Sermons du curé d'Ars (page 43)
Une personne qui se livre à ce péché doit s'attendre à une vie malheureuse, et même dès ce monde. Il est raconté qu'un homme, après avoir été pendant toute sa vie un blasphémateur, dit au prê-tre qui le confessait : Hélas ! mon père, que ma vie a été malheu-reuse ! J'avais l'habitude de jurer, de blasphémer le nom de Dieu ; j'ai perdu tous mes biens qui étaient considérables ; mes enfants, sur qui je n'ai attiré que des malédictions, ne valent rien ; ma lan-gue, qui a juré, blasphémé le saint nom de Dieu, est ulcérée et tombe en pourriture. Hélas ! après avoir été bien malheureux dans ce monde, je crains encore d'être damné à cause de mes jure-ments.
Souvenez-vous, M.F., que votre langue ne vous a été donnée que pour bénir le bon Dieu ; elle lui a été consacrée par le saint baptême et par la sainte communion. Si par malheur vous êtes su-jet à ce péché, il faut vous en confesser avec grande douleur et en faire une rude pénitence ; sans quoi vous irez en subir le châti-ment en enfer. Purifiez votre bouche, en prononçant avec respect le nom de Jésus. Demandez souvent à Dieu la grâce de mourir plutôt que de retomber dans ce péché. Auriez-vous jamais pensé combien le blasphème est un péché horrible aux yeux de Dieu et des hommes ? Dites-moi, vous êtes-vous confessé comme il faut, ne vous êtes-vous pas contenté de dire que vous avez juré, ou en-core d'avoir dit des paroles grossières ; sondez votre conscience, et ne vous endormez pas, car il est bien possible que vos confes-sions ne valent rien.
Voyons maintenant ce qu'on entend par malédiction et im-précation. Le voici. La malédiction, c'est lorsque, entraînés par la haine ou la colère, nous voulons anéantir ou rendre malheureux quiconque s'oppose à notre volonté. Ces malédictions tombent sur nous, sur nos semblables ou sur les créatures animées ou même inanimées. Lorsque nous agissons de la sorte, nous nous condui-sons non selon l'esprit de Dieu, qui est un esprit de douceur, de bonté et de charité ; mais selon l'esprit du démon, dont toute l'oc-cupation est de maudire. Les malédictions les plus mauvaises sont celles que les pères et mères appellent sur leurs enfants, à cause des grands maux qui s'ensuivent. Un enfant maudit de ses parents est, ordinairement, un enfant maudit de Dieu même ; parce que le bon Dieu a dit que si les parents bénissent leurs enfants, il les bé-nira ; au contraire, s'ils les maudissent, leur malédiction restera sur eux . Saint Augustin en cite un exemple digne d'être à ja-mais gravé dans le cœur des pères et mères. Une mère, nous dit-il, maudit dans la colère ses trois enfants ; à l'instant même, ils furent possédés du démon . Un père dit à un des siens : Tu ne crèveras donc pas…… Son enfant tomba mort à ses pieds.
Ce qui aggrave encore ce péché, c'est que, si un père et une mère ont l'habitude de le commettre, leurs enfants contracteront cette habitude, ce vice devient héréditaire dans les familles. S'il y a tant de maisons qui sont malheureuses, et qui sont véritablement la retraite des démons et l'image de l'enfer, vous en trouverez l'explication dans les blasphèmes et les malédictions de leurs an-cêtres, qui ont passé de leur grand'père à leur père et de leur père passent à leurs enfants, et ainsi de suite. Vous avez entendu un père en colère prononcer des jurements, des imprécations et des malédictions ; hé bien ! écoutez ses enfants lorsqu'ils seront en colère : mêmes jurements, mêmes imprécations et le reste. Ainsi les vices des parents passent à leurs enfants comme leurs biens, et encore mieux. Les anthropophages ne tuent que les étrangers pour les manger ; mais, parmi les chrétiens, il y a des pères et mères, qui, pour assouvir leurs passions, souhaitent la mort de ceux à qui ils ont donné la vie, et livrent au démon ceux que Jésus-Christ a rachetés par son sang précieux.
Combien de fois n'entend-on pas dire à ces pères et mères sans religion : Ah ! maudit enfant, tu ne… une fois ! tu m'ennuies ; le bon Dieu ne te punira donc pas une bonne fois ! ; je voudrais que tu fusses aussi loin de moi que tu en es près ! ce mâtin d'enfant !
ce démon d'enfant ! ces ch..... d'enfants ! ces bêtes d'enfants ! et le reste. O mon Dieu ! toutes ces malédictions peuvent-elles bien sortir de la bouche d'un père et d'une mère, qui ne devraient souhaiter et désirer que les béné-dictions du ciel à leurs pauvres enfants ! Si nous voyons tant d'en-fants insensés, revêches, sans religion, estropiés, n'en cherchons pas la cause ailleurs que dans les malédictions des parents ; du moins pour le plus grand nombre.
Quel est donc le péché de ceux qui se maudissent eux-mêmes dans les moments d’ennui ? C'est un crime épouvantable qui combat la nature et la grâce ; car, la nature et la grâce nous inspirent de l'amour pour nous-mêmes. Celui qui se maudit res-semble à un enragé qui se tue de ses propres mains ; il est même pire ; souvent il s'en prend à son âme, en disant : Que Dieu me damne ! que le démon m'emporte ! j'aimerais autant être en enfer que d'être comme je suis ! Ah ! malheureux, dit saint Augustin, que Dieu ne te prenne pas au mot ; car, tu irais vomir le venin de ta rage dans les enfers. O mon Dieu ! si un chrétien pensait bien à ce qu'il dit, aurait-il la force de prononcer ces blasphèmes, capa-bles, en quelque sorte, de forcer Dieu à le maudire du haut de son trône ! Oh ! qu'un homme sujet à la colère est donc malheureux ! Il force à le punir ce Dieu qui ne voudrait que son bien et son bonheur ! Pourra-t-on jamais le comprendre !
Quel est encore le péché d'un mari et d'une femme, d'un frère et d'une sœur, qui vomissent les uns contre les autres toutes sortes de blasphèmes ? C'est un péché dont nul terme ne pourra jamais exprimer la grandeur ; c'est un péché d'autant plus grand, qu'ils sont plus rigoureusement obligés de s'aimer et de se suppor-ter les uns les autres. Hélas ! combien de gens mariés ne cessent de vomir toutes sortes de malédictions l'un contre l'autre ! Un ma-ri et une femme qui ne devraient se faire que des souhaits heu-reux, et solliciter la miséricorde de Dieu, afin d'obtenir l'un pour l'autre le bonheur d'aller passer leur éternité ensemble, se chargent de malédictions ; ils s'arracheraient, s'ils le pouvaient, les yeux, et même la vie. Maudite femme ou maudit mari, s'écrient-ils, au moins, si je ne t'avais jamais vu et jamais connu ! Ah ! maudit père, qui m'a conseillé de te prendre !... O mon Dieu ! quelle hor-reur pour des chrétiens, qui ne devraient travailler qu'à devenir des saints ! Ils font ce que font les démons et les réprouvés ! Combien ne voyons-nous pas de frères et de sœurs se souhaiter la mort, se maudire, pour être plus riches ou pour quelques injures qu'ils auront reçues ; conserver souvent de la haine toute leur vie, et avoir de la peine à se pardonner même avant de mourir.
