Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 3)
Quelques-uns de cette secte ayant fait courir le bruit qu’il pensait comme eux, le saint, dont l’humilité eût souffert toute autre calomnie, s’étonna de leur impudence, et, animé d’une sainte colère contre cette fausseté, où la gloire de Jésus-Christ était plus intéressée que la sienne, il vint, à la sollicitation des évêques orthodoxes, dans Alexandrie, et y combattit publiquement les ariens, exhortant les fidèles à n’avoir aucun commerce avec eux, et disant qu’ils ne différaient point des païens, et que toutes les créatures s’élevaient contre eux, parce qu’ils abaissaient à leur rang celui qui les avait créées.
Sa présence dans cette grande ville fit un effet merveilleux sur le cœur des peuples. Ils étaient comblés de joie de l’entendre prononcer anathème contre l’hérésie. Tous s’empressaient de le voir. Les prêtres mêmes des païens allaient à l’église, demandant à parler à l’homme de Dieu, car c’était ainsi qu’on l’appelait. Il y fit plusieurs prodiges, et saint Athanase avoue que, dans le peu de temps qu’il y demeura, il se convertit plus d’infidèles à la foi qu’il ne s’en était converti auparavant dans toute une année.
Antoine, ayant rendu dans Alexandrie un témoignage si éclatant de la divinité de Jésus-Christ, reprit le chemin de sa montagne, où il fut de nouveau recherché par une infinité de gens. Ses prodiges et ses vertus y attiraient tant de monde, que, pour en faciliter le voyage dans ce désert où l’eau manquait, un diacre d’Aphrodite, nommé Baisan, prit l’expédient de louer des chameaux fort vites pour y mener en moins de temps ceux qui voulaient aller voir le saint solitaire.
L’orgueil de la philosophie païenne céda en ce point à la curiosité, et fut confondue par la sagesse d’Antoine ; car, bien qu’il n’eût pas appris les lettres humaines, sa prudence et la vivacité de son esprit y suppléaient avec supériorité, et surtout ces lumières surnaturelles qu’il puisait par la contemplation dans l’éternelle vérité.
Ce n’était pas seulement le peuple qui respectait la vertu d’Antoine, son nom fut célèbre à la cour des princes. L’empereur Constantin le Grand et ses deux fils lui écrivirent comme à leur père, et témoignèrent de l’empressement à recevoir ses réponses. Il voulait s’en défendre ; mais les solitaires lui ayant représenté que les empereurs étaient chrétiens, et qu’ils se tiendraient peut-être offensés de son silence, il leur écrivit qu’il se réjouissait de ce qu’ils adoraient Jésus-Christ, et les exhorta de ne pas tant faire d’état de leur dignité, qu’ils oubliassent qu’ils étaient hommes. Il leur recommanda d’user de clémence et d’humanité, de rendre la justice à tout le monde, d’assister les pauvres, et de se souvenir que Jésus-Christ est le seul Roi véritable et éternel.
Il fit au sujet des lettres de l’empereur une petite exhortation à ses disciples, laquelle montre combien il était peu touché des honneurs de ce monde. « Les rois de la terre nous ont écrit, leur disait-il ; mais qu’est-ce que cela doit paraître à un chrétien ? car, bien que leur dignité les élève au-dessus des autres, la naissance et la mort les rendent égaux à tous. Ce qui doit nous étonner davantage et nous inspirer pour Dieu une tendre affection, c’est que ce divin maître a écrit une loi pour les hommes, et qu’il leur a aussi parlé par son propre Fils. »
Le reste de sa conduite répondait en toute rencontre à ce parfait dégagement des honneurs du siècle. Dieu prenait plaisir à le rendre célèbre par des prodiges sans nombre. Tout le monde, les grands, les petits, les savants, les simples le recherchaient, l’admiraient et le respectaient souverainement. Les plus saints personnages de son temps, saint Athanase, saint Pacôme, saint Ammon de Nitrie, saint Hilarion et tant d’autres étaient ou ses élèves, ou unis à lui par la plus tendre charité ; et, parmi tant de marques de distinction, il ne s’éleva jamais dans son cœur par aucun sentiment de vaine complaisance ; il ne montra jamais d’empressement pour le commerce des hommes, et fut toujours plus doux, plus affable, plus bienfaisant, et surtout plus humble.
