Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 12)

Michel-Ange Marin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vies choisies des Pères des déserts d'Orient · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les solitaires de ces quartiers avaient des vignes qu’ils cultivaient, et c’était plutôt pour en manger le fruit que pour en faire du vin, dont ils n’usaient pas ordinairement. Le saint exigeait pourtant d’eux un grand détachement, et il ne pouvait souffrir qu’ils eussent des sentiments d’avarice. Il avait aussi une horreur extrême des solitaires qui gardaient en réserve de l’argent ; ou ce qu’ils recueillaient de leurs vignes et de leurs jardins, et qui tenaient un compte de leurs dépenses, ou qui s’attachaient trop à leurs meubles. Il fit paraître en plus d’une rencontre combien il condamnait cette infidélité, indigne d’une personne qui a quitté le monde pour embrasser la pauvreté religieuse et n’avoir que Jésus-Christ pour trésor ; et Dieu manifesta par plus d’un miracle combien il approuvait ses sentiments.

Depuis que Dieu l’eut rendu célèbre par le don des miracles et de la parole, pour inspirer l’amour de son culte et de la perfection religieuse, il était chargé de tant de solitaires, et l’affluence des personnes affligées de maladies ou d’autres peines qui venaient à lui était si grande, qu’il commença à regretter les premiers temps où, vivant seul dans le désert, il goûtait les douceurs de sa retraite, n’ayant d’autre conversation qu’avec le Ciel. Le souvenir de cet état de tranquillité lui faisait sentir davantage sa situation présente et l’accablait de douleur ; il ne cessait de pleurer et de gémir. Les frères, à qui il ne s’en était pas expliqué, lui en demandèrent le sujet ; il leur dit : « Comment ne m’affligerais-je pas ? je suis retourné au siècle par une autre route, et je reçois ma récompense dans cette vie. Ne voyez-vous pas que dans toute la Palestine et les provinces voisines on me considère comme si je valais quelque chose ? D’ailleurs je possède des campagnes et des meubles sous prétexte de pourvoir aux besoins du monastère. » Ils comprirent par là qu’il méditait sa retraite, et ils le gardèrent avec plus de soin, surtout le moine Hésyque, qui lui était attaché avec une tendresse filiale. Il avait alors soixante-trois ans, et il passa deux ans à gémir ainsi et à répandre des larmes. Dans ce temps-là Aristenète, cette dame dont nous avons dit qu’il avait guéri les trois fils, vint le voir sans aucun cortége qui indiquât qu’elle était la femme du préfet du prétoire, et lui dit qu’elle était dans le dessein de pousser son voyage jusqu’à la solitude de saint Antoine pour le voir encore une fois. « Je voudrais bien y aller aussi, lui dit-il les larmes aux yeux ; mais, outre que je suis comme prisonnier dans ce monastère, ce voyage ne me saurait être utile, puisqu’il y a deux jours que le monde est privé d’un tel père. » Il n’avait pu l’apprendre que par révélation, car il fallait bien plus de temps pour en avoir des nouvelles par la voie ordinaire. Aristenète le crut, et quelque temps après elle apprit d’ailleurs que saint Antoine était mort, comme il le lui avait dit.

Quoique ses disciples le gardassent à vue, dans la crainte qu’il ne leur échappât, il persista toujours dans le dessein de le faire, et enfin il l’exécuta.

Il déclara qu’il voulait partir, et donna ordre qu’on lui amenât un âne ; car ses jeûnes et ses autres austérités l’avaient mis hors d’état de faire le voyage à pied. À peine le bruit s’en fut répandu, qu’il s’assembla de toutes parts plus de dix mille personnes, chacun s’efforçant de l’empêcher, comme si son éloignement eût dû causer la ruine de la Palestine. Mais sans se laisser ébranler par leurs sollicitations, il remuait le sable de son bâton et disait : « Mon Dieu n’est point trompeur ; je ne puis voir les églises renversées, les autels de Jésus-Christ foulés aux pieds, le sang de mes enfants répandu. » On jugea, en l’entendant parler ainsi, que Dieu lui avait révélé quelque secret qu’il ne voulait pas divulguer, et on ne se trompait pas, comme on le verra dans la suite. On persista pourtant à le garder ; mais il protesta hautement qu’il ne prendrait aucune nourriture qu’on ne l’eût laissé en liberté. En effet, il fut sept jours sans manger ni boire, et on fut forcé de le laisser partir. Un peuple innombrable l’accompagna jusqu’à Béthénie, bourg dépendant de Gaze, dont nous aurons occasion de parler bientôt. Là il congédia cette troupe, et ne choisit pour l’accompagner que quarante solitaires qui portaient de quoi se nourrir, et qui étaient assez robustes pour soutenir le jeûne, malgré les fatigues du voyage, et ne manger qu’après le coucher du soleil, selon l’usage.

