Cinq-Mars (page 29)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Philippe de Comines.

Un soir, devant Perpignan, il se passa une chose inaccoutumée. Il était dix heures, et tout dormait. Les opérations lentes et presque suspendues du siége avaient engourdi le camp et la ville. Chez les Espagnols on s’occupait peu des Français, toutes les communications étant libres vers la Catalogne, comme en temps de paix ; et dans l’armée française tous les esprits étaient travaillés par cette secrète inquiétude qui annonce les grands événements. Cependant tout était calme en apparence ; on n’entendait que le bruit des pas mesurés des sentinelles. On ne voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumière rouge de la mèche toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout à coup les trompettes des Mousquetaires, des Chevau-légers et des Gens d’armes sonnèrent presque en même temps le boute-selle et à cheval. Tous les factionnaires crièrent aux armes, et on vit les sergents de bataille, portant des flambeaux, aller de tente en tente une longue pique à la main, pour réveiller les soldats, les ranger en ligne et les compter. De longs pelotons marchaient dans un sombre silence, circulaient dans les rues du camp et venaient prendre leur place de bataille ; on entendait le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des escadrons, annonçant que la cavalerie faisait les mêmes dispositions. Après une demi-heure de mouvement, les bruits cessèrent, les flambeaux s’éteignirent et tout rentra dans le calme, seulement l’armée était debout.

Des flambeaux intérieurs faisaient briller comme une étoile l’une des dernières tentes du camp ; on distinguait, en approchant, cette petite pyramide blanche et transparente ; sur sa toile se dessinaient deux ombres qui allaient et venaient. Dehors plusieurs hommes à cheval attendaient ; dedans étaient de Thou et Cinq-Mars.

À voir ainsi levé et armé à cette heure le pieux et sage de Thou, on l’aurait pris pour un des chefs de la révolte. Mais en examinant de plus près sa contenance sévère et ses regards mornes, on aurait compris bientôt qu’il la blâmait et s’y laissait conduire et compromettre par une résolution extraordinaire qui l’aidait à surmonter l’horreur qu’il avait de l’entreprise en elle-même. Depuis le jour où Henry d’Effiat lui avait ouvert son cœur et confié tout son secret, il avait vu clairement que toute remontrance était inutile auprès d’un jeune homme aussi fortement résolu. Il avait même compris plus que M. de Cinq-Mars ne lui avait dit, et il avait vu dans l’union secrète de son ami avec la princesse Marie un de ces liens d’amour dont les fautes mystérieuses et fréquentes, les abandons voluptueux et involontaires, ne peuvent être trop tôt épurés par les publiques bénédictions. Il avait compris ce supplice impossible à supporter plus longtemps d’un amant, maître adoré de cette jeune personne, et qui chaque jour était condamné à paraître devant elle en étranger et à recevoir les confidences politiques des mariages que l’on préparait pour elle. Le jour où il avait reçu son entière confession, il avait tout tenté pour empêcher Cinq-Mars d’aller dans ses projets jusqu’à l’alliance étrangère. Il avait évoqué les plus graves souvenirs et les meilleurs sentiments, sans autre résultat que de rendre plus rude vis-à-vis de lui la résolution invincible de son ami. Cinq-Mars, on s’en souvient, lui avait dit durement : Eh ! vous ai-je prié de prendre part à la conjuration ? et lui, il n’avait voulu promettre que de ne pas le dénoncer, et il avait rassemblé toutes ses forces contre l’amitié pour dire : N’attendez rien de plus de ma part si vous signez ce traité. Cependant Cinq-Mars avait signé le traité ; et de Thou était encore là, près de lui.

L’habitude de discuter familièrement les projets de son ami les lui avait peut-être rendus moins odieux ; son mépris pour les vices du Cardinal-Duc, son indignation de l’asservissement des Parlements, auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice ; les noms puissants et surtout les nobles caractères des personnages qui dirigeaient l’entreprise, tout avait contribué à adoucir sa première et douloureuse impression. Ayant une fois promis le secret à M. de Cinq-Mars, il se considérait comme pouvant accepter en détail toutes les confidences secondaires ; et, depuis l’événement fortuit qui l’avait compromis chez Marion de Lorme parmi les conjurés, il se regardait comme lié par l’honneur avec eux, et engagé à un silence inviolable. Depuis ce temps il avait vu, Monsieur, le duc de Bouillon et Fontrailles ; ils s’étaient accoutumés à parler devant lui sans crainte, et lui à les entendre sans colère. À présent les dangers de son ami l’entraînaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible. Il souffrait dans sa conscience ; mais il suivait Cinq-Mars partout où il allait, sans vouloir, par délicatesse excessive, hasarder désormais une seule réflexion qui eût pu ressembler à une crainte personnelle. Il avait donné sa vie tacitement, et eût jugé indigne de tous deux de faire signe de la vouloir reprendre.

