Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 7)
Il recommandait que, quand on était obligé de corriger les autres, on ne se laissât pas emporter à la colère. « Si, en voulant reprendre votre frère, disait-il, vous vous mettez vous-même en colère, vous ne faites que satisfaire votre passion, au lieu d’exercer la charité. Et convient-il de vous perdre en sauvant les autres ? »
Paphnuce, son disciple, lui ayant demandé un jour quelque instruction, il lui répondit : « Ne faites tort à personne, ne jugez personne : observez bien cette règle, et vous serez sauvé. »
Nous avons aussi de lui une belle réponse qu’il fit, avec saint Macaire d’Alexandrie, à des officiers sur la vanité des grandeurs de ce monde. Allant un jour avec saint Macaire d’Alexandrie visiter un solitaire, ils montèrent pour cela dans un grand bateau qui servait à passer le Nil, et s’y rencontrèrent avec deux officiers de grande considération, et qui avaient un riche et nombreux équipage. Ces personnages, voyant au bout du bateau les deux saints couchés par terre, pauvrement vêtus et préparés à toute sorte d’événements, s’entretenaient ensemble du bonheur de ce genre de vie, qui à l’extérieur ne présentait pourtant rien que de méprisable. Enfin l’un d’eux, leur adressant la parole, dit : « Vous êtes heureux de vous jouer du monde comme vous faites, n’y prétendant autre chose qu’un habit pauvre et une nourriture très-simple. — Vous parlez presque comme un prophète, lui dit saint Macaire d’Alexandrie, en nous appelant heureux, puisque c’est là la signification du nom de Macaire que nous portons. Mais si vous avez raison de dire que ceux qui se consacrent, comme nous avons fait, au service de Dieu, se jouent du monde, nous avons, au contraire, grand sujet de vous plaindre de ce que le monde se joue de vous. » Ces paroles touchèrent si fort un de ces seigneurs, qu’étant arrivé chez lui il distribua une partie de ses biens aux pauvres, abandonna le reste ; et, ayant changé d’habit, il suivit la voix de Dieu qui l’appelait intérieurement, puis se hâta d’aller trouver des solitaires pour vivre avec eux.
Enfin cet homme si célèbre par ses prodiges, et qui ne l’était pas moins par ses héroïques vertus, étant à la fin de sa course, les anciens de la montagne de Nitrie lui députèrent des frères pour le prier de les venir voir encore une fois avant qu’il quittât la terre, parce qu’il était trop difficile qu’ils allassent tous à Scété. Sa charité ne put se refuser à leur invitation : il se rendit auprès d’eux, et, tous s’étant rangés autour de lui, les anciens le prièrent de dire quelque parole d’instruction à tous les frères assemblés. Il ne leur fit pas un long discours, mais il leur dit ces paroles si touchantes, et qui montraient qu’il avait conservé jusqu’à la fin de sa vie un sentiment intime de crainte de Dieu dans son cœur. « Pleurons, leur dit-il, mes frères, et que nos larmes ne tarissent point avant que nous allions en ce jour où celles que nous répandrons, si nous n’avons pleuré en cette vie, bien loin d’éteindre le feu qui nous brûlera, ne serviront qu’à l’enflammer. » Les frères furent si touchés de componction en entendant parler ainsi un homme si saint, et en même temps si humble, qu’ils se mirent tous à pleurer, se prosternèrent contre terre, et dirent : « Vous qui êtes notre père, nous vous conjurons de prier pour nous. »
Il y a apparence qu’il ne vécut pas longtemps après cette visite. Nous avons dit qu’il entreprit, étant encore jeune, de mener la vie ascétique à l’imitation de saint Antoine, auprès d’un village. Il se retira ensuite à l’âge de trente ans au désert de Scété, où il vécut soixante ans : ainsi il mourut l’an de Jésus-Christ 390, étant âgé de quatre-vingt-dix ans.
SAINT ARSÈNE.
Que pouvons-nous dire à la gloire de saint Arsène qui ne soit au-dessous de ses mérites ? Sa vertu fut si éminente, qu’elle l’égala en quelque manière aux anges, et qu’il est très-peu de solitaires qui soient arrivés comme lui à un si haut degré de perfection. Il s’éleva d’autant plus, qu’il eut soin de s’humilier. Lui seul suffit pour mettre en honneur et donner un éclat merveilleux à l’état monastique. Il soutint avec une force supérieure et une invincible patience les combats et les travaux de la vie solitaire. Sa componction fut si vive et si tendre, que les larmes qu’elle faisait couler de ses yeux étaient intarissables ; et, pour tout renfermer en peu de mots, il a donné de si beaux exemples de toutes les vertus religieuses, qu’on ne peut rappeler son souvenir sans se sentir animé du désir de les pratiquer.
