Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 14)
Leur amitié, qui n’était d’abord qu’une amitié naturelle, fut plus étroite et plus solide lorsqu’ils eurent pris assez de confiance l’un avec l’autre pour se découvrir les sentiments de leur cœur ; et, reconnaissant qu’ils n’avaient point d’autres desseins que de se consacrer entièrement à Dieu, ils n’eurent plus qu’un logis et une table commune, comme ils n’avaient qu’une même volonté de servir Dieu parfaitement. « Hélas ! dit saint Grégoire en parlant de cette belle union, comment pourrais-je rapporter ceci sans répandre des larmes ? La science, si fort sujette à la jalousie, était le but auquel nous tendions sans être jaloux l’un de l’autre : au contraire, l’émulation ne nous excitait qu’à bien étudier, et nous combattions, non à qui l’emporterait, mais à qui céderait à son ami. Chacun de nous regardait la gloire de l’autre comme la sienne propre. Notre seul ouvrage et notre seule prétention était d’acquérir la vertu ; nous ne voulions vivre que pour nous rendre dignes du siècle à venir ; nous travaillions à nous détacher de cette vie avant de la quitter, c’est à quoi nous rapportions toute notre conduite. La loi de Dieu nous guidait, et nous nous portions mutuellement à la pratique de la vertu ; nous n’avions point de relations avec les écoliers libertins, les plus chastes étaient ceux que nous fréquentions ; nous évitions les esprits turbulents, et nous nous joignions aux pacifiques, parce qu’il est plus facile de contracter le vice que de communiquer la vertu ; nous nous plaisions plus dans les sciences utiles que dans celles qui sont seulement agréables ; nous ne savions que deux chemins, celui de l’église, que nous aimions beaucoup, et celui qui nous menait chez nos maîtres de littérature, que nous estimions moins ; nous laissions aux autres la voie qui conduisait aux fêtes profanes, aux spectacles, aux assemblées et aux festins, car on ne doit faire cas que de ce qui contribue à bien régler la vie. Il y en a qui prennent des noms, ou de leurs parents, ou selon leurs inclinations ; mais nous mettions notre gloire à être appelés chrétiens et à l’être véritablement. »
C’est ainsi que parle saint Grégoire, et nous avons cru devoir rapporter leur conduite si édifiante dans le cours de leurs études, pour la présenter comme un modèle aux écoliers, sans qu’ils puissent s’excuser sur leur jeunesse, ni sur les mauvais exemples, puisque ces saints étaient alors dans un âge où les passions se font sentir quelquefois fortement, et que dans la ville où ils étudiaient il ne manquait pas d’écoliers libertins qui, en cultivant leur esprit par les sciences, abandonnaient malheureusement leur cœur à leurs mauvais penchants.
Julien, depuis empereur et apostat, vint à Athènes pendant que les deux saints y étudiaient. Ils reconnurent bientôt les mauvais sentiments qu’il avait dans l’âme, quoiqu’il n’osât pas les manifester. Ce qui fit dire avec douleur à saint Grégoire : « Oh ! que l’empire romain nourrit un grand mal en la personne de ce jeune homme ! Plût à Dieu qu’en cela je fusse un faux prophète ! » Ils demeurèrent peu dans cette ville après l’arrivée de ce prince, et saint Basile en partit le premier, vers l’an 355, malgré les efforts qu’on fit pour le retenir. Saint Grégoire le suivit bientôt après. Ils furent l’un et l’autre à Constantinople, et se réunirent enfin dans la Cappadoce.
Saint Basile avait perdu son père ; étant arrivé à Césarée sa patrie, il donna quelque chose à l’air du monde et à la scène du siècle, selon l’expression de saint Grégoire de Nazianze, ce qui peut signifier qu’il enseigna la rhétorique, non point par ostentation, mais pour satisfaire au désir de ses concitoyens. Mais sa sœur sainte Macrine, ajoutant ses avis aux mouvements intérieurs qu’il avait de renoncer tout à fait au monde, acheva de l’y déterminer. Il commença donc, dit saint Grégoire de Nazianze, à vivre pour lui-même, à devenir homme, d’enfant qu’il était auparavant, et à faire des efforts plus généreux pour s’élever à la divine philosophie. Il méprisa, dit aussi saint Grégoire de Nysse, tout le vain éclat d’une science profane, et aima mieux embrasser une vie humble, comme Moïse avait préféré les Hébreux aux trésors des Égyptiens.
