Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 11)

Michel-Ange Marin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vies choisies des Pères des déserts d'Orient · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Enfin le bienheureux Jean, étant âgé de plus de quatre-vingts ans et approchant de sa dernière heure, son frère vint le visiter et lui dit, tout fondant en larmes : « Quoi ! mon frère, me laissez-vous ainsi après vous sans secours et sans assistance ? J’avais demandé à Dieu que vous m’envoyassiez à lui (car on croit qu’il était son aîné) avant que d’y aller vous-même, parce que je ne puis pas gouverner cette sainte famille sans vous ; et je suis aujourd’hui si malheureux que de vous voir partir avant moi ! » Saint Jean le fortifia et le consola. « Ne vous affligez point, mon frère, lui dit-il ; si je puis quelque chose auprès de Dieu, il ne se passera pas un an que je ne vous attire après moi. » C’est ce qui arriva, en effet, car l’abbé George mourut dix mois après son bienheureux frère. On croit que saint Jean Climaque est mort en 605, ou au plus tard l’année d’après.

Outre ce qu’on peut recueillir de ses ouvrages pour l’histoire de sa Vie, il y a deux auteurs contemporains qui nous ont laissé ce que nous venons d’en rapporter. L’un est un religieux de Sinaï, qui vivait de son temps et qui en a parlé en témoin oculaire ; l’autre est un moine de Raïthe, qui a écrit peu de temps après la mort du saint, et qui l’a fait sur le témoignage de ceux qui l’avaient bien connu.

Les Grecs célèbrent la fête de ce saint le 30 mars, auquel ils présument qu’il est mort. Les Latins l’ont connu fort tard à cause des ravages que les Sarrasins firent depuis dans l’Égypte, l’Arabie et la Palestine. Ce n’a donc été que plusieurs siècles après sa mort qu’on l’a inséré dans le Martyrologe, après que l’étude de la langue grecque, négligée en Occident, dans l’ignorance du moyen âge, ayant mieux été cultivée, on y a enfin connu son précieux ouvrage, qui l’a rendu célèbre dans l’Église latine autant qu’il l’était dans la grecque, et l’a fait regarder par les plus grands hommes comme un Père de l’Église, et comme un excellent maître de la vie spirituelle.

DE QUELQUES AUTRES SOLITAIRES DE SINAÏ ET DE RAÏTHE.

C’est de saint Jean Climaque que nous apprenons ce que nous allons rapporter d’Hésyque, surnommé le Corébyte, dont il parle en témoin oculaire. Ce solitaire demeurait au mont Oreb, qui est proche de celui de Sinaï, comme nous l’avons dit ailleurs. Il passa une grande partie du temps de sa retraite dans la négligence et sans prendre soin de son salut. Enfin il fut frappé d’une maladie qui le réduisit à l’extrémité, et pendant une heure il ne donna aucun signe de vie. Il revint ensuite à lui-même, et conjura saint Jean Climaque et les autres religieux qui étaient présents de se retirer ; ce qu’ils firent. Il mura en même temps la porte de sa cellule, où il demeura douze ans sans parler à personne, ne se nourrissant que de pain et d’eau. Son occupation dans tout ce temps-là fut de repasser dans son esprit ce que Dieu lui avait fait voir lorsqu’il avait paru comme mort dans le temps de sa maladie, ce qui avait été une véritable extase. Sa pensée y était si fortement attachée, qu’il ne changeait pas même de situation, gardant un profond silence et répandant continuellement des larmes. « Lorsqu’il fut près de mourir, disait saint Jean Climaque, nous rompîmes sa porte, et nous le conjurâmes de nous répondre sur plusieurs choses que nous lui demandions ; mais il s’en excusa et ne nous dit que ces paroles : « Pardonnez-moi, mes frères, si je ne puis vous dire autre chose, sinon que celui qui aura la pensée de la mort gravée dans l’esprit, ne pourra jamais tomber dans le péché. » Nous demeurâmes tout étonnés, ajoute saint Jean Climaque, de voir que ce solitaire, qui avait été si négligent et si lâche, était devenu en un moment si différent de lui-même, et nous admirâmes en lui ce bienheureux changement et cette sainte métamorphose. Nous l’ensevelîmes solennellement dans le cimetière qui est proche du bourg, et lorsque nous allâmes, quelques jours après, chercher son saint corps, nous ne le trouvâmes plus : Dieu voulant, par cet effet miraculeux, faire connaître combien sa pénitence avait été parfaite, et combien elle lui avait été agréable. »

