Ad Catholici Sacerdotii (page 2)
25. Et au contraire, ceux qui disent et ne font pas (Mt 23, 3) se rendent semblables aux scribes et aux pharisiens que blâma le divin Rédempteur, sauvegardant cependant l’autorité de la parole divine qu’ils prêchaient légitimement, en disant au peuple qui l’écoutait : Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse ; faites donc et observez tout ce qu’ils vous disent, mais ne faites comme ils font (Mt 23, 2. 3). Un prédicateur qui ne s’efforcerait pas de confirmer par l’exemple de sa vie la vérité qu’il annonce, détruirait d’une main ce qu’il bâtit de l’autre. En revanche, Dieu bénit largement les fatigues des hérauts de l’Evangile qui, avant tout, s’appliquent sérieusement à leur propre sanctification. Ceux-ci volent s’épanouir abondamment les fleurs et les fruits de leur apostolat, et au jour de la moisson, s’approchant, ils viendront avec joie, portant les gerbes de leur récolte (Ps 125, 6).
26. Quelle erreur très grave et très dangereuse commettrait le prêtre qui, entraîné par faux zèle, négligerait sa propre sanctification, pour se plonger entièrement dans les œuvres extérieures, si bonnes soient-elles, du ministère sacerdotal. En agissant ainsi, non seulement il mettrait en péril son propre salut éternel, comme le grand Apôtre des Gentils le craignait pour lui-même : Je châtie mon corps et je le tiens en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé (1 Co 9, 27) ; mais il s’exposerait aussi à perdre, sinon la grâce divine, du moins cette onction du Saint-Esprit, qui donne à l’apostolat extérieur une force et une efficacité merveilleuses.
27. Du reste, s’il est dit à tous les chrétiens : Soyez... parfaits comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48), combien plus les prêtres doivent-ils considérer comme leur étant adressées ces paroles du divin Maître, eux qui sont appelés par spéciale vocation à le suivre de plus près. C’est pourquoi l’Eglise inculque ouvertement à tous les clercs ce très grave devoir, en l’insérant dans le code de ses lois. " Les clercs doivent mener une vie intérieurement et extérieurement plus sainte que celle des laïques et leur être exemple sublime par la vertu et la rectitude de leurs actions (25). " Le prêtre s’acquitte d’une mission au nom du Christ (2 Co, 5, 20), il doit donc vivre de manière à pouvoir faire siennes les paroles de l’Apôtre : Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ (1 Co 4, 16 ; 11, 1). Il doit vivre comme un autre Christ qui, par l’éclat de ses vertus, illuminait et illumine encore le monde.
28. Mais si toutes les vertus chrétiennes doivent fleurir dans une âme sacerdotale, il en est cependant certaines qui conviennent au prêtre de façon plus particulière et lui sont comme propres. La première de toutes est la piété, selon l’exhortation de l’Apôtre à son cher Timothée : Exerce-toi à la piété (1 Tm 4, 7). De fait, si les rapports du prêtre avec Dieu sont si intimes, si fréquents et si délicats, ils doivent être accompagnés et comme embaumés du parfum de la piété ; si la piété est utile à tout (1 Tm 4, 8), elle est utile par-dessus tout pour bien exercer le ministère sacerdotal. Sans la piété, les plus saintes pratiques, les plus augustes rites du ministère sacré seront exécutés mécaniquement et avec routine. Il leur manquera l’esprit, l’onction, la vie. Aussi, la piété dont nous parlons, Vénérables Frères, n’est pas cette piété inconstante et superficielle qui plaît mais ne nourrit pas, qui flatte mais ne sanctifie pas. Il s’agit de cette piété solide, qui n’est pas soumise aux fluctuations incessantes du sentiment, mais s’appuie sur les principes de la doctrine la plus sûre, et s’édifie sur des convictions fermes qui résistent aux assauts et aux séductions de la tentation. Si elle doit en premier lieu avoir pour objet le Père qui est dans les cieux, cette piété doit aussi s’étendre à la Mère de Dieu ; et elle doit, chez le prêtre, dépasser en tendresse celle du simple fidèle, d’autant que sont plus véritables et profondes les ressemblances entre les rapports du prêtre et du Christ et ceux de Marie avec son divin Fils.
