Cinq-Mars (page 7)
Le même jour le Cardinal-Duc écrit au Roi très-humblement, et sur le ton d’une victime et d’un prêtre candide que le Roi défend.
Son Éminence au Roy. Ayant sçeu, dit-il, la nouvelle descouverte qu’il a pleu au Roi faire du mauvais dessein qu’avoit M. le Grand contre moy, contre un Cardinal, qui depuis vingt-cinq ans a, par la permission de Dieu, assez heureusement servi son maistre ; plus la malice de ce malheureux est grande, plus la bonté de Sa Majesté paroist. Du septiesme juillet 1642.
Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l’envoyant chercher dans la prison de Tarascon. J’ai sous les yeux ce curieux interrogatoire, et le donne tel qu’il a été conservé mot pour mot. Il n’est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise des deux personnages, dont aucun n’oublie le rang et le caractère de l’autre, et qui semblent toujours avoir dans la pensée leur vieil adage : Un gentilhomme en vaut un autre.
Interrogatoire et réponse de M. de Thou à Monseigneur le Cardinal-Duc, qui l’envoya quérir en la prison du chasteau de Tarascon. (Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu’il a fait durant le grand orage de la cour, en l’année 1642, et tiré des mémoires qu’il a escrits de sa main. M. DC. XLVIII.)
M. Le Cardinal. Monsieur, je vous prie de m’excuser de vous avoir donné la peine de venir icy.
M. De Thou. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.
Après, il lui fit donner une chaise près de son lit.
M. Le Cardinal. Monsieur, je vous prie de me dire l’origine des choses qui se sont passées cy-devant.
M. De Thou. Monseigneur, il n’y a personne qui le puisse mieux sçavoir que Votre Éminence.
M. Le Cardinal. Je n’ai point d’intelligence en Espagne pour le sçavoir.
M. De Thou. Le Roy en ayant donné l’ordre, Monseigneur, cela n’a peu estre sans vous l’avoir fait connoistre.
M. Le Cardinal. Avez-vous escrit à Rome et en Espagne ?
M. De Thou. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.
M. Le Cardinal. Estes-vous secrétaire d’État, pour l’avoir fait ?
M. De Thou. Non, Monseigneur ; mais le Roy me l’avoit commandé, je n’ai peu faillir de le faire.
M. Le Cardinal. Avez-vous quelque pouvoir de cela ?
M. De Thou. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement de le faire par escrit.
M. Le Cardinal. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n’en a rien dit ?
M. De Thou. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l’avoir dit ; car il a receu le commandement aussi bien que moi.
M. Le Cardinal. Où sont ces commandements ?
M. De Thou. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en sera besoin.
Mais c’est là ce qu’il faut éviter. Le Cardinal ne veut pas savoir que le Roi a donné des ordres contre lui. Il demande à Paris des commissaires, un surtout qu’il désigne, M. de Lamon, pour aider M. de Chazé à de nouveaux interrogatoires dirigés contre ce de Thou si imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.
Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d’Orléans, Monsieur, le frère du Roi, envoie sa confession et se met à genoux, en ces termes :
Gaston, fils de France, frère unique du Roy, estant touché d’un véritable repentir d’avoir encore manqué à la fidélité que je dois au Roy monseigneur, et désirant me rendre digne de la grâce et du pardon, j’avoue sincèrement toutes les choses dont je suis coupable.
Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette noblement toute l’affaire.
Puis une seconde confession accompagne la première, touchant l’autre péché :
Monsieur, frère du Roy à Son Éminence.
D’Aigueperce, le 7 juillet 1642.
Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer à mon cousin le Cardinal de Richelieu quelle est mon extrême douleur d’avoir pris des liaisons et correspondances avec ses ennemis… je proteste devant Dieu, et prie M. le Cardinal de croire que je n’ai pas eu plus grande connoissance de ce qui peut regarder sa personne, et que, pour mourir, je n’aurois jamais presté ny l’oreille ny le cœur à la moindre proposition qui eust esté contre elle, etc., etc.
La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas assurément.
Mais le maître n’est pas content encore de ces mensonges et de ces humiliations.