Il arriva le cinquième jour à Peluse, où il visita les solitaires du voisinage et du désert de Lychnos. Il se rendit aussi auprès des évêques Draconce et Phylon, qui étaient exilés par les ariens pour la cause de la foi, le premier à Theubate, et le second à Babylone, et sa présence consola merveilleusement ces deux serviteurs de Jésus-Christ. De Babylone il alla à Aphrodite, où il déclara au diacre Baïsan et aux autres solitaires du lieu, qu’il se hâtait de se rendre à la montagne de saint Antoine pour y célébrer le jour anniversaire de sa mort.

Il y arriva en trois jours avec beaucoup de fatigues. Isaac et Pélusien, qui avaient été les disciples de saint Antoine, et dont le premier lui avait servi d’interprète, lui racontèrent les particularités de la vie qu’il avait menée, et lui montrèrent son petit jardin, l’endroit où il avait accoutumé de prier, l’étroite cellule où il couchait, et jusqu’aux instruments dont il se servait pour le travail. Hilarion désira de voir l’endroit où on l’avait enterré. À cette demande, ils le prirent à part ; mais on ne sait pas s’ils le lui montrèrent, ou s’ils s’en excusèrent sur la défense que le saint leur avait faite de ne le découvrir à personne, de peur que Pergame, homme des plus opulents de ces quartiers-là, ne vînt enlever son corps pour l’emporter chez lui et lui bâtir une chapelle.

Après avoir rendu ses devoirs à la mémoire du grand saint Antoine, et satisfait sur sa montagne sa pieuse curiosité, il retourna à Aphrodite, et ne retint que deux frères auprès de lui. Il s’arrêta avec eux dans un désert proche de là, et, comme s’il n’eût fait que commencer à servir Dieu, il pratiqua l’abstinence et le silence avec une ferveur étonnante. Il goûtait ainsi à son gré les charmes de la solitude, lorsque sa charité le trahit encore, et son humilité l’obligea de s’exiler de nouveau. Il y avait trois ans, depuis la mort de saint Antoine, qu’il n’avait plu ; ce qui faisait dire au peuple que les éléments mêmes en faisaient le deuil. Les habitants, sachant que saint Hilarion demeurait à leur voisinage, coururent à lui comme à l’envi, tant les femmes que les hommes, et le prièrent, comme héritier des vertus du grand Antoine, de leur obtenir la cessation de cette longue sécheresse qui les réduisait tous à la famine. Saint Hilarion ne put entendre leurs lamentations et leurs plaintes sans en être touché ; il leva les yeux et les mains au ciel pour demander à Dieu la pluie dont ils avaient besoin, et aussitôt elle tomba en abondance. Ce miracle fut bientôt suivi d’un second, qui ne contribua pas moins à manifester le grand crédit qu’il avait auprès de Dieu ; car la terre, ainsi arrosée par la pluie, produisit une grande quantité de serpents et d’autres bêtes venimeuses, dont beaucoup de personnes furent piquées ; mais le saint, à qui ils eurent de nouveau recours, bénit de l’huile qu’il leur donna, et qui guérissait aussitôt leurs plaies.

Ces nouveaux prodiges lui attirèrent les honneurs qu’il craignait, et pour les éviter il prit le chemin d’Alexandrie, dans l’intention de passer de là dans le vaste désert d’Oasis ; et, comme il n’avait pas la coutume d’entrer dans les villes, il s’arrêta chez des solitaires de sa connaissance, du territoire de cette ville, qui demeuraient au bout du quartier appelé Bruchion. Ceux-ci le reçurent avec une joie inexprimable, se flattant qu’il demeurerait du moins quelque temps avec eux ; mais leur joie se changea en douleur quand ils apprirent de ses disciples qu’il allait partir dès le soir. Les uns se jetèrent à ses pieds, les autres se couchèrent sur le seuil de la porte, tous le conjurèrent de ne pas les quitter, lui protestant qu’ils mourraient plutôt que de souffrir d’être privés d’un tel hôte. Il les consola en leur disant qu’il se hâtait de partir pour ne pas leur attirer de fâcheuses affaires, et qu’ils verraient bientôt qu’il ne se trompait pas. Comme ils savaient qu’il était guidé par l’esprit de Dieu, ils n’osèrent s’opposer davantage à son départ, et le lendemain ils virent arriver des idolâtres de Gaze accompagnés des licteurs du préfet pour se saisir de lui, parce qu’ils avaient su qu’il était venu la veille à leur monastère, où les païens comptaient qu’il passerait quelques jours. Pour bien entendre ceci il faut savoir que, Julien l’Apostat ayant été fait empereur, les habitants de Gaze, obstinés dans leur idolâtrie jusqu’à la fureur, crurent ne pouvoir mieux lui faire leur cour que de lui présenter une requête contre le saint et contre Hésyque, son fidèle disciple, les accusant d’être magiciens, et demandant qu’ils fussent poursuivis et qu’on les fit périr. C’était aussi pour se venger contre saint Hilarion de l’affront qu’il avait fait à leur dieu Marnas, et des païens qu’il avait convertis. Ils obtinrent sans peine de ce prince, qui ne haïssait pas moins qu’eux les chrétiens, ce qu’ils désiraient ; et, en conséquence, après avoir détruit son monastère, ils le cherchèrent partout, et vinrent, comme nous l’avons dit, jusqu’au monastère de Bruchion ; mais, l’ayant manqué, ils se dirent l’un à l’autre : « On nous l’a bien dit que c’est un magicien, et qu’il connaît l’avenir. »