Le grand Écuyer était couvert de sa cuirasse, armé, et chaussé de larges bottes. Un énorme pistolet était posé sur sa table entre deux flambeaux avec sa mèche allumée ; une montre pesante dans sa boîte de cuivre devant le pistolet. De Thou, couvert d’un manteau noir, se tenait immobile, les bras croisés ; Cinq-Mars se promenait les bras derrière le dos, regardant de temps à autre l’aiguille trop lente à son gré ; il entr’ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint :

— Je ne vois pas mon étoile en haut, dit-il, mais n’importe ! elle est là, dans mon cœur.

— Le temps est sombre, dit de Thou.

— Dites que le temps s’avance. Il marche, mon ami, il marche ; encore vingt minutes, et tout sera fait. L’armée attend le coup de ce pistolet pour commencer.

De Thou tenait à la main un crucifix d’ivoire, et portait ses regards tantôt sur la croix, tantôt au ciel.

— Voici l’heure, disait-il, d’accomplir le sacrifice ; je ne me repens pas, mais que la coupe du péché a d’amertume pour mes lèvres ! J’avais voué mes jours à l’innocence et aux travaux de l’esprit, et me voici prêt à commettre le crime et à saisir l’épée.

Mais prenant avec force la main de Cinq-Mars :

— C’est pour vous, c’est pour vous, ajouta-t-il avec l’élan d’un cœur aveuglément dévoué ; je m’applaudis de mes erreurs si elles tournent à votre gloire, je ne vois que votre bonheur dans ma faute. Pardonnez-moi un moment de retour vers les idées habituelles de toute ma vie.

Cinq-Mars le regardait fixement, et une larme coulait lentement sur sa joue.

— Vertueux ami, dit-il, puisse votre faute ne retomber que sur ma tête ! Mais espérons que Dieu, qui pardonne à ceux qui aiment, sera pour nous ; car nous sommes criminels : moi par amour, et vous par amitié.

Mais tout à coup, regardant, la montre, il prit le long pistolet dans ses mains, et considéra la mèche fumante d’un air farouche. Ses longs cheveux tombaient sur son visage comme la crinière d’un jeune lion.

— Ne te consume pas, s’écria-t-il, brûle lentement ! Tu vas allumer un incendie que toutes les vagues de l’Océan ne sauraient éteindre ; la flamme va bientôt éclairer la moitié d’un monde, il se peut qu’elle aille jusqu’au bois des trônes. Brûle lentement, flamme précieuse, les vents qui t’agiteront sont violents et redoutables : l’amour et la haine. Conserve-toi, ton explosion va retentir au loin, et trouvera des échos dans la chaumière du pauvre et dans le palais du roi. Brûle, brûle, flamme chétive, tu es pour moi le sceptre et la foudre.

De Thou, tenant toujours la petite croix d’ivoire, disait à voix basse :

— Seigneur, pardonnez-nous le sang qui sera versé ; nous combattrons le méchant et l’impie !

Puis, élevant la voix :

— Mon ami, la cause de la vertu triomphera, dit-il, elle triomphera seule. C’est Dieu qui a permis que le traité coupable ne nous parvint pas : ce qui faisait le crime est anéanti sans doute ; nous combattrons sans l’étranger, et peut-être même ne combattrons-nous pas ; Dieu changera le cœur du roi.

— Voici l’heure, voici l’heure ! dit Cinq-Mars les yeux attachés sur la montre avec une sorte de rage joyeuse : encore quatre minutes, et les Cardinalistes du camp seront écrasés ; nous marcherons sur Narbonne, il est là… Donnez ce pistolet.

À ces mots, il ouvrit brusquement sa tente, et prit la mèche du pistolet.

— Courrier de Paris ! courrier de la cour ! cria une voix au dehors.

Et un homme couvert de sueur, haletant de fatigue, se jeta en bas de son cheval, entra, et remit une petite lettre à Cinq-Mars.

