Cinq-Mars (page 34)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Auprès de la Reine passèrent, en saluant, deux jeunes et nouveaux mariés, l’heureux Chabot et la belle duchesse de Rohan ; ils semblaient éviter la foule et chercher à l’écart le moment de se parler d’eux-mêmes. Tout le monde les accueillait en souriant et les voyait avec envie : leur félicité se lisait sur le visage des autres autant que sur le leur.

Marie les suivit des yeux : — Ils sont heureux pourtant, dit-elle à la Reine, se rappelant le blâme que l’on avait voulu jeter sur eux.

Mais, sans lui répondre, Anne d’Autriche craignant que, dans la foule, un mot inconsidéré ne vînt apprendre quelque funeste événement à sa jeune amie, se plaça derrière le Roi avec elle. Bientôt Monsieur, le prince Palatin et le duc de Bouillon vinrent lui parler d’un air libre et enjoué. Cependant le second, jetant sur Marie un regard sévère et scrutateur, lui dit : « Madame la princesse, vous êtes ce soir d’une beauté et d’une gaieté surprenantes. »

Elle fut interdite de ces paroles, et de le voir s’éloigner d’un air sombre ; elle parla au duc d’Orléans, qui ne répondit pas et sembla ne pas entendre. Marie regarda la Reine, et crut remarquer de la pâleur et de l’inquiétude sur ses traits. Cependant personne n’osait approcher le Cardinal-Duc, qui méditait lentement ses coups d’échecs ; Mazarin seul, appuyé sur le bras de son fauteuil, et suivant les coups avec une attention servile, faisait des gestes d’admiration toutes les fois que le Cardinal avait joué. L’application sembla dissiper un moment le nuage qui couvrait le front du ministre : il venait d’avancer une tour qui mettait le roi de Louis XIII dans cette fausse position qu’on nomme Pat, situation où ce roi d’ébène, sans être attaqué personnellement, ne peut cependant ni reculer ni avancer dans aucun sens. Le Cardinal, levant les yeux, regarda son adversaire, et se mit à sourire d’un côté des lèvres seulement, ne pouvant peut-être s’interdire un secret rapprochement. Puis, en voyant les yeux éteints et la figure mourante du prince, il se pencha à l’oreille de Mazarin, et lui dit :

— Je crois, ma foi, qu’il partira avant moi ; il est bien changé.

En même temps, il lui prit une longue et violente toux ; souvent il sentait en lui cette douleur aiguë et persévérante ; à cet avertissement sinistre il porta à sa bouche un mouchoir qu’il en retira sanglant ; mais, pour le cacher, il le jeta sous la table, et sourit en regardant sévèrement autour de lui, comme pour défendre l’inquiétude.

Louis XIII, parfaitement insensible, ne fit pas le plus léger mouvement, et rangea ses pièces pour une autre partie avec une main décharnée et tremblante. Ces deux mourants semblaient tirer au sort leur dernière heure.

En cet instant une horloge sonna minuit. Le Roi leva la tête :

— Ah ! ah ! dit-il froidement, ce matin, à la même heure, M. le Grand, notre cher ami, a passé un mauvais moment.

Un cri perçant partit auprès de lui ; il frémit et se jeta de l’autre côté, renversant le jeu. Marie de Mantoue, sans connaissance, était dans les bras de la Reine ; celle-ci, pleurant amèrement, dit à l’oreille du Roi :

— Ah ! Sire, vous avez une hache à deux tranchants !

Elle donnait ensuite des soins et des baisers maternels à la jeune princesse, qui, entourée de toutes les femmes de la cour, ne revint de son évanouissement que pour verser des torrents de larmes. Sitôt qu’elle rouvrit les yeux :

— Hélas ! oui, mon enfant, lui dit Anne d’Autriche, ma pauvre enfant, vous êtes reine de Pologne.

Il est arrivé souvent que le même événement qui faisait couler des larmes dans le palais des rois a répandu l’allégresse au dehors ; car le peuple croit toujours que la joie habite avec les fêtes. Il y eut cinq jours de réjouissances pour le retour du ministre, et chaque soir, sous les fenêtres du Palais-Cardinal et sous celles du Louvre, se pressaient les habitants de Paris ; les dernières émeutes les avaient, pour ainsi dire, mis en goût pour les mouvements publics ; ils couraient d’une rue à l’autre avec une curiosité quelquefois insultante et hostile, tantôt marchant en processions silencieuses, tantôt poussant de longs éclats de rire ou des huées prolongées dont on ignorait le sens. Des bandes de jeunes hommes se battaient dans les carrefours, et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour manifester quelque espérance inconnue de plaisir et quelque joie insensée qui serrait le cœur. Il était remarquable que le silence le plus triste régnait justement dans les lieux que les ordres du ministre avaient préparés pour les réjouissances, et que l’on passait avec dédain devant les façades illuminées de son palais. Si quelques voix s’élevaient, c’était pour lire et relire sans cesse avec ironie les légendes et les inscriptions dont l’idiote flatterie de quelques écrivains obscurs avait entouré les portraits du Cardinal-Duc. L’une de ces images était gardée par des arquebusiers qui ne la garantissaient pas des pierres que lui lançaient de loin des mains inconnues. Elle représentait le Cardinal généralissime portant un casque entouré de lauriers. On lisait au-dessus :

