Aeneis (page 2)
Livre III (suite)
« Ces saints devoirs accomplis, nos voiles tournent soudain sur les longs bras des antennes ; (3, 550) nous quittons ce rivage suspect, habité par des Grecs. De là nous voyons le golfe, et les murs de Tarente, bâtie, dit-on, par Hercule. Sur l’autre bord s’élève le temple de Junon Lacinienne ; plus loin les hauts remparts de Colon, et Sylacée sur ses rochers fameux par les naufrages. Alors nous voyons de loin sortir des flots les cimes de l’Etna ; nous entendons l’immense gémissement de la mer, le bruit lointain des rochers battus par les vagues, la voix des flots qui se brisent contre les rivages : nous voyons bondir le fond des mers, et le sable bouillonner avec les ondes. Alors Anchise : "La voilà sans doute cette Charybde ; voilà ces écueils, ces horribles rochers qu’Hélénus nous annonçait par ses oracles. (3, 560) Dégagez-nous, amis, et tous ensemble courbez-vous sur vos rames." Tous ont obéi, et Palinure le premier a tourné vers la gauche la proue gémissante : toute la flotte gouverne à gauche, rames et voilure au vent. Mais voilà qu’une vague courbée en montagne nous enlève jusqu’aux nues ; et, l’onde s’abaissant, nous descendons dans les gouffres des mânes. Trois fois les rochers poussèrent un effroyable cri sous leurs cavités profondes ; trois fois nous vîmes les flots lancer dans les airs leur écume brisée, et la rosée amère dégoutter des astres. Cependant les vents et le soleil abandonnent nos voiles fatiguées, et, ne sachant plus quelle route tenir, les courants nous portent sur les côtes des Cyclopes.
(3, 570) « Là s’ouvre à l’abri des vents un vaste port ; l’eau y dort immobile ; mais près de là tonne l’Etna au milieu de ses ruines épouvantables. Tantôt il pousse dans les airs un nuage noir, mêlé d’épais tourbillons de fumée et de cendres blanches, et il élève des bouffées de flammes qui vont toucher la voûte étoilée ; tantôt il vomit en grondant des rochers énormes, ses entrailles arrachées, rejette à flots pressés et lance au ciel avec un sourd gémissement des pierres liquéfiées, et, partout débordant, bouillonne dans ses profonds abîmes. On dit que sur le corps d’Encelade à demi consumé par la foudre pèse à jamais la masse entière de la montagne ; l’Etna la surcharge encore de son poids immense, (3, 580) l’Etna qui souffle la flamme de ses fournaises rompues : chaque fois que le géant se retourne sur ses flancs fatigués, toute la Trinacrie tremble et murmure, et les cieux se voilent d’une épaisse fumée. Durant toute cette nuit, cachés dans les forêts, nous ressentîmes ces mouvements prodigieux : nous ignorions la cause de si grands bruits. Pas un astre ne luisait dans le ciel, pas un faible rayon ne venait de la voûte étherée ; ce n’étaient que nuages sombres ; une nuit sinistre enveloppait la lune de sa ténébreuse atmosphère.
« Cependant le jour commençait à poindre à l’orient, et l’Aurore avait dissipé l’ombre humide des cieux, (3, 590) quand tout à coup du fond des bois un inconnu d’une figure étrange, le corps décharné, l’air pitoyable, s’avance vers nous, et tend vers le rivage des mains suppliantes : une barbe épaisse descend sur sa poitrine ; de sales et hideux lambeaux, que rattachent quelques épines, le couvrent à peine ; le reste annonce un Grec : il était venu jadis, avec les armées de sa patrie, sous les remparts de Troie. Dès qu’il eut vu de loin des vêtements et des armes troyennes, il s’arrêta un moment, frappé d’épouvante, et retint ses pas tremblants ; bientôt il se précipite vers le rivage, et s’écrie, avec des larmes et des prières : "Par ces astres, par ces dieux que j’atteste, (3, 600) par cet air que nous respirons tous, ôtez-moi de ces lieux, Troyens ! emmenez-moi partout où vous voudrez, je serai content. Je suis Grec, je l’avoue, et l’un de ceux qui sont venus, le fer à la main, attaquer les pénates d’Ilion. Si mon crime est si grand à vos yeux, déchirez le corps d’un ennemi, plongez-moi dans la vaste mer. Si je meurs, il me sera doux de mourir de la main des hommes." En disant ces mots, il embrassait nos genoux, et, se jetant à nos pieds, il y restait attaché. Nous l’engageons à nous dire son nom, sa famille, et quelle fortune l’agite. (3, 610) Anchise le premier, sans attendre qu’il nous réponde, tend la main au malheureux jeune homme, et, par ce gage d’un tendre intérêt, rassure ses esprits. Enfin, remis de sa frayeur, le Grec poursuit en ces termes :
"Ma patrie est l’île d’Ithaque ; je suis un des compagnons du malheureux Ulysse ; mon nom est Achéménide : Adamaste, mon père, étant pauvre (plût au ciel que je me fusse contenté de son humble fortune !), je partis pour le siège de Troie. Quand mes compagnons s’échappèrent de ces retraites cruelles, dans leur épouvante ils ne songèrent pas à moi, et me laissèrent dans la vaste caverne de Polyphème : horrible demeure ! immense et ténébreuse, elle est partout souillée d’un sang fétide et de chairs palpitantes. Le monstre (dieux puissants, délivrez la terre d’un tel fléau !), aussi haut que les nues, frappe les astres de son front : (3, 621) on n’ose le regarder ; toute voix se tait devant lui. Les entrailles des malheureux humains, le sang des cadavres, voilà sa nourriture. Je l’ai vu moi-même, étendu dans le fond de son antre, saisir avec son immense main deux des nôtres, les écraser contre un rocher, leurs entrailles rejaillir, et dans leur sang nager le seuil de la caverne : je l’ai vu manger leurs membres tout dégouttants, leurs chairs ruisselantes ; j’ai entendu crier sous ses dents leurs os encore tièdes. Ce ne fut pas impunément : Ulysse ne le souffrit pas, et le roi d’Ithaque ne s’oublia point dans une telle extrémité. (3, 630) Le monstre, gorgé de carnage et enseveli dans le vin, avait laissé fléchir sa tête appesantie, et s’était allongé dans son antre de toute l’immensité de son corps, rejetant, durant son sommeil, le sang et le vin mêlés aux débris de ses affreux repas. Nous invoquons les dieux ; le sort assigne à chacun sa place ; tous nous nous répandons autour du géant, et, à l’aide d’un pieu aiguisé, nous crevons le seul œil qu’il avait à demi-caché sous son front menaçant : œil énorme ! on eût dit un bouclier d’Argos, ou le disque brillant du soleil. Enfin nous vengeons avec joie les mânes de nos compagnons. Mais vous, fuyez, malheureux Troyens ! fuyez, coupez les câbles qui vous retiennent à la rive ; (3, 641) c’est peu que Polyphème, retiré dans son antre profond, y tienne ses brebis enfermées et presse leurs ruisselantes mamelles ; cent autres Cyclopes, comme lui géants effroyables, habitent le long de ces rivages, errent sur ces hautes montagnes. La lune a trois fois rassemblé sa pleine lumière, depuis que je traîne ma misérable vie dans ces forêts, au milieu des bêtes farouches et dans leurs repaires désolés, et que du fond d’un roc caverneux je regarde au loin les vastes Cyclopes, j’écoute en frissonnant et le bruit de leurs pas et les sons effrayants de leurs voix. Des baies sauvages, des cornouilles pierreuses, (3, 650) des racines que j’arrache, voilà ma triste nourriture. Je parcourais des yeux les lointains espaces, quand j’ai vu cingler vers ces rivages vos vaisseaux : quels qu’ils fussent, amis ou ennemis, je me suis abandonné à eux : c’est assez que j’aie échappé à l’effroyable race de ces monstres : ôtez-moi plutôt la vie ; que je meure par vous de mille morts."
« Il achevait à peine ces mots, quand nous voyons sur la cime des monts se mouvoir dans sa masse énorme l’affreux pâtre lui-même, Polyphème, au milieu de ses troupeaux, qu’il menait vers la rive accoutumée : monstre horrible, informe, immense, aveugle ! Un pin dépouillé de ses rameaux guide sa main et assure ses pas : (3, 660) ses brebis chargées de laine l’accompagnent, ses brebis, son seul plaisir, sa seule consolation dans ses maux. Quand il eut touché les flots profonds et qu’il fut entré dans la mer, il lava l’orbite encore dégouttant de sang de son œil éteint ; il grinçait les dents, frémissait de douleur ; et déjà il marchait à grands pas dans la mer, que l’onde mouillait à peine ses flancs démesurés. Tremblants, nous précipitons notre fuite au large, après avoir recueilli le Grec suppliant, et qui avait bien mérité de nous ; les câbles sont coupés en silence ; et, penchés à l’envi sur nos rames, nous balayons la plaine liquide. Polyphème nous entend, et, au bruit de nos mouvements, tourne vers nous ses pas. (3, 670) Mais quand il voit qu’il ne peut nous atteindre, ni suivre dans leur course les ondes ioniennes, il pousse un cri immense : la mer et toutes ses vagues en tremblèrent ; l’Italie entière en fut épouvantée ; l’Etna même en mugit dans ses cavernes profondes. À ce cri, toute la race des Cyclopes sort de ses forêts, descend des hautes montagnes, se précipite vers le port, et remplit le rivage. De loin nous voyons debout sur la rive, et nous menaçant en vain de leurs regards, ces fils de l’Etna : ils portaient jusqu’au ciel leurs fronts audacieux : troupe horrible ! Tels sur le sommet des monts se dressent (3, 680) dans les airs les chênes, les cyprès, les hautes forêts de Jupiter, les bois sacrés de Diane. Pressés du vif aiguillon de la peur, nous tourmentons nos câbles au hasard, nous déployons nos voiles à tous les souffles favorables. Mais l’avis d’Hélénus nous revient à l’esprit ; nous craignons de nous engager, à peine de périr, entre Charybde et Scylla : nous sommes résolus à faire voile en arrière, quand tout à coup Borée vient à souffler de l’étroit promontoire de Pélore, et nous porte bien au delà des roches vives de Pantagie, de la baie de Mégare, et de la basse péninsule de Thapsus. (3, 690) Achéménide, notre Grec, nous montrait ces rivages divers, qu’il revoyait en repassant sur les traces errantes du malheureux Ulysse.
« Dans le golfe de Sicile, en face de l’orageux Plemmyre, est une île que ses premiers habitants ont appelée Ortygie. On dit que l’Alphée qui arrose les champs d’Élide a poussé secrètement sa course sous les mers ; l’Alphée qui maintenant, ô Aréthuse, confond avec les eaux de ta source ses ondes siciliennes. Nous adorons (ainsi l’ordonne Anchise) les puissances suprêmes de ces lieux, et bientôt je passe les vallons que le fleuve Hélore engraisse de ses eaux stagnantes. Nous rasons les pics allongés de Pachynum et ses rochers qui s’avancent dans les flots. (3, 700) De loin nous apparaissent, et Camarine à qui les destins ont défendu de déplacer ses fondements, et les campagnes qu’arrose le Gélas, et Géla, ville immense à qui le fleuve a donné son nom. La haute Acragas étale à nos yeux dans le lointain ses murailles prodigieuses ; Acragas, autrefois la cité nourricière des coursiers magnanimes. Le vent s’élève, et je te passe à ton tour, terre des palmiers, heureuse Sélinunte, et vous, durs écueils de Lilybée, pièges invisibles des mers. Enfin Drépane me reçoit dans son port, et sur son triste rivage : là, battu par tant de rudes tempêtes, je perds, hélas ! ma seule consolation dans mes maux, mon vieux père (3, 710) Anchise. Oui, c’est là que tu me quittes, à ce premier terme de mes fatigues, ô toi le meilleur des pères, toi que j’avais en vain arraché à de si grands périls. Ni Hélénus, qui m’avait prédit tant d’effroyables coups, ni la cruelle Céléno, ne m’avaient annoncé le plus cruel de tous. Là cessaient mes travaux ; j’avais atteint le terme de mes longues courses. C’était de là que je faisais voile vers l’Italie, quand un dieu, grande reine, m’a porté sur vos rivages. »
C’est ainsi qu’Énée, au milieu des Tyriens attentifs, seul élevant la voix, racontait ses destinées et ses courses vagabondes. Enfin il se tut, et suspendit là son récit.
Livre IV
Virgile
L’Énéide
Traduction par Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 277-292).
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LIVRE IV.
(4, 1) Cependant la reine, déjà atteinte d’un mal profond, nourrit dans ses veines une cuisante blessure, et est dévorée d’un feu secret. L’insigne valeur du héros, la noblesse de sa race lui reviennent sans cesse à l’esprit ; ses traits, ses paroles sont restés empreints dans son cœur ; et sa passion ne lui laisse pas goûter le doux sommeil. Le lendemain, l’Aurore avait à peine éclairé la terre des premiers feux de Phébus et chassé des cieux l’ombre humide, que Didon aborde sa sœur, sa sœur qui n’a qu’une âme avec elle, et dans son égarement lui parle ainsi : « Anna, ma sœur, quelles insomnies m’inquiètent et m’épouvantent ! (4, 10) Quel est cet étranger nouvellement arrivé dans nos demeures ? Qu’il a l’air noble ! quel cœur intrépide ! quelle valeur dans les combats ! Oui, je crois, et ce n’est point une vaine idée, qu’il est du sang des dieux : la peur trahit les âmes dégénérées. Hélas ! qu’il a été agité par les destins ! quelles guerres il nous racontait ! qu’il a épuisé de travaux ! Si je n’avais pas formé dans mon cœur la ferme et immuable resolution de ne plus m’engager dans le lien conjugal, depuis que la mort a trompé mon premier amour ; si je n’avais pris en dégoût le lit nuptial et les torches de l’hymen, peut-être aurais-je succombé à cette seule faiblesse. (4, 20) Anna, te l’avouerai-je ? après les destins malheureux de mon époux Sichée, et depuis qu’immolé par la main d’un frère il a arrosé nos pénates de son sang, cet étranger seul a fléchi ma vertu et ébranlé mon âme chancelante : je reconnais la trace de mes anciens feux. Mais que la terre s’entr’ouvre sous mes pas, que le père tout-puissant des dieux, lançant sa foudre, me précipite dans le séjour des ombres, des pâles ombres de l’Érèbe et dans sa nuit profonde, avant que je te profane, ô Pudeur, ou que je viole tes saintes lois ! Le premier à qui je fus unie a emporté mes amours dans la tombe ; qu’elles y restent avec lui et qu’il les conserve à jamais ! » (4, 30) Elle dit, et des torrents de larmes inondèrent son sein.
Anna lui répondit : « Ma sœur, toi qui m’es plus chère que la lumière du jour, seras-tu la seule à te consumer dans les ennuis d’une jeunesse éternelle ? Veux-tu ne jamais connaître ni la douceur d’être mère ni les faveurs de Vénus ? Crois-tu qu’une froide cendre et des mânes ensevelis soient touchés de cette constance ? Je veux que jusqu’à présent aucun de ceux qui ont brigué ta main n’ait pu fléchir ton triste cœur ; tu as dédaigné en Libye Iarbas, déjà repoussé à Tyr, et tant d’autres chefs illustres que nourrit l’Afrique, cette terre féconde en trophées : vas-tu combattre encore un amour qui te plaît ? Et ne regardes-tu pas dans quelle contrée tu es venue t’établir ? (4, 40) Ici les Gétules, peuples indomptables à la guerre, et les Numides aux coursiers sans frein t’environnent, et tu es bornée par les Syrtes inaccessibles ; là s’étendent des déserts que la soif dévore, et les Barcéens qui répandent au loin leurs fureurs. Te dirai-je les guerres qui s’élèvent dans Tyr contre toi, et les menaces de ton frère ? Oui, c’est sous les auspices des dieux et par la faveur de Junon que les vents ont poussé sur ces rivages les vaisseaux d’Ilion. Quelle ville, ô ma sœur, tu verras s’élever, quel empire s’accroître par cet hymen ! Soutenue des armes troyennes, à quel degré de splendeur ne va pas monter la fortune de Carthage ! (4, 50) Toi seulement implore la bonté des dieux ; apaise-les par des sacrifices ; livre-toi aux soins de l’hospitalité ; et de jour en jour inventant des prétextes, retiens tes hôtes tandis que la tempête et le pluvieux Orion se déchaînent sur les mers, que leurs vaisseaux sont fracassés, et que le ciel est intraitable. » Par ce discours elle enflamma ce cœur déjà brûlant d’amour, rendit l’espérance à cette âme encore tremblante, et la délia de la pudeur.
Elles vont donc l’une et l’autre dans les temples des dieux, et implorent leur bonté au pied des autels : elles immolent, suivant l’usage, des brebis choisies à Cérès législatrice, à Apollon et à Bacchus, à Junon surtout, qui préside aux nœuds de l’hyménée. (4, 60) Tenant une coupe à la main, la belle Didon elle-même la répand entre les deux cornes d’une génisse blanche, ou, à la face des dieux, elle marche à grands pas autour des gras autels, renouvelle chaque jour ses offrandes, et, penchée sur les flancs ouverts des victimes, elle interroge d’un œil avide leurs fibres palpitantes. Ô vaine science des devins ! Que servent les vœux et les autels contre les fureurs de l’amour ? Tandis qu’elle prie les dieux, une douce flamme consume ses os, et dans son cœur s’entretient une vive et secrète blessure. La malheureuse Didon brûle de tous les feux de l’amour : furieuse, elle erre çà et là dans la ville : telle une biche surprise (4, 70) dans les bois de Crète, et qu’un berger a percée de loin avec ses flèches ; il a laissé sans le savoir le fer ailé dans la blessure ; l’animal fuit à travers les forêts, et franchit les pâturages de Dictée ; mais le trait mortel reste attaché à ses flancs. La reine conduit Énée vers les remparts de la ville, lui montre avec orgueil les richesses rapportées de Sidon, et cette cité toute prête à s’élever. Elle commence à lui parler, et tout à coup elle s’interrompt : quand vient le soir, elle le rappelle encore à de nouveaux festins ; et, dans sa folle envie de l’entendre raconter les malheurs d’Ilion, elle les lui redemande sans cesse, et sans cesse est suspendue aux lèvres du héros. (4, 80) Quand l’heure est venue où ils se séparent, quand la lune plus sombre voile sa lumière et que les astres tombants les invitent enfin au sommeil, elle, triste et abandonnée, reste dans son palais solitaire, se couche sur le lit où le héros s’est reposé ; absent, elle l’entend ; absent, elle le voit encore. Quelquefois elle retient Ascagne sur son sein, charmée par la ressemblance paternelle, et tâche de tromper ainsi son malheureux amour. Les tours commencées ne s’élèvent plus ; la jeunesse ne s’exerce plus aux armes ; elle cesse de creuser les ports, de préparer les fortifications pour la guerre : tous les ouvrages restent suspendus ; et dans les airs s’arrêtent inachevées et menaçantes les hautes murailles, et les machines qui vont toucher les nues.
