Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 8)

Michel-Ange Marin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vies choisies des Pères des déserts d'Orient · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce n’était pas seulement par amour pour la retraite que saint Arsène aimait si fort le silence, il le gardait encore pour se dérober plus souvent aux piéges de la vanité.

Par ce principe d’humilité, il ne dédaignait pas de prendre conseil des autres, tandis qu’il était si bien en état d’en donner lui-même par l’éminence de sa science, et surtout de son expérience dans les dons de Dieu. Il alla consulter un jour saint Pémen au sujet de son disciple, qu’il lui amena, sur ce qu’il témoignait toujours un plaisir sensible de l’entendre parler des choses de Dieu, et saint Pémen lui répondit qu’il s’attachât principalement à l’instruire par ses exemples plutôt que par ses discours.

Saint Théodore Studite rapporte que ce grand saint communiquant ses pensées à un solitaire d’Égypte fort avancé en âge, mais peu instruit des lettres humaines, un autre qui s’y rencontra lui dit ensuite : « Abbé Arsène, comment, étant aussi profond que vous l’êtes dans les sciences grecques et latines, consultez-vous ce bon vieillard rustique et ignorant ? » À quoi il répondit : « Il est vrai que je suis assez versé dans les sciences dont vous parlez ; mais je ne suis pas encore parvenu à savoir l’alphabet de ce vieillard que vous regardez comme un rustique. » Sur quoi saint Théodore fait cette belle réflexion : « Ce saint homme, dit-il, voulait nous donner à entendre par là que, si nous ne nous étudions, par une sincère humilité, à apprendre cet alphabet préférablement à toute autre science, eussions-nous acquis d’ailleurs des connaissances sublimes, nous ne serons dans la vérité que des rustiques et des ignorants. »

Évagre, s’entretenant avec lui de quelques religieux d’Égypte qui se souciaient peu d’acquérir les sciences humaines, lui disait : « Pourquoi nous autres, après nous être si fort appliqués à l’étude et aux sciences, n’avons-nous acquis aucune vertu, tandis que ces Égyptiens, qui n’ont aucune teinture des lettres, ont si bien profité dans la piété ? — C’est, répondit saint Arsène, que nous sommes tout occupés de ces vaines sciences ; au lieu que ces Égyptiens, quoique grossiers, tournent tous leurs soins du côté des vertus, et travaillent si bien, qu’ils parviennent à les acquérir. »

Saint Arsène, également distingué par le poste éminent qu’il avait occupé à la cour, et par l’éclat des vertus dont il brillait dans son désert, méritait d’être souverainement respecté de tous les solitaires, et il l’était aussi ; mais son humilité ne pouvait le souffrir et ne voulait aucune distinction. Cela parut surtout dans l’occasion que nous allons citer. Quelques personnes apportèrent des figues sèches pour les distribuer aux solitaires de Scété ; mais, comme il y en avait peu, les pères qui en firent la distribution n’osèrent, par respect, lui en envoyer, craignant que ce ne fût lui faire une injure plutôt qu’un présent de lui donner peu de chose. Il le sut, et ne voulut point aller à l’église comme il faisait auparavant, disant aux pères : « Vous m’avez donc excommunié en ne me faisant point part des largesses que Dieu nous a faites, parce qu’en effet je n’en suis pas digne. » Sur quoi le prêtre lui en porta, et l’emmena ensuite à l’église fort satisfait ; ce qui fut pour les solitaires, qui admirèrent son humilité, un grand sujet d’édification.