C'est encore un gros péché que de maudire le temps, les bê-tes, son travail. Combien de gens, quand le temps n'est pas selon leur volonté, le maudissent en disant : Maudit temps, tu ne chan-geras donc pas ! Vous ne savez pas ce que vous dites, c'est comme si vous disiez : Ah ! maudit Dieu, qui ne me donne pas un temps comme je le voudrais. D'autres maudissent leurs bêtes : Ah ! maudite bête, je ne pourrai donc te faire aller comme je veux !... Que le démon t'emporte ! que le tonnerre t'écrase ! que le feu du ciel te grille !... Ah ! malheureux, vos malédictions ont plus souvent leur effet que vous ne le pensez. Souvent des bêtes périssent ou s'estropient, et cela par suite des malédictions que vous leur avez données. Combien de fois vos malédictions, vos emportements et vos blasphèmes ont-ils attiré la grêle et la gelée sur vos récoltes !
Mais quel est le péché de ceux qui souhaitent du mal à leur prochain ? Ce péché est grand en proportion du mal que vous souhaitez, du dommage qui serait causé, si cela arrivait. Vous de-vez vous en accuser chaque fois qu'il vous est arrivé de faire de tels souhaits. Lorsque vous vous confessez, il faut dire quel mal vous avez souhaité à votre prochain, quelle perte il aurait subie, si ce mal lui était arrivé. Vous devez expliquer s'il s'agit de vos pa-rents, de vos frères et sœurs, de vos cousins ou cousines, de vos oncles ou tantes. Hélas ! qu'il y en a peu qui font toutes ces dis-tinctions dans leurs confessions ! On aura maudit ses frères, ses sœurs, ses cousins ou cousines ; et on se contentera de dire qu'on a souhaité du mal à son prochain, sans dire à qui, ni quelles étaient les intentions en le faisant. Combien d'autres ont fait des jurements affreux, des blasphèmes, des imprécations, des renie-ments de Dieu à faire dresser les cheveux de la tête, et qui se contentent de s'accuser qu'ils ont dit des paroles grossières, et rien autre. Une parole grossière, vous le savez, c'est une espèce de pe-tit jurement, comme b…… et f…… dit sans colère.
Hélas ! que de confessions et communions sacrilèges !
Mais, me direz-vous, que faut-il faire pour ne pas commettre ces péchés, qui sont affreux et capables de nous attirer, toutes sor-tes de malheurs ? – Il faut que toutes les peines qui nous arrivent nous fassent ressouvenir que, nous étant révoltés contre Dieu, il est juste que les créatures se révoltent contre nous. Il faut ne ja-mais donner aux autres occasion de nous maudire. Les enfants et les domestiques surtout, doivent faire tout ce qu'ils peuvent, afin de ne pas porter leurs parents ou leurs maîtres à les maudire ; car il est certain que tôt ou tard, il leur arrivera quelque châtiment. Les pères et mères doivent considérer qu'ils n'ont rien de si cher au monde que leurs enfants, et, bien loin de les maudire, ils ne doivent cesser de les bénir, afin que Dieu répande sur eux le bien qu'ils leur désirent.
S'il vous arrive quelque chose de fâcheux, au lieu de charger de malédictions ce qui ne va pas comme vous vou-lez, il vous serait aussi facile et bien plus avantageux de dire : Que Dieu vous bénisse. Imitez le saint homme Job ; qui bénissait le nom du Seigneur dans toutes les peines qui lui arri-vaient , et vous recevrez les mêmes grâces que lui. Voyant sa grande sou-mission à la volonté de Dieu, le démon prend la fuite, les bénédic-tions se répandent avec abondance sur ses biens, tout lui est rendu au double . Si, par malheur, il vous arrive de prononcer quel-qu'une de ces mauvaises paroles, faites-en vite un acte de contri-tion pour en demander pardon, et promettez que vous n'y retour-nerez pas. Sainte Thérèse nous dit que, quand nous prononçons le nom de Dieu avec respect, tout le ciel se réjouit ; tandis que si nous prononçons ces mauvais mots, c'est l'enfer. Un chrétien ne doit jamais perdre de vue que sa langue ne lui est donnée que pour bénir Dieu en ce monde, et le remercier des biens dont il l'a comblé pendant sa vie ; afin de le bénir pendant l'éternité avec les anges et les saints : ce sera le partage de ceux qui auront imité, non le démon, mais les anges. Je vous le souhaite...
22ème DIMANCHE APRèS LA PENTE-CôTE
Sur la restitution
Reddite ergo quœ sunt Cœsaris, Cœsari ; et quæ sunt Dei, Deo.
Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui
est à Dieu.
(S. Matthieu, XXII, 21.)
Rendre à Dieu ce qui est à Dieu et au prochain ce qui lui est dû ; rien n'est plus juste, rien n'est plus raisonnable. Si tous les chrétiens suivaient ce chemin, l'enfer n'en compterait aucun parmi ses habitants, et le ciel serait peuplé. Ah ! plût à Dieu, nous dit le grand saint Hilaire, que les hommes ne perdissent jamais de vue ce précepte ! Mais, hélas ! combien se font illusion ! Ils passent leur vie à tromper l'un, à voler l'autre. Oui, M.F., rien de plus commun que les injustices, rien de plus rare que les restitutions. Le prophète Osée avait bien raison de dire que les injustices et les larcins couvraient la face de la terre, et qu'ils étaient semblables au déluge qui a ravagé l'univers . Ah ! malheureusement, autant il y a de coupables, autant de personnes qui ne veulent pas le reconnaître. O mon Dieu ! que de voleurs la mort va faire découvrir ! Pour vous en con-vaincre, M.F., je vais vous montrer 1? que le bien mal acquis ne profite jamais ; 2? en combien de ma-nières vous faites tort à votre prochain ; 3? comment et à qui vous devez rendre ce qui ne vous appartient pas.
I. – Nous sommes si aveugles, que nous passons notre vie à chercher et à ramasser des biens que nous perdrons malgré nous, tandis que nous laissons ceux que nous pouvons conserver pen-dant toute l'éternité. Les richesses de ce monde ne sont dignes que de mépris pour un chrétien, et c'est précisément après elles seules que nous courons. L'homme donc est un insensé, puisqu'il agit d'une manière toute contraire à la fin pour laquelle Dieu l'a créé.
Je ne veux pas vous parler, M.F., de ceux qui prêtent à usure, à sept, huit, neuf et dix pour cent ; laissons-les de côté. Il faudrait, pour leur faire sentir toute la grandeur et la noirceur de leur injustice et de leur cruauté, qu'un de ces vieux usuriers, qui, depuis trois ou quatre mille ans, brûlent en enfer, vînt leur faire le récit des tourments qu'il endure, et dont ses mille injustices sont la cause. Non, ce n'est pas là mon dessein. Ceux-là savent bien qu'ils font mal, et que jamais Dieu ne leur pardonnera, s'ils ne rendent à qui ils ont fait tort. Tout ce que je leur dirais ne servirait qu'à les rendre plus coupables. Entrons dans un détail qui en regarde un plus grand nombre.