29. Intimement unie à la piété dont elle doit recevoir éclat et fermeté, l’autre perle brillante du sacerdoce catholique est la chasteté les clercs de l’Eglise latine qui ont reçu les Ordres majeurs sont tenus à l’observer totalement, et cela sous une obligation si grave, que s’ils la transgressaient, ils se rendraient coupables jusqu’au sacrilège (26).
Si une même loi ne lie pas dans toute sa rigueur les clercs de l’Eglise orientale, chez eux aussi pourtant le célibat catholique est en honneur ; et dans certains cas, spécialement pour les plus hauts degrés de la hiérarchie, c’est une condition nécessaire et obligatoire.
La seule lumière de la raison fait percevoir un lien indubitable entre cette vertu et le ministère sacerdotal puisque Dieu est esprit (Jn 4, 24), il convient que celui qui se voue et se consacre à son service " se dépouille de son corps " en quelque manière. Déjà les anciens Romains avaient entrevu cette convenance. Une de leurs lois, qui se formulait ainsi " qu’on s’approche chastement des dieux ", est citée par leur plus grand orateur avec ce commentaire : " La loi ordonne de s’approcher chastement des dieux, c’est-à-dire avec une âme chaste, puisque c’est en elle que tout réside, et cela ne dispense pas de la pureté du corps ; celle-ci est supposée, puisque l’âme l’emporte de beaucoup sur le corps. Remarquez d’ailleurs que, pour s’approcher avec un corps pur, il faut que la pureté soit gardée bien mieux encore par l’âme (27). " Sous l’Ancienne Loi, Moïse commanda au nom de Dieu à Aaron et à ses fils de ne pas sortir du Tabernacle et donc d’observer la continence pendant les sept jours durant lesquels se faisait leur consécration (cf. Lv 8, 33-35).
30. Mais au sacerdoce chrétien, si supérieur à l’ancien, convenait une pureté beaucoup plus grande. De fait, la loi du célibat ecclésiastique, dont la première trace écrite, qui suppose évidemment une coutume plus ancienne, se rencontre dans un canon du Concile d’Elvire (28) au début du IVe siècle, alors que la persécution sévissait encore, ne fait que rendre obligatoire une certaine exigence morale, pourrions-nous dire, qui ressort de l’Evangile et la prédication apostolique. Constater la haute estime dont le divin Maître avait fait montre pour la chasteté en l’exaltant comme une chose qui dépasse les forces ordinaires (cf. Mt 19, 11) ; savoir qu’il était " fleur d’une mère vierge (29) ", et depuis l’enfance élevé dans la famille virginale de Marie et de Joseph ; voir sa prédilection pour les âmes pures, comme les deux Jean, le Baptiste et l’Evangéliste ; entendre le grand Apôtre Paul, fidèle interprète de la loi évangélique et des pensées du Christ, prêcher le prix inestimable de la virginité, spécialement dans le but d’un service de Dieu plus assidu : celui qui est sans épouse se préoccupe des choses du Seigneur ; il cherche comment plaire à Dieu (1 Co 7, 32) ; tout cela devrait pour ainsi dire nécessairement faire sentir aux prêtres de la Nouvelle Alliance l’attrait céleste de cette vertu choisie, leur faire désirer d’être du nombre de ceux à qui il a été donné de comprendre cette parole (cf. Mt 19, 11), et leur faire adopter spontanément cette observance, sanctionnée très tôt par une loi très grave dans toute l’Eglise latine, " afin que ce que les Apôtres ont enseigné — comme l’affirme à la fin du IVe siècle le IIIe Concile de Carthage — et ce que nos prédécesseurs ont observé, nous aussi, nous y soyons fidèles (30). "
