Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 15)
Il ne trompa point l’espérance de ceux qui l’y placèrent, dont les principaux furent le vieux Grégoire, père de saint Grégoire de Nazianze, et saint Eusèbe de Samosate, que celui-là y appela pour appuyer son choix de l’autorité que lui donnaient sa réputation et son mérite éminent. Basile se surpassa alors autant lui-même, dit saint Grégoire de Nazianze, qu’il avait auparavant surpassé les autres ; et les grandes occasions où sa charge l’engagea servirent à mettre dans un jour admirable toute la grandeur de sa foi, de son zèle et de sa piété. L’histoire de son épiscopat fournirait de matière pour plus d’un volume : on peut le voir au long dans M. Hermant et M. de Tillemont, qui l’ont recueillie des monuments les plus sûrs de l’Histoire ecclésiastique ; nous n’en rapporterons ici que ce qui est nécessaire pour la lier avec notre principal objet.
On peut donc considérer sa conduite dans l’épiscopat, ou par rapport au gouvernement de son peuple, ou dans ce qu’il fit pour des provinces voisines, ou enfin dans ses travaux pour l’Église universelle, soit pour soutenir la pureté de la foi, soit pour réformer les mœurs, soit pour inspirer, encourager et perfectionner la piété. Il ne croyait pas que le soin de sa personne dût entrer dans sa sollicitude pastorale ; rien ne l’occupait que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Sa famille était peu nombreuse. Les revenus de son Église ne l’empêchaient pas d’être pauvre, et il aimait sentir les incommodités de la pauvreté en manquant de ce qu’on peut dire être nécessaire à un évêque chargé, comme il l’était, de beaucoup de soins et d’affaires. Il observa toute sa vie un jeûne rigoureux, et l’on ne peut se représenter les maladies qu’il essuya, la faiblesse à laquelle il réduisit son corps par la mortification, et en même temps les travaux qu’il soutint pour remplir dignement sa charge, sans reconnaître la main puissante du Seigneur qui le fortifiait par sa grâce et le soutenait par une espèce de miracle pour le bien de l’Église. On ne pouvait mettre de différence entre saint Basile dans sa retraite et saint Basile dans l’épiscopat, que celle de la différence du rang et des occupations ecclésiastiques : d’ailleurs c’étaient les mêmes austérités et les mêmes vertus.
À ces soins particuliers de sa ville épiscopale, saint Basile ajoutait les visites qu’il faisait des paroisses de la campagne, sans consulter son extrême faiblesse, qui ne le lui permettait qu’avec beaucoup de peine ; mais Dieu l’en dédommageait par les bénédictions qu’il répandait sur ses travaux. À quoi il faut ajouter le nombre prodigieux de lettres qu’il écrivait, tantôt pour consoler les uns dans leurs afflictions, tantôt pour exhorter les autres à se conserver dans la piété, et tantôt pour d’autres sujets relatifs au bien de leurs âmes. Il en écrivait aussi pour les affaires temporelles de ses diocésains, selon que la charité l’exigeait de lui. Aussi se regardait-il en qualité d’évêque comme leur père et leur pasteur, et il en remplissait les fonctions par la tendresse avec laquelle il en prenait soin.
Elle parut avec éclat dans le magnifique hôpital qu’il fit bâtir pour les pauvres, les malades, et principalement pour les lépreux. C’était un édifice, ou plutôt plusieurs édifices, que saint Grégoire ne fait pas difficulté d’appeler une nouvelle ville. Il dit qu’il était un peu hors de la ville ; qu’il était un commun trésor des riches où les exhortations de saint Basile avaient fait répandre non-seulement ce qui servait à la superfluité et à l’abondance, mais même ce qui était employé pour quelques nécessités de la vie. « C’est là, ajoute ce saint, où la maladie se souffre avec joie, où la misère même paraît heureuse, et où la charité est éprouvée et se reconnaît pour véritable. » En effet, selon le plan que saint Basile en avait formé, cet hôpital était pour tous ceux à qui leur faiblesse et leurs incommodités rendaient nécessaire le secours des autres, et même pour y recevoir les étrangers. Il y avait de quoi loger toutes les personnes nécessaires pour le soulagement des malades : des médecins, des gardes, des gens pour porter les fardeaux, d’autres pour conduire les infirmes, tous les métiers nécessaires pour la vie, et des bâtiments pour les exercer. Théodoret remarque que le saint, qui le visitait fréquemment, prenait un soin particulier des lépreux, et que sa charité pour eux allait si loin, que, sans considérer sa naissance et sa dignité, il ne dédaignait pas de les embrasser et de les baiser comme ses frères. Cet hôpital fut célèbre longtemps depuis, et on l’appela la Basiliade, du nom de son fondateur. Il dut être commencé dès l’an 371 ou 372. Outre celui-là, il y en avait d’autres petits dans la campagne pour les malades des bourgs et des villages, dont les chorévêques avaient l’inspection.
