Cinq-Mars (page 4)
Laubardemont était une espèce d’oiseau de proie que le Cardinal envoyait toujours quand sa vengeance voulait un agent sûr et prompt, et, en cette occasion, il justifia le choix qu’on avait fait de sa personne. Il ne fit qu’une faute, celle de permettre la séance publique, contre l’usage ; il avait l’intention d’intimider et d’effrayer ; il effraya, mais fit horreur.
La foule que nous avons laissée à la porte y était restée deux heures, pendant qu’un bruit sourd de marteaux annonçait que l’on achevait dans l’intérieur de la grande salle des préparatifs inconnus et faits à la hâte. Des archers firent tourner péniblement sur leurs gonds les lourdes portes de la rue, et le peuple avide s’y précipita. Le jeune Cinq-Mars fut jeté dans l’intérieur avec le second flot, et, placé derrière un pilier fort lourd de ce bâtiment, il y resta pour voir sans être vu. Il remarqua avec déplaisir que le groupe noir des bourgeois était près de lui ; mais les grandes portes, en se refermant, laissèrent toute la partie du local où était le peuple dans une telle obscurité, qu’on n’eût pu le reconnaître. Quoique l’on ne fût qu’au milieu du jour, des flambeaux éclairaient la salle, mais étaient presque tous placés à l’extrémité, où s’élevait l’estrade des juges, rangés derrière une table fort longue ; les fauteuils, les tables, les degrés, tout était couvert de drap noir et jetait sur les figures de livides reflets. Un banc réservé à l’accusé était placé sur la gauche, et sur le crêpe qui le couvrait on avait brodé en relief des flammes d’or, pour figurer la cause de l’accusation. Le prévenu y était assis, entouré d’archers, et toujours les mains attachées par des chaînes que deux moines tenaient avec une frayeur simulée, affectant de s’écarter au plus léger de ses mouvements, comme s’ils eussent tenu en laisse un tigre ou un loup enragé, ou que la flamme eût dû s’attacher à leurs vêtements. Ils empêchaient aussi avec soin que le peuple ne pût voir sa figure.
Le visage impassible de M. de Laubardemont paraissait dominer les juges de son choix ; plus grand qu’eux presque de toute la tête, il était placé sur un siège plus élevé que les leurs ; chacun de ses regards ternes et inquiets leur envoyait un ordre. Il était vêtu d’une longue et large robe rouge, une calotte noire couvrait ses cheveux ; il semblait occupé à débrouiller des papiers qu’il faisait passer aux juges et circuler dans leurs mains. Les accusateurs, tous ecclésiastiques, siégeaient à droite des juges ; ils étaient revêtus d’aubes et d’étoles ; on distinguait le père Lactance à la simplicité de son habit de capucin, à sa tonsure et à la rudesse de ses traits. Dans une tribune était caché l’évêque de Poitiers ; d’autres tribunes étaient pleines de femmes voilées. Aux pieds des juges, une foule ignoble de femmes et d’hommes de la lie du peuple s’agitait derrière six jeunes religieuses des Ursulines dégoûtées de les approcher ; c’étaient les témoins.
Le reste de la salle était plein d’une foule immense, sombre, silencieuse, suspendue aux corniches, aux portes, aux poutres, et pleine d’une terreur qui en donnait aux juges, car cette stupeur venait de l’intérêt du peuple pour l’accusé. Des archers nombreux, armés de longues piques, encadraient ce lugubre tableau d’une manière digne de ce farouche aspect de la multitude.
Au geste du président on fit retirer les témoins, auxquels un huissier ouvrit une porte étroite. On remarqua la supérieure des Ursulines, qui, en passant devant M. de Laubardemont, s’avança, et dit assez haut : — Vous m’avez trompée, monsieur. Il demeura impassible : elle sortit.
Un silence profond régnait dans l’assemblée.
Se levant avec gravité, mais avec un trouble visible, un des juges, nommé Houmain, lieutenant criminel d’Orléans, lut une espèce de mise en accusation d’une voix très-basse et si enrouée, qu’il était impossible d’en saisir aucune parole. Cependant il se faisait entendre lorsque ce qu’il avait à dire devait frapper l’esprit du peuple. Il divisa les preuves du procès en deux sortes : les unes résultant des dépositions de soixante-douze témoins ; les autres, et les plus certaines, des exorcismes des révérends pères ici présents, s’écria-t-il en faisant le signe de la croix.