Saint Arsène était Romain, d’une famille distinguée également par sa noblesse et son opulence. On lui donna une éducation conforme à la grandeur de sa naissance, et nous pouvons ajouter qu’il la surpassa par les excellentes dispositions de son esprit et par son application à le cultiver ; ce qui le rendit un des plus savants hommes d’Italie, tant dans la langue grecque et la langue latine que dans les autres sciences.
Sa réputation vola jusqu’à l’empereur Théodose le Grand, qui, voulant pourvoir à l’éducation de ses enfants, l’appela à Constantinople pour lui en confier la conduite. Le choix d’un si grand prince ne pouvait tomber que sur un des plus grands personnages de l’empire, ce qui n’est pas un médiocre sujet d’éloge pour saint Arsène ; mais il en était si digne, que, si ce choix lui fit honneur, il n’en fut pas moins un juste discernement de Théodose.
Son arrivée à la cour impériale peut avoir été vers l’an 383. Il avait vingt-neuf ans ; de sorte qu’il peut être né vers l’an 354. Arcade, premier fils de l’empereur, n’avait que six ans lorsqu’il y vint, et Honorius, son frère, n’était pas encore né. Il ne vint au monde que l’an d’après, et ce ne fut qu’à sa huitième année qu’Arsène fut chargé de sa conduite, ayant auparavant celle d’Arcade.
Arsène, soit pour soutenir sa dignité, soit qu’il aimât naturellement le faste, faisait à la cour une figure brillante ; il était le plus richement vêtu et le plus superbement meublé. Il faisait grand usage de parfums, et avait à son service mille domestiques tous habillés de riches étoffes.
Dieu, qui l’appelait dans sa miséricorde à des grandeurs plus solides, ne permit pas que celles de la terre l’éblouissent si fort, qu’il n’en reconnût le faux éclat. Arsène, rentrant quelquefois au dedans de lui-même par de salutaires retours, sentait que son élévation et ses richesses n’étaient que des biens passagers qu’on est forcé de quitter avec la vie, après quoi il n’y a que nos œuvres qui nous restent. Il le sentait, et la grâce qui agissait dans son cœur y imprimait aussi, avec ces réflexions, une vive crainte de perdre son âme. De temps en temps il se jetait aux pieds de Dieu, et, répandant devant lui ses larmes et ses prières, il lui demandait avec sincérité qu’il lui fît connaître ce qu’il devait faire pour se sauver. Enfin sa persévérance dans cette demande lui obtint de Dieu une grâce qu’on peut regarder comme l’époque la plus marquée de sa vocation à la sublime perfection où il s’éleva depuis.
Priant donc un jour à son ordinaire, et réitérant la même demande avec larmes et une humble supplication, il entendit une voix qui lui dit : Arsène, fuis la compagnie des hommes, et tu te sauveras. Soit que cette voix frappât extérieurement ses oreilles, soit qu’elle ne se fît entendre qu’au fond de son cœur, ce que son historien ne nous explique pas, elle ne fut pas moins distincte et n’opéra pas moins son effet. Ce grand homme, dont le cœur était déjà, comme dit saint Théodore, préparé au sacrifice par la crainte du Seigneur, ne différa plus après cet oracle ; et, méprisant généreusement toutes les frivoles grandeurs de la terre, il s’embarqua secrètement sur un vaisseau qui faisait voile pour Alexandrie, d’où il passa au désert de Scété pour embrasser la vie solitaire.
Il avait alors quarante ans ; ainsi ce pouvait être l’an 394, Théodose vivant encore, et lui n’étant resté que onze ans à la cour. Il se rendit tout de suite à l’église des solitaires, et s’adressant à eux, il leur dit avec beaucoup de modestie : « Je vous supplie de me recevoir au nombre des moines, et de me montrer la voie que je dois suivre pour être sauvé. »
Il ne leur fut pas difficile de comprendre à son air et à son langage qu’il était un personnage de grande considération. Ils le questionnèrent beaucoup pour savoir qui il était, d’où il venait, et ce qu’il faisait dans le monde ; mais il tâchait de s’en défendre, alléguant seulement qu’il était un étranger qui ne cherchait qu’à assurer son salut. Enfin voyant que tout ce qu’il disait pour cacher son rang et sa condition ne changeait rien dans le jugement qu’ils avaient d’abord porté sur sa personne, il leur fit la confidence qu’ils désiraient, espérant de les engager par là plus efficacement à le servir dans sa sainte entreprise.