S’il avait tant d’attention pour les pauvres et les malades, il n’en avait pas moins pour fournir à l’Église de bons ministres et pour conserver son clergé dans une régularité édifiante. Il avait plusieurs chorévêques pour gouverner sous lui son diocèse, et il les assemblait quelquefois à la fête de saint Eupsyque. Il renouvela les canons des Pères par lesquels les chorévêques devaient avertir l’évêque de ceux qu’on voulait mettre au rang des ecclésiastiques, ce qui avait été négligé depuis quelque temps ; et il ordonna à ses chorévêques de lui envoyer les noms de tous les clercs, de quel village ils étaient, par qui ils avaient été admis, quelle était leur profession, et voulut que ceux qui auraient été admis seulement par des prêtres, depuis la première indiction, c’est-à-dire depuis l’an 358, fussent exclus du clergé par les chorévêques, qui pourraient néanmoins les y recevoir s’ils les en trouvaient dignes après les avoir bien examinés. L’on peut juger, par cette exactitude à faire un bon choix des ministres inférieurs, avec quelle précaution il agissait dans l’ordination des diacres et des prêtres.
Ce fut cette attention qui remplit son clergé d’excellents sujets, et qui donna à ce clergé une réputation digne de l’évêque qui le gouvernait. Cela parut dans une occasion où Innocent, évêque d’une grande ville qu’on ne nomme pas, éloignée de Césarée, mais dans l’Orient, désirant de connaître avant sa mort celui qui gouvernerait son Église après lui, car il était âgé, s’adressa au saint et lui demanda un ecclésiastique qu’il lui marqua pour le faire son successeur. Saint Basile, qui connaissait l’importance d’un choix convenable, lui écrivit qu’à la vérité celui qu’il lui indiquait avait de bonnes qualités, mais qu’il n’en avait pas autant qu’il en fallait pour remplir son siége. Il jeta donc les yeux sur le collége des prêtres de sa ville, et en choisit un fort ancien, qu’il appelle un vase précieux et un enfant du bienheureux Hermogène, homme capable de soutenir le poids de l’épiscopat, d’un abord vénérable, propre à instruire avec douceur ceux qui s’opposaient à la vérité, grave dans ses mœurs, savant dans les canons, pur dans sa foi, qui observait les règles de la continence et des exercices religieux, et dénué des biens de la terre ; et il s’offre de le lui envoyer quand il voudra. Sur quoi on a remarqué fort judicieusement qu’il ne l’aurait pas fait aisément s’il n’eût eu d’autres prêtres d’une vertu et d’un mérite pareils à celui-là. On nomme, en effet, parmi ces prêtres Mélèce, que le saint appelle son coopérateur dans les travaux de l’Évangile ; Pémène, son parent, dont il relève la vertu dans une de ses lettres ; Philorome, dont Pallade parle dans sa Lausiaque, qui avait généreusement confessé la foi en présence de Julien l’Apostat.
L’an 377, les Goths, que l’empereur Valens avait reçus comme amis dans la Thrace, et avait rendus ariens de catholiques qu’ils étaient, ayant pris les armes contre lui, Dieu voulut le punir par ceux mêmes dont il avait corrompu la foi : ils le défirent près d’Andrinople, le 9 août de l’année suivante, et le brûlèrent dans une cabane où il s’était retiré. Sa mort apporta un grand changement dans les affaires de l’Église. Gratien, neveu de Valens, prince très-zélé pour la foi catholique, qui était déjà empereur d’Occident, le fut en même temps de l’Orient. Il rappela tous les évêques orthodoxes que son oncle avait exilés, et fit cesser, autant que l’état des choses put le permettre, les troubles que les ariens avaient causés. Saint Basile vit alors ses vœux accomplis, et, comme le saint vieillard Siméon, il lui sembla qu’il pouvait demander à Dieu qu’il le laissât aller en paix, puisqu’il avait eu la consolation de voir le commencement de celle de l’Église. Il reçut, en effet, cette grâce dès le premier jour de l’an 379 ; mais ce fut en ajoutant un nouveau miracle égal à tous ceux qu’il avait faits jusqu’alors : car, ayant à peine quoique reste de vie, il voulut aller dire à son Église le dernier adieu, et prêter encore ses mains et ses prières pour la consécration de ses plus fidèles disciples, afin, dit saint Grégoire de Nazianze, que l’autel possédât ceux qu’il avait instruits dans son école, et qui avaient été les aides et les coopérateurs de son sacerdoce. Ce qui montre qu’il ordonna plusieurs de ses ecclésiastiques évêques des lieux de sa juridiction, profilant de la paix que la mort de Valens donnait à l’Église pour remplir d’évêques catholiques les lieux qui n’en avaient point.
