Servitude et grandeur militaires (page 8)
Là-dessus, au lieu d’une croix d’honneur, le Roi ne tira de sa calèche que des rouleaux d’or qu’il donna à distribuer pour les soldats, et, traversant Vincennes, sortit par la porte du bois.
Les rangs étaient rompus, l’explosion oubliée ; personne ne songea à être mécontent et ne crut avoir mieux mérité qu’un autre. Au fait, c’était un équipage sauvant son navire pour se sauver lui-même, voilà tout. Cependant j’ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir.
Je pensai à la famille du pauvre Adjudant. Mais j’y pensai seul. En général, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite.
SOUVENIRS
de
GRANDEUR MILITAIRE
CHAPITRE PREMIER
Que de fois nous vîmes ainsi finir par des accidents obscurs de modestes existences qui auraient été soutenues et nourries par la gloire collective de l’Empire ! Notre armée avait recueilli les invalides de la Grande Armée, et ils mouraient dans nos bras en nous laissant le souvenir de leurs caractères primitifs et singuliers. Ces hommes nous paraissaient les restes d’une race gigantesque qui s’éteignait homme par homme et pour toujours. Nous aimions ce qu’il y avait de bon et d’honnête dans leurs mœurs ; mais notre génération plus studieuse ne pouvait s’empêcher de surprendre parfois en eux quelque chose de puéril et d’un peu arriéré que l’oisiveté de la paix faisait ressortir à nos yeux. L’Armée nous semblait un corps sans mouvement. Nous étouffions enfermés dans le ventre de ce cheval de bois qui ne s’ouvrait jamais dans aucune Troie. Vous vous en souvenez, vous, mes Compagnons, nous ne cessions d’étudier les Commentaires de César, Turenne et Frédéric II, et nous lisions sans cesse la vie de ces généraux de la République si purement épris de la gloire ; ces héros candides et pauvres comme Marceau, Desaix et Kléber, jeunes gens de vertu antique ; et après avoir examiné leurs manœuvres de guerre et leurs campagnes, nous tombions dans une amère tristesse en mesurant notre destinée à la leur, et en calculant que leur élévation était devenue telle parce qu’ils avaient mis le pied tout d’abord, et à vingt ans, sur le haut de cette échelle de grades dont chaque degré nous coûtait huit ans à gravir. Vous que j’ai tant vus souffrir des langueurs et des dégoûts de la Servitude militaire, c’est pour vous surtout que j’écris ce livre. Aussi, à côté de ces souvenirs où j’ai montré quelques traits de ce qu’il y a de bon et d’honnête dans les armées, mais où j’ai détaillé quelques-unes des petitesses pénibles de cette vie, je veux placer les souvenirs qui peuvent relever nos fronts par la recherche et la considération de ses grandeurs.
La Grandeur guerrière, ou la beauté de la vie des armes, me semble être de deux sortes : il y a celle du commandement et celle de l’obéissance. L’une, tout extérieure, active, brillante, fière, égoïste, capricieuse, sera de jour en jour plus rare et moins désirée, à mesure que la civilisation deviendra plus pacifique ; l’autre, tout intérieure, passive, obscure, modeste, dévouée, persévérante, sera chaque jour plus honorée ; car, aujourd’hui que dépérit l’esprit des conquêtes, tout ce qu’un caractère élevé peut apporter de grand dans le métier des armes me paraît être moins encore dans la gloire de combattre que dans l’honneur de souffrir en silence et d’accomplir avec constance des devoirs souvent odieux.
Si le mois de juillet 1830 eut ses héros, il eut en vous ses martyrs, ô mes braves Compagnons ! — Vous voilà tous à présent séparés et dispersés. Beaucoup parmi vous se sont retirés en silence, après l’orage, sous le toit de leur famille ; quelque pauvre qu’il fût, beaucoup l’ont préféré à l’ombre d’un autre drapeau que le leur. D’autres ont voulu chercher leurs fleurs de lis dans les bruyères de la Vendée, et les ont encore une fois arrosées de leur sang ; d’autres sont allés mourir pour des rois étrangers ; d’autres, encore saignants des blessures des trois jours, n’ont point résisté aux tentations de l’épée : ils l’ont reprise pour la France, et lui ont encore conquis des citadelles. Partout, même habitude de se donner corps et âme, même besoin de se dévouer, même désir de porter et d’exercer quelque part l’art de bien souffrir et de bien mourir.
