Cinq-Mars (page 11)
— Je crois que c’est quelque pauvre paysanne qui veut demander l’aumône ; elle peut nous suivre aisément, car nous n’allons pas vite avec ce sable où s’enfoncent les chevaux jusqu’aux jarrets. Nous irons peut-être aux Landes un jour, monsieur, et vous verrez alors un pays comme celui-ci, des sables, et de grands sapins tout noirs ; c’est un cimetière continuel à droite et à gauche de la route ; et en voici un petit échantillon. Tenez, à présent que la pluie a cessé, et qu’on y voit un peu, regardez toutes ces bruyères et cette grande plaine sans un village ni une maison. Je ne sais pas trop où nous passerons la nuit ; mais, si monsieur me croit, nous couperons des branches d’arbres, et nous bivaquerons ; vous verrez comme je sais faire une baraque avec un peu de terre : on a chaud là-dessous comme dans un bon lit.
— J’aime mieux continuer jusqu’à cette lumière que j’aperçois à l’horizon, dit Cinq-Mars ; car je me sens, je crois, un peu de fièvre, et j’ai soif. Mais va-t’en derrière, je veux marcher seul ; rejoins les autres, et suis-moi.
Grandchamp obéit, et se consola en donnant à Germain, Louis et Étienne des leçons sur la manière de reconnaître le terrain la nuit.
Cependant son jeune maître était accablé de fatigue. Les émotions violentes de la journée avaient remué profondément son âme ; et ce long voyage à cheval, ces deux derniers jours presque sans nourriture, à cause des événements précipités, la chaleur du soleil, le froid glacial de la nuit, tout contribuait à augmenter son malaise, à briser son corps délicat. Pendant trois heures il marcha en silence devant ses gens, sans que la lumière qu’il avait vue à l’horizon parût s’approcher ; il finit par ne plus la suivre des yeux, et sa tête, devenue plus pesante, tomba sur sa poitrine ; il abandonna les rênes à son cheval fatigué, qui suivit de lui-même la grand’route, et, croisant les bras, il se laissa bercer par le mouvement monotone de son compagnon de voyage, qui buttait souvent contre de gros cailloux jetés par les chemins. La pluie avait cessé, ainsi que la voix des domestiques, dont les chevaux suivaient à la file celui du maître. Ce jeune homme s’abandonna librement à l’amertume de ses pensées ; il se demanda si le but éclatant de ses espérances ne le fuirait pas dans l’avenir et de jour en jour, comme cette lumière phosphorique le fuyait dans l’horizon de pas en pas. Était-il probable que cette jeune princesse, rappelée presque de force à la cour galante d’Anne d’Autriche, refusât toujours les mains, peut-être royales, qui lui seraient offertes ? Quelle apparence qu’elle se résignât à renoncer au trône pour attendre qu’un caprice de la fortune vînt réaliser des espérances romanesques et saisir un adolescent presque dans les derniers rangs de l’armée, pour le porter à une telle élévation avant que l’âge de l’amour fût passé ! Qui l’assurait que les vœux mêmes de Marie de Gonzague eussent été bien sincères ? — Hélas ! se disait-il, peut-être est-elle parvenue à s’étourdir elle-même sur ses propres sentiments ; la solitude de la campagne avait préparé son âme à recevoir des impressions profondes. J’ai paru, elle a cru que j’étais celui qu’elle avait rêvé ; notre âge et mon amour ont fait le reste. Mais lorsqu’à la cour elle aura mieux appris, par l’intimité de la Reine, à contempler de bien haut les grandeurs auxquelles j’aspire, et que je ne vois encore que de bien bas ; quand elle se verra tout à coup en possession de tout son avenir, et qu’elle mesurera d’un coup d’œil sûr le chemin qu’il me faut faire ; quand elle entendra, autour d’elle, prononcer des serments semblables aux miens par des voix qui n’auraient qu’un mot à dire pour me perdre et détruire celui qu’elle attend pour son mari, pour son seigneur, ah ! insensé que j’ai été ! elle verra toute sa folie et s’irritera de la mienne.