Sa dernière heure arriva enfin ; toute la ville l’environnait comblée de douleur, chacun sentant la perte qu’elle allait faire. Vous eussiez dit qu’elle aurait voulu pouvoir faire violence à son âme pour l’arrêter encore dans son corps ; mais il était attendu par le chœur des anges, lui qui soupirait depuis un si long temps après leur compagnie. Ainsi, ayant encore donné quelques instructions de piété, il acheva sa vie par ces paroles de Notre-Seigneur à son Père céleste : « Je remets mon esprit entre vos mains ; » et il rendit son âme avec joie, âgé d’environ cinquante ans.
Mais voici un des plus beaux éloges qu’on puisse donner à sa vertu, et que saint Grégoire nous dit en deux mots : c’est qu’en mourant il emporta avec lui tout ce qu’il possédait des biens de la terre ; car il ne laissa pas même des richesses dont on pût lui dresser un monument qui rehaussât l’estime de sa piété. Cela n’empêcha pas que ses funérailles ne fussent des plus magnifiques. La foule qui devançait et qui suivait son cercueil était prodigieuse : chacun s’empressait de toucher son corps ou d’enlever quelque peu du bord de ses habits ; les places publiques, les galeries, les maisons jusqu’au second et au troisième étage, étaient pleines de monde. Les pleurs et les gémissements étouffaient le chant des psaumes. Toute la ville fondait en larmes ; les païens, les Juifs et les étrangers se mêlaient parmi les catholiques, et disputaient en quelque façon avec eux à qui donnerait au saint plus de marques d’affection ; enfin, après de grands efforts pour percer la foule, on le mit dans le tombeau des évêques ses prédécesseurs.
Il faut revenir à présent à saint Grégoire de Nazianze, dont nous avons interrompu l’histoire pour suivre celle de saint Basile. Nous l’avons laissé dans la solitude du Pont avec Césaire. Il n’y put demeurer longtemps, parce que son père le rappela ; il ne manqua pas de sollicitudes et de peines ; il était obligé, d’une part, d’aider son père dans le gouvernement de son Église, d’autant plus qu’il était fort vieux, et sa mère aussi dans les affaires domestiques, et surtout pour la succession de son frère Césaire, qui mourut à la fin de 368 ou au commencement de 369. Il faut ajouter à cela la faiblesse de sa santé et ses fréquentes maladies ; de sorte qu’il n’était pas exempt de croix. Mais elles sont l’apanage des amis de Dieu. Il les portait avec une soumission digne de sa piété, quand il lui en survint une à laquelle il se fût d’autant moins attendu, que ce fut saint Basile lui-même qui en fut l’occasion innocente, puisqu’il n’envisageait que la gloire de Dieu. La Cappadoce, qui jusqu’en 370 n’avait fait qu’une province ecclésiastique et civile, fut divisée alors en deux pour le civil. Césarée demeura métropole de la première, et la ville de Thyanes acquit la même dignité pour la seconde. Anthyme, qui était évêque de Thyanes, prétendit que la province était aussi bien divisée pour l’ecclésiastique que pour le civil, et s’attribua les droits de métropolitain sur les Églises de ce qu’on appela par la division la seconde Cappadoce.
Saint Basile s’y opposa, et, pour maintenir sa possession telle qu’il l’avait reçue de ses prédécesseurs, il érigea quelques nouveaux évêchés, entre autres celui de Sasimes, qui était un petit bourg situé sur une grande route de la Cappadoce, et y voulut mettre saint Grégoire de Nazianze, pour le défendre contre Anthyme, qui voulait s’en emparer, Saint Grégoire, qui aimait la paix et la tranquillité, et qui ne soupirait qu’après la solitude, fut fort affligé de ce dessein, et ne se rendit que malgré lui aux instances de saint Basile et après que son père l’y eut obligé ; ce qui arriva vers le milieu de l’an 372. Mais quand il voulut aller gouverner sa nouvelle Église, il trouva qu’Anthyme s’en était saisi, et, ne voulant point s’y établir par une espèce de guerre telle qu’Anthyme l’exerçait, il prit le parti de se retirer sur une montagne.