Mais, partout, se sont trouvés à plaindre ceux qui n’ont pas eu à se battre là où ils se trouvaient jetés. Le combat est la vie de l’armée. Où il commence, le rêve devient réalité, la science devient gloire, et la Servitude service. La guerre console par son éclat des peines inouïes que la léthargie de la paix cause aux esclaves de l’Armée ; mais, je le répète, ce n’est pas dans les combats que sont ses plus pures grandeurs. Je parlerai de vous souvent aux autres ; mais je veux une fois, avant de fermer ce livre, vous parler de vous-mêmes, et d’une vie et d’une mort qui eurent à mes yeux un grand caractère de force et de candeur.
LA VIE ET LA MORT
du
CAPITAINE RENAUD
ou
LA CANNE DE JONC
CHAPITRE II une nuit mémorable
La nuit du 27 juillet 1830 fut silencieuse et solennelle. Son souvenir est, pour moi, plus présent que celui de quelques tableaux plus terribles que la destinée m’a jetés sous les yeux. — Le calme de la terre et de la mer devant l’ouragan n’a pas plus de majesté que n’en avait celui de Paris devant la révolution. Les boulevards étaient déserts. Je marchais seul, après minuit, dans toute leur longueur, regardant et écoutant avidement. Le ciel pur étendait sur le sol la blanche lueur de ses étoiles, mais les maisons étaient éteintes, closes et comme mortes. Tous les réverbères des rues étaient brisés. Quelques groupes d’ouvriers s’assemblaient encore près des arbres, écoutant un orateur mystérieux qui leur glissait des paroles secrètes à voix basse. Puis ils se séparaient en courant, et se jetaient dans des rues étroites et noires. Ils se collaient contre de petites portes d’allées qui s’ouvraient comme des trappes et se refermaient sur eux. Alors rien ne remuait plus, et la ville semblait n’avoir que des habitants morts et des maisons pestiférées.
On rencontrait, de distance en distance, une masse sombre, inerte, que l’on ne reconnaissait qu’en la touchant : c’était un bataillon de la Garde, debout, sans mouvement, sans voix. Plus loin, une batterie d’artillerie surmontée de ses mèches allumées, comme de deux étoiles.
On passait impunément devant ces corps imposants et sombres, on tournait autour d’eux, on s’en allait, on revenait sans en recevoir une question, une injure, un mot. Ils étaient inoffensifs, sans colère, sans haine ; ils étaient résignés et ils attendaient.
Comme j’approchais de l’un des bataillons les plus nombreux, un officier s’avança vers moi, avec une extrême politesse, et me demanda si les flammes que l’on voyait au loin éclairer la porte Saint-Denis ne venaient point d’un incendie ; il allait se porter en avant avec sa compagnie pour s’en assurer. Je lui dis qu’elles sortaient de quelques grands arbres que faisaient abattre et brûler des marchands, profitant du trouble pour détruire ces vieux ormes qui cachaient leurs boutiques. Alors, s’asseyant sur l’un des bancs de pierre du boulevard, il se mit à faire des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc. Ce fut à quoi je le reconnus, tandis qu’il me reconnaissait à mon visage. Comme je restais debout devant lui, il me serra la main et me pria de m’asseoir à son côté.
Le capitaine Renaud était un homme d’un sens droit et sévère et d’un esprit très-cultivé, comme la Garde en renfermait beaucoup à cette époque. Son caractère et ses habitudes nous étaient fort connus, et ceux qui liront ces souvenirs sauront bien sur quel visage sérieux ils doivent placer son nom de guerre, donné par les soldats, adopté par les officiers et reçu indifféremment par l’homme. Comme les vieilles familles, les vieux régiments, conservés intacts par la paix, prennent des coutumes familières et inventent des noms caractéristiques pour leurs enfants. Une ancienne blessure à la jambe droite motivait cette habitude du capitaine de s’appuyer toujours sur cette canne de jonc, dont la pomme était assez singulière et attirait l’attention de tous ceux qui la voyaient pour la première fois. Il la gardait partout et presque toujours à la main. Il n’y avait, du reste, nulle affectation dans cette habitude : ses manières étaient trop simples et sérieuses. Cependant on sentait que cela lui tenait au cœur. Il était fort honoré dans la Garde. Sans ambition et ne voulant être que ce qu’il était, capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins possible et par monosyllabes. — Très-grand, très-pâle et de visage mélancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite cicatrice assez profonde, qui souvent, de bleuâtre qu’elle était, devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage habituellement froid et paisible.