On comprit aussi alors ce que le saint avait prédit lorsqu’il quitta la Palestine : qu’il ne pouvait voir les églises renversées, les autels foulés aux pieds, et le sang de ses enfants répandu ; car les habitants de Gaze, ne consultant plus que leur rage contre les chrétiens, sous un prince dont on secondait les désirs en les maltraitant, exercèrent contre eux des cruautés étranges. Après avoir brûlé l’église qu’ils avaient dans leur ville, mis en pièces plusieurs chrétiens, et contraint d’autres à s’enfuir, entre lesquels se trouva le grand-père de l’historien Sozomène, que saint Hilarion avait converti avec plusieurs autres de ses parents, ils commirent des cruautés plus monstrueuses encore que les premières : car ils ouvrirent le ventre à des prêtres et à des vierges consacrées à Jésus-Christ, mirent leurs entrailles à nu, les remplirent d’eau, et se donnèrent l’horrible divertissement de faire manger l’un et l’autre ensemble par les pourceaux, comme firent aussi les païens d’Ascalon.

Cependant saint Hilarion se sauva de Bruchion dans le désert d’Oasis par des détours qui n’étaient pas pratiqués, et y demeura un an. Adrien, du nombre de ses disciples, arrivé de Palestine, lui donna la nouvelle de la mort de Julien, tué dans la poursuite des Perses, et que Jovien, prince très-catholique, lui avait succédé. Il voulut le presser de retourner en Palestine ; mais le saint avait formé un autre dessein. Voyant que sa réputation le suivait partout, et qu’il commençait à être connu et honoré dans l’Oasis comme en Orient, il prit le parti de passer la mer et de se retirer dans quelque île, ne pouvant, comme il le souhaitait, vivre inconnu dans la terre ferme.

Il loua pour cela un chameau, et vint à Parétoine, où il s’embarqua avec un autre disciple, nommé Zanan ou Gazan, et passa en Sicile. Comme ils étaient en pleine mer, il délivra le fils du patron du navire, que le démon avait saisi.

Étant arrivé à Pachya, promontoire de la Sicile, il offrit le livre des Évangiles qu’il avait écrit de sa main, étant jeune, au patron, qui le refusa constamment, voyant surtout que lui et son disciple n’avaient que ce livre et l’habit qu’ils portaient. Le saint tressaillit de joie de ne posséder rien de ce monde et d’être regardé par les habitants du lieu comme un mendiant ; mais, craignant toujours d’être reconnu par les marchands qui venaient d’Orient s’il s’arrêtait sur les côtes de l’île, il s’avança dans le pays à six à sept lieues de la mer, dans un lieu désert, où il faisait chaque jour un fagot que son disciple allait vendre dans les villages pour en avoir du pain.

« Mais, dit saint Jérôme, la ville, selon la parole de Jésus-Christ, qui est bâtie sur une montagne, ne peut demeurer cachée, et il en fut de même du serviteur de Dieu. » Un écuyer ou armurier, étant à Rome possédé du démon, s’écria dans l’église Saint-Pierre : « Hilarion, serviteur de Jésus-Christ, est entré depuis peu de jours en Sicile ; personne ne le connaît encore, et il se flatte d’y demeurer caché ; mais j’irai, et je le ferai bien connaître. » Il partit avec ses valets, traversa la mer, se rendit à Pachya, et, le démon dont il était possédé le menant droit à la porte de sa pauvre cellule, il s’y prosterna et fut délivré sur-le-champ.

