Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 2)

Michel-Ange Marin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vies choisies des Pères des déserts d'Orient · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pour ne pas s’engager sans guide dans les routes épineuses de ce nouvel état, Antoine se proposa d’imiter un saint vieillard qui menait depuis sa jeunesse la vie des ascètes. Il visitait aussi les autres solitaires, observant en chacun d’eux la vertu dans laquelle il excellait, afin de la pratiquer lui-même ; et, revenant ensuite dans sa cellule, il y partageait tout son temps entre la prière, la lecture des livres saints et le travail des mains, dont il employait le prix au soulagement des pauvres, ne se réservant que le seul nécessaire. Il acquit par ce moyen une piété si fervente, qu’il fut bientôt le sujet de l’admiration et des entretiens des solitaires. Les anciens le chérissaient comme leur enfant ; ses égaux, comme leur frère ; les plus jeunes, comme leur père ; et tous avaient les yeux sur lui pour s’édifier par son exemple, et lui donnaient par excellence le nom de Déicole, pour exprimer la ferveur de sa dévotion.

Le démon, jaloux de la vertu des saints, ne tarda pas à faire des efforts pour traverser la sienne. Il commença dès lors contre lui cette guerre si cruelle et si opiniâtre dont on ne peut entendre le détail sans étonnement. Il tâcha d’abord de lui inspirer du regret d’avoir quitté le monde, en lui mettant devant les yeux de l’esprit la noblesse de son extraction, les grandes richesses et les plaisirs dont il eût pu jouir, et voulut lui faire un sujet de scrupule d’avoir laissé sa sœur, et de l’avoir privée, par son éloignement, de son appui et de ses soins. D’autre part, il lui représentait les difficultés de la vertu, la délicatesse de sa complexion, l’inégalité de ses forces avec les travaux de la pénitence, les ennuis et la dureté d’une longue vie passée sans commerce avec les hommes et dans une continuelle mortification ; et, comme Antoine paraissait insensible à toutes ces choses, il assiégea son imagination par une foule d’images tristes et affligeantes ; il le tourmenta jour et nuit par des tentations dont son âge encore jeune le rendait susceptible. Mais le saint, armé du bouclier de la foi et de la pénitence, résistait avec force à toutes ces attaques, et combattait surtout par la considération des flammes éternelles celles que l’esprit immonde s’efforçait d’allumer dans son corps.

Le démon, vaincu de ce côté-là, voulut le tenter par la vaine gloire. Il prit pour cela la figure d’un petit Maure hideux et horrible à voir, vint se jeter à ses pieds, et, d’un air triste et humilié, il lui avoua qu’il se reconnaissait vaincu. Mais Antoine, bien loin de s’enorgueillir, rendit à Jésus-Christ des actions de grâces, et dit ensuite au malin esprit que la figure qu’il prenait montrait en même temps sa laideur et sa faiblesse, et qu’il n’aurait pas désormais grand sujet de le craindre. Puis il entonna ces paroles du Psalmiste : Le Seigneur est ma force, je mépriserai tous mes ennemis (Ps. cxvii) ; ce qui fit disparaître le fantôme.

Telle fut la première victoire d’Antoine, ou plutôt de Jésus-Christ dans Antoine, qui ne se crut pas pour cela en droit de se reposer ; mais, considérant que la malice du démon est féconde en artifices, il se tint plus que jamais sur ses gardes, et se dévoua avec tant d’ardeur aux travaux de la pénitence, que plusieurs en étaient dans l’étonnement. Il ne mangeait qu’une fois le jour après le soleil couché, et restait quelquefois deux ou trois jours sans rien prendre. Sa nourriture consistait en un peu de pain et du sel, et l’eau était son breuvage. Il passait souvent la nuit sans dormir, et s’il reposait, c’était ou sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. Il se privait de tous les soulagements qui peuvent flatter le corps, disant que les jeunes gens devaient s’endurcir dans la peine, plutôt que de chercher des commodités qui les rendent délicats. Il ne pensait pas au bien qu’il avait fait, mais seulement à s’avancer chaque jour dans la vertu, comme s’il n’eût fait que de commencer. Il se tenait toujours prêt au combat, crainte de quelque surprise de la part des ennemis de son âme. Il tâchait enfin de se présenter toujours devant Dieu avec un cœur pur et disposé à obéir à sa divine volonté.