31. Il ne manque pas de témoignages d’illustres Pères orientaux qui exaltent la beauté et l’excellence du célibat ecclésiastique et montrent qu’à cette époque il y avait accord et conformité entre l’Eglise latine et l’Eglise orientale. Saint Epiphane, à la fin du IVe siècle, atteste que la loi du célibat s’étendait déjà aux sous-diacres. " (L’Eglise) n’admet cependant pas au diaconat, à la prêtrise, à l’épiscopat, au sous-diaconat, celui qui est encore dans les liens du mariage, mais seulement celui qui a renoncé à la vie conjugale ou est veuf ; ce qui se fait surtout là où on observe avec soin les canons de l’Eglise (31). " Mais le plus éloquent en cette matière c’est le saint diacre d’Edesse, le Docteur de l’Eglise universelle, Ephrem le Syrien, " appelé à juste titre la cithare de l’Esprit Saint (32) ". Il s’adresse dans un de ses chants à son ami l’évêque Abraham : " Tu es digne de ton nom, Abraham, lui dit-il, parce que tu es devenu le père de nombreux enfants. Mais parce que tu n’as pas d’épouse, comme Abraham avait pour femme Sarah, ton épouse à toi, c’est ton troupeau. Elève tes fils dans la vérité, qu’ils deviennent pour toi fils de l’esprit et fils de la promesse, afin qu’ils deviennent héritiers dans le Paradis. Ô beau fruit de la chasteté, en qui le sacerdoce s’est complu..., l’huile sainte a coulé, et il t’a oint, t’a imposé les mains et il t’a choisi ; l’Eglise t’a discerné et t’aime (33). " Et ailleurs : " Il ne suffit pas au prêtre et à sa dignité de se purifier l’âme, de se purifier la langue, les mains et tout le corps, quand il offre le corps vivant (du Christ), mais c’est en tout temps qu’il doit être pur, parce qu’il est établi comme médiateur entre Dieu et le genre humain. Louange à celui qui a voulu une telle pureté chez ses ministres (34). " Et saint Jean Chrysostome affirme que " pour cette raison, celui qui exerce le sacerdoce doit être pur comme s’il se trouvait dans les cieux au milieu des Puissances (35) ".
32. Du reste, la sublimité même, ou pour employer l’expression de saint Epiphane " l’honneur et la dignité incroyables (36) " du sacerdoce chrétien, que Nous avons déjà brièvement exposés, démontrent la convenance suprême du célibat ecclésiastique et de la loi qui l’impose aux ministres de l’autel : celui qui remplit un office qui dépasse d’une certaine manière celui de purs esprits qui se tiennent devant le Seigneur (cf. Ph 3, 20), n’est-il pas juste qu’il soit obligé de vivre autant qu’il est possible comme un pur esprit ? Celui qui doit être tout entier aux affaires du Seigneur (Lc 2, 49 ; 1 Co 7, 32), n’est-il pas juste qu’il soit entièrement détaché des choses terrestres et que sa vie soit toujours dans les cieux (cf. Tb 12, 15) ? Celui qui doit être sans cesse préoccupé du salut éternel des âmes et continuer vis-à-vis d’elles l’œuvre du Rédempteur, n’est-il pas juste qu’il se libère des préoccupations d’une famille propre qui absorberaient une grande partie de son activité ?
33. Et en vérité, c’est un spectacle qui mérite une admiration émue, quelque fréquent qu’il soit dans l’Eglise catholique, que de voir de jeunes lévites qui, avant de recevoir l’ordre sacré du sous-diaconat, c’est-à-dire avant de se consacrer entièrement au service et au culte de Dieu, renoncent librement aux joies et aux satisfactions qu’ils pourraient légitimement se permettre dans un autre genre de vie ! Nous disons " librement " parce que si, après l’ordination, ils ne seront plus libres de contracter un mariage terrestre, à l’ordination même, ils se présentent sans y être contraints par aucune loi ni par aucune personne, mais spontanément et de leur propre mouvement (37).