Il n’y put pas longtemps jouir du repos ; son père le conjura de revenir ; mais il se soumit à condition qu’il n’irait point à Sasimes, et s’engagea seulement à gouverner sous lui l’Église de Nazianze, sans que cela l’obligeât pour l’avenir. Il tâcha de s’en acquitter avec le zèle qu’on pouvait se promettre de sa piété ; et enfin, l’an 374, il perdit son père, qui avait vécu près de cent ans, et presque en même temps sainte Nonne, sa mère, qui n’était pas moins âgée. Quoiqu’il fût dans le dessein de retourner dans la solitude aussitôt après leur mort, l’importunité de beaucoup de gens, et en particulier de Bosphore, évêque de Colonie, l’emporta encore une fois sur sa résolution. Mais il ne consentit à gouverner l’Église de Nazianze que comme un étranger et non comme titulaire, ce qui n’était pas sans exemple, en attendant que les évêques eussent donné un pasteur à ce troupeau, comme il les en suppliait instamment.
Enfin, après les avoir pressés pendant près de trois ans, donnant pour raison que les incommodités le rendaient incapable de s’acquitter de ses fonctions, comme il le croyait, car il avait été très-dangereusement malade ; voyant que ses sollicitations étaient sans effet, il se retira inopinément en Séleucie, et il ne paraît pas que Nazianze ait eu depuis aucun évêque jusqu’en 381, quand le saint y retourna après le concile de Constantinople, comme nous le dirons bientôt. Séleucie était métropole de l’Isaurie ; les reliques de l’illustre sainte Thècle y étaient conservées religieusement dans une église de son nom, d’où vient que le saint l’appelle Séleucie de sainte Thècle. Il y demeura assez longtemps, et apparemment jusqu’en 379. Ce fut là qu’ayant abandonné la gloire, les biens, les espérances du monde, la science même, se contentant pour toute nourriture d’un peu de pain, il tâchait de s’élever au-dessus des choses visibles pour ne s’occuper que de la contemplation des choses célestes, et qu’il goûtait les délices innocentes d’une vie éloignée des troubles du siècle. Il ne laissa pourtant pas d’y trouver la croix, soit par les attaques des hérétiques, soit par la douleur que son cœur souffrait des maux que les ariens causèrent, en 376, à l’Église de Cappadoce ; sur quoi il écrivit plusieurs lettres à saint Grégoire de Nysse, dans lesquelles pourtant il lui promet la fin de la persécution, comme elle arriva enfin par la mort de Valens. Gratien, qui lui succéda, comme nous l’avons dit, ayant commencé de donner la paix à l’Église, notre saint commença aussitôt de respirer ; mais la mort de saint Basile, qui arriva bientôt après, le replongea dans la douleur, sans qu’il pût même l’adoucir par la consolation d’aller baiser ses précieuses reliques, n’étant pas tout à fait rétabli de la maladie qu’il avait eue.
Gratien, ayant donc donné la paix à l’Église, remit, le 19 janvier de l’an 379, l’empire d’Orient au grand Théodose, prince très-catholique et plein d’ardeur pour la foi de Nicée. Il s’agissait de rétablir cette foi dans Constantinople, où les ariens avaient fait depuis longtemps des maux inconcevables. Ils y étaient maîtres absolus et y usaient de leur pouvoir au gré de leur fureur contre les orthodoxes. Il n’y avait point d’opprobres dont ils ne les chargeassent. Ils les accablaient d’injures et de menaces ; ils leur ravissaient leur argent, ils confisquaient leurs biens ; ils les exilaient ; ils massacraient publiquement des évêques et des vieillards. Il n’y avait que les catholiques auxquels on ôtât la liberté, et ils se trouvaient exposés à tous les maux imaginables. Saint Grégoire dit encore que l’église Sainte-Sophie, qui était la grande église, se pouvait appeler la citadelle du démon, qui en avait fait sa retraite et y avait campé ses soldats. C’était là que s’assemblaient toute l’armée du mensonge et les légions des esprits impurs, et que se trouvait aussi la compagnie des furies ; car on pouvait appeler ainsi les femmes ariennes, que l’ardeur qu’elles avaient pour leur secte rendait plus emportées que les Jézabels.
