Cinq-Mars (page 33)
Cependant tout était calme le 12 du même mois de septembre 1642 dans la ville de Lyon, lorsque, au grand étonnement de ses habitants, on vit arriver dès le point du jour, par toutes ses portes, des troupes d’infanterie et de cavalerie que l’on savait campées et cantonnées fort loin de là. Les Gardes françaises et suisses, les régiments de Pompadour, les Gens d’armes de Maurevert et les Carabins de La Roque, tous défilèrent en silence ; la cavalerie, portant le mousquet appuyé sur le pommeau de la selle, vint se ranger autour du château de Pierre-Encise ; l’infanterie forma la haie sur les bords de la Saône, depuis la porte du fort jusqu’à la place des Terreaux. C’était le lieu ordinaire des exécutions.
Quatre compagnies des bourgeois de Lyon, que l’on appelle Pennonnage, faisant environ onze ou douze cents hommes, « furent rangées, dit le journal de Montrésor, au milieu de la place des Terreaux, en sorte qu’elles enfermoient un espace d’environ quatre-vingts pas de chaque côté, dans lequel on ne laissoit entrer personne, sinon ceux qui étoient nécessaires.
« Au milieu de cet espace fut dressé un échafaud de sept pieds de haut et environ neuf pieds en quarré, au milieu duquel, un peu plus sur le devant, s’élevoit un poteau de la hauteur de trois pieds ou environ, devant lequel on coucha un bloc de la hauteur d’un demi-pied, si que la principale façade ou le devant de l’échafaud regardoit vers la boucherie des Terreaux, du côté de la Saône : contre lequel échafaud on dressa une petite échelle de huit échelons du côté des Dames de Saint-Pierre. »
Rien n’avait transpiré dans la ville sur le nom des prisonniers, les murs inaccessibles de la forteresse ne laissaient rien sortir ni rien pénétrer que dans la nuit, et les cachots profonds avaient quelquefois renfermé le père et le fils durant des années entières, à quatre pieds l’un de l’autre, sans qu’ils s’en doutassent. La surprise fut extrême à cet appareil éclatant, et la foule accourut, ne sachant s’il s’agissait d’une fête ou d’un supplice.
Ce même secret qu’avaient gardé les agents du ministre avait été aussi soigneusement caché par les conjurés, car leur tête en répondait.
Montrésor, Fontrailles, le baron de Beauvau, Olivier d’Entraigues, Gondi, le comte du Lude et l’avocat Fournier, déguisés en soldats, en ouvriers et en baladins, armés de poignards sous leurs habits, avaient jeté et partagé dans la foule plus de cinq cents gentilshommes et domestiques déguisés comme eux ; des chevaux étaient préparés sur la route d’Italie, et des barques sur le Rhône avaient été payées d’avance. Le jeune marquis d’Effiat, frère aîné de Cinq-Mars, habillé en chartreux, parcourait la foule, allait et venait sans cesse de la place des Terreaux à la petite maison où sa mère et sa sœur étaient enfermées avec la présidente de Pontac, sœur du malheureux de Thou. Il les rassurait, leur donnait un peu d’espérance, et revenait trouver les conjurés et s’assurer que chacun d’eux était disposé à l’action.
Chaque soldat formant la haie avait à ses côtés un homme prêt à le poignarder.
La foule innombrable entassée derrière la ligne des gardes les poussait en avant, débordait leur alignement, et leur faisait perdre du terrain. Ambrosio, domestique espagnol, qu’avait conservé Cinq-Mars, s’était chargé du capitaine des piquiers, et, déguisé en musicien catalan, avait entamé une dispute avec lui, feignant de ne pas vouloir cesser de jouer de la vielle. Chacun était à son poste.
L’abbé de Gondi, Olivier d’Entraigues et le marquis d’Effiat étaient au milieu d’un groupe de poissardes et d’écaillères qui se disputaient et jetaient de grands cris. Elles disaient des injures à l’une d’elles, plus jeune et plus timide que ses mâles compagnes. Le frère de Cinq-Mars approcha pour écouter leur querelle.