Le même saint, parlant des larmes de la pénitence, rapporte un exemple bien différent du précédent, et qui saisit autant de crainte les solitaires qui en furent témoins, que l’autre les avait consolés. « Rien ne peut, dit-il, nous persuader davantage combien nous avons sujet de pleurer nos fautes par une sincère pénitence, que l’histoire que je m’en vais rapporter. Un religieux, nommé Étienne, qui demeurait en ce lieu et avait passé plusieurs années dans le monastère, s’était rendu éminent par ses jeûnes et ses larmes, et avait enrichi son âme de plusieurs autres vertus. Le désir ardent d’une vie plus solitaire l’avait depuis porté à choisir une cellule au mont Oreb ; mais il passa ensuite au quartier des anachorètes nommé Sidden, dans la vue d’y mener une vie plus austère ; car ce désert, qui est à vingt-trois lieues ou environ du bourg de Sinaï, est dépourvu de toute consolation humaine et presque inaccessible aux autres hommes. Après y avoir pratiqué une très-rigoureuse pénitence, ce bon vieillard revint à sa première cellule du mont Oreb, où il avait avec lui deux disciples de Palestine fort pieux, qui s’y étaient retirés un peu auparavant. Il tomba malade quelque temps après de la maladie dont il mourut. Il eut alors un ravissement d’esprit, et, ayant les yeux ouverts, il regardait à droite et à gauche des deux côtés de son lit, comme s’il eût vu des personnes qui lui faisaient rendre compte de ses actions. Il répondit si haut, que tous ceux qui étaient présents pouvaient l’entendre. Il leur disait tantôt : « Oui, je le confesse, cela est vrai ; mais j’ai jeûné tant d’années pour expier cette faute ; » tantôt il disait : « Cela n’est pas vrai, et vous mentez ; » et tantôt : « Pour cela je le confesse ; mais j’en ai pleuré et j’en ai fait pénitence par plusieurs services que j’ai rendus aux religieux. » Et enfin, sur d’autres accusations, il disait : « Cela est vrai, je n’ai rien à dire là-dessus, mais Dieu est miséricordieux. »

« Certes, continue saint Jean Climaque, ce jugement invisible et si sévère était un spectacle qui causait de l’horreur et de l’effroi ; et ce qu’il y avait de plus terrible, c’est qu’ils l’accusaient même de choses qu’il n’avait point faites. Ô mon Dieu ! si un solitaire et un anachorète déclara qu’il n’avait rien à répondre touchant quelques-uns de ces péchés dont on l’accusait, quoiqu’il eût passé environ quarante ans dans la vie religieuse et solitaire, et qu’il eût le don des larmes, malheur sur moi, malheur sur moi, misérable ! Au reste, quelques-uns m’assurèrent comme une chose très-certaine que, lorsqu’il était dans le désert, il donnait à manger de sa main propre à un léopard. Durant ce compte qu’on lui faisait rendre, son âme se sépara de son corps, ayant laissé entièrement incertain quelle avait été la fin de ce jugement, et la sentence qui avait été prononcée. »

Il y avait encore au mont Sinaï deux solitaires nommés George : l’un frère de saint Jean Climaque, dont nous ne savons que ce que nous en avons dit à la fin de la vie de ce saint ; l’autre dont Jean Mosch raconte un événement miraculeux, et qu’il avait appris de la vénérable Damiane, mère d’Athénogène, évêque de Petra, et parente de l’empereur Maurice, laquelle, étant veuve, s’était consacrée à Dieu dans la solitude. Cette respectable abbesse dit donc à Jean Mosch qu’il y avait au mont Sinaï un vieillard célèbre par sa sainteté et par l’austérité de sa vie, nommé George, et qu’un samedi saint, étant dans sa cellule, il sentit dans son cœur un désir extraordinaire d’être le lendemain à Jérusalem et d’y recevoir les saints mystères dans l’église de la Résurrection. Comme ce pieux désir le pressait beaucoup intérieurement, il se mit à prier le Seigneur avec une grande ferveur. Cependant son disciple vint lui demander s’il voulait aller à l’église où les solitaires s’assemblaient ordinairement le soir pour se préparer à la communion du dimanche, et il lui répondit seulement d’y aller et de venir l’avertir lorsqu’il faudrait s’y rendre pour communier. Il demeura ainsi dans sa cellule jusqu’au temps qu’on distribuait la sainte eucharistie dans l’église de la Résurrection à Jérusalem. Alors il y fut transporté et reçut ce divin sacrement des mains de Pierre, patriarche de cette ville. Ce prélat, qui le connaissait, fut bien surpris de le voir, et il dit à Ménas, un de ses officiers, de le retenir après le sacrifice, afin qu’il dinât à sa table. L’officier fit sa commission, et George lui répondit seulement : « Que la volonté de Dieu soit faite ; » mais après avoir adoré le sacré monument de Notre-Seigneur, il disparut et se trouva transporté dans sa cellule. Dans ce moment, son disciple frappa à sa porte et l’avertit que l’heure de la communion approchait : de sorte qu’il se rendit à l’église de Sinaï et y communia encore avec les autres solitaires.

