Le Grand Testament (page 5)
Je n’y congnois rien a redire.
CL.
Et icelles qui s’inclinoient
Unes contre autres en leur vies ;
Desquelles les unes regnoient,
Des autres craintes et servies :
Là les voy toutes assouvies,
Ensemble en ung tas pesle-mesle.
Seigneuries leur sont ravies ;
Clerc ne maistre ne s’y appelle.
CLI.
Or sont-ilz mortz, Dieu ayt leurs ames !
Quant est des corps, ils sont pourriz.
Ayent esté seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourriz
De cresme, fromentée ou riz,
Leurs os sont declinez en pouldre,
Auxquelz ne chault d’esbat, ne riz…
Plaise au doulx Jesus les absouldre !
CLII.
Aux trespassez je fais ce lays,
Et icelluy je communique
A regentz, courtz, sieges et plaids,
Hayneurs d’avarice l’inique,
Lesquelz pour la chose publique
Se seichent les os et les corps :
De Dieu et de sainct Dominique
Soient absolz, quand ilz seront mortz
LAYS.
Au retour de dure prison,
Où j’ay laissé presque la vie,
Se Fortune a sur moy envie,
Jugez s’elle fait mesprison !
Il me semble que, par raison,
Elle deust bien estre assouvie,
Au retour.
Cecy plain est de desraison,
Qui vueille que de tout desvie ;
Plaise à Dieu que l’ame ravie
En soit, lassus, en sa maison,
Au retour !
CLIII.
Item, donne à maistre Lomer,
Comme extraict que je suis de fée,
Qu’il soit bien amé ; mais, d’amer
Fille en chief ou femme coëffée,
Jà n’en ayt la teste eschauffée,
Ce qui ne luy couste une noix,
Faire ung soir pour soy la fastée,
En despit d’Auger le Danois.
CLIV.
Item, rien à Jaques Cardon,
Car je n’ay rien pour luy honneste.
Non pas que le jette à bandon
Sinon cette Bergeronnette :
S’elle eust le chant Marionnette,
Faict por Marion la Peau-Tarde,
D’un Ouvrez vostre huys, Guillemette,
Elle allast bien à la moustarde.
CLV.
Item donne aux amans enfermes,
Oultre le lay Alain Chartier,
A leurs chevetz, de pleurs et lermes
Trestout fin plain ung benoistier,
Et ung petit brin d’esglantier,
En tout temps verd, pour gouppillon,
Pourveu qu’ilz diront ung Psaultier
Pour l’ame du pouvre Villon.
CLVI.
Item, à maistre Jacques James,
Qui se tue d’amasser biens,
Donne fiancer tant de femmes
Qu’il vouldra ; mais d’espouser, riens
Pour qui amasse-il ? Pour les siens.
Il ne plainct fors que ses morceaulx ;
Ce qui fut aux truyes, je tiens
Qu’il doit de droit estre aux pourceaulx.
CLVII.
Item, le Camus Seneschal,
Qui une fois paya mes debtes,
En recompense, mareschal,
Pour ferrer oës et canettes.
Je luy envoye ces sornettes,
Pour soy desennuyer ; combien,
Si veult, face-en des alumettes.
De bien chanter s’ennuye-on bien.
CLVIII.
Item, au Chevalier du Guet
Je donne deux beaulx petitz pages,
Philippot et le gros Marquet,
Qui ont servy, dont sont plus sages,
La plus grant partie de leurs aages,
Tristan, prevost des mareschaulx.
Hélas, s’ilz sont cassez de gaiges,
Aller leur fauldra tous deschaulx !
CLIX.
Item, au Chappelain je laisse
Ma chapelle à simple tonsure,
Chargée d’une seiche messe,
Où il ne fault pas grand lecture.
Resigné luy eusse ma cure,
Mais point ne veult de charge d’ames ;
De confesser, ce dit, n’a cure,
Sinon chambrières et dames.
CLX.