— Eh ! pourquoi, disait-elle aux autres, voulez-vous que Jean Le Roux, qui est un honnête homme, aille couper la tête à deux chrétiens, parce qu’il est boucher de son état ? Tant que je serai sa femme, je ne le souffrirai pas, j’aimerais mieux…
— Eh bien, tu as tort, répondaient ses compagnes ; qu’est-ce que cela te fait que la viande qu’il coupe se mange ou ne se mange pas ? Il n’en est pas moins vrai que tu aurais cent écus pour faire habiller tes trois enfants à neuf. T’es trop heureuse d’être l’épouse d’un boucher. Profite donc, ma mignonne, de ce que Dieu t’envoie par la grâce de Son Éminence.
— Laissez-moi tranquille, reprenait la première, je ne veux pas accepter. J’ai vu ces beaux jeunes gens à la fenêtre, ils ont l’air doux comme des agneaux.
— Eh bien, est-ce qu’on ne tue pas tes agneaux et tes veaux ? reprenait la femme Le Bon. Qu’il arrive donc du bonheur à une petite femme comme ça ! Quelle pitié ! quand c’est de la part du révérend capucin, encore !
— Que la gaieté du peuple est horrible ! s’écria Olivier d’Entraigues étourdiment.
Toutes ces femmes l’entendirent, et commencèrent à murmurer contre lui.
— Du peuple ! disaient-elles ; et d’où est donc ce petit maçon avec ce plâtre sur ses habits ?
— Ah ! interrompit une autre, tu ne vois pas que c’est quelque gentilhomme déguisé ? Regarde ses mains blanches : ça n’a jamais travaillé.
— Oui, oui, c’est quelque petit conspirateur dameret ; j’ai bien envie d’aller chercher M. le Chevalier du Guet pour le faire arrêter.
L’abbé de Gondi sentit tout le danger de cette situation, et, se jetant d’un air de colère sur Olivier, avec toutes les manières d’un menuisier dont il avait pris le costume et le tablier, il s’écria en le saisissant au collet :
— Vous avez raison : c’est un petit drôle qui ne travaille jamais. Depuis deux ans que mon père l’a mis en apprentissage, il n’a fait que peigner ses cheveux blonds pour plaire aux petites filles. Allons, rentre à la maison !
Et, lui donnant des coups de latte, il lui fit percer la foule et revint se placer sur un autre point de la haie. Après avoir tancé le page étourdi, il lui demanda la lettre qu’il disait avoir à remettre à M. de Cinq-Mars quand il serait évadé. Olivier l’avait depuis deux mois dans sa poche, et la lui donna.
— C’est d’un prisonnier à un autre, dit-il ; car le chevalier de Jars, en sortant de la Bastille, me l’a envoyée de la part d’un de ses compagnons de captivité.
— Ma foi ! dit Gondi, il peut y avoir quelque secret important pour notre ami ; je la décachète, vous auriez dû y penser plus tôt.
— Ah ! bah ! c’est du vieux Bassompierre. Lisons :
« Mon cher enfant,
« J’apprends du fond de la Bastille, où je suis encore, que vous voulez conspirer contre ce tyran de Richelieu, qui ne cesse d’humilier notre bonne vieille Noblesse les Parlements, et de saper dans ses fondements l’édifice sur lequel reposait l’État. J’apprends que les Nobles sont mis à la Taille, et condamnés par de petits juges contre les privilèges de leur condition, forcés à l’arrière-ban contre les pratiques anciennes… »
— Ah ! le vieux radoteur ! interrompit le page en riant aux éclats.
— Pas si sot que vous croyez ; seulement il est un peu reculé pour notre affaire…
« Je ne puis qu’approuver ce généreux projet, et je vous prie de me bailler advis de tout… »
— Ah ! le vieux langage du dernier règne ! dit Olivier ; il ne sait pas écrire : me faire expert de toutes choses, comme on dit à présent.
— Laissez-moi lire, pour Dieu ! dit l’abbé ; dans cent ans on se moquera ainsi de nos phrases.