Les pères Lactance, Barré et Mignon s’inclinèrent profondément en répétant aussi ce signe sacré. — Oui, messeigneurs, dit-il en s’adressant aux juges, on a reconnu et déposé devant vous ce bouquet de roses blanches et ce manuscrit signé du sang du magicien, copie du pacte qu’il avait fait avec Lucifer, et qu’il était forcé de porter sur lui pour conserver sa puissance. On lit encore avec horreur ces paroles écrites au bas du parchemin : La minute est aux enfers, dans le cabinet de Lucifer.
Un éclat de rire qui semblait sortir d’une poitrine forte s’entendit dans la foule. Le président rougit, et fit signe à des archers, qui essayèrent en vain de trouver le perturbateur. Le rapporteur continua :
— Les démons ont été forcés de déclarer leurs noms par la bouche de leurs victimes. Ces noms et leurs faits sont déposés sur cette table : ils s’appellent Astaroth, de l’ordre des Séraphins ; Easas, Celsus, Acaos, Cédron, Asmodée, de l’ordre des Trônes ; Alex, Zabulon, Cham, Uriel et Achas, des Principautés, etc. ; car le nombre en était infini. Quant à leurs actions, qui de nous n’en fut témoin ?
Un long murmure sortit de l’assemblée ; on imposa silence, quelques hallebardes s’avancèrent, tout se tut.
— Nous avons vu avec douleur la jeune et respectable supérieure des Ursulines déchirer son sein de ses propres mains et se rouler dans la poussière ; les autres sœurs, Agnès, Claire, etc., sortir de la modestie de leur sexe par des gestes passionnés ou des rires immodérés. Lorsque des impies ont voulu douter de la présence des démons, et que nous-mêmes avons senti notre conviction ébranlée, parce qu’ils refusaient de s’expliquer devant des inconnus, soit en grec, soit en arabe, les révérends pères nous ont raffermi en daignant nous expliquer que, la malice des mauvais esprits étant extrême, il n’était pas surprenant qu’ils eussent feint cette ignorance pour être moins pressés de questions ; qu’ils avaient même fait, dans leurs réponses, quelques barbarismes, solécismes et autres fautes, pour qu’on les méprisât, et que par dédain les saints docteurs les laissassent en repos ; et que leur haine était si forte, que, sur le point de faire un de leurs tours miraculeux, ils avaient fait suspendre une corde au plancher pour faire accuser de supercherie des personnages aussi révérés, tandis qu’il a été affirmé sous serment, par des personnes respectables, que jamais il n’y eut de corde en cet endroit.
Mais, messieurs, tandis que le ciel s’expliquait ainsi miraculeusement par ses saints interprètes, une autre lumière nous est venue tout à l’heure : à l’instant même où les juges étaient plongés dans leurs profondes méditations, un grand cri a été entendu près de la salle du conseil ; et, nous étant transportés sur les lieux, nous avons trouvé le corps d’une jeune demoiselle d’une haute naissance ; elle venait de rendre le dernier soupir dans la voie publique, entre les mains du révérend père Mignon, chanoine ; et nous avons su de ce même père, ici présent, et de plusieurs autres personnages graves, que, soupçonnant cette demoiselle d’être possédée, à cause du bruit qui s’était répandu dès longtemps de l’admiration d’Urbain Grandier pour elle, il eut l’heureuse idée de l’éprouver, et lui dit tout à coup en l’abordant : Grandier vient d’être mis à mort ; sur quoi elle ne poussa qu’un seul grand cri, et tomba morte, privée par le démon du temps nécessaire pour les secours de notre sainte mère l’Église catholique.
Un murmure d’indignation s’éleva dans la foule, où le mot d’assassin fut prononcé ; les huissiers imposèrent silence à haute voix ; mais le rapporteur le rétablit en reprenant la parole, ou plutôt la curiosité générale triompha.
— Chose infâme, messeigneurs, continua-t-il, cherchant à s’affermir par des exclamations, on a trouvé sur elle cet ouvrage écrit de la main d’Urbain Grandier.