Mais il faut entendre saint Basile décrire lui-même en ces termes l’état où il se trouvait alors. « Après avoir, dit-il, donné beaucoup de temps à la vanité, et avoir employé presque toute ma jeunesse pour acquérir par un long et inutile travail les sciences de cette sagesse réprouvée de Dieu, je me réveillai enfin comme d’un profond sommeil. Dans cet état je désirais un guide qui me conduisit et me fit entrer dans les principes de la piété. Mon plus grand soin fut de réformer mes mœurs. Je lus donc l’Évangile, et je remarquai qu’il n’y a pas de moyen plus propre pour arriver à la perfection que de vendre son bien, d’en faire part à ceux de nos frères qui sont pauvres, de se dégager de tous les soins de cette vie, de telle sorte que l’âme ne se laisse troubler par aucune attache aux choses présentes.
Saint Grégoire, qui avait différé de recevoir le saint baptême jusqu’à son retour dans son pays, entreprit, après l’avoir reçu, la même perfection qu’il avait voulu inspirer à son ami. Il se donna dès lors à Dieu d’une façon à ne vouloir posséder que lui seul. Il méprisa absolument les richesses, la noblesse, la réputation, la puissance et toutes les voluptés basses et périssables de la terre. « J’ai tout donné, dit-il en un endroit, à Celui qui m’a reçu et conservé pour son partage. Je lui ai consacré mes biens, ma gloire, ma santé et le talent de la parole que je pouvais avoir ; et tout le fruit que j’ai tiré de ces avantages a été de les mépriser, et d’avoir quelque chose à quoi je pusse préférer Jésus-Christ. » Dès lors il n’aima plus rien de toutes les grandeurs et les douceurs de la terre. L’assaisonnement de sa table était de gros pain, un peu de sel et d’eau ; et il estimait plus cette vie pauvre et pénitente, que toutes les délices et l’abondance des personnes les plus élevées dans le monde.
Ceci nous montre que, tant lui que saint Basile, embrassèrent alors la vie des ascètes ; mais ils ne demeuraient pas ensemble, quoiqu’ils l’eussent bien désiré, parce que saint Grégoire était obligé de remplir auprès de son père et de sa mère les devoirs que la nature l’obligeait de leur rendre. Ainsi saint Basile entreprit quelques voyages qu’il jugea conformes au but qu’il s’était proposé de se consacrer à Dieu sans réserve, et parcourait pour cela la Mésopotamie, la Célésyrie, la Palestine et l’Égypte. Il visita les saints solitaires de ces contrées, et admira leur vie austère et laborieuse, ainsi que leur ferveur et leur application à la prière. Il était étonné de voir qu’invincibles au sommeil et aux autres nécessités de la nature, dans la faim, la soif, le froid, la nudité, sans vouloir recevoir le moindre soulagement, comme si leur corps leur fût étranger, ils tenaient pourtant toujours leur esprit libre et élevé vers Dieu, montrant par leur conduite comment on peut sur la terre se regarder comme citoyen du ciel.