Pour ce que sçait bien mon entente,
Jehan de Calays, honnorable homme,
Qui ne me veit des ans a trente,
Et ne sçait comment je me nomme,
De tout ce Testament, en somme,
S’aucune y a difficulté,
Oster jusqu’au rez d’une pomme
Je luy en donne faculté.
CLXI.
De le gloser et commenter,
De le diffinir ou prescripre,
Diminuer ou augmenter ;
De le canceller ou transcripre
De sa main, ne sceust-il escripre ;
Interpreter, et donner sens,
A son plaisir, meilleur ou pire ;
A tout ceci je m’y consens.
CLXII.
Et s’aucun, dont n’ay congnoissance,
Estoit allé de mort à vie,
Audict Calais donne puissance,
Affin que l’ordre soit suyvie
Et mon ordonnance assouvie,
Que ceste aulmosne ailleurs transporte,
Sans se l’appliquer par envie ;
A son ame je m’en rapporte.
CLXIII.
Item, j’ordonne à Saincte-Avoye,
Et non ailleurs, ma sepulture ;
Et, affin que chascun me voye,
Non pas en chair, mais en paincture,
Que l’on tire mon estature
D’ancre, s’il ne coustoit trop cher.
De tumbel ? Rien ; je n’en ay cure,
Car il greveroit le plancher.
CLXIV.
Item, vueil qu’autour de ma fosse
Ce que s’ensuyt, sans autre histoire,
Soit escript, en lettre assez grosse ;
Et qui n’auroit point d’escriptoire,
De charbon soit, ou pierre noire,
Sans en rien entamer le plastre :
Au moins sera de moy memoire
Telle qu’il est d’ung bon folastre.
CLXV.
Cy gist et dors en ce sollier,
Qu’Amour occist de son raillon,
Ung pouvre petit escollier,
Qui fut nommé François Villon.
Oncques de terre n’eut sillon.
Il donna tout, chascun le scet :
Table, tretteaulx, pain, corbillon.
Pour Dieu, dictes-en ce verset.
RONDEAU
Repos eternel donne à cil,
Lumière, clarté perpétuelle,
Qui vaillant plat ny escuelle
N’eut oncques, n’ung brin de percil.
Il fut rez, chef, barbe, sourcil,
Comme ung navet qu’on ree et pelle.
Repos eternel donne à cil.
Rigueur le transmit en exil,
Et luy frappa au cul la pelle,
Nonobstant qu’il dist : J’en appelle !
Qui n’est pas terme trop subtil.
Repos eternel donne à cil.
CLXVI.
Item, je vueil qu’on sonne à branle
Le gros Beffray, qui n’est de voire ;
Combien que cueur n’est qui ne tremble,
Quand de sonner est à son erre.
Saulvé a mainte belle terre,
Le temps passé, chascun le sçait :
Fussent gens d’armes ou tonnerre,
Au son de luy tout mal cessoit.
CLXVII.
Les sonneurs auront quatre miches ;
Et se c’est peu, demy-douzaine,
Autant qu’en donnent les plus riches ;
Mais ilz seront de sainct Estienne.
Vollant est homme de grant peine :
L’ung en sera. Quand j’y regarde,
Il en vivra une sepmaine.
Et l’autre ? Au fort, Jehan de la Garde.
CLXVIII.
Pour tout ce fournir et parfaire,
J’ordonne mes executeurs,
Auxquelz faict bon avoir affaire,
Et contentent bien leurs debteurs.
Ilz ne sont pas trop grans venteurs,
Et ont bien de quoy, Dieu mercys !
De ce faict seront directeurs…
Escripts : je t’en nommeray six.
CLXIX.
C’est maistre Martin Bellefaye,
Lieutenant du cas criminel.
Qui sera l’autre ? J’y pensoye :
Ce sera sire Colombel.
S’il luy plaist et il lui est bel,
Il entreprendra ceste charge.
