Sermons du curé d'Ars (page 42)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il n'en est pas de ce péché comme de ceux qui, avec le temps et la grâce, se corrigent ; pour celui-là il faut un miracle de la grâce, et non une grâce ordinaire. Me demandez-vous pourquoi les ivrognes se convertissent si rarement ? – En voici la raison : c'est qu'ils n'ont ni foi, ni religion, ni piété, ni respect pour les choses saintes ; rien n'est capable de les toucher et de leur faire ouvrir les yeux sur leur état malheureux. Si vous les menacez de la mort, du jugement, de l'enfer qui les attend pour les brûler ; si vous les entretenez du bonheur que Dieu réserve à ceux qui l'ai-ment ; pour toute réponse ils vous feront un petit sourire malin qui signifie : « Vous croyez-peut-être me faire peur comme l'on fait aux enfants ; mais je ne suis pas encore du nombre de ceux qui se laissent... pour croire tout cela. » Voilà tout ce que vous en tirez. Il croit que quand nous sommes morts, tout est fini. Son Dieu, c'est son vin et il s'en tient là. « Va, malheureux, lui dit l'Esprit-Saint, ce vin que tu bois avec excès est comme une couleuvre qui te donne la mort . » Tu n'en crois rien maintenant ; mais en enfer, tu apprendras qu'il y a un autre Dieu que ton ventre.

Outre le mal que l'ivrogne se fait à lui-même par ce péché, à quels excès n'est-il pas capable de se porter lorsqu'il est dans sa crapule ! Saint Augustin nous en rapporte un exemple effrayant. Dans la ville où il était évêque, un jeune homme nommé Cyrille avait, comme tant d'autres, hélas ! la malheureuse habitude de fréquenter les cabarets. Un jour qu'il revenait du lieu de ses dé-bauches, il porta la fureur de la passion si loin qu'il attaqua sa mère elle-même qui était enceinte. Se voyant entre les mains de ce fils maudit, elle se débattit avec tant d'efforts qu'elle fit périr le pauvre enfant qu'elle portait. O mon Dieu, quel malheur ! un en-fant qui ne verra jamais le ciel par la fureur de ce malheu-reux li-bertin !... Cet infâme voyant qu'il ne pouvait pas gagner sa mère, se met à la poursuite d'une de ses sœurs, qui aima mieux se laisser poignarder que de consentir à son infâme désir. Le père, enten-dant un grand bruit, accourt pour délivrer sa fille. Le malheureux se jette sur son père, le frappe à coups de couteau et le fait tomber à ses pieds. Une autre de ses sœurs court au secours de son père qu'elle voyait assassiner, le malheureux la poignarde aussi. O ciel ! quelle horreur ! quelle est la passion semblable à celle-ci ? Saint Augustin ayant fait rassembler les fidèles à l'église pour leur faire part de cet événement, rapporte lui-même que tout le monde fondait en larmes, au récit d'un tel crime.

Voyez, M.F., quelle horreur de ce péché le Saint-Esprit veut vous inspirer, puisqu'il vous dit de « ne pas même regarder le vin quand il brille dans le verre. Si vous le buvez avec excès, dit-il encore, il vous mordra comme un serpent, il vous empoisonnera comme un basilic . » Voulez-vous, nous dit saint Basile, savoir ce que c'est que l'estomac d'un ivrogne, le voici : c'est un réservoir rempli de toutes les immondices du cabaret. Vous voyez ordinai-rement, dit-il, un ivrogne mener une vie languissante ; il n'est ca-pable de rien ; sinon de ruiner sa santé, de manger son bien, de mettre sa famille à la misère : voilà tout ce dont il est capable. Il faut que cette passion soit bien déshonorante, puisque le monde, si corrompu qu'il soit, ne laisse pas que d'avoir un souverain mé-pris pour les ivrognes, et de les regarder comme des pestes publi-ques. Cela n'est pas bien difficile à comprendre : ne renferme-t-elle pas tout ce qui est capable de rendre un homme infâme et odieux aux yeux des païens même. N'est-il pas odieux, lorsque, par la négligence de ses affaires, il ruine sa famille et la met à la misère ? N'est-il pas odieux par les scandales qu'il donne, par la turpitude de sa vie, et les injures qu'il débite aussi bien contre ses supérieurs que contre ses inférieurs ; car un ivrogne n'a pas plus de respect pour les uns que pour les autres. Vous conviendrez avec moi, M.F., qu'il n'en faudrait pas autant pour rendre une per-sonne méprisable.

écoutez-moi un instant encore, et vous le comprendrez mieux. Où trouverez-vous un père qui veuille donner sa fille à un ivrogne, s'il le connaît pour tel ? Dès que vous lui en faites la pro-position, il vous répond : « Si je voulais faire périr ma fille de chagrin, je le ferais ; mais comme j'aime mes enfants, je préfère la garder avec moi toute ma vie. » D'ailleurs, M.F., où serait la fille qui voudrait consentir à prendre un jeune homme qui roule les cabarets ? – « J'aimerais mieux, vous dirait-elle, aller passer ma vie dans un bois que de prendre un abruti, qui, peut-être, dans son vin me tuera, comme on l'a vu bien souvent. » Dites-moi, M.F., quel est le bourgeois qui voudrait confier le gouvernement de son domaine à un ivrogne, le charger de payer ses dépenses, de recevoir son argent ? De tous les cinq mille, vous n'en trouverez pas un qui y consente, et ils ont bien raison. Où est le juge qui vou-drait recevoir en justice la déposition d'un ivrogne ? Il le ferait chasser de son audience, et ordonnerait de le conduire dans son écurie, avec ses chevaux, ou même mieux, avec ses pourceaux, s'il en avait. Où trouverez-vous un honnête homme, qui veuille paraître dans une auberge en la société d'un ivrogne ? Si personne ne le connaît, il prendra peut-être patience mais, s'il se croit re-connu d'une personne comme il faut, de suite il prend la fuite ; ou, s'il ne le peut pas, il cherche mille détours pour faire entendre qu'il s'est trouvé dans cette compagnie sans le savoir. Voulez-vous dans une dispute lui faire de la peine, reprochez-lui de l'avoir vu en telle compagnie ; c'est lui dire qu'il ne vaut, pas mieux que cet ivrogne ; et l'on suppose toutes sortes de mauvaises qualités à un ivrogne !

Saint Basile nous dit que si les bêtes étaient capables de connaître ce que c'est qu'un ivrogne, elles ne voudraient pas le souffrir en leur compagnie, elles croiraient se déshonorer. Un ivrogne ne se met-il pas au-dessous de la bête la plus brute ? Voyez, en effet, une bête a des pieds pour aller où elle veut, où on l'appelle ; mais un ivrogne n'en a point.

Que de fois le trouvez-vous couché dans un chemin, semblable à un animal à qui l'on a coupé les quatre pieds. Si vous avez la charité de le relever, de suite il retombe, au point que vous êtes obligé ou de le laisser dans la boue, ou bien de le prendre sur vos épaules. N'est-ce pas la vérité ? – Oui, sans doute, pensez-vous en vous-mêmes. – Une bête a des yeux pour voir, pour se conduire, pour aller à la maison de son maître, et se placer d'elle-même dans l'écurie qu'il lui a dé-signée.