Ce premier miracle qu’il fit en Sicile attira aussitôt auprès de lui une multitude prodigieuse de malades et de gens de piété, les uns pour être guéris, les autres pour s’édifier. Du nombre des premiers fut un des principaux du pays, qui recouvra la santé par ses prières le même jour qu’il vint le voir. Comme il était fort riche, il voulut lui faire des présents qui répondaient à son opulence ; mais saint Hilarion, en les refusant, lui dit ces paroles de Jésus-Christ à ses disciples : Donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement. (Matth., x.)

Il devint célèbre en Sicile autant qu’il l’avait été en Palestine, et dans ces entrefaites, Hésyque, son disciple favori, le cherchait partout et parcourait tous les déserts, dans l’espérance qu’en quelque endroit qu’il se fût retiré il ne demeurerait pas caché, et qu’il pourrait par là découvrir le lieu de sa retraite. Il ne se trompa point ; car, après trois ans de recherches, un Juif qui faisait le métier de fripier dans Méthone, aujourd’hui Modon, dans la Morée, lut dit qu’il avait paru en Sicile un prophète des chrétiens qui faisait tant de miracles, qu’on le tenait pour un des saints de l’antiquité. Hésyque voulut l’interroger sur son habit, sa taille, la langue qu’il parlait, et principalement sur l’âge qu’il avait ; mais il ne lui en sut rien dire, parce qu’il ne lui en parlait que sur le bruit public. Cela suffit pourtant à Hésyque pour le déterminer à passer en Sicile, où tout le monde lui parla d’abord de ses prodiges ; et surtout on lui rapporta avec admiration que, faisant un si grand nombre de miracles, il n’avait jamais voulu rien prendre de personne, pas même un morceau de pain. Il ne lui fut pas difficile de trouver sa cellule, où l’affluence seule du monde qui y abordait suffisait pour la lui faire connaître. Aussitôt qu’il vit saint Hilarion, il se jeta à ses pieds avec une joie inexprimable, et les arrosa de ses larmes. Il apprit ensuite de Zanan que le saint avait résolu encore de s’enfuir dans quelque pays barbares où l’on n’entendit pas même sa langue, et il le mena à Épidaure en Dalmatie, où il fut à peine arrivé, que ses miracles le découvrirent encore ; car un serpent monstrueux ayant paru dans ce quartier, et dévorant non-seulement les troupeaux, mais aussi les hommes, touché de ce malheur, il fit amasser du bois pour dresser un bûcher, et, après avoir invoqué le nom de Jésus-Christ, ordonna à cet horrible dragon de monter sur ce bûcher, où il mit lui-même le feu et le consuma en présence de tout le peuple. Sa charité n’ayant pu se refuser à ce besoin si pressant, il ne songea plus qu’à une nouvelle retraite ; mais elle fut retardée par ce célèbre tremblement de terre qui arriva alors, dont tous les historiens, tant ecclésiastiques que profanes, ont parlé, et qu’ils marquent le 21 juillet de l’an 365. La mer s’enfla horriblement, et la ville d’Épidaure était menacée d’un renversement général. Les habitants coururent en foule au saint et l’emmenèrent au rivage, comme pour l’opposer aux fureurs des flots. Il fit trois signes de croix sur le sable ; et étendant ensuite les mains contre la mer, on la vit s’élever comme une montagne avec un bruit épouvantable, et, après avoir été quelque temps ainsi suspendue, elle retourna sur elle-même. « Toute la ville, dit saint Jérôme, rend encore aujourd’hui témoignage de cette merveille, et les mères ont soin de l’apprendre à leurs enfants, afin qu’ils en transmettent le souvenir à ceux qui viendront après eux. »

La vertu de Dieu qui était dans Hilarion ne cessant point d’opérer des miracles, Hilarion, craignant toujours que son cœur ne fût tenté de vanité pour les applaudissements que ces prodiges lui attiraient, s’enfuit de nuit sur un petit brigantin, et, deux jours après, il monta dans un vaisseau marchand qui faisait voile pour l’île de Chypre. Il rencontra en chemin des pirates qui venaient à toutes rames sur le navire pour le piller. Tout l’équipage, effrayé et consterné, se croyait perdu et eut recours à ses prières. Il se mit à sourire, et, se tournant vers ses disciples, il leur dit ces paroles de Jésus-Christ : « Hommes de peu de foi, pourquoi craignez-vous ? Ces gens-là sont-ils en plus grand nombre que l’armée de Pharaon que Dieu engloutit dans la mer ? » Les pirates n’étaient pas plus loin qu’un jet de pierre, quand le saint, levant la main contre eux, dit : « Qu’il vous suffise d’être venus jusque-là. » On les vit alors, par un prodige inouï, reculer, malgré leurs efforts, avec autant de vitesse qu’ils étaient venus pour les aborder.

