Cinq-Mars (page 5)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il parlait encore lorsque M. de Launay, se trouvant à soixante pas de là avec ses seconds, choisis dans ses amis plutôt que dans les partisans du Cardinal, embarqua son cheval au petit galop, selon les termes du manège, et, avec toute la précision des leçons qu’on y reçoit, s’avança de très-bonne grâce vers ses jeunes adversaires et les salua gravement.

— Messieurs, dit-il, je crois que nous ferions bien de nous choisir et de prendre du champ ; car il est question d’attaquer les lignes et il faut que je sois à mon poste.

— Nous sommes prêts, monsieur, dit Cinq-Mars ; et, quant à nous choisir, je serai bien aise de me trouver en face de vous ; car je n’ai point oublié le maréchal de Bassompierre et le bois de Chaumont ; vous savez mon avis sur votre insolente visite chez ma mère.

— Vous êtes jeune, monsieur ; j’ai rempli chez madame votre mère les devoirs d’homme du monde ; chez le maréchal, ceux de capitaine des gardes ; ici, ceux de gentilhomme avec monsieur l’abbé qui m’a appelé ; et ensuite j’aurai cet honneur avec vous.

— Si je vous le permets, dit l’abbé déjà à cheval.

Ils prirent soixante pas de champ, et c’était tout ce qu’offrait d’étendue le pré qui les renfermait ; l’abbé de Gondi fut placé entre de Thou et son ami, qui se trouvait le plus rapproché des remparts, où deux officiers espagnols et une vingtaine de soldats se placèrent, comme au balcon, pour voir ce duel de six personnes, spectacle qui leur était assez habituel. Ils donnaient les mêmes signes de joie qu’à leurs combats de taureaux, et riaient de ce rire sauvage et amer que leur physionomie tient du sang arabe.

À un signe de Gondi, les six chevaux partirent au galop, et se rencontrèrent sans se heurter au milieu de l’arène ; à l’instant six coups de pistolet s’entendirent presque ensemble, et la fumée couvrit les combattants.

Quand elle se dissipa, on ne vit, des six cavaliers et des six chevaux, que trois hommes et trois animaux en bon état. Cinq-Mars était à cheval, donnant la main à son adversaire aussi calme que lui ; à l’autre extrémité, de Thou s’approchait du sien, dont il avait tué le cheval, et l’aidait à se relever ; pour Gondi et de Launay, on ne les voyait plus ni l’un ni l’autre. Cinq-Mars, les cherchant avec inquiétude, aperçut en avant le cheval de l’abbé qui sautait et caracolait, traînant à sa suite le futur cardinal, qui avait le pied pris dans l’étrier et jurait comme s’il n’eût jamais étudié autre chose que le langage des camps : il avait le nez et les mains tout en sang de sa chute et de ses efforts pour s’accrocher au gazon, et voyait avec assez d’humeur son cheval, que son pied chatouillait bien malgré lui, se diriger vers le fossé rempli d’eau qui entourait le bastion, lorsque heureusement Cinq-Mars, passant entre le bord du marécage et le cheval, le saisit par la bride et l’arrêta.

— Eh bien ! mon cher abbé, je vois que vous n’êtes pas bien malade, car vous parlez énergiquement.

— Par la corbleu ! criait Gondi en se débarbouillant de la terre qu’il avait dans les yeux, pour tirer un coup de pistolet à la figure de ce géant, il a bien fallu me pencher en avant et m’élever sur l’étrier ; aussi ai-je un peu perdu l’équilibre ; mais je crois qu’il est par terre aussi.

— Vous ne vous trompez guère, monsieur, dit de Thou, qui arriva ; voilà son cheval qui nage dans le fossé avec son maître, dont la cervelle est emportée ; il faut songer à nous évader.

— Nous évader ? c’est assez difficile, messieurs, dit l’adversaire de Cinq-Mars survenant, voici le coup de canon, signal de l’attaque ; je ne croyais pas qu’il partît sitôt : si nous retournons, nous rencontrerons les Suisses et les lansquenets qui sont en bataille sur ce point.

— M. de Fontrailles a raison, dit de Thou ; mais, si nous ne retournons pas, voici des Espagnols qui courent aux armes, et nous feront siffler des balles sur la tête.

— Eh bien ! tenons conseil, dit Gondi ; appelez donc M. de Montrésor, qui s’occupe inutilement de chercher le corps de ce pauvre de Launay. Vous ne l’avez pas blessé, monsieur de Thou ?

