Servitude et grandeur militaires (page 5)
Le bon Adjudant nous parla d’elle en fort bons termes. Elle fournissait des œufs à lui et à sa fille avec une générosité sans pareille ; et il l’aimait tant, qu’il n’avait pas eu le courage de tuer un seul de ses poulets, de peur de l’affliger. Comme il racontait ses bonnes mœurs, les tambours et les trompettes battirent et sonnèrent à la fois l’appel du soir. On allait lever les ponts, et les concierges en faisaient résonner les chaînes. Nous n’étions pas de service, et nous sortîmes par la porte du bois. Timoléon, qui n’avait cessé de faire des angles sur le sable avec le bout de son épée, s’était levé du canon en regrettant ses triangles comme moi je regrettais ma poule blanche et mon Adjudant.
Nous tournâmes à gauche, en suivant les remparts ; et, passant ainsi devant le tertre de gazon élevé au duc d’Enghien sur son corps fusillé et sa tête écrasée par un pavé, nous côtoyâmes les fossés en y regardant le petit chemin blanc qu’il avait pris pour arriver à cette fosse.
Il y a deux sortes d’hommes qui peuvent très-bien se promener ensemble cinq heures de suite sans se parler : ce sont les prisonniers et les officiers. Condamnés à se voir toujours, quand ils sont tous réunis, chacun est seul. Nous allions en silence, les bras derrière le dos. Je remarquai que Timoléon tournait et retournait sans cesse une lettre au clair de la lune ; c’était une petite lettre de forme longue ; j’en connaissais la figure et l’auteur féminin, et j’étais accoutumé à le voir rêver tout un jour sur cette petite écriture fine et élégante. Aussi nous étions arrivés au village en face du château, nous avions monté l’escalier de notre petite maison blanche ; nous allions nous séparer sur le carré de nos appartements voisins, que je n’avais pas dit une parole. Là seulement, il me dit tout à coup :
— Elle veut absolument que je donne ma démission ; qu’en pensez-vous ?
— Je pense, dis-je, qu’elle est belle comme un ange, parce que je l’ai vue ; je pense que vous l’aimez comme un fou, parce que je vous vois depuis deux ans tel que ce soir ; je pense que vous avez une assez belle fortune, à en juger par vos chevaux et votre train ; je pense que vous avez fait assez vos preuves pour vous retirer, et qu’en temps de paix ce n’est pas un grand sacrifice ; mais je pense aussi à une seule chose…
— Laquelle ? dit-il en souriant assez amèrement, parce qu’il devinait.
— C’est qu’elle est mariée, dis-je plus gravement ; vous le savez mieux que moi, mon pauvre ami.
— C’est vrai, dit-il, pas d’avenir.
— Et le service sert à vous faire oublier cela quelquefois, ajoutai-je.
— Peut-être, dit-il ; mais il n’est pas probable que mon étoile change à l’armée. Remarquez dans ma vie que jamais je n’ai rien fait de bien qui ne restât inconnu ou mal interprété.
— Vous liriez Laplace toutes les nuits, dis-je, que vous ne trouveriez pas de remède à cela.
Et je m’enfermai chez moi pour écrire un poëme sur le Masque de fer, poëme que j’appelai : La Prison.
CHAPITRE III sur l’amour du danger
L’isolement ne saurait être trop complet pour les hommes que je ne sais quel démon poursuit par les illusions de poésie. Le silence était profond, et l’ombre épaisse sur les tours du vieux Vincennes. La garnison dormait depuis neuf heures du soir. Tous les feux s’étaient éteints à six heures par ordre des tambours. On n’entendait que la voix des sentinelles placées sur le rempart et s’envoyant et répétant, l’une après l’autre, leur cri long et mélancolique : Sentinelle, prenez garde à vous ! Les corbeaux des tours répondaient plus tristement encore, et, ne s’y croyant plus en sûreté, s’envolaient plus haut jusqu’au donjon. Rien ne pouvait plus me troubler, et pourtant quelque chose me troublait, qui n’était ni bruit, ni lumière. Je voulais et ne pouvais pas écrire. Je sentais quelque chose dans ma pensée, comme une tache dans une émeraude ; c’était l’idée que quelqu’un auprès de moi veillait aussi, et veillait sans consolation, profondément tourmenté. Cela me gênait. J’étais sûr qu’il avait besoin de se confier, et j’avais fui brusquement sa confidence par désir de me livrer à mes idées favorites. J’en étais puni maintenant par le trouble de ces idées mêmes. Elles ne volaient pas librement et largement, et il me semblait que leurs ailes étaient appesanties, mouillées peut-être par une larme secrète d’un ami délaissé.