On peut regarder aussi l’extrême pauvreté à laquelle il s’était réduit, comme un effet de son humilité autant que du découragement de son cœur. On disait de lui que, comme il n’y avait personne à la cour, lorsqu’il y était, qui fût vêtu plus magnifiquement, aussi il n’y avait point dans tout le désert de Scété de solitaire qui eût une plus mauvaise robe. Étant tombé malade, il se trouva en si grande nécessité, qu’ayant besoin de quelque linge il n’eut pas de quoi l’acheter, bien qu’il ne fallût que peu d’argent. Il le reçut en aumône, et dit ensuite : « Je vous rends grâces, ô mon Dieu, de ce que vous m’avez rendu digne d’avoir besoin de recevoir l’aumône en votre nom. »

Étant aussi malade, soit que ce fût dans la même maladie ou dans une autre, le prêtre de Scété le fit transporter auprès de l’église, le fit mettre sur un petit lit, et mit un oreiller sous sa tête. Un ancien solitaire étant venu le voir, et le trouvant sur ce lit, en fut scandalisé, et dit : « Est-ce donc là cet abbé Arsène ? Comment est-il couché si commodément ! » Le prêtre le prit alors en particulier et lui demanda quelle était sa profession avant qu’il se rendît solitaire. « J’étais berger, répondit-il. — Et comment viviez-vous ? ajouta le prêtre. — Avec beaucoup de peine et de travail, répondit-il. — Comment êtes-vous à présent dans votre cellule ? reprit le prêtre. — J’y suis assez commodément, dit-il, et j’y jouis du repos. » Alors le prêtre, voulant guérir son âme du jugement précipité qu’il avait porté contre le saint, lui dit : « Vous voyez l’abbé Arsène ; il était le père des empereurs ; il avait mille domestiques à son service ; il était couché dans un lit magnifique. Quelle différence donc de son ancienne condition à la vôtre, vous qui n’aviez pas même, quand vous étiez berger, le repos dont vous jouissez à présent, au lieu que lui n’a plus aucune des commodités qu’il avait dans le monde ! Ainsi, en quittant le siècle vous n’avez fait que changer la vie pénible que vous y meniez en une vie plus douce, tandis qu’il a passé d’une vie opulente et fastueuse en une vie de pénitence. » Le bon vieillard reconnut à ce récit l’injustice de son jugement précipité. Il avoua sa faute, et se retira en profitant d’un si bel exemple.

Un officier de l’empereur lui ayant apporté le testament qu’un de ses parents, de l’ordre des sénateurs, avait fait en sa faveur, sur lequel il lui laissait une très-riche succession, il voulut d’abord le déchirer afin qu’il n’en fût plus parlé ; mais l’officier se jeta à ses pieds et le pria de n’en rien faire, parce qu’il y allait de sa tête. Sur quoi saint Arsène lui dit : « Comment a-t-il pu me faire son héritier, n’étant mort que depuis peu, tandis que moi-même je suis mort depuis longtemps ? » Ainsi il le renvoya avec le testament, sans rien accepter de cet héritage.

Ce n’était pas une petite pénitence pour saint Arsène de vivre dans un si grand dépouillement de toutes choses, et de s’être réduit à une privation entière de toutes les commodités de la vie, après avoir joui à la cour de toutes celles que procure l’opulence. Mais ce grand saint, en quittant le monde, s’était attaché à se mortifier par tous les endroits sur lesquels il croyait avoir suivi la satisfaction de ses sens. Ainsi il mortifiait la démangeaison de paraître, si naturelle aux gens d’esprit, par la retraite rigoureuse et par le silence qu’il n’interrompait presque jamais. Il mortifiait l’amour des aises et des commodités du corps par le dénûment de tout, et cette pauvreté évangélique si parfaite à laquelle il s’était réduit. Il mortifiait l’amour du repos par les veilles continuelles dont nous avons parlé. Il mortifiait l’orgueil par la fuite de tout ce qui pouvait le faire estimer des hommes, et le mépris généreux de toute la gloire mondaine. Les auteurs de sa Vie nous marquent encore deux genres de mortification qu’il pratiquait, et qui montrent en lui le zèle que le désir de mourir à tout et de s’immoler à Dieu par la pénitence inspire à un cœur pénétré de cette vertu.

