Vies choisies des Pères des déserts d'Orient (page 9)
« Comme ce saint évêque nous eut parlé ainsi, dit Cassien, il prit un bâton et un petit sac, selon la coutume des solitaires de ces lieux lorsqu’ils se mettent en chemin, et nous mena lui-même à sa ville épiscopale. » Il les introduisit dans son monastère, car il n’avait pas quitté sa profession de moine, quoiqu’il fût chargé du gouvernement de l’Église de Panéphyse, et il les conduisit ensuite successivement aux cellules des abbés Chérémon, Nestéros et Joseph. Le premier les entretint, dans trois conférences, de la perfection, de la chasteté, et des perfections de Dieu. L’abbé Nestéros, qu’ils virent après Chérémon, leur parla de la science spirituelle et du don des miracles ; et l’abbé Joseph, qu’ils virent ensuite, discourut avec eux de l’amitié, de la stabilité et des promesses des religieux.
Ce qui donna occasion à l’abbé Joseph de les entretenir sur l’amitié, fut que, leur ayant demandé s’ils étaient frères, ils lui répondirent qu’ils ne l’étaient que par l’esprit, et que depuis leur conversion ils avaient toujours été inséparablement unis, soit dans le monastère, soit dans le pèlerinage qu’ils avaient entrepris dans le dessein de s’avancer dans la vie intérieure et spirituelle. Ce fut donc à ce sujet qu’il leur donna les règles saintes de charité qu’on doit garder pour rendre les amitiés véritablement chrétiennes et religieuses.
La conférence dura jusqu’au soir, et, le silence de la nuit les empêchant de s’entretenir plus longtemps, ce vénérable vieillard les mena dans une cellule séparée pour y prendre un peu de repos. « Mais, dit Cassien, le feu que ses saints discours avaient allumé dans nos cœurs nous ayant fait passer la nuit sans dormir, nous en sortîmes de grand matin, et nous en étant éloignés d’environ cent pas, nous nous assîmes dans un lieu fort retiré. »
À peine furent-ils assis que l’abbé Germain, poussant un profond soupir, prit la parole et exprima à Cassien le regret de ne pouvoir, en raison de leur promesse, suivre les exemples de perfection qu’ils trouvaient dans ce désert.
Ces réflexions les mirent dans une grande inquiétude. D’une part ils eussent voulu demeurer parmi ces saints solitaires, dont les exemples et les discours les animaient puissamment ; mais, d’un autre côté, ils se trouvaient liés par la promesse qu’ils avaient faite à leur supérieur et aux religieux de leur monastère d’y retourner dans peu de temps.
Dans ces perplexités, Cassien dit à Germain qu’ils n’avaient point de moyen plus court pour se soulager de leur peine, que de demander conseil à ce saint vieillard et de lui déclarer leurs pensées.
L’abbé Germain goûta beaucoup ce que Cassien lui dit, et étant rentrés dans leur cellule, ils y attendirent le retour du saint vieillard à l’heure des prières de la nuit, qui était déjà bien proche ; dès que l’abbé Joseph fut revenu à eux, après avoir récité ensemble le nombre de psaumes ordonné, ils reprirent pour siége ce qui leur avait servi de lit durant la nuit, dans le dessein de lui proposer leur difficulté.
L’abbé Joseph leur fit là-dessus le discours dont Cassien a fait le sujet de sa dix-septième conférence, où, après avoir dit que c’est une chose très-juste et très-conforme à l’état religieux d’accomplir ce qu’on a promis, il tâche de leur prouver que, se croyant en danger de demeurer dans une tiédeur perpétuelle en retournant à Bethléem, ils seraient excusables et même louables de ne pas exécuter leur promesse. Par cette décision, il leur persuada de rester en Égypte, où ils demeurèrent, en effet, sept ans entiers. Mais elle ne les guérit pas tout à fait de leur scrupule, et ils retournèrent dans la suite à leur monastère pour obtenir une nouvelle permission : dans l’intervalle ils ne manquèrent pas d’écrire à leur communauté pour y faire agréer leur absence et le délai de leur retour.