— Non, monsieur l’abbé, tout le monde n’a pas la main si heureuse que la vôtre, dit amèrement Montrésor, qui venait boitant un peu à cause de sa chute ; nous n’aurons pas le temps de continuer avec l’épée.

— Quant à continuer, je n’en suis pas, messieurs, dit Fontrailles ; M. de Cinq-Mars en a agi trop noblement avec moi : mon pistolet avait fait long feu, et, ma foi, le sien s’est appuyé sur ma joue, j’en sens encore le froid ; il a eu la bonté de l’ôter et de tirer en l’air ; je ne l’oublierai jamais, et je suis à lui à la vie et à la mort.

— Il ne s’agit pas de cela, messieurs, interrompit Cinq-Mars ; voici une balle qui m’a sifflé à l’oreille ; l’attaque est commencée de toutes parts, et nous sommes enveloppés par les amis et les ennemis.

En effet, la canonnade était générale ; la citadelle, la ville et l’armée étaient couvertes de fumée ; le bastion seul qui leur faisait face n’était pas attaqué ; et ses gardes semblaient moins se préparer à le défendre qu’à examiner le sort des autres fortifications.

— Je crois que l’ennemi a fait une sortie, dit Montrésor, car la fumée a cessé dans la plaine, et je vois des masses de cavaliers qui chargent pendant que le canon de la place les protège.

— Messieurs, dit Cinq-Mars, qui n’avait cessé d’observer les murailles, nous pourrions prendre un parti : ce serait d’entrer dans ce bastion mal gardé.

— C’est très-bien dit, monsieur, dit Fontrailles ; mais nous ne sommes que cinq contre trente au moins, et nous voilà bien découverts et faciles à compter.

— Ma foi, l’idée n’est pas mauvaise, dit Gondi : il vaut mieux être fusillé là-haut que pendu là-bas, si l’on vient à nous trouver ; car ils doivent déjà s’être aperçus que M. de Launay manque à sa compagnie, et toute la cour sait notre affaire.

— Parbleu ! messieurs, dit Montrésor, voilà du secours qui nous vient.

Une troupe nombreuse à cheval, mais fort en désordre, arrivait sur eux au plus grand galop ; des habits rouges les faisaient voir de loin ; ils semblaient avoir pour but de s’arrêter dans le champ même où se trouvaient nos duellistes embarrassés, car à peine les premiers chevaux y furent-ils, que les cris de halte se répétèrent et se prolongèrent par la voix des chefs mêlés à leurs cavaliers.

— Allons au-devant d’eux, ce sont les gens d’armes de la garde du Roi, dit Fontrailles ; je les reconnais à leurs cocardes noires. Je vois aussi beaucoup de chevau-légers avec eux ; mêlons-nous à leur désordre, car je crois qu’ils sont ramenés.

Ce mot est un terme honnête qui voulait dire et signifie encore en déroute dans le langage militaire. Tous les cinq s’avancèrent vers cette troupe vive et bruyante, et virent que cette conjecture était très-juste. Mais, au lieu de la consternation qu’on pourrait attendre en pareil cas, ils ne trouvèrent qu’une gaieté jeune et bruyante, et n’entendirent que des éclats de rire de ces deux compagnies.

— Ah ! pardieu, Cahuzac, disait l’un, ton cheval courait mieux que le mien ; je crois que tu l’as exercé aux chasses du Roi.

— C’est pour que nous soyons plus tôt ralliés que tu es arrivé le premier ici, répondait l’autre.

— Je crois que le marquis de Coislin est fou de nous faire charger quatre cents contre huit régiments espagnols.

— Ah ! ah ! ah ! Locmaria, votre panache est bien arrangé ! il a l’air d’un saule pleureur. Si nous suivons celui-là, ce sera à l’enterrement.

— Eh ! messieurs, je vous l’ai dit d’avance, répondait d’assez mauvaise humeur ce jeune officier ; j’étais sûr que ce capucin de Joseph, qui se mêle de tout, se trompait en nous disant de charger de la part du Cardinal. Mais auriez-vous été contents si ceux qui ont l’honneur de vous commander avaient refusé la charge ?

— Non ! non ! non ! répondirent tous ces jeunes gens en reprenant rapidement leurs rangs ?

— J’ai dit, reprit le vieux marquis de Coislin, qui, avec ses cheveux blancs, avait encore le feu de la jeunesse dans les yeux, que si l’on vous ordonnait de monter à l’assaut à cheval, vous le feriez.

— Bravo ! bravo ! crièrent tous les gens d’armes en battant des mains.

