Servitude et grandeur militaires (page 4)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Servitude et grandeur militaires · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De ce moment-là je devins aussi triste qu’elle, et je sentis quelque chose en moi qui me disait : Reste devant elle jusqu’à la fin de tes jours, et garde-la ; je l’ai fait. Quand je revins en France, je demandai à passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris la mer en haine parce que j’y avais jeté du sang innocent. Je cherchai la famille de Laure. Sa mère était morte. Ses sœurs, à qui je la conduisais folle, n’en voulurent pas, et m’offrirent de la mettre à Charenton. Je leur tournai le dos, et je la gardai avec moi.

— Ah ! mon Dieu ! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu’à vous. — Serait-elle là dedans ? lui dis-je. — Certainement ! tenez ! attendez. Hô ! hô ! la mule…

CHAPITRE VI comment je continuai ma route

Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j’eusse fait cette question. En même temps il souleva la toile cirée de sa petite charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus, démesurés de grandeur, admirables de forme, sortant d’une tête pâle, amaigrie et longue, inondée de cheveux blonds tout plats. Je ne vis, en vérité, que ces deux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme, car le reste était mort. Son front était rouge ; ses joues creuses et blanches avaient des pommettes bleuâtres ; elle était accroupie au milieu de la paille, si bien qu’on en voyait à peine sortir ses deux genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à jouer. Il me parut qu’elle s’appliquait à comprendre comment sa main droite battrait sa main gauche.

— Voyez-vous, il y a un mois qu’elle joue cette partie-là, me dit le Chef de bataillon ; demain, ce sera peut-être un autre jeu qui durera longtemps. C’est drôle, hein ?

En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son shako, que la pluie avait un peu dérangée.

— Pauvre Laurette ! dis-je, tu as perdu pour toujours, va !

J’approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main ; elle me donna la sienne machinalement et en souriant avec beaucoup de douceur. Je remarquai avec étonnement qu’elle avait à ses longs doigts deux bagues de diamants ; je pensai que c’étaient encore les bagues de sa mère, et je me demandai comment la misère les avait laissées là. Pour un monde entier je n’en aurais pas fait l’observation au vieux Commandant ; mais comme il me suivait des yeux et voyait les miens arrêtés sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air d’orgueil :

— Ce sont d’assez gros diamants, n’est-ce pas ? Ils pourraient avoir leur prix dans l’occasion, mais je n’ai pas voulu qu’elle s’en séparât, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en temps. J’ai tenu parole à son pauvre petit mari, et, en vérité, je ne m’en repens pas. Je ne l’ai jamais quittée, et j’ai dit partout que c’était ma fille qui était folle. On a respecté ça. À l’armée tout s’arrange mieux qu’on ne le croit à Paris, allez ! — Elle a fait toutes les guerres de l’Empereur avec moi, et je l’ai toujours tirée d’affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et une petite voiture, ce n’est jamais impossible. Elle avait une tenue assez soignée, et moi, étant chef de bataillon, avec une bonne paye, ma pension de la Légion d’Honneur et le mois Napoléon, dont la somme était double, dans le temps, j’étais tout à fait au courant de mon affaire, et elle ne me gênait pas. Au contraire, ses enfantillages faisaient rire quelquefois les officiers du 7e léger.

Alors, il s’approcha d’elle et lui frappa sur l’épaule, comme il eût fait à son petit mulet.

— Eh bien, ma fille ! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est là : voyons, un petit signe de tête.

Elle se remit à ses dominos.

— Oh ! dit-il, c’est qu’elle est un peu farouche aujourd’hui, parce qu’il pleut. Cependant elle ne s’enrhume jamais. Les fous, ça n’est jamais malade, c’est commode de ce côté-là. À la Bérésina et dans toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tête. — Allons, ma fille, joue toujours, va, ne t’inquiète pas de nous ; fais ta volonté, va, Laurette.

Elle lui prit la main qu’il appuyait sur son épaule, une grosse main noire et ridée ; elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa comme une pauvre esclave. Je me sentis le cœur serré par ce baiser, et je tournai bride violemment.