Ils ne furent pas peu embarrassés de savoir à quel solitaire de ce désert ils l’adresseraient pour le former aux vertus monastiques. Il n’était pas aisé de trouver un maître à celui qui l’avait été des enfants du maître du monde ; cependant, après avoir consulté entre eux, ils jetèrent les yeux sur le vénérable Jean le Nain, et le conduisirent à sa cellule.
Ce célèbre solitaire, ayant appris d’eux en particulier le sujet qui les amenait et les qualités d’Arsène, ne déclara pas d’abord ce qu’il en pensait ; mais, l’heure de none étant venue, il leur dit : « Si vous voulez, mes frères, nous devancerons le temps du repas (car les solitaires ne mangeaient qu’à l’heure de sexte), et quant au reste, que la volonté de Dieu s’accomplisse. » Il dressa en même temps la table, s’assit avec eux, et laissa Arsène debout sans même faire semblant de prendre garde à lui. Quelle épreuve pour un homme de cœur, si Arsène n’en eût quitté l’esprit pour se revêtir de celui de Jésus-Christ, qui n’est que patience et humilité ! Ce ne fut cependant que le prélude d’une autre bien plus rude, et qui montra dans Arsène, par la manière dont il s’y comporta, une vertu héroïque et capable, dans ses essais, de ce que les autres auraient regardé comme leur effort.
Tandis qu’il se tenait dans cette humiliante position, Jean le Nain prit un pain qui était sur la table, le jeta au milieu de la cellule, et, le regardant avec un air d’indifférence, lui dit : « Mangez, si vous voulez. » Aussitôt Arsène se met à quatre pieds, et va manger dans la même situation le pain à l’endroit où il le lui avait jeté. Une si rare docilité fit comprendre au vénérable Jean le Nain la solidité de sa vocation. Il n’en demanda pas d’autre preuve, et dit aux religieux : « Vous pouvez, mes frères, vous en aller avec la bénédiction du Seigneur ; priez pour nous. Je vous assure que celui-ci est propre pour la vie religieuse. »
Arsène n’eut pas besoin, après un si heureux commencement, de demeurer longtemps disciple pour être formé dans les devoirs de son nouvel état. Son maître eut la consolation de le voir faire, sous sa conduite, des progrès si rapides dans la perfection, qu’il surpassait les plus anciens même du désert dans la constance à supporter les travaux de la pénitence, et dans la patience et le courage à soutenir les combats des passions et du démon ; en sorte que, comme dans le monde il s’était distingué par sa science et par son faste, il se distinguait encore plus dans la religion par son humilité et par sa mortification. Cela fit que son père spirituel, reconnaissant l’attrait de sa grâce, qui était pour la vie entièrement retirée, ne le retint pas davantage auprès de lui, et lui permit de demeurer seul.
Ce fut alors que, se trouvant dans une pleine liberté de se livrer à toute l’étendue de sa ferveur, il pria encore Notre-Seigneur de lui faire connaître ce qu’il devait faire pour arriver à la sainteté, et il entendit de nouveau une voix qui lui dit : Arsène, fuis les hommes, garde le silence et demeure dans le repos : ce sont là les premiers fondements que tu doives jeter pour élever l’édifice de ton salut. Saint Théodore dit qu’ayant reçu cette divine leçon, il commença dès lors plus que jamais à porter toutes ses affections vers le ciel. Son corps était à la vérité sur la terre ; mais la conversation familière de son cœur n’était plus qu’avec les esprits bienheureux. Elle lui servit, cette leçon si excellente, de règle de conduite pour toute la vie. Il ne cessa jamais de s’en faire l’application ; et rien ne paraît plus merveilleux en lui que le soin qu’il prit de la mettre en pratique ; ce qui l’a rendu un objet d’admiration à toute l’antiquité.
Il s’avança dans le désert à treize lieues loin de l’église de Scété, pour mieux s’éloigner du commerce des hommes. Il se renferma si rigoureusement dans sa cellule, qu’il aimait mieux, lorsqu’il avait besoin de quelque chose, se servir du ministère de ses disciples que de sortir pour l’aller chercher lui-même.