Et il tira de ses papiers un livre couvert en parchemin.
— Ciel ! s’écria Urbain de son banc.
— Prenez garde ! s’écrièrent les juges aux archers qui l’entouraient.
— Le démon va sans doute se manifester, dit le Lactance d’une voix sinistre ; resserrez ses liens.
On obéit.
Le lieutenant criminel continua : — Elle se nommait Madeleine de Brou, âgée de dix-neuf ans.
— Ciel ! ô ciel ! c’en est trop ! s’écria l’accusé, tombant évanoui sur le parquet.
L’assemblée s’émut en sens divers ; il y eut un moment de tumulte. — Le malheureux ! il l’aimait, disaient quelques-uns. Une demoiselle si bonne ! disaient les femmes. La pitié commençait à gagner. On jeta de l’eau froide sur Grandier sans le faire sortir, et on l’attacha sur la banquette. Le rapporteur continua :
— Il nous est enjoint de lire le début de ce livre à la cour. Et il lut ce qui suit :
« C’est pour toi, douce et belle Madeleine, c’est pour mettre en repos ta conscience troublée, que j’ai peint dans un livre une seule pensée de mon âme. Elles sont toutes à toi, fille céleste, parce qu’elles y retournent comme au but de toute mon existence ; mais cette pensée que je t’envoie comme une fleur vient de toi, n’existe que par toi, et retourne à toi seule.
« Ne sois pas triste parce que tu m’aimes ; ne sois pas affligée parce que je t’adore. Les anges du ciel, que font-ils ? et les âmes des bienheureux, que leur est-il promis ? Sommes-nous moins purs que les anges ? nos âmes sont-elles moins détachées de la terre qu’après la mort ? Ô Madeleine ! qu’y a-t-il en nous dont le regard du Seigneur s’indigne ? Est-ce lorsque nous prions ensemble, et que, le front prosterné dans la poussière devant ses autels, nous demandons une mort prochaine qui nous vienne saisir durant la jeunesse et l’amour ? Est-ce au temps où, rêvant seuls sous les arbres funèbres du cimetière, nous cherchions une double tombe, souriant à notre mort et pleurant sur notre vie ? Serait-ce lorsque tu viens t’agenouiller devant moi-même au tribunal de la pénitence, et que, parlant en présence de Dieu, tu ne peux rien trouver de mal à me révéler, tant j’ai soutenu ton âme dans les régions pures du ciel ? Qui pourrait donc offenser notre Créateur ? Peut-être, oui, peut-être seulement, je le crois, quelque esprit du ciel aurait pu m’envier ma félicité, lorsqu’au jour de Pâques je te vis prosternée devant moi, épurée par de longues austérités du peu de souillure qu’avait pu laisser en toi la tache originelle. Que tu étais belle ! ton regard cherchait ton Dieu dans le ciel, et ma main tremblante l’apporta sur tes lèvres pures que jamais lèvre humaine n’osa effleurer. Être angélique, j’étais seul à partager les secrets du Seigneur, ou plutôt l’unique secret de la pureté de ton âme ; je t’unissais à ton Créateur, qui venait de descendre aussi dans mon sein. Hymen ineffable dont l’Éternel fut le prêtre lui-même, vous étiez seul permis entre la Vierge et le Pasteur ; la seule volupté de chacun de nous fut de voir une éternité de bonheur commencer pour l’autre, et de respirer ensemble les parfums du ciel, de prêter déjà l’oreille à ses concerts, et d’être sûrs que nos âmes dévoilées à Dieu seul et à nous étaient dignes de l’adorer ensemble.
