Poèmes antiques et modernes (page 2)
Et l’on crut qu’Éloa le maudirait ; mais non,
L’effroi n’altéra point son paisible visage,
Et ce fut pour le Ciel un alarmant présage.
Son premier mouvement ne fut pas de frémir,
Mais plutôt d’approcher comme pour secourir ;
La tristesse apparut sur sa lèvre glacée
Aussitôt qu’un malheur s’offrit à sa pensée ;
Elle apprit à rêver, et son front innocent
De ce trouble inconnu rougit en s’abaissant ;
Une larme brillait auprès de sa paupière.
Heureux ceux dont le cœur verse ainsi la première !
Un Ange eut ces ennuis qui troublent tant nos jours,
Et poursuivent les grands dans la pompe des cours ;
Mais au sein des banquets, parmi la multitude.
Un homme qui gémit trouve la solitude ;
Le bruit des Nations, le bruit que font les Rois,
Rien n’éteint dans son cœur une plus forte voix.
Harpes du Paradis, vous étiez sans prodiges !
Chars vivants dont les yeux ont d’éclatants prestiges !
Armures du Seigneur, pavillons du saint lieu,
Étoiles des bergers tombant des doigts de Dieu,
Saphirs des encensoirs, or du céleste dôme,
Délices du Nebel, senteurs du Cinnamome,
Vos bruits harmonieux, vos splendeurs, vos parfums,
Pour un Ange attristé devenaient importuns ;
Les cantiques sacrés troublaient sa rêverie,
Car rien n’y répondait à son âme attendrie ;
Et soit lorsque Dieu même, appelant les Esprits,
Dévoilait sa grandeur à leurs regards surpris,
Et montrait dans les cieux, foyer de la naissance.
Les profondeurs sans nom de sa triple puissance ;
Soit quand les Chérubins représentaient entre eux
Ou les actes du Christ ou ceux des Bienheureux,
Et répétaient au ciel chaque nouveau Mystère
Qui, dans les mêmes temps, se passait sur la Terre,
La crèche offerte aux yeux des Mages étrangers,
La famille au désert, le salut des Bergers :
Éloa s’écartant de ce divin spectacle.
Loin de leur foule et loin du brillant Tabernacle,
Cherchait quelque nuage où dans l’obscurité
Elle pourrait du moins rêver en liberté.
Les Anges ont des nuits comme la nuit humaine.
Il est dans le Ciel même une pure fontaine ;
Une eau brillante y court sur un sable vermeil.
Quand un Ange la puise, il dort, mais d’un sommeil
Tel que le plus aimé des amants de la terre
N’en voudrait pas quitter le charme solitaire,
Pas même pour revoir dormant auprès de lui
La beauté dont la tête a son bras pour appui.
Mais en vain Éloa s’abreuvait de son onde,
Sa douleur inquiète en était plus profonde ;
Et toujours dans la nuit un rêve lui montrait
Un Ange malheureux qui de loin l’implorait.
Les Vierges quelquefois pour connaître sa peine,
Formant une prière inentendue et vaine,
L’entouraient, et prenant ces soins qui font souffrir.
Demandaient quels trésors il lui fallait offrir,
{{#tag :poem| Et de quel prix serait son éternelle vie. Si le bonheur du Ciel flattait peu son envie ; Et pourquoi son regard ne cherchait pas enfin Les regards d’un Archange ou ceux d’un Séraphin. Éloa répondait une seule parole : « Aucun d’eux n’a besoin de celle qui console. » On dit qu’il en est un… » Mais détournant leurs pas, Les Vierges s’enfuyaient et ne le nommaient pas.
Cependant, seule, un jour, leur timide compagne Regarde autour de soi la céleste campagne. Étend l’aile et sourit, s’envole, et dans les airs Cherche sa Terre amie ou des astres déserts.
Ainsi dans les forêts de la Louisiane, Bercé sous les bambous et la longue liane. Ayant rompu l’œuf d’or par le soleil mûri. Sort de son nid de fleurs l’éclatant Colibri ;
}} Une verte émeraude a couronné sa tête,
Des ailes sur son dos la pourpre est déjà prête,
La cuirasse d’azur garnit son jeune cœur ;
Pour les luttes de l’air l’oiseau part en vainqueur…
Il promène en des lieux voisins de la lumière
Ses plumes de corail qui craignent la poussière ;
Sous son abri sauvage étonnant le ramier,
Le hardi voyageur visite le palmier.