Un ivrogne n'a point d'yeux pour se conduire chez lui, il ne sait pas s'il doit prendre la droite ou la gauche ; s'il est de vos voisins, il ne vous connaît pas seulement. Demandez-lui s'il est jour ou s'il est nuit, il n'en sait rien. Une bête a des oreilles pour entendre ce que son maître lui dit ; elle ne peut pas lui répondre ; mais elle le regarde pour montrer qu'elle comprend et qu'elle est prête à faire ce qu'il lui commande. Un chien voit-il son maître lui faire signe qu'il a perdu son mouchoir ou son bâton, il se met aus-sitôt en devoir d'aller le chercher, il le rapporte et témoigne à son maître la joie, le plaisir qu'il a de lui rendre service. Si vous trou-vez un ivrogne étendu sur votre chemin, essayez de lui parler pendant des heures entières, il ne vous répondra pas seulement, tant ses oreilles sont bouchées, tant ses yeux sont obscurcis par la fumée du vin. Si l'ivresse lui laisse encore la force d'ouvrir la bouche, il vous répondra une chose pour l'autre ; et vous finirez par vous en aller, déplorant son malheureux penchant. Si, dans cet état, il a encore quelque connaissance, il n'y a sorte de saletés et d'infamies qu'il ne vomisse ; vous lui verrez commettre des ac-tions qui feraient rougir les païens s'ils en étaient témoins, et cela sans remords. Faut-il donner un dernier coup de pinceau pour vous faire mieux apprécier quelle est là valeur et quelles sont les belles qualités d'un ivrogne ? je n'ajoute qu'un mot : c'est un dé-mon d'impureté revêtu d'un corps, que l'enfer a vomi sur la terre, c'est le plus sale, le plus immonde de tous les animaux. Otez-lui son âme, et ce n'est plus que la dernière des bêtes que porte la terre.

Je crois qu'à présent, M.F., vous pouvez vous faire une idée de la grandeur du péché de l'ivrognerie. Nous le trouvons très hor-rible, et cependant nous n'avons qu'une connaissance-bien bornée de la malice du péché ; je vous laisse à penser de quelle manière le bon Dieu, qui le connaît dans toute son étendue, doit le consi-dérer ! S'il n'était pas immortel, pourrait-il, sans mourir d'horreur, supporter la vue de ce vice qui le déshonore dans ses créatures, puisqu'elles sont, nous dit saint Paul, les membres de Jésus-Christ . N'allons pas plus : loin, M.F., c'en est assez. Je vous dirai seulement qu'un impudique, quoique bien criminel, peut encore au moins, dans son péché, produire un acte de contrition qui le réconcilie avec le bon Dieu ; mais pour un ivrogne, il est incapable de donner le moindre signe de repentir. Bien loin de connaître l'état de son âme, il ne sait pas même s'il est au monde ; de sorte que, M.F., mourir dans l'ivresse ou mourir en réprouvé, c'est une même chose.

Nous disons, M.F., qu'un ivrogne est tout à fait incapable de travailler à son salut, comme vous allez le voir. Il faudrait, pour qu'il sortit de son état, qu'il pût en sentir toute l'horribilité. Mais, hélas ! il n'a point de foi ; il ne croit que très faiblement les vérités que l'église nous enseigne. Il faudrait qu'il recourût à la prière ; mais il n'en fait presque point, ou bien s'il les fait, c'est en s'habil-lant ou en se déshabillant, ou encore il se contentera de faire le signe de la croix, tant bien que mal, en se jetant sur son lit comme un cheval sur son fumier. Il faudrait qu'il usât des sacrements, qui sont, malgré le mépris qu'en font les impies, les seuls remèdes que la miséricorde de Dieu nous présente pour nous attirer à lui. Mais, hélas ! il ne connaît ni les dispositions qu'il faut apporter pour les recevoir dignement, ni même le plus nécessaire de ce qu'il faut savoir pour être sauvé.

Si vous voulez l'interroger sur son état, il n'y comprend rien, il vous répond une chose pour l'autre. Si, dans un temps de jubilé, ou de mission, il veut sauver les apparences, il se contentera de dire seulement la moitié de ses péchés ; et, avec les autres, il va à la sainte table, c'est-à-dire, il va commettre un sacrilège ; cela lui suffit. Mon Dieu, quel état est celui d'un ivro-gne ! qu'il est difficile d'en pouvoir sortir ! M.F., si vous preniez la peine de considérer le maintien d'un ivrogne à l'église, vous penseriez qu'il est semblable à un athée qui ne croit rien ; vous le voyez venir le dernier, ou bien sortir, afin de se délasser un peu, chercher quelques-uns de ses semblables pour l'accompagner au cabaret, pendant que les autres sont à entendre la sainte Messe.

Le prophète Isaïe nous dit que les ivrognes sont des créatu-res inutiles sur la terre pour le bien ; mais qu'elles sont très dange-reuses pour le mal . Pour nous en convaincre, M.F., entrez dans un cabaret, que saint Jean Climaque appelle la boutique du dé-mon, l'école où l'enfer débite et enseigne sa doctrine, le lieu où l'on vend les âmes, où les ménages se ruinent, où les santés s'altè-rent, où les disputes commencent et où les meurtres se commet-tent. Hélas ! autant de choses qui font horreur à ceux qui n'ont pas encore perdu la foi. Qu'y entend-on ? Vous le savez bien mieux que moi : blasphèmes, jurements, imprécations, paroles sales. Et que d'actions honteuses que l'on ne ferait pas partout ailleurs !...

Voyez, M.F., ce pauvre ivrogne ! IL est plein de vin et sa bourse est vide. Il se jette sur un banc ou sur une table ; le lende-main il est étonné de se trouver dans un cabaret, tandis qu'il se croyait chez lui. Il s'en va après avoir dépensé tout son argent, et souvent il est obligé de laisser en gage son chapeau ou ses habil-lements avec un billet ; afin de pouvoir emporter son corps avec le vin qu'il a bu. Quand il rentre, sa pauvre femme et ses en-fants, qu'il a laissés sans pain, avec leurs seuls yeux pour pleurer, sont obligés de vite prendre la fuite, sinon ils vont être maltraités, comme s'ils étaient la cause de la dépense de son argent et des mauvaises affaires qu'il a faites. Mon Dieu, que l'état d'un ivrogne est déplo-rable !

Le concile de Mayence a bien raison de nous dire qu'un ivrogne transgresse les dix commandements de Dieu. Si vous voulez vous en convaincre, examinez-les les uns après les autres, et vous verrez qu'un ivrogne, est capable de faire tout ce que les commandements de Dieu nous défendent. Je ne veux pas entrer dans ce détail qui serait trop long. Saint Jean Chrysostome dit, en s'adressant au peuple de la ville d'Antioche : « Prenez bien garde, mes enfants, de ne pas vous laisser aller à l'ivrognerie ; parce que ce péché dégrade l'homme d'une manière si épouvantable, qu'il le met au-dessous de la bête brute privée de raison. Oui, continue-t-il, les ivrognes sont véritablement les amis du démon ; là où sont les ivrognes, sont les démons en grand nombre. » Hélas ! M.F., ne faut-il pas que ce péché soit horrible aux yeux de Dieu ; pour qu'il le punisse d'une manière si effrayante, même dès ce monde ? En voici un exemple frappant. Nous lisons dans l'écriture sainte , que le roi Balthasar avait fait, pour recevoir les grands de sa cour, un splendide festin, qui surpassait tous ceux qu'il leur avait offert durant son règne. Il avait fait chercher dans tout son royaume les vins les plus délicieux. Quand ses convives furent assemblés, et que, se faisant gloire de boire à longs traits, le sang commençait à s'échauffer et l'impudicité à s'allumer ;

nous pouvons bien dire que l'un ne va pas sans l'autre : quand déjà ils se plongeaient dans la volupté, tout à coup, parut devant la face du roi, une main sans corps, écrivant sur la muraille certains mots qui étaient la condamnation de ce roi, sans qu'il le connût. Hélas ! M.F., que l'homme le plus fier, le plus orgueilleux et le plus féroce, est peu de chose dans un accident semblable, ou plutôt dans le moindre accident !

Balthasar en fut si épouvanté, prit un si grand tremblement, que les jointures de ses reins se brisaient et ses genoux se heur-taient l'un contre l'autre. Tous les convives furent en proie à la même terreur et semblaient être demi-morts.