« Quel scrupule pèse encore sur ton âme, ô ma sœur ? Ne crois-tu pas que j’aie rendu un culte trop grand à ta vertu ? crains-tu qu’une si pure admiration ne m’ait détourné de celle du Seigneur ?… »
Houmain en était là quand la porte par laquelle étaient sortis les témoins s’ouvrit tout à coup. Les juges, inquiets, se parlèrent à l’oreille. Laubardemont, incertain, fit signe aux pères pour savoir si c’était quelque scène exécutée par leur ordre ; mais, étant placés à quelque distance de lui, et surpris eux-mêmes, ils ne purent lui faire entendre que ce n’était point eux qui avaient préparé cette interruption. D’ailleurs, avant que leurs regards eussent été échangés, l’on vit, à la grande stupéfaction de l’assemblée, trois femmes en chemise, pieds nus, la corde au cou, un cierge à la main, s’avancer jusqu’au milieu de l’estrade. C’était la supérieure, suivie des sœurs Agnès et Claire. Toutes deux pleuraient ; la supérieure était fort pâle, mais son port était assuré et ses yeux fixes et hardis : elle se mit à genoux ; ses compagnes l’imitèrent ; tout fut si troublé que personne ne songea à l’arrêter, et d’une voix claire et ferme, elle prononça ces mots, qui retentirent dans tous les coins de la salle :
— Au nom de la très-sainte Trinité, moi, Jeanne de Belfiel, fille du baron de Cose, moi, supérieure indigne du couvent des Ursulines de Loudun, je demande pardon à Dieu et aux hommes du crime que j’ai commis en accusant l’innocent Urbain Grandier. Ma possession était fausse, mes paroles suggérées, le remords m’accable…
— Bravo ! s’écrièrent les tribunes et le peuple en frappant des mains. Les juges se levèrent ; les archers, incertains, regardèrent le président : il frémit de tout son corps, mais resta immobile.
— Que chacun se taise ! dit-il d’une voix aigre ; archers, faites votre devoir !
Cet homme se sentait soutenu par une main si puissante, que rien ne l’effrayait, car la pensée du ciel ne lui était jamais venue.
— Mes pères, que pensez-vous ? dit-il en faisant signe aux moines.
— Que le démon veut sauver son ami… Obmutesce, Satanas ! s’écria le père Lactance d’une voix terrible, ayant l’air d’exorciser encore la supérieure.
Jamais le feu mis à la poudre ne produisit un effet plus prompt que celui de ce seul mot. Jeanne de Belfiel se leva subitement, elle se leva dans toute sa beauté de vingt ans, que sa nudité terrible augmentait encore ; on eût dit une âme échappée de l’enfer apparaissant à son séducteur ; elle promena ses yeux noirs sur les moines, Lactance baissa les siens ; elle fit deux pas vers lui avec ses pieds nus, dont les talons firent retentir fortement l’échafaudage ; son cierge semblait, dans sa main, le glaive de l’ange.
— Taisez-vous, imposteur ! dit-elle avec énergie, le démon qui m’a possédée, c’est vous : vous m’avez trompée, il ne devait pas être jugé ; d’aujourd’hui seulement je sais qu’il l’est ; d’aujourd’hui j’entrevois sa mort ; je parlerai.
— Femme, le démon vous égare !
— Dites que le repentir m’éclaire : filles aussi malheureuses que moi, levez-vous ; n’est-il pas innocent ?
— Nous le jurons ! dirent encore à genoux les deux jeunes sœurs laies en fondant en larmes, parce qu’elles n’étaient pas animées par une résolution aussi forte que celle de la supérieure. Agnès même eut à peine dit ce mot que, se tournant du côté du peuple : — Secourez-moi, s’écria-t-elle ; ils me puniront, ils me feront mourir ! Et, entraînant sa compagne, elle se jeta dans la foule, qui les accueillit avec amour ; mille voix leur jurèrent protection, des imprécations s’élevèrent, les hommes agitèrent leurs bâtons contre terre ; on n’osa pas empêcher le peuple de les faire sortir de bras en bras jusqu’à la rue.
Pendant cette nouvelle scène, les juges interdits chuchotaient, Laubardemont regardait les archers et leur indiquait les points où leur surveillance devait se porter ; souvent il montra du doigt le groupe noir. Les accusateurs regardèrent à la tribune de l’évêque de Poitiers, mais ils ne trouvèrent aucune expression sur sa figure apathique. C’était un de ces vieillards dont la mort s’empare dix ans avant que le mouvement cesse tout à fait en eux ; sa vue semblait voilée par un demi-sommeil ; sa bouche béante ruminait quelques paroles vagues et habituelles de piété qui n’avaient aucun sens ; il lui était resté assez d’intelligence pour distinguer le plus fort parmi les hommes et lui obéir, ne songeant même pas un moment à quel prix. Il avait donc signé la sentence des docteurs de Sorbonne qui déclarait les religieuses possédées, sans en tirer seulement la conséquence de la mort d’Urbain ; le reste lui semblait une de ces cérémonies plus ou moins longues auxquelles il ne prêtait aucune attention, accoutumé qu’il était à les voir et à vivre au milieu de leurs pompes, en étant même une partie et un meuble indispensable. Il ne donna donc aucun signe de vie en cette occasion, mais il conserva seulement un air parfaitement noble et nul.