Je me levai de mon fauteuil. J’ouvris la fenêtre, et je me mis à respirer l’air embaumé de la nuit. Une odeur de forêt venait à moi, par-dessus les murs, un peu mélangée d’une faible odeur de poudre ; cela me rappela ce volcan sur lequel vivaient et dormaient trois mille hommes dans une sécurité parfaite. J’aperçus sur la grande baraque du fort, séparé du village par un chemin de quarante pas tout au plus, une lueur projetée par la lampe de mon jeune voisin ; son ombre passait et repassait sur la muraille, et je vis à ses épaulettes qu’il n’avait pas même songé à se coucher. Il était minuit. Je sortis brusquement de ma chambre et j’entrai chez lui. Il ne fut nullement étonné de me voir, et dit tout de suite que s’il était encore debout, c’était pour finir une lecture de Xénophon qui l’intéressait fort. Mais comme il n’y avait pas un seul livre ouvert dans sa chambre, et qu’il tenait encore à la main son petit billet de femme, je ne fus pas sa dupe ; mais j’en eus l’air. Nous nous mîmes à la fenêtre, et je lui dis, essayant d’approcher mes idées des siennes :
— Je travaillais aussi de mon côté, et je cherchais à me rendre compte de cette sorte d’aimant qu’il y a pour nous dans l’acier d’une épée. C’est une attraction irrésistible qui nous retient au service malgré nous, et fait que nous attendons toujours un événement ou une guerre. Je ne sais pas (et je venais vous en parler) s’il ne serait pas vrai de dire et d’écrire qu’il y a dans les armées une passion qui leur est particulière et qui leur donne la vie ; une passion qui ne tient ni de l’amour de la gloire, ni de l’ambition ; c’est une sorte de combat corps à corps contre la destinée, une lutte qui est la source de mille voluptés inconnues au reste des hommes, et dont les triomphes intérieurs sont remplis de magnificence ; enfin c’est l’amour du danger !
— C’est vrai, me dit Timoléon.
Je poursuivis :
— Que serait-ce donc qui soutiendrait le marin sur la mer ? qui le consolerait dans cet ennui d’un homme qui ne voit que des hommes ? Il part, et dit adieu à la terre ; adieu au sourire des femmes, adieu à leur amour ; adieu aux amitiés choisies et aux tendres habitudes de la vie ; adieu aux bons vieux parents ; adieu à la belle nature des campagnes, aux arbres, aux gazons, aux fleurs qui sentent bon, aux rochers sombres, aux bois mélancoliques pleins d’animaux silencieux et sauvages ; adieu aux grandes villes, au travail perpétuel des arts, à l’agitation sublime de toutes les pensées dans l’oisiveté de la vie, aux relations élégantes, mystérieuses et passionnées du monde ; il dit adieu à tout, et part. Il va trouver trois ennemis : l’eau, l’air et l’homme ; et toutes les minutes de sa vie vont en avoir un à combattre. Cette magnifique inquiétude le délivre de l’ennui. Il vit dans une perpétuelle victoire ; c’en est une que de passer seulement sur l’Océan et de ne pas s’engloutir en sombrant ; c’en est une que d’aller où il veut et de s’enfoncer dans les bras du vent contraire ; c’en est une que de courir devant l’orage et de s’en faire suivre comme d’un valet ; c’en est une que d’y dormir et d’y établir son cabinet d’étude. Il se couche avec le sentiment de sa royauté, sur le dos de l’Océan, comme saint Jérôme sur son lion, et jouit de la solitude qui est aussi son épouse.
— C’est grand, dit Timoléon ; et je remarquai qu’il posait la lettre sur la table.
