Cinq-Mars (page 12)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XI. Un prince doit non-seulement préférer le bien de son État, mais son premier ministre à tous ses parents.

Tels étaient les commandements du dieu de la France, moins étonnants encore que la terrible naïveté qui lui fait léguer lui-même ses ordres à la postérité, comme si elle aussi devait croire en lui.

Tandis qu’il dictait son instruction, en la lisant sur un petit papier écrit de sa main, une tristesse profonde paraissait s’emparer de lui à chaque mot ; et, lorsqu’il fut au bout, il tomba au fond de son fauteuil, les bras croisés et la tête penchée sur son estomac.

Le père Joseph, interrompant son écriture, se leva, et allait lui demander s’il se trouvait mal, lorsqu’il entendit sortir du fond de sa poitrine ces paroles lugubres et mémorables :

— Quel ennui profond ! quelles interminables inquiétudes ! Si l’ambitieux me voyait, il fuirait dans un désert. Qu’est-ce que ma puissance ? Un misérable reflet du pouvoir royal ; et que de travaux pour fixer sur mon étoile ce rayon qui flotte sans cesse ! Depuis vingt ans je le tente inutilement. Je ne comprends rien à cet homme ! il n’ose pas me fuir ; mais on me l’enlève : il me glisse entre les doigts… Que de choses j’aurais pu faire avec ses droits héréditaires, si je les avais eus ! Mais employer tant de calculs à se tenir en équilibre ! que reste-t-il de génie pour les entreprises ? J’ai l’Europe dans ma main, et je suis suspendu à un cheveu qui tremble. Qu’ai-je affaire de porter mes regards sur les cartes du monde, si tous mes intérêts sont renfermés dans son étroit cabinet ? Ses six pieds d’espace me donnent plus de peine à gouverner que toute la terre. Voilà donc ce qu’est un premier ministre ! Enviez-moi mes gardes à présent !

Ses traits étaient décomposés de manière à faire craindre quelque accident, et il lui prit une toux violente et longue, qui finit par un léger crachement de sang. Il vit que le père Joseph, effrayé, allait saisir une clochette d’or posée sur la table, et se levant tout à coup avec la vivacité d’un jeune homme, il l’arrêta et lui dit :

— Ce n’est rien, Joseph, je me laisse quelquefois aller au découragement ; mais ces moments sont courts, et j’en sors plus fort qu’avant. Pour ma santé, je sais parfaitement où j’en suis ; mais il ne s’agit pas de cela. Qu’avez-vous fait à Paris ? Je suis content de voir le Roi arrivé dans le Béarn comme je le voulais : nous le veillerons mieux. Que lui avez-vous montré pour le faire partir ?

— Une bataille à Perpignan.

— Allons, ce n’est pas mal. Eh bien, nous pouvons la lui arranger ; autant vaut cette occupation qu’une autre à présent. Mais la jeune Reine, la jeune Reine, que dit-elle ?

— Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance découverte, l’interrogatoire que vous lui fîtes subir !

— Bah ! un madrigal et un moment de soumission lui feront oublier que je l’ai séparée de sa maison d’Autriche et du pays de son Buckingham. Mais que fait-elle ?

— D’autres intrigues avec Monsieur. Mais, comme toutes ses confidences sont à nous, en voici les rapports jour par jour.

— Je ne me donnerai pas la peine de les lire : tant que le duc de Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de là ; elle peut rêver de petites conjurations avec Gaston au coin du feu ; il s’en tient toujours aux aimables intentions qu’il a quelquefois, et n’exécute bien que ses sorties du royaume ; il en est à la troisième. Je lui procurerai la quatrième quand il voudra ; il ne vaut pas le coup de pistolet que tu fis donner au comte de Soissons. Ce pauvre comte n’avait cependant guère plus d’énergie.

Ici le Cardinal, se rasseyant dans son fauteuil, se mit à rire assez gaiement pour un homme d’État.

