Cinq-Mars (page 24)
Les étourneaux ont le vent bon,
Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
…Je crois, messieurs, que vous y voyez plus trouble que moi, ou qu’il se fait des miracles dans l’an de grâce 1642 ; car M. de Bouillon n’est pas plus près d’être premier ministre que moi, quand le Roi l’embrasserait. Il a de grandes qualités, mais il ne parviendra pas, parce qu’il est tout d’une pièce ; cependant j’en fais grand cas pour sa vaste et sotte ville de Sedan ; c’est un foyer, c’est un bon foyer pour nous.
Montrésor et les autres étaient trop attentifs à tous les gestes du prince pour répondre, et ils continuèrent :
— Voilà M. le Grand qui prend les rênes des chevaux et qui conduit.
L’abbé reprit sur le même air :
Si vous conduisez ma brouette,
Ne versez pas, beau postillon,
Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
— Ah ! l’abbé, vos chansons me rendront fou ! dit Fontrailles ; vous avez donc des airs pour tous les événements de la vie ?
— Je vous fournirai aussi des événements qui iront sur tous les airs, reprit Gondi.
— Ma foi, l’air de ceux-ci me plaît, répondit Fontrailles plus bas ; je ne serai pas obligé par Monsieur de porter à Madrid son diable de traité, et je n’en suis point fâché ; c’est une commission assez scabreuse : les Pyrénées ne se passent point si facilement qu’il le croit, et le Cardinal est sur la route.
— Ah ! ah ! ah ! s’écria Montrésor.
— Ah ! ah ! dit Olivier.
— Eh bien, quoi ? ah ! ah ! dit Gondi ; qu’avez-vous donc découvert de si beau ?
— Ma foi, pour le coup, le Roi a touché la main de Monsieur ; Dieu soit loué, messieurs ! Nous voilà défaits du Cardinal : le vieux sanglier est forcé. Qui se chargera de l’expédier ? Il faut le jeter dans la mer.
— C’est trop beau pour lui, dit Olivier ; il faut le juger.
— Certainement, dit l’abbé ; comment donc ! nous ne manquerons pas de chefs d’accusation contre un insolent qui a osé congédier un page ; n’est-il pas vrai ?
Puis, arrêtant son cheval et laissant marcher Olivier et Montrésor, il se pencha du côté de M. du Lude, qui parlait à deux personnages plus sérieux, et dit :
— En vérité, je suis tenté de mettre mon valet de chambre aussi dans le secret ; on n’a jamais vu traiter une conjuration aussi légèrement. Les grandes entreprises veulent du mystère ; celle-ci serait admirable si l’on s’en donnait la peine. Notre partie est plus belle qu’aucune que j’aie lue dans l’histoire ; il y aurait là de quoi renverser trois royaumes si l’on voulait, et les étourderies gâteront tout. C’est vraiment dommage ; j’en aurais un regret mortel. Par goût, je suis porté à ces sortes d’affaires, et je suis attaché de cœur à celle-ci, qui a de la grandeur ; vraiment, on ne peut pas le nier. N’est-ce pas, d’Aubijoux ? n’est-il pas vrai, Montmort ?
Pendant ces discours, plusieurs grands et pesants carrosses, à six et quatre chevaux, suivaient la même allée à deux cents pas de ces messieurs ; les rideaux étaient ouverts du côté gauche pour voir le Roi. Dans le premier était la Reine ; elle était seule dans le fond, vêtue de noir et voilée. Sur le devant était la maréchale d’Effiat, et aux pieds de la Reine était placée la princesse Marie. Assise de côté, sur un tabouret, sa robe et ses pieds sortaient de la voiture et étaient appuyés sur un marchepied doré, car il n’y avait point de portières, comme nous l’avons déjà dit ; elle cherchait à voir aussi, à travers les arbres, les gestes du Roi, et se penchait souvent, importunée du passage continuel des chevaux du prince Palatin et de sa suite.