— Et c’est l’amour du danger qui le nourrit, qui fait que jamais il n’est un moment désœuvré, qu’il se sent en lutte, et qu’il a un but. C’est la lutte qu’il nous faut toujours ; si nous étions en campagne, vous ne souffririez pas tant.
— Qui sait ? dit-il.
— Vous êtes aussi heureux que vous pouvez l’être ; vous ne pouvez pas avancer dans votre bonheur. Ce bonheur-là est une impasse véritable.
— Trop vrai ! trop vrai ! l’entendis-je murmurer.
— Vous ne pouvez pas empêcher qu’elle n’ait un jeune mari et un enfant, et vous ne pouvez pas conquérir plus de liberté que vous n’en avez ; voilà votre supplice à vous !
Il me serra la main :
— Et toujours mentir ! dit-il. Croyez-vous que nous ayons la guerre ?
— Je n’en crois pas un mot, répondis-je.
— Si je pouvais seulement savoir si elle est au bal ce soir ! Je lui avais bien défendu d’y aller.
— Je me serais bien aperçu, sans ce que vous me dites là, qu’il est minuit, lui dis-je ; vous n’avez pas besoin d’Austerlitz, mon ami, vous êtes assez occupé ; vous pouvez dissimuler et mentir encore pendant plusieurs années. Bonsoir.
CHAPITRE IV le concert de famille
Comme j’allais me retirer, je m’arrêtai, la main sur la clef de sa porte, écoutant avec étonnement une musique assez rapprochée et venue du château même. Entendue de la fenêtre, elle nous sembla formée de deux voix d’hommes, d’une voix de femme et d’un piano. C’était pour moi une douce surprise, à cette heure de la nuit. Je proposai à mon camarade de l’aller écouter de plus près. Le petit pont-levis, parallèle au grand, et destiné à laisser passer le gouverneur et les officiers pendant une partie de la nuit, était ouvert encore. Nous rentrâmes dans le fort, et, en rôdant par les cours, nous fûmes guidés par le son jusque sous les fenêtres ouvertes que je reconnus pour celles du bon vieux Adjudant d’artillerie.
Ces grandes fenêtres étaient au rez-de-chaussée, et nous arrêtant en face, nous découvrîmes, jusqu’au fond de l’appartement, la simple famille de cet honnête soldat.
Il y avait, au fond de la chambre, un petit piano de bois d’acajou, garni de vieux ornements de cuivre. L’Adjudant (tout âgé et tout modeste qu’il nous avait paru d’abord) était assis devant le clavier, et jouait une suite d’accords, d’accompagnements et de modulations simples, mais harmonieusement unies entre elles. Il tenait les yeux élevés au ciel, et n’avait point de musique devant lui ; sa bouche était entr’ouverte avec délices sous l’épaisseur de ses longues moustaches blanches. Sa fille, debout à sa droite, allait chanter ou venait de s’interrompre ; car elle regardait avec inquiétude, la bouche entr’ouverte encore, comme lui. À sa gauche, un jeune sous-officier d’artillerie légère de la Garde, vêtu de l’uniforme sévère de ce beau corps, regardait cette jeune personne comme s’il n’eût pas cessé de l’écouter.
Rien de si calme que leurs poses, rien de si décent que leur maintien, rien de si heureux que leurs visages. Le rayon qui tombait d’en haut sur ces trois fronts n’y éclairait pas une expression soucieuse ; et le doigt de Dieu n’y avait écrit que bonté, amour et pudeur.
Le froissement de nos épées sur le mur les avertit que nous étions là. Le brave homme nous vit, et son front chauve en rougit de surprise et, je pense aussi, de satisfaction. Il se leva avec empressement, et, prenant un des trois chandeliers qui l’éclairaient, vint nous ouvrir et nous fit asseoir. Nous le priâmes de continuer son concert de famille ; et, avec une simplicité noble, sans s’excuser et sans demander indulgence, il dit à ses enfants :
— Où en étions-nous ?
Et les trois voix s’élevèrent en chœur avec une indicible harmonie.