Il envoie ses ordres sur ce qui doit être dit par Monsieur, s’il veut qu’on lui permette de rester dans le royaume et qu’on lui donne de quoi vivre.
On confrontera Monsieur et M. de Cinq-Mars.
Instructions de Son Éminence.
Quand on amènera M. le Grand au lieu où sera la personne de Monsieur, Monsieur luy doit dire :
« Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de différente qualité, nous nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours à mesme remède. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la pardonner. »
Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d’accord de ce qu’aura dit Monsieur, où il voudra faire l’innocent ; en quel cas Monsieur lui dira :
« Vous m’avez parlé en tel lieu, vous m’avez dit cela, vous vinstes à Saint-Germain me trouver en mon escurie avec M. de Bouillon (tel et moy, tels et tels) »… Ensuite Monsieur dira le reste de l’histoire.
Il fera de mesme lorsqu’on luy amènera M. de Bouillon.
Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans jamais prétendre charge ny emploi.
Je dis ceci, après avoir bien philosophé sur cette affaire, qui peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais arrivée en ce royaume de cette nature.
Mais Monsieur fait beaucoup de difficulté de se laisser confronter aux accusés ; il craint de manquer d’assurance devant eux. Le Roi n’ose l’exiger de son frère ; il faut trouver un biais : le chancelier Séguier le trouve et l’envoie bien vite :
J’ai proposé au Roy de mander MM. Talon, conseiller d’Estat et advocat général, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande connoissance de matières criminelles, pour conférer avec moy sur toutes les propositions que je lui ferai.
Leur advis est que l’on peut dispenser Monsieur d’être présent à la lecture de sa déclaration aux accusés.
Cet advis est appuyé d’exemples et de raisons ; quant aux exemples, nous avons la procédure faite de La Mole et de Coconas, accusés de lèze-majesté. En ce procès, les déclarations du Roy de Navarre et du duc d’Alençon furent receues et leues aux accusés sans confrontation, encore qu’ils l’eussent demandée.
… Une déposition d’un témoin avec des présomptions infaillibles servent de preuve et de conviction contre un accusé en crime de lèze-majesté : ce qui n’est pas aux autres crimes.
On voit que le chancelier y met fort bonne volonté.
Suit l’avis donné par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Orner Talon, décidant « qu’aucun fils de France n’a esté ouy dans aucun procès, et que leur déclaration sert de preuve sans confrontation. »
Le chancelier reçoit la déclaration de Monsieur, en compagnie des juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil, de Chazé et de Sève, dans laquelle le duc d’Orléans avoue : avoir donné deux blancs signés à Fontrailles pour traiter avec le roi d’Espagne, à l’instigation de M. le Grand ; il le présente comme ayant séduit aussi M. de Bouillon.
Après ces écrits, le Cardinal est armé de toutes pièces, et sûr du succès, il peut partir. Il se rend à Paris ; et, tandis que l’on juge à Lyon Cinq-Mars et de Thou qu’il abandonne, il va remettre la main sur le Roi et faire grâce à Monsieur moyennant sa nullité politique, et à M. de Bouillon en échange de la place de Sedan.
Le rapport du procès est très-curieux à lire et trop volumineux pour être copié ici ; il se trouve à la suite des interrogatoires. Le rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars après avoir passé légèrement sur Monsieur et le duc de Bouillon.
Quant à M. le Grand, il est chargé non-seulement d’estre complice de cette conjuration, mais ensuite d’en estre auteur et promoteur.
M. le Grand empoisonne l’esprit de Monsieur par des craintes imaginaires et supposées par lui. Voilà un crime.
Pour se garantir de ses terreurs, il le porte à faire un parti dans l’Estat. En voilà deux.
Il le porte à s’unir à l’Espagne. C’en est un troisième.
Il le porte à ruiner M. le Cardinal, et le faire chasser des affaires. C’en est un quatrième.
Il le porte à faire la guerre en France pendant le siége de Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estat. C’en est un cinquième.
Il dresse luy-mesme le traité d’Espagne. C’en est un sixième.