Il y a apparence que saint Basile se trouva dans Alexandrie quand l’impie George, cet arien furieux, y persécutait si étrangement les catholiques et les disciples de saint Athanase, comme nous l’avons rapporté ailleurs. Ce fut aussi dans ces voyages et vers l’an 357 ou 358, qu’il eut la douleur de voir partout les plus considérables et les plus vertueux d’entre les évêques et les autres ecclésiastiques bannis et maltraités par les ariens, qui avaient rempli l’Église de troubles et de schismes. Il en eut le cœur percé, considérant que, tandis que dans les différents états de la vie l’union régnait entre ceux qui en faisaient profession, on voyait, au contraire, dans l’Église de Dieu, pour laquelle Jésus-Christ est mort et sur laquelle il a répandu l’abondance des grâces du Saint-Esprit, que la plupart des peuples étaient opposés entre eux et aux règles de l’Écriture. Mais ce qui lui paraissait encore plus horrible était de voir les prêtres divisés de sentiments et de croyance, et si contraires dans leur conduite aux préceptes que Jésus-Christ nous a donnés, déchirant sans compassion l’Église de Dieu, troublant son troupeau sans respect pour ceux qui lui appartiennent, et vérifiant ce que saint Paul avait dit, que quelques-uns d’entre eux enseigneraient une doctrine corrompue pour s’attirer des disciples. Il voulut examiner en lui-même quelle pouvait être la cause de ces désordres, et connut, après avoir consulté les livres saints, que ces divisions et la témérité de ceux qui se donnaient la liberté d’inventer de nouveaux dogmes, et d’aimer mieux former un parti contre Jésus-Christ que de se soumettre à lui, ne pouvaient venir que de ce qu’ils avaient abandonné Dieu et ne voulaient plus le reconnaître pour leur roi.
Dianée était évêque de Césarée depuis plusieurs années lorsqu’il revint de ses voyages, et il avait reçu de lui le saint baptême ; ce prélat, craignant que quelque autre Église ne le lui ravît pour le mettre dans son clergé, lui donna l’ordre de lecteur ; mais cela n’empêcha pas qu’il ne tâchât d’imiter la vie des solitaires qu’il avait vus. Il se lia pour cela avec Eustache et ses disciples, qui y professaient la vie monastique. Eustache était son compatriote et son ami depuis le bas âge. Il avait bâti dans la suite un monastère où il avait assemblé plusieurs disciples qui gardaient une fort exacte discipline ; et saint Basile crut devoir leur donner son estime, en voyant leur extérieur si régulier et qui approchait de la conduite des moines qu’il avait vus dans les autres provinces.
Cependant diverses personnes tâchèrent de le détourner d’avoir aucun commerce avec eux, parce qu’on publiait qu’ils n’avaient pas de bons sentiments touchant la divinité de Jésus-Christ. Mais le saint rejetait ces conseils, ne pouvant se persuader qu’ils fussent intérieurement tout autres que leur extérieur modeste et pénitent le montrait. Il comprit bientôt qu’il s’était trompé dans le jugement trop favorable qu’il en avait porté, et il suffit de lire l’histoire ecclésiastique pour reconnaître dans Eustache un élève d’Arius, un protée qui n’avait d’autre foi que celle qui s’accordait mieux avec sa fortune, et enfin le plus grand persécuteur que saint Basile lui-même ait eu.
Le saint ne fut pas longtemps dans Césarée ; il y attendait saint Grégoire de Nazianze pour se retirer avec lui dans le Pont ; mais celui-ci étant empêché, il en prit occasion de faire une visite à sa mère, qui y demeurait avec sa fille sainte Macrine, et où elles avaient établi un monastère de vierges ; il y trouva une solitude très-propre à seconder ses désirs. Le monastère de sa mère était auprès de la rivière d’Iris, à peu de distance d’Ibore, petite ville épiscopale du Pont, et à sept à huit stades de l’église des Quarante-Martyrs. La solitude que choisit Basile était de l’autre côté de l’Iris, et il en fait une description fort agréable à saint Grégoire pour l’encourager à l’y venir joindre ; mais le temps n’en était pas encore venu.
On peut mettre cette première retraite vers l’an 358. La vie qu’il y mena fut très-pauvre et très-austère : du pain, du sel et de l’eau faisaient sa nourriture, comme nous l’avons dit de saint Grégoire ; quand il y ajoutait quelques herbes ou quelques légumes, c’était pour lui un festin. Ce fut de là qu’il écrivit à saint Grégoire de Nazianze cette excellente lettre qu’on a mise à la tête des autres, où il traite au long de la conduite des solitaires, et qui est pleine d’instructions. Il y entre dans un détail qui peut servir aux personnes religieuses pour diriger toutes leurs actions et en faire des modèles parfaits de sainteté dans leur état ; et dans les règles qu’il y donne, il ne fait qu’exprimer sa propre conduite.