— De la Reine, Monseigneur, dit-il.

Cinq-Mars pâlit, et lut :

« Monsieur le marquis de Cinq-Mars,

« Je vous fais cette lettre pour vous conjurer et prier de rendre à ses devoirs notre bien-aimée fille adoptive et amie, la princesse Marie de Gonzague, que votre affection détourne seule du trône de Pologne à elle offert. J’ai sondé son âme ; elle est bien jeune encore, et j’ai lieu de croire qu’elle accepterait la couronne avec moins d’efforts et de douleur que vous ne le pensez peut-être.

« C’est pour elle que vous avez entrepris une guerre qui va mettre à feu et à sang mon beau et cher pays de France ; je vous conjure et supplie d’agir en gentilhomme, et de délier noblement la duchesse de Mantoue des promesses qu’elle aura pu vous faire. Rendez ainsi le repos à son âme et la paix à notre cher pays.

« La reine, qui se jette à vos pieds, s’il le faut.

« Anne. »

Cinq-Mars remit avec calme le pistolet sur la table : son premier mouvement avait fait tourner le canon contre lui-même ! cependant il le remit, et, saisissant vite un crayon, écrivit sur le revers de la même lettre :

« Madame,

« Marie de Gonzague, étant ma femme, ne peut être reine de Pologne qu’après ma mort ; je meurs.

« Cinq-Mars. »

Et comme s’il n’eût pas voulu se donner un instant de réflexion, la mettant de force dans la main du courrier :

— À cheval ! à cheval ! lui dit-il d’un ton furieux : si tu demeures un instant de plus, tu es mort.

Il le vit partir et rentra.

Seul avec son ami, il resta un instant debout, mais pâle, mais l’œil fixe et regardant la terre comme un insensé. Il se sentit chanceler.

— De Thou ! s’écria-t-il.

— Que voulez-vous, ami, cher ami ? je suis près de vous. Vous venez d’être grand, bien grand ! sublime !

— De Thou ! cria-t-il encore d’une voix étouffée.

Et il tomba la face contre terre, comme tombe un arbre déraciné.

Les vastes tempêtes prennent différents aspects, selon les climats où elles passent ; celles qui avalent une étendue terrible dans les pays du nord se rassemblent, dit-on, en un seul nuage sous la zone torride, d’autant plus redoutables qu’elles laissent à l’horizon toute sa pureté, et que les vagues en fureur réfléchissent encore l’azur du ciel en se teignant du sang de l’homme. Il en est de même des grandes passions : elles prennent d’étranges aspects, selon nos caractères ; mais qu’elles sont terribles dans les cœurs vigoureux qui ont conservé leur force sous le voile des formes sociales ! Quand la jeunesse et le désespoir viennent à se réunir, on ne peut dire à quelles fureurs ils se porteront, ou quelle sera leur résignation subite ; on ne sait si le volcan va faire éclater la montagne, ou s’il s’éteindra tout à coup dans ses entrailles.

De Thou épouvanté releva son ami, le sang ruisselait par ses narines et ses oreilles ; il l’aurait cru mort si des torrents de larmes n’eussent coulé de ses yeux ; c’était le seul signe de sa vie : mais tout à coup il rouvrit ses paupières, regarda autour de lui, et, avec une force de tête extraordinaire, reprit toutes ses pensées et la puissance de sa volonté.

— Je suis en présence des hommes, dit-il, il faut en finir avec eux. Mon ami, il est onze heures et demie ; l’heure du signal est passée ; donnez pour moi l’ordre de rentrer dans les quartiers ; c’était une fausse alerte que j’expliquerai ce soir même.

De Thou avait déjà senti l’importance de cet ordre : il sortit et revint sur-le-champ ; il retrouva Cinq-Mars assis, calme, et cherchant à faire disparaître le sang de son visage.

— De Thou, dit-il en le regardant fixement, retirez-vous, vous me gênez.

— Je ne vous quitte pas, répondit celui-ci.

— Fuyez, vous dis-je, les Pyrénées ne sont pas loin. Je ne sais plus parler longtemps, même pour vous ; mais si vous restez avec moi vous mourrez, je vous en avertis.

— Je reste, dit encore de Thou.