C’était ainsi que le plus grand malheur de l’amour, le doute, commençait à déchirer son cœur malade ; il sentait son sang brûlé se porter à la tête et l’appesantir ; souvent il tombait sur le cou de son cheval ralenti, et un demi-sommeil accablait ses yeux ; les sapins noirs qui bordaient la route lui paraissaient de gigantesques cadavres qui passaient à ses côtés ; il vit ou crut voir la même femme vêtue de noir qu’il avait montrée à Grandchamp s’approcher de lui jusqu’à toucher les crins de son cheval, tirer son manteau et s’enfuir en ricanant ; le sable de la route lui parut une rivière qui coulait sur lui en voulant remonter vers sa source ; cette vue bizarre éblouit ses yeux affaiblis ; il les ferma et s’endormit sur son cheval.
Bientôt il se sentit arrêté, mais le froid l’avait saisi. Il entrevit des paysans, des flambeaux, une masure, une grande chambre où on le transportait, un vaste lit dont Grandchamp fermait les lourds rideaux, et se rendormit étourdi par la fièvre qui bourdonnait à ses oreilles.
Des songes plus rapides que les grains de poussière chassés par le vent tourbillonnaient sous son front ; il ne pouvait les arrêter et s’agitait sur sa couche. Urbain Grandier torturé, sa mère en larmes, son gouverneur armé, Bassompierre chargé de chaînes, passaient en lui faisant un signe d’adieu ; il porta la main sur sa tête en dormant et fixa le rêve, qui sembla se développer sous ses yeux comme un tableau de sable mouvant.
Une place publique couverte d’un peuple étranger, un peuple du Nord qui jetait des cris de joie, mais des cris sauvages ; une haie de gardes, de soldats farouches ; ceux-ci étaient Français.
— Viens avec moi, dit d’une voix douce Marie de Gonzague en lui prenant la main. Vois-tu, j’ai un diadème ; voici ton trône, viens avec moi.
Et elle l’entraînait, et le peuple criait toujours.
Il marcha, il marcha longtemps.
— Pourquoi donc êtes-vous triste, si vous êtes reine ? disait-il en tremblant. Mais elle était pâle, et sourit sans parler. Elle monta et s’élança sur les degrés, sur un trône, et s’assit : — Monte, disait-elle en tirant sa main avec force.
Mais ses pieds faisaient crouler toujours de lourdes solives, et il ne pouvait monter.
— Rends grâce à l’amour, reprit-elle.
Et la main, plus forte, le souleva jusqu’en haut. Le peuple cria.
Il s’inclinait pour baiser cette main secourable, cette main adorée… c’était celle du bourreau !
— Ô ciel ! cria Cinq-Mars en poussant un profond soupir.
Et il ouvrit les yeux : une lampe vacillante éclairait la chambre délabrée de l’auberge ; il referma sa paupière, car il avait vu assise sur son lit une femme, une religieuse, si jeune, si belle ! Il crut rêver encore, mais elle serrait fortement sa main. Il rouvrit ses yeux brûlants et les fixa sur cette-femme.
— Ô Jeanne de Belfiel ! est-ce vous ? La pluie a mouillé votre voile et vos cheveux noirs : que faites-vous ici, malheureuse femme ?