La tranquillité qu’il se promettait à Chypre ne dura que trois semaines. Les possédés, répandus dans l’île, annoncèrent partout son arrivée. On les entendait crier dans différentes villes : « Hilarion est venu, il faut nous hâter d’aller le voir. » Il s’était retiré à trois quarts de lieue de l’ancienne ville de Paphos, dont il ne restait que les ruines. Plusieurs personnes, entendant les cris des possédés, disaient : « Nous avons entendu parler d’Hilarion comme d’un grand serviteur de Dieu, mais nous ignorons l’endroit où il demeure. » Ils le trouvèrent bientôt, et en moins d’un mois il se vit environné de près de deux cents personnes, tant hommes que femmes. Il en fut pénétré de douleur, voyant que les démons ne le laisseraient jouir d’aucun repos ; et, comme s’il eût voulu se venger d’eux, il les chassa tous en moins d’une semaine des corps des possédés, par la force de ses prières.

Il resta encore deux ans en ce lieu, pensant souvent où il pourrait trouver un asile dans lequel il ne fût connu que de Dieu seul. Hésyque était allé par son ordre en Palestine pour y visiter les frères et l’état de son monastère, que les païens de Gaze avaient ruiné. À son retour, il apprit du saint le projet qu’il avait formé de passer en Égypte dans les Bucolies, où il n’y avait point de chrétiens, et dont les habitants étaient des plus barbares, se flattant qu’il y serait plus caché que partout ailleurs. Mais Hésyque, ayant parcouru divers endroits de l’île, lui en trouva un qui parut très-propre au désir qu’il avait de se cacher. Il était à quatre lieues de la mer, environné de montagnes qu’on ne pouvait traverser qu’en grimpant avec beaucoup de danger et de peine, et, outre cela, il y avait quantité d’arbres extrêmement touffus qui en dérobaient la vue. Quand Hésyque eut fait cette découverte, il lui en vint donner avis, et lui persuada de s’y fixer. Le saint alla reconnaître le lieu, et après avoir franchi les montagnes, qu’il trouva d’autant plus à son gré qu’elles lui paraissaient plus rudes, il découvrit un petit jardin arrosé par une eau vive qui descendait d’une colline, et plusieurs arbres fruitiers.

Il s’arrêta en ce lieu. Sozomène dit que ce fut à la persuasion de l’évêque de Chypre, qui était sans doute saint Épiphane, et que ce lieu s’appelait Carburin. Saint Hilarion avait connu ce saint prélat durant son séjour dans la Palestine, où, avant qu’il fût fait évêque, il avait professé la vie monastique ; et nous devons rapporter à ce dernier séjour qu’il fit dans cette île ce que nous lisons dans le Recueil des paroles et des actions remarquables des Pères des déserts, savoir, que saint Épiphane envoya un jour prier l’abbé Hilarion de le venir voir, afin de s’entretenir ensemble avant que la mort les séparât. Saint Hilarion étant venu, comme ils étaient à table, on leur présenta quelques oiseaux ; et saint Épiphane lui en ayant servi, ce saint lui dit : « Excusez-moi, mon père ; depuis que je porte l’habit de solitaire je n’ai rien mangé qui ait eu vie. » Saint Épiphane repartit : « Et moi, depuis que je porte le même habit, je n’ai jamais souffert que personne s’endormît ayant quelque chose sur le cœur contre moi, comme je ne me suis aussi jamais endormi ayant quelque chose à démêler avec un autre. — Pardonnez-moi, mon père, repartit saint Hilarion, la règle que vous observez est plus excellente que la mienne. »

Il demeura dans ce lieu cinq ans, qui furent les derniers de sa vie, et ce séjour lui était plus délicieux, non pas tant à cause du jardin et des arbres fruitiers qu’il y avait (car il n’en goûta jamais), que parce qu’il comptait y vivre plus en solitude, ne présumant pas que personne osât franchir les barrières de montagnes que la nature avait mises entre ce désert et les lieux habités.

