Cinq-Mars (page 8)
« Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme, et luy demanda s’il lui agréoit qu’on luy envoyast quelqu’un avec qui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu’il en seroit très-aise, mais qu’il ne méritoit pas que personne prist cette peine.
« En suite de quoy Monsieur le cardinal de Lyon fit appeler le Père Malavalete, jésuite, auquel il donna commission de l’aller voir puisqu’il le désiroit ; lequel y fut le 6 dès les cinq heures du matin, où il demeura jusques à huit heures. Il le trouva dans un lit de damas
incarnat, incommodé, ce qui le rendoit fort pasle et débile. Le bon Père sceut si bien entrer dans son esprit, qu’il le demanda encore sur le soir, puis continua à le voir soir et matin pendant tous les jours de sa prison : lequel rendit compte puis après à Messieurs les Cardinaux-Ducs et de Lyon, et à Monsieur le Chancelier de tout ce qu’il lui avoit dit, et demeura ce mesme père longtemps en conférence avec Son Éminence Ducale encore qu’elle ne se laissoit voir pour lors à personne.
« Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu’il n’avoit point sujet d’appréhender, mais bien d’espérer toute chose à son advantage, qu’il sçavoit bien qu’il avoit affaire à un bon juge, qui n’avoit garde d’estre mesconnoissant des faveurs qu’il avoit receues de son bienfaiteur ; qu’il sçavoit très-bien que c’estoit par ses bontez et son pouvoir que le Roy ne l’avoit pas dépossédé de sa charge ; que cette faveur estoit si grande, qu’elle ne méritoit pas seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies : et que c’estoit dans les occasions qu’il les y feroit paroistre. Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre Monsieur le Chancelier ; mais la véritable raison de ces civilitez estoit la crainte qu’il avoit qu’il ne le refusast pour juge, et qu’il n’appelast au Parlement de Paris pour estre délivré par le peuple qui l’aymoit passionnément.
« Monsieur le Grand luy respondit que cette civilité le remplissoit de honte et de confusion ; mais pourtant, dit-il, je voy bien que de la façon que l’on procède à mon affaire l’on en veut à ma vie ; c’est fait de moy, monsieur, le Roy m’a abandonné. Je ne me considère que comme une victime qu’on va immoler à la passion de mes ennemis et à la facilité du Roy. À quoy Monsieur le Chancelier repartit que ses sentiments n’estoient pas justes, et qu’il en avoit des expériences toutes contraires. — Dieu le veuille, dit Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.
« Le 8, Monsieur le Chancelier l’alla voyr, accompagné de six maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de Grenoble, duquel après l’avoir interrogé depuis les sept heures du matin jusques à deux heures après midy, ils ne purent jamais rien tirer des cas à luy imposez. »
Ce rapport qui, ainsi que je l’ai dit, fut imprimé à la suite de la lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la présence d’esprit incroyable de M. de Thou :
« Après sa confession, il fut visité par le père Jean Terrasse, gardien du couvent de l’Observatoire de Saint-François de Tarascon, qui l’avoit visité et consolé durant sa prison de Tarascon. Il fut bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un entretien spirituel. Ce père estoit venu à l’occasion d’un vœu que M. de Thou avoit fait à Tarascon pour sa délivrance, qui estoit de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle dans l’église des pères Cordeliers de cette ville de Tarascon ; il donna ordre pour cette fondation, voulant s’acquitter de son vœu, puisque Dieu, disoit-il, le délivroit non-seulement d’une prison de pierre, mais encore de la prison de son corps ; demanda de l’encre et du papier, et écrivit judicieusement cette belle inscription qu’il voulut estre mise en cette chapelle :
Christo liberatori, votum in carcere pro libertate conceptum
Fran. August. Thuanus e carcere vitæ jam jam liberandus mérita solvit.
XII Septembr. M. D. C. XLII confitebor tibi, Domine, quoniam exaudisti me, et factus es mihi in salutem.
« Cette inscription fera admirer la présence et la netteté de son esprit, et fera avouer à ceux qui la considéreront que l’appréhension de la mort n’avoit pas eu le pouvoir de lui causer aucun trouble. Il pria M. Thomé de faire compliment de sa part à M. le Cardinal de Lyon, et lui témoigna que s’il eust plu à Dieu de le sortir de ce péril, il avoit dessein de quitter le monde et de se donner entièrement au service de Dieu.
