Servitude et grandeur militaires (page 7)
En ce moment même tout retentit d’un grand bruit de chevaux et de grands cris de joie, et la Reine entra si vite, que j’eus à peine le temps de présenter les armes, ainsi que la sentinelle placée devant moi. De beaux seigneurs parfumés la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus pour celle qui l’accompagnait à Montreuil.
Le spectacle commença tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de la Comédie-Française étaient venus jouer la tragédie d’Irène, et je m’aperçus que cette tragédie allait toujours son train, parce que la Reine parlait et riait tout le temps qu’elle dura. On n’applaudissait pas, par respect pour elle, comme c’est l’usage encore, je crois, à la cour. Mais quand vint l’opéra-comique, elle ne dit plus rien, et personne ne souffla dans sa loge.
Tout d’un coup j’entendis une grande voix de femme qui s’élevait de la scène, et qui me remua les entrailles ; je tremblai, et je fus forcé de m’appuyer sur mon fusil. Il n’y avait qu’une voix comme celle-là dans le monde, une voix venant du cœur, et résonnant dans la poitrine comme une harpe, une voix de passion.
J’écoutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et à travers le rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j’entrevis les comédiens et la pièce qu’ils jouaient ; il y avait une petite personne qui chantait :
Il était un oiseau gris
Comme un’ souris,
Qui, pour loger ses petits,
Fit un p’tit
Nid.
Et disait à son amant :
Aimez-moi, aimez-moi, mon p’tit roi.
Et, comme il était assis sur la fenêtre, elle avait peur que son père endormi ne se réveillât et ne vît Colas ; et elle changeait le refrain de sa chanson, et elle disait :
Ah ! r’montez vos jambes, car on les voit.
J’eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis à quel point cette Rose ressemblait à Pierrette ; c’était sa taille, c’était son même habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air délibéré et naïf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers à boucles d’argent avec ses bas rouge et bleu.
— Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles pour prendre ainsi tout de suite l’air des autres ! Voilà cette fameuse mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel hôtel, qui est venue ici en poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vêtue comme une duchesse, et elle ressemble autant que cela à Pierrette ! mais on voit bien tout de même que ce n’est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait pas si bien, quoique sa voix soit au moins aussi jolie.
Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder à travers la glace, et j’y restai jusqu’au moment où l’on me poussa brusquement la porte sur le visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge fût ouverte. J’entendis sa voix ; elle parlait vite et haut :
— Je suis bien contente, le Roi s’amusera bien de notre aventure. Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire à mademoiselle Colombe qu’elle ne se repentira pas de m’avoir laissée faire les honneurs de son nom. — Oh ! que cela m’amuse !
— Ma chère princesse, disait-elle à madame de Lamballe, nous avons attrapé tout le monde ici… Tout ce qui est là fait une bonne action sans s’en douter. Voilà ceux de la bonne ville d’Orléans enchantés de la grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l’applaudir. Oui, oui, applaudissons.
En même temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la salle, ayant les mains déchaînées, ne laissa plus passer un mot de Rose sans l’applaudir à tout rompre. La charmante Reine était ravie.
— C’est ici, dit-elle à M. de Biron, qu’il y a trois mille amoureux ; mais ils le sont de Rose et non de moi cette fois.
La pièce finissait et les femmes en étaient à jeter leurs bouquets sur Rose.
— Et le véritable amoureux, où est-il donc ? dit la Reine à M. le duc de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe à mon capitaine, qui rôdait dans le corridor.
Le tremblement me reprit ; je sentais qu’il allait m’arriver quelque chose, sans oser le prévoir ou le comprendre, ou seulement y penser.
Mon capitaine salua profondément et parla bas à M. de Lauzun. La Reine me regarda ; je m’appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait l’escalier et je vis Michel Sedaine suivi de Grétry et du directeur important et sot ; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma Pierrette à moi, ma sœur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil.
Le directeur cria de loin : — Voici une belle soirée de dix-huit mille francs !
La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d’un air tout à la fois plein de franche gaieté et d’une bienfaisante finesse, elle prit la main de Pierrette :
— Viens, mon enfant, dit-elle, il n’y a pas d’autre état qui fasse gagner sa dot en une heure de temps sans péché. Je reconduirai demain mon élève à M. le curé de Montreuil, qui nous absoudra toutes les deux, j’espère. Il te pardonnera bien d’avoir joué la comédie une fois dans ta vie, c’est le moins que puisse faire une femme honnête.
