Cinq-Mars (page 22)
— Et le traité d’Espagne !
— Oui, je le…
— De Thou saisit le bras de Cinq-Mars, et, s’avançant tout à coup, dit d’un air solennel :
— Nous avons décidé que ce serait après l’entrevue avec le Roi qu’on le signerait ; car, si la juste sévérité de Sa Majesté envers le Cardinal vous en dispense, il vaut mieux, avons-nous pensé, ne pas s’exposer à la découverte d’un si dangereux traité.
M. de Bouillon fronça le sourcil.
— Si je ne connaissais M. de Thou, dit-il, je prendrais ceci pour une défaite ; mais de sa part…
— Monsieur, reprit le conseiller, je crois pouvoir m’engager sur l’honneur à faire ce que fera M. le Grand ; nous sommes inséparables.
Cinq-Mars regarda son ami, et s’étonna de voir sur sa figure douce l’expression d’un sombre désespoir ; il en fut si frappé qu’il n’eut pas la force de le contredire.
— Il a raison, messieurs, dit-il seulement avec un sourire, froid, mais gracieux, le Roi nous épargnera peut-être bien des choses ; on est très-fort avec lui. Du reste, monseigneur, et vous, monsieur le duc, ajouta-t-il avec une inébranlable fermeté, ne craignez pas que jamais je recule ; j’ai brûlé tous les ponts derrière moi : il faut que je marche en avant ; la puissance du Cardinal tombera ou ce sera ma tête.
— C’est singulier ! fort singulier ! dit Monsieur ; je remarque que tout le monde ici est plus avancé que je ne le croyais dans la conjuration.
— Point du tout, Monsieur, dit le duc de Bouillon ; on n’a préparé que ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu’il n’y a rien d’écrit, et que vous n’avez qu’à parler pour que rien n’existe et n’ait existé ; selon votre ordre, tout ceci sera un rêve ou un volcan.
— Allons, allons, je suis content, puisqu’il en est ainsi, dit Gaston ; occupons-nous de choses plus agréables. Grâce à Dieu, nous avons un peu de temps devant nous : moi j’avoue que je voudrais que tout fût déjà fini ; je ne suis point né pour les émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il, s’emparant du bras de M. de Beauvau : dites-nous plutôt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant. Tudieu ! je suis sûr qu’on a parlé de vous là-bas. On dit que les femmes portent des vertugadins énormes ! Eh bien, je n’en suis pas ennemi du tout. En vérité cela fait paraître le pied plus petit et plus joli ; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n’est pas plus belle que Mme de Guéménée, n’est-il pas vrai ? Allons, soyez franc, on m’a dit qu’elle avait l’air d’une religieuse. Ah !… vous ne répondez pas, vous êtes embarrassé… elle vous a donné dans l’œil… ou bien vous craignez d’offenser notre ami M. de Thou en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages : le roi a un nain charmant, n’est-ce pas ? on le met dans un pâté. Qu’il est heureux le roi d’Espagne ! je n’en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n’est-il pas vrai ? oh ! c’est un bon usage ; nous l’avons perdu ; c’est malheureux, plus malheureux qu’on ne croit.
Gaston d’Orléans eut le courage de parler sur ce ton près d’une demi-heure de suite à ce jeune homme, dont le caractère sérieux ne s’accommodait point de cette conversation, et qui, tout rempli encore de l’importance de la scène dont il venait d’être témoin et des grands intérêts qu’on avait traités, ne répondit rien à ce flux de paroles oiseuses : il regardait le duc de Bouillon d’un air étonné, comme pour lui demander si c’était bien là cet homme que l’on allait mettre à la tête de la plus audacieuse entreprise conçue depuis longtemps, tandis que le prince, sans vouloir s’apercevoir qu’il restait sans réponses, les faisait lui-même souvent, et parlait avec volubilité en se promenant, et l’entraînant avec lui dans la chambre. Il craignait que l’un des assistants ne s’avisât de renouer la conversation terrible du traité ; mais aucun n’en était tenté, sinon le duc de Bouillon, qui, cependant, garda le silence de la mauvaise humeur. Pour Cinq-Mars, il fut entraîné par de Thou, qui lui fit faire sa retraite à l’abri de ce bavardage, sans que Monsieur eût l’air de l’avoir vu sortir.
