Sermons du curé d'Ars (page 32)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous lisons dans l'histoire des martyrs du Japon, que l'empereur fit arrêter, dans un même endroit, vingt-quatre chrétiens ; à qui l'on fit souffrir tout ce que la rage des païens put leur inspirer. Les -martyrs se disaient les uns aux autres : « Prenons bien garde de ne pas violer les commandements de Dieu pour obéir à ceux de l'empereur ; prenons courage, le ciel vaut bien quelques souffrances qui ne durent que quelques moments. Espérons fermement, et le bon Dieu, pour qui nous voulons souffrir, ne nous abandonnera pas. »

Lorsqu'on les eut conduit dans le lieu où l'on devait les interroger, celui qui les avait menés faisant l'appel et croyant qu'il en manquait, cria à haute voix : « Mathieu ? où est Mathieu ? » Un soldat, qui, depuis longtemps, désirait se faire connaître pour chrétien, s'écrie : « Me voici, qu'importe, d'ailleurs, dit-il, la personne, je m'appelle aussi Mathieu et je suis chrétien comme lui. »

Le juge, tout en fureur, lui demanda s'il le disait tout de bon. « Oui, répondit le soldat, il y a longtemps que je professe la religion chrétienne, j'espère ne jamais la quitter ; je ne désire que le moment de la manifester à l'extérieur. » De suite, le juge le fit mettre au nombre des martyrs. Il en eut tant de plaisir, qu'il en mourut de joie, avant de mourir dans les tourments. Parmi ce nombre, il y avait un enfant de dix ans. Le juge, le voyant si jeune, ne voulut pas, pendant quelque temps, le mettre sur la liste de ceux qui devaient mourir pour Jésus-Christ. Cet enfant était inconsolable de se voir privé de ce bonheur ; il protesta si fort que jamais il ne changerait et qu'il mourrait dans cette religion, il fit tant, qu'il força, pour ainsi dire, le juge à le mettre au nombre des martyrs. Il en eut une si grande joie, qu'il semblait ne pouvoir plus se posséder ; il voulait toujours être le premier, toujours répondre pour tous ; il aurait voulu avoir le cœur de tous les hommes pour les sacrifier tous à Jésus-Christ. Un seigneur païen, ayant appris que cet enfant était destiné à mourir avec les autres chrétiens, en fut touché de compassion. Il va lui-même trouver l'empereur, pour le prier d'avoir pitié de cet enfant, disant qu'il ne savait pas ce qu'il faisait. L'enfant, qui l'entendît, se tourna contre lui, en lui disant : « Seigneur, gardez votre compassion pour vous ; pensez seulement à vous faire baptiser et à faire pénitence, sans quoi, vous irez brûler avec les démons.

» Ce seigneur, le voyant si bien résolu à la mort, le laissa. L'enfant, s'étant trouvé présent quand on leur lut leur sentence, qui portait qu'on leur couperait le nez et les oreilles, et qu'on les promènerait sur des charrettes par toute la ville, pour donner plus d'horreur de la religion chrétienne, et afin que les païens les accablassent d'injures ; ce pauvre petit eut une si grande joie, qu'il semblait qu'on venait de lui annoncer la possession d'un royaume entier. Les païens eux-mêmes étaient étonnés qu'un enfant si jeune eût tant de courage et éprouvât tant de joie de mourir pour son Dieu. Les bourreaux étant venus pour exécuter les ordres de l'empereur, tous ces saints martyrs allèrent se présenter à leur bourreau pour se faire découper, avec autant de tranquillité et de joie que si on avait voulu les conduire dans une salle de festin. Ils se laissèrent couper le nez et les oreilles avec la même tranquillité que si on leur avait coupé un morceau de leur habit. Leur pauvre corps était tout couvert de sang, ce qui fit horreur même aux païens qui en furent témoins. On entendait ceux-ci s'écrier de temps en temps : « ô quelle cruauté ! ô quelle injustice de faire tant souffrir des personnes qui n'ont point fait de mal ! Voyez-vous, se disaient-ils les uns aux autres, voyez quel courage leur donne cette religion qu'ils professent. » Toutes les fois qu'on les interrogeait, ils ne répondaient rien, sinon qu'ils étaient chrétiens et qu'ils savaient souffrir et mourir, mais que jamais ils ne violeraient les commandements de leur Dieu, parce qu'ils faisaient consister tout leur bonheur à y être fidèles. Hélas ! ces pauvres martyrs, après qu'on les eût promenés par la ville sur ces charrettes, leur corps était tout couvert de sang ; les pierres étaient toutes ensanglantées et la terre était toute rouge du sang qui coulait, avec abondance de leurs plaies. Comme leur sentence portait qu'ils devaient mourir chacun sur une croix, celui qui les avait conduits pour la première fois, reconnut ces chrétiens. Ce qui le toucha grandement, ce fut cet enfant de dix ans. Il s'approcha de lui, en lui disant : « Mon enfant, vous êtes bien jeune, c'est bien dommage de mourir dans un âge si peu avancé ; si vous voulez, je me charge d'obtenir votre grâce auprès de l'empereur, et bien plus, une grande récompense : » Cet enfant, l'entendant parler de la sorte, se mit à rire en lui disant qu'il le remerciait bien ; mais de garder toutes ses récompenses pour lui-même, puisqu'il n'avait point d'espérance pour l'autre vie ; mais que, pour lui, il méprisait tout cela comme étant trop peu de chose ; que toute sa crainte était de ne pas avoir le bonheur de mourir, comme les autres martyrs, pour Jésus-Christ. Sa mère, qui était témoin de tout cela, quoique chrétienne, était inconsolable de voir mourir son enfant sur une croix. Ce pauvre petit, voyant sa mère si désolée, l'appela auprès de lui, en lui disant qu'il était peu édifiant pour une mère chrétienne de tant pleurer la mort d'un enfant martyr, comme si elle ne connaissait pas tout le prix d'un tel sacrifice ; qu'elle devrait, au contraire, l'encourager et remercier le bon Dieu d'une telle grâce. Cet enfant de bénédiction, un moment avant de mourir, dit des choses si belles et si touchantes sur le bonheur de ceux qui meurent pour Jésus-Christ, que les païens aussi bien que les chrétiens, tous fondaient en larmes. Lorsqu'on l'approcha de sa croix, avant d'y être attaché, il embrassa cette croix, il la baisa, il l'arrosa de ses larmes, tant il eut de joie de voir que véritablement il allait mourir pour son Dieu. Quand, ils furent tous sur leurs croix, l'on entendit une troupe d'anges qui chantaient le Laudate pueri Dominum, avec leur musique céleste ; ce qui fut entendu de tous les païens. Quel spectacle ! M.F., le ciel dans l'admiration !... la terre dans l'étonnement !... les assistants dans les larmes, et les martyrs dans l'allégresse, qui quittent la terre, c'est-à-dire toutes les souffrances et les misères de la vie, pour aller prendre possession d'un bonheur qui durera autant que Dieu même...

Eh bien ! M.F., dites-moi, qui porta tous ces martyrs à endurer tant de tourments ? si ce n'est pour ne pas vouloir violer les commandements de Dieu ? Quelle honte pour nous, M.F., lorsque Jésus-Christ nous confrontera avec eux ; nous, que, si souvent, un simple respect humain, un maudit qu'en dira-t-on, fait rougir, ou plutôt nous fait désavouer que nous sommes chrétiens, pour nous mettre du nombre des renégats.