Du désert de Panéphyse, ils passèrent le Nil et entrèrent dans le territoire de Diolque, bourg situé auprès d’une des sept embouchures de ce fleuve.
Ils virent successivement dans ce désert le vénérable Piammon, qui était le plus âgé des anachorètes de Diolque et prêtre de leur église ; Paul, supérieur d’un monastère habité par plus de deux cents religieux, du nombre desquels était le vénérable Jean ; l’abbé Pinufe, qu’ils avaient connu à Bethléem, et l’abbé Abraham. Cassien fait parler tous ces solitaires dans ses conférences. Piammon les entretint sur trois différentes sortes de religieux ; Jean leur parla du but d’un cénobite et d’un solitaire ; Pinufe, de la pénitence ; enfin, l’abbé Abraham, de la mortification.
La conférence de l’abbé Piammon leur avait inspiré un si grand amour pour la vie des anachorètes, qu’ils résolurent de s’y exercer ; et, quoique le vénérable Jean, qu’ils virent ensuite au monastère de l’abbé Paul, eût donné, dans l’entretien qu’il eut avec eux, la préférence à la vie cénobitique, ni son exemple ni son exhortation ne purent effacer l’impression que les paroles de l’abbé Piammon avaient faite sur leur cœur. Ainsi ils commencèrent tout de bon à apprendre les règles de la vie érémitique sous sa conduite : et un des plus parfaits solitaires de ce lieu, nommé Arquèbe, différent de l’évêque dont nous avons parlé, leur céda sa cellule avec tous les petits meubles qu’elle contenait, et s’en bâtit une ailleurs.
Le désert de Dioque était un séjour très-pénible à la nature ; il fallait un grand courage pour en soutenir les incommodités ; et Cassien et Germain n’y furent pas sans souffrir de grandes tentations. Une des plus fâcheuses et des plus délicates qu’ils eussent à combattre, fut le désir de retourner à leur pays chez leurs parents.
Agités donc par des pensées importunes, ils allèrent découvrir leur tentation à l’abbé Abraham, qui leur en fit connaître toute l’illusion dans l’entretien qu’il eut avec eux sur la mortification, dont Cassien a fait sa dernière conférence. « Il nous fit voir clairement, dit-il, que ces pensées, que le diable avait inspirées dans notre cœur, étaient des piéges où il nous voulait faire tomber ; et il nous enflamma du désir d’une véritable mortification. »
Ce désir n’était pas stérile en eux : ils menaient véritablement une vie très-rude ; car, outre qu’ils gagnaient leur vie par le travail de leurs mains, ils étaient contraints d’aller chercher de l’eau sur leurs épaules à trois milles de leur cellule. Ils marchaient nu-pieds, et ils étaient si pauvrement vêtus, qu’ils avouèrent à l’abbé Abraham qu’ils auraient eu honte de paraître en cet état devant leurs parents.
Il paraît qu’ils retournèrent à Panéphyse pour y voir l’abbé Pinufe, qui y demeurait. S’étant informés avec grand soin du lieu de sa demeure, ils se rendirent auprès de lui, et en furent reçus avec joie et avec une humilité toute particulière. Il les regarda comme ses anciens compagnons de demeure et de cellule, et voulut en échange leur céder la sienne. Ils y entendirent ces belles instructions qu’il donna en pleine assemblée à un jeune frère qui voulait embrasser la règle de son monastère, et que nous voudrions pouvoir rapporter : et ils furent si touchés des maximes de perfection qu’il y développa, qu’ils avaient presque perdu espérance de pouvoir jamais parvenir à les mettre en pratique. Ce fut ce qui donna occasion à l’abbé Pinufe, à qui ils déclarèrent leur peine, de leur parler de la fin de la pénitence. Ce saint abbé les pressa ensuite beaucoup de s’arrêter dans son monastère ; mais ils s’en excusèrent par le désir qu’ils avaient d’aller au désert de Scété, où la réputation des saints solitaires qui y demeuraient les attirait beaucoup ; ainsi il ne voulut pas davantage s’y opposer.