CHAPITRE XVIII Le Secret
Et prononcés ensemble, à l’amitié fidèle
Nos deux noms fraternels serviront de modèle.
A. Soumet, Clytemnestre.
De Thou était chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermées avec soin, et l’ordre donné de ne recevoir personne et de l’excuser auprès des deux réfugiés s’il les laissait partir sans les revoir ; et les deux amis ne s’étaient encore adressé aucune parole.
Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément. Cinq-Mars, assis dans la cheminée haute, attendait d’un air sérieux et triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et croisant les bras, lui dit d’une voix sombre :
— Voilà donc où vous en êtes venu ! voilà donc les conséquences de votre ambition ! Vous allez faire exiler, peut-être tuer un homme, et introduire en France une armée étrangère ; je vais donc vous voir assassin et traître à votre patrie ! Par quels chemins êtes-vous arrivé jusque-là ? par quels degrés êtes-vous descendu si bas ?
— Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement Cinq-Mars ; mais je vous connais, et j’aime cette explication ; je la voulais et je l’ai provoquée. Vous verrez aujourd’hui mon âme tout entière, je le veux. J’avais eu d’abord une autre pensée, une pensée meilleure peut-être, plus digne de notre amitié, plus digne de l’amitié, l’amitié, qui est la seconde chose de la terre.
Il élevait les yeux au ciel en parlant, comme s’il y eût cherché cette divinité.
— Oui, cela eût mieux valu. Je ne voulais rien dire ; c’était une tâche pénible, mais jusqu’ici j’y avais réussi. Je voulais tout conduire sans vous, et ne vous montrer cette œuvre qu’achevée ; je voulais toujours vous tenir hors du cercle de mes dangers ; mais, vous avouerai-je ma faiblesse ? j’ai craint de mourir mal jugé par vous, si j’ai à mourir : à présent je supporte bien l’idée de la malédiction du monde, mais non celle de la vôtre : c’est ce qui m’a décidé à vous avouer tout.
— Quoi ! et sans cette pensée vous auriez eu le courage de vous cacher toujours de moi ! Ah ! cher Henry, que vous ai-je fait pour prendre ce soin de mes jours ? Par quelle faute avais-je mérité de vous survivre, si vous mouriez ? Vous avez eu la force de me tromper durant deux années entières ; vous ne m’avez présenté de votre vie que ses fleurs ; vous n’êtes entré dans ma solitude qu’avec un visage riant, et chaque fois paré d’une faveur nouvelle ! ah ! il fallait que ce fût bien coupable ou bien vertueux !
— Ne voyez dans mon âme que ce qu’elle renferme. Oui, je vous ai trompé ; mais c’était la seule joie paisible que j’eusse au monde. Pardonnez-moi d’avoir dérobé ces moments à ma destinée, hélas ! si brillante. J’étais heureux du bonheur que vous me supposiez ; je faisais le vôtre avec ce songe ; et je ne suis coupable qu’aujourd’hui en venant le détruire et me montrer tel que j’étais. Écoutez-moi, je ne serai pas long : c’est toujours une histoire bien simple que celle d’un cœur passionné. Autrefois, je m’en souviens, c’était sous la tente, lorsque je fus blessé : mon secret fut près de m’échapper ; c’eût été un bonheur peut-être. Cependant que m’auraient servi des conseils ? je ne les aurais pas suivis ; enfin, c’est Marie de Gonzague que j’aime.
— Quoi ! celle qui va être reine de Pologne ?
— Si elle est reine, ce ne peut être qu’après ma mort. Mais écoutez : pour elle je fus courtisan ; pour elle j’ai presque régné en France, et c’est pour elle que je vais succomber, et peut-être mourir.