II. – Mais examinons cela, M.F., un peu plus de près, et nous verrons que, si le bon Dieu nous ordonne de garder fidèlement ses commandements, ce n'est que pour notre bonheur. Il nous dit lui-même qu'ils sont faciles à accomplir , et que, si nous les accomplissons, nous y trouverons la paix de nos âmes . Si, dans le premier commandement, le bon Dieu nous ordonne de l'aimer, de le prier et de ne nous attacher qu'à lui, et si nous devons le prier soir et matin, et souvent dans la journée, dites-moi, M.F., n'est-ce pas là le plus grand de tous les bonheurs pour nous, que le bon Dieu veuille bien nous permettre de nous présenter tous les matins devant lui, pour lui demander les grâces qui nous sont nécessaires pour passer saintement la journée ? N'est-ce pas une grâce qu'il nous fait, n'est-ce pas cette grâce, que le bon Dieu nous donne le matin, qui rend toutes nos actions méritoires pour le ciel ? n'est-ce pas ce qui nous les fait trouver moins dures ? Si ce même commandement nous ordonne de n'aimer que Dieu et de l'aimer de tout notre cœur, n'est-ce pas parce qu'il sait qu'il n'y a que lui qui puisse nous contenter et nous rendre heureux en ce monde ? Voyez une maison, où tous ne vivent que pour Dieu : n'est-ce pas un petit paradis ? Vous conviendrez donc avec moi, M.F., que ce commandement n'a rien que de doux et de consolant pour celui qui a le bonheur de l'observer avec fidélité.

Si nous passons au deuxième, qui nous défend toute sorte de jurements, de blasphèmes, d'imprécations et de malédictions, et toute sorte de colère, en nous recommandant la douceur, la chari-té, et la prévenance pour tous ceux qui nous environnent : dites-moi, M.F., qui sont ceux qui sont le plus heureux, ou de ceux qui se livrent à tous ces excès de colère, d'emportements et de malé-dictions, ou de ceux qui, dans tout ce qu'ils font ou disent, mon-trent cette égalité d'humeur, cette bonté, et qui s'étudient conti-nuellement à faire la volonté des autres ? Nous voyons donc que ce commandement ne contribue qu'à nous rendre heureux nous-mêmes et ceux qui sont avec nous.

Si nous venons au troisième, qui nous ordonne de passer sain-tement le jour du dimanche, en cessant toute sorte de travail manuel pour ne nous occuper que de ce qui regarde le service de Dieu et le salut de notre âme : dites-moi, M.F., n'est-ce pas pour notre bien ; puisque nous cessons de travailler pour ce monde qui n'est rien ? puisque nous ne sommes qu'un instant sur la terre, et qu'en priant ou faisant de bonnes œuvres, nous nous ramassons pour le ciel un trésor que nous ne quitterons jamais, et, par là, nous attirons sur notre travail de la semaine toute sorte de béné-dictions ? N'est-ce pas déjà un moyen pour notre bonheur ? Ce même commandement nous ordonne encore d'employer ce saint jour à pleurer nos péchés de la semaine, de nous en purifier par la vertu des sacrements : n'est-ce pas, M.F., nous forcer, pour ainsi dire, à ne chercher que notre bien, notre bonheur, et notre félicité éternelle ? Ne sommes-nous pas plus contents lorsque nous avons bien passé le saint jour du dimanche à prier le bon Dieu, que si nous avons eu le malheur de le passer dans les plaisirs, les jeux et les débauches ? Le troisième commandement n'a donc rien que de consolant et d'avantageux pour nous.

Si nous passons au quatrième, qui ordonne aux enfants d'ho-norer leurs parents, de les aimer, de les respecter et de leur souhai-ter et procurer tous les biens dont ils sont capables : dites-moi, n'est-ce pas une chose juste et raisonnable ? Des parents qui ont tant fait pour leurs enfants ! n'est-il pas juste que ces mêmes en-fants les aiment et leur donnent toutes les consolations dont ils sont capables ? Si ce commandement était bien observé, ces fa-milles ne seraient-elles pas un petit paradis par ce respect, cet amour que les enfants auraient pour leurs parents ! Si ce même commandement ordonne aux parents d'avoir bien soin des âmes de leurs enfants, et leur dit qu'un jour ils en rendront un compte rigoureux, n'est-ce pas une chose juste ; puisque ces âmes ont tant coûté à Jésus-Christ pour les sauver, et qu'elles seront la joie et la gloire de leurs parents pendant toute l'éternité ? Si ce même commandement ordonne aux maîtres et maîtresses d'avoir grand soin de leurs domestiques, de les regarder comme leurs enfants, ces maîtres ne sont-ils pas trop heureux de pouvoir aider à sauver des âmes qui ont tant coûté de tourments à un Dieu fait homme pour nous ? Disons mieux, M.F. : si ce commandement était bien observé, le ciel ne descendrait-il pas sur terre par la paix et le bonheur que nous y goûterions ?

Si nous passons au cinquième qui nous défend de faire tort à notre prochain dans ses biens, sa réputation et sa personne, n'est-ce pas une chose bien juste, puisque nous devons les aimer comme nous-mêmes, et une chose, en même temps, bien avanta-geuse pour nous, puisque Jésus-Christ nous dit que jamais le bien d'autrui n'entrera dans le ciel ? Vous voyez que ce commande-ment n'a rien de dur, puisque par lui nous nous assurons le ciel. Si nous passons au sixième commandement, qui nous défend toute impureté dans les pensées, les désirs et les actions ; n'est-ce pas pour notre paix et notre bonheur que le bon Dieu nous défend tou-tes ces choses ? Si nous avons le malheur de nous livrer à quel-ques-uns de ces mauvais péchés infâmes, votre pauvre âme n'est-elle pas comme dans un enfer ? n'êtes-vous pas tourmentés et le jour et la nuit ? D'un autre côté, votre corps et votre âme ne sont-ils pas destinés à être la demeure de la Très-Sainte Trinité ; ne doivent-ils pas, dis-je, aller passer une éternité avec les anges, au-près de Jésus-Christ qui est la pureté même ? Vous voyez donc que ce commandement ne nous est donné que pour notre bien et notre repos, même dès ce monde

Si le bon Dieu nous dit, M.F., par la voix de son église : « Je vous commande de ne jamais laisser passer plus d'un an, sans vous confesser ; » dites-moi, ce commandement n'est-il pas pour nous montrer la grandeur de l'amour de Dieu pour nous ? Dites-moi, quand même l'église n'aurait pas fait ce commandement, peut-on vivre tranquille avec le péché dans le cœur et le ciel fer-mé pour nous, étant exposés à chaque instant à tomber en enfer. Si le bon Dieu nous commande de le recevoir à Pâques, hélas ! M.F., une âme peut-elle bien vivre, ne faisant qu'un repas tous les ans ? Mon Dieu, que nous connaissons peu notre bien, notre bon-heur ! Si l'église nous ordonne de nous priver de manger de la viande, de jeûner certains jours ; est-ce une chose injuste ; puis qu'étant pécheurs, nous devons nécessairement faire pénitence dans ce monde ou dans l'autre ? Et n'est-ce pas, en cela, changer contre de petites peines ou privations des maux bien rigoureux dans l'autre vie ?