(4, 90) Dès que Junon, la chère épouse de Jupiter, a senti que Didon est atteinte d’un mal incurable, et que le soin de sa renommée n’arrête plus ses fureurs, elle aborde Vénus, et lui parle ainsi : « La belle victoire en vérité pour vous et pour votre fils, le magnifique trophée, le grand et insigne honneur pour deux divinités puissantes, que vaincre par la ruse une faible mortelle ! Je sais que vous redoutez nos nouvelles murailles, et que les palais de ma superbe Carthage ont excité vos soupçons jaloux. Mais quand finiront vos alarmes ? que nous revient-il aujourd’hui de nos grandes querelles ? que ne concluons-nous plutôt une paix éternelle cimentée par un hymen ? (4, 100) vous avez maintenant ce que vous avez désiré de toutes vos forces : Didon brûle d’amour, et attise la flamme qui consume ses veines. Gouvernons désormais les deux peuples confondus et réunis sous les mêmes auspices : consentez que Didon se soumette à un époux phrygien, et que les Tyriens soient la dot qu’il reçoive de vos mains. »
Vénus sentit l’artifice de Junon, qui ne parlait ainsi que pour écarter de l’Italie et fixer sur les rivages libyens l’empire promis à son fils : « Qui serait assez insensé, lui répondit-elle, pour repousser de telles offres, et pour aimer mieux engager la lutte avec vous ? Sachons seulement si la fortune fera réussir les projets que vous me proposez. (4, 110) Mais un doute fatal m’agite, et je ne sais si Jupiter voudra permettre que les Tyriens et les exilés de Troie aient une même ville, que les deux peuples se mêlent et s’allient l’un à l’autre. Vous êtes son épouse ; vous seule pouvez essayer de gagner son cœur. Marchez, je vous suis. » Junon reprit en ces termes : « Ce soin me regarde : maintenant je vais vous dire en peu de mots le moyen que j’ai imaginé pour hâter la fin de cet heureux événement. Enée et la malheureuse Didon doivent aller ensemble dans la forêt pour y chasser, dès que Phébus aura montré son front matinal à la terre, et l’aura illuminée de ses rayons naissants. (4, 120) Là, tandis qu’en tumulte on déploiera les filets, et que les forêts seront assiégées par la troupe des chasseurs, je ferai s’épancher sur eux du haut des airs un nuage noir mêlé de grêle, et j’ébranlerai tout le ciel par les éclats du tonnerre. Les chasseurs se disperseront, enveloppés d’une nuit épaisse. Didon et le chef des Troyens iront ensemble se réfugier dans la même grotte. J’y serai présente ; et si je suis assurée de votre volonté, j’unirai Didon à Énée par des nœuds durables, et je la lui donnerai pour épouse. Le dieu Hyménée sera là. » La déesse de Cythère ne refusa pas à Junon ce qu’elle demandait ; elle comprit la ruse, et en sourit.
Cependant l’Aurore se levant quittait le sein de l’Océan, (4, 130) et allumait le flambeau du jour, quand l’élite de la jeunesse tyrienne sortit des portes de Carthage. Les filets, les toiles, les épieux garnis d’un large fer, tout est prêt ; les cavaliers massyliens se précipitent, et avec eux la meute des chiens ardente à flairer sa proie. La reine, qui tarde à sortir de son palais, est attendue par les grands de Carthage. Son coursier tout brillant de pourpre et d’or est là qui, fier et impatient, ronge son frein écumant. Enfin elle paraît, environnée d’une nombreuse escorte : sa chlamyde de Tyr est bordée d’une frange aux mille couleurs ; son carquois est d’or ; l’or retient ses cheveux assemblés ; une agrafe d’or soutient les plis ramassés de son manteau de pourpre. (4, 140) Autour d’elle s’avancent les Phrygiens, et Ascagne tout joyeux : le plus beau d’eux tous, Énée se porte à la rencontre de la reine, et se joint à l’escorte. Tel Apollon, quand il quitte la Lycie que l’hiver a glacée, et les rives du Xanthe, et qu’il va revoir Délos son île maternelle, y recommence ses chœurs sacrés : confondus autour de ses autels, les Crétois, les Dryopes, et les Agathyrses qui se peignent le corps, dansent en frémissant : le dieu marche à grands pas sur les cimes du Cynthe ; une branche de laurier presse mollement sa chevelure flottante, où l’or s’entrelace ; ses flèches retentissent sur ses épaules. Tel et aussi agile marchait (4, 150) Enée ; ainsi brille la grâce répandue sur son noble visage. Lorsqu’on eut atteint les hautes montagnes et pénétré dans les inaccessibles retraites des bois, voici que, précipitées de la crête des rochers, les biches courent le long des pentes : d’un autre côté les cerfs, abandonnant les hauteurs, traversent d’une course légère les vastes plaines, et ramassent en fuyant leurs escadrons poudreux. Le jeune Ascagne, charmé du vif coursier qu’il monte, vole à travers les vallées, et devance tantôt les uns, tantôt les autres : il voudrait, dans son ardeur, voir venir à lui, au milieu de ces timides troupeaux, un sanglier écumant, ou un lion à la fauve crinière descendre de la montagne. (4, 160) Cependant le ciel commence à retentir d’un effrayant murmure : un nuage éclate, mêlé de pluie et de grêle. Les Tyriens et la jeunesse Troyenne, et le petit-fils de Vénus, fuient de tous côtés à travers les campagnes, et dans leur frayeur cherchent des abris : des torrents s’élancent du haut des monts. Didon et le chef des Troyens se retirent dans la même grotte : la Terre la première et Junon donnent le signal ; les feux du ciel étincelèrent ; l’Éther s’enflamma, complice de l’Hymen ; et les nymphes en hurlèrent sur le sommet des montagnes. Ce jour fut pour Didon le commencement de sa mort, et le premier de ses jours infortunés. (4, 170) Maintenant rien ne la touche, ni la décence ni l’honneur ; ce n’est plus un amour secret qu’elle prétend cacher ; elle l’appelle un hymen, elle couvre de ce nom sa déplorable faiblesse.
Aussitôt la Renommée va parcourant les grandes villes de la Libye ; la Renommée, le plus rapide de tous les maux. La mobilité est sa vie, et elle acquiert des forces en courant. D’abord petite et timide, elle grandit et s’élève dans les airs ; elle chemine sur la terre, et cache sa tête dans les nues. La Terre, irritée contre les dieux, l’enfanta, dit-on, la dernière ; elle est la sœur des géants Cée et Encelade, (4, 180) aussi rapide des pieds que de l’aile. C’est un monstre horrible, immense, le corps couvert de plumes, et qui sous chacune d’elles a des yeux toujours ouverts, une bouche et une langue toujours retentissantes, des oreilles toujours dressées. La nuit, il vole à travers les cieux, et déploie ses ailes bruyantes au milieu des ombres de la terre ; jamais le doux sommeil n’abaisse ses paupières. Le jour, il s’assied, sentinelle immobile, sur le toit des hautes maisons ou sur les tours élevées, et de là il jette l’épouvante dans les grandes villes, aussi ferme à tenir pour le mensonge et la calomnie, qu’à répandre la vérité. Alors l’affreuse déesse semait avec joie mille bruits divers parmi les peuples, (4, 190) disant tout à la fois et ce qui était et ce qui n’était pas. Elle allait publiant qu’Énée, issu du sang troyen, était arrivé sur la terre d’Afrique, et que la belle Didon ne dédaignait pas de s’unir à lui ; qu’ils passaient tous deux le long hiver dans la mollesse et les délices, oubliant leurs empires, et épris l’un pour l’autre d’une indigne passion. Voilà ce que l’odieuse déesse répandait çà et là dans toutes les bouches. Aussitôt elle prend son vol vers le roi Iarbas, enflamme son cœur par ses discours envenimés, et y amasse tous les orages de la colère.
Fils de Jupiter Hammon et d’une nymphe du pays des Garamantes enlevée par le dieu, il avait élevé dans ses vastes États cent temples magnifiques au maître de l’Olympe, (4, 200) et cent autels où des feux nuit et jour allumés veillaient éternellement en l’honneur des dieux ; le sang des grasses victimes y ruisselait sur les parvis, et les portes étaient couronnées de guirlandes toujours fleuries. On dit que, furieux et enflammé par le cruel récit des nouvelles amours de Didon, Iarbas, au milieu même des autels des dieux, exhala suppliant, et les mains levées vers Jupiter, ces plaintes insensées : « Dieu tout-puissant, à qui la nation des Maures, dans ses festins et sur ses lits aux mille couleurs, ne cesse de faire de pieuses libations, peux-tu voir et souffrir mon injure ? Est-ce donc en vain, ô mon père, que nous frissonnons d’horreur, lorsque tu lances ta foudre ? Est-ce en vain que ces feux cachés dans la nue (4, 210) épouvantent les cœurs des mortels ? et ton tonnerre n’a-t-il que de vains murmures ? Une femme, une étrangère, errante sur les frontières de mon empire, y bâtit à prix d’or une petite ville, et vient pour défricher ce rivage aride ; je lui donne et lui mesure la terre qu’elle possède : et c’est elle qui rejette ma main, elle qui reçoit Énée dans son royaume et l’en fait maître ! Et maintenant ce Pâris, avec son cortège de femmes, avec sa mitre lydienne et sa chevelure tout humide de parfums, jouit, en ravisseur qu’il est, de sa conquête. Et moi, qui charge tes temples de mes offrandes, je n’ai donc plus qu’une vaine idée de ta puissance. » Ainsi priait Iarbas, et il tenait les autels embrassés : (4, 220) le dieu tout-puissant l’entendit, et, tournant ses regards vers les murs de Carthage, il voit ces deux amants qui y languissent dans l’oubli d’une meilleure renommée. Aussitôt il parle à Mercure, et lui dit : « Va, cours, mon fils, appelle les zéphyrs, et, les ailes déployées, vole vers la terre. Le chef des Troyens se laisse retenir dans la ville tyrienne, et ne songe plus à l’empire que lui assurent les destins : aborde-le, et porte-lui mes ordres à travers les airs rapides. Dis-lui qu’il n’est pas le héros que nous avait promis la belle Vénus sa mère, et que ce n’est pas pour d’aussi tristes destins qu’elle l’a deux fois préservé du fer des Grecs. (4, 229) Digne rejeton du sang de Teucer, il devait être cet illustre mortel qui gouvernerait un jour l’Italie chargée de tant d’empires et toute frémissante de guerre, et qui rangerait l’univers entier sous ses lois. Si des destinées si hautes n’enflamment pas son cœur, et s’il ne soutient pas lui-même ce laborieux ouvrage de sa grandeur, pourquoi, père injuste, envierait-il à son fils Ascagne la gloire d’élever les remparts de Rome ? Que prétend-il ? Quelles espérances le retiennent au milieu d’une nation ennemie ? Et ne regarde-t-il plus dans l’avenir sa postérité ausonienne et les champs de Lavinium ? Qu’il s’embarque, je le veux ; va le lui annoncer. »
Il dit, et Mercure se prépare à obéir aux ordres du père tout-puissant des dieux : il attache à ses pieds ses brodequins (4, 240) d’or, dont les ailes le soutiennent au haut des airs, et le portent, rapide comme les vents, au-dessus de la terre et des mers. Il prend sa baguette puissante ; avec elle tantôt il évoque les pâles ombres de l’Orcus, tantôt il envoie vers le sombre Tartare les âmes des mortels ; avec elle il donne et ôte le sommeil, et ouvre les yeux que la mort a fermés : c’est elle qui l’aide à pousser les vents, à traverser les nuées orageuses. Il vole, et déjà il découvre la cime et les flancs sourcilleux de l’Atlas, du dur Atlas qui soutient le fardeau des cieux, et dont la tête, environnée de nuages noirs et couronnée de pins est incessamment battue des vents et des orages. (4, 250) Les épaules du vieillard sont couvertes de neiges amoncelées ; de son menton se précipitent des fleuves, et sa barbe, roidie par les frimas, est toute hérissée de glaçons. Là le dieu, se balançant sur ses ailes immobiles, s’arrête, et d’un élan impétueux de tout son corps se précipite vers la mer, semblable à l’oiseau qui le long des rivages et des rochers poissonneux vole en rasant la surface des eaux. Ainsi volait entre la terre et les cieux le fils de Maïa, quittant les sommets d’Atlas, son aïeul maternel ; ainsi il effleurait les rivages de la Libye et fendait les airs. À peine de ses pieds ailés a-t-il touché les humbles cabanes du pays de Carthage, (4, 260) qu’il aperçoit Énée posant les fondements des hautes murailles et des édifices de la nouvelle cité : il portait à son côté une épée sur laquelle brillait une étoile de jaspe ; de ses épaules tombait un manteau tyrien étincelant des feux de la pourpre, ouvrage et présent de la riche Didon, et qu’elle-même avait tissu, l’entremêlant de filets d’or. Tout à coup le dieu l’aborde : « Eh quoi ! tu poses les fondements de la haute Carthage, et tu songes, esclave et mari d’une étrangère, à lui bâtir une belle ville ; et tu oublies ton empire et tes grandes destinées ! Le roi des dieux, le maître du ciel et de la terre, m’envoie vers toi du haut du brillant Olympe, (4, 270) et veut que je te porte à travers les espaces de l’air les ordres que voici : Que prétends-tu, Énée, et quel espoir te fait te consumer ainsi d’oisiveté sur la terre libyenne ? Si tu n’es pas touché des magnifiques destinées qui t’attendent, et si tu n’entreprends rien toi-même pour ta propre gloire, songe au moins à ton fils Ascagne, à l’héritier de ta fortune, à ses espérances grandissantes ; souviens-toi que l’empire de l’Italie et la terre de Rome lui sont dus. »
À ces mots, le dieu se dérobe aux regards du faible mortel qui l’écoute encore, et disparaît au loin comme une vapeur légère.
Troublé de cette apparition, Énée reste interdit ; (4, 280) ses cheveux se dressent d’horreur sur sa tête, et sa voix s’arrête sur ses lèvres. Frappé d’un si grand avis des dieux et de leur ordre absolu, il brûle de partir, et de quitter en fugitif ces doux lieux. Hélas ! que faire ? De quel air osera-t-il aborder une amante en fureur ? par quel détour ? que lui dire, et par où commencer ? Mille projets partagent son âme irrésolue, l’entraînent en tous sens, l’agitent et la bouleversent. De désespoir enfin, il s’arrête à ce parti. Il fait appeler Mnesthée, Sergeste, et le brave Cloanthe : (4, 289) il leur dit d’équiper la flotte en silence, de préparer leurs armes, de rassembler leurs compagnons sur le rivage, et de leur cacher la cause de ces mouvements extraordinaires ; lui, tandis que la trop confiante Didon ignore ses desseins et ne s’attend pas à ce qu’un si grand amour puisse se rompre, tentera près d’elle quelque accès, épiera les moments les plus propices pour lui parler, les voies les plus délicates pour l’amener à ses projets. Les Troyens obéissent à ses ordres avec joie, et sur-le-champ les exécutent.
Mais la reine (qui peut tromper une amante ?) pressentit la ruse, et la première comprit les mouvements qui se préparaient autour d’elle : elle craint tout, et le calme de son propre cœur. Déjà ses fureurs se ravivent, quand la Renommée, la messagère impie de ses amours, vient lui apprendre qu’on arme la flotte, et qu’on se prépare à mettre à la voile. (4, 300) Alors elle éclate en transports insensés, et, la colère l’enflammant, elle s’emporte à travers la ville. Telle la jeune bacchante s’émeut en préludant aux fêtes du dieu qui l’appelle ; les saintes orgies l’enivrent ; elle n’entend plus que les clameurs nocturnes du Cithéron. Enfin la reine va au-devant d’Énée, et lui parle ainsi :
« Perfide, as-tu bien cru pouvoir me cacher un si grand crime, et t’évader en secret de mon royaume ? Ni mon amour, ni la foi que tu m’avais donnée, ni la triste Didon qui n’a plus qu’à mourir, ne peuvent t’arrêter. Cruel ! et c’est par un ciel d’hiver que ta flotte appareille, (4, 310) et qu’en dépit des aquilons déchaînés tu te hâtes de voguer vers la haute mer ! Ah ! quand tu n’irais pas chercher dans de lointains climats une patrie inconnue, quand même l’antique Troie subsisterait encore, irais-tu chercher Troie à travers les mers orageuses ? Est-ce moi que tu fuis ? Par ces larmes que je répands, par cette main qui est la tienne, puisque je n’ai plus que cela, malheureuse ! de tout ce que j’avais, par nos amours, par notre hymen commencé, si j’ai bien mérité de toi en quelque chose, si quelque douceur t’est revenue de moi, aie pitié de ma maison qui tombe, si tu ne demeures ! et je t’en conjure, si tu es encore accessible à mes prières, renonce à ce projet affreux. (4, 320) Pour toi je me suis rendue odieuse aux nations de la Libye, aux rois Nomades, et même à mes Tyriens ; pour toi j’ai perdu ma pudeur ; j’ai perdu le seul bien qui m’égalait aux dieux, ma renommée. À qui vas-tu m’abandonner mourante, cher hôte, puisque c’est le seul nom qui me reste de toi, de toi que j’appelais mon époux ? Que faire ? Attendrai-je que mon frère Pygmalion vienne renverser ces murs, ou qu’il plaise au Gétule Iarbas de m’emmener captive ? Encore si avant ta fuite tu me laissais quelque doux gage de notre amour, s’il m’était né quelque enfant que je visse grandir à ma cour, et qui me rappelât seulement les traits de son père, (4, 330) je ne me trouverais pas tout à fait captive et abandonnée. »
Elle dit. Énée, qu’enchaînent les ordres de Jupiter, tient ses regards immobiles, et s’efforce d’étouffer la douleur qui le surmonte. Enfin il répond en peu de mots : « Grande reine, tous les bienfaits que vous me rappelez, je les reconnais, et jamais ne les renierai ; non, jamais je n’aurai de peine à me souvenir de la noble Élise, tant que je vivrai pour me souvenir, tant que mon esprit animera ces membres. N’imaginez pas que j’aie voulu fuir en cachette de vos États, et me dérober à vous : jamais non plus je n’ai fait briller à vos yeux les torches sacrées de l’hymen ; jamais je n’ai engagé dans notre union ma parole d’époux. (4, 340) Si les destins m’eussent permis de disposer de mes jours, et d’ordonner à mon gré des intérêts qui m’agitaient, j’aurais d’abord gardé les chers débris de Troie et les doux restes des miens ; les hauts palais de Priam seraient encore debout, et j’aurais vu mon Ilion, relevé par mes mains, renaître pour les vaincus. Mais aujourd’hui Apollon et les oracles de Lycie m’ordonnent d’aller prendre terre dans la grande Italie : là est ma nouvelle patrie ; je n’ai plus que celle-là que j’aime. Si votre Carthage, si la nouvelle cité libyenne vous charment et vous consolent de Tyr, pourquoi envieriez-vous aux Troyens de s’aller fixer dans les champs de l’Ausonie ? (4, 350) Exilés comme vous, il nous est permis de chercher un empire sur la terre étrangère. L’image lugubre de mon père Anchise, dès que la nuit enveloppe la terre de ses humides ombres, dès que se lèvent dans les cieux les astres enflammés, m’avertit en songe, et me remplit d’épouvante : et je pense à mon fils Ascagne, à cette tête si chère que j’irais frustrer cruellement de l’empire de l’Hespérie et des champs que les destins lui assurent. Aujourd’hui même, (j’en atteste et mon père et cet enfant) le messager des dieux, Mercure, envoyé par Jupiter, est venu du haut des airs m’apporter ses ordres divins. Oui, j’ai vu le dieu lui-même dans son éblouissante lumière, je l’ai vu entrer dans ces murs, et sa voix tonne encore à mon oreille. (4, 360) Cessez donc, ô reine, d’irriter vos douleurs et les miennes par ces plaintes furieuses : je suis en Italie les destins qui m’y entraînent. »
Didon en l’écoutant détournait la tête d’horreur : enfin, roulant çà et là des yeux égarés, elle le mesure tout entier de ses regards silencieux, et dans sa rage éclate ainsi : « Perfide, non, tu n’as pas eu pour mère une déesse ; non, tu n’es pas du sang de Dardanus : l’affreux Caucase t’a enfanté dans ses plus durs rochers, et les tigresses de l’Hyrcanie t’ont donné leurs mamelles à sucer. Car qu’ai-je à dissimuler ? quelle plus grande injure ai-je à attendre de toi ? Le barbare a-t-il gémi de mes douleurs ? a-t-il seulement tourné vers moi les yeux ? (4, 370) a-t-il pleuré, vaincu par mes larmes ? a-t-il eu pitié de son amante ? Qu’ai je de pire à souffrir ? Non, non, la puissante fille de Saturne et Jupiter lui-même ne voient pas d’un œil tranquille tant de perfidie. Il n’y a donc plus de bonne foi ! L’ingrat ! rejeté par les flots sur mon rivage, naufragé et misérable, je l’ai recueilli ; j’ai voulu, insensée, qu’il eût une part de mon empire ; sa flotte et ses compagnons étaient perdus ; je les ai tirés du naufrage et de la mort. Ah ! toutes les Furies m’enflamment et me transportent ! Le voilà qui me parle d’Apollon, des oracles lyciens, du messager des dieux, envoyé par Jupiter lui-même, et qui lui porte à travers les airs des ordres redoutables : comme si les dieux s’abaissaient à de pareils soins, comme si nos misères les troublaient dans leur repos ! (4, 380) Va, je ne te retiens plus, je ne daigne pas te confondre. Pars, et que les vents te portent dans ton Italie ; cherche ton empire à travers les ondes. Et moi j’espère, si les dieux justes ont quelque pouvoir, que, brisé contre les rochers, tu épuiseras tous les supplices, et que tu invoqueras souvent le nom d’Élise. Absente, je te poursuivrai de mes torches funèbres ; et lorsque la froide mort aura séparé mon âme de mon corps, ombre importune je serai en tout lieu devant toi. Méchant, c’est toi-même qui me vengeras ; et jusque chez les sombres mânes mes oreilles seront réjouies par le bruit de tes malheurs. »
À ces mots qu’elle interrompt tout à coup, et comme si elle fuyait la lumière importune, elle s’échappe et se dérobe aux yeux d’Énée, (4, 390) qu’elle laisse tremblant, interdit, et voulant, mais en vain, lui répondre : elle tombe entre les bras de ses femmes, qui la portent sur sa couche superbe, et l’y laissent épuisée et mourante.