Il poursuivit :
« Je puis bien vous conseiller, nonobstant mon grand âge, en vous racontant ce qui m’advint en 1560. »
— Ah ! ma foi, je n’ai pas le temps de m’ennuyer à lire tout. Voyons la fin…
« Quand je me rappelle mon dîner chez madame la maréchale d’Effiat, votre mère, et que je me demande ce que sont devenus tous les convives, je m’afflige véritablement. Mon pauvre Puy-Laurens est mort à Vincennes, de chagrin d’être oublié par Monsieur dans cette prison ; de Launay tué en duel, et j’en suis marri ; car, malgré que je fus mal satisfait de mon arrestation, il y mit de la courtoisie, et je l’ai toujours tenu pour un galant homme. Pour moi, me voilà sous clef jusqu’à la fin de la vie de M. le Cardinal ; aussi, mon enfant, nous étions treize à table : il ne faut pas se moquer des vieilles croyances. Remerciez Dieu de ce que vous êtes le seul auquel il ne soit pas arrivé malencontre… »
— Encore un à-propos ! dit Olivier en riant de tout son cœur ; et cette fois, l’abbé de Gondi ne put tenir son sérieux malgré ses efforts.
Ils déchirèrent la lettre inutile, pour ne pas prolonger encore la détention du pauvre maréchal si elle était trouvée, et se rapprochèrent de la place des Terreaux et de la haie de gardes qu’ils devaient attaquer lorsque le signal du chapeau serait donné par le jeune prisonnier.
Ils virent avec satisfaction tous leurs amis à leur poste, et prêts à jouer des couteaux, selon leur propre expression. Le peuple, en se pressant autour d’eux, les favorisait sans le vouloir. Il survint près de l’abbé une troupe de jeunes demoiselles vêtues de blanc et voilées ; elles allaient à l’église pour communier, et les religieuses qui les conduisaient, croyant comme tout le peuple que ce cortége était destiné à rendre les honneurs à quelque grand personnage, leur permirent de monter sur de larges pierres de taille accumulées derrière les soldats. Là elles se groupèrent avec la grâce de cet âge, comme vingt belles statues sur un seul piédestal. On eût dit ces vestales que l’antiquité conviait aux sanglants spectacles des gladiateurs. Elles se parlaient à l’oreille en regardant autour d’elles, riaient et rougissaient ensemble, comme font les enfants.
L’abbé de Gondi vit avec humeur qu’Olivier allait encore oublier son rôle de conspirateur et son costume de maçon pour leur lancer des œillades et prendre un maintien trop élégant et des gestes trop civilisés pour l’état qu’on devait lui supposer : il commençait déjà à s’approcher d’elles en bouclant ses cheveux avec ses doigts, lorsque Fontrailles et Montrésor survinrent par bonheur sous un habit de soldats suisses ; un groupe de gentilshommes, déguisés en mariniers, les suivait avec des bâtons ferrés à la main ; ils avaient sur le visage une pâleur qui n’annonçait rien de bon. On entendit une marche sonnée par des trompettes.
— Restons ici, dit l’un d’eux à sa suite ; c’est ici.
L’air sombre et le silence de ces spectateurs contrastaient singulièrement avec les regards enjoués et curieux des jeunes filles et leurs propos enfantins.
— Ah ! le beau cortége ! criaient-elles : voilà au moins cinq cents hommes avec des cuirasses et des habits rouges, sur de beaux chevaux ; ils ont des plumes jaunes sur leurs grands chapeaux. — Ce sont des étrangers, des Catalans, dit un garde-française. — Qui conduisent-ils donc ? — Ah ! voici un beau carrosse doré ! mais il n’y a personne dedans.
— Ah ! je vois trois hommes à pied : où vont-ils ?
— À la mort ! dit Fontrailles d’une voix sinistre qui fit taire toutes les voix. On n’entendit plus que les pas lents des chevaux, qui s’arrêtèrent tout à coup par un de ces retards qui arrivent dans la marche de tous cortéges. On vit alors un douloureux et singulier spectacle. Un vieillard à la tête tonsurée marchait avec peine en sanglotant, soutenu par deux jeunes gens d’une figure intéressante et charmante, qui se donnaient une main derrière ses épaules voûtées, tandis que de l’autre chacun d’eux tenait l’un de ses bras. Celui qui marchait à sa gauche était vêtu de noir ; il était grave et baissait les yeux. L’autre, beaucoup plus jeune, était revêtu d’une parure éclatante : un pourpoint de drap de Hollande, couvert de larges dentelles d’or et portant des manches bouffantes et brodées, le couvrait du cou à la ceinture, habillement assez semblable au corset des femmes ; le reste de ses vêtements en velours noir brodé de palmes d’argent, des bottines grisâtres à talons rouges, où s’attachaient des éperons d’or ; un manteau d’écarlate chargé de boutons d’or, tout rehaussait la grâce de sa taille élégante et souple. Il saluait à droite et à gauche de la haie avec un sourire mélancolique.