Ensuite elle me salua.
Me saluer ! moi, qui étais plus d’à moitié mort, quelle cruauté !
— J’espère, dit-elle, que M. Mathurin voudra bien accepter à présent la fortune de Pierrette ; je n’y ajoute rien, elle l’a gagnée elle-même.
CHAPITRE XI fin de l’histoire de l’adjudant
Ici le bon Adjudant se leva pour prendre le portrait, qu’il nous fit passer encore une fois de main en main.
— La voilà, disait-il, dans le même costume, ce bavolet et ce mouchoir au cou ; la voilà telle que voulut bien la peindre madame la princesse de Lamballe. C’est ta mère, mon enfant, disait-il à la belle personne qu’il avait près de lui sur son genou ; elle ne joua plus la comédie, car elle ne put jamais savoir que ce rôle de Rose et Colas, enseigné par la Reine.
Il était ému. Sa vieille moustache blanche tremblait un peu, et il y avait une larme dessus.
— Voilà une enfant qui a tué sa pauvre mère en naissant, ajouta-t-il ; il faut bien l’aimer pour lui pardonner cela ; mais enfin tout ne nous est pas donné à la fois. Ç’aurait été trop, apparemment, pour moi, puisque la Providence ne l’a pas voulu. J’ai roulé depuis avec les canons de la République et de l’Empire, et je peux dire que, de Marengo à la Moscowa, j’ai vu de bien belles affaires ; mais je n’ai pas eu de plus beau jour dans ma vie que celui que je vous ai raconté là. Celui où je suis entré dans la Garde Royale a été aussi un des meilleurs. J’ai repris avec tant de joie la cocarde blanche que j’avais dans le Royal-Auvergne ! Et aussi, mon lieutenant, je tiens à faire mon devoir, comme vous l’avez vu. Je crois que je mourrais de honte, si, demain à l’inspection, il me manquait une gargousse seulement ; et je crois qu’on a pris un baril au dernier exercice à feu, pour les cartouches de l’infanterie. J’aurais presque envie d’y aller voir si ce n’était la défense d’y entrer avec des lumières.
Nous le priâmes de se reposer et de rester avec ses enfants, qui le détournèrent de son projet ; et, en achevant son petit verre, il nous dit encore quelques traits indifférents de sa vie : il n’avait pas eu d’avancement parce qu’il avait toujours trop aimé les corps d’élite et s’était trop attaché à son régiment. Canonnier dans la Garde des consuls, sergent dans la Garde Impériale, lui avaient toujours paru de plus hauts grades qu’officier de la ligne. J’ai vu beaucoup de grognards pareils. Au reste, tout ce qu’un soldat peut avoir de dignités, il l’avait : fusil d’honneur à capucines d’argent, croix d’honneur pensionnée, et surtout beaux et nobles états de service, où la colonne des actions d’éclat était pleine. C’était ce qu’il ne racontait pas.
Il était deux heures du matin. Nous fîmes cesser la veillée en nous levant et en serrant cordialement la main de ce brave homme, et nous le laissâmes heureux des émotions de sa vie, qu’il avait renouvelées dans son âme honnête et bonne.
— Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa résignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions folles !
Cela nous donna à penser.
— Oui, je crois bien, continuai-je, en passant le petit pont qui fut levé après nous ; je crois que ce qu’il y a de plus pur dans nos temps, c’est l’âme d’un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le croyant souillé par la moindre tache d’indiscipline ou de négligence ; sans ambition, sans vanité, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et content de sa Servitude, n’ayant de cher dans sa vie qu’un souvenir de reconnaissance.
— Et croyant que la Providence a les yeux sur lui ! me dit Timoléon, d’un air profondément frappé et me quittant pour se retirer chez lui.