Il respectait singulièrement tous les ecclésiastiques, jusqu’aux moindres clercs. Il baissait humblement la tête devant les évêques et les prêtres pour demander leur bénédiction. Si quelqu’un d’eux le venait voir pour quelque chose dont il eût besoin, après avoir fait ce qu’il désirait de lui, il le priait de l’instruire des choses spirituelles, ne dédaignant pas d’apprendre, et avouant que ces instructions lui étaient très-utiles.
Sa patience était inaltérable ; la paix de son âme paraissait sur son visage par une douce sérénité, et une grâce merveilleuse qui faisait que ceux qui ne l’avaient jamais vu le reconnaissaient au premier abord, et l’eussent aisément distingué des autres frères lorsqu’il était dans leur compagnie.
Son zèle n’avait rien d’amer, et il inclinait toujours pour l’indulgence lorsqu’il pouvait espérer quelque amendement.
Un solitaire du monastère de l’abbé Élie, en ayant été chassé pour une faute qu’il avait commise, recourut au saint, qui le garda quelque temps auprès de lui et le renvoya ensuite au monastère. Mais, bien loin de le recevoir, les religieux le chassèrent de nouveau, et il fut obligé de revenir à saint Antoine. Alors le saint écrivit à ces religieux en ces termes : « Un vaisseau, après avoir fait naufrage et perdu sa cargaison, est enfin arrivé au port, quoique avec beaucoup de difficulté ; et, bien que vous le voyiez dans ce déplorable état, vous voulez le faire périr ! » Ils comprirent par là l’intention du saint, et reçurent le solitaire.
Mais s’il était doux dans son zèle, il savait aussi user de sévérité quand il le fallait pour les intérêts de Dieu. Un duc arien, nommé Balac, servit d’exemple à plusieurs par la triste expérience qu’il en fit. Il persécutait les catholiques avec une fureur qui n’est guère propre qu’à l’hérésie, jusque-là qu’il faisait fouetter publiquement les vierges et les solitaires. Antoine lui écrivit : « Je vois la colère de Dieu sur vous ; cessez de persécuter les fidèles, sans quoi elle va vous accabler par une mort funeste et prochaine. »
Balac, ayant reçu cette lettre, bien loin de s’adoucir, la déchira, en jeta les morceaux par terre et cracha dessus. Il maltraita ceux qui la lui avaient apportée, et fit d’eux comme il avait fait des autres. Mais Dieu ne tarda pas de réprimer son insolence : cinq jours après, Balac allant sur des chevaux de sa propre écurie avec Nestor, gouverneur d’Égypte, ces animaux se jouèrent ensemble, ainsi qu’il arrive quelquefois, et celui que Nestor montait, quoique plus doux, se jeta sur Balac, le renversa par terre, et, hennissant contre lui, le mordit plusieurs fois à la cuisse, qu’il lui mit en pièces, de sorte qu’on fut obligé de le porter à la ville, où il mourut deux jours après. Chacun reconnut alors les effets de la menace du saint.
Son amour pour la retraite ne lui permettait de descendre de sa montagne qu’autant que la charité l’y obligeait. Il se rendait pour cela à son monastère de Pispir, et n’y restait que le moins qu’il pouvait.
Il paraissait assez, par les adresses dont on usait pour l’obliger à descendre de sa montagne, qu’on ne l’en arrachait que par une espèce de violence. C’est ce que firent des magistrats et des juges qui désiraient de le voir ; car, ne pouvant aller jusqu’à sa cellule, à cause de la difficulté des sentiers qui y conduisaient et du grand nombre de gens qu’ils avaient à leur suite, ils lui envoyèrent des criminels liés et conduits par des soldats, afin que, touché de compassion, il se portât plus facilement à descendre jusqu’à Pispir pour demander leur grâce, et que par là ils eussent occasion de l’entretenir, ce qui n’arrivait jamais sans fruit.