— Tais-toi, ne réveille pas mon Urbain ; il est dans la chambre voisine qui dort avec moi. Oui, ma tête est mouillée, et mes pieds, regarde-les, mes pieds étaient si blancs autrefois ! Vois comme la boue les a souillés. Mais j’ai fait un vœu, je ne les laverai que chez le Roi, quand il m’aura donné la grâce d’Urbain. Je vais à l’armée pour le trouver ; je lui parlerai, comme Grandier m’a appris à lui parler, et il lui pardonnera ; mais, écoute, je lui demanderai aussi ta grâce ; car j’ai lu sur ton visage que tu es condamné à mort. Pauvre enfant ! tu es bien jeune pour mourir, tes cheveux bouclés sont beaux ; mais cependant tu es condamné, car tu as sur le front une ligne qui ne trompe jamais. L’homme que tu as frappé te tuera. Tu t’es trop servi de la croix, c’est là ce qui te porte malheur ; tu as frappé avec elle, et tu la portes au cou avec des cheveux… Ne cache pas ta tête sous tes draps ! T’aurais-je dit quelque chose qui t’afflige ? ou bien est-ce que vous aimez, jeune homme ? Ah ! soyez tranquille, je ne dirai pas tout cela à votre amie ; je suis folle, mais je suis bonne, bien bonne, et il y a trois jours encore que j’étais bien belle. Est-elle belle aussi ? Oh ! comme elle pleurera un jour ! Ah ! si elle peut pleurer, elle sera bien heureuse.
Et Jeanne se mit tout à coup à réciter l’office des morts d’une voix monotone, avec une volubilité incroyable, toujours assise sur le lit, et tournant dans ses doigts les grains d’un long rosaire.
Tout à coup la porte s’ouvre ; elle regarde et s’enfuit par une entrée pratiquée dans une cloison.
— Que diable est-ce que ceci ? Est-ce un lutin ou un ange qui dit la messe des morts sur vous, monsieur ? vous voilà sous vos draps comme dans un linceul.
C’était la grosse voix de Grandchamp, qui fut si étonné, qu’il laissa tomber un verre de limonade qu’il apportait. Voyant que son maître ne lui répondait pas, il s’effraya encore plus et souleva les couvertures. Cinq-Mars était fort rouge et semblait dormir ; mais son vieux domestique jugeait que le sang lui portant à la tête l’avait presque suffoqué, et, s’emparant d’un vase plein d’eau froide, il le lui versa tout entier sur le front. Ce remède militaire manque rarement son effet, et Cinq-Mars revint à lui en sautant.
— Ah ! c’est toi, Granchamp ! quels rêves affreux je viens de faire !
— Peste ! monsieur, vos rêves sont fort jolis au contraire : j’ai vu la queue du dernier, vous choisissez très-bien.
— Qu’est-ce que tu dis, vieux fou ?
— Je ne suis pas fou, monsieur ; j’ai de bons yeux, et j’ai vu ce que j’ai vu. Mais certainement étant malade comme vous l’êtes, monsieur le maréchal ne…
— Tu radotes, mon cher ; donne-moi à boire, car la soif me dévore. Ô ciel ! quelle nuit ! je vois encore toutes ces femmes.
— Toutes ces femmes, monsieur ? Et combien y en a-t-il ici ?
— Je te parle d’un rêve, imbécile ! Quand tu resteras là immobile au lieu de me donner à boire !
— Cela me suffit, monsieur ; je vais demander d’autre limonade.
Et s’avançant à la porte, il cria du haut de l’escalier :
— Eh ! Germain ! Étienne ! Louis !
L’aubergiste répondit d’en bas :
— On y va, monsieur, on y va ; c’est qu’ils viennent de m’aider à courir après la folle.
— Quelle folle ? dit Cinq-Mars s’avançant hors de son lit.
L’aubergiste entra, et, ôtant son bonnet de coton, dit avec respect :
— Ce n’est rien, monsieur le marquis ; c’est une folle qui est arrivée à pied ici cette nuit, et qu’on avait fait coucher près de cette chambre ; mais elle vient de s’échapper : on n’a pas pu la rattraper.
— Comment, dit Cinq-Mars, comme revenant à lui et passant la main sur ses yeux, je n’ai donc pas rêvé ? Et ma mère, où est-elle ? et le maréchal, et… Ah ! c’est un songe affreux. Sortez tous.