Le roi s'empressa de faire chercher quelqu'un qui pût lui faire comprendre la significa-tion de ces mots ; mais personne n'y comprenait rien. Alors il or-donna de faire venir tous ses devins, c'est-à-dire ses faux prophè-tes. Chacun voulait savoir, mais sans y parvenir. Enfin on dit au roi que Daniel, le prophète du Seigneur, pouvait seul lui en don-ner la signification. Comme il désirait vivement connaître le sens de ces paroles, il commanda de l'amener sur le champ. Le pro-phète se rend sans résistance auprès du roi, qui le reçoit avec beaucoup de respect, et lui demande l'explication de ces mots, en lui offrant plusieurs présents. Le prophète les refuse. « Prince, lui dit-il, écoutez. Voici ce que veulent dire ces trois mots MANE, THECEL, PHARES. Le premier, que vos jours sont comptés et que vous êtes à la fin de votre vie et de votre règne ; le second, que vous avez été pesé et trouvé trop léger ; le troisième, que votre royaume sera divisé entre les Mèdes et les Perses. » Ainsi le roi entendit de la bouche même du prophète la sentence de condam-nation qui lui annonçait la fin de toutes ses débauches. Remar-quez-le bien, ceci se passait au moment où ce malheureux buvait avec ses convives, dans les vases sacrés enlevés par son père dans le pillage du temple de Jérusalem ; pendant qu'ils se remplissaient le corps de vin, et qu'ils se plongeaient dans les plus sales volup-tés. O mon Dieu ! quel coup de foudre de votre colère ! Mais il n'en fut pas quitte pour la peur, comme on dit communément : tout arriva comme le prophète l'avait prédit. Le roi fut massacré, et son royaume fut partagé entre les Mèdes et les Perses.

Malgré cet avertissement capable de convertir tout autre pécheur, ce malheureux ne fut qu'endurci ; car il ne paraît pas qu'il ait donné le moindre signe de repentir. Selon toute appa-rence, de sa crapule et de sa frayeur descendit en enfer. Ce qui nous montre combien il est difficile à un ivrogne de se convertir.

Voyez encore Holopherne, ce fameux orgueilleux, qui se faisait gloire de se remplir de vin jusqu'à regorger, en présence de la belle Judith . Ce fut précisément dans son ivresse qu'elle lui coupa la tête. Oh ! M.F., quelle funeste passion ! qui pourrait en comprendre la tyrannie et s'y abandonner ? Non, M.F., une per-sonne qui s'abandonne à l'ivrognerie n'a plus de réserve, pas même pour ses parents, comme nous l'avons dit . Mais, pour bien vous le graver dans le cœur, en voici un exemple qui n'est pas moins effrayant. L'histoire rapporte qu'un père avait un fils, qui, encore tout jeune, avait l'habitude d'aller assez souvent dans les cabarets. Un jour, le voyant revenir de ce lieu de malheur et re-marquant qu'il avait un peu trop bu, le père voulut lui représenter combien il était honteux pour lui, qui n'était encore qu'un enfant, d'aller dans les cabarets où l'on commet le mal et où l'on ne fait jamais le bien ; qu'il ferait beaucoup mieux de fuir ces lieux où se perdaient sa réputation et son argent, et que, s'il voulait continuer, il se verrait chassé par son père. Ce jeune homme, entendant ces paroles, entra dans une si grande colère, qu'il courut sur son père, et le frappant de coups de couteau, le poignarda et le renversa à ses pieds tout couvert de sang. Dites-moi, M.F., auriez-vous ja-mais pu penser que l'ivrognerie pût porter l'homme à de tels ex-cès ?

Ainsi l'ivrogne ne commet pas seulement le péché de gour-mandise ; mais il devient capable, par ce péché de se livrer à tous les crimes. Si je ne craignais pas d'être trop long, je vous le mon-trerais si clairement, que vous n'en sauriez douter. Après cela, M.F., il n'est pas nécessaire de vous dire combien vous devez re-douter l'ivrognerie, et fuir ceux qui s'y livrent. Ah ! qu'il est à craindre que ceux qui en sont atteints ne s'en corrigent jamais !

Cependant, M.F., comme la miséricorde du bon Dieu est in-finie, et qu'il veut sauver les ivrognes comme les autres hommes, quoique leur conversion soit bien difficile ; s'ils voulaient se prê-ter à la grâce qui leur est donnée pour se corriger, ils viendraient à bout de se tirer de cet abîme. La première chose qu'ils doivent faire, c'est de fuir les ivrognes et les cabarets ; cette condition leur est absolument nécessaire pour revenir au bon Dieu. Le second moyen, c'est d'avoir recours à la prière, afin de toucher le cœur de Dieu et de regagner son amitié. Le troisième, c'est d'avoir un grand respect pour les choses saintes, de ne jamais mépriser rien de ce qui a rapport à la religion. Le quatrième, d'avoir recours aux sacrements où tant de grâces nous sont accordées : c'est le moyen dont tous les pécheurs se sont servis pour revenir au bon Dieu, aussi bien les ivrognes que les autres.

Saint Augustin raconte , d'après le récit même de sa mère, qu'elle avait failli se damner en faisant la petite gourmande, dans le vin. Elle épiait le moment où personne ne la voyait, et alors elle tâchait de se contenter . Mais une servante qui l'avait aperçue quelquefois, et à laquelle il lui arriva un jour de déplaire, lui dit qu'elle était une petite ivrognesse. Ce mot lui fut tant à cœur, elle en eut une si grande confusion, que, dans son repentir, elle en pleura longtemps. Elle alla aussitôt se confesser de cette faute, qu'elle n'avait jamais osé dire à son confesseur, tant elle regardait ce péché comme infâme et honteux, quoiqu'elle eût douze ans à peine. Elle s'en corrigea si bien avec la grâce du bon Dieu, qu'elle n'y retomba plus de toute sa vie, et elle vécut d'une manière si exemplaire qu'elle est devenue grande sainte. Nous voyons que le bon Dieu, pour lui faire expier son péché, permit qu'elle épousât un homme ivrogne et brutal, qui lui fit essuyer mille mauvais traitements. Son fils Augustin, jusqu'à l’âge de trente-deux ans, ne fut pas moins ivrogne que son père. Sainte Monique reconnaissant que le bon Dieu permettait cela pour qu'elle satisfît à sa justice, supporta si bien cette épreuve qu'on ne lui entendit jamais faire à personne la moindre plainte. Elle eut enfin le bonheur de voir son mari et son fils Augustin se convertir. Vous voyez, M.F., que le bon Dieu tend la main et donne la grâce à ceux qui la lui demandent, avec un vrai désir de sortir du péché, pour ne plus vivre que pour lui.