Énée, une dernière fois, voudrait calmer par de douces paroles les douleurs de la reine, et la détacher de ce violent amour qui l’ébranle encore lui-même, et qui lui fait pousser de secrets gémissements : mais il persiste à exécuter les ordres des dieux, et il va revoir sa flotte. Alors les Troyens, rivalisant d’ardeur, retirent du rivage les hauts navires ; déjà les carènes enduites de poix sont à flot. Ils tirent des forêts des rames encore couvertes de feuillage, des mâts (4, 400) qu’à peine ils ont ébauchés dans l’ardeur de la fuite. On ne voit que Troyens désertant la ville, et se précipitant en foule hors des remparts. Ainsi les fourmis s’empressent, quand, prévoyant l’hiver, elles ravagent un grand amas de blé, et en portent les débris dans leurs magasins : le noir bataillon va à travers champs, et, chargé de son butin, s’avance sous les herbes par un étroit sentier : les unes poussent avec effort d’énormes grains de froment ; les autres, ralliant les plus lentes, châtient leur paresse ; tout le sentier s’agite et s’échauffe. Et toi qui voyais ces apprêts, infortunée Didon, quelles étaient tes pensées, (4, 409) quels tes gémissements, quand du haut de tes tours tu regardais tout ce rivage en tumulte, et devant toi l’immense mer ? quand tu entendais ces mille cris se confondant au loin sur la plage ? Cruel amour, à quoi ne pousses-tu pas le cœur des mortels ? Voilà cette superbe reine forcée de nouveau à recourir aux larmes, à essayer encore des prières, à abaisser son âme suppliante sous la loi de l’amour ; et cela pour ne pas mourir avant d’avoir tout tenté vainement.
« Anna, dit-elle à sa sœur, tu vois comme on s’agite partout, sur le rivage : de tous côtés accourent les Troyens ; déjà la voile appelle les vents, et les matelots joyeux ont couronné les poupes des navires. Si j’avais pu m’attendre à ce coup terrible, (4, 420) j’aurais eu, ma sœur, la force de le supporter. Pourtant je veux de toi un seul et dernier effort ; fais-le, Anna, pour ta malheureuse sœur. Le perfide avait pour toi seule un tendre respect ; et même il te confiait ses plus secrètes pensées ; toi seule tu savais les doux chemins de son cœur, les moments propices pour aller à lui. Va, ma sœur, va trouver en suppliante cet ennemi superbe. Je n’ai point à Aulis conjuré avec les Grecs l’extermination des Troyens ; je n’ai point envoyé mes flottes contre Pergame ; je n’ai point arraché au tombeau les restes d’Anchise, ni dispersé sa cendre. Pourquoi ferme-t-il ses oreilles inhumaines à mes paroles ? Pourquoi se précipiter ainsi ? Qu’il accorde au moins cette grâce dernière à sa malheureuse amante : (4, 430) qu’il attende que la fuite lui soit plus facile, les vents plus favorables. Je ne réclame plus l’ancienne foi de notre hyménée, qu’il a trahie ; je ne veux le priver ni de son beau Latium, ni de son glorieux empire. Je demande un vain délai, un peu de repos, quelque relâche à mon amour, le temps de me laisser vaincre et m’accoutumer à ma triste fortune. J’attends, chère Anna, de ta pitié cette grâce dernière ; si tu me l’accordes, ma mort seule mettra le comble à ma reconnaissance. »
Telles étaient ses prières et ses plaintes : en vain sa sœur désolée les porte et les reporte au prince troyen : les pleurs ne le touchent plus, les reproches ne l’ébranlent pas ; (4, 440) les destins l’ont endurci ; un dieu bouche les oreilles du sensible Énée. Tel un chêne au cœur robuste est battu deçà et delà par les aquilons des Alpes, qui s’efforcent de le déraciner ; ils accourent en sifflant ; le tronc est ébranlé, et les feuilles dispersées jonchent au loin la terre : mais l’arbre demeure ferme sur son roc ; et autant sa tête s’élève dans les airs, autant ses racines plongent dans le noir Tartare. Ainsi le héros est assailli de tous côtés par les prières et les sanglots ; son âme en ressent les profondes secousses, mais ne s’en ébranle pas ; et autour de lui coulent vainement les larmes.
(4, 450) Alors la malheureuse Didon, épouvantée de sa destinée, appelle la mort ; elle est lasse de voir la voûte des cieux. Tout la pousse à quelque dessein funeste ; tout la dégoûte de la lumière : voici qu’apportant ses offrandes sur les autels, elle voit, ô prodige affreux ! la liqueur sacrée devenir noire, et le vin des libations se changer en un sang abominable. Elle ne dit à personne, pas même à sa sœur, cette vision effrayante. Il y avait dans son palais un temple de marbre consacré aux mânes de son premier époux, et que, dans son zèle pieux et magnifique, elle parait sans cesse des plus blanches toisons et de fraîches guirlandes de feuillage. (4, 460) Il lui semble, à l’heure où la nuit enveloppe la terre de son ombre, qu’elle entend s’échapper du sanctuaire des cris étranges, et la voix de son époux qui l’appelle. Souvent aussi le hibou, seul au sommet de son palais, redit sa plainte funèbre, et traîne en longs gémissements sa voix prophétique. D’anciennes et terribles prédictions, d’épouvantables avertissements des dieux, la glacent d’horreur : Énée lui-même, le cruel Énée la poursuit dans ses songes enflammés ; et il lui semble qu’elle est toujours seule et laissée à elle-même, qu’elle erre seule et sans suite sur une longue route, qu’elle cherche ses Tyriens à travers de vastes solitudes. Ainsi Penthée dans ses fureurs voit accourir à lui cent Euménides, (4, 470) et deux soleils dans les cieux, deux Thèbes lui apparaître à la fois. Ainsi sur nos théâtres le fils d’Agamemnon, Oreste, se démène agité par les Furies, alors qu’il fuit sa mère armée de torches flamboyantes et de noirs serpents, et qu’il voit s’asseoir et l’attendre au seuil du temple les divinités vengeresses.
Quand donc, vaincue par la douleur, elle se fut donnée aux Furies, et qu’elle eut résolu de mourir, elle avise en elle-même au temps et à la manière de se délivrer de la vie : alors composant son visage pour mieux cacher son dessein, et rappelant sur son front la sérénité et l’espérance, elle aborde sa triste sœur, et lui dit : « Félicite-moi, ma sœur ; j’ai trouvé le moyen de ramener à moi l’infidèle, ou de me dégager moi-même de mon amour. (4, 470) Aux extrémités de l’Océan, là où le soleil s’abîme dans les flots, s’étendent les régions les plus reculées de l’Éthiopie ; c’est là que le grand Atlas soutient sur ses épaules l’axe resplendissant des cieux étoilés. De là est venue jusqu’en nos contrées une prétresse de la nation des Massyliens, gardienne du temple des Hespérides : elle-même nourrissait de miel liquide et de pavots assoupissants le dragon qui veillait avec elle sur l’arbre aux rameaux sacrés. Cette magicienne se vante de pouvoir, par ses paroles enchanteresses, délier à son gré les cœurs de leurs tourments, ou leur inspirer les cuisants soucis de l’amour. Elle arrête le cours des fleuves, force les astres à reculer ; (4, 490) elle rappelle les mânes de leur nuit éternelle : à sa voix, tu entendras la terre mugir sous ses pieds, tu verras les frênes descendre des montagnes. J’en atteste les dieux, et toi-même, Anna, et ta tête si chère : c’est malgré moi que j’ai recours à l’art magique. Fais donc élever secrètement un bûcher dans l’intérieur de mon palais et sous la voûte des cieux ; qu’on y place les armes du Troyen, ces armes que l’impie a laissées suspendues à sa couche, et toute sa dépouille, et ce lit conjugal où j’ai péri : la prêtresse veut que j’anéantisse tout ce qui me reste du plus odieux des hommes. » Elle dit, et la pâleur se répand sur son visage. (4, 500) Cependant Anna ne s’imagine pas que Didon couvre des apprêts d’un sacrifice les apprêts de sa mort ; l’idée ne lui vient pas d’un si grand désespoir, ni qu’elle ait à redouter pour sa sœur rien de plus funeste que la mort de Sichée. Elle exécute donc ses ordres.
Après qu’on a élevé au fond du palais un immense bûcher où sont entassés le sapin et l’yeuse, la reine orne de guirlandes l’enceinte sacrée, et y suspend des couronnes d’un feuillage funèbre. Elle fait placer au haut du bûcher la dépouille de son amant, son épée qu’il a laissée, son image et le lit nuptial, sachant bien, hélas ! pour qui sont ces apprêts. Les autels sont dressés ; et la prêtresse, les cheveux épars, (4, 510) appelle d’une voix tonnante toutes les divinités infernales, l’Érèbe, le Chaos, la triple Hécate, Diane aux trois visages. En même temps elle répandait des eaux funèbres, pour simuler celles de l’Averne : elle avait coupé au lever de la lune, avec une faux d’airain des herbes naissantes, dont elle exprimait les sucs noirs et le lait impur : elle y joint l’hippomane, arraché du front du coursier naissant, et dérobé à son avide mère. Didon elle-même, portant dans ses mains pieuses un gâteau sacré, s’approche des autels, un pied nu, et laissant flotter sa robe sans ceinture : au moment de mourir, elle atteste les dieux et les astres qui savent sa destinée ; (4, 520) et s’il est quelque divinité juste et sensible aux douleurs des amants trahis, elle la supplie de la venger.
Il était nuit ; les mortels fatigués goûtaient par toute la terre le doux sommeil ; dans les forêts, sur la mer orageuse, tout était assoupi ; c’était l’heure où les astres au milieu de leur cours glissent à travers les cieux ; où les troupeaux dans les champs, les oiseaux aux ailes peintes, les poissons au fond des lacs, les bêtes fauves qui peuplent les buissons épineux, se taisent dans la nuit silencieuse, et, livrés aux langueurs du repos, endorment leurs douleurs et oublient leurs maux. Didon seule veille et se plaint, et jamais (4, 530) ne s’abandonne au sommeil, jamais ne laisse venir sous ses paupières et dans son cœur les douces ténèbres de la nuit ; ses tourments en redoublent, sa passion renaissante se réveille plus furieuse, et son âme flotte au milieu des orages qu’y soulèvent la colère et l’amour. Un moment enfin elle se recueille, et roule ces pensées dans son cœur : « Que faire, hélas ? Irai-je encore rechercher mes premiers prétendants et leurs railleries ? Irai-je en suppliante mendier l’hymen de ces rois Numides, dont j’ai tant de fois dédaigné les poursuites ? Suivrai-je donc les flottes d’Ilion, et recevrai-je, comme la dernière des esclaves, les ordres des Troyens ? En effet, j’ai tant à m’applaudir d’avoir soulagé leur infortune ; et il leur reste de mes anciens bienfaits un si profond souvenir ! (4, 540) Mais quand je le voudrais, le souffriraient-ils ? me recevraient-ils, moi qui leur suis odieuse, dans leurs vaisseaux superbes ? Ah ! tu ne connais donc pas, malheureuse, tu ne sens donc pas encore les perfidies de la race parjure de Laomédon ? Quoi ! seule et fugitive je suivrais ces matelots triomphants ! j’entraînerais avec moi mes Tyriens et toute la foule de mes peuples ; et ceux qu’avec tant de peine j’ai arrachés de Sidon, j’irais encore les jeter sur les mers, et livrer aux vents ma voile aventureuse ! Non ; meurs, comme tu l’as mérité, et que le fer te délivre de ta misère. C’est toi, ma sœur, qui, vaincue par mes larmes, et caressant mes fureurs, m’as accablée de tous ces maux, et livrée à ce cruel ennemi. (4, 550) Que n’ai-je pu, ignorant l’hymen, vivre dans ma première et farouche innocence, et ne jamais connaître les tourments que j’endure ! Ah ! je n’ai pas gardé la foi promise à la cendre de Sichée ! » Telles étaient les plaintes qui s’échappaient de son cœur, brisé par la douleur.
Énée, toujours ferme dans sa résolution fatale, avait tout préparé pour son départ, et goûtait les douceurs du sommeil sur la poupe de son vaisseau. Tout à coup il croit revoir en songe le même dieu qui s’est déjà montré à lui : c’est Mercure ; ce sont ses traits, son air, sa voix, ses blonds cheveux ; il a les mêmes grâces divines de la jeunesse. Énée l’entend qui le presse de nouveau par ces paroles : (4, 560) « Eh quoi ! fils d’une déesse, tu dors en cet instant suprême ; tu dors, et tu ne vois pas les périls qui tout à l’heure t’environneront ! Insensé, tu n’entends pas souffler les zéphyrs qui t’appellent ? Didon, résolue à mourir, médite dans son cœur quelque ruse et quelque horrible forfait, et les plus furieux transports l’agitent. Tu ne précipites pas ta fuite, quand tu le peux encore ? Bientôt tu verras cent vaisseaux armés fondre en tumulte sur la mer ; tu verras briller sur les flots les torches de l’incendie, et tout le rivage bouillonner dans les flammes, si l’Aurore te retrouve encore sur la plage africaine. Va, pars ; crains tout de l’humeur mobile et changeante (4, 570) d’une femme. » À ces mots, il s’enfonce dans l’ombre de la nuit, et disparaît.
Enée, épouvanté de cette vision soudaine, s’arrache au sommeil, et du geste et de la voix enflamme ses compagnons : « À l’œuvre, matelots, et qu’on se précipite ! rameurs, à vos bancs, et déployons nos voiles. Un dieu pour la seconde fois descend du haut des airs, et me presse de fuir, et de couper les câbles. Qui que tu sois, grand dieu, nous te suivons, et, joyeux, nous obéissons encore à tes ordres. Sois-nous propice et doux, et fais luire pour nous dans le ciel des astres favorables. » Il dit, et, tirant du fourreau sa foudroyante épée, (4, 580) il abat les amarres d’un coup du fer tranchant. La même ardeur transporte tous les Troyens ; on se précipite, on s’entraîne sur les eaux ; le rivage est déserté, la mer disparaît sous les voiles, et l’onde écume sous l’effort vigoureux des bras qui la sillonnent.