Cependant le père Lactance, ayant eu un moment pour se remettre de sa vive attaque, se tourna vers le président et dit :
— Voici une preuve bien claire que le ciel nous envoie sur la possession, car jamais madame la supérieure n’avait oublié la modestie et la sévérité de son ordre.
— Que tout l’univers n’est-il ici pour me voir ! dit Jeanne de Belfiel, toujours aussi ferme. Je ne puis être assez humiliée sur la terre, et le ciel me repoussera, car j’ai été votre complice.
La sueur ruisselait sur le front de Laubardemont. Cependant, essayant de se remettre : — Quel conte absurde ! et qui vous y força donc, ma sœur ?
La voix de la jeune fille devint sépulcrale, elle en réunit toutes les forces, appuya la main sur son cœur, comme si elle eût voulu l’arracher, et, regardant Urbain Grandier, elle répondit : — L’amour !
L’assemblée frémit ; Urbain, qui, depuis son évanouissement, était resté la tête baissée et comme mort, leva lentement ses yeux sur elle et revint entièrement à la vie pour subir une douleur nouvelle. La jeune pénitente continua :
— Oui, l’amour qu’il a repoussé, qu’il n’a jamais connu tout entier, que j’avais respiré dans ses discours, que mes yeux avaient puisé dans ses regards célestes, que ses conseils mêmes ont accru. Oui, Urbain est pur comme l’ange, mais bon comme l’homme qui a aimé ; je ne le savais pas qu’il eût aimé ! C’est vous, dit-elle alors plus vivement, montrant Lactance, Barré et Mignon, et quittant l’accent de la passion pour celui de l’indignation, c’est vous qui m’avez appris qu’il aimait, vous qui ce matin m’avez trop cruellement vengée en tuant ma rivale par un mot ! Hélas ! je ne voulais que les séparer. C’était un crime ; mais je suis Italienne par ma mère ; je brûlais, j’étais jalouse ; vous me permettiez de voir Urbain, de l’avoir pour ami et de le voir tous les jours…
Elle se tut ; puis, criant : — Peuple, il est innocent ! Martyr, pardonne-moi ! j’embrasse tes pieds ! Elle tomba aux pieds d’Urbain, et versa enfin des torrents de larmes.
Urbain éleva ses mains liées étroitement, et, lui donnant sa bénédiction, dit d’une voix douce, mais faible :
— Allez, ma sœur, je vous pardonne au nom de Celui que je verrai bientôt ; je vous l’avais dit autrefois, et vous le voyez à présent, les passions font bien du mal quand on ne cherche pas à les tourner vers le ciel.
La rougeur monta pour la seconde fois sur le front de Laubardemont : — Malheureux ! dit-il, tu prononces les paroles de l’Église.
— Je n’ai pas quitté son sein, dit Urbain.
— Qu’on emporte cette fille ! dit le président.
Quand les archers voulurent obéir, ils s’aperçurent qu’elle avait serré avec tant de force la corde suspendue à son cou, qu’elle était rouge et presque sans vie. L’effroi fit sortir toutes les femmes de l’assemblée, plusieurs furent emportées évanouies ; mais la salle n’en fut pas moins pleine, les rangs se serraient, et les hommes de la rue débordaient dans l’intérieur.
Les juges épouvantés se levèrent, et le président essaya de faire vider la salle ; mais le peuple se couvrant, demeura dans une effrayante immobilité ; les archers n’étaient plus assez nombreux, il fallut céder, et Laubardemont, d’une voix troublée, dit que le conseil allait se retirer pour une demi-heure. Il leva la séance ; le public, sombre, demeura debout.
CHAPITRE IX Le siége.