Ils passèrent donc au désert de Scété après être restés quelques jours au monastère de l’abbé Pinufe, et ils y acquirent une connaissance plus entière de la vie solitaire, qu’ils avaient déjà commencé de pratiquer dans le désert de Diolque. L’abstinence qu’ils y pratiquaient était telle, qu’ils ne regardaient pas un solitaire comme fort sobre lorsqu’il mangeait par jour deux pains chacun de six onces.
Entre les plus célèbres solitaires qu’ils eurent le bonheur de visiter, ils virent principalement Moïse, Paphnuce, Daniel, Sérapion, Théodore, Sérène, Isaac et Théonas. Cassien attribue ses dix premières conférences aux sept premiers, et les vingt-unième, vingt-deuxième, vingt-troisième à Théonas.
Les conférences qu’ils eurent avec Moïse, Paphnuce, Daniel et Sérapion, doivent être rapportées à leur premier voyage à Scété, et l’on doit rapporter au second celles des abbés Théodore, Sérène, Isaac et Théonas. L’abbé Moïse les entretint du but d’un solitaire et de la discrétion ; l’abbé Paphnuce, du triple renoncement d’un solitaire ; l’abbé Daniel, de la guerre de la chair contre l’esprit ; l’abbé Sérapion, des sept péchés capitaux ; l’abbé Sérène, de la mobilité de l’âme, des principautés et des puissances invisibles ; l’abbé Isaac, de la prière ; l’abbé Théonas, du jeûne, des empêchements extérieurs à la sainte communion, et de ces paroles de saint Paul dans l’Épître aux Romains, ch. 7 : Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas. On ignore si c’est dans leur premier ou leur second séjour à Scété qu’ils eurent la conférence avec l’abbé Théodore sur le meurtre de quelques saints ermites, que les Sarrasins avaient massacrés, et dont nous parlerons en son lieu.
Ils ne s’arrêtèrent pas si constamment au désert de Scété, qu’ils ne parcourussent aussi d’autres déserts voisins. Ils visitèrent l’abbé Maquète, qui demeurait en un lieu fort éloigné des autres solitaires ; mais Cassien ne dit pas quel était ce lieu ; ils pénétrèrent jusqu’à la demeure de Paul de Porphyrion, qui faisait son séjour dans une caverne, à sept journées loin des pays habités. Ils allèrent aussi au désert des Cellules et dans ceux de la haute Thébaïde, puisque Cassien parle du grand monastère de Tabenne ; mais on ne sait pas si ce fut dans le premier ou le second voyage qu’ils firent.
Enfin, sept ans s’étant écoulés depuis leur départ de la Palestine, et les lettres qu’ils avaient écrites aux religieux de leur monastère, qui les pressaient par les leurs de revenir, ne satisfaisant pas le désir que ces religieux avaient de les revoir, ils retournèrent à Bethléem, soit pour accomplir leur promesse, soit pour en obtenir le dégagement et une nouvelle permission de revenir à Scété. Ils rendirent donc aux anciens de leur monastère l’honneur qu’ils leur devaient ; ils rallumèrent dans le cœur de ceux qu’ils n’avaient pu satisfaire par leurs lettres l’ancienne charité qu’ils avaient eue pour eux ; et, s’étant entièrement dégagés du scrupule que leur eût pu donner leur promesse, par une permission qu’ils obtinrent de retourner en Égypte, ils y revinrent avec tant de satisfaction de la part même de leurs confrères, qu’ils avaient sans doute touchés par la relation de ce qu’ils avaient vu dans leur voyage, que ceux-ci voulurent les conduire une partie du chemin.
Ce fut dans le courant de la même année qu’ils étaient retournés à Bethléem qu’ils revinrent à Scété. Nous ne savons pas précisément le temps qu’ils y demeurèrent, ni pour quel sujet ils allèrent à Constantinople. Ce qui est certain, c’est qu’ils étaient dans cette ville impériale en l’année 404, où Cassien dit qu’il eut saint Jean Chrysostome pour maître, et qu’il reçut de lui l’imposition des mains pour le diaconat. L’abbé Germain fut élevé au sacerdoce ; et, quand Théophile d’Alexandrie entreprit de condamner saint Chrysostome dans son assemblée du Chesne, en 403, ce saint y envoya trois évêques avec les deux prêtres Germain et Sévère, pour déclarer qu’il ne le pouvait reconnaître pour son juge.