Déjà l’Aurore, abandonnant la couche embaumée de Tithon, répandait sur toute la terre sa lumière matinale, lorsque la reine, du haut des tours où elle veille, regardant l’horizon qui blanchit, voit la flotte troyenne voguer à pleines voiles, le rivage désert, le port abandonné et silencieux. Alors frappant trois et quatre fois son beau sein, (4, 590) et arrachant ses blonds cheveux : « Grand Jupiter, s’écrie-t-elle, il partira donc, ce lâche étranger ! il partira, et il aura insulté à mon empire ! Et mes Tyriens n’ont pas encore pris les armes ; et de toute la ville on ne s’élance pas à sa poursuite, on n’a pas encore traîné sur les flots ses vaisseaux dissipés ? Partez, volez, la flamme à la main, la voile au vent, et au large les rames... Mais que dis-je ? où suis-je ? et quelle fureur a renversé mes esprits ? Malheureuse Didon, c’est à présent que les perfidies de l’ingrat te touchent : il les fallait pressentir, quand tu lui donnais la moitié de ton sceptre. Voilà donc cette foi, cette main qui me répondait de ses serments ; le voilà cet homme pieux qu’on dit porter partout avec lui les dieux de sa patrie, ce fils qui s’est courbé sous un père accablé du poids des années. (4, 600) L’infâme ! je n’ai pu le saisir, le déchirer de mes mains, et semer sur les ondes ses lambeaux palpitants ; je n’ai pu massacrer ses compagnons, égorger Ascagne lui-même, et de mes mains lui en apprêter un horrible festin ? Mais la fortune du combat eût été douteuse : eh bien, elle l’eût été ! Résolue à mourir, qu’avais-je à craindre ! J’aurais porté la torche dans son camp, j’aurais rempli ses vaisseaux de flammes, j’aurais exterminé et le fils, et le père, et toute sa race, et moi-même après elle. Soleil, qui embrasses de tes regards toutes les actions des humains, et toi, Junon, témoin et complice de mes malheurs ; Hécate, pour qui les carrefours des grandes villes retentissent de hurlements nocturnes ; (4, 610) et vous, Furies vengeresses, vous tous, dieux d’Élise mourante, écoutez sa prière, et faites que mes vœux tournent au juste châtiment des parjures. S’il faut que cette tête maudite touche au port et aborde sur la terre d’Italie, si c’est là le terme de ses courses, si tel est l’arrêt de Jupiter, que du moins le perfide, assailli par vingt nations belliqueuses, chassé de ses frontières, arraché aux embrassements d’Iule, implore, des secours étrangers, et voie mourir d’une mort lamentable ses plus chers compagnons ; et quand il se sera soumis aux conditions d’une paix inique, qu’alors même il ne jouisse ni de son empire tant désiré, ni de la lumière du jour, (4, 620) mais qu’il meure avant le temps, et que son corps, privé de sépulture, gise sur l’arène. Voilà mon dernier vœu, voilà le dernier cri qui m’échappe avec mon sang. Et vous, ô mes Tyriens, exercez vos haines contre ses descendants et toute sa race future, et rendez cet honneur suprême à ma cendre : qu’entre les deux peuples il n’y ait ni amour ni alliance. Sors enfin, sors de mes froids ossements, toi, mon vengeur, toi qui, le fer et la flamme à la main, poursuivras partout les enfants de Dardanus. Que dès maintenant et à jamais, qu’en tout temps les deux peuples armés se rencontrent : rivages contre rivages, flots contre flots, fer contre fer, qu’ils se cherchent et se combattent, eux et leurs derniers neveux. »
(4, 630) Elle dit, et, roulant dans son âme mille projets furieux, elle cherche le moyen le plus prompt de rompre la trame de ses jours odieux. Elle appelle Barcé, nourrice de Sichée, son époux ; car la sienne avait laissé ses froides cendres dans l’antique Tyr. « Chère nourrice, lui dit-elle, fais venir ici ma sœur Anna ; dis-lui qu’elle aille en toute hâte se plonger dans une eau pure, qu’elle amène les victimes, et qu’elle porte sur les autels les objets sacrés des expiations marquées par la prêtresse. Toi-même orne ta tête de saintes bandelettes. Je veux achever le sacrifice que j’ai offert au roi du Styx et pour lequel j’ai déjà tout préparé ; je veux finir mes tourments, (4, 640) et livrer moi-même à la flamme l’image du Troyen. » Elle dit, et dans son empressement la vieille Barcé se hâtait d’un pas tremblant. Cependant la reine, dans un dernier transport, et comme possédée de la fureur de mourir, la prunelle égarée et sanglante, les joues tremblantes et livides, et déjà pâle de la pâleur de la mort, se précipite vers le fond du palais, monte en désespérée au haut du bûcher, et tire du fourreau l’épée du Troyen, cette épée, hélas ! qui n’était point destinée à cet usage. Après qu’elle eut regardé ce qui lui restait d’Ilion, ces vêtements, et ce lit tant connu, (4, 650) elle suspendit un moment ses larmes et ses pensées, se pencha sur la couche nuptiale, et laissa échapper ces dernières paroles : « Chères dépouilles, tant que le destin et les dieux l’ont permis, recevez mon âme et délivrez-moi de mes peines. J’ai vécu, et j’ai fourni la carrière que m’avait marquée la fortune ; et maintenant mon ombre descendra glorieuse aux enfers. J’ai fondé une ville superbe, j’ai vu s’élever mes murailles ; j’ai vengé mon époux, j’ai puni un frère assassin. Heureuse, hélas ! trop heureuse, si les vaisseaux troyens n’eussent jamais touché ces rivages ! » Elle dit, et, collant ses lèvres sur sa couche : « Mourir sans vengeance ! (4, 660) mais mourons : oui, oui, ce m’est encore doux de descendre ainsi chez les morts. Que le cruel voie, du haut de sa poupe, cette flamme qui va me consumer ; qu’il en repaisse ses yeux, et qu’il emporte avec lui ce funeste présage de ma mort. »
À ces mots, qu’elle achevait à peine, ses femmes la voient tomber sous le fer et l’épée encore fumante dans ses mains ensanglantées. Un cri lamentable éclate dans tout le palais ; la Renommée court en furieuse répandre la nouvelle dans la ville bouleversée : on n’entend partout que gémissements, que lamentations, que hurlements de femmes éplorées ; l’air retentit de lugubres clameurs. On dirait que Carthage s’écroule renversée par l’ennemi qui s’y précipite, (4, 670) ou l’antique cité de Tyr, et que les flammes déchaînées s’élancent en tourbillons au-dessus des demeures des hommes et des temples des dieux.
À cette nouvelle, Anna se sent défaillir : bientôt elle accourt épouvantée, se déchirant le visage, se meurtrissant le sein, et arrive à travers la foule jusqu’à sa sœur mourante, qu’elle appelle encore par son nom. « Ma sœur, il est donc vrai, tu me trompais ! Voilà donc ce que me préparaient ce bûcher, ces feux, ces autels ! Abandonnée par toi, m’en plaindrai-je assez ? As-tu donc méprisé ta sœur que tu n’as pas voulu qu’elle t’accompagnât chez les morts ? Tu m’aurais appelée aux mêmes destins ; le même fer, le même coup, la même heure nous eût enlevées toutes les deux. (4, 680) Et c’est donc moi qui de mes mains élevais ce bûcher, moi qui invoquais les dieux de la patrie, pour être loin de toi, cruelle, quand tu mourais ? Oui, ma sœur, tu m’as tuée, et toi et ce peuple, et le sénat, et cette ville… Vite, une eau pure, que je lave ses blessures ! et s’il erre encore sur sa bouche un dernier souffle, que je le recueille avec mes lèvres. » En parlant ainsi, elle avait franchi les degrés du bûcher, et, tenant embrassée Didon expirante, elle la réchauffait sur son sein, et étanchait en gémissant le sang noir de sa blessure. Didon, tâchant de rouvrir ses yeux appesantis, retombe défaillante : le sang bouillonne en sifflant au fond de sa blessure : (4, 690) trois fois, se soulevant avec effort et s’appuyant sur son coude, elle se dresse ; trois fois elle retombe sur sa couche ; ses regards errants cherchent encore la lumière des cieux ; elle la retrouve, et soupire.
Alors la puissante Junon, ayant pitié de cette longue douleur et de ce laborieux trépas, envoya Iris du haut de l’Olympe, pour dégager cette âme en lutte des membres qui l’enchaînaient. Car Didon ne mourant pas d’une mort méritée et par l’arrêt des destins, mais d’un coup prématuré, et par de tristes et soudaines fureurs, Proserpine ne lui avait point encore enlevé le cheveu fatal, et n’avait pas encore dévoué sa tête aux ténèbres de l’Orcus. (4, 700) Iris donc, traversant les cieux sur ses ailes humides de rosée, et se teignant de mille couleurs sous les rayons opposés du soleil, descend du haut des airs, et s’arrête sur la tête de Didon : « Je porte, dit-elle, à Pluton ce cheveu sacré, et par son ordre je te délivre de ce corps. » Elle dit, et de sa main coupe le cheveu fatal : en ce moment la vie échappe à Didon avec la chaleur, et son âme s’exhale dans les airs.
Livre V
Virgile
L’Énéide
Traduction par Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 292-310).
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LIVRE V.
(5, 1) Cependant Énée, ferme dans ses projets, tenait déjà la haute mer, et fendait, en dépit de l’aquilon, les noirs abîmes des flots : il tourne ses regards vers ces murs qu’éclairent les flammes allumées par la malheureuse Élise. La cause d’un si grand incendie, il l’ignore ; mais il sait l’implacable ressentiment de l’amour outragé, et ce que peut une femme en furie ; et ses sombres pressentiments ont passé dans les cœurs des Troyens.
Dès que les vaisseaux eurent cinglé au large, que les terres eurent disparu, et que tout ne fut plus que ciel et mer, (5, 10) Énée vit s’arrêter sur sa tête un nuage bleuâtre, portant dans ses flancs la nuit et la tempête ; une nuit affreuse tomba sur les eaux. Palinure lui-même s’écrie, du haut de la poupe : « Quelles nuées, hélas ! ont enveloppé les airs ! Ô Neptune, que nous prépares-tu ? » Il dit, ordonne aux matelots d’amener les voiles, et de peser de toutes leurs forces sur les rames : lui-même il présente obliquement sa voile au vent, et s’adressant à Énée : « Magnanime Énée, non, quand Jupiter lui-même me l’assurerait, je n’espérerais pas, sous un ciel aussi menaçant aborder en Italie ! Les vents ont changé ; ils frappent en flanc nos voiles frémissantes ; et du couchant ténébreux (5, 20) ils accourent avec furie : tout le ciel n’est bientôt plus qu’un nuage. Vainement nous voudrions lutter et tenir ferme contre la tourmente : la fortune l’emporte, suivons-la ; où elle nous appelle, là est notre route. Je ne crois pas que nous soyons bien loin des rivages fidèles de votre frère Éryx, et des ports siciliens, si ma mémoire retrace sûrement à mes regards les astres que j’ai observés. » Alors le pieux Énée : « Je vois bien depuis longtemps que les vents nous commandent, et que vous vous roidissez en vain contre leur fureur. Tournez donc la voile du côté de la Sicile : est-il une terre plus douce à mon cœur, et où je souhaite plus de voir relâcher mes vaisseaux fatigués, (5, 30) que celle qui me garde un hôte du sang troyen, Aceste ; que celle qui a recueilli dans son sein les os de mon père Anchise ? » Il dit : on gagne les ports de la Sicile ; les voiles s’enflent au soufle heureux des zéphyrs ; la flotte est emportée sur les ondes, et les Troyens joyeux touchent enfin ces rivages connus.
Cependant, du sommet d’une montagne, Aceste étonné a découvert l’arrivée des Troyens, et leurs vaisseaux amis : il accourt au rivage, couvert de la peau d’une panthère de Libye, et brandissant le terrible dard des chasseurs. Né d’une mère troyenne et du fleuve Crimise, Aceste n’a point oublié ses ancêtres : (5, 40) il témoigne donc aux Troyens sa joie de les revoir, les reçoit avec le luxe royal d’une hospitalité champêtre, les relève et les console par tous les secours de l’amitié. Le lendemain, dès que les premiers traits de la lumière partis de l’orient eurent mis en fuite les étoiles, Énée convoqua sur le rivage ses compagnons, et du haut d’un tertre leur parla ainsi :
« Illustres enfants de Dardanus, vous de qui le sang remonte jusqu’aux dieux, l’année a parcouru le cercle entier des mois révolus, depuis que les restes mortels de mon père et ses os ont été déposés par nous dans le sein de la terre, et que nous avons consacré à ses mânes divins de funèbres autels. (5, 49) Voici venir ce jour de lugubre mémoire, ce jour (vous le voulûtes ainsi, grands dieux !) qui sera pour moi à jamais funeste, à jamais vénérable. Quand je vivrais exilé dans les sables de Gétulie, quand les mers de la Grèce m’auraient livré captif à l’odieuse Mycènes, je ne laisserais pas d’accomplir ces vœux annuels, d’honorer ce jour par des pompes solennelles, de parer les autels des dons chers aux morts. Nous voici sur la tombe et sur la cendre même de mon père ; et ce n’est pas sans la volonté, sans la faveur singulière des dieux : l’onde elle-même nous a amenés dans un port ami. Honorons donc à l’envi la mémoire d’Anchise ; (5, 59) demandons-lui des vents favorables ; et qu’il veuille bien, quand j’aurai bâti une ville, que je renouvelle chaque année ces sacrifices dans des temples consacrés à sa mémoire. Aceste, comme nous enfant de Troie, vous fait présent de deux bœufs pour chaque navire : appelez à vos festins les pénates de la patrie et ceux qu’adore votre hôte, Aceste. Ce n’est pas tout : si la neuvième Aurore fait briller pour les mortels un jour serein, et illumine le monde de ses traits rayonnants, j’ordonnerai des jeux, et vos rapides galères ouvriront le combat sur les eaux. Que ceux qui sont légers à la course, qui excellent à déployer leurs forces, à lancer le javelot et la flèche légère, ou qui, plus hardis, ne craignent pas d’engager la lutte avec le ceste aux rudes lanières, (5, 70) se présentent, et viennent se disputer des palmes méritées. Vous tous cependant priez, et ceignez vos fronts de feuillage. »
Il dit, et le premier ceint son front du myrte maternel : ainsi font Hélymus, Aceste déjà mûr par les années, Ascagne encore enfant ; ainsi fait toute la jeunesse troyenne. Alors, du milieu de l’assemblée, le fils d’Anchise s’avance, environné de la foule des peuples, vers le tombeau de son père. Là il répand, selon les rites, deux coupes remplies du vin pur des libations, deux d’un lait nouveau, deux d’un sang sacré. Il jette des fleurs sur la tombe, et prononce ces paroles : (5, 80) « Salut, ô mon divin père ! salut, cendres chéries, vains restes que j’ai recueillis ! salut, ombre et mânes paternels ! Il ne m’a donc pas été permis, ô mon père, de chercher avec vous cette terre d’Italie, ces fatales contrées, ce Tibre, quel qu’il soit, où les destins m’appellent ! »
À peine achevait-il ces mots, que du fond du tombeau un serpent aux écailles luisantes sort en traînant sept cercles immenses, sept replis tortueux ; tranquille, il embrasse le tombeau, et glisse entre les autels : son dos est marqué de taches azurées ; l’or semé sur ses écailles les embrase de son éclat flamboyant : ainsi l’arc-en-ciel dans les nuages se teint de mille couleurs, sous les feux opposés du soleil. (5, 90) Ce prodige frappe Enée de stupeur : mais le serpent enfin s’allonge, glisse entre les coupes et les vases polis, goûte des mets, se retire sans violence dans le fond du tombeau, et rassasié quitte les autels. La piété du héros s’en émeut davantage, et il continue le sacrifice qu’il a commencé ; incertain s’il a vu le génie tutélaire du lieu, ou un génie, gardien des mânes d’Anchise. Il immole selon la coutume cinq brebis noires, autant de truies, autant de jeunes taureaux noirs. Cependant il répandait le vin des libations, et appelait l’âme du grand Anchise, et ses mânes sortis de l’Achéron. (5, 100) Les Troyens à leur tour apportent leur part des offrandes, en chargent les autels, immolent des taureaux. En même temps on dressait sur les brasiers les vases d’airain : couchés sur l’herbe, les compagnons du héros entretiennent la flamme ardente du festin sacré, et font rôtir les entrailles des victimes.
Enfin le jour fixé pour les jeux, ce jour si attendu, était arrivé, et déjà les coursiers de Phaéthon ramenaient brillante et pure la neuvième Aurore. L’éclat des jeux et le nom de l’illustre Aceste avaient de toutes parts rassemblé les peuples voisins ; leur foule joyeuse remplissait les rivages : tous ils voulaient voir les Troyens, ou même leur disputer les prix. D’abord sont étalés aux yeux et placés au milieu du cirque les présents destinés aux vainqueurs : (5, 110) des trépieds sacrés, de vertes couronnes, des palmes, des armes diverses, des vêtements teints en pourpre, des talents d’or et d’argent. Soudain la trompette annonce, du haut d’un tertre, que les jeux sont ouverts.
La première lutte s’engage entre quatre galères d’une égale grandeur, et leurs vigoureux rameurs ; elles étaient choisies dans toute la flotte troyenne : Mnesthée gouverne la rapide Baleine et son bouillant équipage ; Mnesthée, qui sera un jour Italien, et le père de ta race, ô Memmius ! Gyas montait l’immense Chimère : à sa masse prodigieuse, on dirait une ville flottante ; la jeunesse troyenne, s’y pressant sur trois files, (5, 120) la pousse sur les eaux ; trois rangs de rameurs se lèvent ensemble pour l’ébranler. Sergeste, qui a donné son nom à la famille Sergia, est porté sur l’énorme Centaure ; Cloanthe, sur la verte Scylla ; Cloanthe, le premier de ta race, illustre Cluentius !
Vis-à-vis le rivage écumant s’élève au loin sur la mer un rocher quand les vents d’hiver ont voilé les astres, il disparaît, submergé et battu par les flots tumultueux ; quand la mer se tait, il reparaît au-dessus des ondes immobiles, offrant un délicieux refuge aux plongeons qui s’y reposent au soleil. (5, 129) Là, Énée fait dresser un chêne orné de son feuillage, verdoyante borne fixée pour les matelots, et d’où ils devaient, tournant le rocher par un long circuit, se replier vers le port.
Alors les galères tirent leurs places au sort ; les chefs, sur leurs poupes, paraissent de loin resplendissants d’or et de pourpre ; la jeunesse troyenne, couronnée de branches de peuplier, les épaules nues et luisantes d’huile, s’assied sur les bancs ; et, les bras étendus sur la rame, attentive au signal, elle l’attend : la peur d’être vaincus, l’amour dévorant de la gloire font battre et bondir les cœurs dans les poitrines. Enfin l’airain sonore donne le signal ; tous (5, 140) au même instant s’élancent de leurs places ; les cris des matelots frappent la voûte des cieux ; l’onde écume sous les efforts des bras ramenés en arrière ; tous ensemble y creusent de larges sillons ; la mer entière s’ouvre, soulevée par la rame et par la triple pointe des proues. Moins vites fondent les chars à deux coursiers ; moins vites ils s’emparent de l’espace, et se répandent hors des barrières ; avec moins d’impatience leurs conducteurs, les laissant s’emporter, secouent les rênes ondoyantes, et, le fouet suspendu, se penchent sur le timon. Alors les applaudissements de la foule frémissante, les vœux bruyants de l’amitié retentissent dans les forêts d’alentour ; (5, 150) et la rive sonore et les collines ébranlées roulent au loin l’écho de ces clameurs immenses.