Il papa alzato le mani e fattomi un patente crocione sopra la mia figura, mi disse, che mi benediva e che mi perdonava tutti gli omicidii che io avevo mai fatti, e tutti quelli che mai io farei in servizio della Chiesa apostolica.
Benvenuto Cellini.
Il est des moments dans la vie où l’on souhaite avec ardeur les fortes commotions pour se tirer des petites douleurs ; des époques où l’âme, semblable au lion de la fable, et fatiguée des atteintes continuelles de l’insecte, souhaite un plus fort ennemi, et appelle les dangers de toute la puissance de son désir. Cinq-Mars se trouvait dans cette disposition d’esprit, qui naît toujours d’une sensibilité maladive des organes et d’une perpétuelle agitation du cœur. Las de retourner sans cesse en lui-même les combinaisons d’événements qu’il souhaitait et celles qu’il avait à redouter ; las d’appliquer à des probabilités tout ce que sa tête avait de force pour les calculs, d’appeler à son secours tout ce que son éducation lui avait fait apprendre de la vie des hommes illustres pour le rapprocher de sa situation présente ; accablé de ses regrets, de ses songes, des prédictions, des chimères, des craintes et de tout ce monde imaginaire dans lequel il avait vécu pendant son voyage solitaire, il respira en se trouvant jeté dans un monde réel presque aussi bruyant, et le sentiment de deux dangers véritables rendit à son sang la circulation, et la jeunesse à tout son être.
Depuis la scène nocturne de son auberge près de Loudun, il n’avait pu reprendre assez d’empire sur son esprit pour s’occuper d’autre chose que de ses chères et douloureuses pensées ; et une sorte de consomption s’emparait déjà de lui, lorsque heureusement il arriva au camp de Perpignan, et heureusement encore eut occasion d’accepter la proposition de l’abbé de Gondi ; car on a sans doute reconnu Cinq-Mars dans la personne de ce jeune étranger en deuil, si insouciant et si mélancolique, que le duelliste en soutane avait pris pour témoin.
Il avait fait établir sa tente comme volontaire dans la rue du camp assignée aux jeunes seigneurs qui devaient être présentés au Roi et servir comme aides de camp des généraux, ; il s’y rendit promptement, fut bientôt armé, à cheval et cuirassé selon la coutume qui subsistait encore alors, et partit seul pour le bastion espagnol, lieu du rendez-vous. Il s’y trouva le premier, et reconnut qu’un petit champ de gazon caché par les ouvrages de la place assiégée avait été fort bien choisi par le petit abbé pour ses projets homicides ; car, outre que personne n’eût soupçonné des officiers d’aller se battre sous la ville même qu’ils attaquaient, le corps du bastion les séparait du camp français, et devait les voiler comme un immense paravent. Il était bon de prendre ces précautions, car il n’en coûtait pas moins que la tête alors pour s’être donné la satisfaction de risquer son corps.
En attendant ses amis et ses adversaires, Cinq-Mars eut le temps d’examiner le côté du sud de Perpignan, devant lequel il se trouvait. Il avait entendu dire que ce n’était pas ces ouvrages que l’on attaquerait, et cherchait en vain à se rendre compte de ces projets. Entre cette face méridionale de la ville, les montagnes de l’Albère et le col du Perthus, on aurait pu tracer des lignes d’attaque et des redoutes contre le point accessible ; mais pas un soldat de l’armée n’y était placé ; toutes les forces semblaient dirigées sur le nord de Perpignan, du côté le plus difficile, contre un fort de brique nommé le Castillet, qui surmonte la porte de Notre-Dame. Il vit qu’un terrain en apparence marécageux, mais très-solide, conduisait jusqu’au pied du bastion espagnol ; que ce poste était gardé avec toute la négligence castillane, et ne pouvait avoir cependant de force que par ses défenseurs, car ses créneaux et ses meurtrières étaient ruinés et garnis de quatre pièces de canon d’un énorme calibre, encaissées dans du gazon, et par là rendues immobiles et impossibles à diriger contre une troupe qui se précipiterait rapidement au pied du mur.