En même temps il se retourna du côté du mur, et ramena encore les couvertures sur sa tête.
L’aubergiste, interdit, frappa trois fois de suite sur son front avec le bout du doigt en regardant Grandchamp, comme pour lui demander si son maître était aussi en délire.
Celui-ci fit signe de sortir en silence ; et, pour veiller pendant le reste de la nuit près de Cinq-Mars, profondément endormi, il s’assit seul dans un grand fauteuil de tapisserie, en exprimant des citrons dans un verre d’eau, avec un air aussi grave et aussi sévère qu’Archimède calculant les flammes de ses miroirs.
CHAPITRE VII Le cabinet
Les hommes ont rarement le courage d’être tout à fait bons ou tout à fait méchants.
Machiavel.
Laissons notre jeune voyageur endormi. Bientôt il va suivre en paix une grande et belle route. Puisque nous avons la liberté de promener nos yeux sur tous les points de la carte, arrêtons-les sur la ville de Narbonne.
Voyez la Méditerranée, qui étend, non loin de là, ses flots bleuâtres sur des rives sablonneuses. Pénétrez dans cette cité semblable à celle d’Athènes ; mais pour trouver celui qui y règne, suivez cette rue inégale et obscure, montez les degrés du vieux archevêché, et entrons dans la première et la plus grande des salles.
Elle était fort longue, mais éclairée par une suite de hautes fenêtres en ogive, dont la partie supérieure seulement avait conservé les vitraux bleus, jaunes et rouges, qui répandaient une lueur mystérieuse dans l’appartement. Une table ronde énorme la remplissait dans toute sa largeur, du côté de la grande cheminée ; autour de cette table, couverte d’un tapis bariolé et chargée de papiers et de portefeuilles, étaient assis et courbés sous leurs plumes huit secrétaires occupés à copier des lettres qu’on leur passait d’une table plus petite. D’autres hommes debout rangeaient les papiers dans les rayons d’une bibliothèque, que les livres reliés en noir ne remplissaient pas tout entière, et ils marchaient avec précaution sur le tapis dont la salle était garnie.
Malgré cette quantité de personnes réunies, on eût entendu les ailes d’une mouche. Le seul bruit qui s’élevât était celui des plumes qui couraient rapidement sur le papier, et une voix grêle qui dictait, en s’interrompant pour tousser. Elle sortait d’un immense fauteuil à grands bras, placé au coin du feu, allumé en dépit des chaleurs de la saison et du pays. C’était un de ces fauteuils qu’on voit encore dans quelques vieux châteaux, et qui semblent faits pour s’endormir en lisant, sur eux, quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment est soigné : un croissant de plumes y soutient les reins ; si la tête se penche, elle trouve ses joues reçues par des oreillers couverts de soie, et le coussin du siège déborde tellement les coudes, qu’il est permis de croire que les prévoyants tapissiers de nos pères avaient pour but d’éviter que le livre ne fît du bruit et ne les réveillât en tombant.
Mais quittons cette digression pour parler de l’homme qui s’y trouvait et qui n’y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux grands et doux, une figure pâle et effilée à laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l’on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII. Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d’avouer que Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n’en pouvoir douter ; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites moustaches grises et par une royale, ornement alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme. Ce vieillard avait sur la tête une calotte rouge et était enveloppé dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie pourprée, et n’était rien moins qu’Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.
Il avait très-près de lui, autour de la plus petite table dont il a été question, quatre jeunes gens de quinze à vingt ans : ils étaient pages ou domestiques, selon l’expression du temps, qui signifiait alors familier, ami de la maison. Cet usage était un reste de patronage féodal demeuré dans nos mœurs. Les cadets gentilshommes des plus hautes familles recevaient des gages des grands seigneurs, et leur étaient dévoués en toute circonstance, allant appeler en duel le premier venu au moindre désir de leur patron. Les pages dont nous parlons rédigeaient des lettres dont le Cardinal leur avait donné la substance ; et, après un coup d’œil du maître, ils les passaient aux secrétaires, qui les mettaient au net. Le Cardinal-duc, de son côté, écrivait sur son genou des notes secrètes sur de petits papiers, qu’il glissait dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre main.