Il ne faut, pour en être convaincu, que lire ce que saint Grégoire de Nysse, son frère, et saint Grégoire de Nazianze ont écrit de lui. Ils disent qu’ayant eu dessein d’embrasser la pauvreté évangélique, cette résolution avait été aussi ferme dans son âme qu’un rocher est inébranlable au milieu des flots ; que ses richesses étaient de n’avoir rien et de suivre nu la croix de son Sauveur ; qu’il ne possédait que son corps, employant tout ce qui lui restait au soulagement des pauvres. Et enfin son abstinence était si grande, que ceux qui l’ont loué après sa mort, comme ayant été les témoins de ses austérités durant sa vie, ont dit qu’il donnait à son corps, non ce que la nature lui demandait pour le soutenir, mais ce que la loi de son abstinence lui avait prescrit.
Saint Grégoire de Nazianze se rendit enfin à ses invitations, et le vint joindre dans la solitude. Nous avons de lui une lettre qu’il lui écrivit dans la suite, dans laquelle, en lui rappelant les jours si consolants qu’ils y avaient passés ensemble dans les exercices de la vie religieuse, il nous apprend de quelle manière ils y vivaient. « Qui pourrait, disait-il, être assez heureux pour jouir pendant un mois seulement de ces jours si désirables que j’ai passés avec vous, lorsque nous faisions nos délices de nos travaux mêmes et des maux que nous souffrions ? tant il est vrai que les choses les plus pénibles nous deviennent agréables lorsque nous les faisons volontairement, comme celles qui sont agréables d’elles-mêmes nous deviennent fâcheuses lorsque nous les faisons par contrainte. Qui me rendra ces chants, ces veilles, ces prières qui nous transportaient de la terre au ciel ; cette vie qui était presque dégagée de la matière ; cette émulation que nous avions pour les pratiques de la vertu, et ce zèle que nous faisions paraître en conformant nos actions aux règles de la solide piété ! Quelle satisfaction n’avais-je pas alors en m’appliquant à l’étude des divines Écritures ! Et, pour parler des moindres choses, ne verrai-je plus ce temps que nous passions à travailler des mains, à porter du bois, à tailler des pierres, à planter des arbres, à conduire de l’eau par des canaux ? »
C’est ainsi que saint Grégoire rappelle à saint Basile les innocentes délices de leur retraite ; et il paraît qu’elles consistaient toutes dans le goût de la prière, dans l’exercice des vertus, dans les travaux de la pénitence, dans la méditation des saintes lettres, à laquelle ils ajoutaient la lecture des Pères qui les avaient expliquées avant eux, pour puiser dans leurs interprétations leur véritable sens et la tradition de l’Église.
Les habitants de Néocésarée députèrent vers ce temps-là à saint Basile leurs principaux magistrats, pour le prier de venir se charger dans leur ville de l’instruction de la jeunesse ; mais l’amour de la solitude prévalut dans son cœur sur leurs sollicitations, quelques instances qu’ils pussent lui faire, aimant mieux se remplir de Dieu dans le silence, que d’enseigner aux autres l’art de parler avec éloquence. Mais quoiqu’il se fût retiré dans le Pont pour ne vaquer qu’à Dieu et à lui-même, loin du tumulte des villes, il ne put empêcher qu’on ne vînt à lui de toutes parts pour lui demander des règles de conduite ; d’autant plus que, outre le rare talent qu’il avait de développer les saintes maximes de la religion, dont il était parfaitement instruit, il en montrait la pratique par son exemple.