— Voulons-nous continuer notre marche, Commandant ? lui dis-je ; la nuit viendra avant que nous soyons à Béthune.

Le Commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue jaune qui chargeait ses bottes ; ensuite il monta sur le marchepied de la charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d’un petit manteau qu’elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit autour du cou de sa fille adoptive ; après quoi il donna le coup de pied au mulet, fit son mouvement d’épaule et dit : — En route, mauvaise troupe ! — Et nous repartîmes.

La pluie tombait toujours tristement ; le ciel gris et la terre grise s’étendaient sans fin ; une sorte de lumière terne, un pâle soleil, tout mouillé, s’abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient pas. Nous retombâmes dans un grand silence.

Je regardais mon vieux Commandant ; il marchait à grands pas, avec une vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n’en pouvait plus et que mon cheval même commençait à baisser la tête. Ce brave homme ôtait de temps à autre son shako pour essuyer son front chauve et quelques cheveux gris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches blanches, d’où tombait la pluie. Il ne s’inquiétait pas de l’effet qu’avait pu faire sur moi son récit. Il ne s’était fait ni meilleur ni plus mauvais qu’il n’était. Il n’avait pas daigné se dessiner. Il ne pensait pas à lui-même, et au bout d’un quart d’heure il entama, sur le même ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du maréchal Masséna, où il avait formé son bataillon en carré contre je ne sais quelle cavalerie. Je ne l’écoutai pas, quoiqu’il s’échauffât pour me démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier.

La nuit vint, nous n’allions pas vite. La boue devenait plus épaisse et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous arrêtâmes au pied d’un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d’abord ses soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il regarda dans la charrette, comme une mère dans le berceau de son enfant. Je l’entendais qui disait : — Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et tâche de dormir. — Allons, c’est bien ! elle n’a pas une goutte de pluie. — Ah ! diable ! elle a cassé ma montre, que je lui avais laissée au cou ! — Oh ! ma pauvre montre d’argent ! — Allons, c’est égal : mon enfant, tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va venir bientôt. — C’est drôle ! elle a toujours la fièvre ; les folles sont comme ça. Tiens, voilà du chocolat pour toi, mon enfant.

Il appuya la charrette à l’arbre, et nous nous assîmes sous les roues, à l’abri de l’éternelle ondée, partageant un petit pain à lui et un à moi ; mauvais souper.

— Je suis fâché que nous n’ayons que ça, dit-il ; mais ça vaut mieux que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière de sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il faut bien que je lui donne ce que j’ai de mieux. Vous voyez que je la mets toujours à part ; elle ne peut pas souffrir le voisinage d’un homme depuis l’affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l’air de croire que je suis son père ; malgré cela, elle m’étranglerait si je voulais l’embrasser seulement sur le front. L’éducation leur laisse toujours quelque chose, à ce qu’il paraît, car je ne l’ai jamais vue oublier de se cacher comme une religieuse. — C’est drôle, hein ?

Comme il parlait d’elle de cette manière, nous l’entendîmes soupirer et dire : Ôtez ce plomb ! ôtez-moi ce plomb ! Je me levai, il me fit rasseoir.

— Restez, restez, me dit-il, ce n’est rien ; elle dit ça toute sa vie, parce qu’elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne l’empêche pas de faire tout ce qu’on lui dit et cela avec beaucoup de douceur.

Je me tus en l’écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de 1797 à 1815, où nous étions, dix-huit années s’étaient passées pour cet homme. — Je demeurai longtemps en silence à côté de lui, cherchant à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée. Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de main pleine d’enthousiasme. Il en fut étonné.

— Vous êtes un digne homme ! lui dis-je. Il me répondit :

— Eh ! pourquoi donc ? Est-ce à cause de cette pauvre femme ?… Vous sentez bien, mon enfant, que c’était un devoir. Il y a longtemps que j’ai fait abnégation.

Et il me parla encore de Masséna.

Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide et fortifiée, où l’on dirait que les remparts, en resserrant leur cercle, ont pressé les maisons l’une sur l’autre. Tout y était en confusion, c’était le moment d’une alerte. Les habitants commençaient à retirer leurs drapeaux blancs des fenêtres et à coudre les trois couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la générale ; les trompettes sonnaient à cheval, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs bagages ; les canons des Gardes-du-Corps courant aux remparts, les voitures des princes, les escadrons des Compagnies-Rouges se formant, encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses pauvres habitants. À mon grand regret, c’était pour toujours que je les perdais.

Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d’un vrai cœur de soldat. Cette rencontre me révéla une nature d’homme qui m’était inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien ; je la plaçai dès lors très haut dans mon estime. J’ai souvent cherché depuis autour de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette abnégation de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze années que j’ai vécu dans l’armée, ce n’est qu’en elle, et surtout dans les rangs dédaignés et pauvres de l’infanterie, que j’ai retrouvé ces hommes de caractère antique, poussant le sentiment du devoir jusqu’à ses dernières conséquences, n’ayant ni remords de l’obéissance ni honte de la pauvreté, simples de mœurs et de langage, fiers de la gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s’enfermant avec plaisir dans leur obscurité, et partageant avec les malheureux le pain noir qu’ils payent de leur sang.

J’ignorai longtemps ce qu’était devenu ce pauvre chef de bataillon, d’autant plus qu’il ne m’avait pas dit son nom et que je ne le lui avais pas demandé. Un jour, cependant, au café, en 1825, je crois, un vieux capitaine d’infanterie de ligne à qui je le décrivis, en attendant la parade, me dit :

— Eh ! pardieu, mon cher, je l’ai connu, le pauvre diable ! C’était un brave homme ; il a été descendu par un boulet à Waterloo. Il avait, en effet, laissé aux bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à l’hôpital d’Amiens, en allant à l’armée de la Loire, et qui y mourut, furieuse, au bout de trois jours.

— Je le crois bien, lui dis-je ; elle n’avait plus son père nourricier !

— Ah bah ! père ! qu’est-ce que vous dites donc ? ajouta-t-il d’un air qu’il voulait rendre fin et licencieux.

— Je dis qu’on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi, j’ai fait abnégation.

SOUVENIRS

de

SERVITUDE MILITAIRE

LIVRE DEUXIÈME

CHAPITRE PREMIER sur la responsabilité

Je me souviens encore de la consternation que cette histoire jeta dans mon âme ; ce fut peut-être là le principe de ma lente guérison pour cette maladie de l’enthousiasme militaire. Je me sentis tout à coup humilié de courir des chances de crime, et de me trouver à la main un sabre d’esclave au lieu d’une épée de chevalier. Bien d’autres faits pareils vinrent à ma connaissance, qui flétrissaient à mes yeux cette noble espèce d’hommes que je n’aurais voulu voir consacrée qu’à la défense de la patrie. Ainsi, à l’époque de la Terreur, il arriva qu’un autre capitaine de vaisseau reçut, comme toute la marine, l’ordre monstrueux du Comité de salut public de fusiller les prisonniers de guerre ; il eut le malheur de prendre un bâtiment anglais, et le malheur plus grand d’obéir à l’ordre du gouvernement. Revenu à terre, il rendit compte de sa honteuse exécution, se retira du service, et mourut de chagrin en peu de temps. Ce capitaine commandait la Boudeuse, frégate qui, la première, fit le tour du monde sous les ordres de M. de Bougainville, mon parent. Ce grand navigateur en pleura, pour l’honneur de son vieux vaisseau.

Ne viendra-t-elle jamais, la loi qui, dans de telles circonstances, mettra d’accord le Devoir et la Conscience ? La voix publique a-t-elle tort quand elle s’élève d’âge en âge pour absoudre et pour honorer la désobéissance du vicomte d’Orte, qui répondit à Charles IX lui ordonnant d’étendre à Dax la Saint-Barthélemy parisienne :

« Sire, j’ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses fidèles habitants et gens de guerre ; je n’ai trouvé que bons citoyens et braves soldats, et pas un bourreau. »

Et s’il eut raison de refuser l’obéissance, comment vivons-nous sous des lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort à qui refuserait cette même obéissance aveugle ? Nous admirons le libre arbitre et nous le tuons ; l’absurde ne peut régner ainsi longtemps. Il faudra bien que l’on en vienne à régler les circonstances où la délibération sera permise à l’homme armé, et jusqu’à quel rang sera laissée libre l’intelligence, et avec elle l’exercice de la Conscience et de la Justice… Il faudra bien un jour sortir de là.