Un vieux domestique, avec des moustaches et une barbe blanches, suivait, le front baissé, tenant en main deux chevaux de bataille caparaçonnés.
Les jeunes demoiselles se taisaient ; mais elles ne purent retenir leurs sanglots en les voyant.
— C’est donc ce pauvre vieillard qu’on mène à la mort ? s’écrièrent-elles ; ses enfants le soutiennent.
— À genoux ! mesdames, dit une religieuse, et priez pour lui.
— À genoux ! cria Gondi, et prions que Dieu les sauve.
Tous les conjurés répétèrent : — À genoux ! à genoux ! et donnèrent l’exemple au peuple, qui les imita en silence.
— Nous pouvons mieux voir ses mouvements à présent, dit tout bas Gondi à Montrésor : levez-vous ; que fait-il ?
— Il est arrêté et parle de notre côté en nous saluant : je crois qu’il nous reconnaît.
Toutes les maisons, les fenêtres, les murailles, les toits, les échafauds dressés, tout ce qui avait vue sur la place était chargé de personnes de toute condition et de tout âge.
Le silence le plus profond régnait sur la foule immense ; on eût entendu les ailes du moucheron des fleuves, le souffle du moindre vent, le passage des grains de poussière qu’il soulève ; mais l’air était calme, le soleil brillant, le ciel bleu. Tout le peuple écoutait. On était proche de la place des Terreaux ; on entendit les coups de marteau sur des planches, puis la voix de Cinq-Mars.
Un jeune chartreux avança sa tête pâle entre deux gardes ; tous les conjurés se levèrent au-dessus du peuple genoux, chacun d’eux portant la main à sa ceinture ou dans son sein et serrant de près le soldat qu’il devait poignarder.
— Que fait-il ? dit le chartreux ; a-t-il son chapeau sur la tête ?
— Il jette son chapeau à terre loin de lui, dit paisiblement l’arquebusier qu’il interrogeait.
CHAPITRE XXVI la fête
Mon Dieu ! qu’est-ce que ce monde ?
Dernières paroles de M. Cinq-Mars.
Le jour même du cortège sinistre de Lyon, et durant les scènes que nous venons de voir, une fête magnifique se donnait à Paris, avec tout le luxe et le mauvais goût du temps. Le puissant Cardinal avait voulu remplir à la fois de ses pompes les deux premières villes de France.
Sous le nom d’ouverture du Palais-Cardinal, on annonça cette fête donnée au Roi et à toute la cour. Maître de l’empire par la force, il voulut encore l’être des esprits par la séduction, et, las de dominer, il espéra plaire. La tragédie de Mirame allait être représentée dans une salle construite exprès pour ce grand jour : ce qui éleva les frais de cette soirée, dit Pélisson, à trois cent mille écus.
La garde entière du premier ministre était sous les armes ; quatre compagnies de Mousquetaires et de Gens d’armes étaient rangées en haie sur les vastes escaliers et à l’entrée des longues galeries du Palais-Cardinal. Ce brillant Pandémonium, où les péchés mortels ont un temple à chaque étage, n’appartint ce jour-là qu’à l’orgueil, qui l’occupait de haut en bas. Sur chaque marche était posté l’un des arquebusiers de la garde du Cardinal, tenant une torche à la main et une longue carabine dans l’autre ; la foule de ses gentilshommes circulait entre ces candélabres vivants, tandis que dans le grand jardin, entouré d’épais marronniers, remplacés aujourd’hui par les arcades, deux compagnies de Chevau-légers à cheval, le mousquet au poing, se tenaient prêtes au premier ordre et à la première crainte de leur maître.