Ce fut ce qui donna occasion à l’établissement d’un grand monastère, et ensuite de plusieurs, dont la charité l’obligea à prendre soin avec toute l’attention que le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes pouvait lui inspirer. Nous apprenons de saint Grégoire de Nazianze, qui en était témoin oculaire, que les religieux y vivaient, sous la conduite du saint, dans une union merveilleuse et dans une ardeur extraordinaire pour la pratique des vertus, s’y animant les uns les autres, en telle sorte qu’on pouvait dire qu’ils se rendaient, par leur ferveur, des hommes supérieurs à eux-mêmes et tout célestes. Le saint voulut qu’ils vécussent en commun, et qu’ils joignissent ainsi la société avec la retraite, ce qui fait qu’il les appelle ordinairement des communautés de frères, et, s’il est permis d’user de ce terme, des fraternités.
Pour mieux établir parmi eux une observance exacte et uniforme, il les instruisit des maximes des pères et des premiers maîtres de la vie religieuse, et leur prescrivit aussi des règles pour se conduire et se sanctifier dans leur état ; ce qui nous a procuré le précieux trésor des règles que nous avons dans ses ouvrages : savoir, les grandes règles, qui contiennent trente-cinq questions et autant de réponses ; et les petites règles, qui sont au nombre de trois cent treize, où les choses sont traitées avec moins d’étendue. Il écrivit aussi dans sa solitude diverses lettres soit à des moines, soit à des vierges et à d’autres personnes. Mais tandis qu’il travaillait à inspirer aux hommes l’amour de la retraite par l’expérience qu’il avait des avantages qu’elle procure à l’âme, il ne témoignait pas moins de zèle pour remplir le monastère de sa sœur, sainte Macrine, de chastes colombes, dont le principal exercice était de soupirer sans cesse après le ciel. C’est ce qu’il marque expressément à une dame nommée Julite, qui était veuve et sa parente, en l’assurant que, s’il a la consolation de la voir un jour embrasser ce genre de vie si saint et si sublime, il aura besoin d’avoir avec lui un grand nombre de personnes pour en rendre de dignes actions de grâces à Dieu.
Son zèle ne se borna pas à ces premières fondations, il allait aussi par toutes les villes et les villages du Pont, animant les habitants de cette province par de puissantes exhortations à sortir de la lâcheté qui leur était naturelle, pour servir Dieu fidèlement. Il en porta plusieurs à renoncer au siècle pour ne penser qu’à leurs âmes, et à se réunir plusieurs pour le service de Dieu. Il leur apprit à bâtir des monastères, à y établir des communautés, à prendre soin les uns des autres, afin qu’aucun ne manquât du nécessaire ; à s’occuper à la prière, à chanter des hymnes et des psaumes, à prendre soin des pauvres, à leur bâtir des logements honnêtes, et à leur fournir les choses nécessaires à la vie. Il prit aussi soin des filles comme il faisait des hommes, et apprit à ces peuples à élever des vierges pour les rendre de dignes épouses de Jésus-Christ. C’est ainsi qu’il changea en peu de temps la face de cette province, où presque tout le monde commença à mener une vie pure et chaste, et où plusieurs personnes apportaient leurs biens à ses pieds pour les distribuer aux pauvres.
Saint Grégoire de Nazianze travaillait aussi de son côté pour la gloire de Dieu ; et ces deux grands personnages, que le Seigneur avait donnés à son Église pour la soutenir dans le temps orageux de l’arianisme, faisaient dès lors les essais de leur zèle avec un merveilleux succès, mettant à profit leurs talents et leurs études pour confondre les pécheurs, conserver et encourager les justes, et défendre la pureté de la foi contre les assauts de l’erreur. Basile, plein de tendresse, et de compassion pour les pécheurs, travaillait avec douceur à les relever de leur chute, et Grégoire allait au-devant de ce qui pouvait les porter au péché, en les empêchant de s’y précipiter : l’un était pur dans sa foi, l’autre l’annonçait avec liberté ; l’un était humble devant Dieu, l’autre l’était aussi devant les hommes ; l’un s’élevait au-dessus des superbes en les méprisant ; l’autre les atterrait par la force de ses raisons. C’est ainsi que par diverses grâces ils arrivaient tous deux à une même perfection, et que Dieu les destinait au gouvernement des peuples.