— Je rirai toute ma vie de leur expédition d’Amiens. Ils me tenaient là tous les deux. Chacun avait bien cinq cents gentilshommes autour de lui, armés jusqu’aux dents, et tout prêts à m’expédier comme Concini ; mais le grand Vitry n’était plus là ; ils m’ont laissé parler une heure fort tranquillement avec eux de la chasse et de la Fête-Dieu, et ni l’un ni l’autre n’a osé faire un signe à tous ces coupe-jarrets. Nous avons su depuis par Chavigny qu’ils attendaient depuis deux mois cet heureux moment. Pour moi, en vérité, je ne remarquai rien du tout, si ce n’est ce petit brigand d’abbé de Gondi qui rôdait autour de moi, et avait l’air de cacher quelque chose dans sa manche ; ce fut ce qui me fit monter en carrosse.

— À propos, monseigneur, la Reine veut le faire coadjuteur absolument.

— Elle est folle ! il la perdra si elle s’y attache : c’est un mousquetaire manqué, un diable en soutane ; lisez son Histoire de Fiesque, vous l’y verrez lui-même. Il ne sera rien tant que je vivrai.

— Eh quoi ! vous jugez si bien, et vous faites venir un autre ambitieux de son âge ?

— Quelle différence ! Ce sera une poupée, mon ami, une vraie poupée, que ce jeune Cinq-Mars ; il ne pensera qu’à sa fraise et à ses aiguillettes ; sa jolie tournure m’en répond, et je sais qu’il est doux et faible. Je l’ai préféré pour cela à son frère aîné ; il fera ce que nous voudrons.

— Ah ! monseigneur, dit le père d’un air de doute, je ne me suis jamais fié aux gens dont les formes sont si calmes, la flamme intérieure en est plus dangereuse. Souvenez-vous du maréchal d’Effiat, son père.

— Mais, encore une fois, c’est un enfant, et je l’élèverai ; au lieu que le Gondi est déjà un factieux accompli, un audacieux que rien n’arrête ; il a osé me disputer madame de La Meilleraie, concevez-vous cela ? est-ce croyable, à moi ? un petit prestolet, qui n’a d’autre mérite qu’un mince babil assez vif et un air cavalier. Heureusement que le mari a pris soin lui-même de l’éloigner.

Le père Joseph, qui n’aimait pas mieux son maître lorsqu’il parlait de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace qu’il voulait rendre fine et qui ne fut que laide et gauche : il s’imagina que l’expression de sa bouche tordue, comme celle d’un singe, voulait dire : Ah ! qui peut résister à monseigneur ? mais monseigneur y lut : Je suis un cuistre qui ne sais rien du grand monde, et, sans transition, il dit tout à coup, en prenant sur la table une lettre de dépêches :

— Le duc de Rohan est mort, c’est une bonne nouvelle ; voilà les huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur : je l’avais fait condamner par le parlement de Toulouse à être tiré à quatre chevaux, et il meurt tranquillement sur le champ de bataille de Rheinfeld. Mais qu’importe ? le résultat est le même. Voilà encore une grande tête par terre ! Comme elles sont tombées depuis celle de Montmorency ! Je n’en vois plus guère qui ne s’inclinent devant moi. Nous avons déjà à peu près puni toutes nos dupes de Versailles ; certes, on n’a rien à me reprocher : j’exerce contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me faire traiter au conseil de la Reine mère. Le vieux radoteur de Bassompierre en sera quitte pour la prison perpétuelle, ainsi que l’assassin maréchal de Vitry, car ils n’avaient voté que cette peine pour moi. Quant au Marillac, qui conseilla la mort, je la lui réserve au premier faux pas, et te recommande, Joseph, de me le rappeler ; il faut être juste avec tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon, à qui son Sedan donne de l’orgueil ; mais je le lui ferai bien rendre. C’est une chose merveilleuse que leur aveuglement ! ils se croient tous libres de conspirer, et ne voient pas qu’ils ne font que voltiger au bout des fils que je tiens d’une main, et que j’allonge quelquefois pour leur donner de l’air et de l’espace. Et pour la mort de leur cher duc, les huguenots ont-ils bien crié comme un seul homme ?

— Moins que pour l’affaire de Loudun, qui s’est pourtant terminée heureusement.

— Quoi ! heureusement ? J’espère que Grandier est mort ?