Il y avait quelques instants qu’il écrivait, lorsqu’il aperçut, dans une glace placée en face de lui, le plus jeune de ses pages traçant quelques lignes interrompues, sur une feuille d’une taille inférieure à celle du papier ministériel ; il se hâtait d’y mettre quelques mots, puis la glissait rapidement sous la grande feuille qu’il était chargé de remplir à son grand regret ; mais, placé derrière le Cardinal, il espérait que sa difficulté à se retourner l’empêcherait de s’apercevoir du petit manège qu’il semblait exercer avec assez d’habitude. Tout à coup, Richelieu, lui adressant la parole sèchement, lui dit :
— Venez ici, monsieur Olivier.
Ces deux mots furent comme un coup de foudre pour ce pauvre enfant, qui paraissait n’avoir que seize ans. Il se leva pourtant très-vite, et vint se placer debout devant le ministre, les bras pendants et la tête baissée.
Les autres pages et les secrétaires ne remuèrent pas plus que des soldats lorsque l’un d’eux tombe frappé d’une balle, tant ils étaient accoutumés à ces sortes d’appels. Celui-ci pourtant s’annonçait d’une manière plus vive que les autres.
— Qu’écrivez-vous là ?
— Monseigneur… ce que votre Éminence me dicte.
— Quoi ?
— Monseigneur… la lettre à don Juan de Bragance.
— Point de détours, monsieur, vous faites autre chose.
— Monseigneur, dit alors le page les larmes aux yeux, c’était un billet à une de mes cousines.
— Voyons-le.
Alors un tremblement universel l’agita, et il fut obligé de s’appuyer sur la cheminée en disant à demi-voix :
— C’est impossible.
— Monsieur le vicomte Olivier d’Entraigues, dit le ministre sans marquer la moindre émotion, vous n’êtes plus à mon service. Et le page sortit ; il savait qu’il n’y avait pas à répliquer ; il glissa son billet dans sa poche, et, ouvrant la porte à deux battants, justement assez pour qu’il y eût place pour lui, il s’y glissa comme un oiseau qui s’échappe de sa cage.
Le ministre continua les notes qu’il traçait sur son genou.
Les secrétaires redoublaient de silence et d’ardeur, lorsque, la porte s’ouvrant rapidement de chaque côté, on vit paraître debout, entre les deux battants, un capucin qui, s’inclinant les bras croisés sur la poitrine, semblait attendre l’aumône ou l’ordre de se retirer. Il avait un teint rembruni, profondément sillonné par la petite vérole ; des yeux assez doux, mais un peu louches et toujours couverts par des sourcils qui se joignaient au milieu du front ; une bouche dont le sourire était rusé, malfaisant et sinistre ; une barbe plate et rousse à l’extrémité, et le costume de l’ordre de Saint-François dans toute son horreur, avec des sandales et des pieds nus qui paraissaient fort indignes de s’essuyer sur un tapis.
Tel qu’il était, ce personnage parut faire une grande sensation dans toute la salle ; car, sans achever la phrase, la ligne ou le mot commencé, chaque écrivain se leva et sortit par la porte, où il se tenait toujours debout, les uns le saluant en passant, les autres détournant la tête, les jeunes pages se bouchant le nez, mais par derrière lui, car ils paraissaient en avoir peur en secret. Lorsque tout le monde eut défilé, il entra enfin, faisant une profonde révérence, parce que la porte était encore ouverte ; mais sitôt qu’elle fut fermée, marchant sans cérémonie, il vint s’asseoir auprès du Cardinal, qui, l’ayant reconnu au mouvement qui se faisait, lui fit une inclination de tête sèche et silencieuse, le regardant fixement comme pour attendre une nouvelle, et ne pouvant s’empêcher de froncer le sourcil, comme à l’aspect d’une araignée ou de quelque autre animal désagréable.