— Mourir ! succomber ! quand je vous reprochais votre triomphe ! quand je pleurais sur la tristesse de votre victoire !
— Ah ! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe de la Fortune quand elle me sourit ; si vous croyez que je n’aie pas vu jusqu’au fond de mon destin ! Je lutte contre lui, mais il est le plus fort, je le sens ; j’ai entrepris une tâche au-dessus des forces humaines, je succomberai.
— Eh ! ne pouvez-vous vous arrêter ? À quoi sert l’esprit dans les affaires du monde ?
— À rien, si ce n’est pourtant à se perdre avec connaissance de cause, à tomber au jour qu’on avait prévu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu’on a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup ; ne m’y suis-je pas engagé devant vous tout à l’heure ?
— Et c’est cet engagement même que je voulais combattre. Quelle confiance avez-vous dans ceux à qui vous livrez ainsi votre vie ? N’avez-vous pas lu leurs pensées secrètes ?
— Je les connais toutes ; j’ai lu leur espérance à travers leur feinte colère ; je sais qu’ils tremblent en menaçant ; je sais qu’ils sont déjà prêts à faire leur paix en me livrant comme gage ; mais c’est à moi de les soutenir et de décider le Roi : il le faut, car Marie est ma fiancée, et ma mort est écrite à Narbonne.
C’est volontairement, c’est avec connaissance de tout mon sort que je me suis placé ainsi entre l’échafaud et le bonheur suprême. Il me faut l’arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je goûte en ce moment le plaisir d’avoir rompu toute incertitude ; eh quoi ! vous ne rougissez pas de m’avoir cru ambitieux par un vil égoïsme comme ce Cardinal ? ambitieux par le puéril désir d’un pouvoir qui n’est jamais satisfait ? Je le suis, ambitieux, mais parce que j’aime. Oui, j’aime, et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse à tort ; vous avez embelli mes intentions secrètes, vous m’avez prêté de nobles desseins (je m’en souviens), de hautes conceptions politiques ; elles sont belles, elles sont vastes, peut-être ; mais, vous le dirai-je ? ces vagues projets du perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore bien loin au-dessous du dévouement de l’amour. Quand l’âme vibre tout entière, pleine de cette unique pensée, elle n’a plus de place à donner aux plus beaux calculs des intérêts généraux ; car les hauteurs mêmes de la terre sont au-dessous du ciel.
De Thou baissa la tête.
— Que vous répondre ? dit-il. Je ne vous comprends pas ; vous raisonnez le désordre, vous pesez la flamme, vous calculez l’erreur.
— Oui, reprit Cinq-Mars, loin de détruire mes forces, ce feu intérieur les a développées ; vous l’avez dit, j’ai tout calculé ; une marche lente m’a conduit au but que je suis près d’atteindre. Marie me tenait par la main, aurais-je reculé ? Devant un monde je ne l’aurais pas fait. Tout était bien jusqu’ici : mais une barrière invisible m’arrête : il faut la rompre, cette barrière ; c’est Richelieu. Je l’ai entrepris tout à l’heure devant vous ; mais peut-être me suis-je trop hâté : je le crois à présent. Qu’il se réjouisse ; il m’attendait. Sans doute il a prévu que ce serait le plus jeune qui manquerait de patience ; s’il en est ainsi, il a bien joué. Cependant, sans l’amour qui m’a précipité, j’aurais été plus fort que lui, quoique vertueux.
Ici, un changement presque subit se fit sur les traits de Cinq-Mars ; il rougit et pâlit deux fois, et les veines de son front s’élevaient comme des lignes bleues tracées par une main invisible.
— Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force qui annonçait un violent désespoir concentré dans son cœur, tous les supplices dont l’amour peut torturer ses victimes, je les porte dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des empires, pour qui j’ai tout subi, jusqu’à la faveur d’un prince (et qui peut-être n’a pas senti tout ce que j’ai fait pour elle), ne peut encore être à moi. Elle m’appartient devant Dieu, et je lui parais étranger ; que dis-je ? il faut que j’entende discuter chaque jour, devant moi, lequel des trônes de l’Europe lui conviendra le mieux, dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquelles on dédaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à travers les grilles la voix de celle qui est ma femme ; il faut qu’en public je m’incline devant elle ! son amant et son mari dans l’ombre, son serviteur au grand jour ! C’en est trop ; je ne puis vivre ainsi ; il faut faire le dernier pas, qu’il m’élève ou me précipite.
— Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un État !
— Le bonheur de l’État s’accorde avec le mien. Je le fais en passant, si je détruis le tyran du Roi. L’horreur que m’inspire cet homme est passée dans mon sang. Autrefois, en venant le trouver, je rencontrai sur mes pas son plus grand crime, l’assassinat et la torture d’Urbain Grandier ; il est le génie du mal pour le malheureux Roi, je le conjurerai : j’aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII ; c’était une des pensées de Marie, sa pensée la plus chère. Mais je crois que je ne triompherai pas dans l’âme tourmentée du Roi.
— Sur quoi comptez-vous donc ? dit de Thou.
— Sur un coup de dés. Si sa volonté peut cette fois durer quelques heures, j’ai gagné ; c’est un dernier calcul auquel est suspendue ma destinée.
— Et celle de votre Marie !
— L’avez-vous cru ! dit impétueusement Cinq-Mars. Non, non ! s’il m’abandonne, je signe le traité d’Espagne et la guerre.
— Ah ! quelle horreur ! dit le conseiller ; quelle guerre ! une guerre civile ! et l’alliance avec l’étranger !
— Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars, eh ! vous ai-je prié d’y prendre part ?
— Cruel ! ingrat ! reprit son ami, pouvez-vous me parler ainsi ? Ne savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouvé que l’amitié tenait dans mon cœur la place de toutes les passions ? Puis-je survivre non-seulement à votre mort, mais même au moindre de vos malheurs ! Cependant laissez-moi vous fléchir et vous empêcher de frapper la France. Ô mon ami ! mon seul ami ! je vous en conjure à genoux, ne soyons pas ainsi parricides, n’assassinons pas notre patrie ! Je dis nous, car jamais je ne me séparerai de vos actions ; conservez ― moi l’estime de moi-même, pour laquelle j’ai tant travaillé ; ne souillez pas ma vie et ma mort que je vous ai vouées.
De Thou était tombé aux genoux de son ami, et celui-ci, n’ayant plus la force de conserver sa froideur affectée, se jeta dans ses bras en le relevant, et, le serrant contre sa poitrine, lui dit d’une voix étouffée :
— Eh ! pourquoi m’aimer autant, aussi ? Qu’avez-vous fait, ami ? Pourquoi m’aimer ? vous qui êtes sage, pur et vertueux ; vous que n’égarent pas une passion insensée et le désir de la vengeance ; vous dont l’âme est nourrie seulement de religion et de science, pourquoi m’aimer ? Que vous a donné mon amitié ? que des inquiétudes et des peines. Faut-il à présent qu’elle fasse peser des dangers sur vous ? Séparez-vous de moi, nous ne sommes plus de la même nature ; vous le voyez, les cours m’ont corrompu : je n’ai plus de candeur, je n’ai plus de bonté ; je médite le malheur d’un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi, dédaignez-moi ; je ne vaux plus une de vos pensées, comment serai-je digne de vos périls !
— En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou. Savez-vous qu’il y va de partager votre patrie ? savez-vous que si vous livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais ? savez-vous que votre nom sera l’horreur de la postérité ? savez-vous que les mères françaises le maudiront, quand elles seront forcées d’enseigner à leurs enfants une langue étrangère ? le savez-vous ? Venez.
Et il l’entraîna vers le buste de Louis XIII.
— Jurez devant lui (et il est votre ami aussi !), jurez de ne jamais signer cet infâme traité.
Cinq-Mars baissa les yeux, et, avec une inébranlable ténacité, répondit, quoique en rougissant :
— Je vous l’ai dit : si l’on m’y force, je signerai.