Telles étaient ses dispositions, lorsque le désir d’une plus grande retraite lui fit quitter sa demeure, pour s’aller cacher parmi les sépulcres, dans l’un desquels il s’enferma, n’ayant confié son secret qu’à un de ses amis qui lui apportait tous les jours de quoi vivre. Ce fut un nouveau champ de bataille où les démons vinrent l’attaquer à force ouverte, de peur que, s’ils le laissaient en repos, plusieurs n’imitassent son exemple, et que les déserts ne fussent bientôt remplis de solitaires, comme il arriva en effet. Ils le battirent une nuit si cruellement, que son pourvoyeur, étant venu le lendemain, le trouva évanoui, et le porta comme mort dans l’église du village ; mais Antoine, ayant peu à peu repris ses esprits, pria son ami de le reporter à son sépulcre, où, ne pouvant se tenir debout à cause de ses blessures, il demeurait couché par terre, ne cessant de prier et défiant ses ennemis.

Son intrépidité alluma leur fureur ; ils s’annoncèrent par un horrible vacarme, comme s’ils avaient voulu renverser l’édifice, et l’investirent sous différentes figures de lions, d’ours, de tigres, de serpents et d’autres animaux sauvages, voulant l’épouvanter par leurs cris et leurs sifflements, et s’élançant contre lui comme pour le dévorer, ils lui firent même plusieurs blessures : au milieu de ce tumulte, Antoine, malgré les coups qu’ils lui portaient, possédait son âme par la patience, et leur reprochait leur faiblesse. « Si Dieu, leur disait-il, vous a donné le pouvoir de me nuire, que ne le faites-vous ? Et s’il ne vous l’a pas donné, pourquoi vous épuisez-vous en vains efforts ? Le signe de la croix et la foi que j’ai en mon Seigneur sont pour moi un rempart inébranlable. »

Il leur parlait ainsi, et les démons, plus irrités de se voir méprisés, grinçaient les dents contre lui dans le désespoir de le vaincre. Alors le saint, levant les yeux au ciel et appelant Jésus-Christ à son secours, vit tout à coup le comble de l’édifice s’ouvrir. Une clarté céleste l’environna, et fit disparaître tous les esprits de ténèbres. Il reconnut à cette lumière la présence de son Sauveur, qui le combla de consolations et le guérit de ses blessures.

Après cette faveur insigne, brûlant d’ardeur de s’avancer toujours davantage dans la perfection, il résolut d’aller plus avant dans le désert, pour s’y livrer en toute liberté au gré de ses fervents désirs, et se retira sur les montagnes, malgré tous les prestiges dont le démon se servit pour l’en détourner.

La demeure que Dieu lui avait préparée sur une de ces montagnes était un vieux château plein de serpents, qui s’enfuirent pour lui céder la place. Il s’y enferma comme dans un temple qu’il consacra par une prière continuelle. Son intention étant d’y vivre dans une retraite parfaite, il n’en permit l’entrée à personne. Il recevait seulement de six mois en six mois quelques pains qu’on lui jetait par-dessus le toit. Les démons ne l’y laissèrent pas en repos ; ses amis qui venaient lui parler par dehors entendaient au dedans comme une troupe de gens qui faisaient grand bruit, et qui cherchaient à le chasser de ce lieu.

On ne pouvait croire qu’il soutînt longtemps de si rudes combats ; et toutes les fois que ses amis le venaient voir, ils doutaient s’ils le trouveraient en vie. Mais ils avaient la consolation de l’entendre chanter les louanges de Dieu.

Il passa ainsi près de vingt ans, louant Dieu sans cesse, et luttant toujours contre les puissances de l’enfer, jusqu’à ce qu’il fût contraint de sortir pour se rendre aux prières d’un grand nombre de personnes, qui venaient ou se ranger sous sa conduite, ou implorer son secours pour d’autres sujets particuliers. La première fois qu’il se montra, on fut étonné de le voir dans le même état de santé qu’il avait avant qu’il se rendît solitaire.

On le voyait toujours égal, et il montrait en toutes choses un jugement éclairé de l’esprit de Dieu.