Mais un autre exemple va vous faire plaisir, car il vous mon-trera que les ivrognes, quoique bien misérables, peuvent encore se sauver ; et que ceux qui ne se convertissent pas de leurs mauvai-ses habitudes, et croient qu'ils ne pourront pas se corriger, se trompent bien. Il est rare de trouver un trait qui convienne mieux à notre sujet. Dans un village près de Nîmes, il y avait un paysan nommé Jean. Dès sa jeunesse, il s'était tellement adonné à l'ivro-gnerie, qu'il était presque continuellement dans le vin, et passait généralement pour le plus grand ivrogne du pays. Le curé de la paroisse ayant fait venir des missionnaires, pour instruire ses pa-roissiens, pensa qu'il fallait leur faire connaître ce pécheur, de crainte qu'il ne les trompât. Cette sage précaution du pasteur parut d'abord inutile ; car, non seulement le paysan ne se présenta à au-cun missionnaire, mais encore il n'assista à aucun des exercices de la mission. Deux jours avant qu'elle fût finie, il s'avisa d'aller en-tendre un sermon sur l'enfant prodigue ou sur la miséricorde de Dieu, qui fut prêché par M. Castel, prêtre de Nîmes, l'un des mis-sionnaires qui avait le plus de talent et de zèle. Ce discours écrit avec une noble simplicité, mais prononcé avec beaucoup de force et d'onction, fit la plus vive impression sur le nouvel auditeur. Il reconnut son portrait dans la peinture qu'on fit des désordres de l'enfant prodigue ; il vit dans la bonté de son père une image tou-chante de celle de Dieu, et plein, tout à la fois, de repentir et de confiance, il dit : « A l'exemple du jeune homme prodigue de l'évangile, je sortirai enfin de la malheureuse habitude où je crou-pis depuis si longtemps ; j'irai me jeter aux pieds de ce Dieu de miséricorde qu'on vient de me représenter comme le plus tendre de tous les pères. » Sa résolution ne fut pas moins efficace que prompte. Dès le lendemain, il va trouver ce même M. Castel dont il avait entendu le sermon, et en l'abordant il lui dit, les yeux mouillés de larmes : « Vous voyez ici le plus grand pécheur qu'il y ait sur la terre. Vous dites que la miséricorde de Dieu est encore plus grande que nos péchés ; pour en attirer sur moi les salutaires effets, je viens vous prier d'avoir la charité d'entendre ma confes-sion. Ah ! ne me le refusez pas, mon père, je vous en conjure ; vous me feriez tomber dans le désespoir. Je ne puis plus soutenir le poids de mes remords, et je ne serai tranquille que lorsque vous m'aurez réconcilié avec le bon Dieu que j'ai tant offensé. » Le mis-sionnaire fut d'autant plus touché et surpris de ce discours, qu'il reconnut dans son interlocuteur le fameux ivrogne dont le curé lui avait parlé. Il s'attendrit avec lui, l'embrassa tendrement, et lui montra les mêmes sentiments que le père de l'enfant prodigue avait témoigné à son fils ; mais, en même-temps, il lui représenta avec bonté qu'il était trop tard, qu'il était presque à la veille de son départ ; et qu'il craignait bien de n'avoir pas le temps de lui accorder ce qu'il demandait. « Ah ! s'il en est ainsi, lui répondit le paysan en sanglotant, c'en est fait, je suis perdu. Quand vous me connaîtrez mieux, peut-être, aurez-vous pitié de moi. Faites-moi donc la grâce de m'entendre, et que j'aie, au moins, la consolation de me confesser. » Le missionnaire se rendit à ce désir, et le paysan fit sa confession aussi bien qu'il lui fut possible. Il accom-pagna l'accusation de ses péchés de tant de larmes et d'un si vif repentir ; il résista avec tant de courage aux conseils prudents qu'on lui donnait, de ne pas entièrement renoncer au vin, à cause de sa santé, et d'en user seulement plus rarement et plus sobre-ment ; il protesta si fortement que jamais rien ne pourrait le ré-concilier avec ce cruel ennemi, qui avait donné la mort à son âme, et qu'il en aurait horreur toute sa vie, que le missionnaire, le voyant si bien disposé, lui donna l'absolution, en lui recomman-dant fortement de persévérer dans les bons sentiments que le bon Dieu lui avait inspirés. Ce grand pécheur le lui promit, et la suite prouvera que son repentir avait été sincère. Cinq ou six mois après la mission, une des sœurs de Jean fit un voyage à Nîmes. Elle rencontra le missionnaire qui fut bien curieux de savoir si son fameux ivrogne Jean avait persévéré. « Vous venez, sans doute, de votre village, lui dit-il, pouvez-vous me donner des nouvelles du brave Jean ? – Ah ! monsieur, lui répondit cette, femme, nous vous avons de grandes obligations ; vous en avez fait un saint. Depuis que vous avez quitté notre pays, non seulement ses an-ciens amis n'ont pas pu l'entraîner dans les cabarets ; mais il ne nous a pas été possible de lui faire boire une seule goutte de vin.

Non, non, nous dit-il, quand nous lui en parlons, il a été mon plus grand ennemi, je ne me réconcilierai jamais avec lui ; ne m'en parlez plus. » Le missionnaire ne put entendre ces paroles sans verser des larmes, tant il eut de joie de savoir que ce pécheur converti avait eu le bonheur de persévérer. Toutes les fois qu'il ra-contait ce trait, il avait coutume d'ajouter qu'après une telle conversion, l'on ne devrait jamais désespérer des plus grands pé-cheurs, si le pécheur veut correspondre à la grâce que le bon Dieu accorde à tous pour les sauver.

II. – Nous allons voir, M.F., que les pécheurs ; c'est-à-dire les ivrognes, n'ont point de prétextes qui justifient leurs excès. Saint Augustin nous dit que, quoique l'ivrognerie soit condamnée par tout le monde, cependant chacun croit pouvoir s'en excuser. Si vous demandez à un homme pourquoi il s'est mis dans le vin, il vous répondra, sans se tourmenter , qu'un ami est venu le voir ; qu'ils sont allés au cabaret, et que, s'ils ont trop, bu, ce n'est que par complaisance. – C'est par complaisance ! mais ou cet ami est un bon chrétien ou c'est un impie. S'il est bon chrétien, vous l'avez grandement scandalisé en le pressant de boire, et en passant votre temps dans un cabaret. Peut-être même était-ce pendant la sainte Messe ou pendant les vêpres !,.. Eh ! quoi, mon frère, vous étiez entrés deux personnes raisonnables dans le cabaret, et vous en êtes sortis moins raisonnables que deux bêtes brutes ! Croyez-moi, mon ami, si vous aviez gardé votre ami chez vous un mo-ment, et que, n'ayant point de vin, vous lui eussiez offert de l'eau ; vous lui auriez fait beaucoup plus de plaisir qu'en lui faisant ven-dre son âme au démon.

Si cet ami est un mauvais chrétien ou un impie sans religion, vous ne devez pas aller avec lui, vous devez le fuir. – Mais, me direz-vous, si je ne le fais pas boire, et si je ne le mène pas au cabaret, il me voudra mal, il me traitera d'avare. – Mon ami, c'est un grand bonheur d'être méprisé des méchants, parce que cela prouve qu'on ne leur ressemble pas : Vous devez leur servir d'exemple. Saint Augustin, nous dit : Eh ! quoi, misé-rable, vous vous êtes mis dans le vin pour être l'ami d'un ivrogne, d'un impie, d'un libertin ; tandis que vous devenez l'ennemi de Dieu même ! Oh malheureux ! quelle indigne préférence ! Vous voyez donc, M.F., vous n'avez rien qui puisse vous excuser : vous vous mettez dans le vin, parce que votre gourmandise vous y en-traîne. Quelques-uns vous disent qu'ils ont l'habitude d'aller au cabaret pour boire avec les autres ; mais que, si copieusement qu'ils boivent, jamais le vin ne trouble leur raison. Mon ami, vous vous trompez. Quoique le vin ne vous trouble pas, dès que vous en buvez plus qu'il ne vous est nécessaire, vous êtes aussi coupa-ble, en vous-même, que si vous aviez perdu la raison ; il n'y a qu'un petit scandale de moins. Et encore vous n'êtes pas moins, aux yeux du public, un pilier de cabaret. écoutez ce que nous dit le prophète Isaïe : « Malheur à vous qui avez la tête assez forte pour boire avec excès, qui vous faites gloire d'enivrer les autres ; vous vous enivrez vous-même . » En voici qui vous disent en-core : C'est pour faire un marché, pour donner ou pour recevoir de l'argent. – Hélas ! mon ami, je ne veux pas vous prouver combien de ceux qui sont, dans le vin font des marchés tout de travers. On leur fait signer des quittances sans qu'ils aient l'argent, ou s'ils l'ont reçu, on tâche bien vite de le leur reprendre. D'ailleurs, comment voulez-vous connaître ce que vous faites ? vous ne vous connaissez pas vous-même.