Tout ce que Nous avons dit pour recommander le célibat ecclésiastique, Notre intention n’est pas qu’on l’interprète comme un blâme et une remontrance à l’égard de la discipline différente, légitimement admise dans l’Eglise orientale. Nous le disons uniquement pour exalter dans le Seigneur cette vérité que nous considérons comme une des gloires les plus pures du sacerdoce catholique et qui Nous paraît répondre mieux aux désirs du Cœur de Jésus et à ses desseins sur les âmes sacerdotales.
34. Non moins que par la chasteté, le prêtre catholique doit se faire remarquer par son désintéressement. Au milieu d’un monde corrompu où tout se vend et tout s’achète, il doit passer exempt de tout égoïsme, saintement dédaigneux de toute basse cupidité et de gain terrestre, se donnant à la recherche des âmes, non de l’argent, de la gloire de Dieu, non de la sienne. Il n’est ni le mercenaire qui travaille pour bénéficier d’une récompense temporelle, ni le fonctionnaire qui, tout en s’appliquant consciencieusement à remplir les devoirs de son emploi, pense aussi à sa carrière et à son avancement ; il est le bon soldat du Christ qui ne s’embarrasse pas dans les affaires du monde, pour plaire à celui auquel il s’est consacré (2 Tm 2, 3.4) ; il est le ministre de Dieu et le père des âmes. Il sait que son travail et ses soucis ne peuvent trouver une juste compensation dans les trésors et les honneurs de la terre. Il ne lui est pas interdit de recevoir ce qui est convenable pour son entretien, selon cette parole de l’Apôtre : Ceux qui servent à l’autel participent à l’autel... ; le Seigneur lui-même a prescrit à ceux qui annoncent l’Evangile de vivre de l’Evangile (1 Co 9, 13.14) ; mais " appelé dans l’héritage du Seigneur ", comme l’indique son nom même de clerc, qu’il n’attende d’autre récompense que celle que Jésus promettait à ses Apôtres : Votre récompense est grande dans les cieux (Mt 5, 12), celle-là même que Dieu avait prédite à Abraham : Je serai ta récompense très grande (Gn 15, 1).
35. Malheur au prêtre si, oublieux des divines promesses, il commençait à se montrer avide d’un gain honteux (Tt 1, 7) et s’il entrait dans la foule de ces mondains sur qui l’Eglise gémit avec l’Apôtre : Tous cherchent leurs propres intérêts, non ceux de Jésus-Christ (Ph 2, 21). En pareil cas, outre qu’il manquerait à sa vocation, le prêtre ne recueillerait que le mépris de son peuple lui-même, qui verrait en lui une déplorable contradiction entre sa conduite et la doctrine évangélique, si clairement exprimée par Jésus, qu’il doit prêcher : Ne vous faites pas de trésors sur terre où la rouille et les vers les attaquent et où les voleurs fouillent et dérobent. Faites-vous des trésors dans les cieux (Mt 6, 19.20). Si l’on pense qu’un apôtre du Christ, un des douze (Mt 26, 14 ; Mc 14, 10 ; Lc 22, 3), comme notent tristement les Evangélistes, Judas, fut conduit à l’abîme de l’iniquité précisément par l’esprit de cupidité des biens terrestres, on comprend facilement que ce même esprit ait pu causer tant de dommages dans l’Eglise à travers les siècles. La cupidité, qui est appelée par le Saint-Esprit la racine de tous les vices (1 Tm 6, 10), peut entraîner à n’importe quelle faute ; et même s’il ne va pas si loin, un prêtre atteint d’un pareil vice, consciemment ou inconsciemment, fait cause commune avec les ennemis de Dieu et de l’Eglise et coopère à leurs desseins iniques.