Lorsqu’il se félicitait de ce que personne ne venait plus troubler sa retraite, étant sorti par hasard de son petit jardin, il vit devant lui un homme paralytique de tout le corps et couché par terre. Il était avec Hésyque, à qui il demanda qui était cet homme et comment on l’avait transporté là. Le malade répondit qu’il avait possédé le champ dont le petit jardin où il était faisait partie ; et le saint, touché de son état, et obligé de faire encore un nouveau miracle, se mit à pleurer, et lui dit : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je vous ordonne de vous lever et de marcher. » À peine eut-il prononcé ces paroles, que le paralytique se trouva libre de tous ses membres et parfaitement guéri. Le bruit s’en répandit aussitôt, et le besoin faisant surmonter toute difficulté des chemins, non-seulement on vint encore à lui en foule, mais on prit soin qu’il ne se retirât pas ailleurs, car on savait qu’il changeait facilement de retraite, « non, dit saint Jérôme, par inconstance et légèreté d’esprit, mais parce qu’il fuyait les honneurs et qu’il ambitionnait de mener une vie cachée et méprisable aux yeux des hommes. »

Il était arrivé à sa quatre-vingtième année, et son cher disciple Hésyque était allé faire un voyage en Palestine. L’autre disciple, qui était resté auprès de lui pour le servir dans sa vieillesse, était mort aussi depuis peu de jours : alors, sentant lui-même qu’il n’avait plus longtemps à vivre, il écrivit une lettre courte à Hésyque, comme par manière de testament, dans laquelle il marquait qu’il lui laissait son livre des Évangiles et ses habits, qui consistaient en une robe ou un sac, une coule et un petit manteau.

À peine sut-on à Paphos qu’il était tombé malade, qu’un grand nombre de personnes de piété vinrent le voir, parce qu’elles savaient qu’il avait prédit qu’il serait bientôt délivré des liens du corps pour aller jouir de Dieu. Entre autres il y avait une sainte dame appelée Constance, que la reconnaissance autant que la dévotion y amena ; car le saint avait guéri miraculeusement son gendre et sa fille. Les voyant assemblés autour de lui, il leur fit promettre à tous d’enterrer dans le jardin son corps tout vêtu comme il était aussitôt qu’il serait expiré, sans le garder un seul moment. Alors la chaleur le quittant dans tous ses membres, comme il était près d’expirer, ayant pourtant les yeux ouverts, il dit : « Sors, mon âme, sors, qu’est-ce qui t’arrête ? Il y a près de soixante-dix ans que tu sers Jésus-Christ, et tu crains la mort ! » En disant ces paroles il rendit son âme à Notre-Seigneur, et incontinent après on le mit en terre dans son petit jardin, comme il l’avait recommandé ; de sorte qu’on sut à la ville son enterrement aussitôt que sa mort. Quoiqu’il eût ordonné qu’on l’ensevelît avec ses vêtements, cela n’a rien de contraire à ce qu’il marquait à son disciple Hésyque, qu’il les lui laissait. Nous verrons bientôt qu’il les recouvra lorsqu’il transporta furtivement ses reliques en Palestine.

Hésyque, ayant appris sa mort, retourna en diligence en Chypre, et demeura environ dix mois dans le jardin où on l’avait enseveli, comme s’il avait voulu y établir sa demeure. Mais au dixième mois, tandis que les habitants se flattaient de posséder en paix les reliques du saint, il les enleva au péril de sa vie, et les porta à Majuma en Palestine, et de là à son ancien monastère. Cette seconde translation se fit avec pompe. Tous les solitaires et les peuples des environs accompagnèrent le saint corps, qui était aussi entier que s’il eût été vivant, et rendait même une si agréable odeur, qu’on eût dit qu’il avait été embaumé avec les plus excellents parfums ; ses habits aussi étaient dans le même état que lorsqu’il mourut, quoiqu’ils eussent resté au moins un an dans la terre : ainsi Hésyque put recueillir, en les retenant, l’héritage que le saint lui avait laissé, ce qu’il avait prévu sans doute en le lui marquant dans sa lettre.

Constance, cette pieuse dame dont saint Hilarion avait guéri le gendre et la fille, comme nous l’avons dit, avait accoutumé de veiller à son sépulcre, et de lui parler, en implorant le secours de ses prières, comme s’il eût été présent. Quand elle apprit qu’Hésyque avait enlevé son corps, elle en mourut de douleur. Si les habitants de Chypre furent privés de ce sacré dépôt, ils se glorifièrent d’avoir toujours part à sa protection ; ainsi ils prétendirent avoir son esprit, tandis que ceux de Palestine possédaient son corps. Dieu approuva leur zèle pour la vénération du saint. Il ne se faisait pas moins de miracles en Chypre, par son intercession, qu’en Palestine. Saint Jérôme dit que de son temps il s’en faisait tous les jours, surtout dans le jardin où il avait d’abord été enterré, à cause peut-être qu’il s’était plu en ce lieu plus qu’en aucun autre.