— Oui ; c’est ce que je voulais dire. Votre Éminence doit être satisfaite ; tout a été fini dans les vingt-quatre heures ; on n’y pense plus. Seulement Laubardemont a fait une petite étourderie, qui était de rendre la séance publique ; c’est ce qui a causé un peu de tumulte ; mais nous avons les signalements des perturbateurs que l’on suit.

— C’est bien ; c’est très-bien. Urbain était un homme trop supérieur pour le laisser là ; il tournait au protestantisme ; je parierais qu’il aurait fini par abjurer ; son ouvrage contre le célibat des prêtres me l’a fait conjecturer ; et, dans le doute, retiens ceci, Joseph : il vaut toujours mieux couper l’arbre avant que le fruit soit poussé. Ces huguenots, vois-tu, sont une vraie république dans l’État : si une fois ils avaient la majorité en France, la monarchie serait perdue ; ils établiraient quelque gouvernement populaire qui pourrait être durable.

— Et quelles peines profondes ils causent tous les jours a notre saint-père le pape ! dit Joseph.

— Ah ! interrompit le Cardinal, je te vois venir : tu veux me rappeler son entêtement à ne pas te donner le chapeau. Sois tranquille, j’en parlerai aujourd’hui au nouvel ambassadeur que nous envoyons. Le maréchal d’Estrées obtiendra en arrivant ce qui traîne depuis deux ans, que nous t’avons nommé au cardinalat ; je commence aussi à trouver que la pourpre t’irait bien, car les taches de sang ne s’y voient pas.

Et tous deux se mirent à rire, l’un comme un maître qui accable de tout son mépris le sicaire qu’il paye, l’autre comme un esclave résigné à toutes les humiliations par lesquelles on s’élève.

Le rire qu’avait excité la sanglante plaisanterie du vieux ministre durait encore lorsque la porte du cabinet s’ouvrit, et un page annonça plusieurs courriers qui arrivaient à la fois de divers points ; le père Joseph se leva, et, se plaçant debout, le dos appuyé contre le mur, comme une momie égyptienne, ne laissa plus paraître sur son visage qu’une stupide contemplation. Douze messagers entrèrent successivement, revêtus de déguisements divers : l’un semblait un soldat suisse ; un autre un vivandier ; un troisième, un maître maçon ; on les faisait entrer dans le palais par un escalier et un corridor secrets, et ils sortaient du cabinet par une porte opposée à celle qui les introduisait, sans pouvoir se rencontrer ni se communiquer rien de leurs dépêches. Chacun d’eux déposait un paquet de papiers roulés ou pliés sur la grande table, parlait un instant au Cardinal dans l’embrasure d’une croisée, et partait. Richelieu s’était levé brusquement dès l’entrée du premier messager, et, attentif à tout faire par lui-même, il les reçut tous, les écouta et referma de sa main sur eux la porte de sortie. Il fit signe au père Joseph quand le dernier fut parti, et, sans parler, tous deux ouvrirent ou plutôt arrachèrent les paquets des dépêches, et se dirent, en deux mots, le sujet des lettres.

— Le duc de Weimar poursuit ses avantages ; le duc Charles est battu ; l’esprit de notre général est assez bon ; voici de bons propos qu’il a tenus à dîner. Je suis content.

— Monseigneur, le vicomte de Turenne a repris les places de Lorraine ; voici ses conversations particulières…

— Ah ! passez, passez cela ; elles ne peuvent pas être dangereuses. Ce sera toujours un bon et honnête homme, ne se mêlant point de politique ; pourvu qu’on lui donne une petite armée à disposer comme une partie d’échecs, n’importe contre qui, il est content ; nous serons toujours bons amis.

— Voici le long Parlement qui dure encore en Angleterre. Les Communes poursuivent leur projet : voici des massacres en Irlande… Le comte de Strafford est condamné à mort.

— À mort ! quelle horreur !

— Je lis : « Sa Majesté Charles 1er n’a pas eu le courage de signer l’arrêt, mais il a désigné quatre commissaires… »

— Roi faible, je t’abandonne. Tu n’auras plus notre argent. Tombe, puisque tu es ingrat !… Ô malheureux Wentworth !