Il paraît que le même saint avait confié à Cassien et à Germain la garde du trésor et des vases sacrés de l’église, puisqu’ils les conservèrent, comme par miracle, dans l’embrasement qui consuma l’église de Constantinople, le jour même que ce saint en fut chassé par la faction de ses ennemis, le 20 juin 404, et ils en firent un inventaire authentique qu’ils portèrent à Rome en 405, avec la lettre que le clergé de Constantinople écrivait au pape Innocent sur l’exil du saint patriarche.
Innocent répondit à cette lettre la même année, peut-être aussi par Germain et Cassien, mais cela est fort incertain. Nous ne savons plus rien depuis ce temps-là touchant Germain, ni non plus ce que devint Cassien depuis son arrivée à Rome, en 405. Les uns ont cru qu’il y resta jusqu’à ce qu’elle fut prise par Alaric, roi des Goths, et que de là il se retira à Marseille. D’autres le font retourner à son monastère de Bethléem, d’où, ce monastère ayant été détruit par les barbares, il passa, en l’an 416, dans la Gaule Narbonnaise. Il faut convenir que c’est ici un vide dans son histoire, qu’on ne saurait remplir par aucun fait qui soit prouvé. Ce qui conste certainement, c’est que Cassien se retira à Marseille, soit peu après l’an 405, soit seulement après l’an 415, et qu’il y fonda deux monastères, l’un d’hommes et l’autre de filles. Le premier est l’abbaye de Saint-Victor ; le second est, selon le père Guesnai, celui de Vcaune, détruit depuis plusieurs siècles, ou, selon les MM. de Sainte-Marthe, celui de Saint-Sauveur, appelé autrefois de Saint-Cyriaque.
Castor, évêque d’Apt, qui avait établi un monastère dans le voisinage de sa ville épiscopale, voulant donner aux moines qu’il y avait assemblés une règle qu’ils pussent suivre uniformément, s’adressa à lui pour savoir la discipline qu’il avait vu pratiquer aux solitaires de Palestine et d’Égypte, et qu’il faisait observer lui-même dans son monastère de Marseille ; ce qui nous a procuré ses institutions monastiques et ses conférences, par lesquelles il nous apprend les usages et la doctrine spirituelle de ces grands maîtres de la vie religieuse.
SAINT MOÏSE, SOLITAIRE, ET PREMIER ÉVÊQUE DES SARRASINS.
Avant de parler de saint Moïse, il faut dire quelque chose des Sarrasins, dont il fut le premier évêque. Ils habitaient, dans le ive siècle, en divers endroits de l’Arabie, et peut-être parvinrent-ils à l’occuper tout entière, ce qu’Ammien semble avoir cru. En effet, on voit que ce nom s’est étendu insensiblement sur tous les Arabes, bien qu’étant divisés en différentes nations ils conservassent dans chacune leur nom particulier.
Ils ont été appelés plus anciennement Scénites, parce qu’ils étaient errants dans la campagne et habitaient sous des tentes. On les appelait aussi Ismaélites et Agaréniens, parce qu’ils descendaient, du moins en partie, d’Ismaël, fils d’Abraham par Agar.
Selon divers anciens auteurs, ce furent eux-mêmes qui prirent le nom de Sarrasins, pour faire croire qu’ils descendaient d’Abraham par Sara son épouse, et non point par Agar la servante. Mais les savants des derniers temps croient que ce nom leur est plutôt un titre d’ignominie que d’honneur, et qu’il ne leur a été donné qu’à cause de leur brigandage, parce que sarat en arabe signifie voleur.