Timoléon écoutait et restait sans mouvement ; pour moi, cachant ma tête et mes yeux, je me mis à rêver avec un attendrissement qui, je ne sais pourquoi, était douloureux. Ce qu’ils chantaient emportait mon âme dans des régions de larmes et de mélancoliques félicités, et, poursuivi peut-être par l’importune idée de mes travaux du soir, je changeais en mobiles images les mobiles modulations des voix. Ce qu’ils chantaient était un de ces chœurs écossais, une des anciennes mélodies des Bardes que chante encore l’écho sonore des Orcades. Pour moi, ce chœur mélancolique s’élevait lentement et s’évaporait tout à coup comme les brouillards des montagnes d’Ossian ; ces brouillards qui se forment sur l’écume mousseuse des torrents de l’Arven, s’épaississent lentement et semblent se gonfler et se grossir, en montant, d’une foule innombrable de fantômes tourmentés et tordus par les vents. Ce sont des guerriers qui rêvent toujours, le casque appuyé sur la main, et dont les larmes et le sang tombent goutte à goutte dans les eaux noires des rochers ; ce sont des beautés pâles dont les cheveux s’allongent en arrière, comme les rayons d’une lointaine comète, et se fondent dans le sein humide de la lune ; elles passent vite, et leurs pieds s’évanouissent enveloppés dans les plis vaporeux de leurs robes blanches ; elles n’ont pas d’ailes, et volent. Elles volent en tenant des harpes, elles volent les yeux baissés et la bouche entr’ouverte avec innocence ; elles jettent un cri en passant et se perdent, en montant, dans la douce lumière qui les appelle. Ce sont des navires aériens qui semblent se heurter contre des rives sombres, et se plonger dans des flots épais ; les montagnes se penchent pour les pleurer, et les dogues noirs élèvent leurs têtes difformes et hurlent longuement, en regardant le disque qui tremble au ciel, tandis que la mer secoue les colonnes blanches des Orcades qui sont rangées comme les tuyaux d’un orgue immense, et répandent, sur l’Océan, une harmonie déchirante et mille fois prolongée dans la caverne où les vagues sont enfermées.
La musique se traduisait ainsi en sombres images dans mon âme, bien jeune encore, ouverte à toutes les sympathies et comme amoureuse de ses douleurs fictives.
C’était, d’ailleurs, revenir à la pensée de celui qui avait inventé ces chants tristes et puissants, que de les sentir de la sorte. La famille heureuse éprouvait elle-même la forte émotion qu’elle donnait, et une vibration profonde faisait quelquefois trembler les trois voix.
Le chant cessa, et un long silence lui succéda. La jeune personne, comme fatiguée, s’était appuyée sur l’épaule de son père ; sa taille était élevée et un peu ployée, comme par faiblesse ; elle était mince, et paraissait avoir grandi trop vite, et sa poitrine, un peu amaigrie, en paraissait affectée. Elle baisait le front chauve, large et ridé de son père, et abandonnait sa main au jeune sous-officier qui la pressait sur ses lèvres.
Comme je me serais bien gardé, par amour-propre, d’avouer tout haut mes rêveries intérieures, je me contentai de dire froidement :
— Que le ciel accorde de longs jours et toutes sortes de bénédictions à ceux qui ont le don de traduire la musique littéralement ! Je ne puis trop admirer un homme qui trouve à une symphonie le défaut d’être trop Cartésienne, et à une autre de pencher vers le système de Spinosa ; qui se récrie sur le panthéisme d’un trio et l’utilité d’une ouverture à l’amélioration de la classe la plus nombreuse. Si j’avais le bonheur de savoir comme quoi un bémol de plus à la clef peut rendre un quatuor de flûtes et de bassons plus partisan du Directoire que du Consulat et de l’Empire, je ne parlerais plus, je chanterais éternellement ; je foulerais aux pieds des mots et des phrases, qui ne sont bons tout au plus que pour une centaine de départements, tandis que j’aurais le bonheur de dire mes idées fort clairement à tout l’univers avec mes sept notes. Mais, dépourvu de cette science comme je suis, ma conversation musicale serait si bornée que mon seul parti à prendre est de vous dire, en langue vulgaire, la satisfaction que me cause surtout votre vue et le spectacle de l’accord plein de simplicité et de bonhomie qui règne dans votre famille. C’est au point que ce qui me plaît le plus dans votre petit concert, c’est le plaisir que vous y prenez ; vos âmes me semblent plus belles encore que la plus belle musique que le Ciel ait jamais entendue monter à lui, de notre misérable terre, toujours gémissante.