Les soldats l’avaient en grande amitié ; et surtout dans la campagne d’Espagne on avait remarqué la joie avec laquelle ils partaient quand les détachements étaient commandés par la Canne-de-Jonc. C’était bien véritablement la Canne-de-Jonc qui les commandait ; car le capitaine Renaud ne mettait jamais l’épée à la main, même lorsque, à la tête des tirailleurs, il approchait assez l’ennemi pour courir le hasard de se prendre corps à corps avec lui.
Ce n’était pas seulement un homme expérimenté dans la guerre, il avait encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires politiques de l’Europe sous l’Empire, que l’on ne savait comment se l’expliquer, et tantôt on l’attribuait à de profondes études, tantôt à de hautes relations fort anciennes, et que sa réserve perpétuelle empêchait de connaître.
Du reste, le caractère dominant des hommes d’aujourd’hui, c’est cette réserve même, et celui-ci ne faisait que porter à l’extrême ce trait général. À présent, une apparence de froide politesse couvre à la fois caractère et actions. Aussi je n’estime pas que beaucoup puissent se reconnaître aux portraits effarés que l’on fait de nous. L’affectation est ridicule en France plus que partout ailleurs, et c’est pour cela, sans doute, que, loin d’étaler sur ses traits et dans son langage l’excès de force que donnent les passions, chacun s’étudie à renfermer en soi les émotions violentes, les chagrins profonds ou les élans involontaires. Je ne pense point que la civilisation ait tout énervé, je vois qu’elle a tout masqué. J’avoue que c’est un bien, et j’aime le caractère contenu de notre époque. Dans cette froideur apparente il y a de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du dédain, bonne monnaie pour payer les choses humaines. Nous avons déjà perdu beaucoup d’amis dont la mémoire vit entre nous ; vous vous les rappelez, ô mes chers compagnons d’armes : les uns sont morts par la guerre, les autres par le duel, d’autres par le suicide ; tous hommes d’honneur et de ferme caractère, de passions fortes, et cependant d’apparence simple, froide et réservée. L’ambition, l’amour, le jeu, la haine, la jalousie, les travaillaient sourdement ; mais ils ne parlaient qu’à peine, et détournaient tout propos trop direct et prêt à toucher le point saignant de leur cœur. On ne les voyait jamais cherchant à se faire remarquer dans les salons par une tragique attitude ; et si quelque jeune femme, au sortir d’une lecture de roman, les eût vus tout soumis et comme disciplinés aux saluts en usage et aux simples causeries à voix basse, elle les eût pris en mépris ; et pourtant ils ont vécu et sont morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit jamais. Les Caton et les Brutus ne s’en tirèrent pas mieux, tout porteurs de toges qu’ils étaient. Nos passions ont autant d’énergie qu’en aucun temps ; mais ce n’est qu’à la trace de leurs fatigues que le regard d’un ami peut les reconnaître. Les dehors, les propos, les manières ont une certaine mesure de dignité froide qui est commune à tous, et dont ne s’affranchissent que quelques enfants qui se veulent grandir et faire valoir à toute force. À présent, la loi suprême des mœurs c’est la convenance.
Il n’y a pas de profession où la froideur des formes du langage et des habitudes contraste plus vivement avec l’activité de la vie que la profession des armes. On y pousse loin la haine de l’exagération, et l’on dédaigne le langage d’un homme qui cherche à outrer ce qu’il sent ou à attendrir sur ce qu’il souffre. Je le savais, et je me préparais à quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu’il me prit le bras et me retint.
— Avez-vous vu ce matin la manœuvre des Suisses ? me dit-il ; c’était assez curieux. Ils ont fait le feu de chaussée en avançant, avec une précision parfaite. Depuis que je sers, je n’en avais pas vu faire l’application : c’est une manœuvre de parade et d’Opéra ; mais, dans les rues d’une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui vient de faire feu.
En même temps, il continuait à tracer des lignes sur la terre avec le bout de sa canne ; ensuite il se leva lentement ; et comme il marchait le long du boulevard, avec l’intention de s’éloigner du groupe des officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec une sorte d’exaltation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et que je n’aurais jamais attendue de lui, qui était ce qu’on est convenu d’appeler un homme froid.