— Que Dieu vous préserve donc ! reprit Cinq-Mars, car je n’y pourrai rien, ce moment passé. Je vous laisse ici. Appelez Fontrailles et tous les conjurés, distribuez-leur ces passe-ports, qu’ils s’enfuient sur-le-champ : dites-leur que tout est manqué et que je les remercie. Pour vous, encore une fois, partez avec eux, je vous le demande ; mais, quoi que vous fassiez, sur votre vie, ne me suivez pas. Je vous jure de ne point me frapper moi-même.

À ces mots, serrant la main de son ami sans le regarder, il s’élança brusquement hors de sa tente.

Cependant à quelques lieues de là se tenaient d’autres discours. À Narbonne, dans le même cabinet où nous vîmes autrefois Richelieu régler avec Joseph les intérêts de l’État, étaient encore assis ces deux hommes, à peu près les mêmes ; le ministre, cependant, fort vieilli par trois ans de souffrances, et le capucin aussi effrayé du résultat de ses voyages que son maître était tranquille.

Le Cardinal, assis dans sa chaise longue et les jambes liées et entourées d’étoffes chaudes et fourrées, tenait sur ses genoux trois jeunes chats qui se roulaient et se culbutaient sur sa robe rouge ; de temps en temps il en prenait un, et le plaçait sur les autres pour perpétuer leurs jeux ; il riait en les regardant ; sur ses pieds était couchée leur mère, comme un énorme manchon et une fourrure vivante.

Joseph, assis près de lui, renouvelait le récit de tout ce qu’il avait entendu dans le confessionnal ; pâlissant encore du danger qu’il avait couru d’être découvert ou tué par Jacques, il finit par ces paroles :

— Enfin, monseigneur, je ne puis m’empêcher d’être troublé jusqu’au fond du cœur lorsque je me rappelle les périls qui menaçaient et menacent encore Votre Éminence. Des spadassins s’offraient pour vous poignarder ; je vois en France toute la cour soulevée contre vous, la moitié de l’armée, et deux provinces ; à l’étranger, l’Espagne et l’Autriche prêtes à fournir des troupes ; partout des piéges ou des combats, des poignards ou des canons !…

Le Cardinal bâilla trois fois sans cesser son jeu, et dit :

— C’est un bien joli animal qu’un chat ! c’est un tigre de salon : quelle souplesse ! quelle finesse extraordinaire ! Voyez ce petit jaune qui fait semblant de dormir pour que l’autre rayé ne prenne pas garde à lui, et tombe sur son frère ; et celui-là, comme il le déchire ! voyez comme il lui enfonce ses griffes dans le côté ! Il le tuerait, je crois, il le mangerait, s’il était plus fort ! C’est très-plaisant ! quels jolis animaux !

Il toussa, éternua assez longtemps, puis reprit :

— Messire Joseph, je vous ai fait dire de ne me parler d’affaires qu’après mon souper ; j’ai faim maintenant, et ce n’est pas mon heure ; mon médecin Chicot m’a recommandé la régularité, et j’ai ma douleur au côté. Voici quelle sera ma soirée, ajouta-t-il en regardant l’horloge : à neuf heures, nous réglerons les affaires de M. le Grand ; à dix, je me ferai porter autour du jardin pour prendre l’air au clair de la lune ; ensuite je dormirai une heure ou deux ; à minuit, le Roi viendra, et à quatre heures vous pourrez repasser pour prendre les divers ordres d’arrestations, condamnations ou autres que j’aurai à vous donner pour les provinces, Paris ou les armées de Sa Majesté.

Richelieu dit tout ceci avec le même son de voix et une prononciation uniforme, altérée seulement par l’affaiblissement de sa poitrine et la perte de plusieurs dents.

Il était sept heures du soir ; le capucin se retira. Le Cardinal soupa avec la plus grande tranquillité, et quand l’horloge frappa huit heures et demie, il fit appeler Joseph, et lui dit lorsqu’il fut assis près de la table :

— Voilà donc tout ce qu’ils ont pu faire contre moi pendant plus de deux années ! Ce sont de pauvres gens, en vérité ! Le duc de Bouillon même, que je croyais assez capable, se perd tout à fait dans mon esprit par ce trait ; je l’ai suivi des yeux, et, je te le demande, a-t-il fait un pas digne d’un véritable homme d’État ? Le Roi, Monsieur, et tous les autres, n’ont fait que se monter la tête ensemble contre moi, et ne m’ont seulement pas enlevé un homme. Il n’y a que ce petit Cinq-Mars qui ait de la suite dans les idées ; tout ce qu’il a fait était conduit d’une manière surprenante : il faut lui rendre justice, il avait des dispositions ; j’en aurais fait mon élève sans la roideur de son caractère ; mais il m’a rompu en visière, j’en suis bien fâché pour lui. Je les ai tous laissés nager plus de deux ans en pleine eau ; à présent tirons le filet.