Ce n’était pas le seul mal qui infectât la ville impériale. Les novatiens y avaient plusieurs églises ; l’hérésie des macédoniens, qui niaient la divinité du Saint-Esprit, y faisait de grands progrès ; les apollinaristes commençaient à la menacer, et les eunomiens y avaient leur évêque ; mais les ariens étaient les plus puissants. Ainsi la vraie foi y paraissait ensevelie dans la mort de l’infidélité et de l’hérésie ; néanmoins elle conservait un reste de vie dans un petit nombre de personnes fidèles ; mais c’était encore un petit troupeau sans ordre, sans pasteur, sans bornes, sans clôture. La réputation de la science et de la vertu de Grégoire, qui avait passé au delà des mers de l’Asie, et que saint Eusèbe de Samosate n’avait pas manqué de relever, le fit appeler à Constantinople par les catholiques qui y étaient, par les évêques catholiques d’alentour, par ceux de Thrace, auxquels se joignirent saint Mélèce, Bosphore de Colonie, un autre évêque de Cappadoce, nommé Théodore ; et saint Basile l’en avait aussi sollicité avant qu’il mourût. On lui reprochait même de différer de s’y rendre ; ce qui paraît par les raisons qui l’obligèrent à se justifier, comme on peut voir dans ses différentes lettres.
Il arriva donc à Constantinople en 379, et le don des miracles l’y suivit ; mais son principal appui fut le secours de Jésus-Christ, pour la gloire duquel il allait combattre. La manière dont il explique son entrée dans cette seconde Rome nous le prouve, ainsi que son humilité. Il dit que son dessein ne devait pas moins paraître extraordinaire que de voir marcher David contre Goliath ; qu’il n’y avait rien de plus méprisable, selon le monde, qu’un homme tel que lui ; que non-seulement il était étranger, mais même natif d’une méchante bicoque ; qu’il était tout courbé de vieillesse et de maladie ; qu’il avait toujours la tête en bas, qu’il était chauve, assez mal fait de visage, desséché par les larmes, les austérités et la crainte des jugements de Dieu ; que son parler était rude et champêtre, qu’il était fort mal vêtu et n’avait non plus d’argent que d’ailes.
Il fut reçu, en arrivant, dans une maison de ses parents, qui ne lui étaient pas moins unis par l’esprit et la piété que par le sang. Les catholiques n’ayant point de lieu pour s’assembler, on dressa dans cette maison une petite église, qui devint dans la suite très-célèbre par la grandeur et la magnificence des bâtiments que les empereurs y ajoutèrent. On l’appela l’Anastasie ou la Résurrection, à cause que la vraie foi, qui était comme morte dans Constantinople, avait commencé d’y revivre. Ce fut là que ce grand docteur combattit puissamment les hérésies par ses discours, préserva les catholiques contre leurs erreurs, expliqua la doctrine de l’Église, et dirigea les mœurs selon les lois de l’Évangile.
Il prémunit surtout les fidèles contre un piége très-dangereux que les hérétiques leur tendaient, et qui était de vouloir pénétrer par leur propre esprit la sublimité de nos mystères, et de juger de leur vérité par la raison humaine. Par là ils se piquaient d’en parler d’une manière captieuse et sophistique, sous prétexte d’élévation d’esprit, et, en tâchant d’éblouir les faibles, ils les enveloppaient dans leurs erreurs. On parlait aussi de la religion dans les assemblées familières, dans les tables au milieu des repas, dans les parties de plaisir. Rien n’était plus indécent et plus hors de propos : ce qui était également dangereux, à cause des hérétiques, qui se trouvaient partout, et s’efforçaient partout d’insinuer leur venin.
Le saint redressa là-dessus les fidèles en leur recommandant de ne pas s’entretenir sur les disputes de la religion, et en leur montrant qu’il n’appartient pas à tout le monde de parler de ces choses, et qu’on ne devait pas le faire en tous les temps, en tous les lieux, ni devant toutes sortes de personnes, ni s’efforcer de pénétrer ce qui est au-dessus de notre portée ; et là-dessus il donne cette belle maxime : « Il y a, dit-il, des occasions où l’on peut écouter ; il y en a où l’on peut parler ; mais il y en a où la crainte doit nous tenir en suspens et nous empêcher également de parler et d’entendre. Il est vrai qu’il y a bien moins de danger à écouter qu’à parler ; mais aussi il est bien moins sûr d’écouter que de se retirer tout à fait. » C’était là un excellent préservatif qu’il donnait contre les entretiens avec les hérétiques ; mais, de peur qu’on ne pensât qu’il parlait ainsi comme s’il n’eût pas été capable de défendre les vérités de la foi qu’il voulait qu’on crût, il fit quatre discours excellents où il expliqua à fond la doctrine de l’Église sur la Trinité, et où il ruina absolument tous les faux raisonnements des hérétiques. Ce sont ces oraisons qui lui ont acquis le surnom de Théologien.