« Il écrivit deux lettres qui furent portées ouvertes à M. le Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur pour les faire tenir ; ces lettres étant fermées, il dit : Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour le monde, partons au paradis. Et dès lors il reprit sans interruption ses discours spirituels et se confessa une seconde fois. Il demandoit parfois si l’heure de partir pour aller au supplice approchoit, quand on les devoit lier, et prioit qu’on l’avertist quand l’exécuteur de la justice seroit là, afin de l’embrasser : mais il ne le vit que sur l’échafaud. »
Sur la paraphrase que fit M. de Thou.
Le père Montbrun, confesseur de M. de Thou, est cité dans ce rapport, et donne ces détails :
M. de Thou, étant sur l’échafaud à genoux, récita aussi le Psaume 115, et le paraphrasa en français presque tout du long, d’une voix assez haute et d’une action assez vigoureuse, avec une ferveur indicible, mêlée d’une sainte joie, incroyable à ceux qui ne l’auroient point vue. Voici la paraphrase qu’il en fit, et que je voudrais pouvoir accompagner de l’action avec laquelle il la disoit ; j’ai tâché de retenir ses propres paroles.
« Credidi, propter quod locutus sum. Mon Dieu, credidi ; je l’ai cru et le crois fermement, que vous êtes mon créateur et mon bon père, que vous avez souffert pour moi, que vous m’avez racheté au prix de votre sang, vous m’avez ouvert le paradis. Credidi. Je vous demande, mon Dieu, un grain, un petit grain de cette foi vive, qui enflammoit les cœurs des premiers chrétiens : Credidi, propter quod locutus sum. Faites, mon Dieu, que je ne vous parle pas seulement des lèvres, mais que mon cœur s’accorde à toutes mes paroles, et que ma volonté ne démente point ma bouche : Credidi. Je ne vous adore pas, mon Dieu, de la langue : je ne suis point assez éloquent ; mais je vous adore d’esprit, oui, d’esprit, mon Dieu, je vous adore en esprit et en vérité ! Ah ! ah ! credidi. Je me suis fié en vous, mon Dieu, je me suis abandonné à votre miséricorde après tant de grâces que vous m’avez faites, propter quod locutus sum ; et, dans cette confiance, j’ai parlé, j’ai tout dit, je me suis accusé.
« Ego autem humiliatus nimis. Il est vrai, Seigneur, me voilà extrêmement humilié, mais non pas encore comme je le mérite. Ego dixi in excessu meo : Omnis homo mendax. Ah ! qu’il n’est que trop vrai que tout ce monde n’est que mensonge, que folie, que vanité ! ah ! qu’il est vrai : Omnis homo mendax ! Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi ? Il répétait ceci d’une grande véhémence : Calicem salutis accipiam. Mon père, il faut boire courageusement ce calice de la mort ; oui, je le reçois d’un grand cœur, et je suis prêt à le boire tout entier.