De Thou pâlit et quitta sa main ; il fit deux tours dans sa chambre, les bras croisés, dans une inexprimable angoisse. Enfin il s’avança solennellement vers le buste de son père, et ouvrit un grand livre placé au pied ; il chercha une page déjà marquée, et lut tout haut :
— Je pense donc que M. de Lignebœuf fut justement condamné à mort par le parlement de Rouen pour n’avoir pas révélé la conjuration de Catteville contre l’État.
Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et contemplant l’image du président de Thou, dont il tenait les Mémoires :
— Oui, mon père, continua-t-il, vous aviez bien pensé, je vais être criminel, je vais mériter la mort ; mais puis-je faire autrement ? Je ne dénoncerai pas ce traître, parce que ce serait aussi trahir, et qu’il est mon ami, et qu’il est malheureux.
Puis, s’avançant vers Cinq-Mars et lui prenant de nouveau la main :
— Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il ; mais n’attendez rien de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce traité.
Cinq-Mars était ému jusqu’au fond du cœur de cette scène, parce qu’il sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit cependant encore sur lui d’arrêter une larme qui s’échappait de ses yeux, et répondit en l’embrassant :
— Ah ! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait ; oui, vous me rendez service en vous éloignant de moi, car, si votre sort eût été lié au mien, je n’aurais pas osé disposer de ma vie, et j’aurais hésité à la sacrifier s’il le faut ; mais je le ferai assurément à présent ; et, je vous le répète, si l’on m’y force, je signerai le traité avec l’Espagne.
CHAPITRE XIX La partie de chasse
On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennemi.
Ch. Nodier, Jean Sbogar.
Cependant la maladie du Roi jetait la France dans un trouble que ressentent toujours les États mal affermis aux approches de la mort des princes. Quoique Richelieu fût le centre de la monarchie, il ne régnait pourtant qu’au nom de Louis XIII, et comme enveloppé de l’éclat de ce nom qu’il avait agrandi. Tout absolu qu’il était sur son maître, il le craignait néanmoins ; et cette crainte rassurait la nation contre ses désirs ambitieux, dont le Roi même était l’immuable barrière. Mais, ce prince mort, que ferait l’impérieux ministre ? où s’arrêterait cet homme qui avait tant osé ? Accoutumé à manier le sceptre, qui l’empêcherait de le porter toujours, et d’inscrire son nom seul au bas des lois que seul il avait dictées ? Ces terreurs agitaient tous les esprits. Le peuple cherchait en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l’abri dans les orages politiques, il ne voyait plus que leurs tombeaux récents ; les Parlements étaient muets, et l’on sentait que rien ne s’opposerait au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. Personne n’était déçu complètement par les souffrances affectées du ministre : nul n’était touché de cette hypocrite agonie, qui avait trop souvent trompé l’espoir public, et l’éloignement n’empêchait pas de sentir peser partout le doigt de l’effrayant parvenu.
L’amour du peuple se réveillait aussi pour le fils d’Henry IV ; on courait dans les églises, on priait, et même on pleurait beaucoup. Les princes malheureux sont toujours aimés. La mélancolie de Louis et sa douleur mystérieuse intéressaient toute la France, et, vivant encore, on le regrettait déjà, comme si chacun eût désiré de recevoir la confidence de ses peines avant qu’il n’emportât avec lui le grand secret de ce que souffrent ces hommes placés si haut, qu’ils ne voient dans leur avenir que leur tombe.
Le Roi, voulant rassurer la nation entière, fit annoncer le rétablissement momentané de sa santé, et voulut que la cour se préparât à une grande partie de chasse donnée à Chambord, domaine royal où son frère, le duc d’Orléans, le priait de revenir.