Je ne me dissimule point que c’est là une question d’une extrême difficulté, et qui touche à la base même de toute discipline. Loin de vouloir affaiblir cette discipline, je pense qu’elle a besoin d’être corroborée sur beaucoup de points parmi nous, et que, devant l’ennemi, les lois ne peuvent être trop draconiennes. Quand l’armée tourne sa poitrine de fer contre l’étranger, qu’elle marche et agisse comme un seul homme, cela doit être ; mais lorsqu’elle s’est retournée et qu’elle n’a plus devant elle que la mère-patrie, il est bon qu’alors, du moins, elle trouve des lois prévoyantes qui lui permettent d’avoir des entrailles filiales. Il est à souhaiter aussi que des limites immuables soient posées une fois pour toujours à ces ordres absolus donnés aux Armées par le souverain Pouvoir, si souvent tombé en indignes mains dans notre histoire. Qu’il ne soit jamais possible à quelques aventuriers parvenus à la Dictature, de transformer en assassins quatre cent mille hommes d’honneur, par une loi d’un jour comme leur règne.

Souvent, il est vrai, je vis, dans les coutumes du service, que, grâce peut-être à l’incurie française et à la facile bonhomie de notre caractère, comme compensation, et tout à côté de cette misère de la Servitude militaire, il régnait dans les Armées une sorte de liberté d’esprit qui adoucissait l’humiliation de l’obéissance passive ; et, remarquant dans tout homme de guerre quelque chose d’ouvert et de noblement dégagé, je pensai que cela venait d’une âme reposée et soulagée du poids énorme de la responsabilité. J’étais fort enfant alors, et j’éprouvai peu à peu que ce sentiment allégeait ma conscience ; il me sembla voir dans chaque général en chef une sorte de Moïse, qui devait seul rendre ses terribles comptes à Dieu, après avoir dit aux fils de Lévi : « Passez et repassez au travers du camp ; que chacun tue son frère, son fils, son ami et celui qui lui est le plus proche. » Et il y eut vingt-trois mille hommes de tués, dit l’Exode, ch. XXXII, v. 27 ; car je savais la Bible par cœur, et ce livre et moi étions tellement inséparables que dans les plus longues marches il me suivait presque toujours. On voit quelle fut la première consolation qu’il me donna. Je pensai qu’il faudrait que j’eusse bien du malheur pour qu’un de mes Moïses galonnés d’or m’ordonnât de tuer toute ma famille ; et, en effet, cela ne m’arriva pas, comme je l’avais fort sagement conjecturé. Je pensais aussi que, quand même régnerait sur la terre l’impraticable paix de l’abbé de Saint-Pierre, et quand lui-même serait chargé de régulariser cette liberté et cette égalité universelles, il lui faudrait pour cette œuvre quelques régiments de Lévites à qui il pût dire de ceindre l’épée, et à qui leur soumission attirerait la bénédiction du Seigneur. Je cherchais ainsi à capituler avec les monstrueuses résignations de l’obéissance passive, en considérant à quelle source elle remontait, et comme tout ordre social semblait appuyé sur l’obéissance ; mais il me fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir à lui faire prendre quelque place dans mon âme. J’aimais fort à l’infliger et peu à la subir ; je la trouvais admirablement sage sous mes pieds, mais absurde sur ma tête. J’ai vu depuis bien des hommes raisonner ainsi, qui n’avaient pas l’excuse que j’avais alors : j’étais un Lévite de seize ans.