36. Au contraire, un désintéressement sincère concilie au prêtre toutes les âmes, d’autant plus que ce détachement des biens de la terre, quand il provient de la force intime de la foi, est toujours accompagné de cette tendre compassion pour tous les malheureux, qui transforme le prêtre en un vrai père des pauvres, se souvenant de ces paroles touchantes du Seigneur Tout ce que vous aurez fait aux plus petits de mes frères, c’est à moi-même que vous l’aurez fait (Mt 25, 40) ; il voit, vénère et aime en eux Jésus-Christ lui-même avec une affection toute particulière.
37. Libéré ainsi des principaux liens qui pourraient le tenir attaché à la terre, liens d’une famille personnelle, liens de l’intérêt propre, le prêtre catholique sera mieux disposé à être enflammé de ce feu céleste qui s’échappe du Coeur de Jésus et ne cherche qu’à se communiquer aux coeurs apostoliques pour embraser toute la terre (cf. Lc 12, 49) : à savoir le feu du zèle. Ce zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes doit, comme il est dit de Jésus dans l’Ecriture Sainte (cf. Ps 68, 10 ; Jn 2, 17), consumer le prêtre, faire qu’il s’oublie lui-même et qu’il oublie toutes les choses terrestres, l’inciter puissamment à se consacrer tout entier à sa sublime mission, en cherchant sans cesse des moyens plus efficaces pour la remplir toujours plus largement et toujours mieux.
Comment un prêtre peut-il méditer l’Evangile, entendre la plainte du bon Pasteur : J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail et il faut que je les y conduise (Jn 10, 16), voir les champs déjà blanchis pour la moisson (Jn 4, 35) et ne pas sentir son coeur s’enflammer du désir de conduire ces âmes au coeur du Pasteur, ne pas s’offrir au Maître de la moisson comme un ouvrier infatigable ? Comment un prêtre peut-il voir, non seulement dans les pays de Missions, mais aussi, hélas dans des pays chrétiens depuis des siècles, tant de pauvres malheureux, gisant comme des brebis sans pasteur (Mt 9, 36) et ne pas entendre en lui un écho profond de cette divine compassion, dont le Coeur du Fils de Dieu fut tant de fois ému (cf. Mt 9, 36 ; 14, 14 ; 15, 32 ; Mc 6, 34 ; 8, 2, etc.) ? Nous parlons d’un prêtre qui sait qu’il a sur les lèvres la parole de vie et dans ses mains les moyens divins de régénération et de salut. Mais, Dieu en soit loué, cette flamme du zèle apostolique est précisément un des plus brillants rayons qui illuminent le sacerdoce catholique ; et c’est avec le coeur débordant de consolation paternelle que Nous voyons Nos Frères et Nos très chers Fils, les évêques et les prêtres, comme une milice choisie, toujours prête à courir à l’appel du Chef, aux différents fronts de l’immense champ de bataille où se livrent les âpres combats de la vérité contre l’erreur, de la lumière contre les ténèbres, du Règne de Dieu contre le règne de Satan.