Ils se rendirent redoutables en divers temps, même aux Romains, qu’ils battirent sous Marc-Aurèle ou sous Commode. Ils s’étaient aussi beaucoup étendus dans les déserts de la Mésopotamie et de la Syrie. Ils étaient divisés en plusieurs nations ou tribus, dont chacune payait à son prince, à qui on donne ordinairement le titre de phylarque, et ils se donnaient les uns aux Romains, les autres aux Perses, selon qu’on leur faisait meilleur parti.
Quant à leur religion, la longueur du temps et le commerce avec les nations voisines leur firent oublier les traditions qu’Ismaël, dont ils descendaient du moins en partie, avait reçues de son père Abraham et qu’il leur avait transmises.
Il y en eut plusieurs qui, avant l’empire de Valens, embrassèrent la foi chrétienne, par la communication qu’ils avaient avec les prêtres et les solitaires d’alentour, étant touchés par la sainteté de leur vie et les grands miracles qu’ils faisaient. C’est ainsi que saint Hilarion, comme nous le dirons plus au long dans sa vie, en convertit en grand nombre dans la ville d’Éluse, d’où ils ne voulurent point qu’il sortit avant de leur avoir tracé la place d’une église. Zocome, chef d’une de leurs tribus, n’ayant point d’enfants, alla trouver un saint solitaire et lui témoigna son déplaisir. Le solitaire tâcha de le consoler, fit des prières pour lui, et l’assura qu’il aurait un fils s’il voulait croire en Jésus-Christ. Zocome se fit instruire dans la religion, Dieu lui donna l’enfant qu’il désirait, il reçut enfin le saint baptême, et, à son exemple, tous ses sujets se firent chrétiens. Sozomène, qui rapporte ceci, ajoute que cette tribu multiplia extrêmement et se rendit redoutable non-seulement aux autres Sarrasins, mais encore aux Perses.
Ce qui contribua le plus à étendre la foi de Jésus-Christ parmi les Sarrasins, fut la piété de leur reine Marie. Quelques-uns prétendent qu’elle était Romaine d’origine, aussi bien que chrétienne ; et, qu’ayant été prise dans la guerre, le roi des Sarrasins l’avait épousée à cause de ses excellentes qualités. Son mari était allié de l’empire ; mais sa mort mit fin au traité et forma une guerre.
Les Romains parurent d’abord la mépriser plutôt que la craindre ; mais Marie la soutint avec tant de vigueur et d’avantage, qu’ils furent contraints de demander la paix. Elle y consentit, à condition qu’on lui donnerait le solitaire Moïse pour évêque de sa nation. Ce saint homme était Sarrasin de naissance, et demeurait dans un désert voisin des États de cette princesse, entre l’Égypte et la Palestine, où ses vertus et ses prodiges l’avaient rendu fort célèbre.
Les Romains s’estimèrent heureux d’avoir la paix à cette condition. Valens, à qui ses généraux en donnèrent aussitôt avis, leur commanda de mener Moïse en diligence à Alexandrie, selon la coutume, comme étant la ville la plus voisine, pour y recevoir l’ordination épiscopale. C’était Luce qui s’y portait pour évêque, cet arien furieux qui s’était emparé de ce siége après la mort de saint Athanase, et qui y commettait d’horribles cruautés contre les catholiques, comme nous l’avons dit ailleurs.
Dès que Moïse le vit paraître pour faire la cérémonie, il lui dit en présence des généraux et de tout le peuple assemblé en grand nombre : « Arrêtez-vous, Luce, et ne pensez pas à m’ordonner évêque. Je reconnais que cette sublime dignité est au-dessus de mes forces, et que je ne mérite pas même d’en porter le nom. Cependant, si c’est l’ordre de la Providence que j’y sois élevé, nonobstant mon indignité, je prends ici le Dieu du ciel et de la terre à témoin que je ne souffrirai jamais que vous mettiez sur moi vos mains teintes et souillées du sang des saints. » Luce, qui ne s’attendait pas à une pareille apostrophe, y fut d’autant plus sensible que le reproche était public, et qu’il sentait dans son âme combien il le méritait. Il lui répondit avec un cœur plein d’émotion : « C’est me faire une injure bien éclatante que de témoigner une si grande horreur pour moi en présence de tout le monde, sans savoir quelle est ma croyance. Que si on vous a fait quelques mauvais rapports de moi, je suis prêt à vous faire une déclaration de foi, à laquelle vous devez plutôt vous tenir qu’à ce que des calomniateurs ont pu vous dire.