Il commença par une très-simple demande, en prenant un bouton de mon habit :
— Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m’envoyer votre hausse-col de la Garde royale, si vous l’avez conservé ? J’ai laissé le mien chez moi, et je ne puis l’envoyer chercher ni y aller moi-même, parce qu’on nous tue dans les rues comme des chiens enragés ; mais depuis trois ou quatre ans que vous avez quitté l’armée, peut-être ne l’avez-vous plus. J’avais aussi donné ma démission il y a quinze jours, car j’ai une grande lassitude de l’armée ; mais avant-hier, quand j’ai vu les ordonnances, j’ai dit : On va prendre les armes. J’ai fait un paquet de mon uniforme, de mes épaulettes et de mon bonnet à poil, et j’ai été à la caserne retrouver ces braves gens-là qu’on va faire tuer dans tous les coins, et qui certainement auraient pensé, au fond du cœur, que je les quittais mal et dans un moment de crise ; c’eût été contre l’Honneur, n’est-il pas vrai, entièrement contre l’Honneur ?
— Aviez-vous prévu les ordonnances, dis-je, lors de votre démission ?
— Ma foi, non ! je ne les ai pas même lues encore.
— Eh bien ! que vous reprochiez-vous ?
— Rien que l’apparence, et je n’ai pas voulu que l’apparence même fût contre moi.
— Voilà, dis-je, qui est admirable !
— Admirable ! admirable ! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite, c’est le mot actuel ; quel mot puéril ! Je déteste l’admiration ; c’est le principe de trop de mauvaises actions. On la donne à trop bon marché à présent, et à tout le monde. Nous devons bien nous garder d’admirer légèrement.
L’admiration est corrompue et corruptrice. On doit bien faire pour soi-même et non pour le bruit. D’ailleurs, j’ai là-dessus mes idées, finit-il brusquement ; et il allait me quitter.
— Il y a quelque chose d’aussi beau qu’un grand homme, c’est un homme d’honneur, lui dis-je.
Il me prit la main avec affection. — C’est une opinion qui nous est commune, me dit-il vivement ; je l’ai mise en action toute ma vie, mais il m’en a coûté cher. Cela n’est pas si facile que l’on croit.
Ici le sous-lieutenant de sa compagnie vint lui demander un cigare. Il en tira plusieurs de sa poche, et les lui donna sans parler ; les officiers se mirent à fumer en marchant de long en large, dans un silence et un calme que le souvenir des circonstances présentes n’interrompait pas, aucun ne daignant parler des dangers du jour, ni de son devoir, et connaissant à fond l’un et l’autre.
Le capitaine Renaud revint à moi. — Il fait beau, me dit-il en me montrant le ciel avec sa canne de jonc : je ne sais quand je cesserai de voir tous les soirs les mêmes étoiles ; il m’est arrivé une fois de m’imaginer que je verrais celles de la mer du Sud, mais j’étais destiné à ne pas changer d’hémisphère. N’importe ! le temps est superbe : les Parisiens dorment ou font semblant. Aucun de nous n’a mangé ni bu depuis vingt-quatre heures ; cela rend les idées très-nettes. Je me souviens qu’un jour, en allant en Espagne, vous m’avez demandé la cause de mon peu d’avancement ; je n’eus pas le temps de vous la conter ; mais ce soir je me sens la tentation de revenir sur ma vie, que je repassais dans ma mémoire. Vous aimez les récits, je me le rappelle, et, dans votre vie retirée, vous aimerez à vous souvenir de nous. — Si vous voulez vous asseoir sur ce parapet du boulevard avec moi, nous y causerons fort tranquillement, car on me paraît avoir cessé pour cette fois de nous ajuster par les fenêtres et les soupiraux de cave. — Je ne vous dirai que quelques époques de mon histoire, et je ne ferai que suivre mon caprice. J’ai beaucoup vu et beaucoup lu, mais je crois bien que je ne saurais pas écrire. Ce n’est pas mon état, Dieu merci ! et je n’ai jamais essayé. — Mais, par exemple, je sais vivre, et j’ai vécu comme j’en avais pris la résolution (dès que j’ai eu le courage de la prendre), et, en vérité, c’est quelque chose. — Asseyons-nous.
Je le suivis lentement, et nous traversâmes le bataillon pour passer à gauche de ses beaux grenadiers. Ils étaient debout gravement, le menton appuyé sur le canon de leurs fusils. Quelques jeunes gens s’étaient assis sur leurs sacs, plus fatigués de la journée que les autres. Tous se taisaient et s’occupaient froidement de réparer leur tenue et de la rendre plus correcte. Rien n’annonçait l’inquiétude ou le mécontentement. Ils étaient à leurs rangs, comme après un jour de revue, attendant les ordres.