Au milieu de la foule et des frémissements du rivage, Gyas le premier vole, et devance ses rivaux ; Cloanthe le suit ; ses rameurs sont plus forts, mais le poids du navire les retarde. Après eux viennent à égale distance la Baleine et le Centaure, qui tâchent de se passer l’une l’autre. Tantôt la Baleine est la première, tantôt s’échappe devant elle l’immense Centaure ; tantôt se serrant de front, les deux galères vont, et de leurs longues carènes sillonnent les ondes salées. Déjà les quatre navires voguaient à la hauteur du rocher et atteignaient la borne, (5, 160) quand Gyas, le premier sur les flots et déjà vainqueur, crie à son pilote Ménètes : « Pourquoi ce détour à droite ? gouverne de ce côté-ci ; côtoie ce bord, et laisse la rame raser les rochers à gauche : que les autres tiennent la haute mer. » Il dit ; mais Ménètes, craignant les rochers sous l’eau, détourne sa proue, et gagne au large. « Qu’as-tu donc à t’écarter, Ménètes ? encore un coup, rapproche-toi des rochers, » lui criait Gyas en le rappelant. Et soudain il voit Cloanthe qui le presse par derrière, et qui déjà le gagne. Cloanthe saisit l’espace qui était entre la galère de Gyas et les rochers retentissants, (5, 170) glisse à gauche, la passe, double la borne, et vogue librement en pleine mer. Alors le jeune homme, qui perdait la victoire, sentit s’allumer dans son cœur une ardente colère ; des larmes coulèrent sur ses joues ; s’oubliant lui-même, et son honneur et le salut des siens, il précipite l’indocile Ménètes du haut de la poupe dans les flots. En même temps il court au gouvernail, et, pilote à son tour, il encourage les siens, et tourne le timon du côté du rivage. Mais le vieux pilote, sortant enfin du fond des eaux, gagne, tout ruisselant et appesanti par ses vêtements humides, (5, 180) le haut du rocher, et s’assied sur sa cime aride. Les Trovens avaient ri de le voir et tomber et nager ; ils rient en le voyant rejeter de sa poitrine les flots amers.
Cependant les deux derniers, Mnesthée et Sergeste, s’enflamment à l’espérance de vaincre Gyas, un moment retardé. Sergeste s’approche du but, et devance Mnesthée ; mais il ne le passe qu’à demi de la galère, et la proue de la Baleine serre toujours les flancs du Centaure. Mnesthée parcourant à grands pas les bancs de ses rameurs, les échauffait de sa voix : « Allons, allons, et courbez-vous sur vos rames, (5, 190) compagnons du grand Hector, vous qu’en ce jour qui fut le dernier de Troie, j’ai choisis pour les miens ! Voici, voici l’instant de déployer ces forces et ce courage qui vous sauvèrent des syrtes de Gétulie, des fureurs de la mer Ionienne, et des courants entraînants de Malée. Je n’aspire pas au premier rang ; non, Mnesthée ne prétend pas à la victoire. Si pourtant… Mais, ô Neptune, fais triompher celui qu’il te plaira ! Ah ! du moins ayons honte d’arriver les derniers ; compagnons, que ce soit là notre victoire ; défendons-nous du déshonneur. » Il dit, et d’un immense effort ils pèsent ensemble sur leurs rames ; l’airain du navire tremble sous les vastes coups de l’aviron, l’onde sillonnée s’enfuit : les rameurs, la bouche desséchée, halètent ; un souffle entrecoupé bat leurs flancs, et des flots de sueur en ruissellent. (5, 201) Un accident leur donna la victoire tant désirée. Tandis que, furieux d’être dépassé, Sergeste court entre les rochers sur la poupe rivale, et veut saisir un intervalle périlleux, le malheureux heurte la pointe avancée des écueils, et s’y engage. Les rochers en sont ébranlés ; les rames, repoussées par leurs saillies aiguës, s’y brisent en éclats, et la proue fracassée demeure suspendue. Les matelots se lèvent tous ensemble, et, poussant un grand cri, s’arrêtent : on s’arme de crocs de fer, de longs pieux à la pointe acérée ; on recueille çà et là les débris flottants des rames. (5, 210) Cependant Mnesthée, que réjouit le malheur de Sergeste, s’enflamme par le succès ; ses rameurs redoublent de vitesse ; il invoque les vents, glisse sur la mer, et s’emporte à travers l’espace libre des eaux. Telle, dans le creux de la roche poreuse où elle a sa demeure et sa douce couvée, une colombe troublée tout à coup prend son essor vers la plaine, et dans son épouvante bat de l’aile au-dessus de son nid avec un bruit immense ; bientôt glissant dans l’air tranquille, elle rase le liquide azur, et ne fait qu’y soutenir son vol rapide. Ainsi Mnesthée s’élance ; ainsi la Baleine échappée fend les flots au bout de la carrière ; ainsi l’emporte son essor impétueux. (5, 220) D’abord elle laisse derrière elle Sergeste luttant contre les écueils, tâchant de se dégager des bancs de sable, implorant en vain du secours, et essayant de se remettre à flot avec ses débris de rames. De là Mnesthée poursuit Gyas, et la vaste et pesante Chimère, qui, dépourvue de son pilote, lui a bientôt cédé.
Cloanthe restait seul, et il avait presque achevé sa course : Mnesthée fond sur lui, et le presse de toute la force de ses rames. Alors redoublent les cris des spectateurs ; alors on l’encourage par mille vœux ardents ; le ciel retentit d’un immense fracas. Ceux de la galère de Cloanthe comptent pour rien leur avantage et un honneur déjà conquis, (5, 230) s’ils ne les gardent ; et ils veulent cent fois mourir pour la gloire. Le succès nourrit l’ardeur des matelots de Mnesthée ; ils peuvent vaincre, parce qu’ils croient le pouvoir. Et peut-être les deux galères allaient à proues égales saisir le prix de la victoire, si Cloanthe, étendant ses bras vers les eaux, ne se fût répandu en prières, et n’eût invoqué les dieux de la mer : « Divinités qui avez l’empire de ces mers où je cours, je vous immolerai avec joie, oui, j’en fais le vœu, un taureau blanc sur ce rivage, au pied de vos autels ; je jetterai les entrailles de la victime dans les flots amers, et j’y répandrai le vin des libations. » Il dit, et du fond des eaux tout (5, 240) le chœur des Néréides et de Phorcus, et la Nymphe Panopée, entendirent sa voix. Palémon lui-même de sa puissante main pousse la galère, qui, plus rapide que le Notus ou que la flèche légère, vole vers le rivage, et s’enfonce dans le port.
Alors le fils d’Anchise, après avoir appelé tous les combattants, selon la coutume, fait proclamer par la voix retentissante du héraut Cloanthe vainqueur, et le couronne lui-même du laurier verdoyant. Il fait ensuite distribuer à chaque galère trois jeunes taureaux, au choix des combattants, des vins, et des talents d’argent. Les chefs reçoivent de lui des récompenses d’un prix plus relevé. (5, 250) Au vainqueur il donne une chlamyde tissue d’or, où serpente en un double contour la pourpre mélibéenne. On y voyait représenté l’enfant royal des forêts de l’Ida ; un javelot à la main, il fatigue à la course les cerfs rapides ; échauffé, haletant, il semble respirer : soudain l’oiseau qui porte la foudre fond sur lui, et l’enlève entre ses serres. Les vieux gouverneurs de l’enfant tendent vainement les bras vers le ciel, et les chiens jettent aux vents des aboiements furieux. Mnesthée, que sa vigoureuse adresse avait porté à la seconde place, (5, 259) reçoit pour récompense une cuirasse tissue d’une triple maille d’or, ornement et défense à la fois : Énée vainqueur de Démolée la lui avait enlevée près du rapide Simoïs, au pied des hauts remparts d’Ilion. Phégée et Sagaris, deux esclaves, rassemblant pour la porter leurs robustes épaules, fléchissaient sous le poids de ses anneaux multipliés ; mais Démolée autrefois, léger sous cette énorme armure, poussait devant lui les Troyens dispersés. Pour troisième prix, Énée donne à Gyas deux grands bassins d’airain, deux coupes d’argent d’un travail parfait, et d’où ressortaient des figures en relief.
Déjà tous les prix étaient distribués, et, fiers de leurs trophées, les chefs marchaient la tête ceinte de bandelettes de pourpre, (5, 270) quand Sergeste, après s’être à grand’peine dégagé des funestes écueils, revint dépouillé d’un banc de ses rameurs, honteux, et ramenant au milieu des rires sa débile galère. Tel un serpent qu’une roue a surpris sur la montée d’un chemin et traversé de son cercle d’airain, ou qu’un voyageur a laissé tout meurtri sous le coup d’une pierre et demi-mort ; pour fuir il se tord en longs et impuissants replis. Terrible d’un côté, les yeux ardents, sa tête se dresse encore altière et sifflante ; mais de l’autre côté où la blessure interrompt le jeu des anneaux, il est arrêté ; et c’est en vain qu’il courbe et recourbe ses restes mutilés. (5, 280) Ainsi dégarnie de rames et attardée se traînait la galère ; elle navigue pourtant avec ses voiles, et, sous le vent qui les enfle, elle rentre dans le port. Énée, heureux de voir qu’il a sauvé son vaisseau et ramené ses compagnons, donne à Sergeste sa part des récompenses promises : c’est une jeune esclave Crétoise, Pholoé, savante dans les arts de Minerve, et mère de deux enfants à la mamelle.
Ce combat terminé, Énée se rendit dans une prairie qu’enfermaient de toutes parts des coteaux couronnés de forêts ; au milieu du vallon (5, 289) était un cirque naturel : le héros s’y transporte entouré de la foule des Troyens, et y prend sa place. Là il invite par de nobles encouragements tous ceux qui veulent lutter à la course, et il propose des prix. De tous côtés accourent et Troyens et Siciliens, et à leur tête Nisus et Euryale : Euryale, que distinguent sa beauté et les grâces de la verte jeunesse ; Nisus, sa pieuse tendresse pour le bel enfant. Après eux viennent Diorès, de la race royale de Priam ; Salius d’Acarnanie, patron de Tégée d’Arcadie ; (5, 300) enfin deux jeunes Siciliens, Hélymus et Panope, accoutumés à vivre dans les forêts, et compagnons assidus du vieil Aceste. Il en vint d’autres encore, dont l’oubli nous a caché les noms.
Enée les voyant rassemblés leur parla ainsi : « Écoutez, jeunes gens, et que vos cœurs joyeux s’ouvrent à mes paroles : nul de vous ne se retirera de la lice sans un présent de mes mains. Je vous donnerai deux javelots armés d’un fer poli, avec une hache à deux tranchants ciselée en argent ; cette récompense sera commune à tous. Les trois premiers vainqueurs recevront trois prix, et l’olivier triomphal ceindra leurs fronts. (5, 310) Au premier je destine un coursier richement équipé ; au second, un carquois d’Amazone, rempli de flèches de Thrace, qu’embrasse un large baudrier d’or, et que noue une agrafe de luisantes pierreries : que le troisième s’en retourne content de ce casque, dépouille d’un Grec. »
Il dit, chacun prend sa place, le signal est donné ; et tous, quittant la barrière, s’emportent à travers l’espace, et s’y répandent comme un tourbillon : tous fixent de l’œil le but. À leur tête, Nisus court, bondit, laissant les autres loin derrière lui, plus rapide que le vent et que l’aile du tonnerre. (5, 320) Salius le suit, mais le suit à une grande distance ; et à son tour il laisse un large espace entre Euryale et lui. Euryale a les devants sur Helymus, derrière qui vole Diorès ; Diorès, qui déjà presse de son pied sa trace, penché sur son épaule ; et s’il y avait plus d’espace à franchir, il s’échapperait devant lui, ou laisserait la victoire incertaine. Déjà ils étaient arrivés à l’extrémité de la carrière et ils touchaient au but, quand le malheureux Nisus tomba ; il avait glissé sur le terrain et sur le vert gazon, trempés du sang des taureaux qui y avaient été récemment immolés. (5, 331) Là le jeune homme, déjà vainqueur, déjà triomphant, ne peut retenir ses pas chancelants sur le sol ; il roule étendu sur l’herbe fangeuse et humide encore du sang des sacrifices. Dans son malheur au moins il n’oublie pas Euryale, son cher Euryale : mais, se relevant soudain du sol qui l’a trahi, il s’oppose à Salius, qui tombe précipité sur l’épaisse arène. Euryale passe comme l’éclair, et, vainqueur par cette tendre ruse de l’amitié, il tient la tête des coureurs, et vole au milieu des cris et des frémissements de la foule enivrée. Hélymus arrive après lui, et la troisième palme est à Diorès. (5, 340) Cependant Salius remplissait de ses clameurs l’immensité du cirque, et jetait ses plaintes aux premiers rangs de l’amphithéâtre. Il réclame pour lui l’honneur que la ruse lui a ravi. Euryale a pour lui la faveur de l’assemblée, ses larmes qui le font paraître plus charmant, sa vertu encore plus gracieuse, unie à un beau corps. Diorès le soutient ; il s’emporte, il s’écrie qu’il a vainement approché de la victoire et gagné le troisième prix, si le premier est décerné à Salius. Alors Énée : « Jeunes gens, les récompenses que je vous ai promises vous sont assurées, et personne n’a rien changé à l’ordre des prix. (5, 350) Souffrez seulement que je console un ami malheureux. » Il dit, et donne à Salius l’immense dépouille d’un lion de Gétulie, avec ses crins touffus et ses ongles d’or. Alors Nisus ; « Si la part des vaincus est si belle, et si vous avez pitié de ceux qui tombent, que réservez-vous donc à Nisus qui soit digne de lui, à Nisus qui eût mérité la première couronne, si la fortune ennemie ne la lui eût enlevée comme à Salius ? » Et en même temps il montrait son visage et ses membres tout souillés de sang et de fange. Énée lui sourit avec bonté, et lui met entre les mains un bouclier, précieux ouvrage de la main de Didymaon, (5, 360) que les Grecs avaient autrefois arraché, des portes sacrées du temple de Neptune. Ce magnifique présent console le noble jeune homme.
Les courses achevées et les prix distribués : « Maintenant, dit Énée, si quelqu’un d’entre vous se sent assez de courage et de vigueur pour le combat du ceste, qu’il se présente, et qu’il lève ses bras enveloppés des rudes lanières. » Il dit, et propose deux prix : au vainqueur un jeune taureau, dont la tête sera parée de bandelettes et de lames d’or ; au vaincu, pour le consoler, une épée et un casque magnifique. Aussitôt se montre étalant ses forces prodigieuses Darès, et il se lève au milieu d’un immense murmure : (5, 370) seul autrefois il osait lutter contre Pâris ; seul, près du tombeau où le grand Hector est couché, il vainquit Butès toujours vainqueur, l’énorme Butès qui se vantait d’être de la race d’Amycus de Bébrycie, le terrassa, et l’étendit mourant sur la poudreuse arène. Tel, préludant au combat, Darès lève sa tête altière, montre ses larges épaules, jette en avant ses deux bras tour à tour étendus, et en bat les airs. On lui cherche un rival ; mais dans une si grande foule, nul n’ose se mesurer avec lui, ni armer ses mains du ceste. (5, 380) Alors, dans sa joie insolente, et déjà de l’air d’un vainqueur couronné, il se pose devant Énée, et saisissant le taureau par une corne : « Fils de Vénus, dit-il, puisque personne n’ose s’exposer au combat, jusques à quand demeurerai-je ici ? Qu’ai-je à attendre encore ? Ordonnez qu’on amène le taureau ; il est à moi. » Tous les Troyens de répondre par un murmure flatteur, et de réclamer pour lui la récompense promise. Alors le vieil Aceste gourmande avec douceur Entelle, comme il était assis à ses côtés sur le vert tapis de la prairie : « Entelle, n’as-tu donc été le plus vaillant des héros d’autrefois (5, 390) que pour souffrir d’un cœur trop patient qu’un si beau prix soit enlevé sans combat ? Où est donc cet Éryx vainement vanté, ce dieu, notre maître ? Qu’est devenue ta renommée qui remplissait la Sicile ? Que sont devenues tant de dépouilles suspendues aux portes de ta demeure ? » Entelle lui répond : « Ce n’est pas la peur qui a chassé de mon cœur l’amour des louanges et de la gloire : mais la vieillesse pesante a engourdi mon sang glacé, et éteint dans ce corps languissant mes forces épuisées. Si j’avais encore cette jeunesse qui enhardit la bouillante ardeur de cet insolent, ce ne serait pas le prix (5, 400) qui m’attirerait au combat ; les présents me touchent peu, et ce beau taureau n’est pas ce qui me ferait descendre dans l’arène. » Il dit, et jette sur l’arène deux cestes d’un poids énorme, avec lesquels le redoutable Éryx avait coutume de s’engager dans les luttes, et garnissait ses bras triplement enlacés. Les esprits furent frappés de stupeur à la vue de cette masse effroyable où la peau d’un bœuf entier, soudée par le fer et le plomb se repliait sept fois sur elle-même. Darès surtout reste saisi et recule devant de pareilles armes. Le magnanime fils d’Anchise soulève ce couple prodigieux, en manie les immenses nœuds çà et là déroulés. Alors le vieil Entelle : (5, 410) « Et que serait-ce donc si vous eussiez vu les cestes, les armes d’Hercule lui-même, et ce triste et fameux combat livré sur ce même rivage ? C’étaient là les armes que portait jadis votre frère Éryx ; voyez, elles sont encore souillées des restes sanglants des crânes fracassés. Ce fut avec ces armes qu’il tint ferme contre le grand Alcide ; c’étaient aussi les miennes, lorsqu’un sang plus vif entretenait mes forces, et que la vieillesse ennemie ne s’était pas encore répandue sur mes tempes blanchissantes. Mais si Darès se retire devant nos armes, et si le pieux Énée et Aceste, à la voix de qui j’ai cédé, ont à cœur d’égaliser la lutte, je le veux bien, Darès, et je te fais grâce des cestes d’Éryx : (5, 420) rassure-toi donc, et à ton tour dépouille les cestes troyens. » À ces mots, il rejette de ses épaules sa double tunique, met à nu ses membres énormes, ses grands os, ses redoutables bras, et se pose, athlète immense, au milieu de l’arène. Alors Énée fait apporter des cestes égaux, et lui-même les enlace aux bras des deux rivaux appareillés.