Le Cardinal, porté et suivi par ses trente-huit pages, vint se placer dans sa loge tendue de pourpre, en face de celle où le Roi était couché à demi, derrière des rideaux verts qui le préservaient de l’éclat des flambeaux. Toute la cour était entassée dans les loges, et se leva lorsqu’il parut ; la musique commença une ouverture brillante, et l’on ouvrit le parterre à tous les hommes de la ville et de l’armée qui se présentèrent. Trois flots impétueux de spectateurs s’y précipitèrent, et le remplirent en un instant ; ils étaient debout et tellement pressés, que le mouvement d’un bras suffisait pour causer sur toute la foule le balancement d’un champ de blé. On vit tel homme dont la tête décrivait ainsi un cercle assez étendu, comme celle d’un compas, sans que ses pieds eussent quitté le point où ils étaient fixés, et on emporta quelques jeunes gens évanouis. Le ministre, contre sa coutume, avança sa tête décharnée hors de sa tribune, et salua l’assemblée d’un air qui voulait être gracieux. Cette grimace n’obtint de réponse qu’aux loges, le parterre fut silencieux. Richelieu avait voulu montrer qu’il ne craignait pas le jugement public pour son ouvrage et avait permis que l’on introduisît sans choix tous ceux qui se présenteraient. Il commençait à s’en repentir, mais trop tard. En effet, cette impartiale assemblée fut aussi froide que la tragédie-pastorale l’était elle-même ; en vain les bergères du théâtre, couvertes de pierreries, exhaussées sur des talons rouges, portant du bout des doigts des houlettes ornées de rubans, et suspendant des guirlandes de fleurs sur leurs robes que soulevaient les vertugadins, se mouraient d’amour en longue tirade de deux cents vers langoureux ; en vain des amants parfaits (car c’était le beau idéal de l’époque) se laissaient dépérir de faim dans un antre solitaire, et déploraient leur mort avec emphase, en attachant à leurs cheveux des rubans de la couleur favorite de leur belle ; en vain les femmes de la cour donnaient des signes de ravissement, penchées au bord de leurs loges, et tentaient même l’évanouissement le plus flatteur : le morne parterre ne donnait d’autre signe de vie que le balancement perpétuel des têtes noires à longs cheveux. Le Cardinal mordait ses lèvres et faisait le distrait pendant le premier acte et le second ; le silence avec lequel s’écoulèrent le troisième et le quatrième fit une telle blessure à son cœur paternel, qu’il se fit soulever à demi hors de son balcon, et, dans cette incommode et ridicule attitude, faisait signe à ses amis de la cour de remarquer les plus beaux endroits, et donnait le signal des applaudissements ; on y répondait de quelques loges, mais l’impassible parterre était plus silencieux que jamais ; laissant la scène se passer entre le théâtre et les régions supérieures, il s’obstinait à demeurer neutre. Le maître de l’Europe et de la France, jetant alors un regard de feu sur ce petit amas d’hommes qui osaient ne pas admirer son œuvre, sentit dans son cœur le vœu de Néron, et pensa un moment combien il serait heureux qu’il n’y eût là qu’une tête.
Tout à coup cette masse noire et immobile s’anima, et des salves interminables d’applaudissements éclatèrent, au grand étonnement des loges, et surtout du ministre. Il se pencha, saluant avec reconnaissance ; mais il s’arrêta en remarquant que les battements de mains interrompaient les acteurs toutes les fois qu’ils voulaient recommencer. Le roi fit ouvrir les rideaux de sa loge, fermés jusque-là, pour voir ce qui excitait tant d’enthousiasme ; toute la cour se pencha hors des colonnes : on aperçut alors dans la foule des spectateurs, assis sur le théâtre, un jeune homme humblement vêtu, qui venait de se placer avec peine ; tous les regards se portaient sur lui. Il en paraissait fort embarrassé, et cherchait à se couvrir de son petit manteau noir trop court. Le Cid ! le Cid ! cria le parterre, ne cessant d’applaudir. Corneille, effrayé, se sauva dans les coulisses, et tout retomba dans le silence.
Le Cardinal, hors de lui, fit fermer les rideaux de sa loge et se fit emporter dans ses galeries.