Je dis que le bien acquis injustement n'enrichira jamais celui qui le possède. Au contraire, il sera une source de malédictions pour toute sa famille. O mon Dieu, que l'homme est aveugle ! Il est parfaitement convaincu qu'il ne vient dans ce monde que pour un petit moment ; à chaque instant, il en voit partir de plus jeunes et de plus robustes que lui ; n'importe, cela ne lui fait pas ouvrir les yeux. L'Esprit-Saint a beau lui dire par la bouche du saint homme Job, qu'il est venu dans le monde dépourvu de tout, et qu'il en sortira de même ; que tous ces biens, après lesquels il court, le quitteront tous au moment qu'il y pensera le moins : tout cela ne l'arrête pas encore. Saint Paul affirme que celui qui veut devenir riche par des voies injustes, ne tardera pas de tomber dans de grands égarements ; bien plus ; qu'il ne verra jamais la face de Dieu . Cela est si vrai que, sans un miracle de la grâce, un avare ou, si vous voulez, une personne qui a acquis quelque bien par fraude ou par adresse, ne se convertira presque jamais, tant ce pé-ché aveugle celui qui le commet. écoutez comment saint Augus-tin parle à ceux qui ont du bien d'autrui . Vous aurez beau, leur dit-il, vous confesser, vous aurez beau faire pénitence et pleurer vos péchés, si vous ne rendez pas, quand vous le pouvez, jamais Dieu ne vous pardonnera. Toutes vos confessions et toutes vos communions ne seront que des sacrilèges, que vous accumulerez les uns sur les autres. Ou rendez ce qui n'est pas à vous, ou il fau-dra vous résoudre à aller brûler dans les enfers. L'Esprit-Saint ne se contente pas seulement de nous défendre de prendre et de dési-rer le bien de notre prochain, il ne veut pas même que nous le re-gardions, dans la crainte que cette vue nous y fasse porter la main dessus. Le prophète Zacharie nous dit que la malédiction du Sei-gneur restera sur la maison du larron jusqu'à ce qu'elle soit dé-truite . Et moi je dis que non seulement le bien acquis par fraude ou par adresse ne profitera pas ; mais qu'il sera cause que votre bien acquis légitimement périra, et que vos jours seront abrégés. Si vous en doutez, écoutez-moi un instant, vous en serez convain-cus.
Nous lisons dans l'écriture sainte que le roi Achab voulant agrandir son jardin, alla trouver un homme, nommé Naboth, pour lui demander à acheter sa vigne : « Non, lui dit Naboth, c'est l'héritage de mes pères, je veux la garder. » Le roi fut si outré de ce refus, qu'il en tomba malade. Il n'en pouvait ni boire, ni manger, et se mit au lit. La reine vint et lui demanda la cause de sa maladie. Le roi répondit qu'il voulait agrandir son jardin, et que Naboth avait refusé de vendre sa vigne. « Hé quoi ! répartit la reine, où est donc votre autorité ? Ne vous mettez point en peine ; je vous la ferai bien avoir. » Elle se hâte d'aller trouver quelques personnes qui, gagnées par de l'argent, témoignèrent que Naboth avait blasphémé contre Dieu et contre Moïse.
Ce pauvre homme eut beau se défendre, en affirmant qu'il était innocent du crime dont on l'accusait ; on ne le crut pas ; il fut entraîné et assommé à coups de pierres. La reine, le voyant baigné dans son sang, courut vers le roi, pour lui dire de prendre possession de la vigne, parce que celui qui avait été assez hardi pour la lui refuser était mort. A cette nouvelle, le roi guéri courut comme un désespéré, prendre possession de la vigne. Ce malheureux ne pensait pas que c'était là que Dieu l'attendait pour le punir. Le Seigneur appelle son prophète élie, lui commande d'aller trouver le roi, et de lui dire de sa part que, dans l'endroit même où les chiens avaient léché le sang de Naboth, ils lécheraient son propre sang, et que aucun de ses enfants ne régnerait après lui. Il l'envoie aussi à la reine Jézabel pour lui annoncer que les chiens la mange-ront en punition de son crime. Tout arriva comme le prophète l'avait prédit. Le roi, massacré dans un combat, les chiens léchèrent son sang. Un nouveau roi appelé Jéhu, entrant dans la ville, vit une femme assise à une fenêtre. Elle s'était parée comme une déesse, dans l'espoir de charmer le cœur du nouveau roi. Celui-ci demande quelle est cette créature. On lui répond que c'est la reine Jézabel. Aussitôt il commande de la jeter en bas. Les hommes et les chevaux là foulèrent aux pieds.
Le soir étant venu, lorsqu'on voulut lui donner la sépulture, on ne trouva plus que quelques morceaux de son corps : les chiens avaient mangé le reste. « Ah ! s'écria Jéhu, voilà donc accomplie la parole du prophète . » Le roi Achab laissait soixante et dix enfants, tous princes ; ce nouveau roi ordonna qu'on leur tranchât à tous la tête, et qu'on la mît dans des paniers à la porte de la ville pour montrer, par un spectacle aussi affreux, quels malheurs les injustices des parents attirent sur leurs enfants . Saint Victor nous rapporte un exemple qui n'est pas moins étonnant. Un homme, nous dit-il, était entré dans le grenier de son voisin pour lui voler du blé. Au moment où il prenait son sac, le démon s'empara de lui, et, devant tout le monde, le traîna comme s'il l'eut emmené aux enfers . O mon Dieu, que l'homme est aveugle de se damner pour si peu de chose.
La seconde raison, qui doit nous faire craindre de prendre le bien d'autrui, c'est qu'il nous conduit en enfer. Le prophète Zacha-rie dit que, dans une vision, Dieu lui fit voir un livre où il était écrit que jamais les ravisseurs du bien d'autrui ne verraient Dieu, et qu'ils seraient jetés dans les flammes . Et cependant, M.F., il en est qui sont tellement aveuglés, qu'ils aimeraient mieux mourir et être damnés, que de rendre le bien mal acquis, tandis que la mort est sûr le point de l'arracher de leurs mains. Un homme avait passé sa vie à voler et à piller... N'étant âgé que de trente ans, il fut atteint de la maladie dont il mourut. Un de ses amis, voyant qu'il ne demandait point de prêtre, va lui-même en chercher un. « Mon ami, lui dit le prêtre, vous me paraissez bien malade. Vous ne pensiez donc pas à me demander ? vous voulez bien vous confesser ? – « Ah ! Monsieur, répond le malade d'un air tout éga-ré, vous me croyez donc déjà mort ? » – « Mais, mon ami, plus vous aurez de connaissance, mieux vous recevrez les sacrements. » – « Ne me parlez pas de cela, je suis fatigué dans ce moment ; quand je serai mieux, j'irai vous trouver à l'église. » – « Non, mon ami, si vous veniez à mourir sans être administré, j'aurais trop de regret. Puisque je suis ici, je ne m'en irai pas avant de vous avoir confessé. » Se voyant comme forcé, il y consent ; mais comment le fait-il ? comme une personne qui a du bien d'autrui, et qui ne veut pas le rendre. Il n'en dit rien... – « Si vous allez plus mal, je reviendrai vous apporter le bon Dieu. » En effet, le malade va du côté de la mort ; l'on court avertir le prêtre que son pénitent expire. Il se hâte d'accourir. Lorsque le malade entendit la clochette, il demanda ce que c'était, et, apprenant que monsieur le curé lui apportait le bon Dieu : « Eh quoi ! s'écria-t-il, ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas le recevoir ? Dites-lui de ne pas aller plus loin. » Le prêtre entra cependant, et, s'approchant de son lit : « Vous ne voulez donc pas recevoir le bon Dieu qui vous consolerait, et qui vous aiderait à souffrir vos peines. » – « Non, non, j'ai déjà fait assez de mal. » – Mais vous allez scandaliser toute la paroisse. – Eh ! que m'importe que tout le monde sache que je suis damné ? – Si vous ne voulez pas recevoir les sacrements, vous ne pourrez pas être enterré chrétiennement. – Un damné mérite-t-il être enterré parmi les saints ? Lorsque le démon aura pris ma maudite âme, jetez mon corps au loup, comme celui d'un animal... ». Voyant sa femme en pleurs : « Tu pleures ? console-toi ; si tu m'as accompagné pour aller, la nuit, voler les voisins, tu ne tarderas pas à venir me rejoindre dans les enfers. » Il s'écriait dans son désespoir : « Ah ! horreur des enfers, ouvre tes abîmes ! viens m'arracher de ce monde, je ne peux plus y tenir. » Et il meurt avec des signes visibles de réprobation. – Mais, me direz-vous, il avait certaine-ment commis de grands crimes. – Hélas ! mon ami, si j'osais, je vous dirais qu'il ne faisait que ce que vous faites presque tous ; tantôt c'était un fagot, tantôt une brassée de foin ou une gerbe de blé.