Quelle conclusion devons-nous tirer de tout cela, M.F. ? la voici. C'est de rentrer sérieusement en nous-mêmes, comme le Seigneur nous le dit par la bouche du prophète Joël : Réveillez-vous, dit-il, ivrognes, parce que toutes sortes de malheurs vous attendent. Pleurez et criez ; à la vue des châtiments que la juste colère de Dieu vous prépare dans les enfers, à cause de votre ivrognerie . Réveillez-vous, malheureux, aux clameurs de cette pauvre femme que vous avez maltraitée après avoir mangé son pain ; réveillez vous, ivrognes, aux cris de ces pauvres enfants que vous réduisez à la mendicité ou que vous mettez dans le cas de mourir de faim. écoutez, infâme ivrogne, ce voisin qui vous demande l'argent qu'il vous a prêté, et que vous avez mangé en débauches et dans les cabarets.

Il en a besoin pour nourrir sa femme et ses enfants, qui pleurent la misère que votre ivrognerie leur a causée. Ah ! malheureux pécheur, qu'aviez-vous promis au bon Dieu quand il vous a reçu pour son enfant ? Vous lui avez promis de le servir, de ne plus retomber dans ces désordres. Qu'avez-vous fait dans votre ivresse ? Hélas ! vous avez révélé des secrets qu'on vous avait confiés et que vous ne deviez jamais dire. Vous avez commis un nombre infini de turpidités qui font horreur à tout le monde. Qu'avez-vous fait en vous livrant à l'ivrognerie ? Vous avez ruiné votre réputation, votre fortune, vo-tre santé et vous avez rendu votre famille si misérable, que, peut-être pour vivre, s'abandonnera-t-elle à toutes sortes de désordres. Vous êtes devenu vous-même un homme de rien, la fable et l'op-probre de vos voisins, qui, maintenant, ne vous regardent plus qu'avec mépris et horreur. Qu'avez-vous fait de votre âme, de cette âme si belle, que Dieu seul la surpasse en beauté ? Vous l'avez rendue toute charnelle, toute défigurée par vos excès.

Qu'avez-vous perdu par votre ivrognerie ? Hélas ! mon ami, vous avez perdu le plus grand de tous les biens, vous avez perdu le ciel, un bonheur éternel, des biens infinis ; vous avez perdu vo-tre pauvre âme qui avait été rachetée par le sang adorable de Jé-sus-Christ. Ah ! disons plus encore : Vous avez perdu votre Dieu, ce tendre Sauveur, qui n'a vécu que pour vous rendre heureux pendant toute l'éternité. Oh ! quelle perte ! Qui pourra la com-prendre et y être insensible ! Quel malheur est comparable à ce-lui-là ?

Mais qu'avez-vous mérité ? Hélas ! rien autre chose que l'enfer, pour y être brûlé pendant toute l'éternité. Vous avez méri-té, mon ami ; d'être placé sur la table des démons où vous allez nourrir et entretenir la fureur qu'ils ont contre Jésus-Christ lui-même. Vous allez être cette victime sur laquelle la juste colère de Dieu s'appesantira pendant des siècles sans fin !... Convenez avec moi que peut-être jamais vous n'auriez pu vous former une idée de la grandeur du péché d'ivrognerie, de l'état où il réduit celui qui le commet, des maux qu'il lui attire pendant sa vie et des châti-ments qu'il lui prépare pour l'éternité. Qui ne serait touché de tant de maux, M. F, ? Pleurez, malheureux ivrognes, vos dérèglements et tous les mauvais exemples que vous avez donnés, au lieu d'en rire comme vous le faites : Poussez des cris vers le ciel, pour de-mander miséricorde, pour essayer, si le Seigneur voudra encore avoir pitié de vous. Prions le bon Dieu qu'il nous préserve, de ce malheureux péché, qui semble nous mettre presque dans l'impos-sibilité de nous sauver. Pour cela, n'aimons que Dieu seul, c'est le bonheur que je vous souhaite. 21ème DIMANCHE APRèS LA PENTE-CôTE

Sur la colère

Tenens suffocabat eum, dicens : Redde quod debes.

L'ayant pris à la gorge, il lui dit : Rends-moi ce que tu

dois.

(S. Matthieu, XVIII, 28.)

Que les sentiments de l'homme sont différents de ceux de Dieu ! Ce misérable, qui venait de recevoir la remise de tout ce qu'il devait à son maître, bien loin d'être touché de reconnais-sance, et d'être prêt à user de la même indulgence à l'égard de son frère, l'aperçoit à peine qu'il entre en fureur, ne se possède plus, lui saute à la gorge et semble vouloir l'étrangler. L'autre a beau se jeter à ses pieds pour lui demander grâce, rien ne le touche et rien ne l'arrête. Il faut qu'il épuise sa fureur contre ce pauvre malheu-reux, et le fait traîner en prison jusqu'à ce qu'il lui ait payé sa dette. Telle est, M.F., la conduite des gens du monde. Dieu nous est représenté par le maître. S'il nous remet volontairement tout ce que nous devons à sa justice, s'il nous traite avec tant de bonté et de douceur, c'est afin qu'à son exemple, nous nous comportions de la même manière envers nos frères. Mais un homme ingrat et fougueux a bientôt oublié tout ce que son Dieu a fait pour lui. Pour un rien, on le verra se livrer à toute la fureur d'une passion si indigne d'un chrétien, si outrageante à un Dieu de douceur et de bonté. Craignons, M.F., une passion si mauvaise, si capable de nous éloigner de Dieu, et de nous faire passer à nous et à ceux qui nous environnent une vie malheureuse. Je vais donc vous mon-trer : 1? combien la colère outrage Dieu ; 2? combien elle est in-digne d'un chrétien.

I. – Je ne veux pas vous parler de ces petites impatiences, de ces murmures qui sont si fréquents. Vous savez que toutes les fois que vous ne les repoussez pas, vous offensez Dieu. Quoique ce ne soit pas pour l'ordinaire des péchés mortels, il ne faut pas man-quer de vous en accuser. Si vous me demandez ce que c'est que la colère, je vous répondrai que c'est un mouvement violent, impé-tueux de l'âme, qui repousse avec instance ce qui lui déplaît. Si nous ouvrons les livres saints, où sont contenues les actions des hommes qui ont fait l'admiration du ciel et de la terre, partout nous y voyons qu'ils ont toujours eu en horreur ce maudit péché, et qu'ils l'ont regardé comme une marque de réprobation. Cepen-dant, je vous dirai avec saint Thomas, qu'il y a une sainte colère, qui vient du zèle que nous avons pour soutenir les intérêts de Dieu. On peut quelquefois, nous dit-il, se fâcher sans offenser Dieu, selon ces paroles du Roi-prophète : « Mettez-vous en co-lère ; mais ne péchez pas . »