Ce n’était donc ni le désir de se répandre au dehors, ni le goût du commerce du monde qui le portait à sortir de sa retraite, mais la charité la plus épurée et l’accomplissement des desseins de Dieu, qui, selon l’expression de saint Athanase, l’avait donné comme un médecin à toute l’Égypte.
Une vie ornée de tant de vertus, pleine de bonnes œuvres, et si riche en mérites, le conduisit enfin à une mort précieuse aux yeux de Dieu. Elle est trop édifiante pour négliger d’en rapporter les moindres circonstances. C’est après saint Athanase que nous les détaillerons, Athanase, ce fidèle historien de sa vie et le sûr garant de ce que nous en avons dit.
Il y avait peu de temps qu’Antoine était de retour d’un voyage qu’il avait fait à Alexandrie ; et, sachant, par la connaissance que Dieu lui en avait donnée, que sa fin était proche, il voulut visiter encore une fois les solitaires de la montagne extérieure pour leur dire le dernier adieu. Les ayant donc rassemblés autour de lui, il leur parla ainsi : « Écoutez, mes très-chers enfants, les dernières instructions de votre père, car il n’y a pas d’apparence que je vous revoie jamais en cette vie. Il faut mourir, c’est à quoi je dois m’attendre bientôt, étant dans ma cent cinquième année. »
Les solitaires l’interrompirent à ces mots, et, le cœur serré de douleur, ils se jetèrent à son cou en poussant de grands soupirs et répandant beaucoup de larmes. Mais lui, plein de joie et témoignant une sainte gaieté, comme s’il allait quitter une terre étrangère pour se rendre à sa patrie, continua à les instruire et leur recommanda de nouveau de ne point se relâcher, de se conduire chaque jour comme si c’était le dernier de leur vie, de conserver leurs âmes pures des mauvaises pensées, de s’efforcer d’imiter les saints ; de n’avoir point de communication avec les schismatiques, non plus qu’avec les ariens, dont l’impiété était manifeste, sans s’étonner que les puissances du siècle leur fussent favorables, puisque ce n’était là qu’une autorité imaginaire qu’ils semblaient avoir, et qui s’évanouirait bientôt ; enfin de demeurer fermes dans la foi de Jésus-Christ et la tradition des saints Pères, qu’ils avaient apprise par la lecture des livres saints, et dont il les avait si souvent instruits dans ses différents entretiens.
Ayant ainsi parlé, les frères le conjurèrent avec beaucoup d’instances de finir sa vie avec eux ; mais il le refusa, et se rendit, après cette visite, à sa retraite ordinaire, où, peu de temps après, étant tombé malade, il appela deux solitaires qui le servaient depuis quinze ans à cause de sa vieillesse, et leur dit : « Enfin, mes chers enfants, voici l’heure où, selon le langage de l’Écriture, je vais entrer dans la voie de mes pères. Je vois que le Seigneur m’appelle. Mon cœur brûle du désir de s’unir à lui dans le ciel. Mais vous, ô les entrailles de mon âme ! je vous conjure de ne point perdre malheureusement, en vous relâchant, le fruit du travail auquel vous vous appliquez depuis si longtemps. Faites état chaque jour que vous commencez seulement d’entrer en religion et d’en pratiquer les exercices, afin que la bonne volonté prenne en vous toujours plus de force. Vous savez quelles sont les embûches que les démons nous tendent. Vous avez été témoins de leur fureur et en même temps de leur faiblesse. Attachez-vous inviolablement à aimer Jésus-Christ. Confiez-vous entièrement à lui, et vous triompherez de leur malice. N’oubliez jamais les différentes instructions que je vous ai données. Mais surtout pensez que tous les jours vous pouvez mourir. »
Il leur recommanda ensuite, comme il avait fait aux autres solitaires, de fuir les schismatiques et les hérétiques, et ajouta : « Mais si vous avez quelque amitié pour moi, si vous me regardez comme votre père, si vous voulez répondre à la tendre affection que j’ai toujours eue pour vous par quelque marque de la vôtre, je vous en conjure, cachez mon corps en terre, et faites que personne autre que vous ne sache où vous l’aurez mis.