Ce prince du Nord était envoyé par le roi de Pologne pour négocier de grandes affaires en apparence, mais, au fond, pour préparer la duchesse de Mantoue à épouser le vieux roi Uladislas VI, et il déployait à la cour de France tout le luxe de la sienne, appelée alors barbare et scythe à Paris, et justifiait ces noms par des costumes étranges et orientaux. Le Palatin de Posnanie était fort beau, et portait, ainsi que les gens de sa suite, une barbe longue, épaisse, la tête rasée à la turque, et couverte d’un bonnet fourré, une veste courte et enrichie de diamants et de rubis ; son cheval était peint en rouge et chargé de plumes. Il avait à sa suite une compagnie de gardes polonais habillés de rouge et de jaune, portant de grands manteaux à manches longues qu’ils laissaient pendre négligemment sur l’épaule. Les seigneurs polonais qui l’escortaient étaient vêtus de brocart d’or et d’argent, et l’on voyait flotter derrière leur tête rasée une seule mèche de cheveux qui leur donnait un aspect asiatique et tartare aussi inconnu de la cour de Louis XIII que celui des Moscovites. Les femmes trouvaient tout cela un peu sauvage et assez effrayant.
Marie de Gonzague était importunée des saluts profonds et des grâces orientales de cet étranger et de sa suite. Toutes les fois qu’il passait devant elle, il se croyait obligé de lui adresser un compliment à moitié français, où il mêlait gauchement quelques mots d’espérance et de royauté. Elle ne trouva d’autre moyen de s’en défaire que de porter plusieurs fois son mouchoir à son nez en disant assez haut à la Reine :
— En vérité, madame, ces messieurs ont une odeur sur eux qui fait mal au cœur.
— Il faudra bien raffermir votre cœur, cependant, et vous accoutumer à eux, répondit Anne d’Autriche un peu sèchement.
Puis tout à coup, craignant de l’avoir affligée :
— Vous vous y accoutumerez comme nous, continua-t-elle avec gaieté ; et vous savez qu’en fait d’odeurs je suis fort difficile. M. Mazarin m’a dit l’autre jour que ma punition en purgatoire serait d’en respirer de mauvaises, et de coucher dans des draps de toile de Hollande.
Malgré quelques mots enjoués, la Reine fut cependant fort grave, et retomba dans le silence. S’enfonçant dans son carrosse, enveloppée de sa mante, et ne prenant en apparence aucun intérêt à tout ce qui se passait autour d’elle, elle se laissait aller au balancement de la voiture. Marie, toujours occupée du Roi, parlait à demi-voix à la maréchale d’Effiat ; toutes deux cherchaient à se donner des espérances qu’elles n’avaient pas, et se trompaient par amitié.
— Madame, je vous félicite ; M. le Grand est assis près du Roi ; jamais on n’a été si loin, disait Marie.
Puis elle se taisait longtemps, et la voiture roulait tristement sur des feuilles mortes et desséchées.
— Oui, je le vois avec une grande joie ; le Roi est si bon ! répondait la maréchale.
Et elle soupirait profondément.
Un long et morne silence succéda encore ; toutes deux se regardèrent et se trouvèrent mutuellement les yeux en larmes. Elles n’osèrent plus se parler, et Marie, baissant la tête, ne vit plus que la terre brune et humide qui fuyait sous les roues. Une triste rêverie occupait son âme ; et, quoiqu’elle eût sous les yeux le spectacle de la première cour de l’Europe aux pieds de celui qu’elle aimait, tout lui faisait peur, et de noirs pressentiments la troublaient involontairement.
Tout à coup un cheval passa devant elle comme le vent ; elle leva les yeux, et eut le temps de voir le visage de Cinq-Mars. Il ne la regardait pas ; il était pâle comme un cadavre, et ses yeux se cachaient sous ses sourcils froncés et l’ombre de son chapeau abaissé. Elle le suivit du regard en tremblant ; elle le vit s’arrêter au milieu du groupe des cavaliers qui précédaient les voitures, et qui le reçurent le chapeau bas. Un moment après, il s’enfonça dans un taillis avec l’un d’entre eux, la regarda de loin, et la suivit des yeux jusqu’à ce que la voiture fut passée ; puis il lui sembla qu’il donnait à cet homme un rouleau de papiers en disparaissant dans le bois. Le brouillard qui tombait l’empêcha de le voir plus loin. C’était une de ces brumes si fréquentes aux bords de la Loire. Le soleil parut d’abord comme une petite lune sanglante, enveloppée dans un linceul déchiré, et se cacha en une demi-heure sous un voile si épais, que Marie distinguait à peine les premiers chevaux du carrosse, et que les hommes qui passaient à quelques pas lui semblaient des ombres grisâtres. Cette vapeur glacée devint une pluie pénétrante et en même temps un nuage d’une odeur fétide. La Reine fit asseoir la belle princesse près d’elle et voulut rentrer ; on retourna vers Chambord en silence et au pas. Bientôt on entendit les cors qui sonnaient le retour et rappelaient les meutes égarées, des chasseurs passaient rapidement près de la voiture, cherchant leur chemin dans le brouillard, et s’appelant à haute voix. Marie ne voyait souvent que la tête d’un cheval ou un corps sombre sortant de la triste vapeur des bois, et cherchait en vain à distinguer quelques paroles. Cependant son cœur battit ; on appelait M. de Cinq-Mars : Le Roi demande M. le Grand, répétait-on ; où peut être allé M. le grand Écuyer ? Une voix dit en passant près d’elle : Il s’est perdu tout à l’heure. Et ces paroles bien simples la firent frissonner, car son esprit affligé leur donnait un sens terrible. Cette pensée la suivit jusqu’au château et dans ses appartements, où elle courut s’enfermer. Bientôt elle entendit le bruit de la rentrée du Roi et de Monsieur, puis, dans la forêt, quelques coups de fusil dont on ne voyait pas la lumière. Elle regardait en vain aux étroits vitraux ; ils semblaient tendus au dehors d’un drap blanc qui ôtait le jour.