Quant à Hésyque, il passa le reste de ses jours auprès du corps de saint Hilarion, dans les ruines de l’ancien monastère, et y vécut en parfait religieux.

SAINT JÉRÔME.

Nous allons faire connaître la vie monastique de saint Jérôme sans entrer dans le détail de ses autres actions, qui ne sont pas de notre sujet. Quoiqu’il soit un très-grand docteur de l’Église, nous ne le considèrerons ici que comme solitaire. Il était de Stridon en Dalmatie, où il naquit vers l’an 329 ; mais il fit ses principales études à Rome, sous le fameux Domat, grammairien. Après avoir été baptisé, il voyagea en France, s’arrêta quelque temps à Trêves, et vint à Aquilée dans les Gaules, où il fit connaissance avec saint Valérien, évêque de cette ville, et avec d’autres excellents personnages.

Son amour extrême pour l’étude avait beaucoup paru à Rome par ses progrès, et ce fut aussi pour s’y perfectionner qu’il fit le voyage des Gaules. Son application n’avait pas seulement servi à enrichir son esprit des belles connaissances de la littérature, elle avait été un moyen de le retirer des occasions où la jeunesse licencieuse fait quelquefois de tristes naufrages. Aussi, depuis qu’il eut reçu le saint baptême, Dieu lui fit la grâce de vivre dans une grande abstinence, et de sanctifier ses études par la vertu. On doit mettre entre ses pratiques de piété, durant son séjour à Rome, celle d’aller tous les dimanches, avec ses compagnons, visiter les reliques des saints dans les catacombes d’autour de cette ville.

Avant de quitter celle d’Aquilée, il délibéra longtemps du lieu qu’il choisirait pour vivre dans la retraite et vaquer paisiblement à l’étude. Il n’en eût pas trouvé les moyens dans sa patrie, où il aurait été trop importuné par des gens qui pensaient tout autrement que lui. À Rome, il était trop connu ; il entreprit donc le voyage d’Orient, résolu de s’y établir. Évagre, Innocent et Héliodore le suivirent, et il ne porta avec lui que les livres dont il avait déjà fait un amas choisi. Après avoir parcouru la Thrace, le Pont, la Bithynie, la Galatie, la Cappadoce, la Cilicie, et être resté quelque temps à Tarse, lieu de la naissance de saint Paul, il vint à Antioche, et se retira dans le désert de Chalcis, sur les confins de la Syrie et de l’Arabie, où il embrassa la profession monastique.

Il y eut pour compagnons Innocent, Héliodore et Hylas. Le prêtre Évagre était resté à Antioche, d’où il lui faisait tenir les lettres qui lui étaient adressées de divers endroits. Pour réussir dans ce nouveau genre de vie, il se recommanda aux prières de saint Théodose et de quelques autres saints solitaires de Syrie, qu’il avait vus en passant lorsqu’il méditait sa retraite. « Je voudrais bien, leur dit-il, être maintenant avec vous ; et, quelque indigne que je sois de vous voir, j’aurais bien de la joie d’embrasser toute votre sainte communauté. Je verrais une solitude plus agréable que toutes les villes du monde, des déserts habités comme le paradis terrestre par une multitude de saints. Mais puisqu’un aussi grand pécheur que moi ne mérite pas de vivre en votre compagnie, je vous conjure du moins, et je suis sûr que vous pouvez obtenir cette grâce pour moi, de prier Dieu qu’il me délivre des ténèbres de ce monde. Je vous l’ai déjà dit de bouche, et je vous le répète encore aujourd’hui, il n’y a rien que je souhaite avec tant de passion que de me voir affranchi de la servitude du siècle… Il me semble qu’une vaste mer m’environne de tous côtés, et, dans la situation où je me trouve, je ne saurais, ni avancer ni reculer. C’est donc de vos prières que j’attends le vent favorable du Saint-Esprit pour continuer ma course et pour arriver heureusement au port. »

Le désert de Chalcis fut donc ce port où il se retira ; mais après y avoir goûté quelque temps le calme de la solitude, le Seigneur, qui voulait l’éprouver et le sanctifier par la tribulation, tempéra les douceurs de son repos par de grandes amertumes. La mort lui enleva Innocent et Hylas, et son cher Héliodore le quitta pour retourner en Italie. À ces tristes séparations, qui firent beaucoup souffrir son cœur, succédèrent diverses maladies dont il fut attaqué ; et enfin dans l’intervalle de ses maux il fut tourmenté de tentations très-fâcheuses, causées par le souvenir des délices de Rome, qui frappaient son esprit bien vivement. Il s’en explique ainsi à la vierge Eustoquie, dans l’excellente lettre qu’il lui écrivit sur la virginité, et qui fit beaucoup de bruit à Rome lorsqu’elle y parut.