Le patriarche de Jérusalem, qui ignorait par quelle voie George s’était rencontré à Jérusalem, fut fâché de ce qu’il ne s’était pas arrêté, comme il le lui avait fait dire. Il s’en plaignit à l’abbé Photius, évêque de Pharan, et aux pères du mont Sinaï, comme d’une désobéissance. Les pères de Sinaï, qui ne savaient rien non plus que lui de la grâce que Dieu avait faite à George, députèrent trois de leurs religieux éminents par leurs mérites et tous trois prêtres, savoir : Étienne, de Cappadoce, Zozime et Dulcitius, Romains, pour l’assurer qu’il n’était point sorti de la montagne, puisqu’il avait communié avec les autres frères dans leur église ; et George lui-même lui écrivit pour se justifier, mais sans marquer le miracle que Dieu avait fuit en sa faveur, et se contentant de lui dire : « À Dieu ne plaise, mon très-saint père, que j’aie voulu mépriser vos ordres. » À quoi il ajouta : « Je dois vous donner avis que, dans six mois, nous nous rencontrerons ensemble dans l’autre vie devant Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Les prêtres députés de Sinaï rendirent cette lettre au patriarche, avec celle de l’évêque de Pharan, par laquelle il lui certifiait qu’il y avait près de soixante-dix ans que George n’était pas sorti de son désert. Cependant le patriarche prenait à témoin les évêques et les clercs qui avaient été présents quand George s’était présenté à la table sacrée, où il avait communié et où tous lui avaient donné le baiser de paix. Enfin la prédiction de George s’accomplit, car au bout de six mois il mourut, et le patriarche aussi ; ce qui arriva vers l’an 546.

Nous avons dit que saint Jean Climaque écrivit son excellent ouvrage de l’Échelle sainte à la sollicitation de Jean, abbé de Raïthe, auquel ce saint donne de grands éloges. Il admire surtout son humilité, en ce qu’étant si capable d’instruire les autres, il s’adressait à lui pour son édification et celle de ses religieux ; et il reconnaît que non-seulement il excellait dans la connaissance des choses saintes, mais encore dans la pratique des vertus.

Le désert de Raïthe était habité par des religieux des plus respectables par leur grand âge et par leurs vertus, lorsqu’il vint s’y consacrer à Dieu. Il y avait des vieillards qui y demeuraient depuis soixante-dix ans, ne vivant que d’herbes et de dattes. Il y passa soixante-seize ans dans les travaux d’une vie austère, et il eut de grands combats à soutenir de la part des démons, qui, jaloux de son éminente vertu, lui déclarèrent une guerre longue et cruelle. Son mérite lui attira si bien la confiance de ses frères, qu’ils voulurent l’avoir pour abbé. Il leur recommandait principalement de fuir le monde et de réprimer les mauvais désirs par la mortification. Il ne voulait pas qu’ils s’occupassent d’autre affaire que de celle de leur salut. « C’est ici, leur disait-il, une demeure de solitaires, et non pas un lieu de trafic. » Il leur mettait aussi devant les yeux l’exemple des anciens qui les avaient précédés, surtout leur pénitence et leur retraite si rigide. Enfin il leur donnait cet excellent avis, qui devrait être écrit dans tous les monastères et gravé dans le cœur de toutes les personnes religieuses : Prenez garde, mes enfants, à ne pas profaner par vos vices un lieu d’où nos prières ont chassé les démons.

On met parmi les principaux solitaires de Raïthe l’abbé André, qui en fut une des grandes lumières. Sa réputation s’était répandue jusqu’à Antioche, où saint Siméon le Jeune, qui faisait l’admiration de tout l’Orient, donna, dans une rencontre, une marque de la vénération qu’il avait pour sa vertu. Un solitaire, étant possédé du démon, vint à Antioche trouver ce saint pour en être délivré par ses prières. Il lui demanda où il demeurait, et le solitaire lui répondit qu’il était un religieux du monastère de Raïthe. « Je m’étonne, lui dit l’humble Siméon, qu’ayant dans votre monastère des pères si respectables, vous ayez entrepris un si long voyage pour venir à moi, qui ne suis qu’un pécheur. Retournez à Raïthe, et suppliez l’abbé André de prier pour vous. » Le solitaire fit ce que le saint lui avait dit ; il vint se jeter aux pieds d’André, qui pria pour lui et obtint sa délivrance par la ferveur de son oraison. Mais, comme il avait aussi une profonde humilité, bien loin de s’attribuer la gloire de ce miracle, il la renvoya toute à Dieu et aux prières de saint Siméon.