Il ne recevait qu’à regret ceux qui venaient le visiter, et tâchait, tant qu’il le pouvait raisonnablement, de se dispenser de les recevoir. Théophile, patriarche d’Alexandrie, alla le voir avec un officier et quelques autres personnages, et le pria de dire un mot d’édification. Il fut quelque temps sans répondre, et, prenant ensuite la parole, il leur parla ainsi : « Si je vous dis quelque chose, l’observerez-vous ? » Ils répondirent tous qu’ils y étaient disposés ; et il ajouta : « Eh bien donc, en quelque endroit que vous appreniez que soit Arsène, ne l’y venez plus chercher. »
Ce patriarche n’osait depuis interrompre sa retraite ; mais, comme il y avait trop à profiter seulement en le voyant, il ne put se déterminer tout à fait à n’y plus aller. Voulant donc le visiter une autrefois, il envoya savoir auparavant s’il lui ouvrirait sa porte. Arsène, reconnaissant trop ce qu’il devait à un évêque pour la lui refuser, répondit au député qu’il la lui ouvrirait s’il venait, et ajouta en même temps qu’en le recevant il serait obligé de recevoir les autres, ce qui le forcerait enfin de quitter le lieu de sa retraite et d’en chercher ailleurs un autre où il fût moins détourné. Cela étant rapporté à Théophile, il dit qu’il aimait mieux se priver de le voir que de l’obliger par là d’abandonner sa cellule.
Il semblait que plus il voulait se cacher, plus cela inspirait aux autres le désir de le venir voir pour profiter auprès de lui ; mais, toujours attentif à pratiquer la leçon qu’il avait reçue du Ciel, il était ferme à ne recevoir de visites que celles où il pouvait profiter pour lui-même, ou qu’il connaissait que Dieu avait agréables. Un solitaire vint frapper à sa cellule, et le saint, croyant que c’était son disciple, lui ouvrit aussitôt ; mais voyant que ce n’était pas lui, il se jeta le visage contre terre, et dit à ce solitaire, qui le priait de se relever, qu’il ne le ferait qu’après qu’il se serait retiré, ce qu’il fit.
Il arriva aussi que d’autres solitaires, étant partis d’Alexandrie pour aller acheter du lin en Thébaïde pour leurs ouvrages, et passant au voisinage de sa cellule, dirent entre eux : « Puisque nous avons l’occasion favorable de voir l’abbé Arsène, il faut en profiter ; » et allèrent tout de suite à sa cellule. Son disciple s’enquit d’eux du sujet de leur arrivée, et le lui rapporta. Mais il lui dit : « Exercez l’hospitalité envers eux ; dites-leur de m’excuser si je ne les vois pas, et laissez-moi contempler le Ciel. »
Saint Théodore Studite remarque là-dessus qu’il ne faut pas croire que ce fût par défaut de charité que ce grand saint refusait de parler aux hommes, lui qui aimait tant cette précieuse vertu ; mais c’était seulement pour n’être pas détourné de l’exercice de la sainte récollection dans laquelle il s’était rendu parfait. Aussi saint Jean Climaque, qui le proposait pour modèle aux anachorètes de son temps, leur disait : « Vous qui vivez dans le désert, souvenez-vous de cet ange (c’est ainsi qu’il l’appelle), et considérez comment il renvoyait ceux qui le venaient voir dans sa solitude, sans même leur parler, de peur de perdre du côté de Dieu ce qui valait bien plus que tous les entretiens des hommes. »
Dieu fit voir, dans une rencontre, d’une manière bien marquée, que la conduite d’Arsène était dirigée par son Esprit-Saint. Un solitaire, attiré par sa réputation, vint à Scété uniquement pour le voir, et pria quelques frères qui desservaient l’église de ce désert, de le conduire à sa cellule. Ils l’invitèrent à se reposer et à prendre auparavant quelque nourriture, parce que sa cellule était fort écartée, comme nous l’avons dit ; mais il protesta qu’il ne mangerait point qu’il n’eût eu le bonheur de le voir ; sur quoi l’un d’entre eux s’offrit de l’y mener. Y étant entrés, ils le saluèrent avec respect, firent oraison et s’assirent avec lui, espérant qu’il leur donnerait quelque avis salutaire ; mais il se tint toujours dans un profond silence.