Quand nous fûmes assis, notre vieux camarade prit la parole, et à sa manière me raconta trois grandes époques qui me donnèrent le sens de sa vie et m’expliquèrent la bizarrerie de ses habitudes et ce qu’il y avait de sombre dans son caractère. Rien de ce qu’il m’a dit ne s’est effacé de ma mémoire, et je le répéterai presque mot pour mot.
CHAPITRE III malte
Je ne suis rien, dit-il d’abord, et c’est à présent un bonheur pour moi que de penser cela ; mais si j’étais quelque chose, je pourrais dire comme Louis XIV : J’ai trop aimé la guerre. — Que voulez-vous ? Bonaparte m’avait grisé dès l’enfance comme les autres, et sa gloire me montait à la tête si violemment, que je n’avais plus de place dans le cerveau pour une autre idée. Mon père, vieil officier supérieur, toujours dans les camps, m’était tout à fait inconnu, quand un jour il lui prit la fantaisie de me conduire en Égypte avec lui. J’avais douze ans, et je me souviens encore de ce temps comme si j’y étais, des sentiments de toute l’armée et de ceux qui prenaient déjà possession de mon âme. Deux esprits enflaient les voiles de nos vaisseaux, l’esprit de gloire et l’esprit de piraterie. Mon père n’écoutait pas plus le second que le vent de nord-ouest qui nous emportait ; mais le premier bourdonnait si fort à mes oreilles, qu’il me rendit sourd pendant longtemps à tous les bruits du monde, hors à la musique de Charles XII, le canon. Le canon me semblait la voix de Bonaparte ; et, tout enfant que j’étais, quand il grondait, je devenais rouge de plaisir, je sautais de joie, je lui battais des mains, je lui répondais par de grands cris. Ces premières émotions préparèrent l’enthousiasme exagéré qui fut le but et la folie de ma vie. Une rencontre, mémorable pour moi, décida cette sorte d’admiration fatale, cette adoration insensée à laquelle je voulus trop sacrifier.
La flotte venait d’appareiller depuis le 30 floréal an VI. Je passai le jour et la nuit sur le pont à me pénétrer du bonheur de voir la grande mer bleue et nos vaisseaux. Je comptai cent bâtiments, et je ne pus tout compter. Notre ligne militaire avait une lieue d’étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait au moins six. Je ne disais rien. Je regardai passer la Corse tout près de nous, traînant la Sardaigne à sa suite, et bientôt arriva la Sicile à notre gauche. Car la Junon, qui portait mon père et moi, était destinée à éclairer la route et à former l’avant-garde avec trois autres frégates. Mon père me tenait la main, et me montra l’Etna tout fumant et des rochers que je n’oubliai point : c’était la Favaniane et le mont Éryx. Marsala, l’ancien Lilybée, passait à travers ses vapeurs ; je pris ses maisons blanches pour des colombes perçant un nuage ; et un matin, c’était…, oui, c’était le 24 prairial, je vis, au lever du jour, arriver devant moi un tableau qui m’éblouit pour vingt ans.
Malte était debout avec ses forts, ses canons à fleur d’eau, ses longues murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et sa fourmilière de galères toutes minces courant sur de longues rames rouges. Cent quatre-vingt-quatorze bâtiments français l’enveloppaient de leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que l’on hissait, en ce moment, à tous les mâts, tandis que l’étendard de la religion s’abaissait lentement sur le Gozo et le fort Saint-Elme : c’était la dernière croix militante qui tombait. Alors la flotte tira cinq cents coups de canon.
Le vaisseau l’Orient était en face, seul à l’écart, grand et immobile. Devant lui vinrent passer lentement, et l’un après l’autre, tous les bâtiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous montâmes près de lui à bord de l’Orient. Enfin pour la première fois je le vis.
Il était debout près du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du vaisseau (pauvre Orient !), et il jouait avec les cheveux d’un enfant de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant sur-le-champ, et le cœur me bondit en voyant qu’il touchait le sabre du général. Mon père s’avança vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne voyais pas encore son visage. Tout d’un coup il se retourna et me regarda ; je frémis de tout mon corps à la vue de ce front jaune entouré de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer tout mouillés ; de ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lèvre rentrée sur un menton aigu. Il venait de parler de moi, car il disait : « Écoute, mon brave, puisque tu le veux, tu viendras en Égypte, et le général Vaubois restera bien ici sans toi avec ses quatre mille hommes ; mais je n’aime pas qu’on emmène ses enfants ; je ne l’ai permis qu’à Casa-Bianca, et j’ai eu tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France ; je veux qu’il soit fort en mathématiques, et s’il t’arrive quelque chose là-bas, je te réponds de lui, moi ; je m’en charge, et j’en ferai un bon soldat. » En même temps il se baissa, et, me prenant sous les bras, m’éleva jusqu’à sa bouche et me baisa le front. La tête me tourna, je sentis qu’il était mon maître et qu’il enlevait mon âme à mon père, que du reste je connaissais à peine parce qu’il vivait à l’armée éternellement. Je crus éprouver l’effroi de Moïse, berger, voyant Dieu dans le buisson. Bonaparte m’avait soulevé libre, et quand ses bras me redescendirent doucement sur le pont, ils y laissèrent un esclave de plus.