Dieu éclaira d’une lumière surnaturelle le même saint Siméon pour la conversion d’un solitaire de Raïthe qui avait eu le malheur de quitter son état et s’était rengagé dans le monde.

Ce solitaire, nommé Ménas, avait été élevé au diaconat et en exerçait les fonctions dans le monastère de Raïthe. Son supérieur l’ayant envoyé dehors pour le service de la communauté, il fut tenté de rentrer dans le siècle, et succomba à la tentation. Quelques années après, revenant de Théopole à Séleucie, il vit de loin le monastère de saint Siméon, dont il avait beaucoup ouï parler, et sa curiosité le porta à y aller pour voir ce saint homme qui, sur sa colonne, était le prodige de son siècle, comme saint Siméon l’Ancien l’avait été cent ans auparavant.

Le saint connut par révélation qui il était ; et à mesure qu’il le vit approcher, il dit à son disciple de prendre des ciseaux, et, le lui montrant du doigt, il lui dit : « Allez couper les cheveux à cet homme-là. » Ménas, tout étonné et saisi de frayeur, demeura sans parole, et se laissa tondre sans faire la moindre résistance. Le saint lui dit ensuite de retourner à Raïthe, et Ménas, étant peu à peu revenu de son étonnement, lui représenta qu’il aurait trop de confusion, et qu’il ne pourrait jamais soutenir les regards de ces vénérables pères qu’il avait abandonnés. « Ne craignez point, mon fils, lui répliqua le saint ; ils vous recevront avec beaucoup de charité, et votre conversion leur causera une grande joie. Il vous arrivera même quelque chose d’extraordinaire et qui vous servira de preuve que Dieu vous aura pardonné votre péché. »

Ménas, rassuré et consolé par ces paroles, retourna à Raïthe, où la prédiction du saint se vérifia dans tous ses points ; car les pères le reçurent avec de grandes démonstrations de tendresse et de charité. Ils lui permirent de faire les fonctions de son ordre ; et un jour qu’il portait le calice où était le précieux sang de Notre-Seigneur, un de ses yeux parut comme lui sortir de la tête, ce qui fut le signe auquel les pères reconnurent que Dieu lui avait pardonné sa désertion, comme saint Siméon le lui avait prédit. Jean Mosch, qui rapporte ceci, dit l’avoir appris de l’abbé Serge, de Raïthe.

SAINT HILARION, PÈRE DES MOINES DE LA PALESTINE.

Saint Chariton, fondateur du célèbre ermitage qu’on appela dans la suite la Laure du Pharan, fut le premier solitaire de la Palestine. Mais l’établissement de cette laure ne fit pas d’abord sensation comme en fit saint Hilarion ; de sorte que c’est proprement depuis celui-ci que l’état monastique fleurit dans cette province et dans la Syrie ; et, comme ses exemples et ses prodiges donnèrent occasion à la fondation d’un grand nombre de monastères, c’est avec raison qu’on l’appelle le père des moines de ces quartiers, comme saint Antoine le fut de ceux d’Égypte, et saint Pacôme de ceux de la haute Thébaïde.

Saint Hilarion naquit en un village nommé Thabath, environ à deux lieues de Gaze en Palestine, vers l’an 291. Ses parents étaient païens, et la grâce dont il fut prévenu dans sa jeunesse le fit sortir, selon la pensée de saint Jérôme, du sein d’une famille idolâtre, comme la rose sort du milieu des épines. Il n’y a guère d’apparence qu’il ait connu le nom de Jésus-Christ dans sa maison, où tout ce qui s’offrait à ses yeux se ressentait des superstitions du paganisme. Il paraît plutôt qu’il eut ce bonheur à Alexandrie, où il en trouva plus de moyens, et où il fut envoyé par ses parents, lorsqu’il avait à peine dix ans, pour apprendre les lettres humaines. Nous ne savons pas quel fut celui qui l’éleva dans les principes de la foi chrétienne ; mais il y réussit si heureusement, avec le secours de la grâce, que dans cet âge tendre Hilarion aimait Jésus-Christ de tout son cœur, et, bien loin de s’amuser aux spectacles profanes, il ne goûtait que la prière et les assemblées ecclésiastiques. Cela n’empêcha pas qu’il ne fît du progrès dans les études, car il apprit le grec aussi parfaitement qu’il possédait le syriaque, sa langue naturelle ; mais les attraits des vertus chrétiennes, l’emportèrent toujours, dans son cœur, sur ce qui ne servait qu’à orner son esprit, et il écrivit dès lors un livre des Évangiles, qu’il garda jusqu’à la mort pour en faire le principal sujet de ses réflexions, et pour être toujours en état d’y recourir et d’y conformer sa conduite. Ce qu’il y a encore de plus remarquable, c’est que c’était précisément dans ce temps-là que la persécution de Dioclétien était plus allumée ; et, bien loin que sa foi en fût ébranlée par la crainte, elle jeta dans son âme de plus fortes racines, et son zèle pour Jésus-Christ n’en devint que plus ferme et plus ardent.

