Cinq-Mars (page 23)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Qu’ai-je appris, Cinq-Mars ? lui dit-il ; qu’ai-je appris de votre conduite ? Que vous me faites de peine en oubliant tous mes conseils ! vous avez noué une coupable intrigue ; était-ce de vous que je devais attendre de pareilles choses, vous dont la piété, la vertu, m’avaient tant attaché !

Plein de la pensée de ses projets politiques, Cinq-Mars se vit découvert et ne put se défendre d’un moment de trouble ; mais, parfaitement maître de lui-même, il répondit sans hésiter :

— Oui, Sire, et j’allais vous le déclarer ; je suis accoutumé à vous ouvrir mon âme.

— Me le déclarer ! s’écria Louis XIII en rougissant et pâlissant comme sous les frissons de la fièvre, vous auriez osé souiller mes oreilles de ces affreuses confidences, monsieur ! et vous êtes si calme en parlant de vos désordres ! Allez, vous mériteriez d’être condamné aux galères comme un Rondin ; c’est un crime de lèse-majesté que vous avez commis par votre manque de foi vis-à-vis de moi. J’aimerais mieux que vous fussiez faux monnayeur comme le marquis de Coucy, ou à la tête des Croquants, que de faire ce que vous avez fait ; vous déshonorez votre famille et la mémoire du maréchal votre père.

Cinq-Mars, se voyant perdu, fit la meilleure contenance qu’il put, et dit avec un air résigné :

— Eh bien, Sire, envoyez-moi donc juger et mettre à mort ; mais épargnez-moi vos reproches.

— Vous moquez-vous de moi, petit hobereau de province ? reprit Louis ; je sais très-bien que vous n’avez pas encouru la peine de mort devant les hommes, mais c’est au tribunal de Dieu, monsieur, que vous serez jugé.

— Ma foi, Sire, reprit l’impétueux jeune homme, que l’injure avait choqué, que ne me laissiez-vous retourner dans ma province que vous méprisez tant, comme j’en ai été tenté cent fois ? Je vais y aller, je ne puis supporter la vie que je mène près de vous ; un ange n’y tiendrait pas. Encore une fois, faites-moi juger si je suis coupable, ou laissez-moi me cacher en Touraine. C’est vous qui m’avez perdu en m’attachant à votre personne ; si vous m’avez fait concevoir des espérances trop grandes, que vous renversiez ensuite, est-ce ma faute à moi ? Et pourquoi m’avez-vous fait grand Écuyer, si je ne devais pas aller plus loin ? Enfin, suis-je votre ami ou non ? et si je le suis, ne puis-je pas être duc, pair et même connétable, aussi bien que M. de Luynes, que vous avez tant aimé parce qu’il vous a dressé des faucons ? Pourquoi ne suis-je pas admis au conseil ? j’y parlerais aussi bien que toutes vos vieilles têtes à collerettes ; j’ai des idées neuves et un meilleur bras pour vous servir. C’est votre Cardinal qui vous a empêché de m’y appeler, et c’est parce qu’il vous éloigne de moi que je le déteste, continua Cinq-Mars en montrant le poing comme si Richelieu eût été devant lui ; oui, je le tuerais de ma main s’il le fallait !

D’Effiat avait les yeux enflammés de colère, frappait du pied en parlant, et tourna le dos au Roi comme un enfant qui boude, s’appuyant contre l’une des petites colonnes de la lanterne.

Louis, qui reculait devant toute résolution, et que l’irréparable épouvantait toujours, lui prit la main.

Ô faiblesse du pouvoir ! caprice du cœur humain ! c’était par ces emportements enfantins, par ces défauts de l’âge, que ce jeune homme gouvernait un roi de France à l’égal du premier politique du temps. Ce prince croyait, et avec quelque apparence de raison, qu’un caractère si emporté devait être sincère, et ses colères mêmes ne le fâchaient pas. Celle-ci, d’ailleurs, ne portait pas sur ces reproches véritables, et il lui pardonnait de haïr le Cardinal. L’idée même de la jalousie de son favori contre le ministre lui plaisait, parce qu’elle supposait de l’attachement, et qu’il ne craignait que son indifférence. Cinq-Mars le savait et avait voulu s’échapper par là, préparant ainsi le Roi à considérer tout ce qu’il avait fait comme un jeu d’enfant, comme la conséquence de son amitié pour lui ; mais le danger n’était pas si grand ; il respira quand le prince lui dit :