« Quant à mes habits, poursuivit-il, en voici la destination : donnez à l’évêque Athanase l’une de mes tuniques et le manteau qu’il m’avait apporté tout neuf, et que je lui rends tout usé. (C’était un second manteau qu’il avait reçu de ce saint prélat, outre le premier dans lequel il avait enseveli saint Paul, ermite.) Donnez l’autre tunique à l’évêque Sérapion, et gardez pour vous mon cilice. Adieu, mes chers enfants, votre Antoine s’en va et n’est plus avec vous. »
Il termina son discours par le baiser de paix qu’il leur donna avec une tendresse paternelle, et étendant doucement les pieds, il envisagea la mort avec allégresse, témoignant une joie merveilleuse, comme s’il eût vu venir des amis au-devant de lui : ce qui fait présumer que les esprits bienheureux lui apparurent dans ce moment pour le conduire en leur compagnie dans la céleste patrie. C’est ainsi qu’il rendit son esprit à Dieu, le 7 janvier, jour auquel les Égyptiens, les Grecs et les Latins célèbrent sa fête, l’an de Jésus-Christ 356, et de son âge le cent cinquième.
Ses disciples, fidèles exécuteurs de ses dernières volontés, enlevèrent son corps secrètement et cachèrent soigneusement le lieu de sa sépulture. Les saints prélats qui héritèrent de ses tuniques et de son manteau les conservèrent comme des trésors précieux. Il leur semblait, en considérant ces dépouilles du grand Antoine, qu’ils le voyaient lui-même ; et en les portant ils sentaient une joie intérieure, comme s’ils avaient été revêtus de son esprit.
On a remarqué que, quand il mourut, on chassait en même temps d’Alexandrie saint Athanase pour y introduire par le fer et le feu le malheureux Georges de Cappadoce. Ce fut peut-être pour cette raison que saint Antoine, voulant montrer qu’il mourait dans la communion de saint Athanase, ordonna qu’on lui portât sa tunique et son manteau.
Cet illustre prélat fait observer que le saint s’était soutenu avec une égale ferveur dans la pénitence et l’amour de la retraite depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort ; que l’affaiblissement de ses forces dans sa vieillesse ne le porta jamais à désirer une nourriture délicate, ni à changer d’habits, ni à laver ses pieds, et que cependant il jouit d’une très-bonne santé jusqu’à sa dernière maladie ; que sa vue fut toujours bonne, qu’il n’avait pas perdu une seule dent, et qu’il était plus vigoureux et plus propre que ceux qui font bonne chère, qui usent des bains et qui changent souvent d’habits.
Mais ce qui prouve encore mieux sa vertu, ajoute le même saint docteur, c’est que, ne s’étant point rendu recommandable par les sciences ni par ses écrits, ni pour avoir excellé en aucun art, sa réputation s’était répandue si loin, et il était si universellement respecté et chéri, qu’il ne fut personne qui ne regrettât sa perte. Ainsi, on avait vu un homme simple qui s’était étudié toute sa vie à se cacher, qui vivait retiré dans une montagne déserte de la Thébaïde, faire parler de sa piété avec admiration dans toute l’Afrique, à Constantinople, à Rome, dans les Gaules et l’Espagne, de sorte que le seul récit de ses vertus occasionnait des conversions sans nombre.
Toute l’antiquité lui a donné des éloges magnifiques. On sait assez que saint Athanase, quoique très-occupé des affaires les plus importantes de l’Église, a cru contribuer beaucoup à la gloire de Dieu en employant sa plume à écrire sa vie. Il l’adressa aux solitaires pour leur servir de modèle, et il avoue que ce qu’il en dit est peu de chose en comparaison de ce qui restait à dire.