Ce fut là que s’exécuta une autre scène préparée dès longtemps par les soins de Joseph, qui avait sur ce point endoctriné les gens de sa suite avant de quitter Paris. Le cardinal Mazarin, s’écriant qu’il était plus prompt de faire passer Son Éminence par une longue fenêtre vitrée qui ne s’élevait qu’à deux pieds de terre, et conduisait de sa loge aux appartements, la fit ouvrir, et les pages y firent passer le fauteuil. Aussitôt cent voix s’élevèrent pour dire et proclamer l’accomplissement de la grande prophétie de Nostradamus. On se disait à demi-voix : Le bonnet rouge, c’est Monseigneur ; quarante onces, c’est Cinq-Mars ; tout finira, c’était de Thou : quel heureux coup du ciel ! Son Éminence règne sur l’avenir comme sur le présent !
Il s’avançait ainsi sur son trône ambulant dans de longues et resplendissantes galeries, écoutant ce doux murmure d’une flatterie nouvelle ; mais, insensible à ce bruit des voix qui divinisaient son génie, il eût donné tous leurs propos pour un seul mot, un seul geste de ce public immobile et inflexible, quand même ce mot eût été un cri de haine ; car on étouffe les clameurs, mais comment se venger du silence ? On empêche un peuple de frapper, mais qui l’empêchera d’attendre ? Poursuivi par le fantôme importun de l’opinion publique, le sombre ministre ne se crut en sûreté qu’arrivé au fond de son palais, au milieu de sa cour tremblante et flatteuse, dont les adorations lui firent bientôt oublier que quelques hommes avaient osé ne pas l’admirer. Il se fit placer comme un roi au milieu de ses vastes appartements, et, regardant autour de lui, se mit à compter attentivement les hommes puissants et soumis qui l’entouraient : il les compta et s’admira. Les chefs de toutes les grandes familles, les princes de l’Église, les présidents de tous les parlements, les gouverneurs des provinces, les maréchaux et les généraux en chef des armées, le nonce, les ambassadeurs de tous les royaumes, les députés et les sénateurs des républiques, étaient immobiles, soumis et rangés autour de lui, comme attendant ses ordres. Plus un regard qui osât soutenir son regard, plus une parole qui osât s’élever sans sa volonté, plus un projet qu’on osât former dans le repli le plus secret du cœur, plus une pensée qui ne procédât de la sienne. L’Europe muette l’écoutait par représentants. De loin en loin il élevait une voix impérieuse, et jetait une parole satisfaite au milieu de ce cercle pompeux, comme un denier dans la foule des pauvres. On pouvait alors reconnaître, à l’orgueil qui s’allumait dans ses regards et à la joie de sa contenance, celui des princes sur qui venait de tomber une telle faveur ; celui-là se trouvait même transformé tout à coup en un autre homme, et semblait avoir fait un pas dans la hiérarchie des pouvoirs, tant on entourait d’adorations inespérées et de soudaines caresses ce fortuné courtisan, dont le Cardinal n’apercevait pas même le bonheur obscur. Le frère du Roi et le duc de Bouillon étaient debout dans la foule, d’où le ministre ne daigna pas les tirer ; seulement il affecta de dire qu’il serait bon de démanteler quelques places fortes, parla longuement de la nécessité des pavés et des quais dans les rues de Paris, et dit en deux mots à Turenne qu’on pourrait l’envoyer à l’armée d’Italie, près du prince Thomas, pour chercher son bâton de maréchal.
Tandis que Richelieu ballottait ainsi dans ses mains puissantes les plus grandes et les moindres choses de l’Europe, au milieu d’une fête bruyante dans son magnifique palais, on avertissait la Reine au Louvre que l’heure était venue de se rendre chez le Cardinal, où le Roi l’attendait après la tragédie. La sérieuse Anne d’Autriche n’assistait à aucun spectacle ; mais elle n’avait pu refuser la fête du premier ministre. Elle était dans son oratoire, prête à partir et couverte de perles, sa parure favorite ; debout près d’une grande glace avec Marie de Mantoue, elle se plaisait à terminer la toilette de la jeune princesse, qui, vêtue d’une longue robe rose, contemplait elle-même avec attention, mais un peu d’ennui et d’un air boudeur, l’ensemble de sa toilette.