— Il en est temps, monseigneur, dit Joseph, qui souvent frémissait involontairement en parlant : savez-vous que de Perpignan à Narbonne le trajet est court ? savez-vous que, si vous avez ici une forte armée, vos troupes du camp sont faibles et incertaines ? que cette jeune noblesse est furieuse, et que le Roi n’est pas sûr ?

Le Cardinal regarda l’horloge.

— Il n’est encore que huit heures et demie, mons Joseph ; je vous ai déjà dit que je ne m’occuperais de cette affaire qu’à neuf heures. En attendant, comme il faut que justice se fasse, vous allez écrire ce que j’ai à vous dicter, car j’ai la mémoire fort bonne. Il reste encore au monde, je le vois sur mes notes, quatre des juges d’Urbain Grandier ; c’était un homme d’un vrai génie que cet Urbain Grandier (ajouta-t-il avec méchanceté ; Joseph mordit ses lèvres) ; tous ses autres juges sont morts misérablement ; il reste Houmain, qui sera pendu comme contrebandier ; nous pouvons le laisser tranquille : mais voici cet horrible Lactance, qui vit en paix avec Barré et Mignon. Prenez une plume et écrivez à M. l’évêque de Poitiers :

« Monseigneur,

« Le bon plaisir de Sa Majesté est que les pères Barré et Mignon soient remplacés dans leurs cures, et envoyés dans le plus court délai dans la ville de Lyon, ainsi que le père Lactance, capucin, pour y être traduits devant un tribunal spécial, comme prévenus de quelques criminelles intentions envers l’État. »

Joseph écrivait aussi froidement qu’un Turc fait tomber une tête au geste de son maître.

Le Cardinal lui dit en signant la lettre :

— Je vous ferai savoir comment je veux qu’ils disparaissent ; car il est important d’effacer toutes les traces de cet ancien procès. La Providence m’a bien servi en enlevant tous ces hommes ; j’achève son ouvrage. Voici tout ce qu’en saura la postérité.

Et il lut au capucin cette page de ses Mémoires où il raconte la possession et les sortiléges du magicien.

Pendant sa lente lecture, Joseph ne pouvait s’empêcher de regarder l’horloge.

— Il te tarde d’en venir à M. le Grand, dit enfin le Cardinal ; eh bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu crois donc que je n’ai pas mes raisons pour être tranquille ? Tu crois que j’ai laissé aller ces pauvres conspirateurs trop loin ? Non. Voici de petits papiers qui te rassureraient si tu les connaissais. D’abord, dans ce rouleau de bois creux est le traité avec l’Espagne, saisi à Oloron. Je suis très-satisfait de Laubardemont : c’est un habile homme !

Le feu d’une féroce jalousie brilla sous les épais sourcils de Joseph.

— Ah ! monseigneur, dit-il, ignore à quel homme il l’a arraché ; il est vrai qu’il l’a laissé mourir, et sous ce rapport on n’a pas à se plaindre ; mais enfin il était l’agent de la conjuration : c’était son fils.

— Dites-vous la vérité ? dit le Cardinal d’un air sévère ; oui, car vous n’oseriez pas mentir avec moi. Comment l’avez-vous su ?

— Par les gens de sa suite, monseigneur ; voici leurs rapports ; ils comparaîtront.

Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta :

— Donc nous allons l’employer encore à juger nos conjurés, et ensuite vous en ferez ce que vous voudrez, je vous le donne.

Joseph, joyeux, reprit ses précieuses dénonciations et continua :

— Son Éminence parle de juger des hommes encore armés et à cheval ?

Ils n’y sont pas tous. Lis cette lettre de Monsieur à Chavigny ; il demande grâce, il en a assez. Il n’osait même pas s’adresser à moi le premier jour, et n’élevait pas sa prière plus haut que les genoux d’un de mes serviteurs.

Mais le lendemain il a repris courage et m’a envoyé celle-ci à moi-même et une troisième pour le Roi.

Son projet l’étouffait, il n’a pas pu le garder. Mais on ne m’apaise pas à si peu de frais, il me faut une confession détaillée, ou bien je le chasserai du royaume. Je le lui ai fait écrire ce matin.

Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon, seigneur souverain de Sedan et général en chef des armées d’Italie, il vient d’être saisi par ses officiers au milieu de ses soldats, et s’était caché dans une botte de paille. Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins. Ils s’imaginent avoir le camp tout entier à leurs ordres, et il ne leur demeure attaché que les Compagnies rouges ; tout le reste, étant à Monsieur, n’agira pas, et mes régiments les arrêteront. Cependant j’ai permis qu’on eût l’air de leur obéir. S’ils donnent le signal à onze heures et demie, ils seront arrêtés aux premiers pas, sinon le Roi me les livrera ce soir… N’ouvre pas tes yeux étonnés ; il va me les livrer, te dis-je, entre minuit et une heure. Vous voyez que tout s’est fait sans vous, Joseph ; nous nous en passons fort bien, et, pendant ce temps-là, je ne vois pas que nous ayons reçu de grands services de vous ; vous vous négligez.

— Ah ! monseigneur, si vous saviez ce qu’il m’a fallu de peines pour découvrir le chemin des messagers du traité ! Je ne l’ai su qu’en risquant ma vie entre ces deux jeunes gens…

Ici le Cardinal se mit à rire d’un air moqueur du fond de son fauteuil.

— Tu devais être bien ridicule et avoir bien peur dans cette boîte, Joseph, et je pense que c’est la première fois de ta vie que tu aies entendu parler d’amour. Aimes-tu ce langage-là, père Joseph ? et, dis-moi, le comprends-tu bien clairement ? Je ne crois pas que tu t’en fasses une idée très-belle.

Richelieu, les bras croisés, regardait avec plaisir son capucin interdit, et poursuivit du ton persifleur d’un grand seigneur qu’il prenait quelquefois, se plaisant à faire passer les plus nobles expressions par les lèvres les plus impures :

— Voyons, Joseph, fais-moi une définition de l’amour selon tes idées. Qu’est-ce que cela peut être ? car, enfin, tu vois que cela existe ailleurs que dans les romans. Ce bon jeune homme n’a fait toutes ces petites conjurations que par amour. Tu l’as entendu toi-même de tes oreilles indignes. Voyons, qu’est-ce que l’amour ? Moi, d’abord, je n’en sais rien.

Cet homme fut anéanti et regarda le parquet avec l’œil stupide de quelque animal ignoble. Après avoir cherché longtemps, il répondit enfin d’une voix traînante et nasillarde :

— Ce doit être quelque fièvre maligne qui égare le cerveau ; mais, en vérité, monseigneur, je vous avoue que je n’y avais jamais réfléchi jusqu’ici, et j’ai toujours été embarrassé pour parler à une femme ; je voudrais qu’on pût les retrancher de la société, car je ne vois pas à quoi elles servent, si ce n’est à faire découvrir des secrets, comme la petite duchesse ou comme Marion de Lorme, que je ne puis trop recommander à Votre Éminence. Elle a pensé à tout, et a jeté avec beaucoup d’adresse notre petite prophétie au milieu de ces conspirateurs. Nous n’avons pas manqué le merveilleux, cette fois, comme pour le siège d’Hesdin ; il ne s’agira plus que de trouver une fenêtre par laquelle vous passerez le jour de l’exécution.

— Voilà encore de vos sottises, monsieur ? dit le Cardinal : vous me rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez. Je suis trop fort pour me servir du ciel, que cela ne vous arrive plus. Ne vous occupez que des gens que je vous donne : je vous ai fait votre part tout à l’heure. Quand le grand Écuyer sera pris, vous le ferez juger et exécuter à Lyon. Je ne veux plus m’en mêler, cette affaire est trop petite pour moi : c’est un caillou sous mes pieds, auquel je n’aurais pas dû penser si longtemps.

Joseph se tut. Il ne pouvait comprendre cet homme qui, entouré d’ennemis armés, parlait de l’avenir comme d’un présent à sa disposition, et du présent comme d’un passé qu’il ne craignait plus. Il ne savait s’il devait le croire fou ou prophète, inférieur ou supérieur à l’humanité.

Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra précipitamment, et, heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Cardinal, de manière à courir les risques de tomber, s’écria d’un air fort troublé :

— Monseigneur, un de vos domestiques arrive de Perpignan, et il y a vu le camp en rumeur et vos ennemis à cheval…

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