Cinq-Mars (page 30)
— Ils mettront pied à terre, monsieur, répondit Richelieu en replaçant son tabouret ; vous me paraissez manquer de calme.
— Mais… mais… monseigneur, ne faut-il pas avertir M. de Fabert ?
— Laissez-le dormir, et allez vous coucher vous-même, ainsi que Joseph.
— Monseigneur, une autre chose extraordinaire : le Roi vient !
— En effet, c’est extraordinaire, dit le ministre en regardant l’horloge ; je ne l’attendais que dans deux heures. Sortez tous deux.
Bientôt on entendit un bruit de bottes et d’armes qui annonçait l’arrivée du prince. On ouvrit les deux battants ; les gardes du Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi parut.
Il marchait en s’appuyant sur une canne de jonc d’un côté, et de l’autre sur l’épaule de son confesseur, le père Sirmond, qui se retira et le laissa avec le Cardinal. Celui-ci s’était levé avec la plus grande peine et ne put faire un pas au-devant du Roi, parce que ses jambes malades étaient enveloppées. Il fit le geste d’aider le prince à s’asseoir prés du feu, en face de lui. Louis XIII tomba dans un grand fauteuil garni d’oreillers, demanda et but un verre d’élixir préparé pour le fortifier contre les évanouissements fréquents que lui causait sa maladie de langueur, fit un geste pour éloigner tout le monde, et seul avec Richelieu, lui parla d’une voix languissante :
— Je m’en vais, mon cher Cardinal ; je sens que je m’en vais à Dieu : je m’affaiblis de jour en jour, ni l’été ni l’air du Midi ne m’ont rendu mes forces.
— Je précéderai Votre Majesté, répondit le ministre ; la mort a déjà conquis mes jambes, vous le voyez ; mais tant qu’il me restera la tête pour penser et la main pour écrire, je serai bon pour votre service.
— Et je suis sûr que votre intention était d’ajouter : le cœur pour m’aimer, dit le Roi.
— Votre Majesté en peut-elle douter ? répondit le Cardinal en fronçant le sourcil et se mordant les lèvres par l’impatience que lui donnait ce début.
— Quelquefois j’en doute, reprit le prince ; tenez, j’ai besoin de vous parler à cœur ouvert, et de me plaindre de vous à vous-même. Il y a deux choses que j’ai sur la conscience depuis trois ans : jamais je ne vous en ai parlé, mais je vous en voulais en secret, et même, si quelque chose eût été capable de me faire consentir à des propositions contraires à vos intérêts, c’eût été ce souvenir.
C’était là de cette sorte de franchise propre aux caractères faibles, qui se dédommagent ainsi, en inquiétant leur dominateur, du mal qu’ils n’osent pas lui faire complètement, et se vengent de la sujétion par une controverse puérile. Richelieu reconnut à ces paroles qu’il avait couru un grand danger ; mais il vit en même temps le besoin de confesser, pour ainsi dire, toute sa rancune ; et, pour faciliter l’explosion de ces importants aveux, il accumula les protestations qu’il croyait les plus propres à impatienter le Roi.
— Non, non, s’écria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que vous ne m’aurez pas expliqué ces deux choses qui me reviennent toujours à l’esprit, et dont on me parlait dernièrement encore, et que je ne puis justifier par aucun raisonnement : je veux dire le procès d’Urbain Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre haine pour ma malheureuse mère, et même contre sa cendre.
— N’est-ce que cela, Sire ? dit Richelieu. Sont-ce là mes seules fautes ? Elles sont faciles à expliquer. La première affaire devait être soustraite aux regards de Votre Majesté par ses détails horribles et dégoûtants de scandale. Il y eut, certes, un art qui ne peut être regardé comme coupable à nommer magie des crimes dont le nom révolte la pudeur, dont le récit eût révélé à l’innocence de dangereux mystères ; ce fut une sainte ruse, pour dérober aux yeux des peuples ces impuretés…
— Assez, c’en est assez, Cardinal, dit Louis XIII, détournant la tête et baissant les yeux en rougissant ; je ne puis en entendre davantage ; je vous conçois, ces tableaux m’offenseraient ; j’approuve vos motifs, c’est bon. On ne m’avait pas dit cela ; on m’avait caché ces vices affreux. Vous êtes-vous assuré des preuves de ces crimes ?