— Il ne s’agit point du Cardinal, et je ne l’aime pas plus que vous ; mais c’est votre conduite scandaleuse que je vous reproche et que j’aurai bien de la peine à vous pardonner. Quoi ! monsieur, j’apprends qu’au lieu de vous livrer aux exercices de piété auxquels je vous ai habitué, quand je vous crois au Salut ou à l’Angelus, vous partez de Saint-Germain, et vous allez passer une partie de la nuit… chez qui ? oserai-je le dire sans péché ? chez une femme perdue de réputation, qui ne peut avoir avec vous que des relations pernicieuses au salut de votre âme, et qui reçoit chez elle des esprits forts ; Marion Delorme, enfin ! Qu’avez-vous à répondre ? Parlez.

Laissant sa main dans celle du Roi, mais toujours appuyé contre la colonne, Cinq-Mars répondit :

— Est-on donc si coupable de quitter des occupations graves pour d’autres plus graves encore ? Si je vais chez Marion Delorme, c’est pour entendre la conversation des savants qui s’y rassemblent. Rien n’est plus innocent que cette assemblée ; on y fait des lectures qui se prolongent quelquefois dans la nuit, il est vrai, mais qui ne peuvent qu’élever l’âme, bien loin de la corrompre. D’ailleurs vous ne m’avez jamais ordonné de vous rendre compte de tout ; il y a longtemps que je vous l’aurais dit si vous l’aviez voulu.

— Ah ! Cinq-Mars, Cinq-Mars ! où est la confiance ? N’en sentez-vous pas le besoin ? C’est la première condition d’une amitié parfaite, comme doit être la nôtre, comme celle qu’il faut à mon cœur.

La voix de Louis était plus affectueuse, et le favori, le regardant par-dessus l’épaule, prit un air moins irrité, mais seulement ennuyé et résigné à l’écouter.

— Que de fois vous m’avez trompé ! poursuivit le Roi ; puis-je me fier à vous ? ne sont-ce pas des galants et des damerets que vous voyez chez cette femme ? N’y a-t-il pas d’autres courtisanes !

— Eh ! mon Dieu, non, Sire ; j’y vais souvent avec un de mes amis, un gentilhomme de Touraine, nommé René Descartes.

— Descartes ! je connais ce nom-là ; oui, c’est un officier qui se distingua au siège de la Rochelle, et qui se mêle d’écrire ; il a une bonne réputation de piété, mais il est lié avec Des Barreaux, qui est un esprit fort. Je suis sûr que vous trouvez là beaucoup de gens qui ne sont point de bonne compagnie pour vous ; beaucoup de jeunes gens sans famille, sans naissance. Voyons, dites-moi, qu’y avez-vous vu la dernière fois ?

— Mon Dieu ! je me rappelle à peine leurs noms, dit Cinq-Mars en cherchant les yeux en l’air ; quelquefois, je ne les demande pas… C’était d’abord un certain monsieur, monsieur Groot, ou Grotius, un Hollandais.

— Je sais cela, un ami de Barneveldt ; je lui fais une pension. Je l’aimais assez, mais le Card… mais on m’a dit qu’il était religionnaire exalté…

— Je vis aussi un Anglais, nommé John Milton, c’est un jeune homme qui vient d’Italie et retourne à Londres ; il ne parle presque pas.

— Inconnu, parfaitement inconnu ; mais je suis sûr que c’est encore quelque religionnaire. Et les Français, qui étaient-ils ?

— Ce jeune homme qui a fait le Cinna, et qu’on a refusé trois fois à l’Académie éminente ; il était fâché que Du Ryer y fût à sa place. Il s’appelle Corneille…

— Eh bien, dit le Roi en croisant les bras et en le regardant d’un air de triomphe et de reproche, je vous le demande, quels sont ces gens-là ? Est-ce dans un pareil cercle que l’on devrait vous voir ?