Saint Grégoire ne put pas goûter longtemps la consolation de tenir compagnie à saint Basile dans sa solitude. Son père, qui était évêque de Nazianze, le rappela ; et il en avait un besoin essentiel, surtout depuis qu’il s’était malheureusement laissé surprendre par les artifices des ariens en signant le formulaire captieux de Rimini, qui causa tant de désordres dans l’Église. Depuis cette signature les moines du diocèse de Nazianze s’étaient séparés de lui ; et ce fut ce qui obligea Grégoire à venir au plus tôt à son secours pour les lui réunir et remédier aux troubles que sa chute avait causés.
D’autre part, Dianée, évêque de Césarée, comme nous l’avons dit, était tombé dans la même faute que le père de saint Grégoire ; et saint Basile, quoiqu’il le chérît tendrement comme son père spirituel, puisqu’il avait reçu de lui le saint baptême, se crut obligé de se séparer aussi de sa communion, sa foi lui étant plus chère que l’affection filiale qu’il avait pour ce prélat. La simplicité du père de saint Grégoire et sa droiture naturelle jointe à son grand âge, l’avaient empêché de se défier des déguisements des ariens et du venin caché dans la formule de foi de Rimini ; et le caractère trop doux de Dianée, qui ne savait point prendre sur lui-même d’user de fermeté comme il l’aurait dû contre l’hérésie, avait donné occasion à sa faute.
Saint Grégoire, étant arrivé à Nazianze auprès de son père, travailla de tout son pouvoir pour lui réunir ceux qui s’étaient séparés de sa communion, et il eut enfin la consolation d’en venir à bout. Les moines, qui avaient été les derniers à s’en séparer, étant plus affligés qu’aigris de la chute de leur évêque, furent les premiers à donner l’exemple de la paix. Ceci arriva vers l’an 364, et ils souhaitèrent que saint Grégoire célébrât cette réunion par un discours public ; ce qu’il fit, car il avait déjà reçu le sacerdoce des mains de son père, qui le lui avait conféré malgré ses résistances, et il s’était retiré ensuite auprès de saint Basile pour adoucir en quelque façon la douleur qu’il en avait eue, sa modestie lui faisant redouter un si haut ministère.
Saint Basile fut aussi fait prêtre dans Césarée fort peu de temps après saint Grégoire, et vers l’an 362. Il avait été appelé dans cette ville par l’évêque Dianée, qui, se voyant au lit de la mort, voulut se réconcilier avec lui, et lui protesta que, quoiqu’il eût signé le formulaire de Rimini, n’en connaissant pas le mal, il n’avait point prétendu rien faire contre la foi de Nicée ; et le saint crut devoir se satisfaire de cette assurance. Dianée étant mort, on élut en sa place Eusèbe, qui se hâta, après sa consécration, d’élever saint Basile au sacerdoce pour le fixer par là dans son clergé, ce qui fit autant de peine à ce saint qu’en avait eu saint Grégoire. Il fut donc obligé de s’arrêter dans Césarée, quelque désir qu’il eût de retourner à sa chère solitude du Pont ; et il s’en plaignit à saint Grégoire par une lettre à laquelle ce saint, pour le consoler, lui répondit en ces termes : « Vous avez donc vous-même été pris aussi bien que nous, et nous sommes tombés tous deux dans le piége. Mais enfin on nous a contraints d’être prêtres, quoique ce ne fût nullement notre dessein ; car nous nous pouvons rendre l’un à l’autre un témoignage très-certain, que nous avons toujours aimé la vie la plus humble et la plus basse, et il nous eût peut-être été, en effet, plus avantageux de n’être pas élevés à la prêtrise : au moins je n’oserais dire autre chose jusqu’à ce que je connaisse quel est le dessein et la conduite de Dieu sur nous. Mais puisque c’est une chose faite, je crois, pour moi, qu’il faut s’y soumettre, principalement à cause du temps où nous sommes, où les langues des hérétiques nous attaquent de tous côtés, et ne rien faire d’indigne de l’espérance que l’on a conçue de nous, ni de la vie que nous avons menée jusqu’ici. »