II. – Si je voulais, M.F., examiner la conduite, de ceux qui sont ici présents, je ne trouverais peut-être que des voleurs. Cela vous étonne ? écoutez-moi un instant et vous allez reconnaître que cela est vrai. Si je commence par examiner la conduite des domestiques, je les trouve coupables du côté de leurs maîtres et du côté des pauvres. Du côté de leurs maîtres, les domestiques sont coupables, et, par conséquent, obligés à restituer toutes les fois qu'ils ont pris plus de temps qu'il ne fallait pour se délasser, qu'ils en ont perdu dans les cabarets ; s'ils ont laissé perdre ou prendre le bien de leurs maîtres, et que pouvant l'empêcher ils ne l'aient pas fait. De même, si, en se louant, un serviteur a assuré qu'il était capable de faire certains ouvrages, sachant très bien qu'il l'ignorait ou ne le pouvait...., il est obligé de dédommager son maître de la perte qui est la conséquence de son ignorance ou de sa faiblesse. De plus, il vole les pauvres toutes les fois qu'il dé-pense son argent au jeu, au cabaret ou à d'autres inutilités. – Mais, me direz-vous, cet argent est bien à moi puisque c'est mon gage. – Je vous répondrai : Vous avez travaillé pour le gagner, c'est vrai, et pourtant vous êtes coupable ; vous allez le comprendre. Peut-être vos parents sont-ils assez pauvres pour être obligés d'avoir recours à la charité publique ; si vous aviez conservé vos gages, vous pourriez les soulager : vous êtes dans l'impossibilité de le faire ; n'est-ce donc pas voler les pauvres ? Une fille ou un gar-çon ont dépensé tout leur argent, l'une à acheter des vanités, l'au-tre dans les cabarets ou les jeux ; si le bon Dieu leur envoie quel-que maladie ou infirmité, ils sont obligés d'aller à l'hôpital manger le pain des pauvres ; ou bien ils attendront qu'une personne chari-table leur tende la main, et leur donne ce qui fera faute à d'autres encore plus malheureux. S'ils entrent en ménage, les voilà avec leurs enfants, réduits à la misère. Pourquoi cela ? sinon parce que étant jeunes, ils n'ont rien su réserver. N'est ce pas, ma sœur ; si l'on réfléchissait un peu, la vanité ne monterait pas si haut ? Ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que, non seulement vous prodi-guez un bien qui vous fera défaut ; mais vous perdez votre pauvre âme.
Mais voici un péché d'autant plus déplorable qu'il est plus commun, c'est celui des enfants et des domestiques qui volent leurs parents ou leurs maîtres. Les enfants ne doivent jamais rien prendre à leurs parents sous prétexte qu'on ne leur donne pas as-sez. Quand vos parents vous ont nourris, vêtus et instruits, ils ne vous doivent rien de plus. D'ailleurs, dès lors qu'un enfant vole ses parents, on le regarde comme capable de tout. Tout le monde le fuit et le méprise. Un domestique me dira : L'on ne me paie pas de mes peines, il faut bien que je me récompense. – L'on ne vous paie pas de vos peines, mon ami, pourquoi restez-vous chez ces maîtres ? Lorsque vous vous êtes loué, vous saviez bien quel était votre gage et ce que vous pouviez mériter ; il fallait vous adresser ailleurs, où vous auriez gagné davantage. Et que ceux qui reçoi-vent chez eux ce que les domestiques volent à leurs maîtres ou les enfants à leurs parents fassent bien attention ! Ces objets ne se-raient-ils restés chez eux que cinq minutes, et quand même ils n'en connaîtraient pas la valeur, ces receleurs sont obligés à resti-tuer, sous peine de damnation, si les coupables ne le rendent pas eux-mêmes. Il en est qui achèteront quelque objet, d'un enfant ou d'un domestique : or ; ils le paieraient plus que cela ne vaut, ils sont obligés de rendre au maître ou l'objet ou sa valeur ; sans quoi ils seront jetés en enfer. Si vous avez conseillé à une autre per-sonne de dérober ; quand même vous n'auriez tiré aucun profit, si le voleur ne restitue pas, c'est à vous de le faire ; sinon, vous ne pouvez plus espérer le ciel.
Les vols les plus communs se font dans les ventes et les achats. Entrons dans le détail, afin que vous connaissiez le mal que vous faites, et, en même temps, vous puissiez vous corriger. Lorsque vous portez vendre vos denrées, l'on vous demandera si vos œufs ou votre beurre sont bien frais, vous vous empresserez de répondre que oui ; tandis que vous savez très bien le contraire. Pourquoi le dites-vous, sinon pour voler deux ou trois sous à une pauvre personne, qui, peut-être, les a empruntés pour entretenir son ménage ? Une autre fois, c'est en vendant du chanvre. Vous aurez la précaution de cacher en dedans le plus petit ou le plus mauvais. Vous direz peut-être : Si je ne fais pas ainsi, je ne le ven-drai pas autant. – C'est-à-dire, si vous vous conduisiez comme un bon chrétien, – vous ne voleriez pas comme vous le faites. Une autre fois, vous vous êtes bien aperçu que dans votre compte l'on vous avait donné plus qu'il ne fallait, mais vous n'avez rien dit. – Tant pis pour cette personne, ce n'est pas ma faute. – Ah ! mon ami, un jour viendra où l'on vous dira peut-être avec plus de rai-son : Tant pis pour toi !... Telle personne veut vous acheter du blé, du vin ou des bêtes. Elle vous demandera si ce blé est d'une bonne année. Sans balancer vous l'assurez que cela est. Votre vin, vous le mélangez avec d'autre mauvais, et vous le vendez comme tout bon. Si l'on ne veut pas vous croire, vous le jurez, et ce n'est pas une fois, mais vingt fois que vous donnez votre âme au démon. Oh ! mon ami, tu n'as pas besoin de tant te tourmenter pour te donner à lui ; il y a longtemps que, tu lui appartiens ! Cette bête, vous dira-t-on encore, a-t-elle quelque défaut ? Il ne faut pas me tromper, je viens d'emprunter cet argent, si vous le faites, me voi-là dans la misère. – Ah ! certes non, reprenez-vous ; cette bête est très bonne. Si je la vends, ce n'est pas sans en être fâché ; si je pouvais faire autrement, je ne la vendrais pas. Et en réalité, vous ne la vendez que parce qu'elle ne vaut rien et ne peut plus vous servir : – Je fais comme les autres ; tant pis pour celui qui est at-trapé. L'on m'a trompé, je tâche de tromper, sans quoi je perdrais trop. – N'est-ce pas, mon ami, les autres se damnent, il faut bien que vous vous damniez aussi ; ils vont en enfer, il faut bien que vous y alliez avec eux ? Vous aimez mieux avoir quelques sous de plus, et aller brûler en enfer pendant toute l'éternité ! Eh bien ! je vous dis que si vous avez vendu une bête avec des défauts ca-chés, vous êtes obligé de dédommager l'acheteur, de la perte que ces défauts cachés peuvent lui avoir causée ;