« Et nomen Domini invocabo. Vous m’aiderez, mon Père, à implorer l’assistance divine, afin qu’il plaise à Dieu de fortifier ma faiblesse, et me donner du courage autant qu’il en faut pour avaler ce calice que le bon Dieu m’a préparé pour mon salut. »
Il passa les deux versets qui suivent dans ce Psalme, et s’écria d’une voix forte et animée : « Dirupisti, Domine, vincula mea ! Ah ! mon Dieu, que vous avez fait un grand coup ! vous avez brisé ces liens qui me tenoient si fort attaché au monde ! Il falloit une puissance divine pour m’en dégager. Dirupisti, Domine, vincula mea.’ » Voici les propres mots qu’il dit ici : « Que ceux qui m’ont amené ici m’ont fait un grand plaisir ! que je leur ai d’obligations ! Ah ! qu’ils m’ont fait un grand bien, puisqu’ils m’ont tiré de ce monde pour me loger dans le ciel ! »
Ici son confesseur lui dit qu’il falloit tout oublier, qu’il ne falloit pas avoir de ressentiment contre eux. À cette parole, il se tourna vers le père tout à genoux, comme il estoit, et d’une belle action : « Quoi ! mon père, dit-il, des ressentiments ? Ah ! Dieu le sait, Dieu m’est témoin que je les aime de tout mon cœur, et qu’il n’y a dans mon âme aucune aversion pour qui que ce soit au monde. Dirupisti, Domine, vincula mea ; tibi sacrificabo hostiam laudis. La voilà l’hostie. Seigneur (se montrant soi-même), la voilà cette hostie qui vous doit être maintenant immolée : Tibi sacrificabo hostiam laudis et nomen Domini invocabo. Vota mea Domino reddam (étendant les deux bras et la vue de tous côtés, d’un agréable mouvement, le visage enflammé) in conspectu omnis populi ejus. Oui, Seigneur, je veux vous rendre mes vœux, mon esprit, mon cœur, mon âme, ma vie, in conspectu omnis populi ejus, devant tout ce peuple, devant toute cette assemblée ! In atriis domus Domini, in medio tui Jerusalem. In atriis domus Domini. Nous y voici à l’entrée de la maison du Seigneur. Oui, c’est d’ici, c’est de Lyon, de Lyon qu’il faut monter là-haut (levant les bras vers le ciel). Lyon, que je t’ai bien plus d’obligation qu’au lieu de ma naissance, qui m’a seulement donné une vie misérable, et tu me donnes aujourd’hui une vie éternelle ! in medio tui, Jerusalem. Il est vrai que j’ai trop de passion pour cette mort. N’y a-t-il point de mal, mon père ? dit-il plus bas en souriant, se tournant à côté vers le père. J’ai trop d’aise. N’y a-t-il point de vanité ? Pour moi, je n’en veux point. Détails du supplice de M. de Cinq-Mars.
(Fragment du même rapport.)
C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion ; ains parut toujours gai, assuré, inébranlable, et témoigna une si grande fermeté d’esprit, que tous ceux qui le virent en sont encore dans l’étonnement.
M. de Cinq-Mars, sans avoir les yeux bandés, posa fort proprement son col, dit le narrateur, sur le poteau, tenant le visage droit, tourné vers le devant de l’échafaud ; et embrassant fortement de ses deux bras le poteau, il ferma les yeux et la bouche, et attendit le coup que l’exécuteur lui vint donner assez pesamment et lentement, et s’étant mis à gauche et tenant son couperet des deux mains. En recevant le coup, il poussa une voix forte, comme : Ah ! qui fut étouffée dans son sang ; il leva les genoux de dessus le bloc, comme pour se lever, et retomba en la même assiette qu’il estoit. La tête n’estant pas entièrement séparée du corps par ce coup, l’exécuteur passa à sa droite par derrière, et, prenant la tête par les cheveux de la main droite, de la gauche il scia avec son couperet une partie de la trachée artère et la peau du cou, qui n’estoit pas coupée : après quoi il jeta la tête sur l’échafaud, qui de là bondit à terre, où l’on remarqua soigneusement qu’elle fit encore un demi-tour et palpita assez longtemps. Elle avoit le visage tourné vers les religieuses de Saint-Pierre, et le dessus de la tête vers l’échafaud, les yeux ouverts. Son corps demeura droit contre le poteau, qu’il tenoit toujours embrassé, tant que l’exécuteur le tira pour le dépouiller, ce qu’il fit, et puis le couvrit d’un drap et mit son manteau par-dessus ; la tête ayant été rendue sur l’échafaud, elle fut mise auprès du corps, sous le même drap.
L’exécution de M. de Thou ressemble, comme celle de M. de Cinq-Mars, à un assassinat ; la voici telle que la donne ce même journal, et plus horriblement minutieux que la lettre de Montrésor.