Le principal sujet de ses prédications était la défense de la foi et la réfutation des hérétiques. L’état de la ville l’exigeait ; mais il ne s’y arrêta pas tellement qu’il négligeât de former les mœurs de ses auditeurs. Il leur donnait pour règle que la véritable piété ne consistait pas à parler sans cesse et sans discernement des choses de la religion, mais à observer les commandements de Dieu, à donner l’aumône, à exercer l’hospitalité, visiter les malades, prier, pleurer ses péchés, mortifier les sens, réprimer la colère, modérer les ris, veiller sur sa langue, assujettir le corps à l’esprit, etc. Si l’éloquence qu’il employait dans ses discours était le fruit des études qu’il avait faites des auteurs profanes, il l’avait ennoblie par la lecture des livres sacrés, et, comme il dit, par le bois vivifiant, qui est celui de la croix.
On accourait en foule pour l’écouter, et l’on forçait même quelquefois les balustres du chœur pour l’entendre de plus près. Il n’y eut point d’hérétiques, de quelque secte qu’ils fussent, ni même de païens, qui ne vinssent l’écouter avec plaisir, les uns pour apprendre sa doctrine, les autres attirés, par son éloquence ; et enfin il était écouté avec une admiration universelle.
Mais la prédication la plus efficace était celle de son exemple. On le voyait très-rarement dans les places publiques ; il ne s’arrêtait pas à discourir indifféremment avec toutes sortes de personnes, sa conversation était grave et sérieuse. Quoiqu’il ne manquât pas de personnes qui le priassent d’aller chez eux, il aimait mieux leur déplaire en les refusant qu’en usant librement de leurs offres. Il retranchait toute visite inutile, et demeurait ordinairement chez lui, n’ayant d’autre conversation qu’avec lui-même. C’est là qu’il passait les nuits ou à converser seul à seul avec Jésus-Christ, ou à chanter des psaumes et des cantiques alternativement avec d’autres. Il mettait aussi sa joie à se prosterner devant Dieu et à arroser en sa présence son visage de ses larmes. Il macérait son corps par ses austérités ; et dans l’oblation du sacrifice auguste de nos autels, il s’offrait lui-même à Dieu en s’unissant à Jésus-Christ.
Ce qui lui gagna aussi beaucoup l’affection du peuple de Constantinople, c’est qu’on ne remarquait en lui ni précipitation, ni importunité, ni violence, ni ostentation, ni vanité, et qu’on le voyait, au contraire, modeste, humble, retiré en son particulier, et comme solitaire au milieu des hommes, menant la vie d’un philosophe, mais d’un philosophe vraiment chrétien. Aussi l’exemple d’une si éminente piété, joint à la force de son éloquence, réduisit les hérétiques au silence, et fit des effets merveilleux en faveur de la foi : ce qui était d’autant plus intéressant pour la religion, que Constantinople était regardée comme le lien qui unissait l’Orient avec l’Occident, et comme la source d’où la foi se répandait de tous les côtés.
Il ne faut pourtant pas croire que ces heureux succès fussent les suites des applaudissements qu’il recevait. Ils furent les fruits de sa patience et de ses travaux, et Dieu voulut qu’ils couronnassent les persécutions qu’il eut à souffrir de la part des hérétiques. En effet, à peine avait-il paru dans la ville, que toutes les sectes qui la divisaient se réunirent pour le combattre. Ils le déchirèrent par des discours et des diffamations publiques ; et, après l’avoir attaqué personnellement par la calomnie, ils exercèrent comme des loups leur rage sur son troupeau. Le fanatisme arma même des moines apostats, des femmes sans pudeur, des vierges folles et des gueux que leur fureur rendait indignes de compassion. Toutes ces troupes vinrent droit à l’Anastasie, au temps que l’on célébrait le baptême, ce qui pouvait être la nuit de Pâques, qui en l’an 379 était le 21 avril, et, pénétrant jusque dans l’enceinte du chœur, ils profanèrent l’autel par leurs sacriléges, renversèrent les mystères, et portèrent sur la chaire leur idole, c’est-à-dire apparemment leur évêque Démophile. À ces excès succédèrent le vin, les danses et des œuvres de ténèbres qu’on n’oserait nommer. On en voulait principalement au saint et aux ministres de l’Église. On leur jetait des pierres, on blessa les uns et on en tua d’autres, et un catholique zélé fut assommé à coup de massue au milieu de la ville. La persécution ne finit pas là : ils firent aux fidèles tous les outrages qu’ils purent imaginer ; ils les chassèrent de leurs maisons, et même des solitudes où ils s’étaient réfugiés. Saint Grégoire fut mis en justice comme un meurtrier et mené devant les préfets, qui joignaient leurs mauvais traitements à ceux du peuple, quoique ce fût contre les intentions des empereurs ; mais Jésus-Christ le protégea et le fit sortir glorieux du tribunal.