Et une larme parut aux yeux de Richelieu ; ce même homme qui venait de jouer avec la vie de tant d’autres pleura un ministre abandonné de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l’avait frappé, et c’était lui-même qu’il pleurait dans cet étranger. Il cessa de lire à haute voix les dépêches qu’il ouvrait, et son confident l’imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports détaillés des actions les plus minutieuses et les plus secrètes de tout personnage un peu important ; rapports qu’il faisait toujours joindre à ses nouvelles par ses habiles espions. On attachait ces rapports secrets aux dépêches du Roi, qui devaient toutes passer par les mains du Cardinal, et être soigneusement repliées, pour arriver au prince épurées et telles qu’on voulait les lui faire lire. Les notes particulières furent toutes brûlées avec soin par le Père, quand le Cardinal en eut pris connaissance ; et celui-ci cependant ne paraissait point satisfait : il se promenait fort vite en long et en large dans l’appartement avec des gestes d’inquiétude, lorsque la porte s’ouvrit, et un treizième courrier entra. Ce nouveau messager avait l’air d’un enfant de quatorze ans à peine ; il tenait sous le bras un paquet cacheté de noir pour le Roi, et ne donna au Cardinal qu’un petit billet sur lequel un regard dérobé de Joseph ne put entrevoir que quatre mots. Le Duc tressaillit, le déchira en mille pièces, et, se courbant à l’oreille de l’enfant, lui parla assez longtemps sans réponse ; tout ce que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle : Fais-y bien attention, pas avant douze heures d’ici.

Pendant cet aparté du Cardinal, Joseph s’était occupé à soustraire de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et d’Allemagne, et que le ministre voulait voir, quelque amers qu’ils fussent pour lui. Il affectait à cet égard une philosophie qu’il était loin d’avoir, et, pour faire illusion à ceux qui l’entouraient, il feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n’avaient pas tout à fait tort, et de rire de leurs plaisanteries ; cependant ceux qui avaient une connaissance plus approfondie de son caractère démêlaient une rage profonde sous cette apparente modération et savaient qu’il n’était satisfait que lorsqu’il avait fait condamner par le Parlement le livre ennemi à être brûlé en place de Grève, comme injurieux au Roi en la personne de son ministre l’illustrissime Cardinal, comme on le voit dans les arrêts du temps, et que son seul regret était que l’auteur ne fût pas à la place de l’ouvrage : satisfaction qu’il se donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain Grandier.

C’était son orgueil colossal qu’il vengeait ainsi sans se l’avouer à lui-même, et travaillant longtemps, un an quelquefois, à se persuader que l’intérêt de l’État y était engagé. Ingénieux à rattacher ses affaires particulières à celles de la France, il s’était convaincu lui-même qu’elle saignait des blessures qu’il recevait. Joseph, très-attentif à ne pas provoquer sa mauvaise humeur dans ce moment, mit à part et déroba un livre intitulé : Mystères politiques du Cardinal de la Rochelle ; un autre, attribué à un moine de Munich, dont le titre était : Questions quolibétiques, ajustées au temps présent, et Impiété sanglante du dieu Mars. L’honnête avocat Aubery, qui nous a transmis une des plus fidèles histoires de l’éminentissime Cardinal, est transporté de fureur au seul titre du premier de ces livres, et s’écrie que le grand ministre eut bien sujet de se glorifier que ces ennemis, inspirés contre leur gré du même enthousiasme qui a fait rendre des oracles à l’ânesse de Balaam, à Caïphe et autres qui semblaient plus indignes du don de la prophétie, l’appelaient à bon titre Cardinal de la Rochelle, puisqu’il avait, trois ans après leurs écrits, réduit cette ville ; de même que Scipion a été nommé l’Africain pour avoir subjugué cette province. Peu s’en fallut que le père Joseph, qui était nécessairement dans les mêmes idées, n’exprimât dans les mêmes termes son indignation ; car il se rappelait avec douleur la part de ridicule qu’il avait prise dans le siège de la Rochelle, qui, tout en n’étant pas une province comme l’Afrique, s’était permis de résister à l’éminentissime Cardinal, quoique le père Joseph eût voulu faire passer les troupes par un égout, se piquant d’être assez habile dans l’art des siéges. Cependant il se contint, et eut encore le temps de cacher le libelle moqueur dans la poche de sa robe brune avant que le ministre eût congédié son jeune courrier et fût revenu de la porte à la table.