L’exécuteur vint pour lui bander les yeux avec le mouchoir ; mais comme il lui faisoit fort mal, mettant les coins du mouchoir en bas, qui couvroient sa bouche, il le retroussa et s’accommoda mieux. Il adora le crucifix avant que de mettre la tête sur le poteau. Il baisa le sang de M. de Cinq-Mars qui y estoit resté. Après, il mit son col sur le poteau, qu’un frère jésuite avoit torché de son mouchoir, parce qu’il estoit tout mouillé de sang, et demanda à ce frère s’il estoit bien, qui lui dit qu’il falloit qu’il avançast mieux sa tête sur le devant, ce qu’il fit. En même temps, l’exécuteur, s’apercevant que les cordons de sa chemise n’estoient point déliés et qu’ils lui tenoient le col serré, lui porta la main au col pour les dénouer ; ce qu’ayant senti, il demanda : « Qu’y a-t-il ? faut-il encore oster la chemise ? » et se disposoit déjà à l’oster. On lui dit que non, qu’il falloit seulement dénouer les cordons ; ce qu’ayant fait il tira sa chemise pour découvrir son col et ses épaules, et, ayant mis sa tête sur le poteau, il prononça ses dernières paroles, qui furent : Maria, mater gratiæ, mater misericordiæ… ; puis In manus tuas… et lors ses bras commencèrent à trembloter en attendant le coup, qui lui fut donné tout en haut du col, trop près de la tête, duquel coup son col n’étant coupé qu’à demi, le corps tomba du costé gauche du poteau, à la renverse, le visage contre le ciel, remuant les jambes et haussant foiblement les mains. Le bourreau le voulut renverser pour achever par où il avoit commencé ; mais, effrayé des cris que l’on faisoit contre lui, il lui donna trois ou quatre coups sur la gorge, et ainsi lui coupa la tête, qui demeura sur l’échafaud.
L’exécuteur, l’ayant dépouillé, porta son corps, couvert d’un drap, dans le carrosse qui les avoit amenés ; puis il y mit aussi celui de M. de Cinq-Mars et leurs têtes, qui avoient encore toutes deux les yeux ouverts, particulièrement celle de M. de Thou, qui sembloit être vivante. De là, ils furent portés aux Feuillans, où M. de Cinq-Mars fut enterré devant le maître-autel, sous le balustre de ladite église, par la bonté et autorité de M. du Gay, trésorier de France en la généralité de Lyon. M. de Thou a été embaumé par le soin de madame sa sœur et mis dans un cercueil de plomb, pour être transporté en sa sépulture.
Telle fut la fin de ces deux personnes, qui, certes, devoient laisser à la postérité une autre mémoire que celle de leur mort. Je laisse à chacun d’en faire tel jugement qu’il lui plaira, et me contente de dire que ce nous est une grande leçon de l’inconstance des choses de ce monde et de la fragilité de notre nature.
Les dernières volontés de ces deux nobles jeunes gens nous sont demeurées par des lettres qu’ils écrivirent après la prononciation de leur arrêt. Celle de M. de Cinq-Mars à la maréchale d’Effiat, sa mère, peut paraître froide à quelques personnes, par la difficulté de se reporter à cette époque où, dans les plus graves circonstances, on s’attachait à contenir plus qu’à exprimer chaleureusement ses émotions, et où le grand monde, dans les écrits et les discours, fuyait le pathétique autant que nous le cherchons.
Lettre de M. le Grand à madame sa mère, la marquise d’Effiat.
Madame ma très-chère et très-honorée mère, je vous escris, puisqu’il ne m’est plus permis de vous voir, pour vous conjurer, madame, de me rendre deux marques de votre dernière bonté : l’une, madame, en donnant à mon âme le plus de prières qu’il vous sera possible, ce qui sera pour mon salut ; l’autre, soit que vous obteniez du Roy le bien que j’ai employé dans ma charge de grand-escuyer, et ce que j’en pouvois avoir d’autre part auparavant qu’il fust confisqué, ou soit que cette grâce ne vous soit pas accordée, que vous ayez assez de générosité pour satisfaire à mes créanciers. Tout ce qui dépend de la fortune est si peu de chose, que vous ne devez pas me refuser cette dernière supplication, que je vous fais pour le repos de mon âme. Croyez-moi, madame, en cela plutôt que vos sentiments s’ils répugnent en mon souhait, puisque, ne faisant plus un pas qui ne me conduise à la mort, je suis plus capable que qui que ce soit de juger de la valeur des choses du monde. Adieu, madame, et me pardonnez si je ne vous ay pas assez respectée au temps que j’ai vescu, et vous assurez que je meurs,
Ma très-chère et très-honorée mère, Votre très-humble et très-obéissant et très-obligé fils et serviteur, Henri d’Effiat de Cinq-mars.