Grand duc ! c’est justement que la France t’honore :

Ainsi que le dieu Mars dans Paris on t’adore.

Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu’il fût heureux ; et en effet il n’adorait pas plus le Cardinal que le dieu Mars, mais il acceptait ses fêtes à titre de désordre. Tout Paris était en rumeur, et des hommes à longue barbe, portant des torches, des pots remplis de vin, et des verres d’étain qu’ils choquaient à grand bruit, se tenaient sous le bras, et chantaient à l’unisson, avec des voix rudes et grossières, une ancienne ronde de la Ligue :

Reprenons la danse,

Allons, c’est assez :

Le printemps commence,

Les Rois sont passés.

Prenons quelque trêve,

Nous sommes lassés ;

Los Rois de la fève

Nous ont harassés.

Allons, Jean du Mayne,

Les Rois sont passés…

Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles traversèrent les quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons qui les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirés par la curiosité. Deux jeunes gens enveloppés dans des manteaux furent jetés l’un contre l’autre et se reconnurent à la lueur d’une torche placée au pied de la statue de Henry IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils se trouvaient.

— Quoi ! encore à Paris, monsieur ? dit Corneille à Milton ; je vous croyais à Londres.

— Entendez-vous ce peuple, monsieur ? l’entendez-vous ? quel est ce refrain terrible :

Les Rois sont passés ?

— Ce n’est rien encore, monsieur ; faites attention à leurs propos.

— Le Parlement est mort, disait l’un des hommes, les seigneurs sont morts : dansons, nous sommes les maîtres ; le vieux Cardinal s’en va, il n’y a plus que le Roi et nous.

— Entendez-vous ce misérable, monsieur ? reprit Corneille ; tout est là, toute notre époque est dans ce mot.

— Eh quoi ! est-ce là l’œuvre de ce ministre que l’on appelle grand parmi vous, et même chez les autres peuples ? Je ne comprends pas cet homme.

— Je vous l’expliquerai tout à l’heure, lui répondit Corneille : mais, avant cela, écoutez la fin de cette lettre que j’ai reçue aujourd’hui. Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu roi… Nous sommes seuls, la foule est passée, écoutez :

«…C’est par l’une de ces imprévoyances qui empêchent l’accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n’avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que, préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos secours ; mais cette idée ne vint à aucun de nous ; dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution subite. J’étais placé, pour mon malheur, près de l’échafaud, et je vis s’avancer jusqu’au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu’il avait vu naître. Il sanglotait et n’avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes au signal convenu ; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d’un air de dédain. On avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l’échafaud. Je ne pouvais plus voir ; mais j’entendais pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l’échafaud, lut l’arrêt de mort que ni l’un ni l’autre n’écoutèrent. M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars : — Eh bien ! cher ami, qui mourra le premier ? Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Protais ?

« — Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.

« Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou : — Vous êtes le plus âgé.

« — Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s’adressant à M. le Grand, lui dit : — Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire du ciel ?

« — Hélas ! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice ; mais précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel.

« Après quoi il l’embrassa et monta l’échafaud avec une adresse et une légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l’échafaud, et considéra haut et bas toute cette grande assemblée, d’un visage assuré et qui ne témoignait aucune peur, et d’un maintien grave et gracieux ; puis il fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante ; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recommandant sa fin : comme il baisait le crucifix, le père cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même demande au peuple. Puis il s’alla jeter de bonne grâce à genoux devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda au confesseur : — Mon père, serai-je bien ainsi ? Puis, tandis que l’on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit en soupirant : — Mon Dieu, qu’est-ce que ce monde ? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfaction de mes péchés.