Lorsqu’il faisait des corbeilles, ce qui était son travail ordinaire, et que l’eau dans laquelle il faisait tremper les feuilles de palmier venait à se corrompre, il ne voulait pas qu’on la renouvelât ; mais il se contentait de mettre de l’eau fraîche dessus, afin qu’elle continuât à sentir mauvais ; et il ne la changeait entièrement qu’une fois l’année. Quelques solitaires lui représentèrent là-dessus que cette eau infecte donnait une mauvaise odeur dans sa cellule, et ne pouvait que l’incommoder beaucoup ; mais il leur fit cette belle réponse : « Je n’ai que trop usé de parfums exquis lorsque j’étais dans le monde ; il est bien juste qu’à présent je souffre cette mauvaise odeur, pour réparer la sensualité que j’ai suivie, afin qu’en la supportant avec patience, Dieu me délivre au jour du jugement de la puanteur insupportable de l’enfer, et que je ne sois pas condamné avec ce mauvais riche qui avait vécu dans le luxe et la bonne chère. »

Son abstinence était telle, que ses disciples avouaient qu’ils ne savaient pas de quoi il vivait ; car, disait l’abbé Daniel, pendant plusieurs années que nous avons été avec lui, nous ne lui donnions qu’une petite mesure tous les ans ; et cependant non-seulement elle lui suffisait, mais encore il nous en donnait toutes les fois que nous allions le voir. Il ne mangeait pas non plus de fruit, excepté quand il était entièrement mûr. Il priait alors, pour éviter la singularité, qu’on lui en apportât, et se contentait d’en goûter un peu.

Quelque attrait qu’il eût pour l’oraison et la contemplation, il ne laissait pas de travailler des mains jusqu’à l’heure de sexte ; mais ce travail n’interrompait pas son recueillement et son union intérieure avec Dieu. Il était, au contraire, si pénétré de sa divine présence, qu’il ne la perdait point de vue, et qu’il était obligé de tenir toujours un mouchoir pour essuyer les larmes qui coulaient de ses yeux, même en travaillant. Dieu lui en avait accordé le don précieux en si grande abondance, qu’elles lui firent tomber les cils des paupières. Ces pleurs venaient du regret de ses fautes passées, et du désir ardent avec lequel il soupirait après l’éternité bienheureuse. Le souvenir de la mort, qu’il avait aussi presque sans cesse présent, lui en fournissait encore le sujet : car, quoiqu’il aspirât après la céleste patrie par la véhémence de son amour, la sévérité des jugements de Dieu lui inspirait également une sainte frayeur ; ce qui fit dire à Théophile, patriarche d’Alexandrie, lorsqu’il était près de mourir : « Ô abbé Arsène ! que vous êtes heureux d’avoir toujours eu dans l’esprit ce redoutable moment ! »

Un ancien rapportait aussi de lui qu’il examinait deux fois le jour, le matin et le soir, s’il avait fidèlement observé ce que Dieu voulait de lui, ou s’il avait manqué de suivre sa volonté en quelque chose ; et qu’il avait passé ainsi sa vie dans l’exercice continuel d’un jugement rigoureux envers lui-même, et un sentiment habituel de pénitence ; ce que tout bon solitaire devait faire à son exemple.

Le démon, toujours ennemi des saints, le tourmenta un jour cruellement dans sa cellule, et ce ne fut pas sans doute cette seule fois. Les solitaires qui avaient accoutumé de le servir vinrent le trouver dans cette fâcheuse rencontre, et, étant près de sa cellule, l’entendirent qui disait en criant : « Seigneur, venez à mon secours, et ne m’abandonnez pas. Il est vrai que je n’ai rien fait jusqu’à présent qui puisse vous être agréable ; mais accordez-moi, par votre bonté infinie, la grâce de jeter de bons fondements et de commencer à bien vivre. »

Telles étaient donc les vertus du grand Arsène. Il ne faut pas s’étonner si le démon en était jaloux et s’il déployait pour cela contre lui sa rage, autant que Dieu lui en laissait le pouvoir, pour épurer davantage son serviteur et accroître ses mérites ; et son exemple, comme celui de tant d’autres saints, doit servir également de modèle et de consolation aux âmes timorées, à qui l’esprit de ténèbres livre de violents combats. Alors l’humilité, la confiance en Dieu et le recours à sa bonté doivent leur servir de défense.