Cinq-Mars fut interdit à cette observation dont souffrait son amour-propre, et dit en s’approchant du Roi :

— Vous avez bien raison, Sire, mais, pour passer une heure ou deux à entendre d’assez bonnes choses, cela ne peut pas faire de tort ; d’ailleurs, il y va des hommes de la cour, tels que le duc de Bouillon, M. d’Aubijoux, le comte de Brion, le cardinal de La Valette, MM. de Montrésor, Fontrailles ; et des hommes illustres dans les sciences, comme Mairet, Colletet, Desmarets, auteur de l’Ariane ; Faret, Doujat, Charpentier, qui a écrit la belle Cyropédie ; Giry, Bessons et Baro, continuateur de l’Astrée, tous académiciens.

— Ah ! à la bonne heure, voilà des hommes d’un vrai mérite, reprit Louis ; à cela il n’y a rien à dire ; on ne peut que gagner. Ce sont des réputations faites, des hommes de poids. Çà ! raccommodons-nous, touchez là, enfant. Je vous permettrai d’y aller quelquefois, mais ne me trompez plus ; vous voyez que je sais tout. Regardez ceci.

En disant ces mots, le Roi tira d’un coffre de fer, placé contre le mur, d’énormes cahiers de papier barbouillé d’une écriture très-fine. Sur l’un était écrit Baradas, sur l’autre, d’Hautefort, sur un troisième, La Fayette, et enfin Cinq-Mars. Il s’arrêta à celui-là, et poursuivit :

— Voyez combien de fois vous m’avez trompé ! Ce sont des fautes continuelles dont j’ai tenu registre moi-même depuis deux ans que je vous connais ; j’ai écrit jour par jour toutes nos conversations. Asseyez-vous.

Cinq-Mars s’assit en soupirant, et eut la patience d’écouter pendant deux longues heures un abrégé de ce que son maître avait eu la patience d’écrire pendant deux années. Il mit plusieurs fois sa main devant sa bouche durant la lecture ; ce que nous ferions tous certainement s’il fallait rapporter ces dialogues, que l’on trouva parfaitement en ordre à la mort du Roi, à côté de son testament. Nous dirons seulement qu’il finit ainsi :

— Enfin, voici ce que vous avez fait le 7 décembre, il y a trois jours : je vous parlais du vol de l’émerillon et des connaissances de vénerie qui vous manquent ; je vous disais, d’après la Chasse royale, ouvrage du roi Charles IX, qu’après que le veneur a accoutumé son chien à suivre une bête, il doit penser qu’il a envie de retourner au bois, et qu’il ne faut ni le tancer ni le frapper pour qu’il donne bien dans le trait ; et que, pour apprendre à un chien à bien se rabattre, il ne faut laisser passer ni couler de faux-fuyants, ni nulles sentes, sans y mettre le nez.

Voilà ce que vous m’avez répondu (et d’un ton d’humeur, remarquez bien cela) : « Ma foi, Sire, donnez-moi plutôt des régiments à conduire que des oiseaux et des chiens. Je suis sûr qu’on se moquerait de vous et de moi si on savait de quoi nous nous occupons. » Et le 8… attendez, oui, le 8, tandis que nous chantions vêpres ensemble dans ma chambre, vous avez jeté votre livre dans le feu avec colère, ce qui était une impiété ; et ensuite vous m’avez dit que vous l’aviez laissé tomber : péché, péché mortel ; voyez, j’ai écrit dessous : mensonge, souligné. On ne me trompe jamais, je vous le disais bien.

— Mais, Sire…

— Un moment, un moment. Le soir vous avez dit du Cardinal qu’il avait fait brûler un homme injustement et par haine personnelle.

— Et je le répète, et je le soutiens, et je le prouverai, Sire ; c’est le plus grand crime de cet homme que vous hésitez à disgracier et qui vous rend malheureux. J’ai tout vu, tout entendu moi-même à Loudun : Urbain Grandier fut assassiné plutôt que jugé. Tenez, Sire, puisque vous avez là ces mémoires de votre main, relisez toutes les preuves que je vous en donnai alors.