« — Qu’attends-tu ? que fais-tu là ? dit-il ensuite à l’exécuteur qui était là, et n’avait pas encore tiré son couperet d’un méchant sac qu’il avait apporté. Son confesseur, s’étant approché, lui donna une médaille ; et lui, d’une tranquillité d’esprit incroyable, pria le père de tenir le crucifix devant ses yeux, qu’il ne voulut point avoir bandés. J’aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet, qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme celle d’un ange entonna l’Ave, maris Stella. Dans le silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de l’échafaud ; le peuple répéta le chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa plus étroitement le poteau, et je vis s’élever une hache faite à la façon des haches d’Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la place, des fenêtres et des tours, m’avertit qu’elle était retombée et que la tête avait roulé jusqu’à terre ; j’eus encore la force, heureusement, de penser à son âme et de commencer une prière pour lui ; je la mêlai avec celle que j’entendais prononcer à haute voix par notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis s’élancer sur l’échafaud avec tant de promptitude, qu’on eût dit qu’il volait. Le père et lui récitèrent les psaumes ; il les disait avec une ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le ciel ; puis, s’agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui d’un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette grâce ; mais je vis avec horreur le bourreau, effrayé sans doute du premier coup qu’il avait porté, le frapper sur le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main ; le peuple poussa un long gémissement, et s’avança contre le bourreau : ce misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore que l’écorcher et l’abattre sur le théâtre, où l’exécuteur se roula sur lui pour l’achever. Un événement étrange effrayait le peuple autant que l’horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s’était arrêté au pied de l’échafaud, et, semblable à un homme paralysé, regarda son maître jusqu’à la fin, puis tout à coup, comme frappé de la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.

« Je vous écris à la hâte ces tristes détails à bord d’une galère de Gênes, où Fontrailles, Gondi, d’Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le temps ait délivré la France du tyran que nous n’avons pu détruire. J’abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a trahis.

« Montrésor. »

— Telle vient d’être, poursuivit Corneille, la fin de ces deux jeunes gens que vous vîtes naguère si puissants. Leur dernier soupir a été celui de l’ancienne monarchie ; il ne peut plus régner ici qu’une cour dorénavant ; les Grands et les Sénats sont anéantis.

— Et voilà donc ce prétendu grand homme ! reprit Milton. Qu’a-t-il voulu faire ? Il veut donc créer des républiques dans l’avenir, puisqu’il détruit les bases de votre monarchie ?

— Ne le cherchez pas si loin, dit Corneille ; il n’a voulu que régner jusqu’à la fin de sa vie. Il a travaillé pour le moment, et non pour l’avenir ; il a continué l’œuvre de Louis XI, et ni l’un ni l’autre n’ont su ce qu’ils faisaient.

L’Anglais se prit à rire.

— Je croyais, dit-il, je croyais que le vrai génie avait une autre marche. Cet homme a ébranlé ce qu’il devait soutenir, et on l’admire ! Je plains votre nation.

— Ne la plaignez pas ! s’écria vivement Corneille ; un homme passe, mais un peuple se renouvelle. Celui-ci, monsieur, est doué d’une immortelle énergie que rien ne peut éteindre : souvent son imagination l’égarera ; mais une raison supérieure finira toujours par dominer ses désordres.

Les deux jeunes et déjà grands hommes se promenaient en parlant ainsi sur cet emplacement qui sépare la statue de Henry IV de la place Dauphine, au milieu de laquelle ils s’arrêtèrent un moment.

— Oui, monsieur, poursuivit Corneille, je vois tous les soirs avec quelle vitesse une pensée généreuse retentit dans les cœurs français, et tous les soirs je me retire heureux de l’avoir vu. La reconnaissance prosterne les pauvres devant cette statue d’un bon roi ; qui sait quel autre monument élèverait une autre passion auprès de celui-ci ? qui sait jusqu’où l’amour de la gloire conduirait notre peuple ? qui sait si, au lieu même où nous sommes, ne s’élèvera pas une pyramide arrachée à l’Orient ?

— Ce sont les secrets de l’avenir, dit Milton ; j’admire, comme vous, votre peuple passionné ; mais je le crains pour lui-même ; je le comprends mal aussi, et je ne reconnais pas son esprit, quand je le vois prodiguer son admiration à des hommes tels que celui qui vous gouverne. L’amour du pouvoir est bien puéril, et cet homme en est dévoré sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risible ! il est tyran sous un maître. Ce colosse, toujours sans équilibre, vient d’être presque renversé sous le doigt d’un enfant. Est-ce là le génie ? non, non ! Lorsqu’il daigne quitter ses hautes régions pour une passion humaine, du moins doit-il l’envahir. Puisque ce Richelieu ne voulait que le pouvoir, que ne l’a-t-il donc pris par le sommet au lieu de l’emprunter à une faible tête de Roi qui tourne et qui fléchit ? Je vais trouver un homme qui n’a pas encore paru, et que je vois dominé par cette misérable ambition ; mais je crois qu’il ira plus loin. Il se nomme Cromwell.

Écrit en 1826.

FIN DE CINQ-MARS.

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