C’est ce moment que nous pouvons appeler l’époque de la mission de saint Antoine, qui dépeupla les villes de ses habitants, et peupla les déserts de colonies de saints. Ils se multiplièrent sans nombre sous sa conduite. Ses miracles, les vertus dont il donnait des exemples héroïques, ses exhortations vives et puissantes firent de si fortes impressions sur les cœurs, que, comme dit saint Jean Chrysostome, les déserts de l’Égypte commencèrent alors à recevoir l’effet de la bénédiction que Jésus-Christ avait répandue sur ce pays lorsqu’il y était venu dans son enfance, et à devenir un paradis peuplé d’une infinité d’anges, car on pouvait bien appeler ainsi les solitaires qui l’habitaient.

Le saint n’oubliait rien, de son côté, pour procurer leur avancement dans la perfection. Il les encourageait par ses instructions, veillait sur eux avec une application continuelle, et les visitait en particulier, ceux mêmes qui étaient les plus éloignés, sans que son zèle se ralentit ou par la longueur ou par les dangers des chemins. Il se conduisait envers tous comme leur père, et soutenait ce titre par toute la tendresse de sa charité.

Mais, tandis qu’il les encourageait à s’avancer, sa prudence, égale à son zèle, le portait aussi à ne point se perdre lui-même de vue. Il se retirait souvent du milieu d’eux pour vaquer seul au salut de son âme ; et, passant alternativement de la retraite aux exercices de la charité, il se remplissait dans l’oraison pour ne donner que de son abondance.

Il apprit, par l’apparition d’un esprit céleste, qu’elle vie il devait mener en son particulier. Se trouvant un jour tenté d’ennui et agité de diverses pensées, il se plaignit à Dieu de ce que ce trouble l’empêchait d’opérer son salut, et le pria de lui inspirer ce qu’il devait faire. Après cette prière il sortit de sa cellule, et vit quelqu’un qui lui ressemblait parfaitement, comme si c’eût été un autre lui-même, qui était assis et appliqué à faire des nattes avec des feuilles de palmier, et puis quittait le travail pour faire oraison, après laquelle il reprenait le travail, qu’il quittait ensuite pour recommencer la prière. C’était un ange qui lui apparaissait sous cette forme, et qui lui dit qu’il fit ainsi et qu’il serait sauvé. Cette représentation lui servit de règle de conduite ; il s’y conforma en passant successivement de la prière au travail des mains, et du travail à la prière, si pourtant on peut dire qu’il interrompit jamais son oraison, puisqu’en travaillant il avait habituellement son esprit élevé à Dieu.

Son travail ordinaire, conformément à cette apparition de l’ange, était de faire des nattes, et les solitaires s’y exerçaient communément, parce que les faisant assis, cette situation leur était plus commode pour se conserver dans le recueillement. Ils ne laissaient pourtant pas de labourer quelquefois la terre et de cultiver les jardins.

Nous avons vu qu’il ne mangeait qu’après le soleil couché. Il passait aussi cinq jours en certain temps sans rien prendre, et après un si long jeûne il se contentait d’un pain de six onces, qu’il faisait tremper dans l’eau avec du sel. Il y ajoutait d’autres fois quelques dattes ; et lorsqu’il fut vieux, ses disciples obtinrent qu’il leur permît de lui apporter tous les mois des olives, des légumes et de l’huile.

Il lui arrivait souvent de passer des nuits entières en oraison ; ou bien, après avoir reposé jusqu’à minuit, il se levait et priait les bras étendus jusqu’au lever du soleil, ou même jusqu’à trois heures du soir. Il trouvait tant de goût dans ce saint exercice, que lorsqu’il voyait venir le jour il s’écriait : « Ô soleil, pourquoi viens-tu me distraire par tes rayons, comme si tu ne te levais que pour me dérober la clarté de la véritable lumière ? » Cassien, qui rapporte ce trait du saint, ajoute que, parlant de l’oraison, il disait que celle d’un religieux n’était pas parfaite lorsqu’en priant il connaissait et s’apercevait lui-même qu’il priait : ce qui fait voir combien dans ses prières il était élevé au-dessus des sens.

Les douceurs qu’il y goûtait lui donnaient tant d’éloignement des soins du corps, qu’il regardait le boire et le manger comme des nécessités affligeantes, auxquelles il ne se rendait qu’à regret. Il avait même honte de s’y voir assujetti ; ce qui faisait qu’étant quelquefois sur le point de se mettre à table avec ses frères, il les quittait ou pour ne point manger du tout, ou pour manger en particulier, rougissant de le faire devant les autres.