Ne conviendrez-vous pas avec moi, M.F., que si le bon Dieu nous a fait des commandements, nous oblige de les observer, cela n'est que pour nous rendre heu-reux dans ce monde et dans l'au-tre ? De sorte, M.F., que si nous voulons espérer quelques conso-lations et quelques adoucissements dans nos misères, nous ne les trouverons qu'en observant avec fidélité les commande-ments de Dieu ; et, tant que nous les violerons, nous ne serons que malheu-reux, même dès ce monde. Oui, M.F., quand même une personne serait maîtresse de la moitié du monde ; si elle ne fait pas consis-ter tout son bonheur à bien observer les commandements, ne sera que malheureuse. Voyez, M.F., lequel était le plus heureux de saint Antoine dans son désert, livré à toutes les rigueurs de la pé-nitence, ou de Voltaire, dans tous ses biens et ses plaisirs ; et, comme nous dit saint Paul, dans son abondance et sa crapule . Saint Antoine vit heureux, meurt content et, maintenant, jouit d'un bonheur qui ne finira jamais ; tandis que l'autre vit malheureux avec tous ses biens, meurt en désespéré, et maintenant, selon toute apparence, sans le juger, souffre comme un réprouvé. Pourquoi, M.F., cette grande différence ? c'est que l'un fait consister tout son bonheur à observer fidèlement les commandements de Dieu, et l'autre met tous ses soins à les violer et à les faire mépriser ; l'un, dans la pauvreté, est content ; et l'autre, dans l'abondance, est bien misérable ; ce qui nous montre, M.F., qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse nous contenter et rien autre chose.

Voyez le bonheur que nous avons si nous observons fidèle-ment les commandements de Dieu, puisque nous lisons dans l'évangile que Jésus-Christ nous dit : « Celui qui observe mes commandements m'aime et celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; nous viendrons en lui et nous y ferons notre demeure . » Quel bonheur peut être plus grand et quelle grâce plus précieuse ; puisque en gardant les commandements de Dieu, nous attirons en nous tout le ciel. Le saint roi David avait bien raison de s'écrier : « ô mon Dieu, que ceux qui vous servent sont heureux ! » Voyez encore combien le bon Dieu bénit les maisons de ceux qui obser-vent ses lois divines. Nous lisons dans l'évangile que le père et la mère de saint Jean-Baptiste gardaient si bien les commandements que personne ne pouvait leur reprocher la moindre chose ; aussi le bon Dieu, en récompense, leur donna un enfant qui fut le plus grand de tous les prophètes. Ce fut un ange qui vint du ciel, pour leur annoncer cette heureuse nouvelle. Ce fut même le Père éter-nel qui lui donna le nom de Jean, qui veut dire : enfant de béné-diction et de bonheur. A peine Jésus-Christ est-il conçu dans le sein de sa mère, qu'il va lui-même dans cette maison, pour y ré-pandre toute sorte de bénédictions. Il sanctifia cet enfant, avant qu'il fût né, et remplit le père et la mère du Saint-Esprit . Voulez-vous, M.F., que le bon Dieu vous visite et vous comble de toute sorte de bénédictions ? tâchez de mettre tous vos soins à bien ob-server les commandements de Dieu, et tout ira bien chez vous.

Nous lisons dans l'évangile qu'un jeune homme demanda à Jésus-Christ ce qu'il fallait faire pour avoir la vie, Le Sauveur lui répondit : « Si vous voulez avoir la vie éternelle, gardez mes commandements avec fidélité . » Notre-Seigneur s'entretenant un jour avec ses disciples sur le bonheur de l'autre vie, dit que le chemin qui conduit au ciel est étroit, qu'il y en a bien peu qui le cherchent véritablement, et, parmi ceux qui le trouvent, bien peu qui soient dans cette route : « ce n'est pas tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, qui seront sauvés ; mais seulement ceux qui font la volonté de mon Père en gardant mes commandements. Plusieurs me diront au jour du jugement : Seigneur, nous avons prophétisé en votre nom ; nous avons chassé les démons du corps des possédés et nous avons fait de grands miracles. Je leur répon-drai : Retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité. Vous avez fait de grandes choses ; mais vous n'avez pas observé mes commande-ments ; je ne vous connais pas . »

Jésus-Christ dit au disciple bien-aimé : « Soyez-moi fidèle jusqu'à la fin, et je vous donnerai la couronne éternelle . » Vous voyez donc, M.F., que notre salut est absolument attaché à l'observance des commandements de Dieu. Si vous avez quelque doute de savoir si vous serez sauvés ou damnés, prenez les commandements de Dieu et confrontez-les avec votre vie. Si vous voyez que vous marchez dans le chemin qu'ils vous ont tracé, ne vous mettez en peine que de persévérer ; mais, si vous vivez d'une manière tout opposée, vous aurez beau vous tourmenter, vous ne laisserez pas que d'être damnés .

III. – Nous disons que si nous voulons avoir la paix de l'âme, il faut garder les commandements de Dieu, parce que le Saint-Esprit nous dit que celui qui a une conscience pure est comme dans un festin continuel . Il est très certain, M.F., que celui qui vit selon les lois de Dieu est toujours content, et, bien plus, rien n'est capable de le troubler. Saint Paul nous dit qu'il est plus heureux et plus content dans sa prison, dans ses souffrances, ses pénitences et sa pauvreté que ses bourreaux ne le sont dans leur liberté, leur abondance et leur crapule ; que son âme est remplie de tant de joie et de consolation, qu'elle déborde de tous côtés . Sainte Monique nous dit qu'elle fut toujours contente quoiqu'elle fut souvent maltraitée par son mari, qui était un païen . – Saint Jean de la Croix nous dit qu'il avait coulé les jours les plus heureux de sa vie, là où il avait le plus souffert. « Mais, au contraire, nous dit le prophète Isaïe, celui qui ne vit pas selon les lois du Seigneur ne sera ni content ni heureux. Sa conscience sera semblable à une mer agitée par une furieuse tempête, les troubles et les remords le suivront partout . » Si ces personnes veulent vous dire qu'elles sont en paix, ne les croyez pas, parce qu'elles sont des menteurs ; parce que le pécheur n'aura jamais la paix . Voyez-en la preuve, M.F., dans Caïn. Dès qu'il eut le malheur d'avoir tué son frère Abel, son péché fut, toute sa vie, son bourreau, qui ne le quitta qu'à la mort pour le traîner en enfer . Voyez encore les frères de Joseph .

Voyez même Judas : après avoir vendu son divin Maître, il fut si tourmenté, qu'il alla se pendre à un figuier, tant la vie lui était à charge . Nous lisons dans l'histoire qu'un jeune homme, dans un accès de fureur, tua son pauvre père.

Son péché ne lui donna de repos ni jour, ni nuit. Il lui semblait entendre son père qui lui criait : « Ah ! mon fils, pourquoi m'as-tu égorgé. » Il alla lui-même se dénoncer pour qu'on le fît mourir, pensant que l'enfer ne serait pas plus rigoureux. Hélas ! M.F., si nous avons le malheur de ne pas garder les commandements de Dieu, jamais nous ne serons contents, même avec les plus grands biens. Voyez Salomon, etc.

Mais, chose étrange, M.F., l'homme a beau être tourmenté et savoir les remèdes qu'il faut prendre pour avoir la paix avec son Dieu et avec lui-même, il aime mieux commencer son enfer que d'avoir recours aux remèdes que Jésus-Christ nous a donnés. Vous êtes malheureux, mon ami, pourquoi voulez-vous rester dans cet état ? Revenez à Jésus-Christ et vous retrouverez la paix de l'âme que vos péchés vous ont ravie.