Tous deux aussitôt, les poings en avant, se dressent sur leurs pieds, et lèvent en l’air leurs bras intrépides. Et d’abord ils rejettent loin des coups leur tête relevée en arrière ; bientôt leurs mains se mêlent, et ils engagent la lutte. (5, 430) L’un, plus léger, plus agile, a l’avantage de la jeunesse ; l’autre, plus ramassé dans ses membres, se défend par sa masse, mais il chancelle sur ses genoux engourdis et tremblants, et sa pénible haleine bat ses vastes flancs. Longtemps l’un et l’autre se portent mille coups perdus ; les cestes précipités tantôt tombent sur leurs flancs creux, tantôt retentissent sur leurs poitrines ébranlées ; on voit errer autour de leurs oreilles et de leurs tempes leurs mains infatigables ; leurs joues crient sous la dure et pesante lanière. Entelle, qu’affermit son propre poids, demeure immobile dans le même effort, et par d’adroits mouvements, par un vigilant coup d’oeil, ne fait qu’esquiver les coups. Darès, semblable au guerrier qui assiège les remparts élevés d’une ville, (5, 440) ou qui, posté sous les armes, investit un fort au haut d’un mont, épie tantôt un accès, tantôt un autre, parcourt la place en tout sens, l’enveloppe de son art, et la presse de mille assauts impuissants. Entelle se dresse, déploie son bras droit et le lève en l’air ; Darès voit venir d’en haut le coup, et par un vif écart s’y dérobe. Entelle perd son effort dans les airs, et, de lui-même entraîné, il tombe à terre de tout son vaste poids : ainsi au sommet de l’Érymanthe et de l’Ida tombe avec ses racines un pin creux de vétusté. (5, 450) Troyens et Siciliens, tous se lèvent émus ; un immense cri monte au ciel : Aceste le premier accourt ; vieux, il plaint son vieil ami tombé, et l’aide à se relever. Mais le héros, que sa chute n’a ni affaibli ni épouvanté, revient plus furieux au combat ; la colère, la honte, le sentiment de la gloire ont irrité son courage et rallumé son sang ; et voilà que, plus impétueux, il revient contre Darès étourdi, et le pousse çà et là dans l’arène, redoublant ses coups et de la main droite et de la gauche, sans trêve ni répit : comme tombe des nuages sur nos toits la grêle serrée et retentissante, ainsi pleuvent les coups sur Darès ; (5, 460) ainsi de ses deux bras précipités Entelle chasse et culbute Darès.
Énée ne souffrit pas que la colère d’Entelle allât plus loin, et que le vieil athlète s’emportât jusqu’aux fureurs de la vengeance ; il mit fin à la lutte, arracha aux mains d’Entelle Darès épuisé, et le consola par ces douces paroles : « Malheureux, quelle démence s’est emparée de toi ? Ne sens-tu pas une force autre que celle d’un bras mortel, et que le ciel est contre toi ? Rends les armes à un dieu. » Il dit, et de la voix arrête le combat. Les amis de Darès l’emportent de l’arène, se traînant sur ses genoux rompus, abandonnant deçà et delà sa tête flottante, (5, 470) et rejetant de sa bouche un sang épais avec ses dents brisées : ils le ramènent vers les vaisseaux, et reçoivent le casque et l’épée promis au vaincu ; ils abandonnent à Entelle la palme et le taureau. Alors Entelle vainqueur, et fier du prix de la victoire, s’écrie dans le transport d’un juste orgueil : « Fils de Vénus, et vous, Troyens, connaissez aujourd’hui Entelle, et voyez quelle a été la vigueur de ses jeunes ans, et de quelle mort vous avez rappelé Darès. » Il dit, se présente en face du taureau, prix du combat, se dresse, et de son bras droit ramené en arrière lui assène entre les deux cornes un si rude coup de son ceste, (5, 480) qu’il lui brise le crâne et en fait jaillir la cervelle. Le taureau s’ébranle, chancelle, tombe. « Éryx, s’écrie alors Entelle, reçois cette victime, plus digne de toi que Darès : vainqueur pour la dernière fois, je dépose mon ceste et je renonce à mon art. »
Aussitôt Enée invite au combat de l’arc ceux qui s’y veulent signaler, et propose des prix. Lui-même d’un bras vigoureux élève un mât tiré du vaisseau de Sereste, au haut duquel une colombe, but mobile des flèches, est attachée et se débat suspendue. (5, 490) Les rivaux accourent, et leurs noms sont jetés dans un casque pour être tirés au sort. Le premier qui est proclamé au milieu des applaudissements de la foule est celui d’Hippocoon, fils d’Hyrtacus : après lui sort le nom de Mnesthée, tout à l’heure vainqueur dans le combat des galères, de Mnesthée encore ceint de la verte branche de l’olivier. Le troisième est Eurytion, ton frère, ô illustre Pandarus, toi qui, pour obéir à Minerve, rompant tout à coup les traités de Troie, lanças un trait au milieu des Grecs. Aceste est le dernier dont le nom sort du casque ; Aceste, qui ose encore, dans ses vieux ans, tenter les vifs exercices de la jeunesse. (5, 500) Chacun alors courbe de toutes ses forces son arc flexible, et tire les flèches du carquois. La première que pousse au ciel la corde frémissante, est celle du jeune fils d’Hyrtacus : elle fend les airs, touche au mât, le perce et l’ébranle : l’oiseau s’effraye et bat de l’aile ; l’arène retentit d’immenses applaudissements. L’ardent Mnesthée s’avance, l’arc bandé, visant à la cime du mât, l’œil et le trait tendus vers le but. Malheureux, (5, 510) il ne put atteindre l’oiseau, et ne fit que rompre les nœuds de lin qui l’attachaient au mât et l’y tenaient suspendu. La colombe s’envole, fuit dans les nues et vers la région des vents. Soudain Eurytion, qui tenait son arc bandé et sa flèche toute prête, invoque son frère et son maître, suit des yeux dans l’espace azuré la colombe joyeuse, et la perce sous la nue noire, comme elle s’y enfonçait d’une aile triomphante. L’oiseau perd la vie au milieu des airs, tombe, et en tombant rapporte le trait qui l’a percé. Aceste restait seul, n’ayant plus de palme à disputer ; (5, 520) il veut du moins signaler son adresse et d’une main de maître faire siffler son arc ; il décoche un trait dans les airs ; mais, ô prodige soudain ! ô présage redoutable, qu’un grand événement interprété trop tard par les devins effrayants devait confirmer ! le trait volant à travers les nues s’enflamme, marque au loin sa route d’un sillon de lumière, et se perd consumé dans les vaporeux espaces : pareil à ces étoiles volantes qui, détachées du ciel, traversent les airs et traînent une chevelure étincelante. (5, 529) Troyens et Siciliens, tous frappés d’un saint effroi, invoquent les dieux. Cependant Enée accepte l’augure, embrasse l’heureux Aceste, et, le comblant de présents, lui dit : « Acceptez-les, prince vénérable ; le roi de l’Olympe lui-même, vous exceptant par ce prodige du sort commun des vainqueurs, vous réservait ce prix ; c’est le vieil Anchise qui vous le donne par mes mains : recevez donc cette coupe ciselée qu’autrefois Cissée, roi de Thrace, donna à mon père Anchise, souvenir et gage précieux de son amitié. » Il dit, met sur son front une verte couronne de laurier, (5, 540) et proclame Aceste premier vainqueur. Le généreux Eurytion ne lui envia pas cette marque insigne de préférence, quoiqu’il eût seul abattu l’oiseau sous la nue. Après eux vient et reçoit sa récompense celui qui a rompu les liens de la colombe ; le dernier proclamé est celui qui perça le mât de sa flèche rapide.
Les jeux n’étaient pas encore fermés, quand Énée appelle à lui le gouverneur et le compagnon du jeune Iule, Épytides, et confie à son oreille fidèle cet ordre secret : « Cours, et va dire à Ascagne que s’il a réuni autour de lui sa troupe enfantine, et mis ses coursiers en ligne, (5, 550) il conduise ses escadrons au tombeau de son aïeul, et s’y montre en armes lui et les siens. » Aussitôt il ordonne à tout le peuple répandu dans l’immense cirque de se ranger, et de laisser la carrière libre. Alors s’avancent les jeunes cavaliers ; et tous, sur leurs coursiers splendidement harnachés, défilent aux yeux de leurs parents. La jeunesse troyenne et sicilienne les admire et frémit d’allégresse. Tous, selon la coutume, ont la chevelure pressée par une guirlande de feuillage ; tous portent à la main deux javelots aux pointes de fer ; quelques-uns ont un léger carquois sur l’épaule ; et sur leur poitrine l’or tombe et se joue en mobile collier. (5, 560) Trois escadrons divers commandés par trois chefs se déploient dans la plaine ; douze cavaliers composent chacun de ces corps brillants, et fiers des chefs qui les guident. Le premier s’avance triomphant sous les ordres du jeune Priam, fils de Polite ; grand et triste nom, illustre rejeton, qui perpétuera glorieusement la race italienne ! Priam monte un coursier de Thrace au poil tacheté de blanc ; ses pieds portent une marque blanche ; une blanche étoile se montre étalée sur son front altier. À la tête du second corps marche Atys, de qui descendent les Atius du pays latin ; Atys, tendre enfant, chéri d’Ascagne enfant. (5, 570) Enfin paraît Ascagne lui-même, Ascagne, le plus beau de tous ; il monte un coursier de Tyr, que la belle Didon lui a donné, souvenir et gage de sa tendre amitié. Les autres enfants courent sur des coursiers siciliens du vieil Aceste.
Les timides cavaliers s’avancent au milieu des applaudissements des Troyens, qui les regardent avec joie, et qui reconnaissent sur leurs visages les traits de leurs aïeux. Après qu’ils eurent joyeux parcouru le cirque entier, et joui des regards de leurs parents, Épytides, qui les voit prêts, donne de loin le signal par un cri, et fait résonner son fouet. (5, 580) À l’instant ils partent en nombre égal, et, se divisant en trois bandes, ils rompent leur escadron : rappelés par les chefs, ils changent leurs mouvements, portent les armes en avant, et font mine de s’attaquer. On les voit tour à tour s’étendre, se replier, s’éloigner, pour se rencontrer encore, s’entremêler par des évolutions alternées, et simuler un combat réel. Tantôt fuyant, ils se découvrent sur les derrières ; tantôt, faisant volte-face, ils se menacent de leurs dards ; tantôt, réunis comme par une trêve, ils se rejoignent et vont ensemble. (5, 590) Tel autrefois dans la Crète montueuse le fameux Labyrinthe, par l’enchaînement obscur de ses murailles, par ses mille détours insidieux, embarrassait dans ses voies ambiguës et retenait dans d’inextricables pièges les pas égarés sans retour. Ainsi les enfants des Troyens se mêlent dans leur course, et entrelacent en se jouant la fuite et le combat ; pareils aux dauphins qui, nageant dans la plaine liquide, fendent les mers de Carpathie et de Libye, et se jouent sur les ondes. Ces coutumes, ces courses et ces luttes, Ascagne le premier les transmit à l’Italie, alors qu’il entoura de murailles Albe la Longue : les anciens Latins apprirent de lui à renouveler ces jeux, qui passèrent des enfants de Troie (5, 600) aux enfants des Albains : c’est d’eux que la grande Rome les a reçus, et depuis elle a conservé leur pompe héréditaire : aujourd’hui encore Troie est le nom de cette fête de l’enfance, et les enfants s’appellent la troupe troyenne.
Au milieu de ces spectacles, la fortune un moment infidèle aux Troyens démentit ses faveurs. Tandis qu’ils célèbrent autour du tombeau d’Anchise ces fêtes diverses, la fille de Saturne, l’implacable Junon, envoie du haut des cieux vers la flotte troyenne Iris et commande aux vents de seconder son aile : Junon nourrit toujours dans son âme agitée son antique et insatiable ressentiment. Iris, précipitant son essor à travers les mille couleurs de son arc, (5, 610) descend, rapide et invisible, sur la terre. Elle voit d’abord les peuples assemblés en foule ; elle parcourt au loin la plage : le port est désert, la flotte abandonnée. Seulement sur la grève solitaire les Troyennes, rassemblées à l’écart, pleuraient Anchise, et toutes en pleurant contemplaient la profonde mer. « Hélas ! se disaient-elles, faut-il qu’après tant de fatigues il nous reste encore tant de mers à traverser ! » Toutes demandent des demeures fixes, une ville ; elles ont assez supporté d’ennuis sur les flots. Iris donc, adroite en ses desseins pervers, se jette au milieu d’elles, quitte ses traits et ses vêtements divins, (5, 620) et prend la forme de la vieille Béroé, épouse de Dorycle d’Ismare, et qui jadis eut un nom, un rang, et des enfants. La fausse Béroé se mêle aux femmes troyennes. « Malheureuses que nous sommes, leur dit-elle, nous que les mains victorieuses des Grecs n’ont pas traînées à la mort sous les murs de notre patrie ! Ah ! peuple déplorable, quelle funeste fin te réserve la fortune ! Voici venir le septième été, depuis que Troie est tombée ; mers orageuses, contrées lointaines, rocs inhospitaliers, climats inconnus, où ne sommes-nous pas emportées ? Depuis quand, le jouet incessant des vagues, ne poursuivons-nous pas l’Italie, qui fuit devant nous ? (5, 630) Ici a régné Éryx, frère d’Énée ; ici commande Aceste, notre hôte : qui nous empêche de bâtir ici des murailles, de donner une ville à nos concitoyens ? Ô ma patrie, ô mes pénates en vain arrachés au fer ennemi ! ne dirai-je donc plus, Voici Troie et ses murailles ? Ne verrai-je jamais les fleuves d’Hector, le Xanthe et le Simoïs ? Que n’allons-nous brûler ces malheureux vaisseaux ? Oui, cette nuit Cassandre m’a apparu en songe : elle m’a mis une torche à la main. "Ici cherchez Troie, m’a-t-elle dit ; ici est votre demeure." Allons, Troyennes, voici le moment d’agir. Qu’attendre encore, après de si grands présages ? Voici quatre autels consacrés (5, 640) à Neptune ; un dieu lui-même allume et nos torches et nos courages. » Elle dit, et, d’un bras qu’anime la rage, elle arrache un brandon, et, l’agitant dans les airs pour l’attiser, elle reluit dans les flammes : le brandon est lancé ; les esprits sont saisis et les cœurs stupéfaits. Cependant la plus âgée d’entre elles, Pyrgo, qui avait nourri de son lait tant d’enfants de Priam, s’écrie : « Troyennes, ce n’est pas Béroé du cap Rhété, ce n’est pas l’épouse de Doryclès que je vois ici ; remarquez cet air et cet éclat divins, ces yeux étincelants, cette vivacité céleste, ce visage, le son de cette voix, cette marche des immortelles. (5, 650) Moi-même j’ai tantôt quitté Béroé : languissante, elle gémit d’être seule privée du spectacle de ces fêtes, et de ne pouvoir porter au tombeau d’Anchise le tribut de ses pleurs. » Elle dit ; les Troyennes inquiètes, incertaines, jettent sur la flotte des regards sinistres, partagées entre l’amour insensé de la terre sicilienne, et la vive espérance de voir les grandeurs promises à Ilion par les destins. Soudain balançant ses ailes, la déesse s’enlève vers les cieux, et dans sa fuite trace sous la nue un grand arc de lumière. Frappées de ce prodige, et transportées de fureur, (5, 660) les Troyennes poussent de grands cris, ravissant aux saints foyers le feu des sacrifices. Quelques-unes dépouillent les autels, et jettent à la fois sur les vaisseaux le feuillage sacré, les guirlandes et les torches allumées. Le feu déchaîné éclate, et court sur les bancs, sur les rames, sur les poupes peintes des galères.
Eumélus court au tombeau d’Anchise et jusqu’au cirque porter la nouvelle de l’incendie des vaisseaux ; les Troyens eux-mêmes tournent les yeux du côté de la flotte, et voient voltiger dans les airs de noirs tourbillons. Ascagne le premier, avec la même ardeur qu’il avait à conduire son jeune escadron, pousse son coursier vers le camp en alarme, et ses gouverneurs hors d’haleine ne peuvent retenir le bouillant jeune homme. (5, 670) « Malheureuses, s’écrie-t-il, quelle est donc cette fureur étrange ? où donc, ou donc allez-vous ? Ce n’est pas la flotte, ce n’est pas le camp des Grecs, ce sont vos espérances que vous brûlez : reconnaissez-moi, je suis votre Iule. » Il dit, et jette à ses pieds le casque qui couvrait son front dans ces jeux, vains simulacres de guerre. Énée accourt aussi, et les Troyens, tous ensemble. À la vue du héros, les Troyennes effrayées s’enfuient çà et là sur le rivage ; elles gagnent furtivement les forêts et les creux des rochers, et vont y cacher leur honte et leur funeste délire : leur cœur est changé ; elles ont reconnu leurs concitoyens, et elles ont secoué l’esprit de Junon. (5, 680) Cependant l’incendie n’a rien perdu de sa force indomptable ; sous le bois humide des navires, il vit alimenté par l’étoupe, qui pousse au dehors une épaisse fumée ; une lente vapeur mine les carènes, et le fléau destructeur descend dans leurs cavités les plus profondes. Rien ne peut arrêter l’embrasement, ni l’effort des bras, ni les torrents d’eau. Alors le pieux Énée de douleur déchire ses vêtements, appelle les dieux à son secours, et, levant les mains au ciel : « Puissant Jupiter, s’écrie-t-il, si vous ne haïssez pas encore les Troyens jusqu’au dernier, si vos antiques bontés pour Ilion vous font prendre en pitié les malheurs des mortels, arrachez notre flotte à la flamme ; (5, 690) sauvez, père des humains, sauvez de la ruine ces faibles restes de Troie : ou, si je suis coupable, achevez, et, vous armant de votre foudre vengeresse, précipitez-moi dans les ombres de la mort, écrasez-moi de votre main tonnante. » II priait encore, quand un noir orage, s’élevant tout à coup, éclate avec furie, et se répand en pluie immense ; les monts et les vallées tremblent sous les coups redoublés du tonnerre ; le ciel entier se fond en torrents impétueux, que noircit encore le souffle serré de l’Auster : l’eau remplit les navires débordés, et trempe leurs bois à demi-brûlés : enfin toute vapeur ardente s’éteint ; quatre galères seulement succombent, et la flotte est sauvée de l’incendie.