Cependant à l’extrémité de la forêt, vers Montfrault, s’étaient égarés deux cavaliers ; fatigués de chercher la route du château dans la monotone similitude des arbres et des sentiers, ils allaient s’arrêter près d’un étang, lorsque huit ou dix hommes environ, sortant des taillis, se jetèrent sur eux, et, avant qu’ils eussent le temps de s’armer, se pendirent à leurs jambes, à leurs bras et à la bride de leurs chevaux, de manière à les tenir immobiles. En même temps une voix rauque, partant du brouillard, cria :
— Êtes-vous Royalistes ou Cardinalistes ? Criez : Vive le Grand ! ou vous êtes morts.
— Vils coquins ! répondit le premier cavalier en cherchant à ouvrir les fontes de ses pistolets, je vous ferai pendre pour abuser de mon nom !
— Dios el Señor ! cria la même voix.
Aussitôt tous ces hommes lâchèrent leur proie et s’enfuirent dans les bois ; un éclat de rire sauvage retentit, et un homme seul s’approcha de Cinq-Mars.
— Amigo, ne me reconnaissez-vous pas ? C’est une plaisanterie de Jacques, le capitaine espagnol.
Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au grand Écuyer :
— Monsieur, voilà un gaillard entreprenant ; je vous conseille de l’employer ; il ne faut rien négliger.
— Écoutez-moi, reprit Jacques de Laubardemont, et parlons vite. Je ne suis pas un faiseur de phrases comme mon père, moi. Je me souviens que vous m’avez rendu quelques bons offices, et dernièrement encore vous m’avez été utile, comme vous l’êtes toujours, sans le savoir ; car j’ai un peu réparé ma fortune dans vos petites émeutes. Si vous voulez, je puis vous rendre un important service ; je commande quelques braves.
— Quels services ? dit Cinq-Mars ; nous verrons.
— Je commence par un avis. Ce matin, pendant que vous descendiez de chez le Roi par un côté de l’escalier, le père Joseph y montait par l’autre.
— Ô ciel ! voilà donc le secret de son changement subit et inexplicable ! Se peut-il ? un Roi de France ! et il nous a laissés lui confier tous nos projets !
— Eh bien ! voilà tout ! vous ne me dites rien ? Vous savez que j’ai une vieille affaire à démêler avec le capucin.
— Que m’importe ?
Et il baissa la tête, absorbé dans une rêverie profonde.
— Cela vous importe beaucoup, puisque, si vous dites un mot, je vous déferai de lui avant trente-six heures d’ici, quoiqu’il soit à présent bien près de Paris. Nous pourrions y ajouter le Cardinal, si l’on voulait.
— Laissez-moi : je ne veux point de poignards, dit Cinq-Mars.
— Ah ! oui, je vous comprends, reprit Jacques, vous avez raison : vous aimez mieux qu’on le dépêche à coups d’épée. C’est juste, il en vaut la peine, on doit cela au rang. Il convient mieux que ce soient des grands seigneurs qui s’en chargent, et que celui qui l’expédiera soit en passe d’être maréchal. Moi je suis sans prétention ; il ne faut pas avoir trop d’orgueil, quelque mérite qu’on puisse avoir dans sa profession : je ne dois pas toucher au Cardinal, c’est un morceau de Roi.