IV. – Nous disons que si nous ne gardons pas les comman-dements de Dieu, nous serons malheureux tous les jours de notre vie. Voyez-en la preuve dans Adam. Dès qu'il eut péché, le Sei-gneur lui dit : « Parce que tu as violé mes lois, la terre, pour toi, sera maudite ; elle ne produira d'elle-même que des ronces et des épines. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, et cela, tous les jours de ta vie . » Voyez Caïn ; le Seigneur lui dit : « Caïn, le sang de ton frère crie vengeance, tu seras errant, vagabond et fu-gitif tous les jours de ta vie . » Voyez encore Saül... De sorte, M.F., que, dès que nous cessons de suivre ce que les commande-ments de Dieu nous ordonnent, nous devons nous attendre à tou-tes sortes de maux spirituels et temporels. Pères et mères, voulez-vous être heureux ? Commencez à bien observer les commande-ments de Dieu vous-mêmes, afin que vous puissiez vous donner pour modèles à vos enfants, et que vous puissiez toujours leur dire : « Faites comme moi. » Si vous voulez qu'ils fassent bien leur prière, donnez-leur-en l'exemple. Voulez-vous qu'ils soient bien modestes à l'église, donnez-leur l'exemple ; mettez-les à côté de vous. Voulez-vous qu'ils observent bien le saint jour du di-manche ? commencez vous-mêmes. Voulez-vous qu'ils soient charitables ? soyez-le vous-mêmes. Hélas ! M.F., si tant de maux nous accablent, n'en cherchons point d'autres raisons que la multi-tude des péchés que nous commettons, en transgressant les com-mandements de Dieu. Plaignons, M.F., ceux qui viendront quel-ques siècles après nous. Hélas ! ce sera bien plus mauvais encore.

Voulons-nous, M.F., que Dieu cesse de nous châtier ? ces-sons nous-mêmes de l'offenser ; faisons comme les saints qui ont tout sacrifié plutôt que de violer ses saintes lois. Voyez un saint Barthélemy et une sainte Reine, qui ont été écorchés tout en vie, pour ne pas vouloir offenser Dieu. Voyez un saint Pierre et un saint André, qui ont été crucifiés sur une croix. Voyez toutes ces foules de martyrs qui ont enduré mille tourments pour ne pas transgresser les commandements. Voyez tous les combats qu'ont soutenus les saints Pères des déserts contre le démon et leurs pen-chants. Lorsque saint François d'Assise était sur une montagne pour prier, les habitants du voisinage vinrent lui demander de les délivrer, par ses prières, de quantité de bêtes féroces qui dévo-raient tout ce qu'ils avaient. Ce saint leur dit : « Mes enfants, cela ne vient que de ce que vous avez violé les commandements de Dieu ; revenez à Dieu et vous serez délivrés. » En effet, aussitôt qu'ils eurent changé de vie, ils furent délivrés.

De même, en finissant, disons que si nous voulons que nos maux spirituels et temporels finissent, finissons d'offenser le bon Dieu ; cessons de transgresser ses commandements. Cessez, M.F., de livrer votre cœur, votre esprit et peut-être même votre corps à l'impureté. Cessez, M.F., de fréquenter les jeux, les cabarets, les lieux de plaisirs. Cessez, M.F., les travaux du dimanche. Cessons de nous éloigner des sacrements. Cessons, M.F., de nous faire un jeu de violer les lois du jeûne et de l'abstinence ; quittons la route que suivent les païens, à qui les commandements ne sont pas connus. Cherchons, M.F., notre véritable bonheur qui ne peut se trouver qu'en Dieu seul, en accomplissant fidèlement les com-mandements. Cessons, M.F., de travailler à nous rendre malheu-reux pour l'éternité. Revenons à Dieu, M.F., et pensons que nous sommes chrétiens et que, par conséquent, nous devons combattre nos pen-chants et le démon ; fuir le monde et ses plaisirs, vivre dans les larmes, la pénitence et l'humilité. Disons comme le saint roi David : « Oui, mon Dieu ! je me suis éloigné de vos comman-dements par mes péchés ; mais, mon Dieu, aidez-moi, je revien-drai à vous par les larmes et la pénitence, et je marcherai tous les jours de ma vie dans la voie de vos commandements, qui me conduiront jusqu'à vous pour ne jamais vous perdre. » Heureux, M.F., celui qui imitera ce saint roi, qui, revenu à Dieu, ne le quitta jamais plus ! C'est là, M.F., ce que je vous souhaite.

12ème DIMANCHE APRèS LA PENTE-CôTE

Sur le premier Commandement de Dieu

(DEUXIèME SERMON) Diliges Dominum Deum tuum.

Vous aimerez le Seigneur votre Dieu.

(S. Luc, X, 27.)

Adorer Dieu, M.F., et l'aimer, c'est la plus belle fonction de l'homme sur la terre ; puisque, par cette adoration, nous nous ren-dons semblables aux anges et aux saints qui sont dans le ciel. ô mon Dieu ! quel honneur et quel bonheur pour une vile créature, d'avoir le pouvoir d'adorer et d'aimer un Dieu si grand, si puis-sant, si aimable et si bienfaisant ! Non, M.F., non, il me semble que Dieu n'aurait pas dû faire ce commandement ; mais seulement nous souffrir prosternés en sa sainte présence. Un Dieu, M.F., nous commander de l'aimer et de l'adorer !... pourquoi cela ; M.F. ? Est-ce que Dieu a besoin de nos adorations et de nos priè-res ? Dites-moi, M.F., est-ce nous qui plaçons ces rayons de gloire sur sa tête ? Est-ce nous qui augmentons sa grandeur et sa puissance, puisqu'il nous commande de l'aimer sous peine de châ-timents éternels ? Ah ! vil néant, créature indigne de ce bonheur, dont les anges même, tout saints et tout purs qu'ils sont, se recon-naissent infiniment indignes, et qui, si Dieu leur permet de se pros-terner devant lui, ne le font qu'en tremblant ! ô mon Dieu ! que l'homme connaît peu son bonheur et son privilège !... Mais non, M.F., ne sortons pas de notre simplicité ordinaire. Ah ! M.F., cette pensée, que nous pouvons aimer et adorer un Dieu si grand, nous semble si au-dessus de nos mérites, qu'elle nous arrache de la voie de la simplicité. Ah ! M.F., pouvoir adorer Dieu, l'aimer et le prier ! ô mon Dieu, quel bonheur !... qui pourra jamais-le com-prendre ?... Non, M.F., toutes nos adorations et toute notre amitié n'ajoutent rien au bonheur et à la gloire de notre Dieu ; mais, comme le bon Dieu ne veut que notre bonheur ici-bas, il sait qu'il ne se trouve que dans l'amour que nous aurons pour lui, et que tous ceux qui le chercheront hors de lui, ne le trouveront jamais. De sorte, M.F., que, quand le bon Dieu nous ordonne de l'aimer et de l'adorer, c'est qu'il veut nous forcer à être heureux. Voyons donc tous ensemble, 1? en quoi consiste cette adoration que nous devons à Dieu et qui nous rend si heureux, et 2? comment nous devons la lui rendre.

I. – Si vous me demandez maintenant, M.F., ce que c'est qu'adorer Dieu. Le voici. C'est à la fois croire à Dieu et croire en Dieu. Remarquez bien, M.F., la différence qu'il y a entre croire à Dieu et croire en Dieu. Croire à Dieu, qui est la foi des démons, c'est croire qu'il y a un Dieu, qu'il existe, qu'il récompense la vertu et punit le péché.

ô mon Dieu ! que de chrétiens n'ont pas la foi des démons ! Ils nient l'existence de Dieu, et, dans leur aveugle-ment épouvantable et leur frénésie, osent soutenir qu'après ce monde, il n'y a ni punition ni récompense. Ah ! malheureux, si la corruption de votre cœur vous a portés jusqu'à un tel excès d'aveuglement, allez, interrogez un possédé du démon, il vous ap-prendra ce que vous devez croire de l'autre vie ; il vous dira que, nécessairement, le péché est puni et la vertu est récompensée.