38. Mais du fait même que le sacerdoce catholique constitue une milice agile et valeureuse, découle la nécessité de l’esprit de discipline, ou pour employer un mot plus profondément chrétien, la nécessité de l’obéissance : cette obéissance qui unit harmonieusement entre eux les différents degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Comme dit l’évêque dans une monition aux ordinands : " Une variété admirable règne dans la constitution et dans le gouvernement de l’Eglise, celle-ci consacre des Pontifes et des prêtres d’un ordre inférieur, et cependant un seul corps, celui du Christ, est constitué par cette multitude de membres de dignité inégale (38). " Cette obéissance, les prêtres l’ont promise à leur évêque au moment où ils s’éloignent de lui, immédiatement après avoir reçu l’onction sacrée ; cette obéissance, les évêques à leur tour l’ont jurée le jour de leur consécration au Chef suprême visible de l’Eglise, au successeur de saint Pierre, au Vicaire de Jésus-Christ. Que l’obéissance lie donc toujours plus fortement entre eux les différents membres de la sainte hiérarchie, qu’elle les unisse toujours plus étroitement à leur Chef, rendant ainsi l’Eglise militante vraiment terrible aux ennemis de Dieu, comme une armée rangée en bataille (Ct 6, 3.9) : que l’obéissance tempère le zèle peut-être trop ardent des uns et qu’elle stimule la faiblesse et la langueur des autres ; qu’elle assigne à chacun son poste et ses attributions, et que chacun les accepte sans des résistances qui ne feraient qu’entraver l’oeuvre magnifique qu’accomplit l’Eglise dans le monde ; que chacun voie, dans les mesures prises par ses Supérieurs hiérarchiques, les préceptes du vrai et unique Chef, à qui tous obéissent, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui s’est fait pour nous obéissant jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix (Ph 2, 8).
39. De fait, le divin et suprême Pontife a voulu que son obéissance très parfaite au Père Eternel nous fût manifestée d’une manière toute particulière, et c’est pourquoi nombreux sont les témoignages des prophètes et des évangélistes qui affirment cette entière soumission du Fils de Dieu à la volonté du Père : En entrant dans le monde il a dit : Vous n’avez voulu ni sacrifice ni oblation, mais vous m’avez formé un corps... Alors j’ai dit : me voici ; il est écrit de moi en tête du livre que je fasse, mon Dieu, votre volonté (Hb 10, 5-7). Et il leur était soumis (Lc 2, 51). Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé (Jn 4, 34). Et même sur la croix, il ne voulut pas remettre son âme entre les mains du Père sans avoir d’abord déclaré que tout ce que les Saintes Ecritures avaient prédit de lui était accompli, c’est-à-dire toute la mission qui lui avait été confiée par le Père, jusqu’au dernier et si profondément mystérieux Sitio, qu’il prononça pour que l’Ecriture fût accomplie (Jn 19, 28), en voulant montrer par là que même le zèle le plus ardent doit être toujours profondément soumis à la volonté du Père, c’est-à-dire toujours réglé par l’obéissance à l’égard de ceux qui tiennent pour nous la place du Père et nous font connaître ses volontés, les Supérieurs hiérarchiques légitimes.
40. Mais la figure du prêtre catholique que Nous voulons mettre en lumière au regard du monde entier serait incomplète si Nous omettions de faire mention d’une autre qualité très importante que l’Eglise exige de lui : la science. Le prêtre catholique est constitué maître en Israël (Jn 3, 10), ayant reçu de Jésus le devoir et la mission d’enseigner la vérité : Enseignez toutes les nations (Mt 28, 19). Il doit enseigner la doctrine du salut, et de cet enseignement, comme l’en avertit l’Apôtre des Gentils, il est redevable aux sages et aux ignorants (Rm 1, 14). Mais comment pourrait-il l’enseigner s’il ne la possède pas : Les lèvres du prêtre sont les gardiennes de la science, et c’est de sa bouche qu’on demande l’enseignement, dit le Saint-Esprit dans Malachie (Ml 2, 7) ; et personne ne pourrait, pour recommander la science sacerdotale, prononcer une parole plus grave que celle que la Sagesse divine elle-même dit un jour par la bouche d’Osée : Parce que tu as rejeté la science, je te rejetterai de mon sacerdoce (Os 4, 6). Le prêtre doit posséder pleinement la doctrine de la foi et de la morale catholique.