Je n’avais pas alors étendu mes regards sur la patrie entière de notre France, et sur cette autre patrie qui l’entoure, l’Europe ; et de là sur la patrie de l’humanité, le globe, qui devient heureusement plus petit chaque jour, resserré dans la main de la civilisation. Je ne pensai pas combien le cœur de l’homme de guerre serait plus léger encore dans sa poitrine, s’il sentait en lui deux hommes, dont l’un obéirait à l’autre ; s’il savait qu’après son rôle tout rigoureux dans la guerre, il aurait droit à un rôle tout bienfaisant et non moins glorieux dans la paix ; si, à un grade déterminé, il avait des droits d’élection ; si, après avoir été longtemps muet dans les camps, il avait sa voix dans la Cité ; s’il était exécuteur, dans l’une, des lois qu’il aurait faites dans l’autre, et si, pour voiler le sang de l’épée, il avait la toge. Or, il n’est pas impossible que tout cela n’advienne un jour.

Nous sommes vraiment sans pitié de vouloir qu’un homme soit assez fort pour répondre lui seul de cette nation armée qu’on lui met dans la main. C’est une chose nuisible aux gouvernements mêmes ; car l’organisation actuelle, qui suspend ainsi à un seul doigt toute cette chaîne électrique de l’obéissance passive, peut, dans tel cas donné, rendre par trop simple le renversement total d’un État. Telle révolution, à demi formée et recrutée, n’aurait qu’à gagner un ministre de la guerre pour se compléter entièrement. Tout le reste suivrait nécessairement, d’après nos lois, sans que nul anneau se pût soustraire à la commotion donnée d’en haut.

Non, j’en atteste les soulèvements de conscience de tout homme qui a vu couler ou fait couler le sang de ses concitoyens, ce n’est pas assez d’une seule tête pour porter un poids aussi lourd que celui de tant de meurtres ; ce ne serait pas trop d’autant de têtes qu’il y a de combattants. Pour être responsables de la loi de sang qu’elles exécutent, il serait juste qu’elles l’eussent au moins bien comprise. Mais les institutions meilleures, réclamées ici, ne seront elles-mêmes que très-passagères ; car, encore une fois, les armées et la guerre n’auront qu’un temps ; car, malgré les paroles d’un sophiste que j’ai combattu ailleurs, il n’est point vrai que, même contre l’étranger, la guerre soit divine ; il n’est point vrai que la terre soit avide de sang. La guerre est maudite de Dieu et des hommes même qui la font et qui ont d’elle une secrète horreur, et la terre ne crie au ciel que pour lui demander l’eau fraîche de ses fleuves et la rosée pure de ses nuées.

Ce n’est pas, du reste, dans la première jeunesse, toute donnée à l’action, que j’aurais pu me demander s’il n’y avait pas de pays modernes où l’homme de la guerre fût le même que l’homme de la paix, et non un homme séparé de la famille et placé comme son ennemi. Je n’examinais pas ce qu’il nous serait bon de prendre aux anciens sur ce point ; beaucoup de projets d’une organisation plus sensée des armées ont été enfantés inutilement. Bien loin d’en mettre aucune à exécution, ou seulement en lumière, il est probable que le pouvoir, quel qu’il soit, s’en éloignera toujours de plus en plus, ayant intérêt à s’entourer de gladiateurs dans la lutte sans cesse menaçante ; cependant l’idée se fera jour et prendra sa forme, comme fait tôt ou tard toute idée nécessaire.

Dans l’état actuel, que de bons sentiments à conserver qui pourraient s’élever encore par le sentiment d’une haute dignité personnelle ! J’en ai recueilli bien des exemples dans ma mémoire ; j’avais autour de moi, prêts à me les fournir, d’innombrables amis intimes, si gaiement résignés à leur insouciante soumission, si libres d’esprit dans l’esclavage de leur corps, que cette insouciance me gagna un moment comme eux, et, avec elle, ce calme parfait du soldat et de l’officier, calme qui est précisément celui du cheval mesurant noblement son allure entre la bride et l’éperon, et fier de n’être nullement responsable. Qu’il me soit donc permis de donner, dans la simple histoire d’un brave homme et d’une famille de soldat que je ne fis qu’entrevoir, un exemple, plus doux que le premier, de ces longues résignations de toute la vie, pleines d’honnêteté, de pudeur et de bonhomie, très-communes dans notre armée, et dont la vue repose l’âme, quand on vit en même temps, comme je le faisais, dans un monde élégant, d’où l’on descend avec plaisir pour étudier des mœurs plus naïves, tout arriérées qu’elles sont.