Toute la suite de sa vie était dure et laborieuse ; mais cela n’empêchait pas qu’il n’usât d’une très-grande douceur envers les autres, surtout pour les austérités du corps ; car bien qu’il les crût fort utiles, il voulait qu’on s’y portât avec discrétion, principalement les jeunes solitaires ; disant que sans ce tempérament, s’ils veulent se conduire par leur propre jugement dans ces exercices, ils risquent de tomber dans l’illusion et de faire des chutes.

C’était pour la même raison que, quoique ses austérités fussent grandes, il cédait sans peine et sans jalousie à d’autres qui en faisaient plus que lui. Son attention principale était de croître en amour de Dieu ; et il s’y était rendu si parfait, qu’on rapporte de lui ces paroles admirables : Je ne crains plus Dieu, mais je l’aime ; ce qu’il ne disait pas par une vaine présomption, mais par un transport d’amour et par une naïve effusion de cette ardente charité dont son âme était embrasée.

Il en donna une preuve bien éclatante lorsque l’empereur Maximin renouvela la persécution contre l’Église. Le désir de marquer son amour envers Jésus-Christ le transporta dans Alexandrie, ou pour y souffrir le martyre, ou tout au moins pour y aider les confesseurs à l’endurer courageusement. Il exhorta aussi d’autres solitaires à en faire autant, en leur disant : « Allons à ce glorieux combat de nos frères, pour le soutenir avec eux, ou, si nous n’avons pas ce bonheur, pour être les spectateurs de leur triomphe. » En effet, plusieurs moines se joignirent à lui, et comme il ne pouvait pas se livrer lui-même aux persécutions, cela n’étant pas permis, il servait les chrétiens condamnés aux mines ou détenus dans les prisons, et les suivait lorsqu’on les menait devant les tribunaux, en les exhortant avec un zèle intrépide à souffrir constamment la rigueur des tourments.

Le juge, voyant combien les exhortations des solitaires fortifiaient les chrétiens dans la foi, leur fit défendre de demeurer davantage dans la ville. S’ils n’obéirent pas tous, ils se cachèrent pour la plupart ; mais Antoine leva sa robe pour se faire mieux remarquer, et se tint le lendemain sur un lieu élevé, afin que le tyran pût plus aisément l’apercevoir à son passage. Mais, bien que celui-ci le vît et que même son intrépidité causât de l’étonnement à tous les spectateurs, Dieu ne permit pas qu’on l’arrêtât, le réservant pour remplir ses desseins dans la solitude. Ainsi, après qu’il eut persévéré à servir les saints jusqu’à la mort de saint Pierre, patriarche d’Alexandrie, qui fut le dernier qui souffrit dans cette persécution, il retourna à son monastère pour s’y condamner à un genre de martyre dont la durée compensa les tourments qu’il n’avait pas eu l’occasion de souffrir.

Ce fut dans cette vue qu’il embrassa, avec plus d’ardeur que jamais, les travaux de la pénitence, s’y excitant par la considération des souffrances des saints dont il venait d’être témoin. Il s’enferma de nouveau, résolu de ne plus sortir et de ne recevoir personne dans le lieu de sa retraite ; mais il ne put empêcher qu’on ne recourût à lui de toutes parts, et Dieu accordait des miracles à ceux qui venaient implorer le secours de ses prières, bien qu’il ne se laissât pas voir ni même qu’il leur parlât.

Entre autres, un officier de guerre nommé Martinien, dont la fille était tourmentée du démon, vint frapper longtemps à sa porte, le conjurant d’obtenir de Dieu sa délivrance. Antoine ne lui ouvrit point, mais il lui dit seulement : « Pourquoi venez-vous troubler mon repos ? Je suis homme comme vous. Si vous avez de la foi, priez Dieu, et il vous accordera ce que vous demandez. » Martinien suivit cet avis, et, étant retourné à sa maison, il trouva sa fille guérie.

Se voyant exposé sans cesse à de pareilles demandes, et craignant autant la tentation de la vanité que d’être détourné de la retraite, il se détermina à s’aller cacher dans les bucolies en haute Thébaïde, où il n’y avait que des hommes sauvages dont il espérait de n’être pas connu.

Tandis qu’il attendait sur le bord du fleuve un bateau sur lequel il pût monter, il entendit une voix qui lui dit : « Antoine, où vas-tu, et quel est ton dessein ? » Il répondit sans s’étonner : « Je veux aller dans la haute Thébaïde, parce qu’ici le peuple demande de moi des choses qui sont au-dessus de mes forces, et ne me laisse point en repos. » La voix lui répliqua que s’il suivait son dessein, il verrait redoubler ses peines ; mais que s’il voulait jouir du repos, il se retirât dans le fond du désert, et qu’il n’avait qu’à se joindre pour cela à quelques Sarrasins qui passaient dans ce moment, et qu’ils lui en montreraient le chemin.