IL y a donc une colère juste et raisonnable, que l'on peut plutôt appeler zèle que colère. L'écriture sainte nous en montre un grand nombre d'exemples. Nous y lisons que Phinéès, qui était un homme craignant le Seigneur et soutenant ses intérêts, entra dans une sainte colère à la vue du scandaleux péché d'un juif avec une Madianite, et les perça d'un coup d'épée. Non seulement il n'a pas offensé le Seigneur par la mort de ces deux abominables, mais au contraire, il fut loué de son zèle à venger les outrages qu'on lui faisait . Telle fut aussi la conduite de Moïse. Indigné de ce que les Israéli-tes. avaient adoré un veau d'or, en mépris du vrai Dieu, il en fit tuer vingt-trois mille pour venger le Seigneur, et, cela, par les ordres de Dieu lui-même . Telle fut encore celle de David qui, dès le matin, déclarait la guerre à tous ces grands pécheurs qui passaient leur vie à outrager son Dieu . Telle fut enfin celle de Jésus-Christ lui-même, quand il alla dans le temple pour en chasser ceux qui y vendaient et achetaient, leur disant : « Ma maison est une maison de prière et vous en faites une caverne de voleurs . » Telle doit être la colère d'un pasteur qui a le salut de ses paroissiens à cœur et la gloire de son Dieu. Si un pasteur reste muet en voyant Dieu outragé et les âmes s'égarer, malheur à lui ! S'il ne veut pas se damner, il faut que, s'il y a quelques désordres dans sa paroisse, il foule aux pieds le respect humain et la crainte d'être méprisé ou haï de ses paroissiens ; et serait-il sûr d'être mis à mort après être descendu de chaire, cela ne doit pas l'arrêter. Un pasteur qui veut remplir son devoir doit toujours avoir l'épée à la main pour défendre les innocents, et poursuivre les pécheurs jusqu'à ce qu'ils soient revenus à Dieu ;

cette poursuite ne doit cesser qu'à sa mort. S'il ne se comporte pas de cette manière, c'est un mauvais prêtre, qui perd les âmes au lieu de les conduire à Dieu. Si vous voyiez arriver quelque scandale dans votre paroisse, et que vos pasteurs ne disent rien : malheur à vous, parce que Dieu vous a punis en vous envoyant de tels pasteurs.

Je dis donc que toutes ces colères ne sont que de saintes co-lères, louées et approuvées de Dieu même. Si toutes vos colères étaient de cette nature, l'on ne pourrait que vous en louer. Mais quand nous réfléchissons un peu sur tout ce qui se passe dans le monde, quand nous entendons tous ces bruits, voyons ces dissen-sions qui règnent entre les voisins et les voisines, les frères et les sœurs : nous n'y reconnaissons qu'une passion fougueuse, injuste, vicieuse et déraisonnable, dont il est nécessaire de vous montrer les pernicieux effets ; afin de vous en faire concevoir toute l'hor-reur qu'elle mérite. écoutez ce que nous dit le Saint-Esprit : L'homme en se mettant en colère, non seulement perd son âme et son Dieu, mais encore il abrège ses jours . Je vais vous le prouver par un exemple frappant. Nous lisons dans l'histoire de l'église que l'empereur Valentinien, en recevant les députés des Quades, entra dans une colère si épouvantable qu'il en perdit la respiration et mourut sur le champ. O mon Dieu ! quelle horreur ! quelle passion détestable et monstrueuse ! elle donne la mort à celui qui l'enfante ! Je sais bien que l'on ne se livre pas souvent à de tels excès ; mais combien de femmes enceintes, par la colère à laquelle elles se livrent, font périr leurs pauvres enfants, avant de leur avoir donné le jour et le baptême ! Ces malheureux n'auront donc jamais le bonheur de voir le bon Dieu ! Au jour du jugement nous les verrons perdus : ils n'iront jamais au ciel ! Et la colère seule d'une mère en sera la cause ! Hélas ! ces pauvres enfants vont souvent s'écrier dans l'enfer : Ah ! maudit péché de colère, que tu nous as privés de biens !... c'est toi qui nous a ravi le ciel ; c'est toi qui nous as condamnés à être dévorés par les flam-mes ! O mon Dieu ! que ce maudit péché nous a ravi de grands biens ! Adieu, beau ciel, nous ne te verrons jamais ; ah ! quel malheur ! ... O mon Dieu ! une femme qui se serait rendue coupable d'un tel crime, pourrait-elle bien vivre sans verser jour et nuit des torrents de larmes, et ne pas se dire à chaque instant : Malheureuse, qu'as-tu fait ? où est ton pauvre enfant ? tu l'as jeté en enfer. Hélas ! quels reproches pour le jour du jugement, lorsque tu le verras ve-nir te demander le ciel ! Ce pauvre enfant va se jeter sur sa mère avec une fureur affreuse. Ah ! mère ! lui dira-t-il, maudite mère ! rends-moi le ciel ; c'est toi qui me l'as ravi ! Ce beau ciel que je ne verrai jamais, toute l'éternité je te le demanderai ;

ce beau ciel que la colère d'une mère m'a fait perdre !...

O mon Dieu ! quel mal-heur ! Et cependant que le nombre de ces pauvres enfants est grand ! – Une femme enceinte doit, en se confessant d'un péché de colère, ne jamais manquer, si elle veut se sauver, de déclarer son état ; parce que, au lieu d'un péché mortel, il peut y en avoir deux. Si vous ne faites pas cela, c'est-à-dire, si vous ne dites pas cette circonstance, vous devez bien douter pour vos confessions. De même, un mari qui aurait fait mettre en colère sa femme, doit s'accuser de cette circonstance ; ainsi que tous ceux qui se sont rendus coupables de la même faute. Hélas ! qu'il y en a peu qui s'accusent de cela ! Mon Dieu, que de confessions mauvaises !

Le prophète Isaïe nous dit que l'homme en colère est sem-blable à une eau agitée par la tempête . Belle comparaison, M.F., En effet, rien ne représente mieux le ciel que la mer quand elle est calme ; c'est un grand miroir dans lequel les astres semblent se reproduire ; mais aussi, dès que l'orage en a troublé les eaux, toutes ces images célestes disparaissent. Ainsi, l'homme qui a le bonheur de conserver la patience et la douceur est, dans ce calme, une image sensible de Dieu. Mais la colère, les impatiences n'ont pas plus tôt détruit ce calme, que l'image de la divinité disparaît. Cet homme cesse dès lors d'être l'image de Dieu pour être celle du démon. Il en redit les blasphèmes, en représente la fureur. Quelles sont les pensées du démon ? Ce ne sont que pensées de haine, de vengeance, de division : telles sont celles d'un homme en colère. Quelles sont les expressions du démon ? Ce ne sont que malédictions et jurements. Si j'écoute un homme en colère, je n'entends autre chose de sa bouche que jurements et malédictions. O mon Dieu ! quelle triste compagnie que celle d'une personne qui est sujette à la colère ! Voyez une pauvre femme qui a un mari de cette sorte : si elle a la crainte de Dieu, et veut lui éviter des offenses et à elle les mauvais traitements, elle ne peut lever la langue , quand même elle en aurait le plus grand désir du monde.

Il faut qu'elle se contente de gémir et de pleurer en secret ; afin de ne point faire mauvais ménage, ni donner scandale. – Mais, me dira un homme emporté, pourquoi me tient-elle tête ? on sait bien que je suis vif. – Vous êtes vif, mon ami, mais croyez-vous que les autres ne le soient pas aussi bien que vous ? Dites donc plutôt que vous n'avez point de religion, et vous direz ce que vous êtes. Est-ce qu'une personne qui a la crainte de Dieu ne doit pas savoir gouverner ses passions, au lieu de se laisser gouverner par elles ?

Hélas ! si j'ai dit qu'il y a des femmes malheureuses parce qu'elles ont des maris emportés ; il y a des maris qui ne sont pas moins malheureux, avec des femmes qui ne sauront jamais leur dire un mot de bonne grâce, qu'un rien emporte et met hors d'el-les-mêmes. Mais quel malheur dans un ménage, lorsque ni l'un ni l'autre ne veulent plier ; ce n'est plus que disputes, que colères et malédictions. O grand Dieu ! n'est-ce pas là véritablement un en-fer anticipé ? Hélas ! à quelle école sont ces pauvres enfants ? quelles leçons de sagesse et de douceur reçoivent-ils ? Saint Ba-sile nous dit que la colère rend l'homme semblable au démon, parce qu'il n'y a que le démon qui soit capable de se livrer à ces sortes d'excès. Une personne dans cet état est semblable à un lion en fureur, dont le rugissement fait mourir d'effroi les autres ani-maux. Voyez Hérode : parce que les rois Mages l'avaient trompé, il entra dans une telle colère, ou plutôt dans une telle fureur, qu'il fit égorger tous les petits enfants de Bethléem et des environs . Il ne se contenta pas de ces horreurs ; il fit encore poignarder sa femme et ses enfants . Hélas ! combien de pauvres enfants sont estropiés pour leur vie, par les mauvais coups qu'ils ont reçus de leurs parents, dans ces transports de colère ! Mais j'ajoute que la colère ne marche presque jamais seule : elle est toujours accom-pagnée de beaucoup d'autres péchés, comme nous allons le voir.