La Reine considérait son propre ouvrage dans Marie, et, plus troublée qu’elle, songeait avec crainte au moment où cesserait cette éphémère tranquillité, malgré la profonde connaissance qu’elle avait du caractère sensible mais léger de Marie. Depuis la conversation de Saint-Germain, depuis la lettre fatale, elle n’avait pas quitté un seul instant la jeune princesse, et avait donné tous ses soins à conduire son esprit dans la voie qu’elle avait tracée d’avance ; car le trait le plus prononcé du caractère d’Anne d’Autriche était une invincible obstination dans ses calculs, auxquels elle eût voulu soumettre tous les événements et toutes les passions avec une exactitude géométrique, et c’est sans doute à cet esprit positif et sans mobilité que l’on doit attribuer tous les malheurs de sa régence. La sinistre réponse de Cinq-Mars, son arrestation, son jugement, tout avait été caché à la princesse Marie, dont la faute première, il est vrai, avait été un mouvement d’amour-propre et un instant d’oubli. Cependant la Reine était bonne, et s’était amèrement repentie de sa précipitation à écrire de si décisives paroles, dont les conséquences avaient été si graves ; et tous ses efforts avaient tendu à en atténuer les suites. En envisageant son action dans ses rapports avec le bonheur de la France, elle s’applaudissait d’avoir étouffé ainsi tout à coup le germe d’une guerre civile qui eût ébranlé l’État jusque dans ses fondements ; mais, lorsqu’elle s’approchait de sa jeune amie et considérait cet être charmant qu’elle brisait dans sa fleur, et qu’un vieillard sur un trône ne dédommagerait pas de la perte qu’elle avait faite pour toujours ; quand elle songeait à l’entier dévouement, à cette totale abnégation de soi-même qu’elle venait de voir dans un jeune homme de vingt-deux ans, d’un si grand caractère et presque maître du royaume, elle plaignait Marie, et admirait du fond de l’âme l’homme qu’elle avait si mal jugé.
Elle aurait voulu du moins faire connaître tout ce qu’il valait à celle qu’il avait tant aimée, et qui ne le savait pas ; mais elle espérait encore en ce moment que tous les conjurés, réunis à Lyon, parviendraient à le sauver, et, une fois le sachant en pays étranger, elle pourrait alors tout dire à sa chère Marie.
Quant à celle-ci, elle avait d’abord redouté la guerre ; mais, entourée de gens de la Reine, qui n’avaient laissé parvenir jusqu’à elle que des nouvelles dictées par cette princesse, elle avait su ou cru savoir que la conjuration n’avait pas eu d’exécution ; que le Roi et le Cardinal étaient d’abord revenus à Paris presque ensemble ; que Monsieur, éloigné quelque temps, avait reparu à la cour ; que le duc de Bouillon, moyennant la cession de Sedan, était aussi rentré en grâce ; et que, si le grand Écuyer ne paraissait pas encore, le motif en était la haine plus prononcée du Cardinal contre lui et la grande part qu’il avait dans la conjuration. Mais le simple bon sens et le sentiment naturel de la justice disaient assez que, n’ayant agi que sous les ordres du frère du Roi, son pardon devait suivre celui du prince. Tout avait donc calmé l’inquiétude première de son cœur, tandis que rien n’avait adouci une sorte de ressentiment orgueilleux qu’elle avait contre Cinq-Mars, assez indifférent pour ne pas lui faire savoir le lieu de sa retraite, ignoré de la Reine même et de toute la cour, tandis qu’elle n’avait songé qu’à lui, disait-elle. Depuis deux mois, d’ailleurs, les bals et les carrousels s’étaient si rapidement succédé, et tant de devoirs impérieux l’avaient entraînée, qu’il lui restait à peine, pour s’attrister et se plaindre, le temps de sa toilette, où elle était presque seule. Elle commençait bien chaque soir cette réflexion générale sur l’ingratitude et l’inconstance des hommes, pensée profonde et nouvelle, qui ne manque jamais d’occuper la tête d’une jeune personne à l’âge du premier amour ; mais le sommeil ne lui permettait jamais de l’achever ; et la fatigue de la danse fermait ses grands yeux noirs avant que ses idées eussent trouvé le temps de se classer dans sa mémoire, et de lui présenter des images bien nettes du passé. Dès son réveil, elle se voyait entourée des jeunes princesses de la cour, et, à peine en état de paraître, elle était forcée de passer chez la Reine, où l’attendaient les éternels mais moins désagréables hommages du prince Palatin ; les Polonais avaient eu le temps d’apprendre à la cour de France cette réserve mystérieuse et ce silence éloquent qui plaisent tant aux femmes, parce qu’ils accroissent l’importance des secrets toujours cachés, et rehaussent les êtres que l’on respecte assez pour ne pas oser même souffrir en leur présence. On regardait Marie comme accordée au roi Uladislas ; et elle-même, il faut le confesser, s’était si bien faite à cette idée, que le trône de Pologne occupé par une autre reine lui eût paru une chose monstrueuse : elle ne voyait pas avec bonheur le moment d’y monter, mais avait cependant pris possession des hommages qu’on lui rendait d’avance. Aussi, sans se l’avouer à elle-même, exagérait-elle beaucoup les prétendus torts de Cinq-Mars que la Reine lui avait dévoilés à Saint-Germain.