Après qu’ils eurent attendu quelque temps ainsi, le solitaire qui avait amené l’étranger dit : « Je m’en vais vous laisser en liberté, » pensant qu’Arsène lui parlerait plus facilement seul à seul ; mais l’étranger, étonné de son silence, ne voulut pas rester davantage, et dit à son guide qu’il s’en allait aussi avec lui. Lorsqu’ils furent sortis de sa cellule, il lui dit : « Menez-moi, je vous prie, chez l’abbé Moïse. » C’était un fameux solitaire qui avait été, avant sa conversion, chef d’une bande de voleurs.
Celui-ci les reçut bien différemment de saint Arsène, car il leur témoigna beaucoup de charité et leur donna à manger. Lorsqu’ils se furent retirés, le solitaire qui avait conduit l’autre lui dit : « Vous avez donc vu ces deux grands personnages ; dites-moi à présent lequel des deux vous estimez davantage ? — C’est, répondit-il, celui qui nous a si bien traités. » Ceci ayant été rapporté aux autres solitaires, un ancien se mit en prière et demanda au Seigneur qu’il lui fît connaître pourquoi Arsène, par l’amour qu’il lui portait, fuyait avec tant de soin la compagnie des hommes, au lieu que, par un effet du même amour, Moïse recevait si bien tout le monde ; sur quoi, étant tombé en extase, Dieu lui fit voir deux bateaux qui voguaient sur le Nil, dans l’un desquels était l’abbé Arsène conduit par le Saint-Esprit, en grand repos et en grand silence ; et dans l’autre était l’abbé Moïse, conduit par les anges de Dieu, qui lui remplissaient la bouche de miel.
Il n’aimait pas que ceux dont il recevait la visite avec moins de peine s’arrêtassent trop longtemps. L’abbé Ammon ou Ammoës, qu’il estimait beaucoup, l’étant venu voir, lui dit au commencement de l’entretien qu’il eut avec lui : « Mon père, que pensez-vous de moi ? — Je vous regarde, lui répondit Arsène, comme un ange. » Après qu’ils eurent conféré assez de temps, et plus qu’Arsène n’aurait voulu, il lui demanda de nouveau ce qu’il pensait de lui. « Je vous regarde, lui dit-il, à présent comme un tentateur ; car, quand vous ne me diriez rien que de bon, c’est autant que si vous me donniez des coups de couteau. »
Un solitaire nommé Marc lui ayant demandé pourquoi il fuyait l’entretien des frères, il lui répondit : « Dieu sait combien je vous aime ; mais je ne saurais être en même temps avec lui et avec les hommes ; car, au lieu que les anges, presque infinis en nombre, n’ont qu’une même volonté, les hommes en ont beaucoup et qui sont très-différentes ; et ainsi je ne saurais quitter Dieu pour converser avec eux. »
Une des raisons encore pour lesquelles il évitait l’entretien des autres, est qu’il craignait toujours d’y commettre quelque faute. C’est ce qui lui faisait dire qu’il s’était repenti souvent d’avoir parlé, mais qu’il ne s’était jamais repenti de s’être tu. Admirable instruction, bien propre à nous faire entendre combien il est difficile de parler sans blesser la conscience, et combien le silence est propre à la conserver dans sa pureté. Aussi l’excellent auteur du livre de l’Imitation de Jésus-Christ (l. I, ch. 10 et 20) n’a pas manqué de la recueillir comme une des plus importantes qu’on puisse donner à ceux qui aspirent à la vie intérieure.
Personne cependant n’était plus en état de parler avec onction et avec dignité des choses de Dieu que le grand Arsène. Mais on peut ajouter aussi que ce fut dans le recueillement profond que lui procura son amour pour la retraite et le silence, qu’il puisa les lumières sublimes dont son âme fut éclairée, et qu’il acquit la facilité de parler de la vertu aussi bien qu’aucun des anciens du désert. C’était encore pour ne pas s’engager dans des conversations trop longues et trop épineuses, qu’il n’aimait pas à parler des passages des saintes Écritures difficiles à expliquer, sous prétexte de les éclaircir ; et par la même raison il évitait d’entretenir des relations avec les absents par lettres, n’en écrivant que lorsqu’il ne pouvait absolument s’en dispenser.
Toute son attention était donc de se cacher, de vivre inconnu aux hommes, de demeurer dans le secret de la face de Dieu, occupé sans cesse à le contempler et à prendre soin de son âme. Il n’était venu dans le désert que dans cette intention, et, pour s’animer davantage à se soutenir dans sa première résolution et à la pratiquer dans toute son étendue, il se disait souvent à lui-même ces belles paroles, que saint Euthyme et saint Bernard se sont rendues depuis si familières à son exemple : Arsène, pourquoi as-tu quitté le monde ?