Oh ! quel malheur, M.F. ! Quand la foi est éteinte dans un cœur, de quelles extravagances n'est-on pas capable ? Mais, quand nous disons croire en Dieu, c'est reconnaître qu'il est notre Dieu, notre Créateur, notre Rédempteur, et que nous le prenons pour notre modèle ; c'est le reconnaître comme Celui dont nous dépendons en toutes choses, pour l'âme et pour le corps ; pour les choses spi-rituelles et pour les temporelles ; comme Celui de qui nous atten-dons tout, et sans lequel nous ne pouvons rien. Nous voyons dans la Vie de saint François qu'il passait des nuits entières sans faire d'autre prière que celle-ci : « Seigneur, vous êtes tout, et moi je ne suis rien ; vous êtes le créateur de toutes choses, vous êtes le conservateur de tout l'univers ; et moi je ne suis rien. »

Adorer Dieu, M.F., c'est lui offrir un sacrifice de tout nous-même, c'est-à-dire, M.F., être soumis à sa sainte volonté dans les croix, les afflictions, les maladies, les pertes de biens, et être prêt à donner volontiers notre vie pour son amour, s'il le faut. Disons, encore mieux, M.F., c'est lui faire une offrande universelle de tout ce que nous sommes : je veux dire, de notre corps par un culte ex-térieur, et de notre âme avec toutes ses facultés, par un culte inté-rieur. Expliquons cela, M.F., d'une, manière plus simple. Si je demandais à un enfant : Quand faut-il adorer Dieu, et comment faut-il l'adorer ? il me répondrait : « Le matin et le soir, et souvent dans la journée, c'est-à-dire, toujours. » C'est-à-dire, M.F., que nous devons faire sur la terre ce que les anges et les saints font dans le ciel. Le prophète Isaïe nous dit qu'il vit Notre-Seigneur assis sur un beau trône de gloire ; les séraphins l'adoraient avec un si grand respect, qu'ils couvraient leurs faces et leurs pieds de leurs ailes, et ils chantaient continuellement : « Saint, Saint, saint, est le grand Dieu des armées, gloire, honneur, adoration, lui soient rendus dans tous les siècles . »

Nous lisons dans la Vie de la bienheureuse Victoire, de l'or-dre de l'Incarnation, qu'il y avait une religieuse de son ordre, qui était très dévote et remplie de l'amour divin. étant un jour en orai-son, Notre-Seigneur l'appela par son nom ; cette sainte lui répon-dit, dans sa simplicité ordinaire : « Mon divin Jésus, que voulez-vous de moi ? » Le Seigneur lui dit : « J'ai des séraphins dans le ciel qui me louent et me bénissent et m'adorent sans cesse ; je veux en avoir aussi sur la terre, je veux que vous soyez de ce nom-bre. » C'est dire, M.F., que la fonction des bienheureux dans le ciel, est de n'être occupé qu'à bénir le bon Dieu dans toutes ses perfections, et que nous devons faire tout de même, pendant que nous sommes sur la terre ; les saints, en triomphant et en jouis-sant, et nous, en combattant. Saint Jean nous dit qu'il vit une si grande troupe de saints, qu'il serait impossible de les compter ; ils étaient devant le trône de Dieu, disant de tout leur cœur et de toute leur force : « Honneur, bénédiction, action de grâces soient rendus à notre Dieu . »

II. – Je dis donc, M.F., que nous devons souvent adorer Dieu, 1? de corps : c'est-à-dire qu'il faut nous mettre à genoux, quand nous voulons adorer Dieu, pour lui montrer le respect que nous avons en sa sainte présence. Le saint roi David adorait le Seigneur sept fois par jour , et il se tenait si longtemps à genoux ; qu'il avoue lui-même, qu'à force de prier, et, en priant, de se tenir à genoux, ses genoux étaient devenus faibles et infirmes . Le pro-phète Daniel, étant à Babylone, se tournait contre Jérusalem, et adorait Dieu trois fois le jour . Nôtre-Seigneur lui-même, qui n'avait nullement besoin de prier, pour nous en donner l'exemple, passait souvent les nuits entières à prier , à genoux, le plus sou-vent la face contre terre ; comme il le fit dans le jardin des Olives. Il y a eu quantité de saints qui ont imité Jésus-Christ dans sa prière.

Saint Jacques adorait souvent Dieu, non seulement à ge-noux, mais encore la face contre terre ; en sorte que son front, à force de toucher la terre, était devenu dur comme la peau d'un cha-meau . Nous voyons, dans la Vie de saint Barthélemy, qu'il fléchissait cent fois par jour le genou à terre et autant la nuit . Si vous ne pouvez pas, M.F., adorer le bon Dieu aussi souvent et à genoux ; au moins, faites-vous un devoir de le faire soir et matin et de temps en temps, dans le jour, quand vous êtes seuls dans vos maisons ; pour lui montrer que vous l'aimez et que vous le recon-naissez pour votre créateur et votre conservateur.

Surtout, M.F., après avoir donné notre cœur à Dieu en nous éveillant, nous étant débarrassés de toutes pensées qui n'ont pas rapport à Dieu, nous étant habillés avec modestie, sans perdre la présence de Dieu, il faut faire notre prière avec autant de respect qu'il est possible, et un peu longue si nous le pouvons. Il faut prendre bien garde de ne jamais rien faire avant d'avoir fait ses prières : comme faire son lit, une partie de son ménage, mettre sa marmite sur le feu, appeler ses domestiques ou ses enfants, aller donner à manger aux bêtes, ni ne jamais rien commander à ses enfants et à ses domestiques, avant qu'ils aient fait leur prière. Si vous le faisiez, vous seriez les bourreaux de leurs pauvres âmes, et, si vous l'avez fait, il faut vous en confesser et ne plus y retour-ner. Rappelez-vous bien que c'est le matin que le bon Dieu nous prépare toutes les grâces qui sont nécessaires pour passer sainte-ment la journée. De sorte que, si nous faisons mal notre prière ou si nous ne la faisons pas, nous perdons toutes les grâces que le bon Dieu nous avait destinées pour rendre nos actions méritoires. Le démon sait combien il est avantageux pour un chrétien de bien faire sa prière ; il n'oublie aucun moyen de nous la faire faire mal, ou manquer. Il disait un jour, par la bouche d'un possédé, que, s'il pouvait avoir le premier moment de la journée, il était sûr d'avoir tout le reste.

Pour faire votre prière comme il faut, il faut prendre de l'eau bénite, afin d'éloigner de vous le démon, et faire le signe de la croix, disant : « Mon Dieu, par cette eau bénite et par le Sang pré-cieux de Jésus-Christ votre Fils ; lavez-moi, purifiez-moi de tous mes péchés. » IL faut bien nous persuader que si nous le faisons avec foi, nous effacerons tous nos péchés véniels, en supposant que nous n'en ayons point de mortel. ô mon Dieu ! un chrétien peut-il bien commettre un péché mortel qui lui ravit le ciel, le sé-pare de son Dieu pour toute l'éternité !... ô mon Dieu, quel mal-heur, et, cependant, si peu connu du pécheur !