(5, 700) Cependant Énée, ébranlé par ce cruel revers, était encore combattu d’immenses soucis et de mille desseins inquiets. Doit-il se fixer dans les champs siciliens, y oubliant ses destins glorieux ? Ira-t-il s’emparer de la rive italienne ? Enfin le vieux Nautès, que Pallas elle-même a instruit, et rendu habile entre tous dans sa science divine, explique au héros les grandes colères des dieux, leurs menaces formidables, l’éternel enchaînement des destins, et le console par ces paroles : « Fils de Vénus, suivons le flux et reflux des destinées : (5, 710) quoi qu’il arrive, il faut surmonter toute fortune par la patience. Vous avez un ami fidèle dans le Troyen Aceste, issu, comme vous, du sang des dieux ; consultez-le, faites qu’il consente à entrer dans vos projets. Confiez à sa bonté ceux des vôtres qui surchargeraient le reste des vaisseaux, ceux qu’ont rebutés les commencements de votre haute et laborieuse fortune, ces vieillards languissants, ces femmes fatiguées de la mer, toute cette foule impuissante, et qu’effrayent les périls : laissez-la se détacher de vous, et se reposer ici, à l’abri de ces murailles, des fatigues de l’exil ; et qu’elle appelle Acesta, du consentement d’Aceste, la ville qu’elle bâtira. »
Ce discours du sage vieillard ranime le héros ; (5, 720) mais son esprit n’en est pas moins déchiré par les soucis. Déjà la Nuit, portée sur son char, parcourait sa sombre carrière, quand l’âme d’Anchise descendue des cieux apparut à Énée, et lui fit entendre ces paroles inespérées : « Ô mon fils, toi que vivant j’aimais plus que la vie ; toi qu’exercent depuis si longtemps les destins d’Ilion, je viens ici par l’ordre de Jupiter, qui a écarté les flammes de ta flotte, et qui du haut de l’Olympe te regarde enfin d’un œil de pitié. Suis les conseils salutaires du vieux Nautès ; que l’élite seulement de tes Troyens, que les cœurs les plus vaillants, (5, 730) te suivent en Italie : une race farouche et indomptable t’attend dans le Latium, où tu auras à la combattre. Mais avant il faut que tu pénètres jusqu’aux demeures infernales, et que, passant le profond Averne, tu ailles, ô mon fils, y visiter ton père. Car je n’habite pas le Tartare impie, ni parmi les tristes ombres, mais avec les âmes pieuses, dans le délicieux Élysée ; c’est là que la chaste Sibylle te conduira, sanctifié par le sang des noires victimes ; c’est là que tu connaîtras toute ta postérité, et quelles murailles te seront données. Adieu ; voici que du milieu de sa carrière la Nuit humide glisse au penchant des cieux, et que l’Orient me souffle la dévorante haleine de ses coursiers haletants. » (5, 740) Il dit, et, comme une vapeur légère, disparaît dans les airs. Mais Énée : « Où se précipite, ô mon père, où s’échappe ton ombre évanouie ? Qui fuis-tu ? qui t’arrache ainsi à mes embrassements ? » En même temps il réveille les feux de son foyer assoupis sous la cendre, offre un gâteau sacré aux pénates de Pergame, et à la chaste Vesta qu’il adore dans son sanctuaire ; et, répandant l’encens à pleines mains, il invoque en suppliant les dieux domestiques. Aussitôt il convoque ses compagnons et Aceste le premier, et leur expose la volonté suprême de Jupiter, les conseils de son père chéri, et ses propres résolutions : on l’approuve ; Aceste consent à tout. (5, 750) On destine pour habiter la nouvelle ville, et on dépose sur le rivage sicilien, les femmes, et tous ceux qui veulent bien demeurer ; cœurs nullement touchés de l’amour de la gloire. Les autres Troyens réparent les bancs des navires, rétablissent les bois consumés par la flamme, et garnissent les galères de rames et de cordages : ils ne sont qu’une poignée, mais c’est la fleur des bouillants courages.
Cependant Enée trace avec la charrue l’enceinte d’une ville ; le sort assigne à chacun sa maison ; il veut que ces murailles soient celles d’Ilion, ces champs ceux de Troie ; le Troyen Aceste se réjouit d’unir à son empire la colonie troyenne ; il lui donne un forum, des lois, un sénat. (5, 759) Alors on élève à Vénus d’Idalie, sur le sommet de l’Éryx, un temple voisin des astres ; enfin un prêtre, un bois sacré qui s’étend au loin, consacrent le tombeau d’Anchise. Neuf jours s’étaient écoulés dans les festins, les sacrifices et les offrandes ; les vents doux avaient aplani les mers, et l’auster, élevant de nouveau ses brises heureuses, appelait les Troyens à cingler au large. Alors éclatent sur toute la rive d’immenses pleurs ; et le jour et la nuit de longs embrassements retardent le moment du départ. Alors les mères troyennes elles-mêmes, et ceux à qui tout à l’heure la vue des flots semblait affreuse, le seul nom de la mer insupportable, veulent partir, et supporter tous les maux du voyage. (5, 770) Énée attendri les console par de douces paroles, et les recommande en pleurant au cœur troyen d’Aceste. Ensuite il ordonne qu’on immole trois jeunes taureaux à Éryx, une brebis aux Tempêtes, et que chacun rompe ses amarres. Lui-même, le front ceint d’une branche d’olivier, debout sur la proue et une coupe à la main, jette dans les flots amers les entrailles des victimes, et y verse le vin des libations. On part ; le vent, soufflant en poupe, presse de son haleine les mâts qui fuient ; les rameurs à l’envi frappent la mer, et en balayent la surface.
Cependant Vénus, en proie aux inquiétudes, aborde Neptune, (5, 780) et, lui ouvrant son âme, exhale ses douleurs en ces mots : « La violente colère de Junon et son insupportable haine me forcent, ô Neptune, de descendre aux humbles prières : ni le temps, ni les pieux hommages de mon fils, ne peuvent adoucir la fille de Saturne ; rien ne réduit cet inflexible cœur, ni les volontés de Jupiter, ni les arrêts des destins. C’est peu que dans son abominable haine, elle ait effacé de la terre phrygienne la ville des Troyens, et traîné de misères en misères leurs déplorables restes ; elle poursuit encore les cendres et les os d’Ilion anéanti : la cause de tant de fureur, elle seule la sait et pourrait la dire. (5, 789) Vous-même naguère avez vu de vos propres yeux comme elle a soulevé contre la flotte troyenne les flots libyens, bouleversé le ciel et la mer, appelant à son aide les tempêtes d’Éole, à la fin impuissantes ; et cela, ô comble d’audace ! dans votre propre empire. Voilà qu’aujourd’hui par un nouveau forfait elle souffle sa rage aux femmes troyennes, les excite à brûler leurs vaisseaux, et force mon fils, privé d’une partie de sa flotte, à laisser ses compagnons sur des bords étrangers. Pour dernière grâce, je vous demande de permettre qu’il fasse voile en sûreté sur vos ondes, et qu’il puisse atteindre le rivage du Tibre et les bords Laurentins, si je ne demande pour lui que ce que les destins lui accordent, et s’il est vrai que les Parques lui donnent ces murs tant promis. »
Le fils de Saturne, le dominateur des mers profondes, répond à Vénus : (5, 800) « Qui a plus que vous, déesse de Cythère, le droit de vous fier à un empire où vous avez reçu la naissance ? N’ai-je pas mérité votre confiance, moi qui souvent ai contenu les fureurs et réprimé la rage du ciel et de la mer, conjurés contre votre fils ? Sur la terre aussi (j’en atteste le Xanthe et le Simoïs) je n’ai pas moins protégé votre Enée. Quand Achille, poursuivant les phalanges haletantes des Troyens, les écrasait contre leurs murailles, en moissonnait des milliers ; que les fleuves gémissaient sous le poids des morts, et que le Xanthe, gêné dans son cours, pouvait à peine rouler jusqu’à la mer ses flots ensanglantés, j’arrachai des mains du fils de Pélée et d’un combat inégal Enée, qui luttait en dépit des dieux, (5, 810) et, le couvrant d’un nuage, je le dérobai au trépas ; et pourtant ce même jour je brûlais de renverser de fond en comble les murailles d’Ilion parjure, bâties par mes propres mains. Les mêmes sentiments m’animent encore pour votre fils ; rassurez-vous. Il abordera, selon vos désirs, au port de l’Averne ; un seul de ses Troyens périra dans les abîmes de la mer ; une seule tête sera sacrifiée pour le salut de tous. » Après avoir réjoui par ces douces paroles le cœur de la déesse, Neptune attelle ses coursiers à son char doré, enchaîne avec le frein leur bouche écumante, et leur lâche toutes les rênes : sur son char azuré il vole et rase les ondes. (5, 820) Les flots s’abaissent, la mer tout à l’heure gonflée s’aplanit sous l’axe tonnant du dieu ; les nuages fuient des vastes cieux. Alors se rassemblent autour de lui cent monstres divers, les immenses baleines, le vieux cortège de Glaucus, Palémon, les légers Tritons, et toute la troupe de Phorcus. À la gauche du dieu se rangent Thétis et Mélite, la vierge Panopée, Nésée, Spio, Thalie et Cymodocée. Cependant Énée sent une douce joie pénétrer son âme irrésolue : vite il ordonne de dresser tous les mâts, de déployer vergues et toiles. (5, 830) Tous les cordages sont tendus, les voiles hissées de tous côtés, les antennes tournées et retournées ; les vents emportent la flotte. Palinure, à la tête des galères, en dirige la course serrée ; les autres pilotes ont ordre de se régler sur ses manœuvres.
Déjà la Nuit humide avait rempli la moitié de sa course silencieuse ; les matelots délassaient leurs membres par un doux sommeil ; ils dormaient, durement étendus sous leurs rames et le long de leurs bancs, lorsqu’un fantôme des nuits, écartant les vapeurs ténébreuses de l’air, et dissipant les ombres, glissa du haut des cieux : (5, 840) c’était toi qu’il cherchait, infortuné Palinure, toi qu’il visitait, t’apportant de funestes songes. Le dieu, sous les traits de Phorbas, s’assied sur la poupe, et ces paroles s’échappent de sa bouche : « Fils d’Iasus, vois, l’onde elle-même emporte la flotte ; les vents soufflent d’une haleine égale ; l’heure est venue de goûter le sommeil ; repose ta tête, et dérobe à la fatigue tes yeux accablés. Moi-même je veillerai un moment pour toi auprès du gouvernail. » Palinure, soulevant avec peine ses paupières appesanties, lui répond : « Moi, que j’oublie la face trompeuse de la mer et le calme insidieux des flots, et que je me fie à ce cruel élément ! (5, 850) J’abandonnerais aux vents perfides la fortune d’Énée, moi qu’a trompé tant de fois la fausse sérénité des cieux ?» En parlant ainsi, il s’attachait au gouvernail, et, le serrant de toute la force de ses mains, il tenait ses yeux fixés sur les étoiles. Mais le dieu secoue sur ses tempes un rameau trempé dans les eaux du Léthé, et pénétré de la rosée assoupissante du Styx, et noie dans le sommeil sa paupière qui lutte encore. À peine une langueur subite avait-elle envahi ses membres abandonnés, que le dieu, pesant sur lui, l’entraîne avec le gouvernail et une partie de la poupe qu’il arrache, et le précipite dans le sein des ondes. (5, 860) Le malheureux appelle encore, mais en vain, ses compagnons ; le dieu s’envole, porté dans les airs sur ses ailes légères.
Cependant la flotte poursuit sa course heureuse à travers les mers, et vogue sans terreur, sur la foi de Neptune. Déjà elle cinglait à la hauteur des rochers des Syrènes ; écueils jadis redoutables, et blanchis des ossements de tant de malheureux. En ce moment les rochers retentissaient au loin du bruit rauque et incessant des vagues : Énée s’aperçoit qu’il n’a plus de pilote, et que son navire flotte à la merci des ondes ; il le conduit lui-même à travers les flots ténébreux, gémissant dans son cœur, et consterné du malheur qui l’a privé d’un ami : (5, 860) « Hélas ! dit-il, pour t’être trop confié à la sérénité du ciel et au calme des flots, ton corps, ô Palinure, restera nu sur un rivage ignoré ! »
Livre VI
Virgile
L’Énéide
Traduction par Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 310-329).
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Livre VII ►
LIVRE VI.
(6, 1) Ainsi parlait Énée en pleurant : il abandonne aux vents ses voiles déployées, et, glissant sur les eaux, il aborde enfin au rivage de Cumes Eubéenne. Aussitôt on tourne les proues du côté de la mer ; l’ancre à la dent mordante fixe les navires sur les flots, et les poupes recourbées bordent le rivage. Soudain l’ardente jeunesse s’élance et prend terre sur la rive ausonienne : les uns cherchent les semences de la flamme que recèlent les veines des cailloux ; ceux-ci, forçant les sombres retraites des bêtes fauves, enlèvent la dépouille des forêts, et se montrent les fleuves qu’ils ont découverts.
Mais le pieux Énée gagne les hauteurs qu’Apollon, dieu des montagnes, (6, 10) a consacrées par sa présence, et s’enfonce dans l’antre immense et ténébreux de la redoutable Sibylle, à laquelle le dieu de Délos souffle son esprit puissant et le feu de son âme prophétique, et découvre l’avenir. Déjà le héros et ses compagnons ont pénétré dans le bois sacré d’Hécate et sous les voûtes dorées de son temple. On dit que Dédale, voulant fuir du royaume de Minos, osa se confier aux airs sur des ailes rapides, et, s’ouvrant à travers les cieux une route inaccoutumée, vola vers les froides régions de l’Arctos, et s’abattit, léger comme l’oiseau, sur les hauteurs de Cumes. Descendu sur cette terre hospitalière, il te consacra, divin Apollon, ses ailes, rames aériennes, et te bâtit un temple immense. (6, 20) Sur les portes de l’édifice était représenté le meurtre d’Androgée : on y voyait les sept jeunes garçons qu’en expiation de ce crime les fils de Cécrops étaient forcés (cruel tribut !) de livrer tous les ans : l’urne fatale est là ; le sort va prononcer. Vis-à-vis s’élevait, au-dessus de la mer, la terre de Gnose. Là étaient Pasiphaé, brûlant pour un taureau d’un sauvage amour, et livrée à un honteux hymen ; et ce monstre au sang mêlé, à la double nature, ce Minotaure, fruit d’une abominable ardeur. Là étaient retracés le Labyrinthe, et l’ingénieux artifice de ses inextricables détours. Mais Dédale, touché du violent amour d’Ariadne pour Thésée, démêla lui-même les pièges et les mille circuits de cette mystérieuse demeure, (6, 30) guidant avec un fil les pas ténébreux de la fille de Minos. Et toi aussi, Icare, si la douleur d’un père l’eût permis, tu aurais eu la plus belle place dans ce vaste tableau : deux fois il avait essayé de retracer sur l’or ta triste aventure ; deux fois le ciseau tomba de ses mains paternelles. — Les Troyens auraient longtemps parcouru des yeux toutes ces merveilles, si Achate, envoyé par Enée vers la Sibylle Déiphobe, fille de Glaucus, prétresse d’Apollon et d’Hécate, ne fût arrivé avec elle. « Ce n’est pas le temps, dit-elle, de vous arrêter à ces vains spectacles : que n’avez-vous déjà immolé sept jeunes taureaux encore libres du joug, et autant de brebis choisies selon les rites ? » (6, 40) Elle dit, et les Troyens d’exécuter sur-le-champ ses ordres sacrés, et de la suivre au fond de son temple, où elle les appelle. C’est un antre immense creusé dans les flancs de la montagne de Cumes, et où conduisent cent larges chemins, cent vastes portes : de là s’élancent autant de voix retentissantes, réponses de la Sibylle. On était arrivé sur le seuil de la caverne, lorsque la vierge s’écrie : « Il est temps d’interroger les destins : le dieu vient, voici le dieu. » Elle parlait ainsi devant les portes, quand tout à coup son visage, ses traits se bouleversent, ses cheveux s’épanchent en désordre, sa poitrine halète, son sein se gonfle sous l’effort d’une rage divine : sa taille paraît grandir, (6, 50) et sa voix n’a plus rien d’une mortelle ; le dieu lui souffle de plus près l’esprit fatidique. « Énée, dit-elle, tu tardes à offrir tes vœux et tes prières ! tu tardes encore ! N’espère donc pas voir s’ouvrir pour toi les portes ébranlées de cette redoutable demeure. » À ces mots elle se tut ; une sainte horreur glaça les os des Troyens, et leur roi exhala cette prière du fond de son cœur : « Apollon, toi qui eus toujours pitié des grands maux d’Ilion, toi qui dirigeas la main et qui poussas la flèche de Pâris contre Achille, c’est sous ta conduite que j’ai parcouru tant de mers qui embrassent les vastes terres, pénétré jusqu’aux régions lointaines qu’habitent (6, 60) les Massyliens, et jusqu’à ces campagnes que bordent les Syrtes. Enfin nous saisissons ce rivage de l’Italie qui fuyait devant nous ; enfin la triste fortune de Troie aura cessé de nous poursuivre. Et vous aussi épargnez, il en est temps, la race de Pergame, vous tous, dieux et déesses, qu’importunaient Ilion et l’immense gloire de la Dardanie ! Et toi, sainte prêtresse, qui sais l’avenir, accorde aux Troyens (je ne demande que l’empire dû à mes destins), accorde-leur de s’établir dans le Latium, et d’y fixer leurs pénates errants et les dieux agités de Troie. Alors j’élèverai à Apollon et à Hécate un temple du marbre le plus beau, et j’instituerai des jours de fête en l’honneur de Phébus. (6, 70) Et toi aussi, vénérable Sibylle, je te réserve un auguste sanctuaire dans mon empire : là je déposerai tes oracles et les secrets destins annoncés à ma race, et des prêtres consacrés par moi les conserveront. Seulement ne va pas confier tes arrêts éternels à des feuilles légères, de peur qu’elles ne s’envolent, vain jouet des vents rapides. Parle, parle toi-même, je t’en supplie. » Enée se tut.