Il produit Fontrailles à Monsieur pour estre envoyé pour le traité, et envoyé à M. le comte d’Aubijoux. Ces suites peuvent être estimées un septième crime, ou au moins l’accomplissement de tous les autres.
Tous sont crimes de lèze-majesté, celuy qui touche la personne des ministres des princes estant réputé, par les lois anciennes et constitutions des empereurs, de pareil poids que ceux qui touchent leurs propres personnes.
Un ministre sert bien son prince et son Estat, on l’oste à tous les deux, c’est tout de mesme que qui priveroit le premier d’un bras et le second d’une partie de sa puissance.
Je livre ces arguments aux réflexions des jurisconsultes. Ils penseront peut-être qu’il y eût eu quelque réponse à faire si l’on eût regardé comme possible de répondre à ces absurdités d’un pouvoir sans contrôle. Le grand fait du traité d’Espagne suffisait, et je ne transcris ce que le rapporteur ajoute que pour montrer l’acharnement qui lui était prescrit contre l’ennemi, le rival de faveur du premier ministre.
Si M. de Cinq-Mars eût été moins ardent, moins hautain et plus habile, il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l’étranger. Il pouvait renverser le Cardinal à moins de frais et sans s’attacher au front l’écriteau d’allié de l’étranger, toujours détesté des nations monarchiques ou républicaines, celui du connétable de Bourbon et de Coriolan. Mais il avait vingt-deux ans et n’avait pas la tête tout entière aux grandes affaires. Il agissait trop vite, hâté par la passion, contre un homme d’expérience qui savait attendre avec froideur et mettre son ennemi dans son tort.
Sur l’interrogatoire secret.
(Extrait des registres.)
M. de Cinq-Mars advoua à M. le Chancelier que la plus forte passion qui l’avoit emporté à ce qu’il avoit fait estoit de mettre hors des affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu’il ne pouvoit vaincre ny modérer.
Il disoit que six choses lui avoient donné cette adversion.
1. La première, qu’après le siège d’Arras, à la fin duquel il s’estoit trouvé, M. le Cardinal avoit parlé de luy comme d’une personne qui n’avoit pas tesmoigné beaucoup de cœur.
2. Qu’après l’alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frère, le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur à sa maison.
3. Qu’ayant souhaité d’estre faict Duc et Pair, M. le Cardinal en avoit destourné le Roy.
4. Qu’il s’estoit senti obligé de prendre la protection de M. l’archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu’on vouloit perdre.
5. Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mère vouloit faire le mariage de luy avec elle ; Son Éminence dict que sa mère, Mme d’Effiat, estoit une folle, et que si la princesse Marie avoit cette pensée, qu’elle estoit plus folle encore. Qu’ayant esté proposée pour femme de Monsieur, il auroit bien de la vanité et de la présomption de la prétendre ; que c’estoit chose ridicule.
6. Que le Cardinal avoit trouvé étrange que le Roy l’eust admis au conseil, et l’en avoit faict sortir.
page 398.
Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit, etc., etc.
Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville, où quantité de noblesse l’attendoit, entre autres M. le comte de Suze, Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau ; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu’il fust au logis qu’on lui avoit préparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière ; après qu’on avoit vu s’il s’estoit bien assuré, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couché, car il estoit malade d’une douleur ou ulcère au bras. Il y avoit six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres ; et les liens où les hommes mettoient les mains estoient rembourrés et garnis de buffleteries. Ils portoient sur les épaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main couverte de buffle ; si bien que les sangles ou surfaix qu’ils mettoient au cou estoient comme une étole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles estoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit étonné, c’est qu’il entroit dans les maisons par les fenêtres ; car auparavant qu’il arrivât, les maçons qu’il menoit abattoient les croisées des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger, et en après on faisoit un pont de bois qui venoit de la rue jusqu’aux fenêtres ou ouvertures de son logis : ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui estoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublements très-riches. Il logea à Viviers dans la maison de Montarguy, qui est à présent à l’université de notre église. On abattit la croisée de la chambre, qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Viel, sous la maison d’Ales, du côté du nord, jusques à l’ouverture des fenêtres, où le seigneur Cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre estoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu’es côtés et sur le dessus des logements où il couchoit.