sans quoi, vous serez damné. – Ah ! si vous étiez à notre place, vous feriez bien comme nous. – Oui ; sans doute, je ferais comme vous, si, comme vous, je voulais me damner ; mais, voulant me sauver, je ferais tout le contraire de ce que vous faites. D'autres personnes passant dans un pré, une ravière ou un verger, ne feront point difficulté de remplir leur tablier d'herbes ou de raves, et d'emporter leurs pa-niers et leurs poches pleins de fruits. Des parents verront venir leurs enfants les mains pleines de choses volées, et les repren-dront en riant. – Eh ! c'est bien grand'chose que cela ! – M.F., si vous prenez tantôt pour un sou, tantôt pour deux, vous aurez bien-tôt fait la matière d'un péché mortel. D'ailleurs, vous pouvez com-mettre un péché mortel en ne prenant qu'un centime si vous désirez prendre trois francs. Que doivent donc faire les parents lorsqu'ils voient venir leurs enfants avec quelque objet volé ? le voici : ils doivent les obliger à aller le rendre eux-mêmes à ceux qu'ils ont volés. Une ou deux fois suffiront pour les corriger. Un exemple va vous montrer combien vous devez être fidèles à cela. Il est rapporté qu'un enfant de neuf à dix ans commençait à faire de petits vols, comme prendre des fruits ou autres petites choses de peu de valeur. Il alla toujours en augmentant, au point qu'il fut plus tard conduit sur l'échafaud. Avant de mourir, il demanda aux juges que l'on fit venir ses parents ; lorsqu'ils furent présents : « O malheureux père et malheureuse mère, s'écria-t-il, je veux que tout le monde sache que vous êtes cause de ma mort honteuse. Vous êtes déshonorés aux yeux du monde ; mais vous êtes des malheureux ! si vous m'aviez corrigé au commencement de mes petits vols, je n'aurais point commis ceux qui m'ont conduit sur cet échafaud. » Je dis, M.F., que les parents doivent être sages par rapport à leurs enfants, quand bien même ils oublieraient qu'ils ont une âme à sauver. L'on voit en effet, pour l'ordinaire, que tels sont les parents, tels sont les enfants. Tous les jours on entend dire : Un tel a des enfants qui suivront bien les traces qu'ils ont suivies étant jeunes. – Cela ne vous regarde pas, me direz-vous, laissez-nous tranquilles, ne venez pas nous troubler ; nous ne pen-sions plus à cela, et vous nous le remettez devant les yeux. Le feu de l'enfer n'est-il donc pas assez rigoureux, ni l'éternité assez lon-gue, pour que vous nous fassiez souffrir ainsi dès ce monde ! – C'est bien vrai, M.F., mais c'est précisément parce que je ne vou-drais pas vous voir damnés. – Eh bien ! tant pis pour nous ; si nous faisons le mal, ce n'est pas vous qui en subirez la peine. – Si vous êtes contents, à la bonne heure !
Quelquefois, ce sera un cordonnier qui emploiera du mau-vais cuir et du mauvais fil ; et qui les fera payer comme bons. Ou encore, ce sera un tailleur qui, sous prétexte qu'il ne reçoit pas un assez bon prix de façon, gardera un morceau d'étoffe sans en rien dire. O mon Dieu ! que la mort va faire découvrir de voleurs !... C'est encore un tisserand qui gâte une partie de son fil, plutôt que de prendre la peine de le débrouiller ; ou bien, il en mettra du moindre, et gardera, sans en rien dire, celui qu'on lui a confié. Voilà une femme à qui l'on donnera du chanvre à filer, elle en jet-tera une partie, sous prétexte qu'il n'est pas bien peigné, en garde-ra quelque peu, et, mettant son fil dans un endroit humide, le poids y sera tout de même. Elle ne pense peut-être pas qu'il appar-tient à un pauvre domestique, auquel ce fil ne fera point d'usage, parce qu'il est déjà à moitié pourri : elle sera donc cause des nom-breux jurements qu'il fera contre son maître . Un berger sait très bien qu'il n'est pas permis de mener paître dans ce pré, ou ce bois ; n'importe, si on ne le voit pas, cela lui suffit. Un autre sait que l'on a défendu d'aller ramasser l'ivraie dans ce blé parce qu'il est en fleur ; il regarde si personne ne le voit et il y entre. Dites-moi, M.F., seriez-vous bien contents si votre voisin vous faisait cela ? Non, sans doute ; eh bien ! croyez que celui ........
Si maintenant nous examinons la conduite des ouvriers, il en est une bonne partie qui sont des voleurs. Dans un moment vous en serez convaincus. – Si on les fait travailler à prix faits , soit pour piocher, soit pour miner, ou pour tout autre travail ; ils en massacreront la moitié, et ne laisseront pas que de bien se faire payer. Si on les loue à la journée, ils se contentent de bien travail-ler quand le maître les regarde, et ensuite ils se mettent à causer ou à ne rien faire. Un domestique ne fera pas difficulté de rece-voir et bien traiter ses anis en l'absence de ses maîtres, sachant bien que ceux-ci ne le souffriraient pas. D'autres feront de grosses aumônes, afin d'être considérés comme des personnes charita-bles... Ne devraient-ils pas, au contraire, donner de leur gage qu'ils dissipent si souvent en vanités ? Si cela vous est arrivé, n'oubliez pas que vous êtes obligés à rendre à qui de droit tout ce que vous avez donné aux pauvres, à l'insu et contre le gré de vos maîtres.
C'est encore un premier domestique, auquel son patron aura confié la surveillance des autres ou de ses ouvriers, et qui, sur leur demande, leur donnera du vin ou toute autre chose ; fai-tes-y bien attention : si vous savez donner, il faudra savoir rendre, sous peine de damnation. Un homme d'affaire aura été chargé d'acheter du blé, du foin ou de la paille, il dira au marchand : « Faites-moi un billet, sur lequel vous compterez en plus à mon maître quelques bichets de blé, dix, douze quintaux de paille ou de foin que vous ne m'en livrez. Cela ne peut pas faire tort. » Or, si ce pauvre aveugle livre un tel billet, il est obligé de rendre lui-même l'argent que cet homme va faire donner en plus à son maî-tre, sinon, il doit se résoudre à aller brûler en enfer.
Si nous nous tournons maintenant du côté des maîtres, je crois que nous ne manquerons pas d'y trouver des voleurs. En ef-fet, combien de maîtres ne donnent pas tout ce dont ils sont convenus avec leurs domestiques ; qui, voyant arriver la fin de l'année, font tout leur possible pour les faire partir, afin de n'avoir point à les payer. Si une bête vient à périr malgré les soins de ce-lui qui en était chargé, ils lui en retiendront le prix sur son gage de sorte qu'un pauvre enfant aura travaillé toute l'année, et au bout de ce temps se trouvera sans rien : Combien encore, ayant promis de la toile, la feront faire ou plus étroite, ou de plus mauvais fil, ou même la font attendre plusieurs années ; jusqu'au point qu'il faut les appeler en justice pour les obliger à payer. Combien enfin en labourant, fauchant, moissonnant, dépassent les bornes ; ou bien coupent chez leur voisin un scion pour s'en faire un manche de pioche, une riote ou une corde à leur charrette. N'avais-je pas raison de dire, M.F., que si nous examinions de bien près la conduite des gens du monde, nous ne trouverions que des voleurs et des adroits ? Ne manquez pas de vous examiner sur ce que nous venons de dire : si votre conscience crie, hâtez-vous de réparer le mal que vous avez fait, et tandis qu'il en est temps encore, rendez de suite, si vous le pouvez, ou, au moins, travaillez de toutes vos forces à vous mettre en état de restituer ce que vous avez mal acquis : Rappelez-vous aussi de dire dans vos confessions combien de fois vous avez négligé de rendre, quand vous étiez en état de le faire ; car, Dieu vous en donnant la pen-sée, ce sont là tout autant de grâces méprisées. Je vous parlerai aussi d'un vol assez commun dans les familles, où certains héritiers, lors du partage, dissimulent autant de bien qu'ils le peuvent. Ceci est un véritable larcin, et on est obligé à restitution, sans quoi l'on est perdu.