CHAPITRE XII le réveil
Il y avait une heure que je dormais ; il était quatre heures du matin ; c’était le 17 août, je ne l’ai pas oublié. Tout à coup mes deux fenêtres s’ouvrirent à la fois, et toutes leurs vitres cassées tombèrent dans ma chambre avec un petit bruit argentin fort joli à entendre. J’ouvris les yeux, et je vis une fumée blanche qui entrait doucement chez moi et venait jusqu’à mon lit en formant mille couronnes. Je me mis à la considérer avec des regards un peu surpris, et je la reconnus aussi vite à sa couleur qu’à son odeur. Je courus à la fenêtre. Le jour commençait à poindre et éclairait de lueurs tendres tout ce vieux château immobile et silencieux encore, et qui semblait dans la stupeur du premier coup qu’il venait de recevoir. Je n’y vis rien remuer. Seulement le vieux grenadier placé sur le rempart, et enfermé là au verrou, selon l’usage, se promenait très-vite, l’arme au bras, en regardant du côté des cours. Il allait comme un lion dans sa cage.
Tout se taisant encore, je commençais à croire qu’un essai d’armes fait dans les fossés avait été cause de cette commotion, lorsqu’une explosion plus violente se fit entendre. Je vis naître en même temps un soleil qui n’était pas celui du ciel, et qui se levait sur la dernière tour du côté du bois. Ses rayons étaient rouges, et, à l’extrémité de chacun d’eux, il y avait un obus qui éclatait ; devant eux un brouillard de poudre. Cette fois le donjon, les casernes, les tours, les remparts, les villages et les bois tremblèrent et parurent glisser de gauche à droite, et revenir comme un tiroir ouvert et refermé sur-le-champ. Je compris en ce moment les tremblements de terre. Un cliquetis pareil à celui que feraient toutes les porcelaines de Sèvres jetées par la fenêtre, me fit parfaitement comprendre que de tous les vitraux de la chapelle, de toutes les glaces du château, de toutes les vitres des casernes et du bourg, il ne restait pas un morceau de verre attaché au mastic. La fumée blanche se dissipa en petites couronnes.
— La poudre est très-bonne quand elle fait des couronnes comme celle-là, me dit Timoléon, en entrant tout habillé et armé dans ma chambre.
— Il me semble, dis-je, que nous sautons.
— Je ne dis pas le contraire, me répondit-il froidement. Il n’y a rien à faire jusqu’à présent.
En trois minutes je fus comme lui habillé et armé, et nous regardâmes en silence le silencieux château.
Tout d’un coup vingt tambours battirent la générale ; les murailles sortaient de leur stupeur et de leur impassibilité et appelaient à leur secours. Les bras du pont-levis commencèrent à s’abaisser lentement et descendirent leurs pesantes chaînes sur l’autre bord du fossé ; c’était pour faire entrer les officiers et sortir les habitants. Nous courûmes à la herse : elle s’ouvrait pour recevoir les forts et rejeter les faibles.
Un singulier spectacle nous frappa : toutes les femmes se pressaient à la porte, et en même temps tous les chevaux de la garnison. Par un juste instinct du danger, ils avaient rompu leurs licols à l’écurie ou renversé leurs cavaliers, et attendaient en piaffant que la campagne leur fût ouverte. Ils couraient par les cours, à travers les troupeaux de femmes, hennissant avec épouvante, la crinière hérissée, les narines ouvertes, les yeux rouges, se dressant debout contre les murs, respirant la poudre, et cachant dans le sable leurs naseaux brûlés.
Une jeune et belle personne, roulée dans les draps de son lit, suivie de sa mère à demi vêtue et portée par un soldat, sortit la première, et toute la foule suivit. Dans ce moment cela me parut une précaution bien inutile, la terre n’était sûre qu’à six lieues de là.
Nous entrâmes en courant, ainsi que tous les officiers logés dans le bourg. La première chose qui me frappa fut la contenance calme de nos vieux grenadiers de la garde, placés au poste d’entrée. L’arme au pied, appuyés sur cette arme, ils regardaient du côté de la poudrière en connaisseurs, mais sans dire un mot ni quitter l’attitude prescrite, la main sur la bretelle du fusil. Mon ami Ernest d’Hanache les commandait ; il nous salua avec le sourire à la Henri IV qui lui était naturel ; je lui donnai la main. Il ne devait perdre la vie que dans la dernière Vendée, où il vient de mourir noblement. Tous ceux que je nomme dans ces souvenirs encore récents sont déjà morts.
En courant, je heurtai quelque chose qui faillit me faire tomber : c’était un pied humain. Je ne pus m’empêcher de m’arrêter à le regarder.