En effet, ayant entendu parler des vertus de saint Antoine, dont la réputation était déjà répandue dans toute l’Égypte et attirait beaucoup de monde auprès de lui, il voulut l’aller voir comme les autres, non par un esprit de curiosité, mais dans l’intention d’étudier sa conduite et de se former sur son exemple. Il quitta pour cela son habit de séculier, et demeura environ deux mois auprès de lui, observant avec soin sa manière de vivre, principalement son abstinence rigoureuse, son assiduité à l’oraison, son humilité à recevoir les frères, son zèle à les reprendre de leurs défauts, son ardeur à les animer tous et à les porter à la pratique du bien.

Saint Antoine ne s’était pas encore retiré sur cette montagne où il finit depuis sa vie ; il était alors vers Héraclée, et à peine y avait-il un an qu’il était sorti du vieux château où il s’était tenu renfermé pendant vingt ans. Hilarion eût bien désiré de demeurer plus longtemps auprès d’un si excellent maître ; mais voyant ce grand nombre de personnes qui y accouraient de toutes parts, soit pour recevoir ses instructions, soit pour être délivrées de leurs maladies, et particulièrement de l’obsession des démons, il se dit à lui-même qu’il n’était pas venu dans le désert pour y voir autant de monde que dans les villes ; qu’il devait commencer par la retraite, comme saint Antoine avait commencé ; que ce saint, ainsi qu’un soldat vétéran chargé de lauriers, pouvait jouir du fruit de ses victoires, mais que, quant à lui, il avait besoin de combattre, ce qu’il n’avait pas encore bien essayé.

Ces considérations le déterminèrent à retourner en son pays, et il s’y rendit avec quelques autres solitaires, après avoir pris congé du grand Antoine, dans l’intention de pratiquer plus tranquillement les exercices et les vertus qu’il avait appris de lui. Il parut bien, par les effets que sa retraite produisit dans la Palestine, que l’esprit de Dieu l’y conduisit ; car il y fit connaître la sainteté de l’état qu’il avait embrassé, et devint l’instrument de sanctification d’une infinité d’âmes, par les moyens qu’il leur fournit pour en remplir les devoirs avec perfection.

Il trouva en arrivant chez lui que son père et sa mère étaient morts, et distribua ce qui lui revenait de leur succession, partie à ses frères et partie aux pauvres ; et, se souvenant que Jésus-Christ avait dit que celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne saurait être son disciple, il ne réserva rien des biens de la terre, pour mieux acquérir ceux du ciel. Ainsi dépouillé de tout et revêtu seulement de la vertu de Jésus-Christ, il entra dans un vaste désert qui est entre Gaze et l’Égypte, à deux lieues et demie de Majuma, bourg où étaient le port et les magasins de Gaze, et il entreprit cette vie toute céleste après laquelle il soupirait ardemment. Ses parents et ses amis voulurent d’abord l’en détourner, lui représentant que le lieu qu’il choisissait était décrié par les meurtres et les brigandages qui s’y commettaient souvent ; mais il leur répondit que, bien loin de craindre la mort du corps, il ne craignait que celle de l’âme, de sorte qu’on était surpris qu’à un âge si tendre (car il n’avait que quinze à seize ans) il montrât tant de force d’esprit. Mais l’ardeur de son amour pour Jésus-Christ l’élevait au-dessus de toute crainte humaine, et sa ferveur était telle, que, malgré la délicatesse de sa complexion, qui le rendait sensible aux moindres impressions du froid ou du chaud, il endurait toutes les injures de l’air avec un courage qui étonnait tout le monde.

Sozomène, qui parle de lui dans son histoire avec beaucoup d’éloge, rapporte en ces termes la manière dont il vivait. « Il s’accoutumait, dit-il, à souffrir les travaux et à surmonter l’inclination qu’ont les hommes à la mollesse ; il ne le cédait à personne pour l’abstinence ; il combattait contre la faim, la soif, le froid, le chaud, et contre toutes les autres peines que la délicatesse du corps et de l’esprit nous fait envisager comme des maux. D’ailleurs il était grave dans sa conduite, sérieux dans ses discours, et il étudiait avec soin le sens des divines Écritures. » Ce n’est pourtant là qu’une idée fort légère de sa manière de vivre ; mais saint Jérôme la développe par le détail qu’il en fait, et c’est d’après lui que nous l’allons donner.