Je vous l'ai dit en commençant, rien n'est plus commun que l'injustice, et rien de plus rare que la restitution : il eu est peu, comme vous voyez, qui n'aient quelque chose sur la conscience. Hé bien ! où sont ceux qui restituent ? Je n'en sais rien.
Cepen-dant, M.F., quoique nous soyons obligés de rendre le bien mal ac-quis sous peine de damnation, lorsque nous le rendons, Dieu ne laisse pas de nous récompenser. Un exemple vous le prouvera clairement, Un boulanger, qui avait, depuis plusieurs années, fait usage de faux poids et de fausses mesures, voulant mettre sa conscience en repos, consulta son confesseur, qui lui conseille de faire, pendant quelque temps, le poids un peu plus fort, Le bruit s'en étant répandu, le concours de clients devint très grand, et, quoiqu'il gagnât peu, Dieu permit qu'en restituant, il augmentât considérablement sa fortune.
III. – Maintenant, allez-vous dire, nous pouvons espérer connaître, du moins en gros, la manière dont nous pouvons faire tort. Mais comment et à qui faut-il donc rendre ? – Vous voulez restituer ? Eh bien ! écoutez-moi un instant, et vous allez le sa-voir. Il ne faut pas se contenter de rendre la moitié, ni les trois quarts ; mais tout, si vous le pouvez ; sans quoi vous serez dam-nés. Il en est qui, sans examiner le nombre de personnes auxquel-les ils ont fait tort, feront quelque aumône, ou feront dire quelques messes ; et, après cela, ils se croiront en sûreté.
C'est vrai, les au-mônes et les messes sont de très bonnes choses ; mais il faut qu'elles soient données de votre argent, et non pas de celui de vo-tre prochain. Cet argent n'est pas à vous ; donnez-le à son maître, et ensuite donnez du vôtre, si vous voulez : vous ferez très bien. Savez-vous comment saint Chrysostome appelle ces aumônes ? les aumônes de Judas et du démon. Lorsque Judas eut vendu No-tre-Seigneur, se voyant condamné, il courut rendre l'argent aux docteurs ; ceux-ci, quoique très avares, ne le voulurent point ac-cepter ; ils en achetèrent un champ pour enterrer les étrangers. – Mais, me direz-vous, quand ceux à qui on a fait tort sont morts, à qui faut-il donc rendre ? Ne peut-on pas le garder ou le donner aux pauvres ? – Mon ami, voilà ce que vous devez faire. S'ils ont des enfants, c'est à eux à qui vous devez donner ; s'ils n'ont point d'enfants, c'est aux parents, aux héritiers ; s'ils n'ont point d'héri-tiers, vous devez aller trouver votre pasteur, qui vous dira ce que vous avez à faire. Il en est d'autres qui disent : J'ai bien fait tort à un tel, mais il est assez riche : je connais une pauvre personne qui en a un bien plus grand besoin. Mon ami, donnez à cette personne de votre bien ; mais rendez à votre prochain le bien que vous lui avez pris. – Il en fera un mauvais usage. – Cela ne vous regarde, pas ; donnez-lui son bien, priez pour lui et dormez tranquille .
Hélas ! aujourd'hui les gens du monde sont si avares, si atta-chés aux biens de la terre, que, croyant n'avoir jamais assez eu, c'est à qui sera le plus adroit et trompera le mieux les autres. Mais vous, M.F., n'oubliez pas que si vous connaissez les personnes à qui vous avez fait tort, quand même vous auriez donné le double aux pauvres ; si vous ne rendez pas au maître ce que vous lui avez pris, vous serez damnés. Je ne sais pas si votre conscience est tranquille, j'en doute bien !... J'ai dit que le monde est rempli de voleurs et d'adroits. Les marchands volent en trompant avec les poids et les mesures ; ils profitent de la simplicité d'une personne pour vendre plus cher, ou pour acheter meilleur marché, les maî-tres volent les domestiques en leur faisant perdre une partie de leurs peines ; d'autres, en les leur faisant attendre un temps considérable, en leur décomptant jusqu'à un jour de maladie, comme s'ils avaient pris leur mal chez un voisin et non à leur ser-vice !... De leur côté, les domestiques volent leurs maîtres, tantôt en ne faisant pas leur ouvrage, tantôt en laissant perdre le bien par leur faute ; un ouvrier se fait payer, tandis que son ouvrage est fait à moitié. Ceux qui tiennent les cabarets ; ces réservoirs d'iniqui-tés, ces portes de l'enfer, ces calvaires où Jésus-Christ est sans cesse crucifié ; ces écoles infernales où Satan enseigne sa doc-trine, où se détruisent la religion et les mœurs. Les cabaretiers, dis-je, volent le pain d'une pauvre femme et de ses enfants en donnant du vin à ces ivrognes, qui dépensent le dimanche tout ce qu'ils auront gagné la semaine. Un granger détournera mille cho-ses à son profit, avant que le maître ne partage, et n'en tiendra pas compte. O mon Dieu ! où en sommes-nous ? Que de choses à exa-miner à l'heure de la mort !... Si leur conscience crie trop fort, ces gens-là iront trouver un ministre du Seigneur. Ils voudraient obte-nir la remise de leur dette ; si, au contraire, on les presse de resti-tuer, ils trouveront mille prétextes pour prouver que d'autres leur ont fait tort aussi, et qu'ils ne le peuvent en ce moment : Ah ! mon ami, je ne sais pas si le bon Dieu va se contenter de vos raisons ? Si vous vouliez retrancher un peu de ces vanités, de ces gourman-dises, de ces jeux ; aller un peu moins au cabaret et à la danse, et redoubler votre travail ; vous auriez bientôt acquitté une partie de vos dettes : Prenez bien garde, si vous ne faites pas votre possible pour rendre à chacun ce que vous lui devez, quelque pénitence que vous fassiez, vous ne laisserez pas de tomber en enfer : vous en êtes sûrs !...
Vous en trouverez d'assez aveugles pour dire que leurs en-fants le feront après leur mort. Vos enfants, mon ami, le feront comme vous le faites. D'ailleurs, voulez-vous que vos enfants aient plus soin de votre âme que vous-même ? Vous serez damné, voilà ce qu'il vous arrivera. Dites-moi, avez-vous donc bien satis-fait à toutes les petites injustices que vos parents avaient faites ? Vous vous en êtes bien gardés ; et vos pauvres parents sont en en-fer, pour n'avoir pas restitué de leur vivant, se fiant trop à votre bon vouloir. Enfin, pour couper plus court, combien en est-il parmi ceux qui m'écoutent que leurs parents ont chargés, il y a peut-être plus de vingt ans, de faire des aumônes, ou bien de don-ner des messes, et aucun ne l'a fait. Ils s'en sont bien gardés ! Ils préfèrent agrandir leurs terres, fréquenter les jeux et les cabarets, acheter des vanités à leurs enfants.
Saint Antonin rapporte qu'un usurier aima mieux mourir sans sacrements que de rendre ce qui ne lui appartenait pas. Il n'avait que deux fils ; l'un craignait Dieu et l'autre, non. Celui qui avait souci du salut de son âme fut si touché de l'état malheureux dans lequel son père était mort, qu'après avoir employé une partie de sa fortune à réparer les injustices paternelles, il se fit moine, pour n'avoir plus à penser qu'à Dieu seul. L'autre, au contraire, dissipa tout son argent en débauches et mourut subitement. La nouvelle en fut portée au religieux, qui se mit aussitôt en oraison. Il vit alors en esprit la terre entr'ouverte, et, dans son centre, un gouffre profond vomissant des flammes. Au milieu de ces flam-mes, son père et son frère brûlaient et se maudissaient l'un l'autre. Le père maudissait son fils ; car, voulant lui laisser plus de biens, il n'avait pas craint de se damner pour lui, et le fils reprochait à son père les mauvais exemples qu'il en avait reçus.