Cependant la Sibylle, impatiente du dieu, entre en fureur, et se démène dans son antre : elle voudrait secouer l’esprit puissant qui remplit sa poitrine : mais lui l’en obsède davantage, (6, 80) s’imprime sur sa bouche écumante, dompte son cœur farouche, et, redoublant ses assauts, la façonne à son gré. Alors les cent portes immenses s’ouvrirent d’elles-mêmes, et laissèrent se répandre dans les airs les paroles de la Sibylle. « Enée, dit-elle, te voilà enfin délivré des grands périls de la mer ; mais de plus terribles t’attendent sur la terre. Les Troyens pénétreront dans le royaume de Lavinium ; bannis donc de ton cœur ce doute inquiétant ; mais ils voudront un jour n’y être jamais entrés. Je vois la guerre, l’horrible guerre ; je vois le Tibre regorger de sang. Là aussi tu trouveras un Simoïs, un Xanthe, un camp des Grecs ; déjà le Latium a son Achille, (6, 90) fils aussi d’une déesse : là, Junon acharnée contre les Troyens, les poursuivra encore. À qui, dans ta détresse, ne tendras-tu pas des mains suppliantes ? quelle nation de l’Italie, quelle ville n’imploreras-tu pas ? La cause de tant de maux sera encore une femme étrangère, et un nouvel hymen disputé. Toi, ne cède pas au malheur, mais va d’un cœur plus intrépide jusqu’où te portera ta fortune. Une ville grecque, ce que tu n’aurais jamais espéré, t’ouvrira la première une voie secourable. »
Ainsi, des profondeurs de son terrible sanctuaire, la Sibylle de Cumes faisait entendre ces oracles mystérieux ; ainsi elle mugissait dans son antre, (6, 100) enveloppant les choses vraies d’une sainte obscurité : c’est le dieu qui secoue ses sens enchaînés et frémissants, c’est Apollon qui aiguillonne son âme rétive. Enfin ses fureurs s’apaisent, et la rage tombe de sa bouche haletante. Énée alors reprend : « Ô vierge, ces terribles images des travaux qui m’attendent n’ont rien de nouveau pour moi, et ne sauraient me surprendre : j’ai tout prévu, j’ai préparé mon âme à tout endurer. Je vous demande une seule grâce : puisque c’est ici la porte qui mène au royaume de Pluton, et le marais ténébreux de l’Achéron débordé, qu’il me soit permis de descendre en ces lieux, et d’y voir l’ombre et les traits chéris de mon père : montrez-moi le chemin, et ouvrez-moi les portes sacrées des enfers. (6, 110) Ce père tant aimé, c’est moi qui, à travers les flammes et poursuivi de mille traits, l’ai enlevé sur mes épaules et arraché aux mains des ennemis. Lui m’accompagnait dans mes courses errantes et sur toutes les mers ; il soutenait avec moi les menaçantes colères des cieux et des flots, faible et supportant des maux au-dessus des forces de l’impuissante vieillesse. Lui-même il me pressait d’aller à vous en suppliant, et de pénétrer dans votre sanctuaire. Daignez, ô prêtresse secourable, prendre en pitié et le fils et le père : car vous pouvez tout, et ce n’est point en vain qu’Hécate vous a commise à la garde des bois sacrés de l’Averne. (6, 119) Orphée a pu, grâce aux doux accords de sa lyre de Thrace, rappeler des enfers les mânes de son épouse ; Pollux mourant pour son frère le rachète du trépas, et tour à tour s’en va vers les sombres bords, et revient à la lumière : que dirai-je de Thésée et du grand Alcide ? Et moi aussi je descends comme eux du puissant Jupiter. »
Enée, en parlant ainsi, tenait les autels embrassés. Alors la Sibylle : « Illustre rejeton du sang des dieux, fils d’Anchise, il est facile de descendre dans les gouffres de l’Averne : nuit et jour est ouverte la porte du noir dieu des enfers. Mais s’échapper du sombre abîme et remonter vers les régions de la lumière, c’est là le suprême effort pour un mortel : quelques hommes, issus des dieux, l’ont pu, ceux-là seulement que Jupiter propice a aimés, (6, 130) et que leur ardent génie a élevés jusqu’aux astres. Des forêts couvrent les vastes espaces qui nous séparent des enfers, et alentour le Cocyte roule ses noires ondes. Mais si tu es entraîné par un pieux amour, si tu as tant d’envie de passer deux fois le marais du Styx, de voir deux fois le ténébreux Tartare ; si tu veux t’abandonner à cette entreprise insensée, écoute ce que tu dois faire d’abord. Entre les branches d’un arbre touffu, se cache un rameau à la tige et au feuillage d’or : il est consacré à la Junon des enfers : le bois sacré tout entier le couvre de son ombre, et les vallées environnantes l’enferment dans une profonde nuit. (6, 140) Nul ne peut pénétrer dans les demeures souterraines, avant qu’il n’ait détaché de l’arbre la branche aux fruits d’or. La belle Proserpine a voulu qu’on lui portât ce riche présent qu’elle s’est réservé. À peine le rameau est-il arraché, qu’un autre renaît soudain, et que la tige ravivée pousse des feuilles du même métal. Va donc, et cherche des yeux la branche dans les hautes épines des arbres ; et dès que tu l’auras trouvée, cueille-la selon les rites : tu la verras facile et obéissante suivre d’elle-même, ta main, si les destins t’appellent aux enfers ; sinon, aucune force humaine n’en triomphera, et le fer même ne pourra la séparer de l’arbre. C’est peu : tandis que tu consultes ici les dieux, et que tu t’arrêtes suspendu à nos oracles, le corps inanimé de l’un de tes amis (6, 150) (tu l’ignores, hélas !) est gisant sur le rivage, et ses restes oubliés infectent toute la flotte. Va donc les rendre à la terre, et dépose-les dans la tombe. Conduis près de là et immole des brebis noires : que ce soient tes premières expiations. Alors enfin tu pourras voir les bois sacrés du Styx et les royaumes inaccessibles aux vivants. » Elle dit, et se tut.
Enée, le visage triste et les yeux baissés, sort de l’antre de la Sibylle, et roule dans son cœur les inquiétants secrets de l’avenir : le fidèle Achate l’accompagne, agité des mêmes soucis. Tous deux cheminaient, (6, 160) s’entretenant de sujets divers : ils se demandent quel est celui de leurs compagnons dont la Sibylle leur a annoncé la mort, quel corps ils ont à inhumer. Voici qu’en arrivant près des vaisseaux, ils voient étendu sur le rivage aride Misène, fils d’Éole ; Misène, qu’une mort déplorable a frappé. Il n’eut jamais son égal dans l’art d’exciter les courages par les sons de l’airain, et de rallumer le feu des batailles. Autrefois compagnon du grand Hector, il parcourait avec lui les champs du carnage, se signalant entre tous et par la trompette et par la lance. Après qu’Achille vainqueur eut arraché la vie à Hector, le vaillant Misène s’attacha au fils d’Anchise, (6, 170) et suivit des destins non moins glorieux. Mais un jour qu’il faisait retentir les rivages des sons de sa conque guerrière, et qu’il provoquait, l’insensé ! les dieux de la mer à une lutte inégale, Triton, s’il est permis de le croire, saisit ce rival impie, et le plongea entre les rochers sous la vague écumeuse.
Tous les Troyens, le pieux Énée surtout, poussaient de grands cris de douleur en revoyant Misène. Alors ils se hâtent en pleurant d’exécuter les ordres de la Sibylle. On s’empresse d’amasser des arbres, et d’élever jusqu’au ciel un autel funéraire. On pénètre dans une antique forêt, profonde retraite des bêtes fauves. (6, 180) Les sapins tombent abattus ; l’yeuse éclate sous les coups retentissants de la cognée : les troncs des frênes et des chênes se fendent, déchirés par les coins ; et les grands ormes roulent du sommet des montagnes. Énée le premier pousse à l’œuvre ses compagnons, et comme eux s’arme de la cognée. Alors, jetant un regard sur la forêt immense, il roule dans son cœur de tristes pensées ; et cette prière s’échappe de sa bouche. « Oh ! si le précieux rameau d’or se montrait à moi dans les vastes profondeurs de ce bois ! La Sibylle a parlé, et ton infortune, ô Misène, ne prouve que trop la vérité de ses oracles. » (6, 190) Comme il disait ces mots, deux colombes fendant les airs passent sous ses yeux, et vont s’abattre sur le sol verdoyant. Alors le héros reconnaît les oiseaux aimés de sa mère, et joyeux il les prie ainsi : « Ô vous, soyez mes guides, et que votre vol me trace le chemin vers ces bois, où le riche rameau ombrage la terre féconde ; et toi, ne manque pas à ton fils dans sa détresse, ô ma divine mère ! » Il dit, et s’arrête, observant les signes avant-coureurs, et de loin en loin l’essor des colombes. Celles-ci s’avançaient voltigeant et paissant d’espace en espace ; (6, 200) mais toujours l’œil les pouvait suivre dans leurs capricieux ébats. Enfin elles arrivent près des gouffres méphitiques de l’Averne : là elles s’enlèvent rapides et légères, glissent à travers les airs liquides, et vont se poser toutes deux sur l’arbre désiré. Son or brillait en reflets étincelants à travers une sombre verdure. Ainsi, durant les brumes glaciales de l’hiver, on voit dans les forêts le gui étaler sa feuille verdoyante sur le chêne qui n’en a point porté la semence, et entourer le tronc lisse de l’arbre de ses baies de safran. Tel paraissait sous un chêne touffu le rameau d’or ; telles ses lames brillantes frémissaient remuées par un doux zéphyr. (6, 210) Énée, de le saisir aussitôt, de l’arracher, quoiqu’il résiste à ses mains impatientes, et de le porter à l’antre de la Sibylle.
Cependant les Troyens, rassemblés sur le rivage autour de Misène, le pleuraient, et rendaient les derniers honneurs à sa cendre insensible. D’abord ils élèvent un immense bûcher, sur lequel ils entassent les sapins résineux et les rameaux coupés du chêne : alentour on entrelace les guirlandes d’un noir feuillage ; on plante des cyprès funèbres devant le triste monument, et les armes brillantes du mort en décorent le faîte. Les uns préparent dans l’airain qu’échauffe la flamme des eaux bouillonnantes, lavent le corps glacé, et l’oignent de parfums. (6, 220) Des gémissements se font entendre. Alors on dépose sur un lit funéraire les restes déplorés du héros, et on y jette ses vêtements de pourpre, dépouilles bien connues ; les autres (triste et pieux ministère !) portent sur leurs épaules la funèbre litière, et mettant la torche au bûcher, à la manière de leurs pères, la tiennent allumée en détournant la tête. L’encens, les mets entassés sur le bûcher, l’huile répandue à pleines coupes, brûlent avec le corps. Quand les cendres se sont écroulées, et que la flamme a cessé de luire, on lave dans les flots de vin les débris et la poussière brûlante de l’incendie ; et Corynée recueillant les os les renferme dans une urne d’airain. (6, 229) Ensuite il porte trois fois autour de ses compagnons un rameau d’olivier imprégné d’une onde pure, répand sur eux une légère rosée, les purifie, et prononce les dernières paroles. Le pieux Énée fait élever sur une haute montagne un immense tombeau, et veut qu’on y place les armes du héros, une rame et une trompette. Aujourd’hui la montagne retient le nom de Misène, et le perpétue à travers les siècles.
Ces cérémonies achevées, Énée se hâte d’exécuter les ordres de la Sibylle. Au milieu de sombres bois est une caverne profonde, rocailleuse, vaste et béante, et qu’un lac aux eaux noires défend de l’abord des mortels. (6, 239) Au-dessus de l’antre nul oiseau ne peut, déployant ses ailes, traverser impunément les airs : tant le sombre gouffre exhale de vapeurs impures qu’il pousse jusqu’aux plus hautes régions des cieux : de là vient que les Grecs lui ont donné le nom d’Aveme. Là d’abord la prêtresse fait amener quatre taureaux noirs, et verse du vin sur leurs fronts : elle leur coupe le poil entre les cornes, et, pour premier hommage aux divinités des enfers, elle le brûle sur les autels sacrés, invoquant Hécate, toute-puissante au ciel et dans l’empire de l’Erèbe. Les sacrificateurs plongent le couteau dans la gorge des victimes, et des coupes reçoivent le sang encore tiède. Énée lui-même frappe de son épée une jeune brebis à la toison noire, (6, 250) offrande agréable à la Nuit, mère des Euménides, et à la Terre, sa sœur ; à toi, Proserpine, il immole une vache stérile. Alors se dressent pour le roi du Styx les autels de nuit ; on jette dans les flammes les corps entiers des taureaux, et l’huile onctueuse coule, répandue sur leurs entrailles torréfiées. Voilà qu’aux premières lueurs du soleil naissant, la terre commence à mugir, la cime des forêts tremble au sommet des montagnes, et les chiens font entendre des hurlements dans l’ombre : c’est la déesse qui approche : « Loin d’ici, profanes, s’écrie la Sibylle, loin d’ici, et sortez tous de ce bois sacré ! (6, 260) Et toi, Enée, marche avec moi, et l’épée hors le fourreau : c’est le moment, Énée, d’avoir du courage et un cœur intrépide. » À ces mots elle s’élance en furieuse dans l’antre ouvert ; le héros se précipite sur les pas de son guide audacieux.
Dieux qui avez l’empire des âmes, ombres silencieuses, Chaos, Phlégéthon, vastes lieux où régnent la nuit et le silence, souffrez que je raconte ce que j’ai entendu : permettez qu’un mortel révèle les secrets ensevelis dans les ténébreux abîmes de la terre. Ils marchaient, seuls dans la nuit, à travers les ténèbres, les demeures désertes de Pluton et ses royaumes vides. (6, 270) Tel, à la clarté douteuse d’une pâle lune, le voyageur chemine à travers les forêts : Jupiter a enveloppé le ciel d’une ombre noire, et la nuit ôte aux objets leur couleur.
Devant le vestibule des enfers, et à la bouche même du gouffre de l’Orcus, le Chagrin et les Remords vengeurs ont établi leur demeure. Là habitent et les pâles Maladies, et la triste Vieillesse, et la Faim, mauvaise conseillère, et la honteuse Indigence, spectres terribles à voir, et la Mort, et le Travail, et le Sommeil frère de la Mort, et les mauvaises Joies du cœur, et sur le seuil même la Guerre meurtrière, (6, 280) et les Euménides couchées sur des lits de fer, et la Discorde insensée, avec sa chevelure de vipères qu’enlacent des bandelettes sanglantes. Au milieu est un orme touffu, immense, qui étend de tous côtés ses rameaux et ses bras séculaires : c’est, dit-on, la retraite des vains Songes, qui s’abritent, hôtes légers, sous chaque feuille. Là sont encore mille monstres divers : sous les portes gîtent les Centaures, les Scyllas à la double forme, Briarée aux cent bras, l’Hydre de Lerne aux sifflements horribles, la Chimère armée de flammes, les Gorgones, les Harpies, et l’ombre de Géryon aux trois corps. (6, 290) Soudain Énée, frappé de terreur, saisit son glaive et leur en présente la pointe : et si la docte prêtresse ne l’eût pas averti que c’étaient de légers simulacres sans corps, de vaines et subtiles images qui voltigeaient dans les ténèbres, il se serait précipité, et il aurait frappé çà et là de son épée d’impalpables fantômes.
Là s’ouvre le chemin qui mène à l’Achéron, gouffre vaste et bourbeux, rapide torrent, qui vomit en bouillonnant sa fange immonde dans le Cocyte. Ces eaux et ce fleuve sont gardés par un horrible nocher : c’est Charon à l’air hideux et effroyable ; sur son menton (6, 300) s’épaissit une barbe blanche et inculte, ses yeux flamboient : de ses épaules tombe, retenu par un nœud, un sale manteau. Lui-même gouverne sa barque avec l’aviron, et tend la voile ; lui-même passe les morts d’une rive à l’autre dans son noir esquif : il est vieux ; mais sa vieillesse est celle d’un dieu, verte et vigoureuse. Là se précipitait, en se répandant sur la rive, toute la foule des morts : c’étaient des mères, des époux, les vaines ombres des héros magnanimes délivrés de la vie, des enfants, des vierges qu’attendait l’hymen, et des jeunes gens mis au bûcher sous les yeux de leurs parents ; (6, 309) aussi nombreux que les feuilles qui tombent dans les forêts au premier froid de l’automne, ou que les oiseaux voyageurs qui, venant de la haute mer, s’abattent par milliers sur la terre, aussitôt que les frimas les chassent par delà les eaux, et les envoient vers de plus doux climats. Les premiers arrivés sur le bord étaient là demandant à passer le fleuve, et tendaient les mains en implorant l’autre rive. Mais le triste nocher reçoit dans sa barque tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, et, repoussant les autres, il les chasse loin du rivage.
Étonné de ce mouvement tumultueux des ombres, Énée dit à la Sibylle : « Pourquoi l’empressement de cette foule vers le fleuve ? que demandent toutes ces âmes ? Pourquoi celles-ci, plutôt que les autres qui s’éloignent du rivage, (6, 320) sillonnent-elles avec la rame le gouffre livide ? » La prêtresse aux longs jours lui répondit en peu de mots : « Fils d’Anchise, toi le vrai sang des dieux, tu vois le profond marais du Cocyte et les eaux dormantes du Styx, par lequel les dieux redoutent de jurer, et qu’ils n’attestent jamais en vain. Toute cette foule que tu vois est celle des morts inhumés et misérables ; ce nocher, c’est Charon ; ceux que l’onde porte ont reçu la sépulture : il n’est pas permis aux premiers de franchir l’horrible rive et les courants au bruit rauque, avant que leurs os n’aient reposé dans le tombeau. Ces ombres errent pendant cent ans, et voltigent autour de ces bords ; (6, 330) alors enfin admises dans la barque, elles atteignent la rive tant désirée. » Là le fils d’Anchise s’arrête, agité de mille pensées, et plaignant dans son cœur la cruelle destinée de ces morts. Soudain il aperçoit, tristes et privés des honneurs suprêmes, Leucaspis et Oronte, chef de la flotte lycienne, qui, partis de Troie et portés sur les mers orageuses, avaient été engloutis par l’auster et les flots avec leur navire.
Voici qu’au milieu de ces ombres le pilote Palinure se portait au-devant du héros ; Palinure qui, dans le trajet de Carthage en Italie, observant les astres, avait glissé de la poupe de son vaisseau, et était tombé dans l’abîme des eaux. (6, 340) Énée le reconnut à peine, triste comme il était et environné d’une ombre épaisse : le premier il lui parla ainsi : « Quel dieu, Palinure, t’a enlevé à nous et t’a plongé dans la profonde mer ? Parle, je t’en prie ; car Apollon, jusqu’ici trouvé fidèle en tous ses oracles, ne m’a trompé qu’à ton sujet : il m’assurait qu’échappé comme moi aux périls de la mer, tu aborderais aux rivages d’Ausonie : est-ce qu’il tient sa promesse ? » — « Fils d’Anchise, répondit Palinure, l’oracle d’Apollon ne t’a point abusé, et aucun dieu ne m’a précipité dans les flots. (6, 349) Je me tenais attaché à la proue, et je réglais la course du navire, lorsque, imprimant au gouvernail une violente secousse, je tombai, et l’entraînai dans ma chute : j’en atteste les terribles mers, j’ai moins tremblé pour moi dans ce moment fatal que pour votre vaisseau ; je craignais que dépouillé de ses agrès, échappé des mains de son pilote, le navire ne sombrât ; tant les vagues s’élevaient menaçantes. Durant trois nuits orageuses le Notus furieux me ballotta sur la vaste mer ; enfin, le quatrième jour, je découvris de loin l’Italie, porté jusqu’aux nues sur la cime des vagues. Je nageais lentement vers la rive, et j’allais prendre terre, (6, 359) si, tout chargé de mes vêtements humides et saisissant avec mes ongles la pointe aiguë d’un rocher, je n’eusse été soudainement attaqué par des peuples féroces, qui dans leur ignorance crurent se jeter sur une riche dépouille. Maintenant je suis le jouet des flots, et les vents me roulent sur le rivage. Mais vous, par cette douce lumière des cieux, par cet air que vous respirez, par Anchise votre père, par Ascagne qui grandit en espérances, je vous en conjure, arrachez-moi à ces maux cruels : jetez, vous le pouvez, un peu de terre sur mon corps, et redemandez-le au port de Véline : ou plutôt, s’il se peut, si la déesse votre mère veut vous guider, (car, je n’en doute pas, c’est par une insigne faveur des dieux que vous allez traverser de grands fleuves et le marais du Styx) (6, 370) tendez-moi une main secourable, et portez-moi avec vous au delà de ces ondes, afin que mon ombre au moins repose dans les demeures tranquilles de la mort. » — « D’où te vient, ô Palmure, interrompit la Sibylle, un désir si insensé ? Quoi ! tu voudrais, sans être inhumé, franchir les eaux du Styx et le redoutable fleuve des Euménides, et aborder à l’autre rive contre l’ordre des destins ? Jamais, cesse de l’espérer, ta prière ne fera fléchir la volonté des dieux. Mais écoute et retiens mes paroles ; elles te consoleront dans ta misère. Les peuples qui voient ton corps battre leurs rivages, frappés des prodiges célestes qui éclateront au loin dans leurs villes, consacreront tes os, (6, 380) t’élèveront un tombeau et sacrifieront à tes mânes ; et le lieu de ta sépulture gardera éternellement le nom de Palinure. » Ces paroles soulagèrent sa douleur et dissipèrent un peu la tristesse de son cœur ; il se réjouit de penser qu’une terre portera son nom.