Le manuscrit original est à la Bibliothèque royale de Paris (manusc. no 9327), écrit d’une main ferme et calme.
Sur la dernière lettre de M. François-Auguste de Thou.
On a vu que, laissé seul un moment dans sa prison, M. de Thou écrivit une lettre qui fut remise à son confesseur. Voilà, disait-il, la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde. On a vu ses efforts pour se détacher de cette dernière pensée, et ce redoublement de prières ferventes qu’il prononce en se frappant la poitrine. Il prie Dieu d’avoir pitié de lui ; il repousse tout le monde ; il s’enveloppe déjà dans son linceul. Cette dernière pensée était déjà la plus cruelle qui puisse faire saigner le cœur d’un homme ; c’était un regard dernier jeté sur une femme aimée ; c’était un adieu à sa maîtresse, la princesse de Guémenée. Le ton est grave, et le respect du rang ne s’y perd pas, non plus que celui de sa dignité personnelle et du moment solennel qui s’approche. J’ai retrouvé dernièrement cette lettre précieuse. (Bibliothèque royale de Paris, manuscrit no 9276, page 223.) La voici :
Copie de la lettre de M. de Thou, escrite à madame la princesse de Guémenée après la prononciation de l’arrest.
Madame, Je ne vous ay jamais eu de l’obligation en toute ma vie qu’aujourd’huy qu’estant près de la quitter, je la pers avec moins de peyne parce que vous me l’avez rendue assés malheureuse ; j’espère que celle de l’autre monde sera bien différente pour moy de celle-cy, et que j’i trouveray des félicités autant pardessus l’imagination des hommes qu’elles doivent estre dans leur espérance : la mienne, madame, n’est fondée que sur la bonté de Dieu et le mérite de la passion de son Filz, seule capable d’effacer mes péchez, dont j’estois redevable à sa justice, et qui sont à un tel excez qu’il n’y a rien qui les surpasse que celuy de sa miséricorde. Je vous demande pardon de tout mon cœur, madame, de toutes les choses que j’ay faictes qui vous ont pu desplaire et fais la mesme prière à toutes les personnes que j’ay haïes à vostre occasion, vous protestant, madame, qu’autant que la fidélité que je doibs à mon Dieu me le doit permettre, je meurs trop asseurément, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
De Thou.
De Lion, ce 12e septembre 1642.
Quel reproche amer et quel mélancolique retour sur sa vie ! Si cette femme était digne de lui, comment reçut-elle une telle lettre sans en mourir ? Fut-elle jamais consolée de mériter un tel adieu ?
La vie de madame la princesse de Guémenée ne permet guère de penser que ses rigueurs aient causé tant de tristesse et une douleur si profonde. Tallemant des Réaux dit, en plusieurs endroits, que M. de Thou était son amant. On dit, ajoute-t-il, (t. I, p. 418), qu’il lui écrivit après avoir été condamné. C’est cette lettre qu’on vient de lire. Elle me semble écrite par un homme tel que le misanthrope de Molière, avec plus de pitié, et ces mots : toutes les personnes que j’ay haïes à votre occasion, ressemblent douloureusement à :
C’est que tout l’univers est bien reçu de vous.
Mais ne cherchons pas à deviner des peines que rien ne trahit, si ce n’est ce dernier soupir au pied de l’échafaud. Le souvenir de M. de Thou nous doit représenter une autre pensée et conduit à d’autres réflexions. Elles suivront la copie de ce traité avec l’Espagne qui fait la base du procès criminel.
Articles du traité fait entre le Comte-Duc pour le Roy d’Espagne, et monsieur de Fontrailles pour et au nom de Monsieur, à Madrid, le 13 mars 1642, dont Monsieur fait mention dans sa déclaration, du 7 juillet dudit an. Au tome Ier des Mémoires de Fontrailles.