Vous parlerai-je de ceux qui attendent jusqu'à leur mort avant de restituer ? Je vais vous prouver par deux exemples que, le moment venu, ou vous ne le voudrez pas, ou, quand même vous le voudriez, vous ne le pourrez plus. 1? Vous ne le voudrez pas. On raconte que le père d'une nombreuse famille étant sur le point de mourir, ses enfants lui dirent : « Père, vous le savez, ce bien que vous nous laissez n'est pas à nous : il faudrait le rendre. – Mes enfants, leur dit le père, si je rendais tout ce qui n'est pas à moi, il ne vous resterait presque rien. – Père, nous aimons mieux travailler pour gagner notre vie, que si vous étiez damné. – Non, mes enfants, je ne veux pas restituer ; vous ne savez pas ce que c'est que d'être pauvres. – Si vous ne rendez pas, vous irez en en-fer. – Non, je ne rendrai rien. » Il meurt en réprouvé... O mon Dieu ! comme le péché d'avarice aveugle l'homme ! 2?
J'ai dit que, quand même vous le voudriez à ce moment, vous ne le pour-rez pas. Il est rapporté par un missionnaire qu'un père, voyant sa fin prochaine, fit venir ses enfants près de son lit, et leur dit : « Mes enfants, vous savez que j'ai fait tort à bien du monde ; si je ne rends pas, je suis perdu. Allez chercher un notaire, pour rece-voir mes dispositions. – Eh quoi ! mon père, lui répondent ses en-fants, voudriez-vous vous déshonorer et nous aussi, en vous fai-sant passer pour un malhonnête homme ? Voudriez-vous nous ré-duire à la misère, et nous envoyer mendier notre pain. – Mais, mes enfants, si je ne restitue pas, je serai damné ! » Un de ses fils impies ne craignit pas de lui dire : « Mon père, vous craignez donc l'enfer ? Allez, l'on s'habitue à tout : dans huit jours, vous y serez accoutumé... »
Eh bien, M.F., que concluons-nous de tout cela ? Que vous êtes fameusement aveugles ! Vous perdez vos âmes pour laisser quelques pouces de terre, ou quelques biens de fortune à vos en-fants, qui, loin de vous en savoir gré, se moqueront de vous, tan-dis que vous brûlerez dans les flammes. Finissons en disant que nous sommes des insensés, de ne penser qu'à amasser des biens, qui nous rendent malheureux quand nous les recueillons, pendant que nous les possédons, quand nous les quittons, et encore pen-dant l'éternité. Soyons plus sages, M.F., attachons-nous à ces biens qui nous suivront dans l'autre vie, et feront notre bonheur pendant des jours sans fin : ce que je vous souhaite... 23ème DIMANCHE APRèS LA PENTE-CôTE
Sur la mort du juste
Pretiosa in conspectu Domini, mors sanctorum ejus.
La mort des justes est précieuse aux yeux du Seigneur.
(PS. CXV, 15.)
La mort, M.F., est un juste sujet de trouble et de frayeur pour le pécheur impénitent, qui se voit forcé de quitter ses plai-sirs. Accablé de douleur, assiégé de la pensée du jugement qu'il va subir, dévoré à l'avance par la crainte des horreurs de l'enfer où il va bientôt être précipité, il se voit comme abandonné des créa-tures et de Dieu même. Mais, par une loi toute contraire, la mort remplit de joie et de consolation l'homme de bien qui aura vécu selon l'évangile, marché sur les traces de Jésus-Christ même, et satisfait à la justice divine par une vraie pénitence. Les justes re-gardent la mort comme la fin de leurs maux, de leurs chagrins, de leurs tentations et de toutes leurs misères ; ils la considèrent comme le commencement de leur bonheur ; elle leur procure l'en-trée à la vie, au repos et à la béatitude éternelle.
Mais, M.F., il n'est point d'hommes, et même jusqu'aux plus scandaleux qui ne désirent et ne souhaitent cette précieuse mort. Ce qui est incom-préhensible, c'est que tous nous désirons une bonne mort, et que presque personne ne prend les moyens de se rendre heureux. C'est un aveuglement difficile à expliquer ; cependant, comme je désire ardemment que vous fassiez tous une bonne mort ; je vais vous engager à vivre de manière à pouvoir espérer ce bonheur, en vous montrant 1? les avantages d'une bonne mort, et 2? les moyens de la rendre bonne.
I. – Si nous devions mourir deux fois, nous pourrions en ex-poser une ; mais l'on ne meurt qu'une fois , et de notre mort dé-pend notre éternité. Là où l'arbre tombe, il reste. Si une personne se trouve, au moment de la mort, dans quelque mauvaise habi-tude, sa pauvre âme, tombera côté de l'enfer ; si, au contraire, elle est en bon état, elle prendra le chemin du ciel. O heureux chemin qui nous conduit à la jouissance des biens parfaits ! Devrions-nous passer par les flammes du purgatoire, nous sommes sûrs d'y arriver. Toutefois, cela dépendra de la vie que nous aurons me-née : il est certain que notre mort sera conforme à notre vie ; si nous avons vécu en bons chrétiens et selon Dieu, nous mourrons de même en bons chrétiens pour vivre éternellement avec Dieu. Au contraire, si nous vivons selon nos passions, dans les plaisirs et le libertinage, nous mourrons infailliblement dans le péché . N'oublions jamais cette vérité qui a converti tant de pécheurs : où l'arbre tombera, il restera pour jamais . Mais, M.F., la mort, par elle-même, n'est pas si effrayante qu'on veut bien le croire, puis-qu'il ne tient qu'à nous de la rendre heureuse, belle et agréable. Saint Jérôme était près de mourir ; ses amis le lui ayant annoncé, il sembla réunir toutes ses forces pour s'écrier : « O heureuse et bonne nouvelle ! ô mort, venez bientôt ! ah !
qu'il y a longtemps que je vous désire ! venez me délivrer de toutes les misères de ce monde ! Venez, c'est vous qui m'allez réunir à mon Sauveur ! » S'adressant aux assistants : « Mes amis, pour ne pas craindre la mort et la trouver douce, il faut marcher dans le chemin que Jé-sus-Christ nous a tracé, et se mortifier continuellement. » En ef-fet, c'est à l'heure de la mort qu'un bon chrétien commence à être récompensé du bien qu'il a pu faire pendant sa vie ; à ce moment, le ciel semble s'ouvrir pour lui faire goûter la douceur des biens célestes.