La plaine des parfums est d’abord délaissée ;
Il passe, ambitieux, de l’érable à l’alcée,
Et de tous ses festins croit trouver les apprêts
Sur le front du palmiste ou les bras du cyprès ;
Mais les bois sont trop grands pour ses ailes naissantes.
Et les fleurs du berceau de ces lieux sont absentes ;
Sur la verte savane il descend les chercher ;
Les serpents-oiseleurs qu’elles pourraient cacher
L’effarouchent bien moins que les forêts arides.
Il poursuit près des eaux le jasmin des Florides,
La nonpareille au fond de ses chastes prisons,
Et la fraise embaumée au milieu des gazons.
C’est ainsi qu’Éloa, forte dès sa naissance,
De son aile argentée essayant la puissance,
Passant la blanche voie où des feux immortels
Brûlent aux pieds de Dieu comme un amas d’autels,
Tantôt se balançant sur deux jeunes planètes.
Tantôt posant ses pieds sur le front des comètes,
Afin de découvrir les êtres nés ailleurs,
Arriva seule au fond des Cieux inférieurs.
L’Éther a ses degrés, d’une grandeur immense,
Jusqu’à l’ombre éternelle où le Chaos commence.
Sitôt qu’un Ange a fui l’azur illimité,
Coupole de saphirs qu’emplit la Trinité,
Il trouve un air moins pur ; là passent des nuages,
Là tournent des vapeurs, serpentent des orages.
Comme une garde agile, et dont la profondeur
De l’air que Dieu respire éteint pour nous l’ardeur.
Mais après nos soleils et sous les atmosphères
Où, dans leur cercle étroit, se balancent nos sphères,
L’espace est désert, triste, obscur, et sillonné
Par un noir tourbillon lentement entraîné.
Un jour douteux et pâle éclaire en vain la nue,
Sous elle est le Chaos et la nuit inconnue ;
Et, lorsqu’un vent de feu brise son sein profond,
On devine le vide impalpable et sans fond.
Jamais les purs Esprits, enfants de la lumière,
De ces trois régions n’atteignent la dernière,
Et jamais ne s’égare aucun beau Séraphin
Sur ces degrés confus dont l’Enfer est la fin.
Même les Chérubins, si forts et si fidèles.
Craignent que l’air impur ne manque sous leurs ailes,
Et qu’ils ne soient forcés, dans ce vol dangereux,
De tomber jusqu’au fond du Chaos ténébreux.
due deviendrait alors l’exilé sans défense ?
Du rire des Démons l’inextinguible offense,
Leurs mots, leurs jeux railleurs, lent et cruel affront.
Feraient baisser ses yeux, feraient rougir son front.
Péril plus grand ! peut-être il lui faudrait entendre
Quelque chant d’abandon voluptueux et tendre :
Quelque regret du Ciel, un récit douloureux
Dit par la douce voix d’un Ange malheureux.
Et même, en lui prêtant une oreille attendrie.
Il pourrait oublier la céleste patrie,
Se plaire sous la nuit, et dans une amitié
Qu’auraient nouée entre eux les chants et la pitié.
Et comment remonter à la voûte azurée,
Offrant à la lumière éclatante et dorée
Des cheveux dont les flots sont épars et ternis,
Des ailes sans couleurs, des bras, un col brunis,
Un front plus pâle, empreint de traces inconnues
Parmi les fronts sereins des habitants des nues,
Des yeux dont la rougeur montre qu’ils ont pleuré.
Et des pieds noirs encor d’un feu pestiféré ?
Voilà pourquoi, toujours prudents et toujours sages.
Les Anges de ces lieux redoutent les passages.
C’était là cependant, sur la sombre vapeur,
Que la Vierge Éloa se reposait sans peur :
Elle ne se troubla qu’en voyant sa puissance,
Et les bienfaits nouveaux causés par sa présence.
Quelques mondes punis semblaient se consoler ;
Les globes s’arrêtaient pour l’entendre voler.
S’il arrivait aussi qu’en ses routes nouvelles
Elle touchât l’un d’eux des plumes de ses ailes,
Alors tous les chagrins s’y taisaient un moment,
Les rivaux s’embrassaient avec étonnement ;
Tous les poignards tombaient oubliés par la haine ;
Le captif souriant marchait seul et sans chaîne ;
Le criminel rentrait au temple de la loi ;
Le proscrit s’asseyait au palais de son Roi ;
L’inquiète Insomnie abandonnait sa proie ;
Les pleurs cessaient partout, hors les pleurs de la joie ;
Et surpris d’un bonheur rare chez les mortels,
Les amants séparés s’unissaient aux autels.