— Eh bien, monsieur le marquis, dit Cinq-Mars en s’approchant, voici l’occasion d’exécuter ce que vous avez promis ; je ne suis qu’un simple volontaire, mais il y a déjà un instant que ces messieurs et moi examinons ce bastion, et je crois qu’on en pourrait venir à bout.

— Monsieur, au préalable, il faudrait sonder le gué pour…

En ce moment, une balle partie du rempart même dont on parlait vint casser la tête au cheval du vieux capitaine.

— Locmaria, de Mouy, prenez le commandement, et l’assaut, l’assaut ! crièrent les deux compagnies nobles, le croyant mort.

— Un moment, un moment, messieurs, dit le vieux Coislin en se relevant, je vous y conduirai, s’il vous plaît ; guidez-nous, monsieur le volontaire, car les Espagnols nous invitent à ce bal, et il faut répondre poliment.

À peine le vieillard fut-il sur un autre cheval, que lui amenait un de ses gens, et eut-il tiré son épée, que, sans attendre son commandement, toute cette ardente jeunesse, précédée par Cinq-Mars et ses amis, dont les chevaux étaient poussés en avant par les escadrons, se jeta dans les marais, où, à son grand étonnement et à celui des Espagnols, qui comptaient trop sur sa profondeur, les chevaux ne s’enfoncèrent que jusqu’aux jarrets, et malgré une décharge à mitraille des deux plus grosses pièces, tous arrivèrent pêle-mêle sur un petit terrain de gazon, au pied des remparts à demi-ruinés. Dans l’ardeur du passage, Cinq-Mars et Fontrailles, avec le jeune Locmaria, lancèrent leurs chevaux sur le rempart même ; mais une vive fusillade tua et renversa ces trois animaux, qui roulèrent avec leurs maîtres.

— Pied à terre, messieurs ! cria le vieux Coislin ; le pistolet et l’épée, et en avant ! abandonnez vos chevaux.

Tous obéirent rapidement, et vinrent se jeter en foule à la brèche.

Cependant de Thou, que son sang-froid ne quittait jamais non plus que son amitié, n’avait pas perdu de vue son jeune Henry, et l’avait reçu dans ses bras lorsque son cheval était tombé. Il le remit debout, lui rendit son épée échappée, et lui dit avec le plus grand calme, malgré les balles qui pleuvaient de tout côté :

— Mon ami, ne suis-je pas bien ridicule au milieu de toute cette bagarre, avec mon habit de conseiller au Parlement ?

— Parbleu, dit Montrésor qui s’avançait, voici l’abbé qui vous justifie bien.

En effet, le petit Gondi, repoussant des coudes les Chevau-légers, criait de toutes ses forces : — Trois duels et un assaut ! J’espère que j’y perdrai ma soutane, enfin !

Et, en disant ces mots, il frappait d’estoc et de taille sur un grand Espagnol.

La défense ne fut pas longue. Les soldats castillans ne tinrent pas longtemps contre les officiers français, et pas un d’eux n’eut le temps ni la hardiesse de recharger son arme.

— Messieurs, nous raconterons cela à nos maîtresses, à Paris ! s’écria Locmaria en jetant son chapeau en l’air.

Et Cinq-Mars, de Thou, Coislin, de Mouy, Londigny, officiers des compagnies rouges, et tous ces jeunes gentilshommes, l’épée dans la main droite, le pistolet dans la gauche, se heurtant, se poussant et se faisant autant de mal à eux-mêmes qu’à l’ennemi par leur empressement, débordèrent enfin sur la plate-forme du bastion, comme l’eau versée d’un vase dont l’entrée est trop étroite jaillit par torrent au dehors.

Dédaignant de s’occuper des soldats vaincus qui se jetaient à leurs genoux, ils les laissèrent errer dans le fort sans même les désarmer, et se mirent à courir dans leur conquête comme des écoliers en vacances, riant de tout leur cœur comme après une partie de plaisir.

Un officier espagnol, enveloppé dans son manteau brun, les regardait d’un air sombre.

— Quels démons est-ce là, Ambrosio ? disait-il à un soldat. Je ne les ai pas connus autrefois en France. Si Louis XIII a toute une armée ainsi composée, il est bien bon de ne pas conquérir l’Europe.

— Oh ! je ne les crois pas bien nombreux ; il faut que ce soit un corps de pauvres aventuriers qui n’ont rien à perdre, et tout à gagner par le pillage.

— Tu as raison, dit l’officier ; je vais tâcher d’en séduire un pour m’échapper.

