ! mille fois heureux, celui qui ne se servira de sa langue que pour demander à Dieu le pardon de ses péchés et chanter ses louanges ! C'est ce que je .....
11ème dimanche après la Pentecôte
Sur les péchés cachés en confession Adducunt et surdum et mutum.
Voici que l'on présenta à Jésus-Christ un homme qui était sourd et muet.
(S. Marc, VII, 32.)
Ce sourd et muet, M.F., que l'on présenta à Jésus-Christ pour être guéri, est la triste peinture d'un grand nombre de chrétiens, lorsqu'ils se présentent au tribu-nal de la pénitence. Les uns sont sourds à la voix de leur conscience, qui les presse de déclarer leurs péchés ; les autres sont muets, quand il faut les accuser ils se taisent, et par là, profanent les sacrements. O mon Dieu ! quel malheur ! Oui, M.F., cacher un péché mortel par honte ou par crainte, ou l'accuser de manière à ne pas le faire connaître tel que la conscience le reproche, c'est mentir à Jésus-Christ lui-même, c'est changer en poison mortel le remède sacré que la misé-ricorde de Dieu nous offre pour guérir les plaies que le péché a faites à notre pauvre âme.
Ah ! que dis-je ? c'est nous rendre coupables du plus grand de tous les crimes, qui est le sacrilège. Ah ! plût à Dieu que ce crime fût aussi rare parmi les chrétiens que les mons-tres ! Ah ! plaise à Dieu que tout ce que je vais dire n'attaque personne de ceux qui sont ici ! Mais, hélas ! M.F., disons-le en pleurant amèrement, il est plus commun qu'on ne le pense ! O mon Dieu ! que le grand jour du jugement va faire trouver de confessions sacri-lèges ! O mon Dieu ! que de péchés qui n'ont jamais été connus, et qui vont paraître en ce moment ! O mon Dieu, un chrétien peut-il bien se rendre coupable d'un tel outrage envers son Dieu et son Sauveur !... Pour vous en donner autant d'horreur qu'il me sera possible, M.F., je vais dépeindre à vos yeux combien, en le commettant, un chrétien est barbare et cruel envers Jésus-Christ son Rédempteur, et combien il faut que la miséricorde de Dieu soit grande pour souffrir sur la terre un tel monstre, après un attentat aussi affreux.
I. – Oui, M.F., vous parler de la confession, c'est vous parler de tout ce qu'il y a de plus précieux dans notre sainte religion, si nous en exceptons la mort de Jésus-Christ et le sacrement de Baptême. Allez, M.F., allez interroger tous les damnés qui brûlent dans les enfers ; tous vous répondront qu'ils ne sont réprouvés que parce qu'ils n'ont pas eu recours à ce sacrement, ou parce qu'ils l'ont profané. Montez dans le ciel, demandez à tous les bienheureux assis sur ces trônes de gloire, ce qui les a conduits dans ce lieu si heureux ; presque tous vous diront que la confession a été le seul remède dont ils se sont servis pour sortir du péché et se réconcilier avec le bon Dieu. O belle religion, si l'on te méprise, c'est bien parce que l'on ne te connaît pas ! O consolante religion, que vous nous fournissez des moyens efficaces et faciles, pour revenir à Dieu quand nous avons eu le malheur de nous en éloigner par le péché ! – Mais, me direz-vous, qu'est-ce donc qui peut rendre nos confessions mauvaises ? – Mon ami, bien des choses sont cause de ce malheur. C'est 1 lorsque nous ne donnons pas assez de temps à nous examiner ; 2 lorsque nous ne déclarons pas nos péchés tels que nous les connaissons ; 3 lorsque nous n'avons pas assez de contrition pour recevoir l'absolution ; 4 lorsque en recevant l'absolution, nous ne sommes pas dans la réso-lution d'accomplir la pénitence que le prêtre nous donne ; et 5 quand nous ne voulons pas faire les resti-tutions que nous pouvons et devons faire, que le prêtre nous commande. Je vous assure, M.F., que la seule pensée d'entrer dans ce détail, me fait trembler ; je suis comme sûr que si la foi n'est pas éteinte en vous, et que si vous désirez véritablement votre salut, il y en aura bien peu parmi vous qui ne soient inquiets sur leurs confessions passées.
Allons, M.F., demandons à ces pauvres consciences, qui, depuis tant d'années, sont déchirées par les remords ; prenons d'une main ce flambeau des grands jours de vengeance, et de l'autre cette balance qui pèsera toutes les actions des hommes, et nous verrons ce que nous n'avons jamais vu, ou, du moins, ce que nous n'avons jamais voulu voir ; et nous entendrons les cris de cette conscience que vous avez tâché d'étouffer jusqu'à présent. Lâchez, M.F., la bride à tous vos remords, trop heureux, si vous n'avez pas encore perdu le don précieux de la foi, si le désespoir ne vous gagne pas en considérant l'abîme où vous vous êtes précipités. Entendez-vous cette pauvre âme, qui vous crie d'avoir pitié d'elle, car si la mort vous frappait dans cet état, elle serait damnée : « Ah ! de grâce, ayez pitié de moi, arrachez-moi de cet abîme où vous m'avez jetée ! Faut-il que je sois séparée pour jamais de mon Dieu, qui devait faire tout mon bonheur ? O mon Dieu ! ne vous voir jamais, quel malheur épouvantable ! » Mais non, M.F., venons-en à la preuve, et nous connaîtrons encore mieux si nous sommes du nombre de ces malheureux dont nous allons vous parler aujourd'hui.