CHANT DEUXIÈME séduction
Souvent parmi les monts qui dominent la terre
S’ouvre un puits naturel, profond et solitaire ;
L’eau qui tombe du ciel s’y garde, obscur miroir
Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir.
Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,
De l’urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile,
Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
Ce magique tableau des astres éclatants.
Qui semble orner son front, dans l’onde souterraine,
D’un bandeau qu’envîraient les cheveux d’une Reine.
Telle, au fond du Chaos qu’observaient ses beaux ; yeux,
La Vierge, en se penchant, croyait voir d’autres Cieux.
Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre,
N’apercevaient d’abord qu’un abîme et que l’ombre,
Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus
Tels que des froids marais les éclairs onduleux ;
Ils fuyaient, revenaient, puis s’échappaient encore ;
Chaque étoile semblait poursuivre un météore ;
Et l’Ange, souriant au spectacle étranger,
Suivait des 5’eux leur vol circulaire et léger.
Bientôt il lui sembla qu’une pure harmonie
Sortait de chaque flamme à l’autre flamme unie :
Tel est le choc plaintif et le son vague et clair
Des cristaux suspendus au passage de l’air,
Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
S’endorme en écoutant la harpe-Éolienne.
Ce bruit lointain devint un chant surnaturel,
Qui parut s’approcher de la fille du Ciel ;
Et ces feux réunis furent comme l’aurore
D’un jour inespéré qui semblait près d’éclore.
À sa lueur de rose un nuage embaumé
Montait en longs détours dans un air enflammé,
Puis lentement forma sa couche d’ambroisie,
Pareille à ces divans où dort la molle Asie.
Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant.
Une forme céleste apparut vaguement.
Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse,
En bondissant parcourt sa montagne brumeuse.
Et chasse un daim léger que son cor étonna,
Des glaciers de l’Arven aux brouillards du Crona,
Franchit les rocs moussus, dans les gouffres s’élance,
Pour passer le torrent aux arbres se balance,
Tombe avec un pied sûr, et s’ouvre des chemins
Jusqu’à la neige encor vierge des pas humains.
Mais bientôt, s’égarant au milieu des nuages.
Il cherche les sentiers voilés par les orages ;
Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,
S’il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux.
Passer le plaid léger d’une Écossaise errante,
Et s’il entend sa voix dans les échos mourante.
Il s’arrête enchanté, car il croit que ses yeux
Viennent d’apercevoir la sœur de ses aïeux.
Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse,
Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse ;
Il cherche alors comment Ossian la nomma,
Et, debout sur sa roche, appelle Evir-Coma.
Non moins belle apparut, mais non moins incertaine,
De l’Ange ténébreux la forme encor lointaine,
Et des enchantements non moins délicieux
De la Vierge céleste occupèrent les yeux.
Comme un cygne endormi, qui seul, loin de la rive.
Livre son aile blanche à l’onde fugitive,
Le jeune homme inconnu mollement s’appuyait
Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.
Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle,
Enchantait les regards des teintes de l’opale.
Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d’un bandeau ;
C’était une couronne ou peut-être un fardeau :
L’or en était vivant comme ces feux mystiques
Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.
Son aile était ployée, et sa faible couleur
De la brume des soirs imitait la pâleur.
Des diamants nombreux rayonnent avec grâce
Sur ses pieds délicats qu’un cercle d’or embrasse ;
Mollement entourés d’anneaux mystérieux.
Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.
Il agite sa main d’un sceptre d’or armée,
Comme un roi qui d’un mont voit passer son armée,
Et, craignant que ses vœux ne s’accomplissent pas,
D’un geste impatient accuse tous ses pas.