II. – La colère entraîne avec elle les jurements, les blasphè-mes, les reniements de Dieu, les malédictions, les imprécations , Saint Thomas nous dit que jurer est un péché si grand, si affreux aux yeux de Dieu, que jamais nous ne pourrons comprendre l'ou-trage qu'il lui fait. Ce péché n'est pas comme les autres, dont la légèreté de matière ne fait souvent qu'un péché véniel. Dans les ju-rements, plus la matière est légère, plus le péché est grand ; puisque c'est un plus grand mépris, et une plus grande profanation du saint nom de Dieu. Le Saint-Esprit nous assure que la maison de l'homme qui est accoutumé à jurer, sera remplie d'iniquité, et que les châtiments de Dieu n'en sortiront pas jusqu'à ce qu'elle soit détruite . Peut-on bien entendre sans frémir ces malheureux, qui osent porter leur fureur jusqu'à jurer le saint nom de Dieu, ce nom adorable que les anges ont tant de joie à répéter sans cesse : « Saint, saint, saint, le grand Dieu des armées ! qu'il soit béni dans tous les siècles des siècles ! » Si l'on réfléchissait bien en em-ployant sa langue, que c'est un instrument donné de Dieu pour le prier, pour chanter ses louanges ; que cette langue a été arrosée par le sang précieux de Jésus-Christ ; que, tant de fois, elle a servi de reposoir au Sauveur lui-même, pourrait-on s'en servir pour ou-trager un Dieu si bon, et pour profaner un nom si saint et si res-pectable !...

Voyez quelle horreur les saints avaient des jurements. Saint Louis, roi de France, avait fait une loi portant que celui qui jure-rait aurait la langue percée d'un fer rouge. Un bourgeois de la ville, dans une dispute, jura le saint nom de Dieu. Il fut conduit devant le roi, qui le condamna sur le champ à avoir la langue per-cée. Tous les puissants de la ville étant venus pour demander sa grâce, le roi leur répondit que, s'il avait eu le malheur de commet-tre ce péché, il se la percerait lui-même. Et il ordonna que sa sen-tence fut exécutée. Lorsqu'il alla combattre pour la Terre sainte, il fut fait prisonnier. On lui demanda un serment, qui cependant, ne paraissait pas blesser sa conscience ; il aima mieux néanmoins s'exposer à la mort que de le faire, tant il craignait de jurer . Aus-si, voyons-nous qu'une personne qui jure, est ordinairement une personne abandonnée de Dieu, accablée de toutes sortes de mal-heurs, et qui souvent fait une fin malheureuse.

Nous lisons dans l'histoire un exemple capable de nous don-ner la plus grande horreur du jurement. Du temps que saint Nar-cisse gouvernait l'église de Jérusalem, trois libertins calomnièrent horriblement le saint, appuyant leur affirmation par trois serments exécrables. Le premier dit que, si ce qu'il affirmait n'était pas vrai, il voulait être brûlé vif ; l'autre, qu'il voulait mourir du mal ca-duc ; le troisième, qu'il voulait que les yeux lui fussent arrachés. A cause de ces calomnies, saint Narcisse fut chassé de la ville comme un infâme, c'est-à-dire, comme un évêque qui s'abandon-nait à toutes sortes d'impuretés. Mais la vengeance de Dieu ne tarda pas à punir ces malheureux. Le feu ayant été mis pendant la nuit dans la maison du premier, il y fut brûlé tout vif. Le second mourut du mal caduc ; le troisième, épouvanté par de si horribles châtiments, perdit la vue en pleurant ses péchés. Je sais que bien peu se permettent ces sortes de jurements. Les jurements les plus ordinaires sont ceux-ci : Ma foi ! Ma conscience ! – Mon Dieu ! oui ; – Mon Dieu ! non ; parbleu ! – morbleu ! – mâtin !

Lorsque vous vous confessez, il faut bien vous accuser de la raison pour laquelle vous avez juré ; si c'est pour assurer des cho-ses fausses ou la vérité.

Si vous avez fait jurer d'autres personnes en ne voulant pas les croire. Vous devez dire si vous en avez l'ha-bitude, et depuis combien de temps vous l'avez. Aux jurements, il faut bien prendre garde de ne pas ajouter le serment. Il en est qui disent : « Si cela n'est pas vrai, je veux ne jamais bouger de place ; voir le ciel ; que Dieu me damne ! que la peste m'étouffe ! que le démon m'emporte ! .... » Hélas ! mon ami, peut-être que le démon n'attend que ta mort pour t'emporter !... Vous devez dire, dans vos confessions, si ce que vous avez dit était ou n'était pas contre la vérité.

Il y en a qui croient qu'il n'y a point de mal de faire un serment pour assurer une chose qui est véritable. Le mal, il est vrai, n'est pas si grand que pour une chose fausse ; mais c'est toujours un péché, et même gros. Vous êtes donc toujours obligés de vous en accuser, sans quoi vous êtes damnés. En voici un exemple qui fait trembler. Il est rapporté dans la vie de saint édouard, roi d'Angleterre , que le comte Gondevin, beau-père du roi, était si orgueilleux, qu'il ne pouvait souffrir personne auprès de lui. Le roi l'accusa un jour d'avoir coopéré à la mort de son frère. Le comte lui répondit que, si cela était vrai, il voulait qu'un morceau de pain l'étranglât. Le roi fit le signe de la croix sur ce morceau de pain, son beau-père le prit, et comme il l'avalait, le pain lui resta au gosier, l'étrangla, et il en mourut. Terrible punition, M.F. ! Hélas ! où alla sa pauvre âme, puisqu'il mourut en commettant ce péché ?

Non seulement nous ne devons pas jurer, sous quelque pré-texte que ce soit, quand même il s'agirait de perdre nos biens, no-tre réputation et notre vie, parce que, en jurant, nous perdons le ciel, notre Dieu et notre âme ; mais nous ne devons pas même faire jurer les autres. Saint Augustin nous dit que, si nous pré-voyons que ceux que nous faisons appeler en justice jureront à faux, nous ne devons pas le faire ; nous sommes aussi coupables et même plus coupables que si nous leur ôtions la vie. En effet, en les égorgeant nous ne faisons que donner la mort à leur corps, s'ils ont le bonheur d'être en état de grâce ; le seul mal est pour nous : au lieu qu'en les faisant jurer, nous perdons leur pauvre âme, et nous les perdons pour l'éternité. Il est rapporté qu'un bourgeois de la ville d'Hippone, homme de bien, mais fort attaché à la terre, contraignit un homme à qui il avait prêté de l'argent de jurer en justice ; celui-ci jura faussement. La même nuit, il fut présenté au tribunal de Dieu. – Pourquoi as-tu fait jurer cet homme... ? Ne de-vais-tu pas plutôt perdre ce qu'il te devait que de perdre son âme ? Jésus-Christ lui dit qu'il lui pardonnait, pour cette fois, mais qu'il le condamnait à être fouetté ; ce qui fut exécuté sur le champ par les anges ; car le lendemain, il se trouva tout couvert de plaies. – Vous me direz : Il faudrait perdre ce que l'on me doit ? – Il fau-drait perdre ce que l'on vous doit ; mais vous estimez donc moins l'âme de votre frère que votre argent ? D'ailleurs, soyez bien sûrs que si vous faites cela pour le bon Dieu, il ne manquera pas de vous récompenser.