Je tendais la main avec effusion à ce bon père, et il la serra avec l’expression d’une reconnaissance grave. Ce n’était qu’un vieux soldat ; mais il y avait dans son langage et ses manières je ne sais quoi de l’ancien bon ton du monde. La suite me l’expliqua.
— Voici, mon lieutenant, me dit-il, la vie que nous menons ici. Nous nous reposons en chantant, ma fille, moi et mon gendre futur.
Il regardait en même temps ces beaux jeunes gens avec une tendresse toute rayonnante de bonheur.
— Voici, ajouta-t-il d’un air plus grave, en nous montrant un petit portrait, la mère de ma fille.
Nous regardâmes la muraille blanchie de plâtre de la modeste chambre, et nous y vîmes, en effet, une miniature qui représentait la plus gracieuse, la plus fraîche petite paysanne que jamais Greuze ait douée de grands yeux bleus et de bouche en forme de cerise.
— Ce fut une bien grande dame qui eut autrefois la bonté de faire ce portrait-là, me dit l’Adjudant, et c’est une histoire curieuse que celle de la dot de ma pauvre petite femme.
Et à nos premières prières de raconter son mariage, il nous parla ainsi, autour de trois verres d’absinthe verte qu’il eut soin de nous offrir préalablement et cérémonieusement.
CHAPITRE V histoire de l’adjudant les enfants de montreuil et le tailleur de pierres
Vous saurez, mon lieutenant, que j’ai été élevé au village de Montreuil par monsieur le curé de Montreuil lui-même. Il m’avait fait apprendre quelques notes du plain-chant dans le plus heureux temps de ma vie : le temps où j’étais enfant de chœur, où j’avais de grosses joues fraîches et rebondies, que tout le monde tapait en passant ; une voix claire, des cheveux blonds poudrés, une blouse et des sabots. Je ne me regarde pas souvent, mais je m’imagine que je ne ressemble plus guère à cela. J’étais fait ainsi pourtant, et je ne pouvais me résoudre à quitter une sorte de clavecin aigre et discord que le vieux curé avait chez lui. Je l’accordais avec assez de justesse d’oreille, et le bon père qui, autrefois, avait été renommé à Notre-Dame pour chanter et enseigner le faux-bourdon, me faisait apprendre un vieux solfége. Quand il était content, il me pinçait les joues à me les rendre bleues, et me disait : — Tiens, Mathurin, tu n’es que le fils d’un paysan et d’une paysanne ; mais si tu sais bien ton catéchisme et ton solfége, et que tu renonces à jouer avec le fusil rouillé de la maison, on pourra faire de toi un maître de musique. Va toujours. — Cela me donnait bon courage, et je frappais de tous mes poings sur les deux pauvres claviers, dont les dièses étaient presque tous muets.
Il y avait des heures où j’avais la permission de me promener et de courir ; mais la récréation la plus douce était d’aller m’asseoir au bout du parc de Montreuil, et de manger mon pain avec les maçons et les ouvriers qui construisaient sur l’avenue de Versailles, à cent pas de la barrière, un petit pavillon de musique, par ordre de la Reine.
C’était un lieu charmant, que vous pourrez voir à droite de la route de Versailles, en arrivant. Tout à l’extrémité du parc de Montreuil, au milieu d’une pelouse de gazon, entourée de grands arbres, si vous distinguez un pavillon qui ressemble à une mosquée et à une bonbonnière, c’est cela que j’allais regarder bâtir.
Je prenais par la main une petite fille de mon âge, qui s’appelait Pierrette, que monsieur le curé faisait chanter aussi parce qu’elle avait une jolie voix. Elle emportait une grande tartine que lui donnait la bonne du curé, qui était sa mère, et nous allions regarder bâtir la petite maison que faisait faire la Reine pour la donner à Madame.
Pierrette et moi, nous avions environ treize ans. Elle était déjà si belle, qu’on l’arrêtait sur son chemin pour lui faire compliment, et que j’ai vu de belles dames descendre de carrosse pour lui parler et l’embrasser ! Quand elle avait un fourreau rouge relevé dans ses poches et bien serré de la ceinture, on voyait bien ce que sa beauté serait un jour. Elle n’y pensait pas, et elle m’aimait comme son frère.