Sa cour ou suite était composée de gens d’importance ; la civilité, affabilité et courtoisie estoient avec eux. La dévotion y estoit très-grande ; car les soldats, qui sont ordinairement indévots et impies, firent de grandes dévotions. Le lendemain de son arrivée, qui estoit un dimanche, plusieurs d’iceux se confessèrent et communièrent avec démonstration de grande piété ; ils ne firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit de grandes dévotions. Quand on estoit sur le Rhône, quoiqu’il y eust quantité de bateliers, tant dans les barques qu’après les chevaux, on n’osait jamais blasphémer, qu’est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une telle rétention ; on ne leur voyoit proférer que les mots qui leur estoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement, que tout le monde en estoit ravi.
Monseigneur le cardinal Bigni logea à l’archidiaconé. On avoit préparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin ; mais au partir du bourg Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. (Extrait du journal manuscrit de J. de Banne.)
Sur les derniers moments de MM. de Cinq-Mars et de Thou, et leurs, actes de dévotion.
La bravoure de M. de Cinq-Mars était froide, noble et élégante. Il n’y en a pas de mieux attestée. Si, après tant de détails historiques résumés dans le livre, il en fallait de nouvelles preuves, j’ajouterais, pour les confirmer, cette lettre de M. de Marca, et des fragments du rapport qui les suit, où l’on pourra remarquer ce passage :
« C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, etc. »
Le recueil intitulé : Journal de M. le Cardinal, duc de Richelieu, qu’il a faict durant le grand orage de la court, en l’an 1642, tirés de ses Mémoires qu’il a écrits de sa main, porte ces paroles à la relation de l’instruction du procès :
M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole ; toujours les mêmes douceur, modération et assurance.
Tallemant des Réaux dit dans ses Mémoires, tome I, page 418, etc., etc. :
« M. le Grand fut ferme, et le combat qu’il souffroit en luy-même ne parut point au dehors. — Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, et ne s’amusa point à haranguer. Il ne voulut point de bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme, qu’on eut de la peine à en retirer ses bras. Il estoit plein de cœur et mourut en galant homme. Quoiqu’on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter ; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint quand on lui fit lever la main seulement pour dire la vérité. »
Plusieurs rapports ajoutent que, conduit à la chambre de la torture, il s’écria : — Où me menez-vous ? — Qu’il sent mauvais ici ! en portant son mouchoir à son nez. Ce dédain me semble un de ces traits de bravoure moqueuse dont notre histoire fourmille.
Il rappelle le mot d’un gentilhomme qui, conduit à l’échafaud de 1793, dit au charretier du tombereau : « Postillon, mène-nous bien, tu auras pour boire. » Les Français se vengent de la mort en se moquant d’elle.
Fragment d’une lettre de Monsieur de Marca, conseiller d’Estat, à Monsieur de Brienne, secrétaire d’Estat, laquelle fait mention de tout ce qui s’est passé à l’instruction du procez de Messieurs de Cinq-Mars et de Thou.
Monsieur
J’ay creu que vous auriez pour agréable d’estre informé des choses principales qui se sont passées au jugement qui a esté rendu contre Messieurs le Grand et de Thou ; c’est pourquoy j’ay pris la liberté de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier commença par la déposition de Monsieur le duc d’Orléans, laquelle il receut en forme judiciaire à Ville-Franche en Beau-Jolois, où estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en présence de sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette action il déclara que Monsieur le Grand l’avoit sollicité de faire une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter avec l’Espagne ; ce qu’ils auraient résolu eux trois dans l’hostel de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois dernière.