Quoique ces deux saints fussent affligés de leur ordination, parce qu’ils étaient pénétrés de bas sentiments d’eux-mêmes et qu’ils redoutaient la dignité du sacerdoce, l’Église eut sujet de s’en réjouir pour les grands biens qui lui en revinrent dans ces temps orageux, où la foi des fidèles avait besoin d’être puissamment soutenue par des ministres sûrs et intrépides contre les violences de Julien l’Apostat et celles des ariens. Ils résistèrent, en effet, à Julien avec une fermeté héroïque, en 362, qui fut l’année où la persécution de ce prince se fit sentir plus vivement dans la Cappadoce ; ce qu’on peut voir au long dans l’Histoire ecclésiastique : il suffit de dire ici que, quelques promesses que Julien leur fît pour se les attirer, et de quelques menaces qu’il usât ensuite, ils méprisèrent souverainement et son amitié et son indignation, et que ce prince, qui redoutait leur érudition et leur éloquence comme un des plus grands obstacles au dessein qu’il avait de rétablir l’idolâtrie sur les ruines du christianisme, se proposa enfin de les immoler des premiers aux démons à son retour de la guerre de Perse, comme les plus belles victimes qu’il pût leur offrir. Mais Dieu y pourvut par sa mort, qui arriva l’an d’après, comme tout le monde sait.
Elle fut, cette mort, une espèce de triomphe pour saint Basile, à qui Dieu la fit connaître au milieu de ses prières au même moment qu’elle arriva. Mais en même temps Dieu permit que sa patience fût exercée par une espèce de persécution à laquelle il devait d’autant moins s’attendre, qu’elle lui vint de la part d’Eusèbe, son nouvel évêque ; car qui devait, en effet, être plus uni à lui par toute sorte de raisons que ce prélat ? Mais, comme dit saint Grégoire de Nazianze, il se ressentit contre lui de la faiblesse humaine, et l’on conjecture que la gloire que saint Basile s’acquérait toujours plus par ses talents et par ses vertus, et que l’amour extrême que la ville de Césarée avait pour lui, blessèrent ses yeux et lui donnèrent des sentiments de jalousie.
Il les manifesta par la manière injurieuse dont il le traita en plus d’une rencontre, et par là il irrita contre lui ce qu’il y avait de plus saint et de plus sage dans son Église, les moines en particulier, qui ne purent souffrir qu’on maltraitât ainsi un homme qui faisait tant d’honneur à leur profession. Enfin la chose alla si loin, que le saint, craignant quelque division entre le pasteur et les ouailles, prit le parti de quitter secrètement la ville et de retourner dans sa chère solitude du Pont, où saint Grégoire le suivit, et où il continua de gouverner les monastères qu’il y avait établis. Le peuple de Césarée, voyant qu’il ne paraissait plus, lui témoigna par lettre ou par quelque autre voie le regret qu’il avait de son absence, lui représentant, pour l’engager à y revenir, que Césarée était sa patrie qui le chérissait uniquement. Mais il les pria avec beaucoup de modestie, en leur rendant raison de sa retraite, de lui accorder encore un peu de temps pour jouir des délices qu’il trouvait en la compagnie des saints, c’est-à-dire saint Grégoire et les religieux de ses monastères ; et il leur témoigna l’amour et le zèle qu’il avait pour eux, en leur recommandant de se donner de garde que les ariens, qu’il appelle les Philistins, ne troublassent la pureté de leur foi par leurs blasphèmes, dont il fait un abrégé, et par leurs calomnies, qu’il réfute.