Son front est inquiet ; mais son regard s’abaisse,
{{#tag :poem| Soit que sachant des yeux la force enchanteresse, Il veuille ne montrer d’abord que par degrés Leurs rayons caressants encor mal assurés, Soit qu’il redoute aussi l’involontaire flamme Qui dans un seul regard révèle l’âme à l’âme. Tel que dans la forêt le doux vent du matin Commence ses soupirs par un bruit incertain Qui réveille la terre et fait palpiter l’onde ; Élevant lentement sa voix douce et profonde, Et prenant un accent triste comme un adieu, Voici les mots qu’il dit à la fille de Dieu :
» D’où viens-tu, bel Archange ? où vas-tu ? quelle voie » Suit ton aile d’argent qui dans l’air se déploie ? » Vas-tu, te reposant au centre d’un Soleil, » Guider l’ardent foyer de son cercle vermeil ; » Ou, troublant les amants d’une crainte idéale, » Leur montrer dans la nuit l’Aurore boréale ; » Partager la rosée aux calices des fleurs, }} {{#tag :poem| » Ou courber sur les monts l’écharpe aux sept couleurs ? » Tes soins ne sont-ils pas de surveiller les âmes, » Et de parler, le soir, au cœur des jeunes femmes ; » De venir comme un rêve en leurs bras te poser, » Et de leur apporter un fils dans un baiser ? » Tels sont tes doux emplois, si du moins j’en veux croire » Ta beauté merveilleuse et tes rayons de gloire. » Mais plutôt n’es-tu pas un ennemi naissant » Qu’instruit à me haïr mon rival trop puissant ? » Ah ! peut-être est-ce toi qui, m’offensant moi-même, » Conduiras mes Païens sous les eaux du baptême ; » Car toujours l’ennemi m’oppose triomphant » Le regard d’une vierge ou la voix d’un enfant. » Je suis un exilé que tu cherchais peut-être :
}} » Mais s’il est vrai, prends garde au Dieu jaloux ton maître ;
» C’est pour avoir aimé, c’est pour avoir sauvé,
» Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.
» Chaste beauté ! viens-tu me combattre ou m’absoudre ?
» Tu descends de ce Ciel qui m’envoya la foudre,
» Mais si douce à mes yeux, que je ne sais pourquoi
» Tu viens aussi d’en haut, bel Ange, contre moi. »
Ainsi l’Esprit parlait. À sa voix caressante,
Prestige préparé contre une âme innocente,
À ces douces lueurs, au magique appareil
De cet Ange si doux, à ses frères pareil,
L’habitante des Cieux, de son aile voilée.
Montait en reculant sur sa route étoilée,
Comme on voit la baigneuse au milieu des roseaux
Fuir un jeune nageur qu’elle a vu sous les eaux.
Mais en vain ses deux pieds s’éloignaient du nuage,
Autant que la colombe en deux jours de voyage
Peut s’éloigner d’Alep et de la blanche tour
D’où la sultane envoie une lettre d’amour :
Sous l’éclair d’un regard sa force fut brisée ;
Et, dès qu’il vit ployer son aile maîtrisée,
L’ennemi séducteur continua tout bas :
« Je suis celui qu’on aime et qu’on ne connaît pas.
» Sur l’homme j’ai fondé mon empire de flamme,
» Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l’âme,
» Dans les liens des corps, attraits mystérieux,
» Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.
» C’est moi qui fais parler l’épouse dans ses songes ;
» La jeune fille heureuse apprend d’heureux mensonges ;
» Je leur donne des nuits qui consolent des jours,
» Je suis le Roi secret des secrètes amours.
» J’unis les cœurs, je romps les chaînes rigoureuses,
» Comme le papillon sur ses ailes poudreuses
» Porte aux gazons émus des peuplades de fleurs,
» Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs.
» J’ai pris au Créateur sa faible créature ;
» Nous avons, malgré lui, partagé la Nature :
» Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil,
» Cacher des astres d’or sous l’éclat d’un Soleil ;
» Moi, j’ai l’ombre muette, et je donne à la terre
» La volupté des soirs et les biens du mystère.
» Es-tu venue, avec quelques Anges des cieux,
» Admirer de mes nuits le cours délicieux ?
» As-tu vu leurs trésors ? Sais-tu quelles merveilles
» Des Anges ténébreux accompagnent les veilles ?
» Sitôt que, balancé sous le pâle horizon,
» Le soleil rougissant a quitté le gazon,
» Innombrables Esprits, nous volons dans les ombres
» En secouant dans l’air nos chevelures sombres :
» L’odorante rosée alors jusqu’au matin
» Pleut sur les orangers, les lilas et le thym.
» La Nature attentive aux lois de mon empire
» M’accueille avec amour, m’écoute et me respire ;
» Je redeviens son âme, et pour mes doux projets,
» Du fond des éléments j’évoque mes sujets.
» Convive accoutumé de ma nocturne fête,
» Chacun d’eux en chantant à s’y rendre s’apprête.
» Vers le ciel étoile, dans l’orgueil de son vol,
» S’élance, le premier, l’éloquent rossignol ;
» Sa voix sonore, à l’onde, à la terre, à la nue,
» De mon heure chérie annonce la venue ;
’75 » Il vante mon approche aux pâles alisiers,
» Il la redit encore aux humides rosiers ;