La veille, je me serais jeté dans la mer si l’on m’eût enlevé à l’armée ; mais je me laissai emmener quand on voulut. Je quittai mon père avec indifférence, et c’était pour toujours ! Mais nous sommes si mauvais dès l’enfance, et, hommes ou enfants, si peu de chose nous prend et nous enlève aux bons sentiments naturels ! Mon père n’était plus mon maître parce que j’avais vu le sien, et que de celui-là seul me semblait émaner toute autorité de la terre. — Ô rêves d’autorité et d’esclavage ! Ô pensées corruptrices du pouvoir, bonnes à séduire les enfants ! Faux enthousiasmes ! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver contre vous ? — J’étais étourdi, enivré ; je voulais travailler, et je travaillai à en devenir fou ! Je calculai nuit et jour, et je pris l’habit, le savoir et, sur mon visage, la couleur jaune de l’École. De temps en temps le canon m’interrompait, et cette voix du demi-dieu m’apprenait la conquête de l’Égypte, Marengo, le 18 brumaire, l’Empire… et l’Empereur me tint parole. — Quant à mon père, je ne savais plus ce qu’il était devenu, lorsqu’un jour m’arriva cette lettre que voici.
Je la porte toujours dans ce vieux portefeuille, autrefois rouge, et je la relis souvent pour bien me convaincre de l’inutilité des avis que donne une génération à celle qui la suit, et réfléchir sur l’absurde entêtement de mes illusions.
Ici le Capitaine, ouvrant son uniforme, tira de sa poitrine : son mouchoir premièrement, puis un petit portefeuille qu’il ouvrit avec soin, et nous entrâmes dans un café encore éclairé, où il me lut ces fragments de lettres, qui me sont restés entre les mains, on saura bientôt comment.
CHAPITRE IV simple lettre
« À bord du vaisseau anglais le Culloden, devant Rochefort, 1804.
Sent to France, with admiral Collingwood’s permission.
Il est inutile, mon enfant, que tu saches comment t’arrivera cette lettre, et par quels moyens j’ai pu connaître ta conduite et ta position actuelle. Qu’il te suffise d’apprendre que je suis content de toi, mais que je ne te reverrai sans doute jamais. Il est probable que cela t’inquiète peu. Tu n’as connu ton père que dans l’âge où la mémoire n’est pas née encore et où le cœur n’est pas encore éclos. Il s’ouvre plus tard en nous qu’on ne le pense généralement, et c’est de quoi je me suis souvent étonné ; mais qu’y faire ? — Tu n’es pas plus mauvais qu’un autre, ce me semble. Il faut bien que je m’en contente. Tout ce que j’ai à te dire, c’est que je suis prisonnier des Anglais depuis le 14 thermidor an VI (ou le 2 août 1798, vieux style, qui, dit-on, redevient à la mode aujourd’hui). J’étais allé à bord de l’Orient pour tâcher de persuader à ce brave Brueys d’appareiller pour Corfou. Bonaparte m’avait déjà envoyé son pauvre aide de camp Julien, qui eut la sottise de se laisser enlever par les Arabes. Moi, j’arrivai, mais inutilement. Brueys était entêté comme une mule. Il disait qu’on allait trouver la passe d’Alexandrie pour faire entrer ses vaisseaux ; mais il ajouta quelques mots assez fiers qui me firent bien voir qu’au fond il était un peu jaloux de l’armée de terre. — Nous prend-on pour des passeurs d’eau ? me dit-il, et croit-on que nous ayons peur des Anglais ? — Il aurait mieux valu pour la France qu’il en eût peur. Mais s’il a fait des fautes, il les a glorieusement expiées ; et je puis dire que j’expie ennuyeusement celle que je fis de rester à son bord quand on l’attaqua. Brueys fut d’abord blessé à la tête et à la main. Il continua le combat jusqu’au moment où un boulet lui arracha les entrailles. Il se fit mettre dans un sac de son et mourut sur son banc de quart. Nous vîmes