Nous ne savons rien de particulier de ses occupations dans cette seconde retraite. On croit qu’il y travailla avec saint Grégoire aux deux discours que celui-ci publia vers ce temps-là contre Julien. Mais il n’y a pas d’apparence qu’il soit demeuré longtemps auprès de saint Basile, à cause du besoin que son père avait de lui pour l’aider dans le gouvernement de son diocèse. Eusèbe lui faisait de grands honneurs et le conviait à venir aux assemblées ; mais Grégoire lui témoigna, par une lettre, qu’il lui en était obligé, et qu’il était contraint de lui dire, avec la liberté dont il faisait profession et dont un amateur de la vérité comme Eusèbe ne devait pas s’offenser, que l’injure qu’il avait faite et qu’il continuait de faire à Basile le touchait très-sensiblement ; que l’ayant choisi pour compagnon, honorer l’un et maltraiter l’autre, c’était caresser une personne d’une main et de l’autre lui donner un soufflet ; qu’il le conjure donc de remédier au tort qu’il faisait à Basile, l’assurant que Basile de son côté ne manquerait pas de le satisfaire. Il amena enfin Eusèbe à la réconciliation avec ce saint, et ayant été envoyé vers lui de sa part pour se rendre au plus tôt à Césarée, il consomma cette paix que toute la ville désirait avec empressement.
Elle ne pouvait être plus nécessaire à cette Église que dans ce temps-là ; car Jovien ayant peu vécu, et Valens, grand fauteur des ariens, lui ayant succédé, les hérétiques osèrent tout sous la protection de ce prince, et entrèrent en nombre dans Césarée pour y répandre le trouble et leurs erreurs ; mais saint Basile les y combattit avec tant de courage, de force et de sagesse, que Valens et les évêques ariens qui étaient venus avec lui à Césarée, furent obligés de se retirer sans avoir rien pu gagner pour leur secte, et ils ne remportèrent de leur entreprise que la honte d’avoir succombé sous le zèle de Basile.
Ceci se passa vers l’an 366, après que notre saint eut demeuré trois ans dans sa retraite du Pont. On ne saurait exprimer tous les biens qu’il fit dans Césarée depuis la défaite et la fuite des hérétiques. Son soin fut d’abord de ménager avec tant de sagesse l’esprit d’Eusèbe, qu’il en effaça toute sorte de méfiance et de soupçons. Il était continuellement auprès de lui ; il l’instruisait, lui obéissait, l’avertissait ; il lui rendait enfin tous les services d’un excellent conseiller, d’un assistant toujours prêt au besoin, d’un interprète des divins oracles : de sorte qu’on pouvait dire que de tous les ministres que l’évêque employait, Basile était le plus fidèle et le plus propre à exécuter toutes choses. Cela suffira pour ce que nous pourrions dire de sa conduite dans Césarée, parce qu’un plus grand détail nous écarterait de notre principal objet, qui est de parler du rapport que les actions de ce grand saint ont avec l’histoire monastique.
Eusèbe mourut vers le milieu de l’an 370, et ce fut pour lui un grand sujet de consolation d’expirer entre les bras de saint Basile, qui lui succéda dans le gouvernement de son Église, malgré les ressorts que les gens mal intentionnés et ambitieux, et même des évêques jaloux de son mérite, firent agir pour l’empêcher. L’Église de Césarée était des plus considérables : saint Grégoire l’appelle la mère de presque toutes les Églises. Elle était la métropole de toute la Cappadoce, et il y a des savants qui tiennent qu’elle était la capitale de tout ce que les Romains comprenaient sous le diocèse de Pont, c’est-à-dire la Cappadoce, la Galatie, la petite Arménie, toute la côte du Pont, la Paphlagonie, la Bithynie, ce qui du temps de Théodoret comprenait onze provinces et plus de la moitié de l’Asie Mineure. Il ne faut dont point s’étonner si elle fut un objet d’ambition pour plusieurs ; mais personne n’était plus digne de la gouverner que le grand Basile, soit qu’on eût égard à son mérite personnel, soit qu’on se réglât sur les circonstances critiques du temps, où il ne fallait pas moins, pour soutenir la foi contre les violences des hérétiques, qu’un homme aussi éminent que lui en science, en talent, en fermeté et en sainteté.