— Le départ, Joseph, le départ ! dit-il. Ouvre les portes à toute cette cour qui m’assiège, et allons trouver le Roi, qui m’attend à Perpignan ; je le tiens cette fois pour toujours.

Le capucin se retira, et bientôt les pages, ouvrant les doubles portes dorées, annoncèrent successivement les plus grands seigneurs de cette époque, qui avaient obtenu du Roi la permission de le quitter pour venir saluer le ministre ; quelques-uns même, sous prétexte de maladie ou d’affaires de service, étaient partis à la dérobée pour ne pas être les derniers dans son antichambre, et le triste monarque s’était trouvé presque tout seul, comme les autres rois ne se voient d’ordinaire qu’à leur lit de mort ; mais il semblait que le trône fût sa couche funèbre aux yeux de la cour, son règne une continuelle agonie, et son ministre un successeur menaçant.

Deux pages des meilleures maisons de France se tenaient près de la porte où des huissiers annonçaient chaque personnage qui, dans le salon précédent, avait trouvé le père Joseph. Le Cardinal, toujours assis dans son grand fauteuil, restait immobile pour le commun des courtisans, faisait une inclination de tête aux plus distingués, et pour les princes seulement s’aidait de ses deux bras pour se soulever légèrement ; chaque courtisan allait le saluer profondément, et, se tenant debout devant lui près de la cheminée, attendait qu’il lui adressât la parole : ensuite, selon le signe du Cardinal, il continuait à faire le tour du salon pour sortir par la même porte par où l’on entrait, restait un moment à saluer le père Joseph, qui singeait son maître, et que l’on avait pour cela nommé l’Éminence grise, et sortait enfin du palais, ou bien se rangeait debout derrière son fauteuil, si le ministre l’y engageait, ce qui était une marque de la plus grande faveur.

Il laissa passer d’abord quelques personnages insignifiants et beaucoup de mérites inutiles, et n’arrêta cette procession qu’au maréchal d’Estrées, qui, partant pour l’ambassade de Rome, venait lui faire ses adieux : tout ce qui suivait cessa d’avancer. Ce mouvement avertit dans le salon précédent qu’une conversation plus longue s’engageait, et le père Joseph, paraissant, échangea avec le Cardinal un regard qui voulait dire d’une part : Souvenez-vous de la promesse que vous venez de me faire ; de l’autre : Soyez tranquille. En même temps l’adroit capucin fit voir à son maître qu’il tenait sous le bras une de ses victimes qu’il préparait à être un docile instrument : c’était un jeune gentilhomme qui portait un manteau vert très-court, et une veste de même couleur, un pantalon rouge fort serré, avec de brillantes jarretières d’or dessous, habit des pages de Monsieur. Le père Joseph lui parlait bien en secret, mais point dans le sens de son maître ; il ne pensait qu’à être cardinal, et se préparait d’autres intelligences en cas de défection de la part du premier ministre.

— Dites à Monsieur qu’il ne se fie pas aux apparences, et qu’il n’a pas de plus fidèle serviteur que moi. Le Cardinal commence à baisser ; et je crois de ma conscience d’avertir de ses fautes celui qui pourrait hériter du pouvoir royal pendant la minorité. Pour donner à votre grand prince une preuve de ma bonne foi, dites-lui qu’on veut faire arrêter Puy-Laurens, qui est à lui, qu’il le fasse cacher, ou bien le Cardinal le mettra aussi à la Bastille.

Tandis que le serviteur trahissait ainsi son maître, le maître ne restait pas en arrière et trahissait le serviteur. Son amour-propre et un reste de respect pour les choses de l’Église le faisaient souffrir à l’idée de voir le méprisable agent couvert du même chapeau qui était une couronne pour lui, et assis aussi haut que lui-même, à cela près de l’emploi passager de ministre. Parlant donc à demi voix au maréchal d’Estrées :

— Il n’est pas nécessaire, lui dit-il, de persécuter plus longtemps Urbain VIII en faveur de ce capucin que vous voyez là-bas ; c’est bien assez que Sa Majesté ait daigné le nommer au cardinalat, nous concevons les répugnances de Sa Sainteté à couvrir ce mendiant de la pourpre romaine.