« Dans le temps, dit-il, que je demeurais au désert et que je vivais dans cette vaste solitude, qui, brûlée par les ardeurs du soleil, n’a rien que d’affreux pour les solitaires qui l’habitent, combien de fois me suis-je imaginé être à Rome au milieu des délices ! Assis que j’étais tout seul dans le fond de ma retraite, plongé dans un abîme d’amertume, revêtu d’un sac dont la seule vue faisait horreur à la nature, et qui servait à couvrir un corps tout défiguré et une peau toute noire, semblable à celle d’un Éthiopien, toute mon occupation était de passer les jours et les nuits dans les larmes et les gémissements. Étais-je accablé de sommeil et forcé malgré moi d’y succomber, je laissais tomber sur la terre nue un corps qui n’était plus qu’un véritable squelette. Je ne vous dis rien de ma nourriture, car dans le désert les malades mêmes ne boivent que de l’eau, et ils s’imaginent qu’il y a de la délicatesse et de la sensualité à manger quelque chose de cuit. Enfermé donc que j’étais dans cette espèce de prison, à laquelle je m’étais volontairement condamné pour éviter les feux de l’enfer, et n’ayant pour toute compagnie que les scorpions et les bêtes farouches, je ne laissais pas de me trouver souvent en esprit au milieu des dames romaines : sous un visage défait et abattu par un jeune continuel, je cachais un cœur agité par de mauvais désirs ; dans un corps tout de glace et dans une chair déjà morte avant l’entière destruction de l’homme, la concupiscence entretenait un feu que rien ne pouvait amortir.

« Me voyant donc sans appui et sans ressource, je me jetais aux pieds de Jésus-Christ, les arrosant de mes larmes, et les essuyant avec mes cheveux, et passant les semaines entières sans manger, afin de dompter ma chair rebelle et la soumettre à l’esprit. J’ai passé très-souvent les jours et les nuits à crier et à me frapper la poitrine, jusqu’à ce que le Seigneur, dissipant la tempête, eût remis le calme dans mon cœur. Je craignais d’entrer dans ma cellule, qui avait vu naître tant de mauvaises pensées. Animé contre moi-même d’une juste colère, et traitant mon corps avec la dernière sévérité, je m’enfonçais seul dans le désert ; et si je rencontrais quelque vallée profonde, quelque haute montagne, quelque rocher escarpé, j’en faisais aussitôt un lieu d’oraison, et comme une espèce de prison où je mettais ma misérable chair à la chaîne. Là, abîmé dans mes larmes et ayant sans cesse les yeux élevés au ciel, je m’imaginais quelquefois être en la compagnie des anges, et je chantais dans les transports de ma joie : Nous courrons après vous, attirés par l’odeur de vos parfums. » (Cant., 1.)

Pour faire diversion à ces pensées qui l’obsédaient, il ajouta à ses travaux l’étude de la langue hébraïque. Mais, accoutumé à la lecture de Cicéron et des meilleurs auteurs latins, il ne pouvait sans répugnance se remettre à des alphabets et à des vétilles de grammaire ; de sorte que, rebuté par ce travail, il le quittait et le reprenait par intervalles, et se délassait de son ennui par les belles-lettres, qu’il n’avait pas abandonnées malgré la rigueur de sa pénitence. Mais Dieu, qui en voulait faire un des plus profonds interprètes de l’Écriture pour l’utilité de son Église, lui envoya une fièvre violente, durant laquelle il eut une vision où il lui fit connaître combien ce goût pour les auteurs profanes lui déplaisait, et le compte rigoureux qu’il en rendrait un jour s’il continuait à s’y appliquer avec une ardeur si peu convenable à son état de solitaire. Voici comment il en parle dans la même lettre à la vierge Eustoquie : « Telle était ma misère et l’excès de ma passion, qu’après avoir tout quitté pour servir Dieu et gagner le royaume du ciel, j’emportai avec moi les livres que j’avais amassés à Rome avec beaucoup de soin et de travail, et dont je ne pouvais me passer. Je jeûnais et je lisais Cicéron ; et, après de longues et fréquentes veilles, après avoir versé un torrent de larmes, que le souvenir de mes péchés passés faisait couler du fond de mon cœur, je me mettais à lire Platon : et lorsque, rentrant en moi-même, je m’appliquais à la lecture des prophètes, leur style dur et grossier me révoltait aussitôt. Aveugle que j’étais et incapable de voir la lumière, je m’en prenais au soleil au lieu de reconnaître mon aveuglement.

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