Ce beau séjour était la retraite favorite du Roi, sans doute parce que, en harmonie avec sa personne, il unissait comme elle la grandeur à la tristesse. Souvent il y passait des mois entiers sans voir qui que ce fût, lisant et relisant sans cesse des papiers mystérieux, écrivant des choses inconnues, qu’il enfermait dans un coffre de fer dont lui seul avait le secret. Il se plaisait quelquefois à n’être servi que par un seul domestique, à s’oublier ainsi lui-même par l’absence de sa suite, et à vivre pendant plusieurs jours comme un homme pauvre ou comme un citoyen exilé, aimant à se figurer la misère ou la persécution pour respirer de la royauté. Un autre jour, changeant tout à coup de pensée, il voulait vivre dans une solitude plus absolue ; et, lorsqu’il avait interdit son approche à tout être humain, revêtu de l’habit d’un moine, il courait s’enfermer dans la chapelle voûtée ; là, relisant la vie de Charles-Quint, il se croyait à Saint-Just, et chantait sur lui-même cette messe de la mort qui, dit-on, la fit descendre autrefois sur la tête de l’empereur espagnol. Mais, au milieu de ces chants et de ces méditations mêmes, son faible esprit était poursuivi et distrait par des images contraires. Jamais le monde et la vie ne lui avaient paru plus beaux que dans la solitude et près de la tombe. Entre ses yeux et les pages qu’il s’efforçait de lire, passaient de brillants cortèges, des armées victorieuses, des peuples transportés d’amour ; il se voyait puissant, combattant, triomphateur, adoré ; et, si un rayon du soleil, échappé des vitraux, venait à tomber sur lui, se levant tout à coup du pied de l’autel, il se sentait emporté par une soif du jour ou du grand air qui l’arrachait de ces lieux sombres et étouffés ; mais, revenu à la vie, il y retrouvait le dégoût et l’ennui, car les premiers hommes qu’il rencontrait lui rappelaient sa puissance par leurs respects. C’était alors qu’il croyait à l’amitié et l’appelait à ses côtés ; mais à peine était-il sûr de sa possession véritable, qu’un grand scrupule s’emparait tout à coup de son âme : c’était celui d’un attachement trop fort pour la créature qui le détournait de l’adoration divine, ou, plus souvent encore, le reproche secret de s’éloigner trop des affaires d’État ; l’objet de son affection momentanée lui semblait alors un être despotique, dont la puissance l’arrachait à ses devoirs ; il se créait une chaîne imaginaire et se plaignait intérieurement d’être opprimé ; mais, pour le malheur de ses favoris, il n’avait pas la force de manifester contre eux ses ressentiments par une colère qui les eût avertis ; et, continuant à les caresser, il attisait, par cette contrainte, le feu secret de son cœur, et le poussait jusqu’à la haine ; il y avait des moments où il était capable de tout contre eux.
Cinq-Mars connaissait parfaitement la faiblesse de cet esprit, qui ne pouvait se tenir ferme dans aucune ligne, et la faiblesse de ce cœur, qui ne pouvait ni aimer ni haïr complètement ; aussi la position du favori, enviée de la France entière, et l’objet de la jalousie même du grand ministre, était-elle si chancelante et si douloureuse, que, sans son amour pour Marie, il eût brisé sa chaîne d’or avec plus de joie qu’un forçat n’en ressent dans son cœur lorsqu’il voit tomber le dernier anneau qu’il a limé pendant deux années avec un ressort d’acier caché dans sa bouche. Cette impatience d’en finir avec le sort qu’il voyait de si près hâta l’explosion de cette mine patiemment creusée, comme il l’avait avoué à son ami ; mais sa situation était alors celle d’un homme qui, placé à côté du livre de vie, verrait tout le jour y passer la main qui doit tracer sa damnation ou son salut. Il partit avec Louis XIII pour Chambord, décidé à choisir la première occasion favorable à son dessein. Elle se présenta.
Le matin même du jour fixé pour la chasse, le Roi lui fit dire qu’il l’attendait à l’escalier du Lis ; il ne sera peut-être pas inutile de parler de cette étonnante construction.