— Je les eus toutes entre les mains, Sire ; et quant à la glorieuse Reine Marie de Médicis, je suis étonné que Votre Majesté oublie combien je lui fus attaché. Oui, je ne crains pas de l’avouer, c’est à elle que je dus toute mon élévation ; elle daigna la première jeter les yeux sur l’évêque de Luçon, qui n’avait alors que vingt-deux ans, pour l’approcher d’elle. Combien j’ai souffert lorsqu’elle me força de la combattre dans l’intérêt de Votre Majesté ! Mais, comme ce sacrifice fut fait pour vous, je n’en eus et n’en aurai jamais aucun scrupule.
— Vous, à la bonne heure ; mais moi, dit le prince avec amertume.
— Eh ! Sire, s’écria le Cardinal, le Fils de Dieu lui-même vous en donna l’exemple ; c’est sur le modèle de toutes les perfections que nous réglâmes nos avis ; et si les monuments dus aux précieux restes de votre mère ne sont pas encore élevés, Dieu m’est témoin que ce fut dans la crainte d’affliger votre cœur et de vous rappeler sa mort, que nous en retardâmes les travaux. Mais béni soit ce jour où il m’est permis de vous en parler ! je dirai moi-même la première messe à Saint-Denis, quand nous l’y verrons déposée, si la Providence m’en laisse la force.
Ici le Roi prit un visage un peu plus affable, mais toujours froid, et le Cardinal, jugeant qu’il n’irait pas plus loin pour ce soir dans la persuasion, se résolut tout à coup à faire la plus puissante des diversions, et à attaquer l’ennemi en face. Continuant donc à regarder fixement le Roi, il dit froidement :
— Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort ?
— Moi ! dit le Roi : on vous a trompé ; j’ai bien entendu parler de conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose ; mais je n’ai rien ordonné contre vous.
— Ce n’est pas ce que disent les conjurés, Sire ; cependant j’en dois croire Votre Majesté, et je suis bien aise pour elle que l’on se soit trompé. Mais quels avis daignez-vous me donner ?
— Je… voulais vous dire franchement et entre nous que vous feriez bien de prendre garde à Monsieur…
— Ah ! Sire, je ne puis le croire à présent, car voici une lettre qu’il vient de m’envoyer pour vous, et il semblerait avoir été coupable envers Votre Majesté même.
Le Roi, étonné, lut :
« Monseigneur, « Je suis au désespoir d’avoir encore manqué à la fidélité que je dois à Votre Majesté ; je la supplie très-humblement d’agréer que je lui en demande un million de pardons, avec un compliment de soumission et de repentance.
« Votre très-humble sujet,
« Gaston. »
— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria Louis ; osaient-ils s’armer contre moi-même aussi ?
— Aussi ! dit tout bas le Cardinal, se mordant les lèvres ; puis il reprit : — Oui, Sire, aussi ; c’est ce que me ferait croire jusqu’à un certain point ce petit rouleau de papiers.
Et il tirait, en parlant, un parchemin roulé d’un morceau de bois de sureau creux, et le déployait sous les yeux du Roi.
— C’est tout simplement un traité avec l’Espagne, auquel, par exemple, je ne crois pas que Votre Majesté ait souscrit. Vous pouvez en voir les vingt articles bien en règle Tout est prévu, la place de sûreté, le nombre des troupes, les secours d’hommes et d’argent.
— Les traîtres ! s’écria Louis agité, il faut les faire saisir : mon frère renonce et se repent ; mais faites arrêter le duc de Bouillon…
— Oui, Sire.
— Ce sera difficile au milieu de son armée d’Italie.
— Je réponds de son arrestation sur ma tête, Sire : mais ne reste-t-il pas un autre nom ?
— Lequel ?… quoi ?… Cinq-Mars ? dit le Roi en balbutiant.
— Précisément, Sire, dit le Cardinal.
— Je le vois bien… mais je crois que l’on pourrait…
— Écoutez-moi, dit tout à coup Richelieu d’une voix tonnante, il faut que tout finisse aujourd’hui. Votre favori est à cheval à la tête de son parti ; choisissez entre lui et moi. Livrez l’enfant à l’homme ou l’homme à l’enfant, il n’y a pas de milieu.
— Eh ! que voulez-vous donc si je vous favorise ? dit le Roi.
— Sa tête et celle de son confident.