Le sieur de Fontrailles aiant esté envoié par monseigneur le duc d’Orléans vers le Roy d’Espagne avec lettres de Son Altesse pour Sa Majesté catholique et monseigneur le Comte-Duc de San Lucar, datées de Paris, du 20 janvier, a proposé, en vertu du pouvoir à luy donné, que Son Altesse, désirant le bien général et particulier de la France, de voir la noblesse et le peuple de ce royaume délivrés des oppressions qu’ils souffrent depuis longtemps par une si sanglante guerre pour faire cesser la cause d’icelle, et pour establir une paix générale et raisonnable entre l’Empereur et les deux couronnes, au bénéfice de la chrestienté, prendroit volontiers les armes à cette fin, si Sa Majesté Catholique y vouloit concourir de son costé avec les moyens possibles pour avancer leurs affaires. Et après avoir déclaré le particulier de sa commission en ce qui est des offres et demandes que font les seigneurs d’Orléans et ceux de son party, a esté accordé et conclu par ledit seigneur Comte-Duc pour Leurs Majestez Impériale et Catholique, et au nom de Son Altesse par ledit sieur de Fontrailles, les articles suivants :
1. Comme le principal but de ce traité est de faire une juste paix entre les deux couronnes d’Espagne et de France, pour leur bien commun et de toute la chrestienté, ont déclaré unanimement qu’on ne prétend en cecy aucune chose contre le Roy très-chrestien et au préjudice de ses Estats, ny contre les droits et authoritez de la Reine très-chrestienne et régnante ; ains au contraire on aura soin de la maintenir en tout ce qui lui appartient.
2. Sa Majesté Catholique donnera 12,000 hommes de pied et 5,000 chevaux effectifs de vieilles troupes, le tout venant d’Allemagne, ou de l’Empire, ou de Sa Majesté Catholique. Que si par accident il manquoit de ce nombre 2,000 ou 3,000 hommes, on n’entend point pour cela qu’on ayt manqué à ce qui est accordé, attendu qu’on les fournira le plus tost qu’il sera possible.
3. Il est accordé que, dès le jour que monsieur le duc d’Orléans se trouvera dans la place de seureté où il dit estre en estat de pouvoir lever des troupes, Sa Majesté Catholique luy baillera quatre cens mil escus comptant, payables au consentement de Son Altesse, pour estre emploiez en levées et autres frais utiles pour le bien commun.
4. Sa Majesté Catholique donnera le train d’artillerie avec les munitions de guerre propres à ce corps d’armée, avec les vivres pour toutes les troupes, jusques à ce qu’elles soient entrées en France, là où Son Altesse entretiendra les siens, et Sa Majesté Catholique les autres, comme il sera spécifié plus bas.
5. Les places qui seront prises en France, soit par l’armée de Sa Majesté Catholique, ou celles de Son Altesse, seront mises ès mains de Son Altesse et de ceux de son party.
6. Il sera donné audit seigneur d’Orléans douze mil escus par mois de pension, outre ce que Sa Majesté Catholique donne en Flandres à la duchesse d’Orléans sa femme.
7. Est arresté que cette armée et les troupes d’icelle obéiront absolument audit seigneur duc d’Orléans ; et néantmoins, attendu que ladite armée est levée des deniers de Sa Majesté Catholique, les officiers d’icelle presteront le serment de fidélité à Son Altesse de servir aux fins du présent traité, et arrivant faute de Son Altesse, s’il y a quelque prince du sang de France dans le traité, il commandera en la manière qu’il avoit esté arresté dans le traité fait avec monseigneur le comte de Soissons. Et en cas que l’archiduc Léopold ou autre personne, fils ou frère ou parent de Sa Majesté Catholique, vienne à estre gouverneur pour Sadite Majesté Catholique en Flandres, comme il sera là, par mesme moyen, général de ses armées, et que Sa Majesté Catholique a tant de part en ce lieu : est accordé que le seigneur duc d’Orléans et ceux de son party de quelque qualité et condition qu’ils soient, aiant esgard à ces considérations, tiendront bonne correspondance avec ledit seigneur archiduc ou autre que dit est, et luy communiqueront tout ce qui se présentera, en recevant tous ensemble les ordres de l’Empereur, de Sa Majesté Catholique, tant pour ce qui concerne la guerre que pour les plaiges de cette armée, et tous les progrez.
8. Et d’autant que Son Altesse a deux personnes propres à estre mareschaux de camp en cette armée, que ledit sieur de Fontrailles déclarera après la conclusion du présent traité, Sa Majesté Catholique se charge d’obtenir de l’Empereur deux lettres patentes de mareschaux de camp pour eux.