Et, s’approchant avec lenteur, il aborda un jeune chevau-léger, d’environ dix-huit ans, qui était à l’écart assis sur le parapet ; il avait le teint blanc et rose d’une jeune fille, sa main délicate tenait un mouchoir brodé dont il essuyait son front et ses cheveux d’un blond d’argent ; il regardait l’heure à une grosse montre ronde couverte de rubis enchâssés et suspendue à sa ceinture par un nœud de rubans.

L’Espagnol étonné s’arrêta. S’il ne l’eût vu renverser ses soldats, il ne l’aurait cru capable que de chanter une romance couché sur un lit de repos. Mais prévenu par les idées d’Ambrosio, il songea qu’il se pouvait qu’il eût volé ces objets de luxe au pillage des appartements d’une femme ; et, l’abordant brusquement, lui dit :

— Hombre ! je suis officier ; veux-tu me rendre la liberté et me faire revoir mon pays ?

Le jeune Français le regarda avec l’air doux de son âge, et, songeant à sa propre famille, lui dit :

— Monsieur, je vais vous présenter au marquis de Coislin, qui vous accordera sans doute ce que vous demandez ; votre famille est-elle de Castille ou d’Aragon ?

— Ton Coislin demandera une autre permission encore, et me fera attendre une année. Je te donnerai quatre mille ducats si tu me fais évader.

Cette figure douce, ces traits enfantins, se couvrirent de la pourpre de la fureur ; ces yeux bleus lancèrent des éclairs, et, en disant : De l’argent, à moi ! va-t’en, imbécile ! le Jeune homme donna sur la joue de l’Espagnol un bruyant soufflet. Celui-ci, sans hésiter, tira un long poignard de sa poitrine, et, saisissant le bras du Français, crut le lui plonger facilement dans le cœur ; mais, leste et vigoureux, l’adolescent lui prit lui-même le bras droit, et, l’élevant avec force au-dessus de sa tête, le ramena avec le fer sur celle de l’Espagnol frémissant de rage.

— Eh ! eh ! eh ! doucement, Olivier ! Olivier ! crièrent de toutes parts ses camarades accourant : il y a assez d’Espagnols par terre.

Et ils désarmèrent l’officier ennemi.

— Que ferons-nous de cet enragé ? disait l’un.

— Je n’en voudrais pas pour mon valet de chambre, répondait l’autre.

— Il mérite d’être pendu, disait un troisième ; mais, ma foi, messieurs, nous ne savons pas pendre ; envoyons-le à ce bataillon de Suisses qui passe dans la plaine.

Et cet homme sombre et calme, s’enveloppant de nouveau dans son manteau, se mit en marche de lui-même, suivi d’Ambrosio, pour aller joindre le bataillon, poussé par les épaules et hâté par cinq ou six de ces jeunes fous.

Cependant la première troupe d’assiégeants, étonnée de son succès, l’avait suivi jusqu’au bout. Cinq-Mars, conseillé par le vieux Coislin, avait fait le tour du bastion, et ils virent tous deux avec chagrin qu’il était entièrement séparé de la ville, et que leur avantage ne pouvait se poursuivre. Ils revinrent donc sur la plate-forme, lentement et en causant, rejoindre de Thou et l’abbé de Gondi, qu’ils trouvèrent riant avec les jeunes Chevau-légers.

— Nous avions avec nous la Religion et la Justice, messieurs, nous ne pouvions pas manquer de triompher.

— Comment donc ? mais c’est qu’elles ont frappé aussi fort que nous !

Ils se turent à l’approche de Cinq-Mars, et restèrent un instant à chuchoter et à demander son nom ; puis tous l’entourèrent et lui prirent la main avec transport.

— Messieurs, vous avez raison, dit le vieux capitaine ; c’est, comme disaient nos pères, le mieux faisant de la journée. C’est un volontaire qui doit être présenté aujourd’hui au Roi par le Cardinal.

— Par le Cardinal ! nous le présenterons nous-mêmes ; ah ! qu’il ne soit pas Cardinaliste, il est trop brave garçon pour cela, disaient avec vivacité tous ces jeunes gens.

— Monsieur, je vous en dégoûterai bien, moi, dit Olivier d’Entraigues en s’approchant, car j’ai été son page, et je le connais parfaitement. Servez plutôt dans les Compagnies Rouges ; allez, vous aurez de bons camarades.