— Jamais… c’est impossible ! reprit le Roi avec horreur et tombant dans la même irrésolution où il était avec Cinq-Mars contre Richelieu. Il est mon ami aussi bien que vous ; mon cœur souffre de l’idée de sa mort. Pourquoi aussi n’étiez-vous pas d’accord tous les deux ? pourquoi cette division ? C’est ce qui l’a amené jusque-là. Vous avez fait mon désespoir : vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes !
Louis cachait sa tête dans ses deux mains en parlant et peut-être versait-il des larmes ; mais l’inflexible ministre le suivait des yeux comme on regarde sa proie, et, sans pitié, sans lui accorder un moment pour respirer, profita au contraire de ce trouble pour parler plus longtemps.
— Est-ce ainsi, disait-il avec une parole dure et froide, que vous vous rappelez les commandements que Dieu même vous a faits par la bouche de votre confesseur ? Vous me dites un jour que l’Église vous ordonnait expressément de révéler à votre premier ministre tout ce que vous entendriez contre lui, et je n’ai jamais rien su par vous de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidèles vinssent m’apprendre la conjuration ; que les coupables eux-mêmes, par un coup de la Providence, se livrassent à moi pour me faire l’aveu de leurs fautes. Un seul, le plus endurci, le moindre de tous, résiste encore ; et c’est lui qui a tout conduit, c’est lui qui livre la France à l’étranger, qui renverse en un jour l’ouvrage de mes vingt années, soulève les Huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de l’État, ressuscite des prétentions écrasées, et rallume enfin la ligue éteinte par votre père ; car c’est elle, ne vous y trompez pas, c’est elle qui relève toutes ses têtes contre vous. Êtes-vous prêt au combat ? où donc est votre massue ?
Le Roi, anéanti, ne répondait pas et cachait toujours sa tête dans ses mains. Le Cardinal, inexorable, croisa les bras et poursuivit :
— Je crains qu’il ne vous vienne à l’esprit que c’est pour moi que je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et qu’un tel adversaire m’importe beaucoup ? En vérité, je ne sais à quoi il tient que je vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l’État dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que depuis vingt ans que je connais votre cour je ne suis pas sans m’être assuré quelque retraite où, malgré vous-même, je pourrais aller, de ce pas, achever les six mois peut-être qu’il me reste de vie. Ce serait un curieux spectacle pour moi que celui d’un tel règne ! Que répondrez-vous, par exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant dès que je ne pèserai plus sur eux, viendront à la suite de votre frère vous dire, comme ils l’osèrent à Henri IV sur son trône : « Partagez-nous tous les grands gouvernements à titres héréditaires et souveraineté, nous serons contents ! » Vous le ferez, je n’en doute pas, et c’est la moindre chose que vous puissiez accorder à ceux qui vous auront délivré de Richelieu ; et ce sera plus heureux peut-être, car pour gouverner l’Île de France, qu’ils vous laisseront sans doute comme domaine originaire, votre nouveau ministre n’aura pas besoin de tant de papiers. »
En parlant, il poussa avec colère la vaste table qui remplissait presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des portefeuilles sans nombre.
Louis fut tiré de son apathique méditation par l’excès d’audace de ce discours ; il leva la tête et sembla un instant avoir pris une résolution par crainte d’en prendre une autre.
« Eh bien, monsieur, je répondrai que je veux régner par moi seul.
— À la bonne heure, dit Richelieu ; mais je dois vous prévenir que les affaires du moment sont difficiles. Voici l’heure où l’on m’apporte mon travail ordinaire.
— Je m’en charge, reprit Louis, j’ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres.
— Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous arrête, vous m’appellerez.
Il sonna : à l’instant même et comme s’ils eussent attendu le signal, quatre vigoureux valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement ; car, nous l’avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les secrétaires, il dit à haute voix :
— Qu’on prenne les ordres de Sa Majesté.
Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle résolution, et fier d’avoir une fois résisté, il voulut sur-le-champ se mettre à l’ouvrage politique. Il fit le tour de l’immense table, et vit autant de portefeuilles que l’on comptait alors d’Empires, de Royaumes et de cercles dans l’Europe ; il en ouvrit un et le trouva divisé en cases, dont le nombre égalait celui des subdivisions de tout le pays auquel il était destiné. Tout était en ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui, parce que chaque note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l’on peut parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment avec la France. Ce laconisme était à peu près aussi énigmatique pour Louis que les lettres en chiffres qui couvraient la table. Là, tout était confusion : sur des édits de bannissement et d’expropriation des Huguenots de la Rochelle se trouvaient jetés les traités avec Gustave-Adolphe et les Huguenots du Nord contre l’Empire ; des notes sur le général Bannier, sur Walstein, le duc de Weimar et Jean de Wert, étaient roulées pêle-mêle avec le détail des lettres trouvées dans la cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu’ils renfermaient et la double interprétation qu’on eût pu donner à chaque phrase de ses billets. Sur la marge de l’un d’eux étaient ces mots : Sur quatre lignes de l’écriture d’un homme, on peut lui faire un procès criminel. Plus loin étaient entassées les dénonciations contre les Huguenots, les plans de république qu’ils avaient arrêtés ; la division de la France en Cercles, sous la dictature annuelle d’un chef ; le sceau de cet État projeté y était joint représentant un ange appuyé sur une croix, et tenant à la main la Bible, qu’il élevait sur son front. À côté était une liste des cardinaux que le Pape avait nommés autrefois le même jour que l’évêque de Luçon (Richelieu). Parmi eux se trouvait le marquis de Bédémar, ambassadeur et conspirateur à Venise.
Louis XIII épuisait en vain ses forces sur des détails d’une autre époque, cherchant inutilement les papiers relatifs à la conjuration, et propres à lui montrer son véritable nœud et ce que l’on avait tenté contre lui-même, lorsqu’un petit homme d’une figure olivâtre, d’une taille courbée, d’une démarche contrainte et dévote, entra dans le cabinet : c’était un secrétaire d’État, nommé Desnoyers ; il s’avança en saluant :
— Puis-je parler à Sa Majesté des affaires du Portugal ? dit-il.
— D’Espagne, par conséquent, dit Louis ; le Portugal est une province d’Espagne.
— De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous recevons à l’instant. Et il lut :
« Don Juan, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, des Algarves, royaumes deçà l’Afrique, seigneur de la Guinée, conqueste, navigation et commerce de l’Esthiopie, Arabie, Perse et des Indes… »
— Qu’est-ce que tout cela ? dit le Roi ; qui parle donc ainsi ?
— Le duc de Bragance, roi de Portugal, couronné il y a déjà une… il y a quelque temps, Sire, par un homme appelé Pinto. À peine remonté sur le trône, il tend la main à la Catalogne révoltée.
— La Catalogne se révolte aussi ! Le roi Philippe IV n’a donc plus pour premier ministre le Comte-duc ?
— Au contraire, Sire, c’est parce qu’il l’a encore. Voici la déclaration des États-généraux catalans à Sa Majesté Catholique, contenant que tout le pays prend les armes contre ses troupes sacrilèges et excommuniées. Le roi de Portugal…
— Dites le duc de Bragance, reprit Louis ; je ne reconnais pas un révolté.
— Le duc de Bragance donc, Sire, dit froidement le conseiller d’État, envoie à la principauté de Catalogne son neveu, D. Ignace de Mascareñas, pour s’emparer de la protection de ce pays (et de sa souveraineté peut-être, qu’il voudrait ajouter à celle qu’il vient de reconquérir). Or, les troupes de Votre Majesté sont devant Perpignan.
— Eh bien, qu’importe ? dit Louis.
— Les Catalans ont le cœur plus français que portugais, Sire, et il est encore temps d’enlever cette tutelle au roi de… au duc de Portugal.
— Moi, soutenir des rebelles ! vous osez !
— C’était le projet de Son Éminence, poursuivit le secrétaire l’État ; l’Espagne et la France sont en pleine guerre d’ailleurs, et M. d’Olivarès n’a pas hésité à tendre la main de Sa Majesté Catholique à nos Huguenots.
— C’est bon ; j’y penserai, dit le Roi ; laissez-moi.
— Sire, les États-généraux de Catalogne sont pressés, les troupes d’Aragon marchent contre eux…
— Nous verrons… Je me déciderai dans un quart d’heure, répondit Louis XIII.
Le petit secrétaire d’État sortit avec un air mécontent et découragé. À sa place, Chavigny se présenta, tenant un portefeuille aux armes britanniques.
— Sire, dit-il, je demande à Votre Majesté des ordres pour les affaires d’Angleterre. Les parlementaires, sous le commandement du comte d’Essex, viennent de faire lever le siége de Glocester ; le prince Rupert a livré à Newbury une bataille désastreuse et peu profitable à Sa Majesté Britannique. Le Parlement se prolonge, et il a pour lui les grandes villes, les ports et toute la population presbytérienne. Le roi Charles 1er demande des secours, que la Reine ne trouve plus en Hollande.