9. Il est accordé que Sa Majesté Catholique donnera quatre-vingt mil ducas de pension à répartir par mois aux seigneurs susdits.
10. Comme aussi on donnera dans trois mois cent mil livres pour pourvoir et munir, la place que Son Altesse a pour sa seureté en France. Et si celuy qui baille la place n’est pas satisfait de cela, on baillera ladite somme contant, et de plus cinq cent quintaux de poudre et vingt-cinq mil livres par mois, pour l’entretien de la garnison.
11. Il est accordé de part et d’autre qu’il ne se fera point d’accommodement en général ny en particulier avec la couronne de France, si ce n’est d’un commun consentement, et qu’on rendra toutes les places et pays qu’on aura pris en France, sans se servir contre cela d’aucuns prétextes, toutefois et quantes que la France rendra les places qu’elle a gagnées, en quelque pays que ce soit, mesme celles qu’elle a achetées et qui sont occupées par les armées qui ont serment à la France. Et ledit seigneur duc d’Orléans et ceux de son party se déclarent dès maintenant pour ennemis des Suédois et de tous autres ennemis de Leurs Majestez Impériale et Catholique, et de tous ceux qui leur donnent et donneront faveur, ayde et protection. Et pour les destruire, Son Altesse et ceux de son party donneront toutes les assistances possibles.
12. Il est convenu que les armées de Flandres, et celle que doit commander Son Altesse, ainsi que dit est, agiront de commune main à mesmes fin, avec bonne correspondance.
13. On taschera de faire que les troupes soient prestes au plutost, et que ce soit à la fin de may : sur quoy Sa Majesté Catholique fera escrire au gouverneur de Luxembourg afin qu’il die à celuy qui luy portera un blanc signé de Son Altesse ou de quelqu’un des deux seigneurs, le temps auquel tout pourra estre en estat. Lequel blanc signé Son Altesse envoyera au plutost, afin de gagner temps si les choses sont pressées ; ou si elles ne le sont point encore lorsque la personne arrivera elle s’en retournera à la place de seureté.
14. Sa Majesté Catholique donnera aux troupes de Son Altesse un mois après qu’elles seront dans le service et ensuite, cent mil livres par mois, pour leur entretien et pour les autres affaires de la guerre. Et Son Altesse aura agréable de déclarer après le nombre des hommes qu’il aura dans la place de seureté, et celuy de ses troupes s’il trouve bon ; demeurant dès maintenant accordé que les logemens et les contributions se distribueront également entre les deux armées.
15. L’argent qui se tirera du royaume de France sera à la disposition de Son Altesse, et sera départy également entre les deux armées, comme il est dit en l’article précédent, et est déclaré qu’on ne pourra imposer aucuns tributs que par l’ordre de Son Altesse.
16. Au cas que ledit seigneur duc d’Orléans soit obligé de sortir de France et qu’il entre dans la Franche-Comté ou autre part, Sa Majesté Catholique donnera ordre à ce que Son Altesse et les deux autres grands du party soient receus dans tous ses Estats, et pour les faire conduire de là dans la place de seureté.
17. D’autant que ledit seigneur duc d’Orléans désire un pouvoir de Sa Majesté Catholique pour donner la paix ou neutralité aux villes et provinces de France qui la demanderont, il y aura auprès de Son Altesse un ambassadeur de Sa Majesté avec plein pouvoir : Sa Majesté accorde à cela.
18. S’il arrive faute, ce que Dieu ne veuille, dudit seigneur duc d’Orléans, Sa Majesté Catholique promet de conserver les mesmes pensions auxdits seigneurs, et à un seul d’eux si le parti subsiste, ou qu’ils demeurent au service de Sa Majesté Catholique.
19. Ledit seigneur duc d’Orléans asseure, et en son nom ledit sieur de Fontrailles, qu’à mesme temps que Son Altesse se découvrira, il lui fera livrer une place des meilleures de France pour sa seureté, laquelle sera déclarée à la conclusion du présent traité : et au cas qu’elle ne soit trouvée suffisante ledit traité demeurera nul, comme aussi ledit sieur de Fontrailles déclarera lesdits deux seigneurs pour lesquels on demande pensions susdites dont Sa Majesté demeure d’accord.