Le vieux marquis évita l’embarras de la réponse à Cinq-Mars en faisant sonner les trompettes pour rallier ses brillantes Compagnies. Le canon avait cessé de se faire entendre, et un Garde était venu l’avertir que le Roi et le Cardinal parcouraient la ligne pour voir les résultats de la journée ; il fit passer tous les chevaux par la brèche ; ce qui fut assez long, et ranger les deux compagnies à cheval en bataille dans un lieu où il semblait impossible qu’une autre troupe que l’infanterie eût jamais pu pénétrer.

lion: lyon

NOTES

et

DOCUMENTS HISTORIQUES

Lorsque parut pour la première fois ce livre, il parut seul, sans notes, comme œuvre d’art, comme résumé d’un siècle. Pour qu’en toute loyauté il fût jugé par le public, l’auteur ne voulut l’entourer en nulle façon de cet éclat apparent des recherches historiques, dont il est trop facile de décorer un livre nouveau. Il voulut, selon la théorie qui sert ici de préface : Sur la vérité dans l’art, ne point montrer le vrai détaillé, mais l’œuvre épique, la composition avec sa tragédie, dont les nœuds enveloppent tous les personnages éminents du temps de Louis XIII. Bientôt cependant l’auteur s’aperçut de la nécessité d’indiquer les sources principales de son travail ; et comme il avait toujours voulu remonter aux plus pures, c’est-à-dire aux manuscrits, et, à leur défaut, aux éditions contemporaines, il ajouta les renseignements les plus détaillés à la seconde édition de Cinq-Mars, pour rectifier des erreurs répandues sur l’authenticité de quelques faits. Depuis lors il revint à la simple et primitive unité de son ouvrage. Mais aujourd’hui qu’on a multiplié, au delà de ce qu’il eût pu attendre, cette production, qu’il est loin de croire irréprochable, il veut que les esprits curieux des détails du vrai anecdotique n’aient pas à chercher ailleurs des documents qu’il avait écartés.

page 98. Une barbe plate et rousse à l’extrémité…

« Pendant sa jeunesse, dit l’historien du père Joseph, il avait les cheveux et la barbe d’un roux un peu ardent. Il s’était aperçu que Louis XIII ne pouvait souffrir cette couleur ; aussi avait-il pris soin de la brunir avec des peignes de plomb et d’acier, jusqu’à ce qu’il eût trouvé le secret de la blanchir, que lui donna plus tard un empirique. L’horreur du roi était telle pour cette couleur, qu’un jour son premier gentilhomme de la chambre (dont le frère avait le plus beau gouvernement du royaume), ayant l’honneur d’accompagner Sa Majesté à Fontainebleau, dans une partie de chasse, il fit tant de pluie qu’il emporta toute la peinture dont il cachait la rousseur de ses cheveux. Le prince, l’ayant aperçue, en eut peur et lui dit : — Bon Dieu, que vois-je ! ne paraissez plus devant moi. Le gentilhomme fut obligé de se défaire de sa charge. »

page 99. Son confident…

Ce trop célèbre capucin, que l’un de ses historiens appelle l’esprit auxiliaire du Cardinal, fut non-seulement son confident, mais celui du Roi même. Inflexible, souple et bas, il affermissait les pas du ministre dans les voies du sang, et l’aidait à y faire descendre le faible prince. L’histoire de cet homme est partout ; mais voici les détails d’une de ses manœuvres que l’on connaît peu :

M. de Montmorency était pris à Castelnaudary. Louis XIII hésitait à le faire périr. Monsieur, qui l’avait abandonné sur le champ de bataille, demandait sa grâce avec vigueur. Le Cardinal voulait sa mort, et ne savait comment obtenir cette précieuse faveur. Bullion était chargé de la négociation, et conseillait Gaston : ce fut à cet homme que Joseph s’adressa d’abord.

Il s’empare de lui avec une adresse de serpent, et, par son organe, fait conseiller à Monsieur de ne plus demander au Roi des assurances pour la grâce du jeune duc, mais de s’en remettre à la bonté seule de Louis, dont on blessait le cœur en ayant l’air d’en douter. Monsieur croit voir dans ce discours l’intention de pardonner, insinuée par son frère même, et fait son accommodement pour lui seul, sans rien stipuler pour le jeune duc, et s’en remettant à la clémence du Roi. C’est alors qu’en un conseil étroit entre le Roi, le Cardinal et Joseph, celui-ci ose prendre la parole le premier, et, concertant la fougue de ses vociférations politiques avec les flegmatiques arguments du Cardinal, arrache de Louis la promesse, trop bien tenue, d’être inflexible.

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