Il n’avait pour vêtement, dit ce saint, qu’un sac et une tunique de peau que saint Antoine lui avait donnés, et un petit manteau de paysan. Il ne lavait jamais ce sac, disant qu’il était fort inutile de rechercher la propreté dans le cilice, et il ne cherchait point de tunique que la première ne fût tout à fait hors d’usage. Il ne coupait ses cheveux qu’une fois l’année, au temps de Pâque. Son lit était la terre dure, ou, dans la nécessité, une natte de jonc. Depuis seize jusqu’à vingt ans, il n’eut pour se garantir de la pluie et des vives ardeurs du soleil qu’une petite cabane couverte de joncs et d’épines : encore n’avait-il point alors de demeure fixe ; mais il allait, dans cette vaste solitude, tantôt en un endroit, tantôt à un autre, pour éviter de tomber entre les mains des voleurs ; car, quoiqu’il ne craignit pas la mort, il savait qu’il n’était pas de la discrétion de s’y exposer sans sujet, comme il est de la piété de l’accepter lorsqu’elle se présente par l’ordre de la Providence.

Aussi Dieu montra dans une rencontre qu’il prenait de lui un soin tout particulier : car des voleurs, ayant formé le dessein de le surprendre dans sa petite cabane, soit qu’ils crussent y trouver quelque butin à faire, soit qu’ils eussent honte de voir qu’un si jeune solitaire demeurât dans ces lieux sans les craindre, se mirent en chemin pour le chercher après le coucher du soleil ; mais ils ne firent que marcher toute la nuit sans pouvoir y arriver. Enfin le jour étant venu, ils découvrirent sa pauvre cellule, et y étant entrés, ils lui demandèrent d’un ton de raillerie ce qu’il ferait s’il était attaqué par des voleurs. Il leur répondit que celui qui n’avait rien ne les craignait point. « Mais, répliquèrent-ils, ils peuvent vous tuer. — À la bonne heure, dit Hilarion ; mais je ne crains pas la mort, parce que j’y suis préparé. » Ils admirèrent une si grande fermeté dans un jeune homme de dix-huit ans, car il n’en avait pas alors davantage, et lui avouèrent qu’ils s’étaient égarés pendant la nuit, et que Dieu les avait comme aveuglés. Ils lui promirent enfin de se corriger de leurs vices, et le laissèrent en paix.

Il bâtit à vingt ans une cellule un peu plus solide avec des briques, de la boue, et des tuiles cassées, mais si petite et si incommode, qu’à peine pouvait-il s’y étendre. Elle était située au bord de la mer, à une lieue environ de Thabath ; on la voyait encore du temps de saint Jérôme. Ce saint docteur entre dans un détail tout particulier en parlant de son abstinence. Il dit qu’il pratiqua toute sa vie un jeûne très-austère, qu’il ne rompit pas même aux jours de fêtes, ni dans ses maladies, ne mangeant jamais qu’après le soleil couché. Il s’interdit l’usage du pain, et ne mangea par jour que quinze figues ; encore quand le démon l’attaquait par la tentation, il passait trois et quatre jours sans prendre aucune nourriture, se contentant après ce temps de manger quelques figues et du suc des herbes pour réparer ses forces épuisées. Aussi son corps devint si exténué par cette grande austérité, qu’il ne lui restait presque plus que la peau sur les os. Depuis l’âge de vingt-un ans jusqu’à trente-cinq, il ne garda pas toujours le même régime ; il le changea selon le besoin, mais toujours en si petite quantité, qu’on reconnaissait dans ces changements son amour invariable pour la pénitence. Ainsi, depuis vingt-un ans jusqu’à vingt-quatre, il mangeait quelques lentilles trempées dans de l’eau froide ; les trois années suivantes, du pain sec avec de l’eau et du sel ; ensuite, jusqu’à trente ans, des herbes sauvages et des racines crues ; après ce temps, six onces de pain d’orge et des herbes cuites. Mais sentant que sa vue s’affaiblissait et que son corps se couvrait d’élevures piquantes, il ajouta un peu d’huile aux herbes, et vécut ainsi jusqu’à l’âge de soixante-trois ans. Alors, jugeant par la faiblesse de son corps que sa fin était proche, et ne voulant d’ailleurs rien relâcher de ses austérités, parce que sa ferveur lui tenait lieu de force, il s’abstint tout à fait de pain, et ne prit pour toute nourriture, jusqu’à quatre-vingts ans, qu’un potage d’herbes où on mêlait de la farine, ce qui allait à peine à cinq onces ; encore observa-t-il toujours constamment de ne le prendre qu’après le soleil couché.

