Réalisme modéré de saint Thomas

Chapitre 1 : Les universaux · cours « Métaphysique » · 15 questions

La solution thomiste : l'universel est fondé dans les choses et formé par l'intellect agent.

Saint Thomas d'Aquin

Les universaux

De Universalibus

Le problème des universaux

Le problème des universaux est l'une des questions les plus célèbres de l'histoire de la philosophie : les concepts généraux correspondent-ils à quelque chose de réel, ou ne sont-ils que des mots ? Porphyre, dans son Isagoge, pose les questions fondatrices qui structureront le débat médiéval. La tradition logique identifie cinq prédicables (quinque praedicabilia) : le genre, l'espèce, la différence spécifique, le propre et l'accident.

Trois grandes positions

Trois grandes positions se sont affrontées au cours de l'histoire. Platon défend un réalisme extrême : les Formes (eidos) sont des réalités subsistantes dans un monde intelligible, séparées des choses sensibles dont elles sont les archétypes. Les choses d'ici-bas n'en seraient que des copies imparfaites. Aristote objecte à cette théorie l'argument célèbre du « troisième homme » : si une Forme séparée explique la ressemblance entre les individus, il faudrait un troisième terme pour expliquer la ressemblance entre la Forme et les individus, et ainsi de suite à l'infini. Cette régression ruine la séparation platonicienne.

À l'opposé, le nominalisme, dont Guillaume d'Ockham est le représentant le plus connu, affirme que les universaux ne sont que des noms ou des concepts sans fondement dans la réalité extramentale. Seuls les individus existent réellement. Ockham invoque son fameux rasoir, « entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem », pour éliminer les universaux comme entités superflues.

Le réalisme modéré

Saint Thomas d'Aquin trace une voie médiane avec le réalisme modéré, hérité d'Aristote et approfondi à la lumière de la foi. Pour Thomas, l'universel existe selon trois états.

  • Ante rem (avant la chose), les universaux existent dans l'intelligence divine comme idées exemplaires selon lesquelles Dieu crée le monde.
  • In re (dans la chose), la nature universelle existe réellement dans les individus, mais sous un mode individuel : l'humanité est en Pierre comme sa forme substantielle, contractée et individuée par la matière signée.
  • Post rem (après la chose), l'universel existe dans l'intelligence humaine, formé par le processus d'abstraction.

L'abstraction

Ce processus d'abstraction repose sur l'intellect agent (intellectus agens), puissance spirituelle de l'âme. L'intellect agent opère sur les phantasmata, c'est-à-dire les images sensibles reçues et conservées par l'imagination à partir des sens. Comme la lumière rend les couleurs visibles, l'intellect agent « illumine » ces images sensibles et en dégage la forme intelligible (la quiddité) en la séparant des conditions individuantes. Ainsi, l'universel « homme » est formé à partir de Pierre, Paul et Jacques. Cette abstraction ne falsifie pas le réel : l'intelligence saisit la nature commune selon un mode supérieur, sans affirmer que cette nature existe séparément des individus.

Le réalisme modéré soutient donc que l'universel a un fondement réel dans les choses (fundamentum in re), mais n'existe formellement comme universel que dans l'esprit (universale in mente). Face au rasoir d'Ockham, Thomas montre que l'intelligibilité même des choses exige ce fondement réel des natures communes : sans lui, aucune loi universelle ni aucune définition essentielle ne seraient possibles, et la science elle-même s'effondrerait.

Le réalisme modéré d'Aristote et de Thomas : les universaux existent dans l'esprit mais avec un fondement réel dans les choses.

Testez-vous : 15 questions

1. Dans quel état l’universel existe-t-il dans l’intelligence divine ?

  • Ante rem
  • Extra rem
  • In re
  • Post rem
Voir la réponse

Réponse : Ante rem

Ante rem (avant la chose), les universaux existent dans l’intelligence divine comme archétypes ou idées exemplaires selon lesquelles Dieu crée. Ils ne sont pas séparés à la manière platonicienne mais identiques à l’essence divine.

2. Quelle puissance de l’âme forme les concepts universels à partir des images sensibles ?

  • La mémoire
  • L’imagination
  • L’intellect agent
  • L’intellect possible
Voir la réponse

Réponse : L’intellect agent

L’intellect agent (intellectus agens) est la puissance spirituelle de l’âme qui « illumine » les images sensibles et en dégage la forme intelligible (la quiddité) en la séparant des conditions individuantes.

3. Que sont les phantasmata sur lesquels opère l’intellect agent ?

  • Formes séparées de Platon
  • Idées innées de l’âme
  • Images venues des sens
  • Concepts universels formés
Voir la réponse

Réponse : Images venues des sens

Les phantasmata sont les images sensibles reçues et conservées par l’imagination à partir des sens. L’intellect agent opère sur elles comme la lumière sur les couleurs, les rendant intelligibles en acte.

4. L’abstraction falsifie-t-elle le réel selon saint Thomas ?

  • Non, mode supérieur
  • Oui, ignore l’individu
  • Oui, déforme la nature
  • Non, mode imparfait
Voir la réponse

Réponse : Non, mode supérieur

L’abstraction ne falsifie pas le réel : l’intelligence saisit la nature commune sans les conditions individuantes, ce qui ne signifie pas qu’elle affirme que la nature existe sans individus, mais qu’elle la considère sans considérer l’individuation.