— Je sais, répliqua Moïse, je sais, Luce, quelle est votre foi ; elle m’est assez connue par les évêques, les prêtres et les diacres que vous avez envoyés en exil et condamnés aux mines. Pensez-vous donc qu’on puisse ignorer ces vexations ? Et y trouverez-vous les caractères de Jésus-Christ et de ceux qui font profession de la foi orthodoxe ? »
Le détestable Luce ne l’entendit qu’avec un étrange dépit. Il aurait voulu le tuer sur l’heure s’il avait pu suivre la fureur dont il se sentit transporté ; mais il fut contraint de subir toute la honte qu’il méritait, et de consentir, par la nécessité des affaires de l’Etat, de peur de rallumer la guerre des Sarrasins, qu’on le conduisît chez les évêques qu’il avait exilés, pour être sacré par eux, ainsi qu’il l’avait demandé.
Après que Moïse eut été sacré par les évêques confesseurs de Jésus-Christ, il prit soin des Sarrasins, que le Seigneur lui avait confiés. Il trouva parmi eux peu de chrétiens ; mais il en convertit un très-grand nombre par ses instructions et par ses miracles. Il conserva toujours la pureté de la foi, et maintint sa nation en paix avec les Romains.
Quant à la reine Marie, elle demeura toujours unie avec eux depuis l’ordination de Moïse, et envoya même du secours à Valens contre les Goths, dont il se servit très-avantageusement, et après sa mort lorsqu’ils assiégèrent Constantinople. Elle cimenta de plus son union avec les Romains en donnant sa fille en mariage à Victor, leur général, dont Théodoret et Nicéphore louent beaucoup la pureté de la foi. Tels furent les fruits de l’élection de saint Moïse, je veux dire la conversion d’une grande multitude de Sarrasins et leur paix avec l’empire. On ne sait pas combien de temps il vécut, ni où fut son siége épiscopal. L’église fait mémoire de saint Moïse dans son Martyrologe, au 7 février.
SAINT JEAN CLIMAQUE, ABBÉ DU MONT-SINAÏ, ET PÈRE DE L’ÉGLISE GRECQUE.
Nous sommes obligé de passer à saint Jean Climaque, quoiqu’il ait fleuri plus d’un siècle après, parce que nous ne savons rien de ce qui s’est passé dans cet intervalle dans les déserts d’Arabie. Ils devaient être pourtant habités par de grands religieux ; car le saint dont nous allons parler n’y parut pas comme un réformateur de l’état monastique, mais il y fut élevé aux devoirs de cet état par d’excellents maîtres, qui sans doute avaient succédé à d’autres non moins respectables qu’eux par leurs lumières et leur piété.
Saint Jean est surnommé le Scolastique, à cause de la beauté de son esprit et de l’éminence de sa science ; et l’ouvrage inestimable qu’il a donné à l’Église sous le nom d’Échelle sainte, contenant plusieurs degrés de vertus pour arriver à la plus haute perfection, lui a fait donner aussi le nom de Climaque, qui est celui sous lequel il est plus connu. On présume qu’il était de Palestine, mais on ignore dans quel lieu et en quelle année il était né. On croit pourtant que ce fut vers l’an 525, sous l’empire de Justin Ier. Il est certain, par les études qu’il cultiva et par les pieux sentiments qu’il montra en s’engageant fort jeune dans la vie solitaire, qu’il reçut une belle éducation, qui fut également chrétienne ; ce qui suppose en lui de la naissance, de riches dispositions d’esprit, et des parents pieux.