Nous pouvons ajouter à cette vie si austère la privation de toutes les consolations humaines, et de celles même qui eussent beaucoup pu satisfaire sa piété. On remarque que dans cinquante ans qu’il demeura en Palestine, il n’alla qu’une fois à Jérusalem, et ce fut autant par dévotion que de peur qu’on ne crût, s’il n’y allait point en étant si proche, qu’il méprisait les saints lieux. Jusqu’alors il avait gardé si étroitement sa solitude, qu’il n’entrait point dans les villes ni même dans les villages. Enfin nous pouvons mettre entre ses pratiques de pénitence le travail des mains, qu’il diversifiait, soit en labourant la terre, soit en faisant des paniers de jonc, à l’exemple des solitaires d’Égypte.

Mais son principal exercice était l’oraison, le chant des psaumes et la lecture des saintes Écritures, qu’il étudia même par cœur, et dont il récitait les paroles avec un profond respect et une tendre onction, comme s’il eût vu Dieu présent et qu’il les eût entendues de sa divine bouche.

Le démon, voyant une ferveur si extraordinaire dans un si jeune solitaire, voulut l’étouffer dès le commencement et l’attaqua par des tentations violentes. Hilarion avait vécu jusqu’alors dans une innocence angélique et n’avait pas encore éprouvé les révoltes humiliantes de la chair. Les premiers assauts qu’il ressentit l’étonnèrent ; mais il n’en fut pas découragé ; au contraire, s’élevant contre son corps qui lui déclarait la guerre, il lui dit avec un zèle enflammé par l’amour de la pauvreté, et en frappant sa poitrine, comme s’il eût voulu, par les coups qu’il se donnait, chasser ces mauvaises images de son esprit : « Attends, malheureux âne, je t’empêcherai bien de regimber ; bien loin de te donner de l’avoine, tu n’auras que de la paille. Je te ferai souffrir la faim et la soif, je te chargerai sans ménagement, et je te ferai travailler par le chaud et par le froid, afin que tu penses plutôt à manger qu’à te donner du plaisir. »

L’ennemi de son âme, n’ayant pu réussir par cette voie, tâcha de le surprendre et de l’intimider par la représentation de mille fantômes ; mais le saint se moquait de tous ces prestiges, qui montraient la malice et la faiblesse en même temps du malin esprit, et les rendait vains par sa prière et l’invocation du nom de Jésus-Christ avec une foi animée de la charité.

Il persévéra ainsi pendant vingt-deux ans dans sa solitude, soutenant de fréquents et rudes combats de la part des ennemis invisibles, et n’étant connu que de réputation dans la Palestine, lorsque Dieu voulut le faire éclater par le don des miracles et en faire l’instrument de sa miséricorde pour la conversion et la sanctification d’un grand nombre d’âmes. Elpide, homme fort pieux et de grande considération, puisqu’il fut ensuite préfet du prétoire d’Orient, revenait de voir avec sa femme, nommée Aristenète, et ses trois fils, le grand saint Antoine ; mais, quand ils furent à Gaze, soit par l’intempérie de l’air, soit, dit saint Jérôme, parce que Dieu voulait glorifier aux yeux du monde son serviteur Hilarion, les trois enfants furent saisis en même temps d’une fièvre double-tierce si violente, que les médecins en désespéraient. Leur mère affligée les pleurait déjà comme s’ils fussent morts, et ne pouvait se consoler. On lui dit qu’il y avait dans le désert voisin un saint solitaire qui pouvait bien obtenir leur guérison par la force de ses prières ; et aussitôt elle s’empressa si fort de l’aller voir, suivie seulement de quelques femmes et de quelques eunuques qu’elle avait à son service, qu’à peine elle donna le loisir à son mari de lui faire préparer un âne pour lui servir de monture. Dès qu’elle fut à la porte de sa cellule, elle s’écria : « Je vous conjure, serviteur de Jésus-Christ, par la croix de ce très-débonnaire Sauveur et par le sang qu’il a versé pour nous, de venir à Gaze donner la vie à mes enfants, afin que cette ville, livrée aux erreurs du paganisme, en rende gloire à Dieu, et que l’idole de Marnas y soit abattue et Jésus-Christ glorifié. »

Le saint lui représenta qu’il ne quittait pas sa cellule, et que depuis qu’il était dans ce désert il s’était proposé de n’entrer jamais dans aucune ville ni dans aucun village ; mais sa résistance ne fit que rendre l’affligée Aristenète plus pressante. Elle se prosterna en terre, elle insista par ses cris et par ses larmes ; tous ceux qui étaient présents en versaient aussi comme elle : « Rendez-moi mes enfants, lui disait-elle, je vous en conjure ; et que ceux que le grand Antoine a tenus dans ses bras en Égypte me soient conservés en Syrie par votre bénédiction. » De sorte qu’Hilarion, touché lui-même jusqu’aux larmes de l’affliction de cette dame, ne crut pas devoir résister davantage, et lui promit qu’il se rendrait après le soleil couché auprès des malades. Il y fut donc sur le soir, et, ayant invoqué sur chacun d’eux en particulier le nom de Jésus-Christ, ils eurent sur-le-champ une crise si heureuse, qu’ils furent en état de manger, reconnurent leur mère, baisèrent les mains du saint, et se trouvèrent guéris.