Mais ce ne fut pas seulement par la tentation des malins esprits que Dieu éprouva saint Arsène. À peine s’était-il retiré dans le désert, qu’il y fut troublé par l’irruption des Maziques, et obligé de s’enfuir pour quelque temps, comme plusieurs autres.

Dans cette incursion, qui arriva vers l’an 395, ils tuèrent plusieurs solitaires de Scété. Saint Arsène se déroba à leur fureur avec ceux qui purent échapper. Nous ne savons pas où il se retira alors. Ce fut peut-être à Troé, appelé autrement Pétra ou la Roche-de-Troé, près de Memphis, d’où il alla à Canope ; mais il n’y resta pas longtemps, car, les barbares s’étant retirés, il retourna à Scété.

Les Maziques firent une seconde irruption dans le désert de Scété, environ vers l’an 434, et il fut obligé de s’enfuir une seconde fois pour éviter de tomber entre leurs mains. Il y avait quarante ans qu’il demeurait dans ce désert. En partant il répandit des larmes, et dit : « La trop grande multitude de peuple a causé la ruine de Rome, et la trop grande multitude de moines a causé celle de Scété. »

Ce n’était pas sans sujet qu’il formait ces plaintes. On sait comment le trop grand nombre de solitaires donna occasion au relâchement et introduisit bien des abus dans les monastères, qui en causèrent enfin la ruine entière. Le lieu que le saint choisit pour sa retraite fut Troé, comme il avait fait la première fois. Divers solitaires d’Alexandrie, dont plusieurs même étaient considérables selon le monde, y vinrent un jour pour le voir. Il était malade, et, soit pour cette raison ou pour n’être pas troublé dans sa solitude par d’autres qui, à leur exemple, n’auraient pas manqué de lui faire leurs visites, il s’excusa de les voir ; de quoi ils furent un peu mécontents.

Il demeura dix ans dans ce lieu, après quoi une autre incursion des barbares l’obligea de se retirer à Canope, où il passa encore trois ans. Les solitaires qu’il avait refusé de voir à Troé ne se rebutèrent pas, et vinrent une seconde fois à Canope pour conférer avec lui. Il les reçut alors avec beaucoup de témoignages d’affection et de charité. Un d’eux se plaignit à lui de ce qu’il n’avait pas voulu lui donner la même consolation lorsqu’il était à Troé ; mais il lui fit entendre que ce n’avait pas été par mépris, mais par des raisons légitimes. Ces raisons, comme nous avons dit, étaient principalement pour n’être pas détourné de cette étroite retraite que Dieu lui avait recommandé de garder fidèlement. Cela fut cause encore qu’il demeura peu de temps à Canope, où il était trop importuné de visites, quelque moyen qu’il prît pour les éviter.

Il résolut donc d’abandonner sa cellule sans en rien emporter, et même de se séparer d’Alexandre et de Zoïle, ses deux disciples, pour vivre plus solitaire que jamais.

Il dit au premier de prendre un vaisseau et de se retirer, et à Zoïle de l’accompagner jusqu’au fleuve pour lui trouver un bateau qui le menât à Alexandrie, et qu’après cela il s’en irait joindre son frère, c’est-à-dire Alexandre, son disciple. Ils furent également surpris de cet ordre, ne pouvant presque se consoler de sa séparation, et ils se demandaient réciproquement s’ils l’avaient mécontenté en quelque chose, ou s’ils lui avaient manqué d’obéissance, ce qu’ils n’avaient pourtant pas à se reprocher. Ils obéirent néanmoins sans répliquer, et se retirèrent à la Roche-de-Troé. Pour le saint, il alla à Alexandrie, où il tomba dangereusement malade.