L’empereur Théodose, étant enfin arrivé de Macédoine à Constantinople le 24 novembre de l’année 380, fit à saint Grégoire un accueil des plus favorables. Le saint lui demanda dans ce premier entretien la permission de se retirer de Constantinople, et l’empereur lui dit : « Dieu se sert de moi pour vous accorder cette Église. La ville le demande avec tant de chaleur, qu’elle ne s’en départirait pas, ce semble, quelque chose qui lui en pût arriver : elle paraît même dans la disposition de me faire violence pour m’y obliger ; mais elle sait qu’il ne m’en faut pas faire une bien grande pour m’y faire consentir. »
L’empereur appela ou fit dire dès le même jour à Démophile, évêque des ariens, s’il voulait accepter la foi de Nicée et réunir tout le peuple dans la même créance ; et sur le refus qu’il en fit, il lui commanda de quitter toutes les Églises, qui furent rendues aux catholiques. Les ariens s’en étaient emparés quarante ans auparavant, lorsque Eusèbe avait usurpé le siége de l’évêque saint Paul, en 339. Le peuple fidèle témoigna sa joie à Theodose par ses acclamations, et crut pouvoir lui demander qu’il leur donnât saint Grégoire pour évêque, protestant que nulle grâce ne leur serait plus sensible. Le saint, saisi de crainte, ne pouvait presque parler, tant il appréhendait que ces clameurs eussent leur effet. Il fit dire au peuple de cesser, qu’il ne s’agissait alors que de rendre grâces à Dieu, et que les autres affaires auraient leur temps. Le peuple admira sa modestie, et Théodose ne la releva pas moins. Il le rendit maître de la maison épiscopale, des revenus ecclésiastiques et de toutes les églises de la ville. Grégoire ne voulut pourtant pas monter le premier jour sur le trône des évêques, mais il paraît qu’on l’y força quelques jours après. Les hérétiques en furent dans une si étrange colère, qu’ils voulurent lui ôter la vie. Un jeune homme fut assez hardi pour l’entreprendre, mais Dieu ne permit pas qu’il l’exécutât ; au contraire, il fut lui-même son propre dénonciateur, et vint se jeter à ses pieds pour lui avouer le funeste dessein qu’il avait eu. Le saint le lui pardonna et le mit au nombre de ses amis, ce qui accrut encore plus dans la ville la haute estime qu’on avait de sa charité et de sa générosité. Quoiqu’il eût pu poursuivre les hérétiques à la rigueur, comme il lui eût été aisé de le faire par la faveur de Théodose, il ne voulut employer que des remèdes doux pour les guérir, espérant que sa modération les rendrait eux-mêmes plus modérés et plus aisés à convertir. Telle fut sa conduite dans ces circonstances si favorables aux catholiques et si humiliantes pour les ariens.
Celle qu’il garda dans le peu de temps qu’il gouverna l’Église de Constantinople, peut bien être proposée pour modèle à former les plus grands prélats. Son désintéressement dans l’administration des revenus de son Église était telle, qu’il n’en voulut jamais profiter, quoiqu’ils fussent très-grands. Il prit un soin particulier des pauvres, des moines, des vierges, des étrangers, des prisonniers, des citoyens, et de toutes les personnes qui faisaient profession particulière de piété. Il commit des gens pour veiller sur leurs besoins. Il fit fleurir le chant des psaumes et les veilles dans la prière et les larmes. Enfin, par ses soins, par ses exhortations, ses discours pleins d’une force apostolique, sa vigilance, ses vœux et ses gémissements devant Dieu, il attira tant de bénédictions sur son peuple, qu’il fit triompher la foi pure et la piété solide dans tous les états. Des services si essentiels méritaient d’être mieux reconnus de la part des évêques, qu’ils ne le furent dans le second concile œcuménique, qui y fut assemblé ; mais Dieu en réservait au saint toute la récompense dans le ciel. L’empereur Théodose, ayant mis les catholiques en possession des églises de Constantinople, ordonna par ses lettres à tous les évêques de ses États de se trouver en cette ville pour y confirmer la foi de Nicée, y établir un évêque et y faire des règlements pour affermir la paix qu’elle commençait de goûter. Il s’y assembla donc cent cinquante évêques, en y comprenant ceux d’Égypte et de Macédoine, qui n’y vinrent pas au commencement. On y établit dans toutes les formes saint Grégoire évêque de Constantinople, au grand contentement de l’empereur, des plus saints évêques du concile, et des autres aussi, dont quelques-uns le témoignèrent, du moins en apparence. Il