Louis, cherchant la page indiquée et remontant au voyage de Perpignan à Paris, lut tout ce récit avec attention en s’écriant :

— Quelles horreurs ! comment avais-je oublié tout cela ? Cet homme me fascine, c’est certain. Tu es mon véritable ami, Cinq-Mars. Quelles horreurs ! mon règne en sera taché. Il a empêché toutes les lettres de la Noblesse et de tous les notables du pays d’arriver à moi. Brûler, brûler vivant ! sans preuves ! par vengeance ! Un homme, un peuple ont invoqué mon nom inutilement, une famille me maudit à présent ! Ah ! que les rois sont malheureux !

Le prince en finissant jeta ses papiers et pleura.

— Ah ! Sire, elles sont bien belles les larmes que vous versez, s’écria Cinq-Mars avec une sincère admiration : que toute la France n’est-elle ici avec moi ! elle s’étonnerait à ce spectacle, qu’elle aurait peine à croire.

— S’étonnerait ! la France ne me connaît donc pas ?

— Non, Sire, dit d’Effiat avec franchise, personne ne vous connaît ; et moi-même je vous accuse souvent de froideur et d’une indifférence générale contre tout le monde.

— De froideur ! quand je meurs de chagrin ; de froideur ! quand je me suis immolé à leurs intérêts ? Ingrate nation ! je lui ai tout sacrifié, jusqu’à l’orgueil, jusqu’au bonheur de la guider moi-même, parce que j’ai craint pour elle ma vie chancelante ; j’ai donné mon sceptre à porter à un homme que je hais, parce que j’ai cru sa main plus forte que la mienne ; j’ai supporté le mal qu’il me faisait à moi-même, en songeant qu’il faisait du bien à mes peuples : j’ai dévoré mes larmes pour tarir les leurs ; et je vois que mon sacrifice a été plus grand même que je ne le croyais, car ils ne l’ont pas aperçu ; ils m’ont cru incapable parce que j’étais timide, et sans forces parce que je me défiais des miennes ; mais n’importe, Dieu me voit et me connaît.

— Ah ! Sire, montrez-vous à la France tel que vous êtes ; reprenez votre pouvoir usurpé ; elle fera par amour pour vous ce que la crainte n’arrachait pas d’elle ; revenez à la vie et remontez sur le trône.

— Non, non, ma vie s’achève, cher ami ; je ne suis plus capable des travaux du pouvoir suprême.

— Ah ! Sire, cette persuasion seule vous ôte vos forces. Il est temps enfin que l’on cesse de confondre le pouvoir avec le crime et d’appeler leur union génie. Que votre voix s’élève pour annoncer à la terre que le règne de la vertu va commencer avec votre règne ; et dès lors ces ennemis que le vice a tant de peine à réduire tomberont devant un mot sorti de votre cœur. On n’a pas encore calculé tout ce que la bonne foi d’un roi de France peut faire de son peuple, ce peuple que l’imagination et la chaleur de l’âme entraînent si vite vers tout ce qui est beau, et que tous les genres de dévouement trouvent prêt. Le Roi votre père nous conduisait par un sourire ; que ne ferait pas une de vos larmes ! il ne s’agit que de nous parler.

Pendant ce discours, le Roi surpris rougit souvent, toussa et donna des signes d’un grand embarras, comme toutes les fois qu’on voulait lui arracher une décision ; il sentait aussi l’approche d’une conversation d’un ordre trop élevé, dans laquelle la timidité de son esprit l’empêchait de se hasarder ; et, mettant souvent la main sur sa poitrine en fronçant le sourcil, comme ressentant une vive douleur, il essaya de se tirer par la maladie de la gêne de répondre ; mais, soit emportement, soit résolution de jouer le dernier coup, Cinq-Mars poursuivit sans se troubler avec une solennité qui en imposait à Louis. Celui-ci, forcé dans ses derniers retranchements, lui dit :

— Mais, Cinq-Mars, comment se défaire d’un ministre qui depuis dix-huit ans m’a entouré de ses créatures ?

— Il n’est pas si puissant, reprit le grand Écuyer ; et ses amis seront ses plus cruels adversaires, si vous faites un signe de tête. Toute l’ancienne ligue des princes de la Paix existe encore, Sire, et ce n’est que le respect dû au choix de Votre Majesté qui l’empêche d’éclater.