Fontrailles fut choisi pour aller à Madrid, où il arresta le traité avec le Comte-Duc, par lequel le Roy d’Espagne promettoit de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux de vieilles troupes, quarante mille escus à Monsieur pour faire nouvelles levées, etc., etc…
La confession du traité, sans l’avoir révélé, jointe aux preuves qui sont au procez, des entremises pour la liaison des complices, et le temps de six semaines ou plus que M. de Thou avoit demeuré près de M. le Grand, logeant dans sa maison près de Perpignan, le conseillant en ses affaires, après avoir eu connoissance que ledit sieur
le Grand avoit traité avec l’Espagne, et partant qu’il estoit criminel de lèze-majesté ; tout cela joint ensemble porta les juges à le condamner, suivant les lois et l’ordonnance qui sont expressément contre ceux qui ont sceu une conspiration contre l’Estat et ne l’ont pas révélée, encore que leur silence ne soit point accompagné de tant d’autres circonstances qu’estoient en l’affaire dudit sieur de Thou. Il est mort en vray chrestien, en homme de courage, cela mérite un grand discours particulier. Monsieur le Grand a aussi tesmoigné une fermeté toujours égale, et fort résolue à la mort, avec une froideur admirable, une constance et une dévotion chrestienne. Je vous supplie que je quitte ce discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les respects que je dois, et le désir de paroistre par les effets que je suis,
Monsieur,
Votre très-humble et obéissant serviteur,
Marca.
De Lyon, ce 16 septembre 1642.
À la suite de cette lettre de M. de Marca fut imprimé, en m. dcc. lxv, un journal qui, depuis peu, a été attribué légèrement à un greffier de la ville de Lyon. Ce rapport fut très-répandu, et publié, comme on voit, il y a cent soixante-douze ans. Une partie des détails a été reproduite, en 1826, par moi, en le citant, et ses traits principaux sont épars, et, pour ainsi dire, semés dans le cours de la composition. Cependant quelques-uns de ces traits, qui ne pouvaient y trouver place, furent à dessein laissés de côté, et ont été omis dans les réimpressions qui ont été faites de ce rapport. Il ne sera pas inutile de les reproduire ici. Ils complètent la peinture des caractères de ce livre, et montrent que j’ai été religieusement fidèle à l’histoire, et n’ai pas permis à l’imagination de se jouer hors du cercle tracé par la vérité.
« Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des rois laisser sa tête sur l’échafaud, à l’âge de vingt-deux ans, mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dans nos histoires. Nous avons vu un conseiller d’Estat mourir comme un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice. — Il n’y a personne au monde qui, sçachant leur conspiration contre
l’Estat, ne les juge dignes de mort, et il y aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de leurs belles qualités naturelles, ne plaignent leur malheur.
« Monsieur de Cinq-Mars arriva à Lyon le quatriesme septembre de la présente année 1642, sur les deux heures après midy, dans un carrosse traisné par quatre chevaux, dans lequel il y avoit quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entouré de gardes à pied au nombre de cent qui estoient à Monsieur le Cardinal-Duc. Devant marchaient deux cents cavaliers, la pluspart Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.
« M. le Grand estoit vêtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout couvert de dentelle d’or, avec un manteau d’escarlate à gros boutons d’argent à queue : lequel estant sur le pont du Rosne, avant que d’entrer dans la ville, demanda à Monsieur de Ceton, lieutenant des gardes écossoises, s’il agréoit qu’on fermast le carrosse ; ce qui luy fut refusé, et fut conduit par le pont Saint-Jean ; de là au Change ; et puis par la rue de Flandre jusques au pied du chasteau de Pierre-Encise, se montrant par les rues incessamment par l’une et l’autre portière, saluant tout le monde avec une face riante, sortant demy-corps du carrosse ; et mesme recogneut beaucoup de personnes qu’il salua, les appelant par leurs noms.
« Estant arrivé à Pierre-Encise, il fut assez surpris quand on luy dit qu’il falloit descendre, et monter à cheval par le dehors de la ville, pour atteindre le chasteau : Voicy donc la dernière que je feray, dit-il, s’estant imaginé qu’on avoit donné ordre de le conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demandé aux gardes si on ne luy permettroit pas d’aller à la chasse quand il y seroit.
« Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui n’avoit pas d’autre vue que deux petites fenestres qui tomboient dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde, dans la chambre aussi, où Monsieur de Ceton couchoit avec quatre gardes dans l’arrière-chambre, et à toutes les portes il en estoit de mesme.