Telle qu’elle est, l’Armée est un bon livre à ouvrir pour connaître l’humanité ; on y apprend à mettre la main à tout, aux choses les plus basses comme aux plus élevées ; les plus délicats et les plus riches sont forcés de voir vivre de près la pauvreté et de vivre avec elle, de lui mesurer son gros pain et de lui peser sa viande. Sans l’armée, tel fils de grand seigneur ne soupçonnerait pas comment un soldat vit, grandit, engraisse toute l’année avec neuf sous par jour et une cruche d’eau fraîche, portant sur le dos un sac dont le contenant et le contenu coûtent quarante francs à sa patrie.

Cette simplicité de mœurs, cette pauvreté insouciante et joyeuse de tant de jeunes gens, cette vigoureuse et saine existence, sans fausse politesse ni fausse sensibilité, cette allure mâle donnée à tout, cette uniformité de sentiments imprimés par la discipline, sont des liens d’habitude grossiers, mais difficiles à rompre, et qui ne manquent pas d’un certain charme inconnu aux autres professions. J’ai vu des officiers prendre cette existence en passion au point de ne pouvoir la quitter quelque temps sans ennui, même pour retrouver les plus élégantes et les plus chères coutumes de leur vie. Les régiments sont des couvents d’hommes, mais des couvents nomades ; partout ils portent leurs usages empreints de gravité, de silence, de retenue, et cette scrupuleuse exactitude à remplir le vœu sévère de l’obéissance.

Le caractère de ces reclus est indélébile comme celui des moines, et jamais je n’ai revu l’uniforme d’un de mes régiments sans un battement de cœur.

LA

VEILLÉE DE VINCENNES

CHAPITRE II les scrupules d’honneur d’un soldat

Un soir de l’été de 1819, je me promenais à Vincennes dans l’intérieur de la forteresse, où j’étais en garnison avec Timoléon d’Arc***, lieutenant de la Garde comme moi ; nous avions fait, selon l’habitude, la promenade au polygone, assisté à l’étude du tir à ricochet, écouté et raconté paisiblement les histoires de guerre, discuté sur l’école polytechnique, sur sa formation, son utilité, ses défauts, et sur les hommes au teint jaune qu’avait fait pousser ce terroir géométrique. La couleur pâle de l’école, Timoléon l’avait aussi sur le front. Ceux qui l’ont connu se rappelleront comme moi sa figure régulière et un peu amaigrie, ses grands yeux noirs et les sourcils arqués qui les couvraient, et le sérieux si doux et rarement troublé de son visage spartiate ; il était fort préoccupé ce soir-là de notre conversation très-longue sur le système des probabilités de Laplace. Je me souviens qu’il tenait sous le bras ce livre, que nous avions en grande estime, et dont il était souvent tourmenté.