Je dis que nous devons faire notre prière à genoux, et non couché sur une chaise ou contre un lit, ni devant le feu ; quoique l'on puisse s'appuyer les mains sur le dossier d'une chaise. Il faut commencer notre prière par un acte de foi, la plus vive qu'il nous est possible, en nous pénétrant vivement de la présence de Dieu, c'est-à-dire, de la grandeur d'un Dieu si bon, qui veut bien nous souffrir en sa sainte présence, nous, qui, depuis bien longtemps, mériterions d'être abîmés dans les enfers. Il faut bien prendre garde de ne jamais se déranger, ni déranger ceux qui font leur prière, à moins que ce ne soit bien nécessaire : parce qu'on est cause qu'ils s'occupent de nous ou de ce que nous leur disons ; ils font mal leur prière, et, par conséquent, nous en sommes la cause. Si maintenant vous me demandez aussi comment il faut faire pour adorer, c'est-à-dire, prier Dieu continuellement ; car l'on ne peut pas être à genoux toute la journée. Rien de plus facile ; écoutez-moi un instant, et vous allez voir qu'on peut adorer Dieu et le prier, sans quitter son travail, en quatre manières ; mais cela, après avoir bien fait sa prière à genoux. Je dis en quatre maniè-res : par pensées, par désirs, par paroles, par actions. Je dis 1? par pensée. Quand on aime quelqu'un, ne trouve-t-on pas un certain plaisir à y penser ? Eh bien ! M.F., qui nous empêche de penser à Dieu pendant la journée, tantôt en pensant aux souffrances que Jésus-Christ a endurées pour nous ; combien il nous aime, com-bien il désire nous rendre heureux, puisqu'il a bien voulu mourir pour nous ; combien il a été bon de nous faire naître dans le sein de l'église catholique, où nous trouvons tant de moyens de nous rendre heureux, c'est-à-dire, de nous sauver ; tandis que tant d'au-tres n'ont pas le même bonheur. De temps en temps, dans le cou-rant du jour, portons nos pensées et nos désirs vers le ciel, pour y contempler d'avance les biens et le bonheur que le bon Dieu nous y prépare après un moment de combat. Cette seule pensée, M.F., qu'un jour nous irons y voir le bon Dieu, et que nous serons déli-vrés de toute sorte de peine, ne devrait-elle pas nous consoler dans nos croix ? Si nous sommes chargés de quelque fardeau, pensons vite que nous sommes à la suite de Jésus-Christ, portant sa croix pour l'amour de nous ; unissons nos souffrances et nos peines à celles de ce divin Sauveur. Sommes-nous pauvres ? por-tons notre pensée dans la crèche : voyons et contemplons notre aimable Jésus couché sur une poignée de paille, sans aucune res-source humaine. Et, si vous voulez, regardez-le encore, mourant sur une croix, dépouillé même de ses habits. Sommes-nous ca-lomniés ? pensons, M.F., aux blasphèmes que l'on a vomis contre lui pendant sa passion, lui qui était la sainteté même. De temps en temps, pendant la journée, faisons prononcer à notre cœur ces douces paroles : « Mon Dieu, je vous aime, et je vous adore avec tous vos saints anges et tous vos saints qui sont dans le ciel. » No-tre-Seigneur dit un jour à sainte Catherine de Sienne : « Je veux, que tu fasses une retraite dans ton cœur et que tu t'y enfermes avec moi, et que tu me tiennes compagnie. » Quelle bonté, M.F., de la part de ce bon Sauveur, de prendre plaisir à converser avec une chétive créature ! Eh bien ! M.F., faisons de même ; entrete-nons-nous avec le bon Dieu, notre aimable Jésus, qui est dans no-tre cœur par sa grâce. Adorons-le, en lui donnant notre cœur ; ai-mons-le, nous donnant tout à lui. Ne passons jamais un jour sans le remercier de tant de grâces qu'il nous a accordées pendant notre vie ; demandons-lui pardon de nos péchés, en le priant de n'y plus penser, mais de les oublier pour l'éternité. Demandons-lui la grâce de ne penser qu'à lui, et de ne désirer que de lui plaire, dans tout ce que nous ferons pendant toute notre vie. « Mon Dieu, devons-nous dire, je désire vous aimer autant que tous les anges et tous les saints ensemble. Je veux unir mon amour à celui que, votre sainte Mère a eu pour vous, pendant qu'elle était sur la terre. Mon Dieu, quand est-ce que j'aurai le bonheur de vous aller voir un jour dans le ciel, afin de vous aimer plus parfaitement ? » Si nous sommes seuls dans nos maisons, qui nous empêche de nous met-tre à genoux ? Quand nous ne ferions que dire : « Mon Dieu, je veux vous aimer de tout mon cœur, avec tous ses mouvements et toutes ses pensées et ses désirs ; que le temps me dure de vous al-ler voir dans le ciel ! » Voyez-vous, M.F., comme il est facile de nous entretenir avec le bon Dieu et de le prier continuellement ? Voilà, M.F., ce que c'est que prier toute la journée.

2? Nous adorons Dieu par le désir du ciel. Comment ne pas désirer de posséder Dieu, de le voir, ce qui est tout notre bon-heur ?...

3? Nous disons que nous devons prier par paroles. Quand nous aimons quelqu'un, n'avons-nous pas un grand plaisir à nous entretenir de lui et à parler de lui ! Eh bien ! M.F., au lieu de par-ler de la conduite de l'un et de l'autre ; ce que nous ne faisons presque jamais sans offenser le bon Dieu ; qui nous empêche de tourner notre conversation du côté des choses de Dieu, soit en li-sant quelque Vie de Saint, soit en racontant ce que nous avons en-tendu dans une instruction, dans un catéchisme ? Entretenons-nous surtout de notre sainte religion ; du bonheur que nous avons dans la religion chrétienne, des grâces que le bon Dieu nous y fait. Hélas ! M., F., s'il ne faut qu'une mauvaise conversation pour per-dre une personne, souvent il n'en faut qu'une bonne pour la convertir, ou lui faire éviter le péché. Combien de fois, après avoir été avec quelqu'un qui nous à parlé du bon Dieu, nous sommes-nous sentis tout portés au bon Dieu ; avons-nous pensé à mieux faire !... Voilà ce qui faisait tant de saints au commence-ment de l'église ; toutes les conversations, tous les discours étaient du bon Dieu. Par là, les chrétiens s'animaient les uns les autres ; ils concevaient toujours un nouveau goût pour les choses de Dieu.