Nous sortions toujours en nous tenant par la main depuis notre petite enfance, et cette habitude était si bien prise, que de ma vie je ne lui donnai le bras. Notre coutume d’aller visiter les ouvriers nous fit faire la connaissance d’un jeune tailleur de pierres, plus âgé que nous de huit ou dix ans. Il nous faisait asseoir sur un moellon ou par terre à côté de lui, et quand il avait une grande pierre à scier, Pierrette jetait de l’eau sur la scie, et j’en prenais l’extrémité pour l’aider ; aussi ce fut mon meilleur ami dans ce monde. Il était d’un caractère très paisible, très doux, et quelquefois un peu gai, mais pas souvent. Il avait fait une petite chanson sur les pierres qu’il taillait, et sur ce qu’elles étaient plus dures que le cœur de Pierrette, et il jouait en cent façons sur ces mots de Pierre, de Pierrette, de Pierrerie, de Pierrier, de Pierrot, et cela nous faisait rire tous trois. C’était un grand garçon grandissant encore, tout pâle et dégingandé, avec de longs bras et de grandes jambes, et qui quelquefois avait l’air de ne pas penser à ce qu’il faisait. Il aimait son métier, disait-il, parce qu’il pouvait gagner sa journée en conscience, ayant songé à autre chose jusqu’au coucher du soleil. Son père, architecte, s’était si bien ruiné, je ne sais comment, qu’il fallait que le fils reprît son état par le commencement, et il s’y était fort paisiblement résigné. Lorsqu’il taillait un gros bloc, ou le sciait en long, il commençait toujours une petite chanson dans laquelle il y avait toute une historiette qu’il bâtissait à mesure qu’il allait, en vingt ou trente couplets, plus ou moins.
Quelquefois il me disait de me promener devant lui avec Pierrette, et il nous faisait chanter ensemble, nous apprenant à chanter en partie ; ensuite il s’amusait à me faire mettre à genoux devant Pierrette, la main sur son cœur, et il faisait les paroles d’une petite scène qu’il nous fallait redire après lui. Cela ne l’empêchait pas de bien connaître son état, car il ne fut pas un an sans devenir maître maçon. Il avait à nourrir, avec son équerre et son marteau, sa pauvre mère et deux petits frères qui venaient le regarder travailler avec nous. Quand il voyait autour de lui tout son petit monde, cela lui donnait du courage et de la gaieté. Nous l’appelions Michel ; mais pour vous dire tout de suite la vérité, il s’appelait Michel-Jean Sedaine.
CHAPITRE VI un soupir
— Hélas ! dis-je, voilà un poète bien à sa place.
La jeune personne et le sous-officier se regardèrent, comme affligés de voir interrompre leur bon père ; mais le digne Adjudant reprit la suite de son histoire, après avoir relevé de chaque côté la cravate noire qu’il portait, doublée d’une cravate blanche, attachée militairement.
CHAPITRE VII la dame rose
C’est une chose qui me paraît bien certaine, mes chers enfants, dit-il en se tournant du côté de sa fille, que le soin que la Providence a daigné prendre de composer ma vie comme elle l’a été. Dans les orages sans nombre qui l’ont agitée, je puis dire, en face de toute la terre, que je n’ai jamais manqué de me fier à Dieu et d’en attendre du secours, après m’être aidé de toutes mes forces. Aussi, vous dis-je, en marchant sur les flots agités, je n’ai pas mérité d’être appelé homme de peu de foi, comme le fut l’apôtre ; et quand mon pied s’enfonçait, je levais les yeux, et j’étais relevé.
(Ici je regardai Timoléon. — Il vaut mieux que nous, dis-je tout bas.) — Il poursuivit :
— Monsieur le curé de Montreuil m’aimait beaucoup ; j’étais traité par lui avec une amitié si paternelle, que j’avais oublié entièrement que j’étais né, comme il ne cessait de me le rappeler, d’un pauvre paysan et d’une pauvre paysanne, enlevés presque en même temps de la petite vérole, et que je n’avais même pas vus. À seize ans, j’étais sauvage et sot ; mais je savais un peu de latin, beaucoup de musique, et, dans toute sorte de travaux de jardinage, on me trouvait assez adroit. Ma vie était fort douce et fort heureuse, parce que Pierrette était toujours là, et que je la regardais toujours en travaillant, sans lui parler beaucoup cependant.