À quatre lieues de Blois, à une heure de la Loire, dans une petite vallée fort basse, entre des marais fangeux et un bois de grands chênes, loin de toutes les routes, on rencontre tout à coup un château royal, ou plutôt magique. On dirait que, contraint par quelque lampe merveilleuse, un génie de l’Orient l’a enlevé pendant une des mille nuits, et l’a dérobé aux pays du soleil pour le cacher dans ceux du brouillard avec les amours d’un beau prince. Ce palais est enfoui comme un trésor ; mais à ses dômes bleus, à ses élégants minarets, arrondis sur de larges murs ou élancés dans l’air, à ses longues terrasses qui dominent les bois, à ses flèches légères que le vent balance, à ses croissants entrelacés partout sur les colonnades, on se croirait dans les royaumes de Bagdad ou de Cachemire, si les murs noircis, leur tapis de mousse et de lierre, et la couleur pâle et mélancolique du ciel, n’attestaient un pays pluvieux. Ce fut bien un génie qui éleva ces bâtiments ; mais il vint d’Italie et se nomma le Primatice ; ce fut bien un beau prince dont les amours s’y cachèrent ; mais il était Roi, et se nommait François 1er. Sa salamandre y jette ses flammes partout ; elle étincelle mille fois sur les voûtes, et y multiplie ses flammes comme les étoiles d’un ciel ; elle soutient les chapiteaux avec sa couronne ardente ; elle colore les vitraux de ses feux ; elle serpente avec les escaliers secrets, et partout semble dévorer de ses regards flamboyants les triples croissants d’une Diane mystérieuse, cette Diane de Poitiers, deux fois déesse et deux fois adorée dans ces bois voluptueux.
Mais la base de cet étrange monument est comme lui pleine d’élégance et de mystère : c’est un double escalier qui s’élève en deux spirales entrelacées depuis les fondements les plus lointains de l’édifice jusqu’au-dessus des plus hauts clochers, et se termine par une lanterne ou cabinet à jour, couronnée d’une fleur de lis colossale, aperçue de bien loin ; deux hommes peuvent y monter en même temps sans se voir.
Cet escalier lui seul semble un petit temple isolé ; comme nos églises, il est soutenu et protégé par les arcades de ses ailes minces, transparentes, et, pour ainsi dire, brodées à jour. On croirait que la pierre docile s’est ployée sous le doigt de l’architecte ; elle paraît, si l’on peut le dire, pétrie selon les caprices de son imagination. On conçoit à peine comment les plans en furent tracés, et dans quels termes les ordres furent expliqués aux ouvriers ; cela semble une pensée fugitive, une rêverie brillante qui aurait pris tout à coup un corps durable ; c’est un songe réalisé.
Cinq-Mars montait lentement les larges degrés qui devaient le conduire auprès du Roi, et s’arrêtait plus lentement sur chaque marche à mesure qu’il approchait, soit dégoût d’aborder ce prince, dont il avait à écouter les plaintes nouvelles tous les jours, soit pour rêver à ce qu’il allait faire, lorsque le son d’une guitare vint frapper son oreille. Il reconnut l’instrument chéri de Louis et sa voix triste, faible et tremblante, qui se prolongeait sous les voûtes ; il semblait essayer l’une de ces romances qu’il composait lui-même, et répétait plusieurs fois d’une main hésitante un refrain imparfait. On distinguait mal les paroles, et il n’arrivait à l’oreille que quelques mots d’abandon, d’ennui du monde et de belle flamme.
Le jeune favori haussa les épaules en écoutant :
— Quel nouveau chagrin te domine ? dit-il ; voyons, lisons encore une fois dans ce cœur glacé qui croit désirer quelque chose.
Il entra dans l’étroit cabinet.
Vêtu de noir, à demi-couché sur une chaise longue, et les coudes appuyés sur des oreillers, le prince touchait languissamment les cordes de sa guitare ; il cessa de fredonner en apercevant le grand Écuyer, et, levant ses grands yeux sur lui d’un air de reproche, balança longtemps sa tête avant de parler ; puis, d’un ton larmoyant et un peu emphatique :