— Voilà comme votre pied sera tout à l’heure, me dit un officier en passant et en riant de tout son cœur.
Rien n’indiquait que ce pied eût jamais été chaussé. Il était comme embaumé et conservé à la manière des momies ; brisé à deux pouces au-dessus de la cheville, comme les pieds de statues en étude dans les ateliers ; poli, veiné comme du marbre noir, et n’ayant de rose que les ongles. Je n’avais pas le temps de le dessiner : je continuai ma course jusqu’à la dernière cour, devant les casernes.
Là nous attendaient nos soldats. Dans leur première surprise, ils avaient cru le château attaqué, ils s’étaient jetés du lit au râtelier d’armes et s’étaient réunis dans la cour, la plupart en chemise avec leur fusil au bras. Presque tous avaient les pieds ensanglantés et coupés par le verre brisé. Ils restaient muets et sans action devant un ennemi qui n’était pas un homme, et virent avec joie arriver leurs officiers.
Pour nous, ce fut au cratère même du volcan que nous courûmes. Il fumait encore, et une troisième éruption était imminente.
La petite tour de la poudrière était éventrée, et, par ses flancs ouverts, on voyait une lente fumée s’élever en tournant.
Toute la poudre de la tourelle était-elle brûlée ? En restait-il assez pour nous enlever tous ? C’était la question. Mais il y en avait une autre qui n’était pas incertaine, c’est que tous les caissons de l’artillerie, chargés et entr’ouverts dans la cour voisine, sauteraient si une étincelle y arrivait, et que le donjon renfermant quatre cents milliers de poudre à canon, Vincennes, son bois, sa ville, sa campagne, et une partie du faubourg Saint-Antoine, devaient faire jaillir ensemble les pierres, les branches, la terre, les toits et les têtes humaines les mieux attachées.
Le meilleur auxiliaire que puisse trouver la discipline, c’est le danger. Quand tous sont exposés, chacun se tait et se cramponne au premier homme qui donne un ordre ou un exemple salutaire.
Le premier qui se jeta sur les caissons fut Timoléon. Son air sérieux et contenu n’abandonnait pas son visage ; mais avec une agilité qui me surprit, il se précipita sur une roue près de s’enflammer. À défaut d’eau, il l’éteignit en l’étouffant avec son habit, ses mains, sa poitrine qu’il y appuyait. On le crut d’abord perdu ; mais, en l’aidant, nous trouvâmes la roue noircie et éteinte, son habit brûlé, sa main gauche un peu poudrée de noir ; du reste, toute sa personne intacte et tranquille. En un moment tous les caissons furent arrachés de la cour dangereuse et conduits hors du fort, dans la plaine du polygone. Chaque canonnier, chaque soldat, chaque officier s’attelait, tirait, roulait, poussait les redoutables chariots, des mains, des pieds, des épaules et du front.
Les pompes inondèrent la petite poudrière par la noire ouverture de sa poitrine ; elle était fendue de tous les côtés, elle se balança deux fois en avant et en arrière, puis ouvrit ses flancs comme l’écorce d’un grand arbre, et, tombant à la renverse, découvrit une sorte de four noir et fumant où rien n’avait forme reconnaissable, où toute arme, tout projectile était réduit en poussière rougeâtre et grise, délayée dans une eau bouillante ; sorte de lave où le sang, le fer et le feu s’étaient confondus en mortier vivant, et qui s’écoula dans les cours en brûlant l’herbe sur son passage. C’était la fin du danger ; restait à se reconnaître et à se compter.
— On a dû entendre cela de Paris, me dit Timoléon en me serrant la main ; je vais lui écrire pour la rassurer. Il n’y a plus rien à faire ici.
Il ne parla plus à personne et retourna dans notre petite maison blanche, aux volets verts, comme s’il fût revenu de la chasse.
CHAPITRE XIII un dessin au crayon
Quand les périls sont passés, on les mesure et on les trouve grands. On s’étonne de sa fortune ; on pâlit de la peur qu’on aurait pu avoir ; on s’applaudit de ne s’être laissé surprendre à aucune faiblesse, et l’on sent une sorte d’effroi réfléchi et calculé auquel on n’avait pas songé dans l’action.
La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre.