L’abbé Daniel, qui pouvait parler de lui en témoin oculaire, ayant eu le bonheur d’être son disciple, dit que, lorsqu’il était dans l’église, il se tenait derrière un pilier, soit pour n’être pas distrait par les objets extérieurs, soit afin que personne ne vît son visage, qui, en effet, paraissait comme celui d’un ange.
Autant ce grand saint était fidèle à garder le silence et la retraite, autant goûtait-il la douceur de la vie recueillie, et avait-il d’attrait pour la prière et pour l’oraison. On peut dire qu’il en faisait ses délices ; et là son cœur, dégagé de toutes les choses sensibles, s’élevait vers Dieu avec une ardeur admirable, pour se perdre, en quelque façon, dans son sein par la sublimité de sa contemplation. Un frère à qui Dieu faisait connaître quelquefois les merveilles de sa miséricorde dans ceux qu’il favorisait plus particulièrement de ces précieux dons, vint à sa cellule, et, regardant par la fenêtre, il vit le saint comme s’il eût été tout en feu. C’était l’ardeur dont son âme était saintement embrasée dans l’oraison que Dieu voulait manifester par ce prodige. Il frappa ensuite à la porte, et le saint, ayant ouvert et le voyant tout étonné, lui demanda s’il y avait longtemps qu’il frappait, et s’il avait vu quelque chose ; après quoi il l’entretint quelques moments, et le renvoya.
Il passait les nuits entières dans l’exercice de l’oraison ; et les samedis, le soleil se couchant derrière lui, lorsqu’il priait la face tournée à l’orient et les mains étendues vers le ciel, il continuait à prier dans cette situation jusqu’à ce que cet astre, se levant le lendemain, lui frappât les yeux de ses rayons ; et alors il s’asseyait pour prendre un peu de repos. Ceci fait voir qu’il était alors élevé au-dessus des sens et entièrement absorbé en Dieu, puisqu’il eût été impossible naturellement qu’il pût se soutenir sans cela une nuit entière les bras élevés vers le ciel.
Mais ce n’était pas seulement le samedi qu’il passait toute la nuit dans les veilles, il le faisait ordinairement, tant pour donner plus de temps à son attrait pour l’oraison, que par son esprit de mortification ; après avoir veillé la nuit, selon sa coutume, quand l’aurore venait à poindre, il appelait le sommeil, en disant : « Viens maintenant, méchant serviteur ; » puis, fermant les yeux, il dormait quelque peu de temps assis, et se levait presque aussitôt.
Il disait qu’un religieux qui voulait tout de bon combattre ses passions, et y réussir efficacement, devait se contenter de dormir une heure par jour. Le démon ne laissait pourtant pas de le tenter là-dessus comme sur d’autres sujets. Il s’en plaignit même une fois à ses disciples Alexandre et Zoïle, et les pria de passer la nuit avec lui pour observer s’il ne se laisserait pas vaincre au sommeil. Ils le firent, et aperçurent seulement que le matin au point du jour il avait fermé les yeux et respiré trois ou quatre fois, en sorte qu’ils ne purent pas comprendre s’il avait véritablement sommeillé.
Comme il ne souffrait rien dans son intérieur qui le détournât de l’esprit de prière et empêchât son cœur de s’élever à Dieu avec liberté, aussi craignait-il d’être détourné au dehors, par le moindre bruit, de l’attention à la présence de Dieu, surtout au temps de l’oraison. S’étant trouvé avec d’autres solitaires dans un endroit auprès duquel il y avait quantité de roseaux, il entendit du bruit et demanda aux autres ce que c’était. Ils lui dirent que c’était le vent qui soufflait dans des roseaux. « Je m’étonne, leur répondit-il, que vous puissiez vous accoutumer à ce bruit, car si un solitaire demeure assis dans un véritable repos, le chant même d’un oiseau troublera un peu la paix et la tranquillité de son cœur. »
Pour se conserver dans cette tranquillité d’esprit et de cœur, il avait une maxime qui ne pouvait que l’y aider efficacement. « Un moine, disait-il, qui demeure hors de son pays dans une province étrangère, ne doit se mêler de rien, et il jouira d’un véritable repos. » Nous avons aussi de lui cette belle sentence, qui renferme un grand fonds d’instruction pour les personnes qui aspirent à la vie intérieure : « Si nous cherchons Dieu, disait-il, nous le rencontrerons ; et si nous savons le retenir, il demeurera avec nous. »