Il obéit, et arriva après trois jours et trois nuits de marche à l’endroit où Dieu voulait qu’il fixât sa demeure pour le reste de ses jours.

Saint Jérôme en fait la description en ces termes : « C’est une montagne pierreuse d’environ mille pas. Elle pousse de son pied des eaux dont le sable boit une partie ; le reste, qui tombe plus bas, forme peu à peu un petit ruisseau, sur le bord duquel on voit grand nombre de palmiers qui contribuent beaucoup à rendre le lieu commode et agréable. »

C’est ce qu’on appelle le mont Colzin, et qu’on a depuis nommé le mont Saint-Antoine. Il y reconnut la demeure que Dieu lui avait destinée, et s’y établit d’autant plus volontiers, qu’il n’y avait que les Sarrasins avec qui il était venu qui en eussent connaissance. La cellule était si étroite, qu’elle ne contenait en carré qu’autant d’espace qu’un homme en peut occuper en étendant les pieds. Il y en avait encore deux autres de la même grandeur taillées dans le roc au sommet de la montagne, et l’on n’y montait qu’avec bien de la difficulté par un sentier fait en forme de limaçon.

Le saint se retirait dans une de ces deux cellules lorsqu’il voulait fuir la presse, car il ne put demeurer longtemps inconnu. Ses enfants spirituels l’y découvrirent après de longues recherches, et prirent soin de lui fournir du pain ; mais, voulant leur épargner cette fatigue, il les pria de lui apporter une bêche, une cognée et un peu de blé, dont il sema un petit terrain, ce qui lui rendit suffisamment pour son entretien, ayant une joie extrême de n’être plus à charge à personne.

Il fit aussi quelques autres ouvrages ; car, un an après sa mort, saint Hilarion étant venu visiter sa demeure, ses disciples le conduisirent par tous les endroits de la montagne, en lui disant : « Voici où il avait coutume de chanter des psaumes ; voici où il priait ; voici où il se reposait lorsqu’il était fatigué ; lui-même a planté cette vigne et ces arbrisseaux, lui-même a fait cette aire, lui-même a creusé ce réservoir avec beaucoup de travail pour arroser son jardin. » Ils lui dirent aussi, en lui montrant ce jardin planté de petits arbres et plein de légumes, que trois ans auparavant, des ânes sauvages qui venaient boire le lui ayant ravagé, il commanda au premier de s’arrêter, et, lui donnant doucement de son bâton dans le flanc, il lui dit : « Pourquoi mangez-vous de ce que vous n’avez pas semé ? » et que depuis ce temps-là ces animaux ne lui firent plus de dégât.

Il n’en fut pas de même des malins esprits, qui infectèrent ce lieu plus que jamais, soit pour l’effrayer, soit pour l’obliger à leur céder la place. Tantôt ils y faisaient entendre de grands bruits, des voix confuses et comme des gens armés qui s’entrechoquaient, tantôt ils lui apparaissaient sous la figure de bêtes sauvages ; et, une fois qu’il priait, ils en assemblèrent autour de lui un si grand nombre, qu’il y a tout lieu de penser qu’il n’en resta pas une seule dans le désert. Il reconnut que ce n’était qu’une ruse du démon, et dit à ces animaux : « Si Dieu vous a donné le pouvoir de me nuire, je consens volontiers que vous me dévoriez ; mais si ce sont les démons qui vous ont amenés ici, retirez-vous, car je suis serviteur de Jésus-Christ. » À peine eut-il fini ces paroles, qu’ils s’enfuirent tous avec une vitesse étonnante.

Quelque désir qu’il eût de vivre dans la retraite, il fut encore forcé de se rendre aux instances de ses religieux, qui le pressèrent de descendre de sa montagne pour venir visiter les monastères qu’il avait établis. Il entreprit donc ce voyage avec quelques-uns de ses disciples, et Dieu fit voir par un miracle qu’il approuvait sa charité. Comme le trajet de sa montagne à ses monastères était long, et qu’on ne trouvait point d’eau dans le chemin qui fût bonne à boire, il en fallut porter sur un chameau ; mais la provision leur manqua au milieu du chemin, et, l’excessive chaleur qu’il faisait dans ces climats brûlants augmentant l’ardeur de leur soif, ces bons solitaires furent réduits à une si grande extrémité, que, laissant aller le chameau et demeurant couchés par terre, ils n’attendaient plus que la mort.