Puis, passant de cette idée aux choses générales :

— Je ne sais vraiment pas ce qui peut refroidir le Saint-Père à notre égard ; qu’avons-nous fait qui ne fût pour la gloire de notre sainte mère l’Église catholique ? J’ai dit moi-même la première messe à la Rochelle, et vous le voyez par vos yeux, monsieur le maréchal, notre habit est partout, et même dans vos armées ; le cardinal de La Valette vient de commander glorieusement dans le Palatinat.

— Et vient de faire une très-belle retraite, dit le maréchal, appuyant légèrement sur le mot retraite.

Le ministre continua, sans faire attention à ce petit mot de jalousie de métier et en élevant la voix :

— Dieu a montré qu’il ne dédaignait pas d’envoyer l’esprit de victoire à ses Lévites, car le duc de Weimar n’aida pas plus puissamment à la conquête de la Lorraine que ce pieux cardinal, et jamais une armée navale ne fut mieux commandée que par notre archevêque de Bordeaux à la Rochelle.

On savait que dans ce moment le ministre était assez aigri contre ce prélat, dont la hauteur était telle et les impertinences si fréquentes, qu’il avait eu deux affaires assez désagréables dans Bordeaux. Il y avait quatre ans, le duc d’Épernon, alors gouverneur de la Guyenne, suivi de tous ses gentilshommes et de ses troupes, le rencontrant au milieu de son clergé dans une procession, l’appela insolent, et lui donna deux coups de canne très-vigoureux ; sur quoi l’archevêque l’excommunia ; et tout récemment encore, malgré cette leçon, il avait eu une querelle avec le maréchal de Vitry, dont il avait reçu vingt coups de canne ou de bâton, comme il vous plaira, écrivait le Cardinal-Duc au cardinal de La Valette, et je crois qu’il veut remplir la France d’excommuniés. En effet, il excommunia encore le bâton du maréchal, se souvenant qu’autrefois le pape avait forcé le duc d’Épernon à lui demander pardon ; mais Vitry, qui avait fait assassiner le maréchal d’Ancre, était trop bien en cour pour cela, et l’archevêque fut battu, et de plus grondé par le ministre.

M. d’Estrées pensa donc avec assez de tact qu’il pouvait y avoir un peu d’ironie dans la manière dont le Cardinal vantait les talents guerriers et maritimes de l’archevêque, et lui répondit avec un sang-froid inaltérable :

— En effet, monseigneur, personne ne peut dire que ce soit sur mer qu’il ait été battu.

Son Éminence ne put s’empêcher de sourire, mais, voyant que l’impression électrique de ce sourire en avait fait naître d’autres dans la salle, et des chuchotements et des conjectures, il reprit toute sa gravité sur-le-champ, et prenant le bras familièrement au maréchal :

— Allons, allons, monsieur l’ambassadeur, dit-il, vous avez la repartie bonne. Avec vous, je ne craindrais pas le cardinal Albornos, ni tous les Borgia du monde, ni tous les efforts de leur Espagne près du Saint-Père.

Puis, élevant la voix et regardant tout autour de lui comme pour s’adresser au salon silencieux et captivé :

— J’espère, continua-t-il, qu’on ne nous persécutera plus comme l’on fit autrefois pour avoir fait une juste alliance avec l’un des plus grands hommes de nos temps ; mais Gustave-Adolphe est mort, le roi catholique n’aura plus de prétexte pour solliciter l’excommunication du roi très-chrétien. N’êtes-vous pas de mon avis, mon cher seigneur ? dit-il en s’adressant au cardinal de La Valette qui s’approchait, et n’avait heureusement rien entendu sur son compte. Monsieur d’Estrées, restez près de notre fauteuil : nous avons encore bien des choses à vous dire, et vous n’êtes pas de trop dans toutes nos conversations, car nous n’avons point de secrets, notre politique est franche et au grand jour : l’intérêt de Sa Majesté et de l’État, voilà tout.