Le Cardinal n’avait pu résister à ce mouvement de déplaisir, parce qu’il se sentait obligé, par la présence de son agent, à rentrer dans ces conversations profondes et pénibles dont il s’était reposé pendant quelques jours dans un pays dont l’air pur lui était favorable, et dont le calme avait un peu ralenti les douleurs de sa maladie ; elle s’était changée en une fièvre lente ; mais ses intervalles étaient assez longs pour qu’il pût oublier, pendant son absence, qu’elle devait revenir. Donnant donc un peu de repos à son imagination jusqu’alors infatigable, il attendait sans impatience, pour la première fois de ses jours peut-être, le retour des courriers qu’il avait fait partir dans toutes les directions, comme les rayons d’un soleil qui donnait seul la vie et le mouvement à la France. Il ne s’attendait pas à la visite qu’il recevait alors, et la vue d’un de ces hommes qu’il trempait dans le crime, selon sa propre expression, lui rendit toutes les inquiétudes habituelles de sa vie plus présentes, sans dissiper entièrement le nuage de mélancolie qui venait d’obscurcir ses pensées.
Le commencement de sa conversation fut empreint de la couleur sombre de ses dernières rêveries ; mais bientôt il en sortit plus vif et plus fort que jamais, quand la vigueur de son esprit rentra forcément dans le monde réel.
Son confident, voyant qu’il devait rompre le silence le premier, le fit ainsi assez brusquement :
— Eh bien ! monseigneur, à quoi pensez-vous ?
— Hélas ! Joseph, à quoi devons-nous penser tous tant que nous sommes, sinon à notre bonheur futur dans une vie meilleure que celle-ci ? Je songe, depuis plusieurs jours, que les intérêts humains m’ont trop détourné de cette unique pensée ; et je me repens d’avoir employé quelques instants de loisir à des ouvrages profanes, tels que mes tragédies d’Europe et de Mirame, malgré la gloire que j’en ai tirée déjà parmi nos plus beaux esprits, gloire qui se répandra dans l’avenir.
Le père Joseph, plein des choses qu’il avait à dire, fut d’abord surpris de ce début ; mais il connaissait trop son maître pour en rien témoigner, et, sachant bien par où il le ramènerait à d’autres idées, il entra dans les siennes sans hésiter.
— Le mérite en est pourtant bien grand, dit-il avec un air de regret, et la France gémira de ce que ces œuvres immortelles ne sont pas suivies de productions semblables.
— Oui, mon cher Joseph, c’est en vain que des hommes tels que Boisrobert, Claveret, Colletet, Corneille, et surtout le célèbre Mairet, ont proclamé ces tragédies les plus belles de toutes celles que les temps présents et passés ont vu représenter ; je me les reproche, je vous jure, comme un vrai péché mortel, et je ne m’occupe, dans mes heures de repos, que de ma Méthode des controverses, et du livre sur la Perfection du chrétien. Je songe que j’ai cinquante-six ans et une maladie qui ne pardonne guère.
— Ce sont des calculs que vos ennemis font aussi exactement que Votre Éminence, dit le père, à qui cette conversation commençait à donner de l’humeur, et qui voulait en sortir au plus vite.
Le rouge monta au visage du Cardinal.
— Je le sais, je le sais bien, dit-il, je connais toute leur noirceur, et je m’attends à tout. Mais qu’y a-t-il donc de nouveau ?
— Nous étions convenus déjà, monseigneur, de remplacer mademoiselle d’Hautefort ; nous l’avons éloignée comme mademoiselle de La Fayette, c’est fort bien ; mais sa place n’est pas remplie, et le Roi…
— Eh bien ?