— Il faut envoyer des troupes à mon frère d’Angleterre, dit Louis. Mais il voulut voir les papiers précédents, et, en parcourant les notes du Cardinal, il trouva que, sur une première demande du Roi d’Angleterre, il avait écrit de sa main :
« Faut réfléchir longtemps et attendre : — les Communes sont fortes ; — le Roi Charles compte sur les Écossais ; ils le vendront.
« Faut prendre garde. Il y a là un homme de guerre qui est venu voir Vincennes, et a dit qu’on ne devrait jamais frapper les princes qu’à la tête. Remarquable, » ajoutait le Cardinal. Puis il avait rayé ce mot, y substituant : « Redoutable. »
Et plus bas :
« Cet homme domine Fairfax ; — il fait l’inspiré ; ce sera un grand homme. — Secours refusé ; — argent perdu. »
Le Roi dit alors : — Non, non, ne précipitez rien, j’attendrai.
— Mais, Sire, dit Chavigny, les événements sont rapides ; si le courrier retarde d’une heure, la perte du roi d’Angleterre peut s’avancer d’un an.
— En sont-ils là ? demanda Louis.
— Dans le camp des Indépendants, on prêche la République la Bible à la main ; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas, et l’on rit.
— Mais un moment de bonheur peut tout sauver !
— Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup à penser.
— Laissez-moi, dit le Roi d’un ton d’humeur.
Le secrétaire d’État sortit lentement.
Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s’effraya du néant qu’il trouvait en lui-même. Il promena d’abord sa vue sur l’amas de papiers qui l’entourait, passant de l’un à l’autre, trouvant partout des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources mêmes qu’il inventait. Il se leva et, changeant de place, se courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de l’Europe ; il y trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume ; les révolutions lui apparaissaient comme des Euménides ; sous chaque contrée, il crut voir fumer un volcan ; il lui semblait entendre les cris de détresse des rois qui l’appelaient, et les cris de fureur des peuples ; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre sous ses pieds ; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade fut saisie d’un vertige qui refoula le sang vers son cœur.
— Richelieu ! cria-t-il d’une voix étouffée en agitant une sonnette : qu’on appelle le Cardinal !
Et il tomba évanoui dans un fauteuil.
Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et les sels qu’on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu’il eut entr’ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L’impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme le siége d’un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu’il put l’entendre, il reprit d’une voix sombre son terrible dialogue :
— Vous m’avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous ?
Louis, renversé sur l’oreiller, entr’ouvrit les yeux et le regarda, puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, armée de deux yeux flamboyants et terminée par une barbe aiguë et blanchâtre ; cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.
— Régnez, dit-il d’une voix faible.
— Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou ? poursuivit l’implacable ministre en s’approchant pour lire dans les yeux éteints du prince, comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d’un mourant.
— Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.
— Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte : « Ceci est ma volonté, de les prendre morts ou vifs. »
Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa tomber sa main sur le papier fatal, et signa.
— Laissez-moi, par pitié ! je meurs ! dit-il.
— Ce n’est pas tout encore, continua celui qu’on appelle le grand politique ; je ne suis pas sûr de vous ; il me faut dorénavant des garanties et des gages. Signez encore ceci et je vous quitte.
« Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne quitteront pas les armes ; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majesté. »
De plus :
« Sa Majesté s’engage à remettre les deux Princes ses fils en otage entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son attachement. »
— Mes enfants ! s’écria Louis relevant sa tête, vous osez…
— Aimez-vous mieux que je me retire ? dit Richelieu.
Le Roi signa.
— Est-ce donc fini ? dit-il avec un profond gémissement.
Ce n’était pas fini : une autre douleur lui était réservée. La porte s’ouvrit brusquement, et l’on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut, cette fois, le Cardinal qui trembla.
— Que voulez-vous, monsieur ? dit-il en saisissant la sonnette pour appeler.
Le grand Écuyer était d’une pâleur égale à celle du Roi ; et sans daigner répondre à Richelieu, il s’avança d’un air calmé vers Louis XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir sa sentence de mort.
— Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j’ai vingt mille hommes à moi, dit Henry d’Effiat avec la voix la plus douce.