Ce n’était pas sa dernière heure ; ainsi il se releva insensiblement de sa maladie. Ses disciples, qui s’informaient de lui dans toutes les occasions qu’ils en avaient, apprirent avec douleur sa situation, et n’osèrent l’aller voir, de peur de manquer à ses ordres et de lui faire de la peine ; mais, lorsqu’il fut tout à fait remis, il se détermina de lui-même à venir les joindre à Troé, où il savait qu’ils étaient, en disant : « J’irai joindre à présent mes pères ; » car c’est ainsi qu’il les appelait par honneur.

Cependant ses disciples, toujours attentifs à ce qu’il faisait, quoiqu’ils ne pussent le savoir que par relation, apprirent avec une grande joie qu’il venait les joindre à Pétra, c’est-à-dire à Troé, qu’on appelait autrement Pétra, comme nous l’avons déjà remarqué ; et, dans l’empressement qu’ils avaient de le voir, ils vinrent au-devant de lui et se jetèrent à ses pieds. Il fit la même chose de son côté, et ils répandirent tous trois beaucoup de larmes, soit de la joie de se revoir, soit pour avoir resté longtemps séparés.

Il leur demanda pourquoi ils n’étaient pas venus le voir dans sa maladie, et Alexandre lui répondit que c’était à cause du regret qu’ils avaient eu de sa séparation ; que même plusieurs en avaient été affligés et qu’ils la leur avaient imputée, en disant qu’il ne les aurait pas renvoyés s’ils lui eussent été plus soumis. Il leur répondit : « Je savais bien qu’on le dirait ; mais à présent on changera de langage, et on dira que la colombe, ne trouvant où reposer ses pieds, revint à Noé dans l’arche. » Cette réponse apaisa la douleur de ses disciples, qui ne le quittèrent plus jusqu’à sa mort.

Il se retira donc tout à fait à Troé avec eux, et ce fut là que deux ans après il termina heureusement sa course. Comme il vit que sa fin approchait, il dit à ses disciples, au nombre desquels était Daniel, de ne pas se mettre en peine d’avoir de quoi faire pour lui des aumônes après sa mort, ce qui montrait combien il était pauvre ; mais qu’il suffisait qu’on se souvînt de lui au saint sacrifice. « Si j’ai fait quelque bonne œuvre dans ma vie, ajouta-t-il, je la trouverai devant Dieu. » Ces paroles, qui leur annonçaient sa mort comme prochaine, les affligea et les troubla beaucoup. Il voulut les leur adoucir, et leur dit : « Mon heure n’est pas encore venue ; je vous en avertirai dès qu’elle arrivera ; mais je dois vous dire que je ne veux pas que vous donniez quoi que ce soit de mon corps pour être conservé comme des reliques, et, si vous le faites, je me rendrai votre accusateur au tribunal de Dieu, où vous paraîtrez comme moi. » Ce grand saint, qui avait voulu se cacher toute sa vie, voulut aussi, par un sentiment de la plus profonde humilité et d’un amour saint pour la vie cachée, être oublié après sa mort, outre qu’il craignait qu’on ne gardât son corps sans l’enterrer, selon la coutume superstitieuse des Égyptiens ; ce qui n’a rien de commun avec l’honneur que nous rendons aux saintes reliques.

Ses disciples lui dirent là-dessus : « Que ferons-nous donc, notre père ? Nous ne savons pas comment on arrange et comment on ensevelit les morts. — Hélas ! leur répondit-il, est-ce que vous ne sauriez m’attacher une corde aux pieds et me traîner ainsi à la montagne ? »

Enfin, comme il était près de rendre l’esprit, il commença à pleurer, ce qui n’est pas étonnant dans les plus grands saints, qui, ayant été pénétrés d’une plus vive crainte du Seigneur pendant leur vie par les lumières qu’ils avaient de sa sainteté, ont souvent redouté de paraître devant lui, sans perdre le désir de le posséder et l’espérance en sa miséricorde. Néanmoins ses disciples, qui avaient été témoins de sa vie toute céleste, en furent surpris. « Pourquoi, mon père, pleurez-vous ? lui dirent-ils. Est-ce que vous craignez la mort comme les autres ? — Oui, sans doute, leur répondit-il, et cette crainte ne m’a jamais quitté depuis que je me suis fait solitaire. »