Il était aisé de voir que ces énormes pièces avaient ôté aux assiégeants l’idée d’attaquer ce point, et aux assiégés celle d’y multiplier les moyens de défense. Aussi, d’un côté, les postes avancés et les vedettes étaient fort éloignés ; de l’autre, les sentinelles étaient rares et mal soutenues. Un jeune Espagnol, tenant une longue escopette avec sa fourche suspendue à son côté, et la mèche fumante dans la main droite, se promenait nonchalamment sur le rempart, et s’arrêta à considérer Cinq-Mars, qui faisait à cheval le tour des fossés et du marais.
— Señor Caballero, lui dit-il, est-ce que vous voulez prendre le bastion à vous seul et à cheval, comme don Quixote-Quixada de la Mancha ?
Et en même temps il détacha la fourche ferrée qu’il avait au côté, la planta en terre, et y appuyait le bout de son escopette pour ajuster, lorsqu’un grave Espagnol plus âgé, enveloppé dans un sale manteau brun, lui dit dans sa langue :
— Ambrosio de demonio, ne sais-tu pas bien qu’il est défendu de perdre la poudre inutilement jusqu’aux sorties ou aux attaques, pour avoir le plaisir de tuer un enfant qui ne vaut pas ta mèche ! C’est ici même que Charles-Quint a jeté et noyé dans le fossé la sentinelle endormie. Fais ton devoir, ou je l’imiterai.
Ambrosio remit son fusil sur son épaule, son bâton fourchu à son côté, et reprit sa promenade sur le rempart.
Cinq-Mars avait été fort peu ému de ce geste menaçant, et s’était contenté d’élever les rênes de son cheval et de lui approcher les éperons, sachant que d’un saut de ce léger animal il serait transporté derrière un petit mur d’une cabane qui s’élevait dans le champ où il se trouvait, et serait à l’abri du fusil espagnol avant que l’opération de la fourche et de la mèche fût terminée. Il savait d’ailleurs qu’une convention tacite des deux armées empêchait que les tirailleurs ne fissent feu sur les sentinelles, ce qui eût été regardé comme un assassinat de chaque côté. Il fallait même que le soldat qui s’était disposé ainsi à l’attaque fût dans l’ignorance des consignes pour l’avoir fait. Le jeune d’Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent ; et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il reprit la sienne sur le gazon, et aperçut bientôt cinq cavaliers qui se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arrivèrent au plus grand galop ne le saluèrent pas ; mais, s’arrêtant presque sur lui, se jetèrent à terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou, qui le serrait tendrement, tandis que le petit abbé de Gondi, riant de tout son cœur, s’écriait :
— Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au moment d’immoler un coquin qui n’est pas de la famille du Roi des rois, je vous assure !
— Eh quoi ! c’est vous, cher Cinq-Mars ! s’écriait de Thou ; quoi ! sans que j’aie su votre arrivée au camp ! Oui, c’est bien vous ; je vous reconnais, quoique vous soyez plus pâle. Avez-vous été malade, cher ami ? Je vous ai écrit bien souvent ; car notre amitié d’enfance m’est demeurée bien avant dans le cœur.
— Et moi, répondit Henry d’Effiat, j’ai été bien coupable envers vous : mais je vous conterai tout ce qui m’étourdissait ; je pourrai vous en parler, et j’avais honte de vous l’écrire. Mais que vous êtes bon ! votre amitié ne s’est point lassée.
— Je vous connais trop bien, reprenait de Thou ; je savais qu’il ne pouvait y avoir d’orgueil entre nous, et que mon âme avait un écho dans la vôtre.
Avec ces paroles, ils s’embrassaient les yeux humides de ces larmes douces que l’on verse si rarement dans la vie, et dont il semble cependant que le cœur soit toujours chargé, tant elles font de bien en coulant.
Cet instant fut court ; et, pendant ce peu de mots, Gondi n’avait cessé de les tirer par leur manteau en disant :
— À cheval ! à cheval ! messieurs. Eh ! pardieu, vous aurez le temps de vous embrasser, si vous êtes si tendres ; mais ne vous faites pas arrêter, et songeons à en finir bien vite avec nos bons amis qui arrivent. Nous sommes dans une vilaine position, avec ces trois gaillards-là en face ; les archers pas loin d’ici, et les Espagnols là-haut ; il faut tenir tête à trois feux.