— Ah ! bon Dieu ! tu peux leur dire qu’ils ne s’arrêtent pas pour moi ; je ne les gêne point, ce n’est pas moi qu’on accusera d’être Cardinaliste. Si mon frère veut me donner le moyen de remplacer Richelieu, ce sera de tout mon cœur.

— Je crois, Sire, qu’il vous parlera aujourd’hui de M. le duc de Bouillon ; tous les Royalistes le demandent.

— Je ne le hais point, dit le Roi en arrangeant l’oreiller de son fauteuil, je ne le hais point du tout, quoique un peu factieux. Nous sommes parents, sais-tu, cher ami (et il mit à cette expression favorite plus d’abandon qu’à l’ordinaire) ? sais-tu qu’il descend de saint Louis de père en fils, par Charlotte de Bourbon, fille du duc de Montpensier ? sais-tu que sept princesses du sang sont entrées dans sa maison, et que huit de la sienne, dont l’une a été reine, ont été mariées à des princes du sang ? Oh ! je ne le hais point du tout ; je n’ai jamais dit cela, jamais.

— Eh bien, Sire, dit Cinq-Mars avec confiance, Monsieur et lui vous expliqueront, pendant la chasse, comment tout est préparé, quels sont les hommes que l’on pourra mettre à la place de ses créatures, quels sont les mestres de camp et les colonels sur lesquels on peut compter contre Fabert et tous les Cardinalistes de Perpignan. Vous verrez que le ministre a bien peu de monde à lui. La Reine, Monsieur, la Noblesse et les Parlements sont de notre parti ; et c’est une affaire faite dès que Votre Majesté ne s’oppose plus. On a proposé de faire disparaître Richelieu comme le maréchal d’Ancre, qui le méritait moins que lui.

— Comme Concini ! dit le Roi. Oh ! non, il ne le faut pas… je ne le veux vraiment pas… Il est prêtre et cardinal, nous serions excommuniés. Mais, s’il y a une autre manière, je le veux bien : tu peux en parler à tes amis, j’y songerai de mon côté.

Une fois ce mot jeté, Louis s’abandonna à son ressentiment, comme s’il venait de le satisfaire, et comme si le coup eût déjà été porté. Cinq-Mars en fut fâché, parce qu’il craignait que sa colère, se répandant ainsi, ne fût pas de longue durée. Cependant il crut à ses dernières paroles, surtout lorsque après des plaintes interminables Louis ajouta :

— Enfin, croirais-tu que depuis deux ans que je pleure ma mère, depuis ce jour où il me joua si cruellement devant toute ma cour en me demandant son rappel quand il savait sa mort, depuis ce jour, je ne puis obtenir qu’on la fasse inhumer en France avec mes pères ? Il a exilé jusqu’à sa cendre.

En ce moment Cinq-Mars crut entendre du bruit sur l’escalier ; le Roi rougit un peu.

— Va-t’en, dit-il, va vite te préparer pour la chasse ; tu seras à cheval près de mon carrosse ; va vite, je le veux, va.

Et il poussa lui-même Cinq-Mars vers l’escalier et vers l’entrée qui l’avait introduit.

Le favori sortit ; mais le trouble de son maître ne lui était point échappé.

Il descendait lentement et en cherchait la cause en lui-même, lorsqu’il crut entendre le bruit de deux pieds qui montaient la double partie de l’escalier à vis, tandis qu’il descendait l’autre ; il s’arrêta, on s’arrêta ; il remonta, il lui sembla qu’on descendait ; il savait qu’on ne pouvait rien voir entre les jours de l’architecture, et se décida à sortir, impatienté de ce jeu, mais très-inquiet. Il eût voulu pouvoir se tenir à la porte d’entrée pour voir qui paraîtrait. Mais à peine eut-il soulevé la tapisserie qui donnait sur la salle des gardes, qu’une foule de courtisans qui l’attendait l’entoura, et l’obligea de s’éloigner pour donner les ordres de sa charge ou de recevoir des respects, des confidences, des sollicitations, des présentations, des recommandations, des embrassades, et ce torrent de relations graduelles qui entourent un favori, et pour lesquelles il faut une attention présente et toujours soutenue, car une distraction peut causer de grands malheurs. Il oublia ainsi à peu près cette petite circonstance qui pouvait n’être qu’imaginaire, et, se livrant aux douceurs d’une sorte d’apothéose continuelle, monta à cheval dans la grande cour, servi par de nobles pages, et entouré des plus brillants gentilshommes.