Le saint vieillard, pénétré de douleur de les voir dans cette triste situation, s’éloigna d’eux à quelque distance, et, levant les mains au ciel pour en obtenir du secours, le Seigneur fit sortir du lieu même où il priait une fontaine dont ils se désaltérèrent. Ils remplirent aussi les peaux de bouc qu’ils avaient vidées, et en chargèrent leur chameau, qu’ils trouvèrent arrêté par le licou entortillé à une pierre.

On ne saurait exprimer quelle fut la joie des solitaires qu’il alla visiter, quand ils eurent le bonheur de le voir, tous le considérant comme leur père et le chérissant autant qu’ils respectaient sa vertu. Ils recevaient avec une sainte avidité les paroles de vie qu’il leur disait, et ses discours leur inspiraient une si grande ardeur de croître en vertu, que le saint patriarche en fut merveilleusement consolé.

Ce fut dans ce voyage qu’il eut aussi la consolation de trouver sa sœur à la tête d’une communauté de vierges, dont elle n’était pas moins devenue la supérieure par ses vertus que par son âge et le premier rang qu’elle y occupait.

Après qu’il eut ainsi satisfait les pieux désirs de ses enfants spirituels, il revint à sa montagne, où plusieurs solitaires continuèrent à le venir voir, ainsi que d’autres personnes affligées de divers maux. Il instruisait ceux-là par ses avis salutaires, et, toujours attendri sur les misères d’autrui, il obtenait en faveur de ceux-ci des miracles du Ciel par ses prières.

Mais ce qui mérite encore plus notre admiration, ce grand saint était si humble, que quand Dieu, pour des raisons qui nous sont impénétrables, n’exauçait pas ses prières, il se soumettait sans peine à sa divine volonté et exhortait les autres à s’y soumettre, ou bien il les envoyait à d’autres solitaires pour obtenir de Dieu, par leur moyen, ce qu’il n’avait pu lui-même obtenir, se regardant comme bien inférieur à leur mérite, et s’étonnant qu’on vînt le trouver tandis qu’on pouvait s’adresser à eux.

Sa solitude n’était pas seulement un lieu de prodiges, elle était une montagne de visions par les fréquentes révélations dont Dieu l’y favorisait. Il apprit par cette voie que de deux solitaires qui le venaient voir, l’un était mort de soif dans la route, et l’autre allait périr de même, s’il ne se fût hâté de lui envoyer ses disciples pour le secourir. Il vit aussi l’âme de saint Ammon de Nitrie monter au ciel, et connut par là le moment de sa mort ; ce qui fut vérifié un mois après par deux solitaires venant de Nitrie, où ce saint demeurait.

D’autres fois Dieu l’instruisait lui-même sur les vertus par des visions particulières dont il se servit également pour l’édification de ses frères.

Pour le confirmer dans l’humilité, si nécessaire à un homme élevé comme il l’était par des dons si merveilleux, Dieu lui manifestait quelquefois l’éminente vertu de quelques saints personnages qu’il avait conservés jusqu’alors inconnus au reste des hommes. C’est ainsi qu’il lui révéla le mérite de saint Paul, premier ermite, et celui d’un corroyeur d’Alexandrie, dont la principale pratique était de se dire tous les matins à soi-même dans les sentiments d’une sincère humilité : « Tous les habitants de cette ville font leur devoir et travaillent à gagner le ciel, et moi seul je mérite l’enfer à cause de mes péchés. »

On peut voir dans le Recueil des Vies des Pères des déserts d’autres exemples de cette nature. Mais nous devons surtout citer la célèbre vision qu’il eut des maux que les ariens devaient commettre après sa mort dans Alexandrie, vision rapportée par saint Athanase et saint Jean Chrysostome, et avouée de toute l’antiquité.

Cette prédiction se vérifia deux ans après par les ravages que les ariens firent dans les églises, et principalement dans Alexandrie, lorsqu’ils mirent par violence sur la chaire de cette ville le détestable Grégoire de Cappadoce à la place de saint Athanase, qu’ils en avaient chassé.

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