n’y eut que lui qui résistât ; mais il fut placé sur le trône épiscopal malgré ses gémissements et ses cris. Cependant il survint des affaires entre les évêques, qui dégoûtèrent si fort le saint de sa nouvelle dignité, qu’il demanda absolument de s’en démettre et de se retirer. On peut voir dans les écrivains ecclésiastiques les raisons qu’il en eut, et dont le détail serait ici une digression inutile. On mit donc Nectaire en sa place ; et comme un daim échappé des toiles, ainsi Grégoire se sauva de Constantinople pour se délasser dans la retraite des travaux qu’il avait soufferts, et des sujets de peine que les évêques envieux de son mérite lui avaient donnés. Il vint donc à Nazianze ; mais il n’y goûta pas sitôt le repos qu’il désirait. Au contraire, il eut la douleur de trouver cette Église semblable à un vaisseau qui erre au milieu de la mer sans pilote, n’ayant point d’évêque, et livrée presque aux apollinaristes, qui s’efforçaient de s’en rendre maîtres. Il tâcha en vain d’y mettre un évêque, et n’en pouvant pas prendre soin lui-même à cause de ses maladies, il se retira à la terre d’Arianze, qu’il avait héritée de son père, pour y rétablir sa santé. Ce fut vers l’année 381 ou 382 ; mais il n’y demeura pas tout à fait oisif, car il écrivit plusieurs lettres, et en particulier pour le soutien de la foi dans Nazianze, où les apollinaristes avaient osé mettre un évêque de leur secte. Cela fit que les chefs et le peuple de cette ville le forcèrent en quelque façon d’y venir, tant pour l’amour qu’ils avaient pour lui que pour la crainte de ces hérétiques.
Son humilité, qui le suivait partout, jointe à ses infirmités, lui faisait regarder le poids de cette Église comme au-dessus de ses forces ; et il obtint enfin qu’on lui substituât un évêque, qui fut Eulale, son cousin et son disciple. Alors, se voyant libre et en état de ne plus penser qu’à Dieu et à son salut, il se retira à la campagne pour tout le reste de ses jours. Il y mena la vie d’un moine et d’un solitaire. « Je vis, dit-il, parmi les rochers et avec les bêtes farouches ; ma demeure est une caverne où je passe ma vie tout seul ; je n’ai qu’un seul habit et je n’ai ni souliers ni feu ; je ne vis que de l’espérance ; je suis le rebut et l’opprobre des hommes ; je ne couche que sur la paille, je me couvre d’un sac ; mon plancher est tout trempé des larmes que je répands continuellement. » Cela n’empêchera pas que quelques personnes du caractère de Maxime le Cynique, qui avaient un extérieur de philosophe et qui se moquaient des austérités des véritables religieux, ne lui osassent faire un crime de sa vie, comme si elle eût été trop molle et trop délicate, auxquels il répondit par un petit poëme qu’il composa.
Il en a composé plusieurs, car il excellait en poésie, et son éloquence est admirée dans ses vers comme dans sa prose ; mais il n’employa ce double talent que pour rendre gloire à Dieu, à qui il avait consacré ses affections et ses œuvres. Il y aurait beaucoup encore à parler des actions et des écrits de ce grand saint ; mais nous le laissons à ceux qui nous ont donné sa Vie au long et qui ont parlé des écrivains ecclésiastiques, pour venir à son bienheureux décès. Dieu l’y avait préparé insensiblement par de fréquentes maladies, et il l’attendait en paix et confiance dans sa solitude. Nous ne savons point les circonstances de sa fin. Et comme saint Jérôme dit qu’il était mort près de trois ans avant qu’il fît son Catalogue des auteurs ecclésiastiques, l’an 392, il faut que cela soit arrivé en 389, ou au commencement de 390, dans la soixante ou soixante-unième année de son âge, s’il est né, comme on le croit, en 329.
L’Église latine fait sa fête le 9 mai. Les Grecs l’honorent le 30 janvier avec saint Basile et saint Jean Chrysostome, et en particulier le 25 du même mois. Son corps fut transféré de Nazianze à Constantinople par ordre de Constantin Porphyrogenète, et déposé dans l’église des Apôtres, près de l’autel et du corps de saint Jean Chrysostome. Il fut apporté de là à Rome, et placé sous l’autel de l’église de la Vierge au Champ de Mars, en 1505, d’où le pape Grégoire XIII le fit porter solennellement, en 1582, le 11 juin, dans une grande chapelle qu’il avait fait faire sous le nom de ce saint, dans l’église Saint-Pierre au Vatican, et le lendemain il le fit enfermer sous l’autel. La fête de cette translation est marquée dans le Martyrologe romain le 11 juin.
FIN