5. Comment l’universel existe-t-il « in re » (dans la chose) ?

  • Comme pur nom
  • Comme concept séparé
  • Forme individuée en chacun
  • Accident de la matière
Voir la réponse

Réponse : Forme individuée en chacun

In re, la nature universelle existe réellement dans les individus mais sous un mode individuel. L’humanité est en Pierre comme sa forme substantielle, contractée et individuée par la matière signée.

6. Quand l’intelligence forme le concept « homme » à partir de Pierre, Paul et Jacques, dans quel état se trouve l’universel ?

  • Praeter rem
  • In re
  • Ante rem
  • Post rem
Voir la réponse

Réponse : Post rem

Post rem (après la chose), l’universel existe dans l’intelligence humaine, formé par l’intellect agent qui dégage la forme intelligible des images sensibles. C’est l’universel logique, fruit de l’abstraction.

7. Le nominalisme affirme que les universaux existent dans les choses indépendamment de l’esprit.

  • Vrai
  • Faux
Voir la réponse

Réponse : Faux

Le nominalisme réduit les universaux à de simples noms sans fondement réel. C’est le réalisme exagéré qui les place dans les choses, non le nominalisme.

8. Le réalisme ____ de saint Thomas soutient que l’universel a un fondement dans les choses mais existe formellement dans l’esprit.

  • modéré
  • absolu
  • platonicien
  • radical
Voir la réponse

Réponse : modéré

Le réalisme modéré affirme que l’universel a un fondement réel dans les choses (nature commune) mais n’existe formellement comme universel que dans l’intellect.

9. Quels sont les cinq prédicables identifiés par la tradition logique ?

  • Les cinq de Porphyre
  • Les quatre causes
  • Les dix catégories
  • Les transcendantaux
Voir la réponse

Réponse : Les cinq de Porphyre

Les cinq prédicables (quinque praedicabilia), systématisés par Porphyre dans l’Isagoge, sont le genre, l’espèce, la différence spécifique, le propre et l’accident. Ils organisent les différents types de prédication universelle.

10. Quelle est la position de Platon sur les universaux ?

  • modes de la substance divine
  • simples noms sans réalité
  • présents dans l’esprit seul
  • formes séparées subsistantes
Voir la réponse

Réponse : formes séparées subsistantes

Platon soutient le réalisme extrême : les Formes (eidos) sont des réalités subsistantes dans un monde intelligible. Les choses sensibles n’en sont que des copies imparfaites.

11. Que soutient Guillaume d’Ockham à propos des universaux ?

  • formes dans les choses
  • noms sans réalité
  • formes en un monde à part
  • formes en chaque esprit
Voir la réponse

Réponse : noms sans réalité

Ockham défend le nominalisme : seuls les individus existent réellement. Les universaux ne sont que des signes naturels qui tiennent lieu de plusieurs individus dans la proposition, sans fondement réel hors de l’esprit.

12. Quel argument Aristote utilise-t-il contre le réalisme extrême de Platon ?

  • argument du troisième homme
  • argument du rasoir logique
  • argument du support matériel
  • argument de la causalité
Voir la réponse

Réponse : argument du troisième homme

Dans la Métaphysique (I, 9), Aristote montre que si l’Homme en soi explique la ressemblance entre les hommes, il faudrait un troisième terme pour expliquer la ressemblance entre l’Homme en soi et les hommes particuliers, et ainsi de suite à l’infini.

13. Comment le réalisme modéré de Thomas d’Aquin explique-t-il l’existence des universaux ?

  • Dans l’esprit, fondé en réel
  • Dans le langage seulement
  • Dans les choses, séparé
  • Ni esprit ni choses : mots
Voir la réponse

Réponse : Dans l’esprit, fondé en réel

Le réalisme modéré tient la voie médiane : l’universel n’existe pas séparément des choses (contra Platon), mais il n’est pas un pur nom sans fondement (contra Ockham). Il est dans l’esprit avec un fondement dans la nature réelle des choses.

14. Quel processus intellectuel permet selon Thomas d’extraire l’universel du particulier, et quel est le rôle de l’intellect agent ?

  • Abstraction de la forme
  • Intuition de l’individuel
  • Réminiscence des formes
  • Illumination divine directe
Voir la réponse

Réponse : Abstraction de la forme

Thomas enseigne (Ia, q. 85, a. 1) que l’intellect agent (intellectus agens) rend intelligible en acte ce qui n’est qu’intelligible en puissance dans le phantasme sensible, en extrayant la forme universelle (la quiddité) par le processus d’abstraction.

15. Comment Thomas justifie-t-il le réalisme modéré face au principe d’Ockham (rasoir nominaliste) ?

  • Fondement réel des natures
  • Les formes séparées existent
  • Réfute la preuve de Dieu
  • Ne touche que la physique
Voir la réponse

Réponse : Fondement réel des natures

Le rasoir d’Ockham invoqué contre le réalisme prétend que les universaux sont des entités inutiles. Thomas répond implicitement que sans fondement réel (fundamentum in re) des natures communes, la science serait impossible : on ne pourrait formuler aucune loi universelle ni aucune définition essentielle, car l’intelligibilité des choses requiert que les natures soient réellement partagées.

Faites cette leçon dans Apôtre : les questions en mode interactif, votre progression, des rappels pour ne rien oublier. Gratuit, sans publicité. Commencer la leçon ›

Dans ce chapitre : Les universaux

  1. La querelle des universaux
  2. Réalisme modéré de saint Thomas
  3. Genre, espèce, différence, propre, accident