— Ni à d’autres, dit le grand Écuyer.
— Ah ! laissez-nous le capucin, reprit en insistant le capitaine Jacques.
— Si vous refusez cette offre, vous avez tort, dit Fontrailles ; on n’en fait pas d’autres tous les jours. Vitry a commencé sur Concini, et on l’a fait maréchal. Nous voyons des gens fort bien en cour qui ont tué leurs ennemis de leur propre main dans les rues de Paris, et vous hésitez à vous défaire d’un misérable ! Richelieu a bien ses coquins, il faut que vous ayez les vôtres ; je ne conçois pas vos scrupules.
— Ne le tourmentez pas, lui dit Jacques brusquement ; je connais cela, j’ai pensé comme lui étant enfant, avant de raisonner. Je n’aurais pas tué seulement un moine ; mais je vais lui parler, moi.
Puis, se tournant du côté de Cinq-Mars :
— Écoutez : quand on conspire, c’est qu’on veut la mort ou tout au moins la perte de quelqu’un… Hein ?
Et il fit une pause.
— Or, dans ce cas-là, on est brouillé avec le bon Dieu et d’accord avec le diable… Hein ?
Secundo, comme on dit à la Sorbonne, il n’en coûte pas plus, quand on est damné, de l’être pour beaucoup que pour peu… Hein ?
Ergo, il est indifférent d’en tuer mille ou d’en tuer un. Je vous défie de répondre à cela.
— On ne peut pas mieux dire, docteur en estoc, répondit Fontrailles en riant à demi, et je vois que vous serez un bon compagnon de voyage. Je vous mène avec moi en Espagne, si vous voulez.
— Je sais bien que vous y allez porter le traité, reprit Jacques, et je vous conduirai dans les Pyrénées par des chemins inconnus aux hommes ; mais je n’en aurai pas moins un chagrin mortel de n’avoir pas tordu le cou, avant de partir, à ce vieux bouc que nous laissons en arrière, comme un cavalier au milieu d’un jeu d’échecs. Encore une fois, monseigneur, continua-t-il d’un air de componction en s’adressant de nouveau à Cinq-Mars, si vous avez de la religion, ne vous y refusez plus ; et souvenez-vous des paroles de nos pères théologiens, Hurtado de Mendoza et Sanchez, qui ont prouvé qu’on peut tuer en cachette son ennemi, puisque l’on évite par ce moyen deux péchés : celui d’exposer sa vie, et celui de se battre en duel. C’est d’après ce grand principe consolateur que j’ai toujours agi.
— Laissez-moi, laissez-moi, dit encore Cinq-Mars d’une voix étouffée par la fureur ; je pense à d’autres choses.
— À quoi de plus important ? dit Fontrailles ; cela peut être d’un grand poids dans la balance de nos destins.
— Je cherche combien y pèse le cœur d’un Roi, reprit Cinq-Mars.
— Vous m’épouvantez moi-même, répondit le gentilhomme ; nous n’en demandons pas tant.
— Je n’en dis pas tant non plus que vous croyez, monsieur, continua d’Effiat d’une voix sévère ; ils se plaignent quand un sujet les trahit : c’est à quoi je songe. Eh bien, la guerre ! la guerre ! Guerres civiles, guerres étrangères, que vos fureurs s’allument ! puisque je tiens la flamme, je vais l’attacher aux mines. Périsse l’État, périssent vingt royaumes s’il le faut ! il ne doit pas arriver des malheurs ordinaires lorsque le Roi trahit le sujet. Écoutez-moi.
Et il emmena Fontrailles à quelques pas.
— Je ne vous avais chargé que de préparer notre retraite et nos secours en cas d’abandon de la part du Roi. Tout à l’heure je l’avais pressenti à cause de ses amitiés forcées, et je m’étais décidé à vous faire partir, parce qu’il a fini sa conversation par nous annoncer son départ pour Perpignan. Je craignais Narbonne ; je vois à présent qu’il y va se rendre comme prisonnier au Cardinal. Partez, et partez sur-le-champ. J’ajoute aux lettres que je vous ai données le traité que voici ; il est sous des noms supposés, mais voici la contre-lettre ; elle est signée de Monsieur, du duc de Bouillon et de moi. Le comte-duc d’Olivarès ne désire que cela. Voici encore des blancs du duc d’Orléans que vous remplirez comme vous le voudrez. Partez, dans un mois je vous attends à Perpignan, et je ferai ouvrir Sedan aux dix-sept mille Espagnols sortis de Flandre.