clairement que nous allions sauter vers les dix heures du soir. Ce qui restait de l’équipage descendit dans les chaloupes et se sauva, excepté Casa-Bianca. Il demeura le dernier, bien entendu, mais son fils, un beau garçon que tu as entrevu, je crois, vint me trouver et me dit : « Citoyen, qu’est-ce que l’honneur veut que je fasse ? » — Pauvre petit ! Il avait dix ans, je crois, et cela parlait d’honneur dans un tel moment ! Je le pris sur mes genoux dans le canot et je l’empêchai de voir sauter son père avec le pauvre Orient, qui s’éparpilla en l’air comme une gerbe de feu. Nous ne sautâmes pas, nous, mais nous fûmes pris, ce qui est bien plus douloureux, et je vins à Douvres, sous la garde d’un brave capitaine anglais nommé Collingwood, qui commande à présent le Culloden. C’est un galant homme s’il en fut, qui, depuis 1761 qu’il sert dans la marine, n’a quitté la mer que pendant deux années, pour se marier et mettre au monde ses deux filles. Ces enfants, dont il parle sans cesse, ne le connaissent pas, et sa femme ne connaît guère que par ses lettres son beau caractère. Mais je sens bien que la douleur de cette défaite d’Aboukir a abrégé mes jours, qui n’ont été que trop longs, puisque j’ai vu un tel désastre et la mort de mes glorieux amis. Mon grand âge a touché tout le monde ici ; et, comme le climat de l’Angleterre m’a fait tousser beaucoup et a renouvelé toutes mes blessures au point de me priver entièrement de l’usage d’un bras, le bon capitaine Collingwood a demandé et obtenu pour moi (ce qu’il n’aurait pu obtenir pour lui-même à qui la terre était défendue) la grâce d’être transféré en Sicile, sous un soleil plus chaud et un ciel plus pur. Je crois bien que j’y vais finir ; car soixante-dix-huit ans, sept blessures, des chagrins profonds et la captivité sont des maladies incurables. Je n’avais à te laisser que mon épée, pauvre enfant ! à présent je n’ai même plus cela, car un prisonnier n’a pas d’épée. Mais j’ai au moins un conseil à te donner, c’est de te défier de ton enthousiasme pour les hommes qui parviennent vite, et surtout pour Bonaparte. Tel que je te connais, tu serais un Séide, et il faut se garantir du Séidisme quand on est Français, c’est-à-dire très-susceptible d’être atteint de ce mal contagieux. C’est une chose merveilleuse que la quantité de petits et de grands tyrans qu’il a produits. Nous aimons les fanfarons à un point extrême et nous nous donnons à eux de si bon cœur que nous ne tardons pas à nous en mordre les doigts ensuite. La source de ce défaut est un grand besoin d’action et une grande paresse de réflexion. Il s’ensuit que nous aimons infiniment mieux nous donner corps et âme à celui qui se charge de penser pour nous et d’être responsable, quitte à rire après de nous et de lui.
Bonaparte est un bon enfant, mais il est vraiment par trop charlatan. Je crains qu’il ne devienne fondateur parmi nous d’un nouveau genre de jonglerie ; nous en avons bien assez en France. — Le charlatanisme est insolent et corrupteur, et il a donné de tels exemples dans notre siècle et a mené si grand bruit du tambour et de la baguette sur la place publique, qu’il s’est glissé dans toute profession, et qu’il n’y a si petit homme qu’il n’ait gonflé. — Le nombre est incalculable des grenouilles qui crèvent. Je désire bien vivement que mon fils n’en soit pas.
Je suis bien aise qu’il m’ait tenu parole en se chargeant de toi, comme il dit ; mais ne t’y fie pas trop. Peu de temps après la triste manière dont je quittai l’Égypte, voici la scène que l’on m’a contée et qui se passa à un certain dîner ; je veux te la dire afin que tu y penses souvent.