L’explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d’adresse. Elle paraissait avoir mesuré ses coups et choisi son but. Elle avait joué avec nous ; elle nous avait dit : — J’enlèverai celui-ci, mais non ceux-là qui sont auprès. Elle avait arraché de terre une arcade de pierres de taille, et l’avait envoyée tout entière avec sa forme sur le gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps. Elle avait enfoncé trois bombes à six pieds sous terre, broyé des pavés sous des boulets, brisé un canon de bronze par le milieu, jeté dans toutes les chambres toutes les fenêtres et toutes les portes, enlevé sur les toits les volets de la grande poudrière, sans un grain de sa poudre ; elle avait roulé dix grosses bornes de pierre comme les pions d’un échiquier renversé ; elle avait cassé les chaînes de fer qui les liaient, comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on tord le chanvre ; elle avait labouré sa cour avec les affûts brisés, et incrusté dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le plus prochain de la poudrière détruite, elle avait laissé vivre la poule blanche que nous avions remarquée la veille. Quand cette pauvre poule sortit paisiblement de son lit avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats l’accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent à la caresser avec l’insouciance des enfants.
Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours son aigrette rouge et son collier d’argent. Elle avait l’air d’attendre le maître qui lui donnait à manger, et courait tout effarée entre nos jambes, entourée de ses poussins. En la suivant, nous arrivâmes à quelque chose d’horrible.
Au pied de la chapelle étaient couchées la tête et la poitrine du pauvre Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j’avais heurté avec mon pied en arrivant, c’était le sien. Ce malheureux, sans doute, n’avait pas résisté au désir de visiter encore ses barils de poudre et de compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roulé, quelque chose, quelque mouvement avait tout enflammé.
Comme la pierre d’une fronde, sa tête avait été lancée avec sa poitrine sur le mur de l’église, à soixante pieds d’élévation, et la poudre dont ce buste effroyable était imprégné avait gravé sa forme en traits durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le contemplâmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisération. Peut-être parce que le plaindre eût été se prendre soi-même en pitié pour avoir couru le même danger. Le chirurgien-major, seulement, dit :
— Il n’a pas souffert.
Pour moi, il me sembla qu’il souffrait encore ; mais, malgré cela, moitié par une curiosité invincible, moitié par bravade d’officier, je le dessinai.
Les choses se passent ainsi dans une société d’où la sensibilité est retranchée. C’est un des côtés mauvais du métier des armes que cet excès de force où l’on prétend toujours guinder son caractère. On s’exerce à durcir son cœur, on se cache de la pitié, de peur qu’elle ne ressemble à la faiblesse ; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de la compassion, sans songer qu’à force d’enfermer un bon sentiment on étouffe le prisonnier.
Je me sentis en ce moment très-haïssable. Mon jeune cœur était gonflé du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillité obstinée le dessin que j’ai conservé, et qui tantôt m’a donné des remords de l’avoir fait, tantôt m’a rappelé le récit que je viens d’écrire et la vie modeste de ce brave soldat.
Cette noble tête n’était plus qu’un objet d’horreur, une sorte de tête de Méduse ; sa couleur était celle du marbre noir ; les cheveux hérissés, les sourcils relevés vers le haut du front, les yeux fermés, la bouche béante comme jetant un cri. On voyait sculptée sur ce buste noir l’épouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu’il avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-être le temps d’une incalculable souffrance.
— A-t-il eu le temps de penser à la Providence ? me dit la voix paisible de Timoléon d’Arc*** qui, par-dessus mon épaule, me regardait dessiner avec un lorgnon.
En même temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour prendre à ce tronc enfumé sa cravate de soie noire :
— Elle est encore bien bonne, dit-il.
C’était un honnête garçon de ma compagnie, nommé Muguet, qui avait deux chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mélancolie, et au demeurant le meilleur fils du monde. Cela rompit nos idées.
Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C’était le roi. Louis XVIII venait en calèche remercier sa garde de lui avoir conservé ses vieux soldats et son vieux château. Il considéra longtemps l’étrange lithographie de la muraille. Toutes les troupes étaient en bataille. Il éleva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels officiers ou quels soldats s’étaient distingués.
— Tout le monde a fait son devoir, sire ! répondit simplement M. de Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j’aie connu, l’homme du monde qui m’a le mieux donné l’idée de ce que pouvaient être dans leurs manières le duc de Lauzun et le chevalier de Grammont.