La nuit tombait, ou plutôt s’épanouissait ; une belle nuit d’août. Je regardais avec plaisir la chapelle construite par saint Louis, et cette couronne de tours moussues et à demi ruinées qui servait alors de parure à Vincennes ; le donjon s’élevait au-dessus d’elles comme un roi au milieu de ses gardes. Les petits croissants de la chapelle brillaient parmi les premières étoiles, au bout de leurs longues flèches. L’odeur fraîche et suave du bois nous parvenait par-dessus les remparts, et il n’y avait pas jusqu’au gazon des batteries qui n’exhalât une haleine de soir d’été. Nous nous assîmes sur un grand canon de Louis XIV, et nous regardâmes en silence quelques jeunes soldats qui essayaient leur force en soulevant tour à tour une bombe au bout du bras, tandis que les autres rentraient lentement et passaient le pont-levis deux par deux ou quatre par quatre, avec toute la paresse du désœuvrement militaire. Les cours étaient remplies de caissons de l’artillerie, ouverts et chargés de poudre, préparés pour la revue du lendemain. À notre côté, près de la porte du bois, un vieil Adjudant d’artillerie ouvrait et refermait, souvent avec inquiétude, la porte très-légère d’une petite tour, poudrière et arsenal, appartenant à l’artillerie à pied, et remplie de barils de poudre, d’armes et de munitions de guerre. Il nous salua en passant. C’était un homme d’une taille élevée, mais un peu voûtée. Ses cheveux étaient rares et blancs, sa moustache blanche et épaisse, son air ouvert, robuste et frais encore, heureux, doux et sage. Il tenait trois grands registres à la main, et y vérifiait de longues colonnes de chiffres. Nous lui demandâmes pourquoi il travaillait si tard, contre sa coutume. Il nous répondit, avec le ton de respect et de calme des vieux soldats, que c’était le lendemain un jour d’inspection générale à cinq heures du matin ; qu’il était responsable des poudres, et qu’il ne cessait de les examiner et de recommencer vingt fois ses comptes, pour être à l’abri du plus léger reproche de négligence ; qu’il avait voulu aussi profiter des dernières lueurs du jour, parce que la consigne était sévère et défendait d’entrer la nuit dans la poudrière avec un flambeau ou même une lanterne sourde ; qu’il était désolé de n’avoir pas eu le temps de tout voir, et qu’il lui restait encore quelques obus à examiner ; qu’il voudrait bien pouvoir revenir dans la nuit ; et il regardait avec un peu d’impatience le grenadier que l’on posait en faction à la porte, et qui devait l’empêcher d’y rentrer.

Après nous avoir donné ces détails, il se mit à genoux et regarda sous la porte s’il n’y restait pas une traînée de poudre. Il craignait que les éperons ou les fers des bottes des officiers ne vinssent à y mettre feu le lendemain.

— Ce n’est pas cela qui m’occupe le plus, dit-il en se relevant, mais ce sont mes registres ; et il les regardait avec regret.

— Vous êtes trop scrupuleux, dit Timoléon.

— Ah ! mon lieutenant, quand on est dans la Garde on ne peut pas trop l’être sur son honneur. Un de nos maréchaux des logis s’est brûlé la cervelle lundi dernier, pour avoir été mis à la salle de police. Moi, je dois donner l’exemple aux sous-officiers. Depuis que je sers dans la Garde je n’ai pas eu un reproche de mes chefs, et une punition me rendrait bien malheureux.

Il est vrai que ces braves soldats, pris dans l’armée parmi l’élite de l’élite, se croyaient déshonorés pour la plus légère faute.

— Allez, vous êtes tous les puritains de l’honneur, lui dis-je en lui frappant sur l’épaule.

Il salua et se retira vers la caserne où était son logement ; puis, avec une innocence de mœurs particulière à l’honnête race des soldats, il revint apportant du chènevis dans le creux de ses mains à une poule qui élevait ses douze poussins sous le vieux canon de bronze où nous étions assis.

C’était bien la plus charmante poule que j’aie connue de ma vie ; elle était toute blanche, sans une seule tache ; et ce brave homme, avec ses gros doigts mutilés à Marengo et à Austerlitz, lui avait collé sur la tête une petite aigrette rouge, et sur la poitrine un petit collier d’argent avec une plaque à son chiffre. La bonne poule en était fière et reconnaissante à la fois. Elle savait que les sentinelles la faisaient toujours respecter, et elle n’avait peur de personne, pas même d’un petit cochon de lait et d’une chouette qu’on avait logés auprès d’elle sous le canon voisin. La belle poule faisait le bonheur des canonniers ; elle recevait de nous tous des miettes de pain et de sucre tant que nous étions en uniforme ; mais elle avait horreur de l’habit bourgeois, et, ne nous reconnaissant plus sous ce déguisement, elle s’enfuyait avec sa famille sous le canon de Louis XIV. Magnifique canon sur lequel était gravé l’éternel soleil avec son Nec pluribus impar, et l’Ultima ratio Regum. Et il logeait une poule là-dessous !

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