Le 1er vendémiaire an VII, étant au Caire, Bonaparte, membre de l’Institut, ordonna une fête civique pour l’anniversaire de l’établissement de la République. La garnison d’Alexandrie célébra la fête autour de la colonne de Pompée, sur laquelle on planta le drapeau tricolore ; l’aiguille de Cléopâtre fut illuminée assez mal ; et les troupes de la Haute-Égypte célébrèrent la fête, le mieux qu’elles purent, entre les pylônes, les colonnes, les cariatides de Thèbes, sur les genoux du colosse de Memnon, aux pieds des figures de Tâma et de Châma. Le premier corps d’armée fit au Caire ses manœuvres, ses courses et ses feux d’artifices. Le général en chef avait invité à dîner tout l’état-major, les ordonnateurs, les savants, les kiaya du pacha, l’émir, les membres du divan et les agas, autour d’une table de cinq cents couverts dressée dans la salle basse de la maison qu’il occupait sur la place d’El-Béquier ; le bonnet de la Liberté et le croissant s’entrelaçaient amoureusement ; les couleurs turques et françaises formaient un berceau et un tapis fort agréables sur lesquels se mariaient le Koran et la Table des Droits de l’Homme. Après que les convives eurent bien mangé avec leurs doigts des poulets et du riz assaisonnés de safran, des pastèques et des fruits, Bonaparte, qui ne disait rien, jeta un coup d’œil très-prompt sur eux tous. Le bon Kléber, qui était couché à côté de lui, parce qu’il ne pouvait pas ployer à la turque ses longues jambes, donna un grand coup de coude à Abdallah-Menou, son voisin, et lui dit avec son accent demi-allemand :
— Tiens ! voilà Ali-Bonaparte qui va nous faire une des siennes.
Il l’appelait comme cela, parce que, à la fête de Mahomet, le général s’était amusé à prendre le costume oriental, et qu’au moment où il s’était déclaré protecteur de toutes les religions, on lui avait pompeusement décerné le nom de gendre du Prophète, et on l’avait nommé Ali-Bonaparte.
Kléber n’avait pas fini de parler, et passait encore sa main dans ses grands cheveux blonds, que le petit Bonaparte était déjà debout, et, approchant son verre de son menton maigre et de sa grosse cravate, il dit d’une voix brève, claire et saccadée :
— Buvons à l’an trois cent de la République française !
Kléber se mit à rire dans l’épaule de Menou, au point de lui faire verser son verre sur un vieil Aga, et Bonaparte les regarda tous deux de travers, en fronçant le sourcil.
Certainement, mon enfant, il avait raison ; parce que, en présence d’un général en chef, un général de division ne doit pas se tenir indécemment, fût-ce un gaillard comme Kléber ; mais eux, ils n’avaient pas tout à fait tort non plus, puisque Bonaparte, à l’heure qu’il est, s’appelle l’Empereur et que tu es son page. »
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— En effet, dit le capitaine Renaud en reprenant la lettre de mes mains, je venais d’être nommé page de l’Empereur en 1804. — Ah ! la terrible année que celle-là ! de quels événements elle était chargée quand elle nous arriva, et comme je l’aurais considérée avec attention, si j’avais su alors considérer quelque chose ! Mais je n’avais pas d’yeux pour voir, pas d’oreilles pour entendre autre chose que les actions de l’Empereur, la voix de l’Empereur, les gestes de l’Empereur, les pas de l’Empereur. Son approche m’enivrait, sa présence me magnétisait. La gloire d’être attaché à cet homme me semblait la plus grande chose qui fût au monde, et jamais un amant n’a senti l’ascendant de sa maîtresse avec des émotions plus vives et plus écrasantes que celles que sa vue me donnait chaque jour. — L’admiration d’un chef militaire devient une passion, un fanatisme, une frénésie, qui font de nous des esclaves, des furieux, des aveugles. — Cette pauvre lettre que je viens de vous donner à lire ne tint dans mon esprit que la place de ce que les écoliers nomment un sermon, et je ne sentis que le soulagement impie des enfants qui se trouvent délivrés de l’autorité naturelle et se croient libres parce qu’ils ont choisi la chaîne que l’entraînement général leur a fait river à leur cou. Mais un reste de bons sentiments natifs me fit conserver cette écriture sacrée, et son autorité sur moi a grandi à mesure que diminuaient mes rêves d’héroïque sujétion. Elle est restée toujours sur mon cœur, et elle a fini par y jeter des racines invisibles, aussitôt que le bon sens a dégagé ma vue des nuages qui la couvraient alors. Je n’ai pu m’empêcher, cette nuit, de la relire avec vous, et je me prends en pitié en considérant combien a été lente la courbe que mes idées ont suivie pour revenir à la base la plus solide et la plus simple de la conduite d’un homme. Vous verrez à combien peu elle se réduit ; mais, en vérité, monsieur, je pense que cela suffit à la vie d’un honnête homme, et il m’a fallu bien du temps pour arriver à trouver la source de la véritable grandeur qu’il peut y avoir dans la profession presque barbare des armes.