Le bruit de cette guérison miraculeuse se répandit aussitôt par tout le pays et les provinces voisines jusqu’en Égypte, et chacun s’empressa de recourir à saint Hilarion. Cela fut cause aussi de la conversion d’un très-grand nombre d’idolâtres, et plusieurs embrassèrent la vie monastique, ce qui donna occasion à bâtir beaucoup de monastères.

Saint Jérôme fait, en suite de ce prodige, une longue énumération de plusieurs autres que le saint opéra en diverses rencontres, et cite les nombreux possédés qu’il délivra. Il dit aussi que Dieu rendit Hilarion si célèbre, que saint Antoine le Grand, ayant appris quelle était la sainteté de sa vie et l’éclat de ses miracles, lui écrivit plusieurs lettres et recevait les siennes avec beaucoup de consolations ; aussi lorsque quelqu’un venait à lui des différents quartiers de la Syrie pour être guéri par ses prières de quelque maladie, ou délivré des malins esprits, il leur disait : « Pourquoi venez-vous de si loin et avec tant de fatigues et de peines, ayant chez vous mon fils Hilarion ? »

Ces guérisons miraculeuses ne produisirent pas seulement de merveilleux effets sur les corps, elles en opérèrent de plus admirables dans les âmes, par les impressions qu’elles firent sur les esprits et sur les cœurs des peuples de la Palestine et des pays voisins. À l’exemple du saint, on bâtit de toutes parts des monastères, et une multitude prodigieuse de solitaires qui s’y formèrent se rangea sous sa conduite. Il en rendit à Dieu des actions de grâces avec un cœur plein de zèle et d’ardeur pour sa gloire, et il exhortait puissamment chacun en particulier à ne pas recevoir en vain la grâce du Seigneur : « Car, disait-il, la figure de ce monde passe, et la véritable vie est celle que nous pouvons acquérir dans le ciel par les travaux de la pénitence que nous embrassons dans celle-ci. »

Pour leur donner des exemples d’humilité et de charité, il les visitait tous les ans un peu avant la vendange, parcourant leurs cellules les unes après les autres, sans en oublier aucune, parce que toutes les âmes lui étaient également chères ; ce qui étant su des solitaires, dès le commencement, ils se joignaient à lui en grand nombre pour l’accompagner dans cette visite, portant leurs provisions, et ils s’assemblaient quelquefois jusqu’à deux mille. Mais dans la suite l’estime générale qu’on avait pour lui fit que chaque bourgade lui fournissait volontiers, et à toute sa suite, les vivres nécessaires lorsqu’il venait visiter les solitaires de son voisinage.

Il dressait ordinairement un mémoire de sa visite, marquait les lieux où il devait loger et ceux où il ne faisait que passer, et dirigeait si bien ses pas, que, sans en faire d’inutiles, il n’oubliait pourtant aucun frère, si peu considérable qu’il fût. Allant, dans une de ses visites, au désert de Cadès, il se rencontra à Éluse, en Idumée, précisément le jour que le peuple de cette ville, encore idolâtre, était assemblé dans le temple de Vénus pour célébrer sa fête ; car les Sarrasins adoraient cette divinité à cause de la planète de ce nom, qu’on appelle l’Étoile du matin, comme nous l’avons dit dans la Vie de saint Nil. Dès que ces païens surent qu’il passait à leur voisinage, se souvenant qu’il avait délivré plusieurs personnes de leur nation qui étaient possédées du démon, ils vinrent en foule au-devant de lui avec leurs femmes et leurs enfants, et lui criaient tous en baissant la tête : Bareth, c’est-à-dire, Bénisses-nous. Il les reçut avec douceur et humilité, et les conjura de cesser d’adorer les pierres, mais d’adorer plutôt le vrai Dieu. En même temps il levait les yeux au ciel, versant beaucoup de larmes, et leur promettait de les venir voir souvent, s’ils voulaient croire en Jésus-Christ. Ô merveille de la grâce de Dieu ! s’écrie saint Jérôme ; ils ne le laissèrent point aller qu’il ne leur eût tracé le plan d’une église, et que leur sacrificateur, couronné comme il était, et prêt à offrir la victime qu’on allait immoler à l’idole, n’eût été fait catéchumène, pour être instruit et ensuite marqué par le saint baptême du caractère de Jésus-Christ. On établit peu de temps après un évêque dans cette ville, comme il paraît par l’histoire de saint Nil.

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