Un jour que je taillais les branches d’un des hêtres du parc et que je liais un petit fagot, Pierrette me dit :
— Oh ! Mathurin, j’ai peur. Voilà deux jolies dames qui viennent devers nous par le bout de l’allée. Comment allons-nous faire ?
Je regardai, et, en effet, je vis deux jeunes femmes qui marchaient vite sur les feuilles sèches, et ne se donnaient pas le bras. Il y en avait une un peu plus grande que l’autre, vêtue d’une petite robe de soie rose. Elle courait presque en marchant, et l’autre, tout en l’accompagnant, marchait presque en arrière. Par instinct, je fus saisi d’effroi comme un pauvre petit paysan que j’étais, et je dis à Pierrette :
— Sauvons-nous !
Mais bah ! nous n’eûmes pas le temps, et ce qui redoubla ma peur, ce fut de voir la dame rose faire signe à Pierrette, qui devint toute rouge et n’osa pas bouger, et me prit bien vite par la main pour se raffermir. Moi, j’ôtai mon bonnet et je m’adossai contre l’arbre, tout saisi.
Quand la dame rose fut tout à fait arrivée sur nous, elle alla tout droit à Pierrette, et, sans façon, elle lui prit le menton pour la montrer à l’autre dame, en disant :
— Eh ! je vous le disais bien : c’est tout mon costume de laitière pour jeudi. — La jolie petite fille que voilà ! Mon enfant, tu donneras tous tes habits, comme les voici, aux gens qui viendront te les demander de ma part, n’est-ce pas ? je t’enverrai les miens en échange.
— Oh ! madame, dit Pierrette en reculant.
L’autre jeune dame se mit à sourire d’un air fin, tendre et mélancolique, dont l’expression touchante est ineffaçable pour moi. Elle s’avança la tête penchée, et, prenant doucement le bras nu de Pierrette, elle lui dit de s’approcher, et qu’il fallait que tout le monde fît la volonté de cette dame-là.
— Ne va pas t’aviser de rien changer à ton costume, ma belle petite, reprit la dame rose, en la menaçant d’une petite canne de jonc à pomme d’or qu’elle tenait à la main. Voilà un grand garçon qui sera soldat, et je vous marierai.
Elle était si belle, que je me souviens de la tentation incroyable que j’eus de me mettre à genoux ; vous en rirez et j’en ai ri souvent depuis en moi-même ; mais, si vous l’aviez vue, vous auriez compris ce que je dis. Elle avait l’air d’une petite fée bien bonne.
Elle parlait vite et gaiement, et, en donnant une petite tape sur la joue de Pierrette, elle nous laissa là tous les deux tout interdits et tout imbéciles, ne sachant que faire ; et nous vîmes les deux dames suivre l’allée du côté de Montreuil et s’enfoncer dans le parc derrière le petit bois.
Alors nous nous regardâmes, et, en nous tenant toujours par la main, nous rentrâmes chez monsieur le curé ; nous ne disions rien, mais nous étions bien contents.
Pierrette était toute rouge, et moi je baissais la tête. Il nous demanda ce que nous avions ; je lui dis d’un grand sérieux :
— Monsieur le curé, je veux être soldat.
Il pensa en tomber à la renverse, lui qui m’avait appris le solfége !
— Comment, mon cher enfant, me dit-il, tu veux me quitter ! Ah ! mon Dieu ! Pierrette, qu’est-ce qu’on lui a donc fait, qu’il veut être soldat ? Est-ce que tu ne m’aimes plus, Mathurin ? Est-ce que tu n’aimes plus Pierrette non plus ? Qu’est-ce que nous t’avons donc fait, dis ? et que vas-tu faire de la belle éducation que je t’ai donnée ? C’était bien du temps perdu assurément. Mais réponds donc, méchant sujet ! ajoutait-il en me secouant le bras.