— Vous êtes fraîche comme les roses de ce bouquet, dit la Reine ; allons, ma chère enfant, êtes-vous prête ? Quel est ce petit air boudeur ? Venez, que je referme cette boucle d’oreilles… N’aimez-vous pas ces topazes ? Voulez-vous une autre parure ?
— Oh ! non, madame, je pense que je ne devrais pas me parer, car personne ne sait mieux que vous combien je suis malheureuse. Les hommes sont bien cruels envers nous ! Je réfléchis encore à tout ce que vous m’avez dit, et tout m’est bien prouvé actuellement. Oui, il est bien vrai qu’il ne m’aimait pas ; car enfin, s’il m’avait aimée, d’abord il eût renoncé à une entreprise qui me faisait tant de peine, comme je le lui avais dit ; je me rappelle même, ce qui est bien plus fort, ajouta-t-elle d’un air important et même solennel, que je lui dis qu’il serait rebelle ; oui, madame, rebelle, je le lui dis à Saint-Eustache. Mais je vois que Votre Majesté avait bien raison : je suis bien malheureuse ! il avait plus d’ambition que d’amour.
Ici une larme de dépit s’échappa de ses yeux et roula vite et seule sur sa joue, comme une perle sur une rose.
— Oui, c’est bien certain… continua-t-elle en attachant ses bracelets ; et la plus grande preuve, c’est que depuis deux mois qu’il a renoncé à son entreprise (comme vous m’avez dit que vous l’aviez fait sauver), il aurait bien pu me faire savoir où il s’est retiré. Et moi, pendant ce temps-là, je pleurais, j’implorais toute votre puissance en sa faveur ; je mendiais un mot qui m’apprit une de ses actions ; je ne pensais qu’à lui ; et encore à présent je refuse tous les jours le trône de Pologne, parce que je veux prouver jusqu’à la fin que je suis constante, que vous-même ne pouvez me faire manquer à mon attachement, bien plus sérieux que le sien, et que nous valons mieux que les hommes ; mais, du moins, je crois que je puis bien aller ce soir à cette fête, puisque ce n’est pas un bal.
— Oui, oui, ma chère enfant, venez vite, dit la Reine, voulant faire cesser ce langage enfantin qui l’affligeait, et dont elle avait causé les erreurs ingénues ; venez, vous verrez l’union qui règne entre les princes et le Cardinal, et nous apprendrons peut-être quelques bonnes nouvelles.
Elles partirent.
Lorsque les deux princesses entrèrent dans les longues galeries du Palais-Cardinal, elles furent reçues et saluées froidement par le Roi et le ministre, qui, entourés et pressés par une foule de courtisans silencieux, jouaient aux échecs sur une table étroite et basse. Toutes les femmes qui entrèrent avec la Reine, ou après elle, se répandirent dans les appartements, et bientôt une musique fort douce s’éleva dans l’une des salles, comme un accompagnement à mille conversations particulières qui s’engagèrent autour des tables de jeu.