Et l’autre ? Michel Jouvenel.
Ces trois seulz, et pour tous, j’en charge.
CLXX.
Mais, au cas qu’ils s’en excusassent,
En redoubtant les premiers frais,
Ou totalement recusassent,
Ceulx qui s’ensuivent cy-après
J’institue, gens de bien très,
Philip Bruneau, noble escuyer,
Et l’autre, son voysin d’emprès,
Cy est maistre Jacques Raguyer ;
CLXXI.
Et l’aultre, maistre Jaques James,
Trois hommes de bien et d’honneur,
Desirans de saulver leurs ames,
Et doubtans Dieu Nostre Seigneur.
Plustot y metteront du leur,
Que ceste ordonnance ne baillent.
Point n’auront de contrerooleur,
Mais à leur seul plaisir en taillent.
CLXXII.
Des testamens qu’on dit le maistre
De mon faict n’aura quid ne quod ;
Mais ce sera ung jeune prebstre,
Qui se nomme Colas Tacot.
Voulentiers beusse à son escot,
Et qu’il me coustast ma cornette !
S’il sceust jouer en ung trippot,
Il eust de moy le Trou Perrette.
CLXXIII.
Quant au regard du luminaire,
Guillaume du Ru j’y commectz.
Pour porter les coings du suaire,
Aux executeurs le remectz.
Trop plus mal me font qu’oncques mais
Penil, cheveulx, barbe, sourcilz.
Mal me presse ; est temps desormais
Que crie à toutes gens merciz.
BALLADE
Par laquelle Villon crye mercy à chascun.
A Chartreux, aussi Celestins,
A mendians et aux devotes,
A musars et cliquepatins,
Servantes et filles mignottes,
Portant surcotz et justes cottes ;
A cuyderaulx d’amours transis,
Chaussans sans meshaing fauves bottes,
Je crye à toutes gens merciz !
A fillettes monstrans tetins,
Pour avoir plus largement hostes ;
A ribleurs meneurs de hutins,
A basteleurs traynans marmottes,
A folz et folles, sotz et sottes,
Qui s’en vont sifflant cinq et six ;
A veufves et à mariottes,
Je crye à toutes gens merciz !
Sinon aux trahistres chiens mastins,
Qui m’ont fait ronger dures crostes
Et boire eau maintz soirs et matins,
Qu’ores je ne crains pas trois crottes.
Je feisse pour eulx petz et rottes ;
Je ne puis, car je suis assis.
Bien fort, pour eviter riottes,
Je crye à toutes gens, merciz !
ENVOI.
Qu’on leur froisse les quinze costes
De gros mailletz, fortz et massis,
De plombée et de telz pelottes.
Je crye à toutes gens merciz !
BALLADE
POUR SERVIR DE CONCLUSION.
Icy se clost le Testament
Et finist du pouvre Villon.
Venez à son enterrement,
Quant vous orrez le carillon,
Vestuz rouges com vermillon,
Car en amours mourut martir ;
Ce jura-il sur son coullon
Quand de ce monde voult partir.
Et je croy bien que pas n’en ment,
Car chassié fut comme un soullon
De ses amours hayneusement,
Tant que, d’icy à Roussillon,
Brosses n’y a ne brossillon,
Qui n’eust, ce dit-il sans mentir,
Ung lambeau de son cotillon,
Quand de ce monde voult partir.
Il est ainsi, et tellement,
Quand mourut n’avoit qu’un haillon.
Qui plus ? En mourant, mallement
L’espoignoit d’amours l’esguillon ;
Plus agu que le ranguillon
D’un baudrier luy faisoit sentir,
C’est de quoy nous esmerveillon,
Quand de ce monde voult partir.
ENVOI.
Prince, gent comme esmerillon,
Saichiez qu’il fist, au departir :
Ung traict but de vin morillon,
Quand de ce monde voult partir.
Fin du grand testament.
esté : été
peu prés: peu près
bon jour: bonjour