Le maréchal fit un profond salut, se rangea derrière le siège du ministre, et laissa sa place au cardinal de La Valette, qui, ne cessant de se prosterner, et de flatter et de jurer dévouement et totale obéissance au Cardinal, comme pour expier la roideur de son père, le duc d’Épernon, n’eut aussi de lui que quelques mots vagues et une conversation distraite et sans intérêt, pendant laquelle il ne cessa de regarder à la porte quelle personne lui succédait. Il eut même le chagrin de se voir interrompu brusquement par le Cardinal-Duc, qui s’écria, au moment le plus flatteur de son discours mielleux :

— Ah ! c’est donc vous enfin, mon cher Fabert ! Qu’il me tardait de vous voir pour vous parler du siége !

Le général salua d’un air brusque et assez gauchement le Cardinal généralissime, et lui présenta les officiers venus du camp avec lui. Il parla quelque temps des opérations du siége, et le Cardinal semblait lui faire, en quelque sorte, la cour pour le préparer à recevoir plus tard ses ordres sur le champ de bataille même ; il parla aux officiers qui le suivaient, les appelant par leurs noms, et leur faisant des questions sur le camp.

Ils se rangèrent tous pour laisser approcher le duc d’Angoulême ; ce Valois, après avoir lutté contre Henry IV, se prosternait devant Richelieu. Il sollicitait un commandement qu’il n’avait eu qu’en troisième au siège de la Rochelle. À sa suite parut le jeune Mazarin, toujours souple et insinuant, mais déjà confiant dans sa fortune.

Le duc d’Halluin vint après eux : le Cardinal interrompit les compliments qu’il leur adressait pour lui dire à haute voix :

— Monsieur le duc, je vous annonce avec plaisir que le Roi a créé en votre faveur un office de maréchal de France ; vous signerez Schomberg, n’est-il pas vrai ? À Leucate, délivrée par vous, on le pense ainsi. Mais pardon, voici M. de Montauron qui a sans doute quelque chose d’important à me dire.

— Oh ! mon Dieu, non, monseigneur, je voulais seulement vous dire que ce pauvre jeune homme, que vous avez daigné regarder comme à votre service, meurt de faim.

— Ah ! comment, dans ce moment-ci, me parlez-vous de choses semblables ! Votre petit Corneille ne veut rien faire de bon ; nous n’avons vu que le Cid et les Horaces encore ; qu’il travaille, qu’il travaille, on sait qu’il est à moi, c’est désagréable pour moi-même. Cependant, puisque vous vous y intéressez, je lui ferai une pension de cinq cents écus sur ma cassette.

Et le trésorier de l’épargne se retira, charmé de la libéralité du ministre, et fut chez lui recevoir, avec assez de bonté, la dédicace de Cinna, où le grand Corneille compare son âme à celle d’Auguste, et le remercie d’avoir fait l’aumône à quelques Muses.

Le Cardinal, troublé par cette importunité, se leva en disant que la matinée s’avançait, et qu’il était temps de partir pour aller trouver le Roi.

En cet instant même, et comme les plus grands seigneurs s’approchaient pour l’aider à marcher, un homme en robe de maître des requêtes s’avança vers lui en saluant avec un sourire avantageux et confiant qui étonna tous les gens habitués au grand monde ; il semblait dire : Nous avons des affaires secrètes ensemble ; vous allez voir comme il sera bien pour moi ; je suis chez moi dans son cabinet. Sa manière lourde et gauche trahissait pourtant un être très-inférieur : c’était Laubardemont.

Richelieu fronça le sourcil en le voyant en face de lui, et lança un regard de feu à Joseph ; puis, se tournant vers ceux qui l’entouraient, il dit avec un rire amer :

— Est-ce qu’il y a quelque criminel autour de nous ?

Puis, lui tournant le dos, le Cardinal le laissa plus rouge que sa robe ; et, précédé de la foule des personnages qui devaient l’escorter en voiture ou à cheval, il descendit le grand escalier de l’archevêché.

Tout le peuple de Narbonne et ses autorités regardèrent avec stupéfaction ce départ royal.

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