— Le Roi a des idées qu’il n’avait pas eues encore.
— Vraiment ? et qui ne viennent pas de moi ? Voilà qui va bien, dit le ministre avec ironie.
— Aussi, monseigneur, pourquoi laisser six jours entiers la place de favori vacante ? Ce n’est pas prudent, permettez que je le dise.
— Il a des idées, des idées ! répétait Richelieu avec une sorte d’effroi ; et lesquelles ?
— Il a parlé de rappeler la Reine mère, dit le capucin à voix basse, de la rappeler de Cologne.
— Marie de Médicis ! s’écria le Cardinal en frappant sur les bras de son fauteuil avec ses deux mains. Non, par le Dieu vivant ! elle ne rentrera pas sur le sol de France, d’où je l’ai chassée pied par pied ! L’Angleterre n’a pas osé la garder exilée par moi ; la Hollande a craint de crouler sous elle, et mon royaume la recevrait ! Non, non, cette idée n’a pu lui venir par lui-même. Rappeler mon ennemie, rappeler sa mère, quelle perfidie ! non, il n’aurait jamais osé y penser…
Puis, après avoir rêvé un instant, il ajouta en fixant un regard pénétrant et encore plein du feu de sa colère sur le père Joseph :
— Mais… dans quels termes a-t-il exprimé ce désir ? Dites-moi les mots précis.
— Il a dit assez publiquement, et en présence de Monsieur : « Je sens bien que l’un des premiers devoirs d’un chrétien est d’être bon fils, et je ne résisterai pas longtemps aux murmures de ma conscience. »
— Chrétien ! conscience ! ce ne sont pas ses expressions ; c’est le père Caussin, c’est son confesseur qui me trahit ! s’écria le Cardinal. Perfide jésuite ! je t’ai pardonné ton intrigue de La Fayette ; mais je ne te passerais pas tes conseils secrets. Je ferai chasser ce confesseur, Joseph, il est l’ennemi de l’État, je le vois bien. Mais aussi j’ai agi avec négligence depuis quelques jours ; je n’ai pas assez hâté l’arrivée de ce petit d’Effiat, qui réussira sans doute : il est bien fait et spirituel, dit-on. Ah ! quelle faute ! je méritais une bonne disgrâce moi-même. Laisser près du Roi ce renard de jésuite, sans lui avoir donné mes instructions secrètes, sans avoir un otage, un gage de sa fidélité à mes ordres ! quel oubli ! Joseph, prenez une plume, et écrivez vite ceci pour l’autre confesseur que nous choisirons mieux. Je pense au père Sirmond…
Le père Joseph se mit devant la grande table, prêt à écrire, et le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, que, peu de temps après, il osa faire remettre au Roi, qui les reçut, les respecta, et les apprit par cœur comme les commandements de l’Église. Ils nous sont demeurés comme un monument effrayant de l’empire qu’un homme peut arracher à force de temps, d’intrigues et d’audace :
I. Un prince doit avoir un premier ministre, et ce premier ministre trois qualités : 1o qu’il n’ait pas d’autre passion que son prince ; 2o qu’il soit habile et fidèle ; 3o qu’il soit ecclésiastique.
II. Un prince doit parfaitement aimer son premier ministre.
III. Ne doit jamais changer son premier ministre.
IV. Doit lui dire toutes choses.
V. Lui donner libre accès auprès de sa personne.
VI. Lui donner une souveraine autorité sur le peuple.
VII. De grands honneurs et de grands biens.
VIII. Un prince n’a pas de plus riche trésor que son premier ministre.
IX. Un prince ne doit pas ajouter foi à ce qu’on dit contre son premier ministre, ni se plaire à en entendre médire.
X. Un prince doit révéler à son premier ministre tout ce qu’on a dit contre lui, quand même on aurait exigé du prince qu’il garderait le secret.