Bientôt Monsieur arriva suivi des siens, et une heure ne s’était pas écoulée, que le Roi parut, pâle, languissant et appuyé sur quatre hommes. Cinq-Mars, mettant pied à terre, l’aida à monter dans une sorte de petite voiture fort basse, que l’on appelait brouette, et dont Louis XIII conduisait lui-même les chevaux très-dociles et très-paisibles. Les piqueurs à pied, aux portières, tenaient les chiens en laisse ; au bruit du cor, des centaines de jeunes gens montèrent à cheval, et tout partit pour le rendez-vous de la chasse.

C’était à une ferme nommée l’Ormage que le Roi l’avait fixé, et toute la cour, accoutumée à ses usages, se répandit dans les allées du parc, tandis que le Roi suivait lentement un sentier isolé ayant à sa portière le Grand écuyer et quatre personnages auxquels il avait fait signe de s’approcher.

L’aspect de cette partie de plaisir était sinistre : l’approche de l’hiver avait fait tomber presque toutes les feuilles des grands chênes du parc, et les branches noires se détachaient sur un ciel gris comme les branches de candélabres funèbres ; un léger brouillard semblait annoncer une pluie prochaine ; à travers le bois éclairci et les tristes rameaux, on voyait passer lentement les pesants carrosses de la cour, remplis de femmes vêtues de noir uniformément, et condamnées à attendre le résultat d’une chasse qu’elles ne voyaient pas ; les meutes donnaient des voix éloignées, et le cor se faisait entendre quelquefois comme un soupir ; un vent froid et piquant obligeait chacun à se couvrir ; et quelques femmes, mettant sur leur visage un voile ou un masque de velours noir pour se préserver de l’air que n’arrêtaient pas les rideaux de leurs carrosses (car ils n’avaient point de glaces encore), semblaient porter le costume que nous appelons domino.

Tout était languissant et triste. Seulement quelques groupes de jeunes gens, emportés par la chasse, traversaient comme le vent l’extrémité d’une allée en jetant des cris ou donnant du cor ; puis tout retombait dans le silence, comme, après la fusée du feu d’artifice, le ciel paraît plus sombre.

Dans un sentier parallèle à celui que suivait lentement le Roi, s’étaient réunis quelques courtisans enveloppés dans leur manteau. Paraissant s’occuper fort peu du chevreuil, ils marchaient à cheval à la hauteur de la brouette du Roi, et ne la perdaient pas de vue. Ils parlaient à demi-voix.

— C’est bien, Fontrailles, c’est bien ; victoire ! Le Roi lui prend le bras à tout moment. Voyez-vous comme il lui sourit ? Voilà M. le Grand qui descend de cheval et monte sur le siège à côté de lui. Allons, allons, le vieux matois est perdu cette fois !

— Ah ! ce n’est rien encore que cela ! n’avez-vous pas vu comme le Roi a touché la main à Monsieur ? Il vous a fait signe, Montrésor ; Gondi, regardez donc.

— Eh ! regardez ! c’est bien aisé à dire ; mais je n’y vois pas avec mes yeux, moi ; je n’ai que ceux de la foi et les vôtres. Eh bien, qu’est-ce qu’ils font ? Je voudrais bien ne pas avoir la vue si basse. Racontez-moi cela, qu’est-ce qu’ils font ?

Montrésor reprit :

— Voici le Roi qui se penche à l’oreille du duc de Bouillon et qui lui parle… Il parle encore, il gesticule, il ne cesse pas. Oh ! il va être ministre.

— Il sera ministre, dit Fontrailles.

— Il sera ministre, dit le comte du Lude.

— Ah ! ce n’est pas douteux, reprit Montrésor.

— J’espère que celui-là me donnera un régiment, et j’épouserai ma cousine ! s’écria Olivier d’Entraigues d’un ton de page.

L’abbé de Gondi, en ricanant et regardant au ciel, se mit à chanter un air de chasse :

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