Il n’avait que seize ans lorsque, nonobstant ses talents et l’espérance qu’ils lui donnaient de briller dans le monde, il se déroba à tout ce qui s’y offrait à lui de flatteur, et vint s’éteindre, pour ainsi dire, dans le silence du désert. Il choisit pour cela la solitude du mont Sinaï, soit qu’elle fût plus à sa portée en sortant de la Palestine, soit qu’il y fût plus attiré par la réputation des religieux qui l’habitaient. Il s’y mit sous la direction d’un saint vieillard nommé Martirius, qui s’attacha d’autant plus à le former aux vertus monastiques, qu’il y excellait lui-même, et qu’il trouva dans son élève les plus heureuses dispositions d’esprit et de cœur, et une docilité parfaite. On peut dire que jamais novice n’embrassa avec plus d’ardeur et de piété les pratiques de la vie religieuse, et n’en prit l’estime avec plus de perfection.
Il fut quatre ans à s’instruire et à s’éprouver avant de s’engager irrévocablement par la profession religieuse ; ainsi il ne la fit qu’à vingt ans. Un très-pieux abbé nommé Stratège, qui était présent à la cérémonie, fut alors éclairé de l’esprit de Dieu, et prédit que le nouveau profès serait un jour une des grandes lumières du monde. Jean continua de demeurer sous la conduite de son directeur, qui, le voyant avancer extraordinairement dans les vertus et la science des saints, voulut le mener à un des plus grands solitaires de ce désert, appelé Anastase, qui depuis fut, dit-on, patriarche d’Antioche. Cet Anastase, voyant saint Jean Climaque, demanda à Martirius qui lui avait coupé les cheveux, c’est-à-dire qui l’avait reçu à la profession religieuse. À quoi Martirius ayant répondu que c’était lui-même, Anastase répliqua avec admiration : « Qui croirait, mon père, que vous eussiez consacré à Dieu un futur abbé du Mont-Sinaï ! »
Après ces deux prédictions de suite, Martirius, voulant éprouver sans doute si l’esprit de Dieu s’expliquerait une troisième fois par la bouche d’un autre célèbre solitaire appelé Jean, et surnommé le Sabaïte parce qu’il avait été disciple de saint Sabas, le conduisit au désert de Gudde où il demeurait, et ce grand solitaire n’eut pas plutôt vu arriver Martirius avec son élève, qu’il se hâta de laver les pieds à celui-ci préférablement à son père spirituel, et lui baisa même la main. Étienne, disciple de Jean le Sabaïte, étonné de cette préférence, lui en demanda la raison. Il lui répondit qu’il ne savait pas qui était ce jeune religieux, mais qu’il avait reçu en lui un futur abbé de Sinaï.
Il y avait dix-neuf ans qu’il s’exerçait avec une simplicité admirable dans la pratique fidèle de l’obéissance, lorsque Dieu appela à lui son père spirituel, le vénérable Martirius. Il se proposa alors d’embrasser la vie des anachorètes ; et il avait travaillé si parfaitement à combattre ses passions, à se dégager de l’affection des choses de la terre, et à acquérir l’esprit d’oraison, qu’il s’était rendu très-propre à cet état non moins laborieux que saint. Ce sont les qualités qu’il exige lui-même, dans son Échelle sainte, de ceux qui veulent vivre seuls dans le désert ; et il en connaissait trop la nécessité pour oser s’y engager sans les avoir acquises. Mais, comme il ne présumait jamais de ses propres lumières, quoiqu’il en eût assez pour instruire les autres, il voulut auparavant prendre conseil d’un saint vieillard appelé George Arsiloïte, qui approuva son dessein ; et il continua depuis, dans sa retraite, de le consulter et de suivre fidèlement ses avis.
Il descendit donc de la montagne, et se retira dans une solitude qui était au bas dans la plaine, et qu’on appelle Thole. Sa cellule était éloignée d’environ cinq milles, c’est-à-dire de près de deux lieues, de l’église, qui était apparemment celle que l’empereur Justinien avait fait bâtir au pied de la montagne : et il s’y rendait les samedis et les dimanches comme les autres solitaires, soit pour l’office, soit pour y participer aux saints mystères.
Dans sa nouvelle retraite, Jean se proposa une vie toute céleste, comme s’il n’eût rien fait jusqu’alors ; mais ce ne fut pas sans soutenir de grands combats, et sans avoir de grandes tentations à surmonter.