41. il doit savoir la proposer, il doit savoir rendre raison des dogmes, des lois, du culte de l’Eglise dont il est le ministre ; il doit dissiper l’ignorance qui, malgré les progrès de la science profane, enténèbre en matière de religion l’esprit de tant de nos contemporains. Jamais n’a été si opportun qu’aujourd’hui l’avertissement de Tertullien : " Parfois, le seul désir de la vérité est de ne pas être condamnée sans être connue (39). " C’est le devoir du prêtre de débarrasser les intelligences des préjugés et des erreurs, accumulés par la haine des adversaires : à l’âme moderne qui cherche anxieusement la vérité, il doit savoir la montrer avec une sereine franchise ; à l’âme encore dans l’incertitude, travaillée par le doute, il doit inspirer courage et confiance et la guider avec une tranquille assurance vers le port sûr de la vérité consciemment et fortement embrassée ; aux assauts de l’erreur opiniâtre et obstinée, il doit savoir opposer une résistance énergique et vigoureuse, mais tout à la fois calme et solide.
Il est donc nécessaire, Vénérables Frères, que le prêtre, même au milieu des occupations pressantes de son saint ministère, et pour bien s’acquitter de celui-ci, continue l’étude sérieuse et profonde des disciplines théologiques, qu’il ajoute au bagage suffisant de science qu’il aura emporté du séminaire, une érudition sacrée toujours plus riche qui le rende toujours plus apte à la sainte prédication et à la direction des âmes (40).
42. En outre, pour l’honneur de la fonction qu’il exerce et pour s’attirer comme il convient la confiance et l’estime du peuple qui sont si utiles pour l’efficacité de son oeuvre pastorale, le prêtre doit posséder ce patrimoine de connaissances (même si elles ne se rapportent pas strictement aux sciences sacrées) qui sont communes aux hommes cultivés de son temps, c’est-à-dire qu’il devra être sainement moderne à l’exemple de l’Eglise catholique, qui embrasse tous les temps et tous les milieux, s’y adapte, bénit et favorise toutes les saines initiatives et n’a pas peur des progrès, même les plus hardis de la science, pourvu qu’il s’agisse d’une science authentique. Dans tous les temps, le clergé catholique s’est distingué dans tous les domaines du savoir humain ; parmi les siècles d’autrefois, il en fut où il était tellement à l’avant-garde du savoir que clerc devint synonyme de savant. Et après avoir gardé et sauvé les trésors de la culture antique qui, sans elle et ses monastères, se seraient presque entièrement perdus, l’Eglise a montré dans ses plus illustres docteurs comment toutes les connaissances humaines peuvent servir à confirmer et à défendre la foi catholique ; de cette vérité, Nous avons Nous-même récemment donné au monde une lumineuse illustration, en couronnant du nimbe des saints et de l’auréole des docteurs ce grand Maître de l’éminent saint Thomas d’Aquin, cet Albert le Teutonique, que ses contemporains honoraient déjà du nom de Grand et de Docteur universel.
43. Aujourd’hui, évidemment, on ne peut demander que le clergé tienne pareillement la tête dans tous les domaines du savoir ; le patrimoine scientifique de l’humanité est devenu chose tellement vaste qu’aucun homme ne peut le posséder entièrement, encore moins devenir remarquable dans chacune de ses innombrables branches. Mais, d’une part, on doit avec prudence encourager et aider ceux des membres du clergé qui, par leurs goûts et leurs dons spéciaux, se sentent appelés à cultiver et approfondir telle ou telle science, tel ou tel art qui ne messied pas à leur profession ecclésiastique, parce que ces études, si on les maintient dans les limites nécessaires et sous la direction de l’Eglise, tournent à l’honneur de cette même Eglise et à la gloire de son divin Chef Jésus-Christ ; d’autre part, tous les autres clercs ne doivent pas se contenter de ce qui suffisait peut-être en d’autres temps, mais être en état d’acquérir, ou plutôt posséder en fait, une culture générale plus vaste et plus complète, qui réponde au niveau plus élevé et à l’extension plus considérable, qu’en comparaison avec les siècles passés a, généralement parlant, atteint de nos jours la culture moderne.