Puis marchant vers l’aventurier qui l’attendait :
— Pour vous, mon brave, puisque vous voulez faire le capitan, je vous charge d’escorter ce gentilhomme jusqu’à Madrid ; vous en serez récompensé largement.
Jacques, frisant sa moustache, lui répondit :
— Vous n’êtes pas dégoûté en m’employant ! vous faites preuve de tact et de bon goût. Savez-vous que la grande reine Christine de Suède m’a fait demander, et voulait m’avoir près d’elle en qualité d’homme de confiance ? Elle a été élevée au son du canon par le Lion du Nord, Gustave-Adolphe, son père. Elle aime l’odeur de la poudre et les hommes courageux : mais je n’ai pas voulu la servir parce qu’elle est huguenote et que j’ai de certains principes, moi, dont je ne m’écarte pas. Ainsi, par exemple, je vous jure ici, par saint Jacques, de faire passer monsieur par les ports des Pyrénées à Oloron aussi sûrement que dans ces bois, et de le défendre contre le diable s’il le faut, ainsi que vos papiers, que nous vous rapporterons sans une tache ni une déchirure. Pour les récompenses, je n’en veux point ; je les trouve toujours dans l’action même. D’ailleurs, je ne reçois jamais d’argent, car je suis gentilhomme. Les Laubardemont sont très-anciens et très-bons.
— Adieu donc, noble homme, dit Cinq-Mars, partez.
Après avoir serré la main à Fontrailles, il s’enfonça en gémissant dans les bois pour retourner au château de Chambord.
CHAPITRE XX La lecture
Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains…, ces rois qui n’en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent, en laissant à l’avenir des ordres qu’il exécutera fidèlement.
F. de Lamennais.
À peu de temps de là, un soir, au coin de la place Royale, près d’une petite maison assez jolie, on vit s’arrêter beaucoup de carrosses et s’ouvrir souvent une petite porte où l’on montait par trois degrés de pierre. Les voisins se mirent plusieurs fois à leurs fenêtres pour se plaindre du bruit qui se faisait encore à cette heure de la nuit, malgré la crainte des voleurs, et les gens du guet s’étonnèrent et s’arrêtèrent souvent, ne se retirant que lorsqu’ils voyaient auprès de chaque voiture dix ou douze valets de pied, armés de bâtons et portant des torches. Un jeune gentilhomme, suivi de trois laquais, entra en demandant mademoiselle de Lorme ; il portait une longue rapière ornée de rubans roses ; d’énormes nœuds de la même couleur, placés sur ses souliers à talons hauts, cachaient presque entièrement ses pieds, qu’il tournait fort en dehors, selon la mode. Il retroussait souvent une petite moustache frisée, et peignait, avant d’entrer, sa barbe légère et pointue. Ce ne fut qu’un cri lorsqu’on l’annonça.
— Enfin le voilà donc ! s’écria une voix jeune et éclatante ; il s’est bien fait attendre, cet aimable Desbarreaux. Allons, vite un siége, placez-vous près de cette table, et lisez.
Celle qui parlait était une femme de vingt-quatre ans environ, grande, belle, malgré des cheveux noirs très-crépus et un teint olivâtre. Elle avait dans les manières quelque chose de mâle qu’elle semblait tenir de son cercle, composé d’hommes uniquement ; elle leur prenait le bras assez brusquement en parlant avec une liberté qu’elle leur communiquait. Ses propos étaient animés plutôt qu’enjoués ; souvent ils excitaient le rire autour d’elle, mais c’était à force d’esprit qu’elle faisait de la gaieté (si l’on peut s’exprimer ainsi) ; car sa figure, toute passionnée qu’elle était, semblait incapable de se ployer au sourire ; et ses yeux grands et bleus, sous des cheveux de jais, lui donnaient d’abord un aspect étrange.