Saint Grégoire de Nazianze ne le nomme pas autrement que le divin Antoine. Saint Chrysostome exhorte ses auditeurs à lire sa vie pour y prendre la véritable sagesse. Il dit qu’il avait presque égalé la gloire des apôtres ; qu’il avait montré par son exemple ce que Jésus-Christ a commandé par ses préceptes, et qu’il était lui-même une preuve admirable de notre religion, n’y ayant point de secte où l’on puisse trouver un si grand homme. Enfin il ne faut point d’autre preuve de la vénération qu’on a eue dans tous les temps pour saint Antoine, que le surnom de Grand qu’on lui avait donné.
Dieu ne voulut pas que son corps demeurât toujours caché. Il fut découvert par révélation sous l’empire de Justinien, en 561, et porté à Alexandrie dans l’église Saint-Jean-Baptiste. De là il fut transférée Constantinople, lorsque les Sarrasins se rendirent maîtres de l’Égypte, vers 635, et enfin à Vienne, en Dauphiné, vers l’an 980. On peut voir au long dans Bollandus, au 17 janvier, l’histoire de cette translation et des miracles qui s’y sont faits.
Si l’on donnait le titre de disciples de saint Antoine à tous ceux qui ont eu quelques relations avec ce grand saint pour leur conduite spirituelle, ou à tous ceux qui se sont proposé d’imiter ses exemples, on pourrait dire qu’il y en a eu presque autant qu’il y a eu de solitaires en Égypte, dans la Syrie et dans la Palestine.
Quant à ceux qui s’attachaient particulièrement à suivre les leçons qu’ils avaient reçues de lui, on peut les partager en trois classes : 1o ceux qui demeuraient auprès de lui en Thébaïde et qui vivaient ordinairement sous sa direction, dont les plus connus furent : Sarmates, Amathe, Macaire, Isaac, Pélusien, Pityrion, Joseph, Paphnuce, mais surtout saint Paul surnommé le Simple ; 2o ceux qui étaient répandus dans le reste de l’Égypte, et surtout dans les déserts de Nitrie et de Scété, tels que furent les deux célèbres Macaires, Pambon, Pior, Nistérius, etc. ; 3o enfin ceux qui s’étaient retirés hors de l’Égypte, entre lesquels on compte principalement le grand saint Hilarion. D’ailleurs il n’était point dans son temps de personnage éminent en sainteté dans les déserts, avec lequel il ne fût uni par les liens d’une étroite charité, et principalement avec ceux de Tabenne.
SAINT JEAN D’ÉGYPTE, PROPHÈTE ET RECLUS, EN BASSE THÉBAÏDE.
Il semble que Dieu donnât ce saint au monde pour faire voir que ce n’est pas toujours la naissance distinguée qui donne du relief aux hommes, et que ce droit appartient plus solidement à la vertu. Saint Jean d’Égypte, quoique d’une basse extraction, devint si fameux par sa sainteté, qu’on peut dire qu’il n’y en eut point, si l’on en excepte Antoine le Grand, dont le nom éclatât autant que le sien. Il ne fut pas seulement respecté des peuples, il le fut des grands et des empereurs ; et les plus célèbres docteurs ou écrivains ecclésiastiques, tels que saint Jérôme, saint Augustin, saint Prosper, Cassien, Pallade, Rufin, saint Eucher, saint Fulgence, lui ont donné de magnifiques éloges. Ainsi ce que nous en dirons est d’autant plus digne de foi, que nous ne serons ici que l’écho de ces grands personnages.
Lyque ou Lycople, dans la basse Thébaïde, fut sa patrie. Il apprit dans sa jeunesse le métier de charpentier, et vécut dans cette profession jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans ; après quoi, touché du désir de ne travailler qu’à son salut, il renonça entièrement au siècle pour se retirer dans la solitude. Quoique les biens qu’il abandonna fussent peu de chose, on peut dire de lui ce que saint Jérôme dit de saint Pierre, qu’il quitta beaucoup, parce qu’il ne resta dans son cœur aucune affection pour les biens de la terre.