Les pères et mères, maîtres et maîtresses doivent examiner s'ils n'ont point été, pour leurs enfants ou leurs domestiques, la cause de quelques jurements, par la crainte où ils ont été quelque-fois d'être maltraités ou grondés. On jure aussi bien pour le men-songe que pour la vérité. Prenez bien garde, lorsque vous serez appelés en justice, de ne jamais jurer à faux. Quoique vous n'ayez pas juré, il faut même examiner si vous n'en avez pas eu la pensée dans vous-même, et combien de fois vous avez eu cette pensée ; si vous avez conseillé à d'autres de jurer à faux, sous prétexte que, s'ils disent la vérité, ils seront condamnés. Vous êtes obligé de dire cela. Accusez-vous encore si vous avez pris quelques détours pour dire autrement que vous ne pensiez ; car vous êtes obligé de dire tel que vous le pensez ou tel que vous l'avez vu et entendu ; sans quoi, vous commettez un gros péché. Vous devez de même distinguer si vous avez donné quelque chose pour porter les autres à mentir : ainsi, un maître qui menacerait son domestique de le maltraiter ou de lui faire perdre son gage, doit s'expliquer en confession sur tout ceci, sans quoi sa confession ne serait qu'un sacrilège. Le Saint-Esprit nous dit que le faux témoin sera puni rigoureusement .

Nous venons de dire ce que c'est que le jurement et le ser-ment, voyons maintenant ce que c'est que le blasphème. Il y en a plusieurs qui ne savent pas distinguer le blasphème du jurement. Si vous ne savez pas distinguer l'un de l'autre, vous ne pouvez pas espérer que vos confessions soient bonnes, parce que vous ne fai-tes pas connaître vos péchés tels que vous les avez commis. écou-tez donc bien ; afin que vous quittiez cette ignorance, qui vous damnerait très certainement. Le blasphème est un mot grec qui veut dire détester, maudire une beauté infinie. Saint Augustin nous dit que l'on blasphème lorsqu'on attribue à Dieu quelque chose qu'il n'a pas, ou qui ne lui convient pas ; lorsqu'on lui ôte ce qui lui convient, ou, enfin, quand l'on s'attribue ce qui n'est dû qu'à Dieu. Expliquons cela. 1? nous blasphémons lorsque nous disons que Dieu n'est pas juste, si ce que nous faisons ou entre-prenons ne réussit pas. 2? Dire que Dieu n'est pas bon, comme le font quelques malheureux dans l'excès de leurs misères, est un blasphème. 3? Nous blasphémons lorsque nous disons que Dieu ne sait pas tout ; qu'il ne fait pas attention à ce qui se passe sur la terre ; qu'il ne nous sait pas seulement au monde ; que toutes cho-ses vont comme elles veulent ; que Dieu ne se mêle pas de si peu de chose ; qu'en venant au monde nous apportons notre sort d'être malheureux ou d'être heureux, et que Dieu n'y change rien. 4? Lorsque nous disons : Si Dieu faisait miséricorde à celui-là, vrai-ment il ne serait pas juste ; car il en a trop fait et n'a mérité que l'enfer. 5? Lorsque nous nous emportons contre Dieu à l'occasion de quelque perte, et que nous disons : Non, Dieu ne peut pas m'en faire davantage qu'il ne m'en fait. C'est aussi un blasphème que de se moquer et railler de la sainte Vierge, ou des saints, en disant : C'est un saint qui n'a pas grand pouvoir, voilà plusieurs jours que je prie... et je n'ai rien obtenu ; je ne veux plus avoir recours à lui. C'est un blasphème de dire que Dieu n'est pas puissant, et de le traiter indignement, comme en disant : Malgré Dieu ! S... D... ! S... N... !

Les Juifs avaient une telle horreur de ce péché que quand ils entendaient blasphémer, ils déchiraient leurs vêtements, en signe de douleur . Le saint homme Job redoutait ce péché à tel point, que dans la crainte que ses enfants l'eussent commis, il offrait à Dieu des sacrifices pour l'expier . Le prophète Nathan dit à Da-vid : Puisque vous avez été la cause de ce que l'on a blasphémé Dieu, votre enfant mourra, et les châtiments ne sortiront point de votre maison pendant votre vie . Le Seigneur dit dans l'écriture sainte : Quiconque blas-phémera mon saint nom, je veux qu'il soit mis à mort. Pendant que les Hébreux étaient dans le désert, on surprit un homme qui blasphémait, le Seigneur ordonna qu'il fût assommé à coups de pierres . Sennachérib ; roi des Assyriens, qui assiégeait Jérusalem, ayant blasphémé le nom de Dieu, en disant que, malgré Dieu, il prendrait cette ville et la mettrait toute à feu et à sang ; le Seigneur envoya un ange, qui, dans une seule nuit, tua cent quatre-vingt-cinq mille hommes, et lui-même fut égorgé par ses propres enfants . Ces blasphèmes ont toujours été en horreur depuis le commencement du monde ; ils sont vraiment le langage de l'enfer, puisque le démon et les damnés ne cessent de les proférer. Lorsque l'empereur Justin apprenait que, quelques-uns de ses sujets avaient blasphémé, il leur faisait couper la langue. Pendant le règne du roi Robert, la France fut affligée d'une grande guerre. Le bon Dieu révéla à une sainte âme que tous ces maux dureraient jusqu'à ce que le blasphème eût été banni du royaume.

N'est-ce donc pas un miracle extraordinaire, qu'une maison, où se trouve un blasphémateur, ne soit pas écrasée par la foudre et accablée de toutes sortes de malheurs ? Saint Augustin dit encore que le blasphème est un péché plus grand que le parjure ; car, dans celui-ci, on prend Dieu à témoin d'une chose fausse, dans celui-là, au contraire, c'est une chose fausse que l'on attribue à Dieu . Vous conviendrez avec moi, M.F., de la gran-deur de ce péché et du malheur qui en résulte pour l'homme qui s'y livre. Après s'y être livré, ne doit-il pas craindre que la justice de Dieu le punisse sur le champ, comme tant d'autres ?

Voyons maintenant quelle différence il y a entre le blas-phème et le reniement de Dieu. Je ne veux pas vous parler de ceux qui renient Dieu en quittant la religion catholique pour en embrasser une fausse : tels sont les protestants, les jansénistes et tant d'autres. Nous appelons ces personnes des renégats et des apostats. Il s'agit ici de ceux qui, à la suite de quelque perte ou de quelque disgrâce, ont la maudite habitude de s'emporter en paro-les de colère contre Dieu. Ce péché est horrible, parce qu'à la moindre chose qui nous arrive, nous nous en prenons à Dieu même, nous nous emportons contre lui ; c'est comme si nous di-sions à Dieu : Vous êtes un…… ! un…… ! un malheureux ! un vindicatif ! Vous me punissez pour telle action, vous êtes injuste. Il faut que Dieu essuie notre colère, comme s'il était cause de la perte que nous avons faite et de l'accident qui nous est arrivé. N'est-ce pas lui, ce tendre Sauveur, qui nous a tirés du néant, qui nous a créés à son image, qui nous a rachetés par son sang pré-cieux et qui nous conserve depuis si longtemps ; tandis que nous méritions d'être abîmés dans les enfers depuis bien des années !... Il nous aime d'un amour inconcevable, et nous le méprisons ; nous profanons son saint nom, nous de jurons, nous le renions ! Quelle horreur ! Y a-t-il un crime plus monstrueux que celui-là ? N'est-ce pas imiter le langage des démons ? des démons qui ne font que cela dans les enfers ? Hélas ! M.F., si vous les imitez en cette vie, vous êtes bien sûrs d'aller leur tenir compagnie dans les enfers. O mon Dieu ! un chrétien peut-il bien se livrer à de telles horreurs !

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