44. Que si parfois le Seigneur qui se joue dans le monde (Pv 8, 31) a voulu élever à la dignité sacerdotale et opérer des merveilles de bien par l’intermédiaire d’hommes presque entièrement dépourvus de ce patrimoine de connaissances dont nous parlons, ce fut pour que nous apprenions tous à estimer plus la sainteté que la science, à ne pas mettre plus de confiance dans les moyens humains que dans les moyens divins ; en d’autres termes, c’est parce que le monde a besoin de temps à autre de s’entendre répéter cette leçon pratique : Ce qui est fou aux jeux du monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages... pour qu’aucune chair ne se glorifie devant lui (1 Co 1, 27. 29). Mais, comme dans le domaine de la nature les miracles suspendent pour un moment l’effet des lois physiques sans les supprimer, ainsi l’existence de ces hommes, vrais miracles vivants, ne détruit pas la vérité et la nécessité de ce que Nous venons de dire.
45. Cette nécessité de la vertu et de la science, cette exigence d’être un exemple et d’édifier, d’être cette bonne odeur du Christ (2 Co 2, 15) que le prêtre doit par-dessus tout répandre autour de lui chez ceux qui l’approchent, est aujourd’hui plus opportune que jamais. En effet, l’Action Catholique, ce mouvement si consolant qui sait pousser les âmes vers le plus sublime idéal de perfection, met les laïques en contact plus fréquent et en collaboration plus intime avec le prêtre ; non seulement — ce qui est naturel — ils se tournent vers lui comme vers un guide, mais ils le regardent aussi comme un exemple de vie chrétienne et de vertu apostolique.
46. De la dignité si éminente du sacerdoce et des qualités si relevées qu’il réclame, dérive, Vénérables Frères, l’inéluctable nécessité de donner aux candidats du sanctuaire une formation proportionnée.
Consciente de cette nécessité, l’Eglise n’a peut-être jamais, au cours des siècles, témoigné pour aucune autre oeuvre une aussi tendre sollicitude, une aussi maternelle préoccupation que pour la formation de ses prêtres. Elle n’ignore pas que si l’état religieux et moral des peuples dépend en grande partie du sacerdoce, l’avenir du prêtre lui-même dépend de la formation qu’il aura reçue ; pour lui aussi se vérifie la parole de l’Esprit-Saint : De la voie par laquelle il aura été acheminé dans son adolescence, il ne s’éloignera pas dans sa vieillesse (Pv 22, 6). Aussi l’Eglise, conduite par l’Esprit Saint, a voulu que partout fussent érigés des Séminaires pour y élever et y former avec un soin tout particulier les aspirants au sacerdoce.
Le Séminaire est donc et doit être comme la pupille de vos yeux, Vénérables Frères, qui partagez avec Nous le redoutable fardeau du gouvernement de l’Eglise. Il est et doit être l’objet principal de vos préoccupations.
47. Avant tout, votre premier soin sera le choix des Supérieurs, des Maîtres et tout particulièrement du Directeur spirituel auquel incombe une part si délicate et si importante dans la formation de l’âme sacerdotale. Donnez à vos Séminaires les prêtres les meilleurs ; ne craignez pas de les dérober même à des charges apparemment plus brillantes, mais ne pouvant, en réalité, se comparer à cette oeuvre capitale et irremplaçable ; au besoin, faites-les venir du dehors, de partout où vous en trouverez vraiment à la hauteur d’une si noble tâche ; choisissez-les tels que, par l’exemple encore plus que par la parole, ils enseignent les vertus sacerdotales et qu’ils sachent infuser, avec la science, un esprit solide, viril, apostolique ; qu’ils fassent fleurir dans le Séminaire la piété, la pureté, la discipline, les études ; qu’ils prémunissent avec prudence les jeunes clercs non seulement contre les tentations présentes, mais aussi contre les périls autrement graves auxquels ils se trouveront exposés dans le monde où ils sont appelés à vivre un jour pour le salut de tous (1 Co 9, 22).