Ce fut dans ces sentiments d’humilité qu’il rendit au Seigneur son âme enrichie de vertus et de mérites, étant âgé de quatre-vingt-quinze ans, dont il en avait passé quarante dans le monde, autant à Scété, dix à Troé, trois à Canope ou à Alexandrie, et deux encore à Troé ; de sorte qu’il peut être mort en 449 ou 450.

Le visage de saint Arsène paraissait tout angélique, comme on dit qu’était celui de Jacob. Il était grand et de belle taille, mais assez sec et courbé à cause de sa vieillesse. Ses cheveux blancs le rendaient vénérable. Sa barbe descendait jusqu’au milieu du corps ; mais il n’avait plus de cils aux paupières ; ses larmes continuelles les avaient fait tomber.

Ses disciples prirent soin de sa sépulture, et l’abbé Daniel dit que le saint lui laissa sa tunique de peau, son cilice blanc et ses sandales de feuilles de palmier, et il s’en revêtit avec une respectueuse dévotion pour participer à sa bénédiction.

MONASTÈRES D’ÉGYPTE. — SAINT ATHANASE. — VOYAGE DU BIENHEUREUX JEAN CASSIEN ET DE L’ABBÉ GERMAIN.

Quoique la juridiction du patriarche d’Alexandrie s’étendit sur les déserts de la Thébaïde, de Nitrie et de Scété, nous avons distingué ces déserts de ceux de l’Égypte proprement dite, qui étaient plus voisins de la ville d’Alexandrie. Outre les moines qui occupaient les premiers, il y en avait grand nombre dans des monastères et des ermitages auprès de cette grande ville, et d’autres dispersés à deux lieues à la ronde, et où l’on comptait environ deux mille solitaires vers la fin du ive siècle. Leur nombre n’était pas si grand lorsque saint Antoine se retira dans la solitude : il n’y en avait que quelques-uns, qu’on regardait plutôt comme des ascètes que comme des moines, en prenant ce terme dans un sens rigoureux. Mais quand saint Antoine eut éclaté du fond de son désert par ses éminentes vertus et par les grâces extraordinaires que Dieu avait mises en lui, l’état monastique parut tout à coup s’élever et s’étendre dans l’Église comme un grand arbre, et l’on vit bientôt la ferveur de plusieurs chrétiens pénétrer jusque dans les déserts les plus reculés, et les peupler presque autant que l’étaient les villes.

Tels furent les effets de la vie admirable de ce saint, et des paroles de vie que Dieu mettait dans sa bouche pour le bien de ceux que le bruit de sa sainteté et de ses prodiges attirait à sa montagne. On comptait, soit en Égypte, soit dans les déserts voisins, à la fin du ive siècle, plus de quatre-vingt mille religieux ; et le nombre des religieuses allait bien au delà de vingt mille, puisqu’il n’y en avait pas moins dans la seule ville d’Oxirinque.

Saint Athanase, cet illustre défenseur de la foi orthodoxe, se rendit aussi, par son zèle, non-seulement le protecteur, mais encore le propagateur de l’état monastique. Il ne lui suffit pas de prendre un soin particulier des solitaires d’Égypte et du voisinage, et de leur témoigner en toute occasion une affection et une tendresse paternelles, il voulut de plus leur donner un modèle parfait en écrivant lui-même la vie de saint Antoine, qu’il porta aussi à Rome lorsque les affaires d’Égypte l’y appelèrent ; ce qui contribua beaucoup à y faire respecter une profession dont on faisait alors peu de cas, comme trop singulière ou trop nouvelle.