Ce premier sacrifice fut suivi de celui de sa propre volonté. Il se rangea sous la conduite d’un ancien solitaire pour s’exercer dans l’obéissance ; il le servit avec tant d’humilité, de zèle et même d’adresse, que le bon vieillard craignit qu’il n’agit ou par crainte, ou par quelque affection naturelle, ce qui le porta à s’assurer de la pureté de ses intentions, en lui commandant des choses probablement impossibles, ou qui paraissaient choquer le sens commun.
La première qu’il lui ordonna, fut d’arroser deux fois le jour un bâton sec et à demi pourri jusqu’à ce qu’il eût pris racine et poussé des feuilles et des branches. Cette épreuve dura un an, pendant lequel Jean ne se démentit jamais de son obéissance, quoiqu’il fût obligé d’aller quérir l’eau à deux milles de là.
Sa soumission aveugle fut connue des religieux des monastères voisins, où l’on ne faisait cas que de la pratique des vertus, et plusieurs d’entre eux vinrent voir son supérieur pour s’en assurer par eux-mêmes, et s’édifier par l’exemple d’un si excellent disciple. Comme ils lui en parlaient avec admiration, le vieillard appela Jean, et lui dit en leur présence d’aller jeter par la fenêtre une fiole d’huile qui faisait toute leur provision : ce qu’il exécuta sur-le-champ sans raisonner sur le besoin qu’ils en avaient.
D’autres religieux ayant également souhaité de lui voir pratiquer quelque acte d’obéissance, le vieillard l’appela encore et lui dit de courir vite à une roche qu’il lui montra, et de la rouler jusqu’à l’endroit où ils étaient. C’était une masse de pierre que plusieurs hommes ensemble n’eussent pu remuer de la place, et néanmoins Jean y courut pour la faire rouler, et la poussa tantôt avec l’épaule, tantôt avec l’estomac, faisant tous les efforts dont il était capable, jusqu’à tremper ses habits, et même la roche, par l’abondance de sa sueur, témoignant par là que, quand son supérieur lui commandait quelque chose, il ne regardait plus si elle était possible ou non, mais que le respect qu’il avait pour ses ordres, dans lesquels il reconnaissait ceux de Dieu, lui faisait juger qu’il ne pouvait rien lui commander qu’il n’en eût de justes raisons.
Dieu récompensa son obéissance par le don de prophétie auquel il l’éleva dans la suite. Jean s’exerça ainsi onze à douze ans dans le renoncement à sa propre volonté ; après quoi, son père spirituel étant mort, il demeura environ cinq ans dans différents monastères pour s’y perfectionner toujours de plus en plus dans les vertus religieuses, et se retira enfin dans le désert pour y vivre en parfait anachorète.
Le lieu qu’il choisit pour sa retraite fut une montagne déserte à deux lieues de Lycople. Il s’y creusa une grotte dans une roche d’un accès difficile, et en boucha l’entrée, afin d’être moins détourné des exercices de la vie intérieure et contemplative. Il avait quarante à quarante-deux ans lorsqu’il s’y retira, et il y demeura enfermé jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans, sans l’ouvrir à personne, excepté la dernière année de sa vie qu’il y introduisit Pallade, de qui nous avons appris son histoire.
Quelque désir qu’il eût de n’y vivre qu’avec Dieu, il ne put empêcher qu’on ne recourût à lui de toutes parts, de sorte qu’il fut obligé de permettre qu’on bâtit un logement peu loin de sa cellule, afin que ceux qui le venaient voir y fussent à couvert des injures du temps, et qu’on y exerçât envers eux l’hospitalité, si fort recommandée dans l’Évangile. Mais il ne parlait que le samedi et le dimanche par la fenêtre qui lui servait à recevoir ce qui lui était nécessaire, et il ne voulut jamais souffrir qu’aucune femme s’approchât de sa cellule.