4? Nous avons dit que nous devons adorer Dieu par nos ac-tions. Rien de plus facile, de plus méritoire : Si vous désirez sa-voir comment cela se fait, le voici. Pour que nos actions soient méritoires et soient une prière continuelle nous devons d'abord, le matin, offrir toutes nos actions en général ; c'est-à-dire, tout ce que nous ferons pendant la journée. Nous disons au bon Dieu, avant de commencer : « Mon Dieu, je vous offre toutes les pen-sées, les désirs, les paroles et les actions que je ferai pendant ce jour ; faites-moi la grâce de les bien faire et dans la seule vue de vous plaire. » Ensuite, de temps en temps, pendant la journée, nous renouvelons notre offrande, en disant à Dieu : « Vous savez, mon Dieu, vous savez que je vous ai promis dès le matin de tout faire pour l'amour de vous. » Si nous faisons quelque aumône, di-rigeons notre intention, en disant : « Mon Dieu, recevez cette au-mône, ou ce service que je vais rendre à mon prochain ; c'est pour vous demander telle grâce. » Une fois, vous les ferez en l'honneur de la mort et passion de Jésus-Christ, pour obtenir votre conver-sion ou celle de vos enfants, de vos domestiques ou d'autres per-sonnes qui vous intéressent ; une autre fois, en l'honneur de la très-sainte Vierge, pour demander sa sainte protection pour vous et pour d'autres. Si l'on nous commande quelque chose qui nous répugne, disons au bon Dieu : « Mon Dieu, je vous offre cela pour honorer le moment où l'on vous a fait mourir pour moi. » Faisons-nous quelque chose qui nous fatigue bien ? offrons-le au bon Dieu, afin qu'il nous délivre des peines de l'autre vie. Lorsque nous nous reposons un moment, regardons le ciel qui, un jour, se-ra notre demeure. Voyez, M.F., si nous avions le bonheur de nous comporter de cette manière, combien nous gagnerions pour le ciel, en ne faisant que ce que nous faisons, mais en le faisant uni-quement pour Dieu, et dans la seule vue de lui plaire. Saint Jean Chrysostome nous dit que trois choses se font aimer : la beauté, la bonté et l'amour. « Eh bien ! nous dit ce grand saint, le bon Dieu renferme toutes ces qualités. » Nous lisons dans la Vie de sainte Lidwine que, se sentant des douleurs très violentes, un ange lui apparut pour la consoler. Elle nous le dit elle-même : sa beauté lui parut si grande, et elle en fut si ravie, qu'elle oublia entièrement ses souffrances. Valérien ayant vu l'ange qui conservait la pureté de sainte Cécile, sa beauté le charma tant et lui toucha tellement le cœur, quoiqu'il fût encore païen, qu'il se convertit sur-le-champ . Saint Jean, le disciple bien-aimé, nous dit qu'il vit un ange d'une beauté si grande, qu'il voulut l'adorer, mais l'ange lui dit : « Ne faites pas cela, je ne suis qu'un serviteur de Dieu comme vous. » Lorsque Moïse demanda au Seigneur la grâce de lui faire voir sa face le Seigneur lui dit : « Moïse, il est impossi-ble à un homme mortel de voir ma face sans mourir ; ma beauté est si grande, que toute personne qui me verra, ne pourra vivre ; il faut que son âme sorte de son corps par la seule vue de ma beau-té ». Sainte Thérèse nous dit que Jésus-Christ lui était apparu souvent ; mais que jamais aucun homme ne pourra se former une idée de la grandeur de sa beauté, tant elle est au-dessus de tout ce que nous pouvons penser. Dites-moi, M.F., si nous avions le bon-heur de nous former une idée de la beauté de Dieu, pourrions-nous ne pas l'aimer ? Oh ! que nous sommes aveugles ! Hélas ! c'est que nous ne pensons qu'à la terre et aux choses créées, et non aux choses de Dieu, qui nous élèveraient jusqu'à lui, qui nous dé-montreraient quelque peu ses perfections, et qui toucheraient nos cœurs. écoutez saint Augustin : « ô beauté ancienne et toujours nouvelle ! je vous ai aimée bien tard ! » Il appelle la beauté de Dieu ancienne, parce qu'elle est de toute éternité, et il l'appelle toujours nouvelle, parce que, plus on la voit, plus on la trouve belle. Pourquoi est-ce, M.F., que les anges et les saints ne se las-seront jamais d'aimer Dieu et de le contempler ? C'est, M.F., qu'ils sentiront toujours un nouveau goût et un nouveau plaisir. Et pourquoi, M.F., ne ferions-nous pas la même chose sur la terre, puisque nous le pouvons ? Ah ! M.F., quelle vie heureuse nous mènerions en nous préparant le ciel !

Nous lisons dans la Vie de saint Dominique, qu'il s'était re-noncé si entièrement lui-même, qu'il ne pouvait penser, ni désirer, ni aimer autre chose que Dieu seul. Après avoir passé toute la journée à allumer dans les cœurs le feu de l'amour divin par ses prédications, il s'envolait la nuit dans le ciel, par ses contempla-tions et ses entretiens avec son Dieu. C'était toutes ses occupa-tions. Dans ses voyages, il ne pensait uniquement qu'à Dieu ; rien n'était capable de le distraire de cette heureuse pensée : que Dieu était bon, aimable, et qu'il méritait bien d'être aimé. Il ne pouvait comprendre comment il se pouvait trouver des hommes sur la terre qui pussent ne pas aimer le bon Dieu, puisqu'il était si aima-ble. Il versait des torrents de larmes sur le malheur de ceux qui ne voulaient pas aimer un Dieu si bon et si digne d'être aimé. Un jour, des hérétiques ayant cherché le moyen de le faire périr, mais le bon Dieu l'ayant sauvé par un miracle, un d'entre eux, lui de-manda ce qu'il aurait fait s'il était tombé entre leurs mains ? Il lui répondit : « Je sens un si grand désir d'aimer le bon Dieu, je vou-drais tant souffrir et mourir pour lui, que je vous aurais prié de me tuer, non d'un seul coup, mais de couper mes membres à tant pe-tits morceaux que vous auriez pu, ensuite de m'arracher la langue et les yeux, les uns après les autres, et, après avoir roulé le tronc de mon corps dans mon sang, de me couper la tête ; et je voudrais que tous les hommes fussent dans la même disposition que moi, parce que Dieu est si beau et si bon, que jamais l'on ne fera rien qui puisse approcher de ce qu'il mérite . » Eh bien ! M.F., est-ce aimer le bon Dieu que d'être dans une si belle disposition ? N'est-ce pas l'aimer tout de bon, de tout son cœur et plus que soi-même ?

Dites-moi, M.F., l'aimons-nous comme ce saint, nous qui semblons nous faire une espèce de plaisir de l'offenser, nous qui ne voulons pas faire le moindre sacrifice pour éviter le péché ? Dites-moi, M.F., aimons-nous le bon Dieu en manquant nos priè-res, en les faisant sans respect et sans dévotion ? Que de fois nous ne nous mettons pas seulement à genoux ? Aimons-nous le bon Dieu, M.F., lorsque nous ne donnons pas même le temps de prier le bon Dieu à nos domestiques ou à nos enfants ? Aimions-nous le bon Dieu, M.F., lorsque nous avons mangé de la viande les jours défendus ? Dites-moi, M.F., aimons-nous le bon Dieu lorsque nous travaillons les saints jours du dimanche ? Aimons-nous le bon Dieu lorsque nous sommes sans respect dans l'église, que nous y dormons, causons et tournons la tête ou que nous sortons dehors, pendant les offices ? Hélas ! M.F., disons-le en gémissant, que de fantômes d'adorateurs ! Hélas ! que de chrétiens qui ne sont chrétiens que de nom !

En troisième lieu, nous disons que nous devons aimer le bon Dieu parce qu'il est infiniment bon. Quand Moïse demanda au Seigneur de lui faire voir sa face, il lui dit : « Moïse, si je te fais voir ma face, je te montrerai l'abrégé et l'assemblage de tous les biens . » Nous lisons dans l'évangile qu'une femme s'étant pros-ternée devant Notre-Seigneur, l'appela « Bon Maître. » Notre-Seigneur lui dit : « Pourquoi m'appelez-vous Bon Maître, il n'y a que Dieu seul qui soit bon ; » voulant nous dire qu'il est la source de toute sorte de biens. Sainte Madeleine de Pazzi nous dit qu'elle voudrait avoir assez de force pour se faire entendre aux quatre coins du monde, afin de dire à tous les hommes d'aimer le bon Dieu de tout leur cœur, parce qu'il est infiniment aimable. Nous lisons dans la Vie de saint Jacques, religieux de Saint Dominique , qu'il s'en allait dans les campagnes et dans les bois, criant, de toutes ses forces : « ô ciel ! et vous, ô terre ! n'aimez-vous pas le bon Dieu aussi bien que les autres créatures, puisqu'il est infiniment digne d'être aimé ? ô mon Sauveur ! si les hommes sont si ingrats que de ne pas vous aimer, ô vous, toutes les créatures, aimez votre Créateur, puisqu'il est si bon et si aima-ble ! » Ah ! M.F., si nous pouvions une fois comprendre combien l'on est heureux en aimant le bon Dieu, nous pleurerions nuit et jour d'avoir été si longtemps privés de ce bonheur !... Hélas ! que l'homme est misérable ! un simple respect humain, un petit qu'en-dira-t-on, lui empêchera de montrer à ses frères qu'il aime son Dieu !... ô mon Dieu ! peut-on bien le comprendre ?...