C’est apparemment ce qui a fait juger à quelques auteurs qu’il l’avait lui-même embrassée et qu’il y avait été formé par saint Antoine ; mais ce sentiment est dépourvu de preuves, et tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il fut du nombre des ascètes, ou de ceux qui menaient la vie religieuse dans les villes.

Les voyages que le bienheureux Jean Cassien fit avec l’abbé Germain dans les solitudes d’Égypte et des déserts voisins, nous ont fourni de grandes lumières sur les vertus des saints habitants de ces lieux, et nous ne saurions lui refuser ici une place distinguée, quoique nous ne le regardions pas comme un d’entre eux, parce qu’il se proposa moins d’être de leur nombre que de s’instruire par leurs exemples et leurs entretiens de la perfection religieuse.

Il est difficile de décider quelle fut sa patrie. Le sentiment le plus suivi le fait Scythe de nation. Ses parents vivaient dans une grande piété, et ils ne manquèrent pas de lui donner une éducation distinguée et conforme à la vertu qu’ils pratiquaient.

Ce fut dans un monastère de Palestine, à Bethléem, qu’il reçut avec l’abbé Germain les premiers éléments de la vie religieuse. Cet abbé Germain était son proche parent, ou, ce qui est plus certain, ils étaient du même pays. La charité les unit plus que le sang, et leur inclination pour la vertu les lia si étroitement, qu’on disait d’eux qu’ils n’étaient qu’une âme en deux corps ; mais surtout l’excellente conduite qu’ils gardaient l’un et l’autre dans le monastère les rendit extrêmement chers à leurs supérieurs et aux autres religieux.

Tandis qu’ils s’exerçaient ainsi avec ferveur dans les devoirs de leur état, l’abbé Pinufe, qui gouvernait un grand monastère auprès de Panéphyse en Égypte, s’étant retiré secrètement pour mener une vie plus cachée, vint dans le leur, où il espérait de n’être pas connu, et fut logé dans leur cellule. Mais ayant été bientôt découvert et obligé d’aller reprendre le gouvernement de ses religieux, cela leur fit naître la pensée de faire le voyage d’Égypte, dans le dessein de voir par eux-mêmes la vie que menaient les cénobites et les anachorètes qui y étaient en grand nombre, et de pénétrer même dans les déserts les plus reculés de la Thébaïde et de Scété. Cassien pouvait avoir alors vingt-cinq à trente ans, et Germain était un peu plus âgé.

Ils ne purent exécuter ce projet sans la permission de leur supérieur, qui s’y opposa d’abord, ainsi que les religieux du monastère, parce qu’ils les chérissaient tendrement à cause de leur vertu. Ils y consentirent enfin, à condition qu’ils reviendraient le plus tôt qu’il leur serait possible ; ce qu’ils n’osèrent refuser de peur de les attrister, et ils en donnèrent leur parole en présence de tous les frères, devant Jésus-Christ, qui en fut témoin, et dans la caverne même où il avait pris naissance, dans l’espérance, comme dit ensuite Germain à l’abbé Joseph, qu’à leur retour ils pourraient pratiquer plus aisément ce qu’ils auraient appris dans leur voyage.

Ils partirent donc de Syrie, et, après une longue navigation, ils arrivèrent à Tennèse, ville d’Égypte. Cassien rapporte, dans ses institutions, avec quelle charité ils furent reçus des solitaires.

Ils trouvèrent à Tennèse, Archébius, évêque de Panéphyse, qui s’y était rendu pour l’élection d’un évêque, et qui, ayant appris leur dessein, leur donna toutes les marques de la charité la plus tendre, et voulut lui-même les conduire dans les cellules de quelques-uns.

« Venez, leur dit-il, venez en passant voir quelques saints vieillards qui ne demeurent pas loin de notre monastère. Vous admirerez des hommes dont la vieillesse paraît dans leurs corps tout courbés, et dont la sainteté éclate tellement sur leur visage, que leur seule vue est une grande instruction pour ceux qui les regardent. »

Tous les livres