Desbarreaux lui baisa la main d’un air galant et cavalier ; puis il fit avec elle, en lui parlant toujours, le tour d’un salon assez grand où étaient assemblés trente personnages à peu près ; les uns assis sur de grands fauteuils, les autres debout sous la voûte de l’immense cheminée, d’autres causant dans l’embrasure des croisées, sous de larges tapisseries. Les uns étaient des hommes obscurs, fort illustres à présent ; les autres, des hommes illustres, fort obscurs pour nous, postérité. Ainsi, parmi ces derniers, il salua profondément MM. d’Aubijoux, de Brion, de Montmort, et d’autres gentilshommes très-brillants, qui se trouvaient là pour juger ; serra la main tendrement et avec estime à MM. de Monteruel, de Sirmond, de Malleville, Baro, Gombauld, et d’autres savants, presque tous appelés grands hommes dans les annales de l’Académie, dont ils étaient fondateurs, et nommée elle-même alors tantôt l’Académie des beaux esprits, tantôt l’Académie éminente. Mais M. Desbarreaux fit à peine un signe de tête protecteur au jeune Corneille, qui parlait dans un coin avec un étranger et un adolescent qu’il présentait à la maîtresse de la maison sous le nom de M. Poquelin, fils du valet de chambre tapissier du Roi. L’un était Molière, et l’autre Milton.
Avant la lecture que l’on attendait du jeune sybarite, une grande contestation s’éleva entre lui et d’autres poëtes ou prosateurs du temps ; ils parlaient entre eux avec beaucoup de facilité, échangeant de vives répliques, un langage inconcevable pour un honnête homme qui fût tombé tout à coup parmi eux sans être initié, se serrant vivement la main avec d’affectueux compliments et des allusions sans nombre à leurs ouvrages.
— Ah ! vous voilà donc, illustre Baro ! s’écria le nouveau venu ; j’ai lu votre dernier sixain. Ah ! quel sixain ! comme il est poussé dans le galant et le tendre !
— Que dites-vous du Tendre ? interrompit Marion de Lorme. Avez-vous jamais connu ce pays ? Vous vous êtes arrêté au village de Grand-Esprit et à celui de Jolis-Vers, mais vous n’avez pas été plus loin. Si monsieur le gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde veut nous montrer sa nouvelle carte, je vous dirai où vous en êtes.
Scudéry se leva d’un air fanfaron et pédantesque, et, déroulant sur la table une sorte de carte géographique ornée de rubans bleus, il démontra lui-même les lignes d’encre rose qu’il y avait tracées.
— Voici le plus beau morceau de la Clélie, dit-il ; on trouve généralement cette carte fort galante, mais ce n’est qu’un simple enjouement de l’esprit, pour plaire à notre petite cabale littéraire. Cependant, comme il y a d’étranges personnes par le monde, j’appréhende que tous ceux qui la verront n’aient pas l’esprit assez bien tourné pour l’entendre. Ceci est le chemin que l’on doit suivre pour aller de Nouvelle Amitié à Tendre ; et remarquez, messieurs, que comme on dit Cumes sur la mer d’Ionie, Cumes sur la mer Tyrrhène, on dira Tendre-sur-Inclination, Tendre-sur-Estime et Tendre-sur-Reconnaissance. Il faudra commencer par habiter les villages de Grand-Cœur, Générosité, Exactitude, Petits-Soins, Billet-Galant, puis Billet-doux ! …
— Oh ! c’est du dernier ingénieux ! criaient Vaugelas, Colletet et tous les autres.
— Et remarquez, poursuivait l’auteur, enflé de ce succès, qu’il faut passer par Complaisance et Sensibilité, et que, si l’on ne prend cette route, on court le risque de s’égarer jusqu’à Tiédeur, Oubli, et l’on tombe dans le lac d’Indifférence.
— Délicieux ! délicieux ! galant au suprême ! s’écriaient tous les auditeurs. On n’a pas plus de génie !
— Eh bien, madame, reprenait Scudéry, je le déclare chez vous : cet ouvrage, imprimé sous mon nom, est de ma sœur ; c’est elle qui a traduit Sapho d’une manière si agréable. Et, sans en être prié, il déclama d’un ton emphatique des vers qui finissaient par ceux-ci :
L’amour est un mal agréable
Dont mon cœur ne saurait guérir ;
Mais quand il serait guérissable,
Il est bien plus doux d’en mourir.
— Comment ! cette Grecque avait tant d’esprit que cela ? Je ne puis le croire ! s’écria Marion de Lorme ; combien Mlle de Scudéry lui était supérieure ! Cette idée lui appartient ; qu’elle les mette dans Clélie, je vous en prie, ces vers charmants ; que cela figurera bien dans cette histoire romaine !
— À merveille ! c’est parfait, dirent tous les savants : Horace, Arunce et l’aimable Porsenna sont des amants si galants !