Nous lisons dans l'histoire que, en tourmentant saint Poly-carpe, ses bourreaux lui disaient : « Pourquoi est-ce que vous n'adorez pas les idoles ? » – « C'est, leur dit-il, que je ne peux pas ; parce que je n'adore qu'un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre. ». – « Mais, lui disaient-ils, si vous ne faites pas ce que nous voulons, nous vous ferons mourir. » – « Je consens volontiers à mourir, mais jamais je n'adorerai le démon. » – « Mais quel mal trouvez-vous à dire : Seigneur César, et à sacrifier, pour sauver votre vie ? » – « Je ne le ferai pas, je préfère mourir. » – « Jure par la fortune de César, lui dit le juge, et dis des injures à ton Christ. » Le saint lui dit : « Comment pourrais-je dire des injures à mon Dieu : il y a quatre-vingts ans que je le sers, et il ne m'a fait que du bien. » Le peuple, tout en fureur d'entendre la manière dont il répondait au juge, s'écria : « C'est le docteur de l'Asie, le père des chrétiens ; livrez-le nous. ». – « écoute, juge, lui dit le saint évêque, voici ma religion : je suis chrétien, je sais souffrir, mourir, et non dire des injures à mon Sauveur Jésus-Christ qui m'a tant aimé et qui mérite tant d'être aimé ! »

– « Si tu ne veux pas obéir, lui dit le juge, je te ferai brûler tout vif. » – « Le feu dont vous me menacez ne dure qu'un moment ; mais vous ne connaissez pas celui de la justice de Dieu, qui brûlera éternelle-ment les impies. Que tardez-vous ! voilà mon corps prêt à rece-voir tous les tourments que vous pourrez inventer. » Tous les païens se mirent à crier : « Il mérite la mort, qu'il soit brûlé vif. » Hélas ! tous ces malheureux préparent le bûcher, comme des dé-sespérés, et pendant ce temps-là, saint Polycarpe se prépare à la mort, et remercie Jésus-Christ de lui faire part de son calice. Le bûcher étant prêt, on prit notre saint et on le jeta dedans ; mais les flammes, moins cruelles que les bourreaux, respectaient notre saint et faisaient autour de lui comme un voile, de sorte que son corps n'en reçut aucun dommage : ce qui obligea le persécuteur à le faire poignarder dans son bûcher. Le sang coula avec tant d'abondance que le feu en fut tout éteint . Voilà, M.F., ce que l'on appelle aimer le bon Dieu parfaitement, c'est l'aimer plus que sa vie même. Hélas ! où trouverions-nous des chrétiens, dans le malheureux siècle où nous vivons, qui fissent cela pour le bon Dieu ? Hélas ! qu'ils seraient semés bien clairs ! Mais aussi, qu'il en est peu qui iront au ciel !

Nous devons aimer le bon Dieu à cause des biens que nous en recevons continuellement. D'abord, notre premier bienfait, c'est notre création. Nous avons le bonheur d'être doués de tant de bel-les qualités : un corps et une âme formés par la main du Tout-Puissant ; une âme qui ne doit jamais périr, qui est destinée à al-ler passer son éternité avec les anges dans le ciel ; une âme, dis-je, qui est capable de connaître Dieu, de l'aimer et de le servir ; une âme qui est le plus bel ouvrage de la très sainte Trinité, une âme que Dieu seul surpasse. En effet toutes les créatures qui sont sur la terre périront ; au lieu que notre âme ne sera jamais détruite. ô mon Dieu si nous étions tant soit peu pénétrés de ce bienfait, ne passerions-nous pas toute notre vie en actions de grâces, à la vue d'un don si grand et si précieux ?

Un autre bienfait qui n'est pas moindre, M.F., c'est le don que le Père éternel nous a fait de son Fils, qui a souffert et enduré tant de tourments pour nous racheter, après que nous nous fûmes ven-dus au démon par le péché d'Adam. Quel autre plus grand bienfait pouvait-il nous faire que d'établir une religion si sainte et si consolante pour tous ceux qui la connaissent et qui ont le bonheur de la pratiquer. Saint Augustin dit : « Ah ! belle religion, si l'on te méprise, c'est bien parce que l'on ne te connaît pas. » « Non, M.F., nous dit saint Paul, vous n'êtes plus vous-mêmes, vous avez été rachetés tous par le sang d'un Dieu fait homme . » « ô mes en-fants, nous dit saint Jean, quel honneur pour de viles créatures d'avoir été adoptées pour les enfants de Dieu même, pour les frè-res de Jésus-Christ ! Quelle charité ; nous dit-il, que nous soyons appelés enfants de Dieu et que, véritablement, nous le soyons ; et qu'avec cette qualité si glorieuse, il nous promette encore le ciel ! »

Examinez encore, si vous voulez, tous ces bienfaits particu-liers : il nous a fait naître de parents chrétiens, il nous a conservé la vie, malgré que nous fussions ses ennemis ; il nous a tant de fois pardonné nos péchés, il nous a prodigué tant de grâces pen-dant toute notre vie. Après tout cela, M.F., est-il bien possible que nous n'aimions pas un Dieu si bon et si bienfaisant ? ô mon Dieu ! quel malheur est comparable ! Nous lisons dans l'histoire, qu'un homme avait tiré une épine de la patte d'un lion ; ce même lion fut pris au bout de quelque temps pour être mis avec les au-tres dans la fosse. Cet homme, qui lui avait tiré son épine, fut condamné à être dévoré par les lions. étant dans la fosse pour y être dévoré, ce lion le reconnut. Bien loin de le dévorer, il se jeta à ses pieds, et se laissa dévorer parles autres lions en défendant son bienfaiteur.

Ah ! ingrats que nous sommes, est-il bien possible que nous passions notre vie, sans vivre de manière à montrer au bon Dieu que nous lui sommes reconnaissants de tous ses bienfaits ? Com-prenez, si vous le pouvez, M, F., quelle sera notre honte, un jour, lorsque le bon Dieu nous montrera que les bêtes sans raison ont été plus reconnaissantes des moindres bienfaits qu'elles ont reçus des hommes, et que nous, comblés de tant de grâces, de lumières et de biens, bien loin d'en remercier notre Dieu, nous ne faisons que l'offenser ! ô mon Dieu ! quel malheur est comparable à ce-lui-là ! Il est rapporté dans la Vie de saint Louis, roi de France, qu'étant allé dans la Terre sainte, un de ses cavaliers étant allé à la chasse, il entendit les gémissements d'un lion. S'étant approché, il vit ce lion qu'un gros serpent avait entouré de sa queue et com-mençait à manger. Ce cavalier trouva moyen de tuer le serpent. Ce lion en fut si reconnaissant, qu'il se mit à sa suite, comme un agneau qui suit son berger. Comme ce cavalier était obligé de tra-verser les mers, le lion ne pouvant entrer dans le vaisseau, se mit à la nage en suivant son bienfaiteur, jusqu'à ce qu'il eût perdu la vie dans les eaux. Quel exemple, M.F. : une bête perdre la vie pour témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur ! et nous, bien loin de témoigner la nôtre à notre Dieu, nous ne cessons de l'of-fenser par le péché qui lui fait tant d'outrages ! Saint Paul nous dit que celui qui n'aime pas Dieu n'est pas digne de vivre ; en effet, ou l'homme doit aimer son Dieu, ou il doit cesser de vivre.

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