Voici, sur ce sujet, un bel exemple. Saint François de Sa-les visitant son diocèse, fut prié de venir auprès d'un bon paysan malade qui désirait ardemment, avant de mourir, recevoir sa bé-nédiction. En toute hâte, le saint évêque se rendit auprès de lui, et trouva dans ce mourant un jugement encore fort sain. En effet, le malade témoigna à son évêque la joie qu'il avait de le voir, et de-manda à se confesser. Quand il eut fini, se voyant seul avec le saint prélat, il lui fit cette question : « Monseigneur, dois-je bien-tôt mourir ? » Le saint, croyant que la frayeur portait le malade à faire cette demande, lui répondit pour le rassurer, qu'il avait vu des malades revenir de plus loin, et que du reste, il devait mettre sa confiance en Dieu, à qui seul appartient notre vie comme notre mort. – « Mais encore, Monseigneur, croyez-vous que je meure ? » – « Mon fils, à cela un médecin répondrait mieux que moi ; tout au plus, vous dirai-je que votre âme est en fort bon état, et peut-être dans un autre temps, n'auriez-vous pas d'aussi bonnes dispositions. Ce que vous avez donc de mieux à faire, c'est de vous abandonner entièrement à la providence et à la miséricorde de Dieu ; afin qu'il dispose de vous selon son bon plaisir. » – « Monseigneur, reprit le paysan ce n'est pas la crainte de mourir qui me fait vous demander si je mourrai de cette maladie ; mais bien plutôt la crainte de vivre plus longtemps. » Le saint, surpris d'un langage aussi extraordinaire, et, sachant qu'une grande vertu ou une excessive tristesse étaient seules capables de faire naître le désir de la mort, demanda au malade d'où lui venait ce dégoût pour la vie. « Oh ! Monseigneur, s'écrie le malade, ce monde est si peu de chose ! je ne sais comment on peut aimer cette vie. Si le bon Dieu ne nous forçait d'y rester jusqu'à ce qu'il nous en retire, il y longtemps que je n'y serais plus. – Est-ce la souffrance, la pauvreté, qui vous a ainsi dégoûté de la vie ? – Non, Monsei-gneur, j'ai mené une vie fort sereine jusqu'à l'âge de soixante-dix ans où vous me voyez, et, grâce à Dieu, je ne sais pas ce que c'est que la pauvreté. – Peut-être avez-vous eu quelque mécontente-ment de la part de votre femme, ou de vos enfants ? – Point du tout, ils ne m'ont jamais causé le moindre chagrin, et ont toujours cherché à me rendre heureux ; la seule chose que je regretterais en quittant le monde, serait de les quitter. – Pourquoi donc désirez-vous la mort avec tant d'ardeur ? – C'est que j'ai entendu dire dans les prédications tant de merveilles sur l'autre vie et les joies du pa-radis que ce monde est pour moi comme un cachot et une pri-son. » Alors, parlant de l'abondance du cœur, ce paysan ajouta des choses si belles et si sublimes sur le ciel, que le saint évêque se retira ravi d'admiration, et profita lui-même de cet exemple, pour s'animer à mépriser les choses créées et à soupirer après le bon-heur du ciel.
N'avais-je pas raison de vous dire que la mort est douce et consolante pour un bon chrétien ; car elle le délivre de toutes les misères de la vie et le met en possession des biens éternels. O mi-sérable vie, comment peut-on s'attacher si fort à toi !... Job nous dit en peu de mots ce que c'est que la vie : « L'homme vit fort peu de temps et sa vie est remplie de misères. Comme une fleur, il ne fait que paraître, et déjà se flétrit. Il est comme l'ombre qui passe et s'enfuit . » Il n'y a point, en effet, d'animal au monde qui soit autant que l'homme, rempli de misères. Depuis la tête jusqu'aux pieds, il n’est pas un endroit qui ne soit sujet à toutes sortes de maladies. Sans compter les craintes, les frayeurs de maux qui, le plus souvent, ne nous arriveront jamais. Et la mort, M.F., nous délivre de toutes ces misères . Saint Paul écrivant aux Hébreux leur dit : « Nous sommes ici comme de pauvres bannis, qui n'ont point de cité permanente ; mais nous en cherchons une qui est dans l'autre monde . » Quelle joie, M F. pour une personne qui a été bannie de son pays, et conduite pour de longues années en es-clavage, lorsqu'on lui annonce que son exil est fini, qu'elle va re-venir dans sa patrie, voir ses parents et ses amis ! Or, le même bonheur attend une âme qui aime Dieu, et languit ici-bas, dans le désir d'aller le voir au ciel au milieu des saints, qui sont ses véri-tables parents et amis. Elle soupire donc ardemment après le mo-ment de sa délivrance.
La mort, M.F., est à l'homme de bien ce que le sommeil est au laboureur, qui se réjouit à l'approche de la nuit où il va trouver le repos des fatigues de la journée. La mort délivre le juste de la prison de son corps ; c'est ce qui faisait dire à saint Paul : « Ah ! malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ? » – « Tirez-moi, mon Dieu, disait le saint roi David, tirez mon âme de la prison de ce corps, parce que les justes m'attendent, jusqu'à ce que vous m'ayez donné ma récompense. Ah ! qui me donnera des ailes comme à la colombe ? » Et l'épouse du cantique « Si vous avez vu mon bien-aimé, dites-lui que je languis d'amour ! » Hélas ! notre pauvre âme est dans notre corps comme un diamant dans la boue. O heureuse mort, qui nous délivre de tant de misères !... Saint Grégoire rapporte qu'un pauvre homme nommé Préneste, depuis longtemps perclus de tous ses membres, étant près de mourir, pria les assistants de chanter. On lui demanda pourquoi, et ce qui pouvait le réjouir dans l'état où il était. « Ah ! dit-il, c'est que bientôt mon âme va quitter mon corps ! Tout à l'heure je vais être délivré de cette prison ! » Lorsqu'ils eurent chanté un moment, ils entendirent une agréable musique d'anges. Oh ! leur dit le moribond, n'entendez-vous pas les anges qui chantent ? laissez, laissez-les chanter ! » et il mourut. A l'instant, il se répandit autour de lui une odeur si agréable, que la chambre en fut embaumée. Dans cet exemple, M.F., nous voyons s'accomplir à la lettre ce que Dieu dit par la bouche du prophète Isaïe : « Lève toi, Jérusalem ma bien-aimée, réveille-toi, car tu as bu de ma main, jusqu'à la lie, le calice de ma colère..., tous les maux sont venus ensemble fondre sur toi... écoute, Jérusalem, pauvre cité, tu ne boiras plus à l'avenir le calice de mon indignation... ; revêts-toi de ta force, Sion ; revêts-toi des vêtements de ta gloire... Sors de ta poussière, et romps les fers de ton cou !... »
Qui pourrait comprendre, M.F., la, grandeur des joies de sainte Liduwine ? Après vingt-sept ans de maladie, rongée par un chancre et dévorée par les vers, se voyant à la fin de ses maux, elle s'écrie : « O bonheur ! tous mes maux sont finis !... Heureuse nouvelle ! Précieuse mort, hâte-toi ! Je te désire depuis si long-temps ! » Quelle satisfaction pour saint Clément, martyr, lors-qu'après trente-deux ans de prison et de supplices ; on vint lui an-noncer sa condamnation, à mort ! « O heureuse nouvelle ! s'écrie-t-il, adieu prison, tortures et bourreaux ! voici donc enfin le terme de ma vie et de mes souffrances. O mort, que tu es précieuse, ah ! ne tarde pas !... ; ô mort tant désirée, viens mettre le comble à mon bonheur en me réunissant à mon Dieu !… »
Qu'un chrétien est donc heureux, s'il a le courage de marcher sur les traces de son divin Maître !... Mais en quoi consiste la vie de Jésus-Christ ? Le voici, M.F. Elle consiste en trois choses, sa-voir : les prières ; les actions et les souffrances. Vous voyez que dans sa vie publique, le Sauveur s'est souvent retiré à l'écart pour prier, et qu'il était toujours en action pour le salut des âmes. Or, il faudrait, M.F., que la pensée de Dieu nous fût aussi naturelle que la respiration. Pendant sa vie de prières et d'actions, Jésus-Christ a beaucoup souffert, tantôt la pauvreté, tantôt les persécutions, tan-tôt les humiliations et toutes sortes de mauvais traitements. « Ma vie, nous dit-il par son prophète, a défailli dans la douleur, et mes années dans les gémissements, ma force s'est affaiblie dans la pauvreté . » La vie d'un bon chrétien peut-elle être autre chose que celle d'un homme attaché à la croix avec Jésus-Christ ? Un juste est un crucifié.